Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 1er février 1915
Pernes, lundi 1er février 1915
Lundi soir, 8 heures
Ma très chère Alice,

Je sors d’écrire aux cousines Desrayaud. J’avais reçu hier en arrivant de Belgique une jolie lettre de Mme Carra en même temps que ta dixième lettre et une carte d’Emile. Ecris leur de temps en temps, aux cousines, mais montre ta lettre à ton papa chaque fois pour que rien n’y cloche. Ecris donc pour moi aux cousines Allemand avec détail, je n’ai vraiment pas le temps de le faire.

Nous repartons demain encore en Belgique mais nous n’y resterons pas. En revenant, nous irons loger ailleurs qu’à Pernes, toujours dans le Pas-de-Calais, je crois. Nos voyages ne sont pas finis, nous charrions des troupes. J’ai vu bien des choses, dans ces voyages. J’ai traversé une grande partie de l’armée anglaise. Quelle formidable organisation ! J’ai vu l’artillerie anglaise avec ses petits canons, les mitrailleurs hindous dont les caissons sont attelés de deux mules avec un joug sur le dos.

Toutes les routes du Nord et de Belgique sont pavées comme à Lyon et c’est un flux ininterrompu de camions en longues files qui montent et qui descendent, des troupes, des cavaliers, des voitures, vous ne pouvez pas vous en faire une idée. Les services de l’arrière de l’armée, que j’ai vu depuis la Marne jusqu’aux environs d’Ypres sont admirablement faits et cela dénote un commandement bien compris, car sans cela, quel désordre sans nom cela serait !

J’ai vu en passant les mines avec leurs montagnes artificielles de déblais, j’ai vu la Flandre, ses vastes plaines ondulées, ses moulins à vent, ses fermes éparses dans les campagnes, bâties en briques et en torchis, aux toits pointus en chaume, ses rivières sans courant et ses canaux. J’ai passé de Lille à Hazebrouck, à Steenvoorde dont le clocher gothique, en briques blanches est une merveille. Les Belges nous ont fait le meilleur accueil. Aussi bien les civils que les soldats, tout le monde est là bas aimable et prévenant. Nous n’y sommes restés qu’une nuit. Tout est cher, là bas, hors de prix. Le sucre manque totalement, heureusement que j’en ai en réserve.

J’ai un camion installé pour la cuisine, avec une place pour ma chaudière, placards, casiers, table. Une transformation donne trois lits pour la nuit. Le camion, comme tous d’ailleurs, est bâché sur des cerceaux avec porte à l’arrière. Il n’y vient pas d’air du tout et l’on y dort comme sur un lit de … planches ! Je suis harcelé, il faut faire des repas froids pour emporter, du chaud quand on stationne. On part à toute heure. On ne sait jamais rien à l’avance ou plutôt pour déjouer l’espionnage, on nous donne toujours des indications inexactes sur l’heure et la destination. En Belgique, nous n’avons su où nous allions qu’en arrivant. Nous avons eu une tempête de neige pour revenir. Toujours veinard, j’étais bien au chaud au fond de la voiture.

Inachevé, nous partons de suite,
Embrasse tous,

Lucien
Lettre du mercredi 3 février 1915


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