Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 1er février 1915
Poperinge, mercredi 3 février 1915
(sur les routes du Nord)

Bien chère Alice,

Je profite des nombreux arrêts causés par l’encombrement de la route pour t’écrire, car en arrivant, je n’aurais pas le temps. Je reviens de mon deuxième voyage en Belgique. Nous sommes partis hier matin à 11 heures et à la nuit, nous étions à Poperinghe (à 10 kilomètres à l’Ouest de Ypres), où nous avons couché. J’avais fait avant le départ des haricots en salade et de la viande rôtie de sorte que je n’ai eu qu’à faire la distribution. J’ai couché dans un camion sur un coussin de voiture, j’ai bien dormi malgré que toute la nuit il ait passé de l’artillerie et de la cavalerie. J’avais apporté du café dans une cruche en fer blanc, à quatre heures, je l’ai mis sur le réchaud et à six heures quand je me suis levé, il était chaud.

Je suis entré ensuite dans une très belle église en face. Le clocher en brique, très pointu et orné de clochetons à jour est admirable. C’est dommage que je n’ai pu en trouver une carte, elles étaient épuisées. L’intérieur était très beau, je t’en ai envoyé des vues. J’ai selon ton désir prié dans cette église pour tous ceux que j’aime et pour le succès de notre chère patrie dont j’étais loin à ce moment. On y disait la messe, trois prêtres en rouge officiaient à l’autel, un quatrième en ornements noirs était dans le chœur. Ces pays sont très pieux et on rencontre des petits oratoires très souvent sur le bord des routes. A huit heures nous avons chargé nos troupiers ; ils venaient directement des tranchées, ils étaient mouillés jusqu’aux genoux et sales, boueux, s’il me fallait faire ce métier deux jours, j’y laisserai ma peau. Cependant, leur moral est bon, il y en avait de vieux à barbe grise et des tout jeunes. On ne connait ni officier, ni rien comme grade, tous sont sales !

Au moment de partir, nos fantassins étaient joyeux comme de grands enfants d’aller en auto, quand on vient nous donner un moment d’émotion. Un aéroplane allemand arrivait sur la ville pleine à cette heure de camions et de soldats. On sursoit au départ, nous descendons de voiture et nous voyons en effet un aéro qui arrivait en pleine vitesse droit sur nous. En même temps, les batteries en dehors de la ville se mirent à le bombarder et les obus éclataient avec un petit éclair et une grosse fumée noire tout autour de l’avion. Celui-ci filait toujours et nous nous attendions à le voir dégringoler les bombes quand un grand biplan français passa à trente mètres sur nos têtes et par des spirales rapides s’éleva bientôt au niveau des Boches. Ce que voyant, celui-ci s’éloigna mais pour revenir un quart d’heure après avec un autre. Notre grand biplan, comme une mère poule géante, planait au dessus de nous, l’artillerie se remet à faire rage, les obus éclataient en tonnerre, l’un des deux boches, touché, peut-être, fit demi-tour. Notre français fonça sur l’autre qui prit la fuite aussi et nous, nous prîmes enfin le départ. Notre aéro français revenu, nous escorta jusqu’à la frontière. Tout est bien qui finit bien.

Le convoi repart demain en Belgique, mais moi je reste dans un nouveau cantonnement où je vais rester quelque temps, je pense, car nous allons ravitailler l’artillerie, poste peu dangereux, surtout pour moi. Temps assez beau ici. Je vais toujours bien. Soigne-toi bien pour que tu puisses m’en dire autant sincèrement. Surtout ne vas pas te faire des idées avec mon histoire d’aéro. Nous ne courrons aucun danger. Nous sommes bien protégés. Ma chère femme, mes lettres sont toutes descriptives. Je sens pourtant mon affection pour toi toujours plus vive, si je ne te l’écris pas. C’est que j’ai juste le temps de faire quelques lignes pour t’expliquer ce que je vois d’intéressant. Moi, ce qui me manque, c’est l’affection à laquelle tu m’avais habitué et je te remercie de tout mon cœur de celle que tu me montres dans tes lettres.

Je pense bien souvent à toi, à ma petite Marcelle, à celui qui va venir, à tes chers parents si bons pour moi. Je suis presque toujours seul. Planche est aussi au bureau et n’a jamais été à la cuisine. Je n’ai pas d’aide cuisinier et j’ai bien à faire avec ces repas froids. Mais je suis bien content quand même de m’être engagé. N’en déplaise aux bonnes gens de Valencin, j’aime mieux être ici, car on y vit la grande vie, on voit la guerre de près (fait à Saint-Pol) On en comprend l’horreur et je suis heureux de penser que mon effort bien modeste et bien minime aide quand même à vous préserver tous de la terrible misère qui atteint ceux où l’ennemi passe. Il faut voir ici ces réfugiés, ils sont légion. Ils mendient de porte en porte un bout de pain et sans l’effort soutenu de tous ceux qui luttent, à Valencin, vous auriez les Allemands comme à Lille ou à Maubeuge et peut-être que si cette aventure était arrivée, bien des valencinnois à courte vue changeraient d’avis. Grâce à mes voyages, je suis de ceux qui auront bien vu et compris bien des choses.

Donc, répète bien aux sans Patrie de Valencin que je suis heureux, bien heureux, d’être parti et que je ne voudrais pas ni être réformé, ni renvoyé à l’intérieur. Je t’ai déjà dit que nous ne frayons guère avec les Anglais. J’admire leur belle tenue, nos fantassins disent que ce sont des soldats de fantaisie. Cependant, ils se battent bien. Par contre, nous sympathisons fort avec les soldats belges, très accueillants et aimables au possible. La population aussi est très avenante pour nous. Tu m’as parlé des journaux. J’en vois assez souvent, mais je n’ai presque pas le temps de les lire. Tu me parles du moratorium. Il sera renouvelé pour tout le monde jusqu’après la guerre, parce que toute poursuite est impossible, on ne pourrait rien faire vendre, ni fond, ni terre, ni rien maintenant, tu le comprends bien. Et ceux dont les affaires touchent à des pays envahis et ceux qui sont morts et dont il faut régler les successions. Tout cela explique la prolongation du moratorium, car le pays est plus pauvre maintenant qu’au mois d‘août. Je n’ai rien reçu depuis ta dixième lettre.

Mme Carra m’a écrit en me priant d’aller à Pernes, remercier des dames pour M. Gambs. M. Gambs est officier maintenant à la 319ème section vers Epernay. J’y suis donc allé, j’ai été très bien reçu par ces dames et j’ai écrit de suite aux cousines pour leur rendre compte. Pour les noms, Robert ne plait pas, il me rappelle des souvenirs particuliers que je te dirai, peu agréables. Hélène est bien prétentieux. Mon prénom n’est pas joli, évitez-le.

Tiens-moi bien au courant comment tu vas. Et tes comptes, tu ne m’en parles plus. Crains-tu m’ennuyer ou C. se serait-il assagi ? Dis-moi tout sincèrement, j’en vois bien d’autres ici.
Je suis au mieux avec mes chefs. Y compris le brigadier Lachenal dont je t’ai parlé déjà. C’est un architecte paysagiste (entrepreneur de parcs) très riche et très renommé en France. Nous nous entendons très bien. Malgré ses grands moyens, il n’est pas fier et ne craint pas de m’aider. C’est un homme juste, au grand caractère. Je finis. Je vous embrasse tous, du fond du cœur. A toi mes meilleurs baisers.
Lucien
Lucien
Lettre du jeudi 4 février 1915


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