Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 8 février 1915
Framecourt, lundi 8 février 1915

Chère bien aimée,

J’ai reçu aujourd’hui tes 15ème et 16ème lettres. Bien merci du grand plaisir que tes lettres me procurent toujours. Je les trouve seulement un peu courtes. Non certes que je te demande beaucoup de nouvelles intéressantes, je mène une vie assez agitée qui m’occupe bien l’esprit mais si loin, on a toujours besoin d’affection et comme un grand enfant, je trouve toujours que ça me manque et je dirais volontiers : encore….

Aujourd’hui, je n’ai pas eu trop de peine. J’avais cuisiné en vue d’un départ et comme nous sommes restés, j’ai donné aujourd’hui mes repas froids. J’avais pour m’aider comme homme de corvée un camarade de mon âge nommé Besson. C’est le très riche directeur d’une banque de Paris. Il est de Lyon et connait très bien M. Bouthier et M. Chambeyron, notamment. Il a plusieurs propriétés dans l’Isère, une à Villette de 400 bicherées louée à un nommé Porchet. Il passe souvent à Chaponnay pour y aller. Nous avons beaucoup causé, c’est un grand financier très au courant de beaucoup de choses et j’ai profité pour l’interroger sur le moratorium et ses conséquences. Si tu l’avais entendu, tu aurais bien compris pourquoi C. était en colère et pourquoi il a tant cherché à se faire payer par toi. D’après ses explications très claires, et dont la logique me saisissait, la situation changera profondément après la guerre. Le moratorium durera au moins six mois après la fin de la guerre et des ajournements seront encore accordés après. Sa banque au capital de 125 millions est bien décidée, m’a-t-il dit, à ne rien poursuivre après la guerre et à rabattre les intérêts à ceux qui payeront. Il m’a démontré l’impossibilité qu’il y aura de poursuivre les recouvrements par suite des nombreuses successions avec enfants mineurs causées par la mort des soldats, par suite de la dévastation des pays envahis et qui étaient en commerce avec le restant de la France, par suite des pertes internationales du grand commerce, par suite de tout le formidable chaos dans lequel la guerre a plongé le monde des affaires. Il m’a raconté comment sa banque a touché 90 millions de la Banque de France les deux premiers jours de la mobilisation pour éviter un krach et pourtant sa banque est une des grandes. Il m’a donné de très intéressants détails sur les grands établissements de crédit et sur la répercussion de la guerre sur leurs affaires.

Tu as bien eu tort de te faire de la bile au sujet de nos affaires. Nous aurons tout le temps voulu pour bien reprendre notre commerce et le liquider sans hâte au mieux de nos intérêts afin de pouvoir ensuite payer partout et faire honneur à nos affaires. Il a conclu pour finir que toutes les valeurs subiront une forte baisse et que au contraire, la terre prendrait une grande plus-value. Ce serait même la seule chose selon lui qui prendrait de la valeur. Tu vois que tout ceci n’est pas pour déplaire à tes parents ni aux miens. Ce monsieur Besson qui pèse plus de 100 kilos a un raisonnement précis, serré, sans verbage qui impressionne.

Ces grands banquiers voient les choses avec une justesse déconcertante et il m’a encore dit plusieurs choses qui te feront bien plaisir quand plus tard je te les dirais.
Il me revient que tu m’as écrit un jour que je ne trouverai pas ta cuisine bonne quand je reviendrai. Pauvre chérie ! Mes opérations culinaires à la grosse mode ne me donneront jamais ton savoir en cuisine et tout au plus elle me rendra plus indulgent pour toi car je vois bien combien il est difficile de bien faire en cuisine et combien il en faut peu pour se manquer.

Nous restons ici sans bouger depuis notre dernier voyage en Belgique. Les hommes se reposent et nettoient leurs camions à fond. Grands passages de troupes. Dommage de ne rien pouvoir vous dire à ce sujet.

Le soir après la soupe, nous allons avec mon ami Rondet boire une « chope » de bière à 2 sous et une « bistrouille » (café et eau de vie) à deux sous le tout. On ne se ruine pas, comme tu vois. C’est de là que je t’écris le plus souvent. Ces petits cafés noirs enfumés au plafond bas sont très nombreux dans le Nord. On les appelle « estaminets » ; on n’y trouve pas de vin, sauf des vins cachetés très chers. Les indigènes se saoulent en buvant alternativement une chope et un petit verre de mauvais alcool de betterave ou de genièvre encore plus mauvais. Je crois que c’est ces mauvais alcools qui les rendent si abrutis. Il n’y a pas à dire ces pays sont vraiment arriérés et ne vaudront jamais les nôtres.

J’ai reçu une carte d’Emile aujourd’hui. Pauvre frère, dans quel état reviendra-t-il de cette guerre. Si même il revient jamais. Cependant, les fantassins qui viennent chez nous pour se reposer n’ont pas l’air trop déprimés et quand viendra le grand en avant, ils en feront voir de dures aux Prussiens.

On nous a distribué des peaux de mouton avec la laine en dedans qui forment une espèce de cuirasse très chaude. Avec ça on bravera bien l’hiver qui d’ailleurs jusqu’ici ne s’est pas montré. Nous avons en effet un temps doux et très pluvieux.

Voilà ma causerie finie. Dis-moi bien chère femme comment tu vas. L’époque arrive et je commence à être anxieux. Ne t’ennuie pas pour moi, garde bien toute ta tranquillité pour que tout se passe bien. Songe combien je serai heureux d’apprendre de bonnes nouvelles. Embrasse bien pour moi tes bons parents, tes sœurs et à toi et à ma Marcelette mes meilleurs baisers.



Lucien
Lettre du mardi 9 février 1915


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