Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du dimanche 7 février 1915
Framecourt, dimanche 7 février 1915
Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui pour la bonne raison qu’il n’y avait pas de courrier. Je t’ai envoyé une lettre ce matin ainsi qu’une lettre à ma petite Marcelle et une carte à mes parents. J’ai eu ce matin la visite du chef Maugis, il a trouvé que j’avais décidément trop de travail et il m’a annoncé qu’il avait décidé de mettre chaque jour un homme de corvée à ma disposition exclusive. Cet homme est désigné à tour de rôle avec la garde et reste 24 heures avec moi pour m’aider. Ma situation se trouve de la sorte grandement améliorée et cela me permet de t’écrire ces lignes pendant que mon « domestique » relave.

Nous devions partir aujourd’hui pour un voyage en Belgique mais aucun ordre n’est venu et nous attendons. J’aime bien ces voyages, ça fait de l’imprévu. Au dernier voyage du convoi, les hommes ont tiré sur les Taubes qui les survolaient. Je n’y étais pas et je l’ai bien regretté. Il parait que c’était bien amusant et à peu près sans danger, car pour un Taube, attraper un camion, qui courre, cela devient difficile, sinon impossible. C’est du pur hasard ; surtout qu’il y a de l’artillerie partout et les Taubes la craignent.

Que te dire de ce vilain pays où nous sommes. J’ai échangé mes idées avec divers amis originaires de la France. Leur impression, qui concorde avec la mienne, est que ces pays, y compris les Flandres, sont assez arriérés. On voit dans les fermes les engins les plus primitifs voisiner avec les dernières nouveautés de l’art agricole moderne, les vans avec les lieuses, les grosses bêches de bois avec les semoirs mécaniques. Mais malgré cela, les gens n’ont pas de goût comme chez nous. Les maisons sont sales, basses, un seul rez-de-chaussée, sans premier étage, des toits en chaume pourri ou en tuiles plates spéciales avec des pignons aigris. Les murs sans fondations ont quinze centimètres d’épaisseur et sont faits en torchis, mélange de terre grasse et de paille. Pas de pierre de taille. Les montants de porte sont en bois presque brut. Les portes des maisons sont en deux parties, supérieure et inférieure et les loquets et verrous sont en bois. Que vous dire des écuries avec ces portes en roseau. C’est tout ce qu’il y a de plus élémentaire. Les paysans sont vêtus comme chez nous avec des blouses bleues mais moins de recherche dans le costume. Les cours sont des fondrières, pour fumasser, ils tirent le fumier avec des pioches, et l’amènent en le tirant à reculons dans la cour où ils le laissent étendu et montent dessus pour circuler ensuite. Pour conduire leurs gros chevaux, ils montent dessus pour circuler ensuite. Leurs charrettes sont à quatre roues et mal faites au possible. Leurs tombereaux à bascule ont trois roues. Ils ont des brouettes triangulaires, longues d’1 m 50, larges de 1 m, à trois roues de fer, hautes de 30 centimètres et charrient leurs petits transports avec, en y attelant toujours un de leurs énormes chevaux boulonnais qu’ils ont ici. C’est drôle de voir le fermier qui prend nos eaux grasses venir chercher le baquet sur une de ces brouettes et monter sur son gros cheval gris. Pour amener quatre gerbes de paille pour leurs vaches, les servantes montent sur leurs gros chevaux avec la petite brouette derrière. Et les jours de foire, on voit une de ces brouettes sur laquelle un gros porc est enfermé dans une caisse à claire-voie juste à la dimension de son hôte. Les grosses fermières conduisent cet attelage bizarre, toujours à cheval et nous, pour les faire marronner, nous suivons tête-nue, derrière, en cortège, le convoi de ce condamné à mort. Je me suis toujours demandé comment ils font entrer le cochon dans cette caisse à poulet.

Pas d’arbres fruitiers connus, le pommier ( ???). J’ai vu dans le nord et la Belgique beaucoup de houblonnières. Figure-toi des vignes sans ceps, car le houblon ne se voit pas en cette saison, et qui, en guise d’échalas, auraient des poteaux télégraphiques avec au sommet un réseau croisé de fil de fer. Je t’ai parlé des moulins à vent très nombreux qui font environ, j’ai compté, dix tours à la minute. En somme, pays à l’aspect arriéré et pauvre, malgré un sol riche. Jusqu’ici, je n’avais vu que des pays comme le notre et même plus riches comme en Bourgogne ou dans l’Oise et la Champagne. Les gens du nord parlent mal le français avec un accent chantant et trainard qui les rend incompréhensibles. Ils nous comprennent bien cependant, mais nous ne pouvons pas suivre leur conversation. Il y a deux grosses servantes qui viennent chaque jour panser des vaches qui sont dans les écuries de « ma maison ». J’ai renoncé à leur parler, je ne les comprends pas. Elles ont des gestes lents, l’allure molle et ont la taille aussi fine que leurs vaches. Sales gens et sale pays ! ça sent déjà la Prusse. Le gibier abonde dans ce pays. Lapins, lièvres et chevreuils sont nombreux. Nos conducteurs s’ingénient pour en prendre. Je te tiendrai au courant de leurs exploits. Je suis leur receleur éventuel si leur braconnage réussit.

Mille gros baisers en attendant de te revoir. Affections pour tous.

Lucien
Note
Le Taube : "L'Etrich « Taube » est le premier avion militaire allemand de série. Surnommé la colombe (en allemand : Taube) en raison de la forme de ses ailes, l’Etrich « Taube » a été utilisé pour toutes les applications courantes de l’avion militaire, comme avion de chasse, bombardier, avion d’observation, et bien entendu, avion d’instruction. Il fut principalement utilisé entre 1910 et 1914." Source et photo : Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Etrich_Taube
Lettre du lundi 8 février 1915


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