Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 4 février 1915
Framecourt, vendredi 5 février 1915
Ma bien chère Alice,

Toute la journée, j’avais envie de t’écrire, et ne l’ayant pu, je t’écris ces quelques lignes avant de me coucher. En arrivant hier dans ce pays, j’ai trouvé tes lettres 11 et 12 ainsi qu’une lettre de ma mère et une d’Antonia. Un gros régal, comme tu vois. Tu m’annonçais, ainsi que ma mère, la mort de la cousine Billard. C’est bien triste pour ceux qu’elle laisse, surtout pour ses vieux parents, mes oncle et tante, qui ont ainsi en peu de temps enterré leurs deux filles encore bien jeunes. Toutes les misères ne sont pas du même côté, comme tu le vois.

Je suis dans un nouveau cantonnement, où à moins d’événements imprévus, nous devrions passer le restant de l’hiver ; mais avec nos mœurs de bohémiens, il faut bien s’attendre encore à un prochain changement. Framecourt est un bien étrange pays. Les champs sont tous bordés de hautes haies dans lesquels sont plantés de grands arbres de sorte qu’on y jouit d’un magnifique horizon qui s’étend au moins sur 50 mètres. Impossible de savoir si nous sommes dans une vallée ou sur un coteau. Les maisons sont cachées dans les arbres et les habitants dans les maisons, de sorte que l’on ne voit rien du tout

(samedi soir, 1 heure).

Mon acétylène m’ayant, comme le votre, laissé en plan, hier au soir, je reprends ma lettre. D’abord elle ne peut partir que demain dimanche, cela ne retardera pas. Grosse joie aujourd’hui pour moi, j’ai reçu les photos et ta treizième lettre ainsi qu’une carte du 2 février, puis une lettre de ma sœur et une carte de Pierre. Tu penses si j’étais content ! Je vais vite te répondre à ces lettres. D’abord, débarrassons-nous de Caporaux. Je lui ai renvoyé ses chaises le lendemain, par Faure, je crois ; faire demander chez Sermet et chez Sauzet, pour Louis Merlin, son adresse est incomplète ; il manque le n° du secteur postal ; je ne lui écrirai pas, ni à mes autres camarades, mon temps est trop limité. Je n’écrirai qu’à toi et en Portes. Réponds pour moi aux amis et connaissances, avec les détails que tu voudras. Je n’ai pas le temps…

Je me suis aperçu, chère petite femme, que tu te fais bien du mauvais sang inutilement sur mon compte. Je ne suis pas exposé comme tu le crois. Ici, nous sommes à 10 ou 12 kilomètres d’Arras, à vol d’oiseau. Et bien, sauf le canon dont on entend la grande voix, rien ne rappelle la guerre. Pas plus qu’à Valencin. On y est tout autant en sécurité. Il y a une muraille de troupes entre nous et l’ennemi et tout un formidable réseau de défenses et d’ouvrages fortifiés. Des aéroplanes explorent sans cesse les airs. La nuit de puissants réflecteurs éclairent le ciel.

Nos camions sont disséminés sous les arbres et moi dans une chaumière abandonnée (toujours), je cuisine à 300 mètres d’eux, que veux-tu que je craigne. Les gens font leurs affaires, les maçons travaillent même à côté de chez moi. Tout ceci te prouve la sécurité du pays et l’idée bien arrêtée des habitants qu’ils sont à l’abri de tout événement fâcheux. Autre chose, d’ailleurs. Notre convoi à nous seul, vaut, comme matériel plus de 500 000 francs. Penses-tu qu’on va l’exposer ainsi aux coups de l’ennemi ! Nous avons une vie très active, nous fatiguons beaucoup, c’est entendu, mais comme danger direct de l’ennemi, il n’y en a pas. Depuis les prisonniers que j’ai vu travailler aux routes, je n’ai pas vu un seul allemand. Quand à l’aéro de l’autre jour, à Poperinghe, son insuccès est encore une preuve de notre sécurité.

Question d’être malade, c’est encore une chose qu’il ne faut pas craindre. Je me soigne bien, je choisis les bons morceaux, je me fais des œufs à la coque. Le brigadier me rapporte souvent des fromages variés, des confitures, j’ai toujours le vin de l’ordinaire ; j’ai du café et du chocolat ; je me suis acheté, contre les malaises éventuels, une bouteille de vrai rhum Saint-James que j’ai payé 4 francs 50 et que je garde comme réserve. J’ai encore tout ce que j’ai emporté en rhum et en cassis. J’ai touché des galoches et des chaussons en cuir et bien j’ai couché plusieurs nuits dehors, je ne me suis pas enrhumé une seule fois. Je me porte bien, bien et très bien. Je viens de t’expliquer, et je pense que tu te tranquilliseras complètement sur ces deux points, question danger et question santé. Quant au travail et à la peine, j’en ai tant que je veux, mais tu sais que ça rend plus dur.

Il ne faut pas non plus attacher trop d’importance à l’arrivée régulière des lettres. Le fait qu’elles te parviennent bien cachetées ne signifie rien. Je peux t’écrire tous les jours et toi tu peux rester quinze jours sans en recevoir une seule et sans que pour cela je sois le moins du monde en danger. Je ne t’en mets pas plus long, mais ne t’alarmes pas si par extraordinaire tu restais quelques jours sans rien recevoir. Rappelle toi qu’on est restés en septembre 23 jours sans nouvelle d’Emile.

Reprenons à mon Framecourt qui a bien 20 maisons éparses et 128 habitants. J’ai trouvé une maison isolée et abandonnée où je popote. Je couche sur de la paille dans la cuisine même, à côté de la chaudière. L’unique fenêtre a presque toutes ses vitres, des bouchons de paille suppléent aux absentes. Je suis mieux, en somme qu’à Pernes, où les quatre fenêtres n’avaient en tout qu’une seule vitre. Je suis devenu philosophe ou abruti, comme on dit ici. Rien ne m’étonne plus.

A Saint-Pol, je cuisinais mardi dans la rue, avec un flegme à rendre jaloux les anglais et les passants trop curieux étaient vite renseignés : un coup de balai dans les cendres faisait sauver les plus tenaces. On est toujours sur le qui-vive, ne sachant jamais deux heures à l’avance si on va partir ou rester. Cela complique beaucoup ma cuisine, en m’obligeant sans cesse à faire réchauffer viande et haricots cuits la veille, dans la prévision d’un départ éventuel. Nous sommes de vrais soldats campant n’importe où, couchant dehors, roulant notre bosse au hasard. Tu as bien raison de me dire que nous ne sommes pas des embusqués. Si tu voyais ma popote dehors, la nuit, derrière un mur, et l’officier mangeant avec ses doigts, adossé à la chaudière ; moi, noir et sale à te faire honte, la viande étalée par terre sur des sacs ou des planches, tout cela à la lueur indécise d’une lanterne, tu trouverais une différence avec les « vrais » embusqués en faux-col qui sont dans les bureaux des grandes villes.

Les soldats devraient nous bénir, car nous ne travaillons que pour améliorer leur sort, leur porter lettres et vivres, nourriture de l’âme et du corps ; leur éviter en les transportant les longues marches, les emmener, malades ou blessés, vers un lieu de secours. Si on supprimait toutes les autos, l’armée serait bien malheureuse. Nous avons eu un vrai hiver pourri. Parfois il gèle le matin, mais en somme, c’est toujours un temps pluvieux. Nous n’avons pas eu de grands froids encore, comme il en a fait à Valencin. Nous avons bien eu une véritable tempête de neige en revenant la première fois de Belgique, mais elle a fondu le lendemain.

Tu me parles du gaz qui vous manque quand il gèle. Cela vient surtout du petit robinet du dessous dans lequel l’eau en gelant bouche la conduite. Le dégeler avec une brique très chaude ou avec de l’eau bouillante, insister un moment quand l’eau vient. Verser un peu d’huile ou de pétrole dans l’eau de l’appareil pour l’empêcher de geler à la surface. Tenir l’appareil propre pour que la boue de l’intérieur n’arrête pas la cloche. Autre chose, dévisser simplement le bouchon de l’épurateur. (à côté, le gros cornet ou passe le gaz). Enlever les « faisselles » rouillées et changer le coton qu’elles contiennent. Plus ou moins de coton, ça n’y fait rien. Il doit être humide, se gèle et épure mal. Je voulais le faire avant de partir, mais…Avant de remonter le bouchon, graisser les filets avec une chandelle. Resuivre la conduite avec une bougie allumée et voir les fuites. Un aide se tient au robinet de l’appareil et en cas de fuite, ferme le gaz. D’ailleurs, aucun danger.

Parle-moi un peu de tes comptes. Non pas que je te charge de t’en occuper, mais tu as bien dû recevoir quelques visites. Tiens-moi au courant de tout, fais comme moi, sois sincère, sans crainte de m’ennuyer. Tes lettres sont ma grande joie, écris moi souvent, toi qui le peux. Je les reçois bien en ordre. Je ne peux pas numéroter les miennes, en écrivant d’un côté et de l’autre, je perds le numérotage. Mais je vois que tu les reçois bien aussi. Dis à ma sœur que je lui écrirai peu, elle verra mes lettres, vous êtes près.

J’ai si peu de temps, je ne raconte pas le dixième de ce que je vois d’intéressant. J’aurai bien à te dire plus tard, car je reviendrai, sois-en sûre. Mais avant, il faudra bien que nous passions le Rhin et j’aurai du plaisir à dater mes futures lettres de Prusse. Si tu savais comme tout est prêt pour la marche en avant. Ah, nous sommes bien loin de 1870, même d’août 1914. Attends un peu la fin de cet hiver boueux et tu vas voir si les boches vont reprendre en vitesse le chemin de leur maudit pays. En attendant, chère femme bien aimée, prend bien soin de toi pour que tout aille bien et que je ne reçoive que de bonnes et agréables nouvelles. Dis bien à tes bons parents que je pense bien à eux et à tout ce qu’ils font pour nous. Mes lettres sont aussi pour eux et en attendant de meilleurs jours, embrasse-les bien pour moi. A toi et à ma petite Marcelle, mes plus affectueux baisers.

Fais moi passer du papier à lettres allant bien dans les enveloppes et des enveloppes.
Lucien
Lettre du dimanche 7 février 1915


Nous contacter