Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 24 janvier 1915
Pernes, mardi 26 janvier 1915

Ma bien chère Alice,

Je ne sais quand cette lettre arrivera. La censure est sévère pour les lettres, mais les cartes sont si courtes, si brèves et si publiques, qu’on ne sait ce qu’il faut y mettre car ce style court ne traduit pas ce qu’on pense. C’est entendu, je ne parlerai pas de la guerre pour respecter la consigne et vous vous ferez tous un patriotique devoir d’attendre qu’à mon retour je vous raconte tout ce que j’ai vu d’intéressant. Hier, j’ai eu un vrai régal, deux lettres de toi et une de mes parents, aussi j’étais content. Je fais durer le plaisir, je décachète lentement, par principe et je savoure chaque phrase. Que veux-tu, nous n’avons tous que cette seule joie ; recevoir une lettre. Pour en avoir une je crois que nous resterions volontiers deux jours sans manger s’il le fallait. Pendant que j’y pense, merci de la violette que j’ai trouvé dans une de tes lettres. Cette petite fleur, bien rangée avec mes médailles a fait des jaloux. Je l’ai montrée à quelques intimes et j’ai vu que je leur faisais de la peine car on n’avait pas pensé de leur en envoyer une, à eux. Alors je l’ai cachée et je la garde comme un précieux souvenir. Et mes photographies, je les attends aussi.

J’ai écrit aux cousines Desrayaud et Allemand, en Portes plusieurs fois, à ma sœur, à Emile, à Pierre de telle sorte que j’ai perdu le numérotage de mes lettres à toi. Alors je recommence celle-ci par le numéro un et je continuerai. De toi j’ai reçu 6 et 7 et toutes les autres avant. Je trouve, bien chère amie, que tu t’inquiètes trop de moi. Rassures toi bien, je n’endure rien. J’ai bien tout mon nécessaire. J’ai touché aujourd’hui des galoches neuves et des chaussures en cuir. J’ai ma capote imperméable pour la pluie, mon manteau de fourrure pour le froid. J’ai des couvertures, je me fais chauffer une brique pour la nuit, je mange tant que je veux. Nous touchons du vin de l’ordinaire, maintenant. Tu vois que je ne manque de rien et qu’il ne faut pas te faire à mon sujet le moindre ennui.

Me voilà bien au courant de ma cuisine. Je fais tout seul, maintenant. J’ai eu deux seconds cuisiniers, je les ai renvoyés tous les deux, c’étaient des fainéants qui demandaient la place pour ne rien faire et bien vivre. Aussi j’ai dit au chef que j’aimais mieux me débrouiller seul que d’avoir à me disputer toute la journée avec un paresseux car c’est moi qui suis responsable et je tiens à ce que ça marche bien. J’ai la confiance de mes chefs et je veux la conserver. A ce sujet, je te dirais que quand le lieutenant passe dans le camp en se promenant, il entre me voir et me demande le menu, goûte mes ratatouilles, mais quand il passe l’inspection du cantonnement, il n’entre jamais. Ceci te fait voir où j’en suis avec mes supérieurs. Je me lève à six heures, je fais chauffer le café puis de suite après, je mets mon dîner en train. A onze heures et demi, je donne un plat de légumes et un de viande. Le soir à cinq heures, soupe de bouillon gras et bouilli. Il faut entre temps que je lave ma vaisselle, éplucher mes légumes, faire mon café, tenir propre, faire ma lessive. Il faut encore que je fasse des repas de viande froide, des salades de haricots ou pommes de terre pour ceux qui partent en voyage le lendemain. Il est souvent 9 heures du soir quand j’ai fini. Mais enfin, personne ne m’embête et je ne me plains pas.

Mes chefs d’ailleurs nous donnent bien l’exemple. Ils donnent de leur personne et ne se ménagent pas. J’ai vu le chef Maugis rester pendant toute une journée de voyage sur la plateforme extérieure de notre autobus, sous une pluie violente pendant que nous étions bien au chaud à l’intérieur. Il avait un imperméable, mais il ne s’en servait pas parce qu’il y avait des conducteurs qui n’avaient pas pu s’en acheter et lui, le chef, restait dehors comme eux et à l’ordonnance. Il nous dit qu’il faut faire tout son devoir, si modeste que soit notre tâche, parce qu’elle peut avoir une grande importance et que du dernier cantonnier au généralissime, tout le monde concourt à la victoire finale par son dévouement et son application. En parlant des cantonniers, il nous dit que la négligence d’un seul peut mettre en panne l’auto rapide qui portera au moment décisif l’ordre suprême qui doit décider la victoire définitive. Quand à l’officier, je ne me permettrais pas de le juger mais j’ai en lui la plus entière confiance et c’est tout dire.

Tu vois que dans ces conditions, il y a du plaisir à faire ce qu’on doit et que le travail ne me pèse pas. Mes camarades vont et viennent du front jusqu’ici. Quelques-uns, des heureux, ont reçu le baptême du feu mais sans aucun dommage. Je crois bien que la guerre finira sans que je voie un casque à pointe. Nous sommes en général toujours à une vingtaine de kilomètres du front. J’ai vu passer un détachement de cavaliers hindous armés de la lance. Ce sont de beaux hommes au teint de bohémien et au regard perçant. Avec leur haut turban, ils font forte impression. Une chose impressionnante aussi, c’est d’entendre toute la nuit le canon quand on se réveille entre deux sommes, on entend ces coups sourds et on pense qu’à cette heure, pendant qu’on est bien au chaud, là bas des malheureux tombent, les membres fracassés et je pense à mon pauvre frère, si exposé. Que Dieu veuille qu’il ne lui arrive rien, ses petits enfants ont encore bien besoin de lui.

Pour en revenir à mon voyage, je te dirais que Amiens est une ville splendide, avec de larges avenues aux maisons de briques. Abbeville est une jolie ville, Saint-Pol est quelconque. Ce pays est peu accidenté. Les rivières, faute de pente coulent à plein bord au ras de terre. Il n’y a presque rien de battu encore. Les paysans ont de grosses charrettes à quatre roues avec trois chevaux en flèche. Les maisons ont un toit pointu et les gens parlent un français pitoyable, peu aimables en général, les indigènes. C’est vrai qu’il y a tant de soldats qu’ils en sont excédés.
C’est l’heure d’aller me coucher. Merci bien chère amie de tes bonnes lettres. Envoie en d’autres. Embrasse bien pour moi tout le monde, ma petite Marcelle et mes (tes) chers parents et à toi mes meilleurs baisers.

Ton mari qui t’aime bien,
Lucien

Adresses civiles de camarades qui sont avec moi et à conserver :
Rondet Jules
Chez Mme de Cheverry
Rue Fermat n° 2 ;
Toulouse

Jean Gautier, épicierie
A Beaujeu,
Rhône

J’ai fait connaissance ici à la section d’un épicier en gros de la Côte-Saint-André qui connait bien Valencin et d’un fabricant de soieries de la Frette, Isère. Tous deux sont conducteurs de camions.
Lucien
Lettre du mercredi 27 janvier 1915


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