Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du lundi 8 février 1915
Framecourt, mardi 9 février 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre 17. Merci encore de m’écrire souvent. Ce m’est un grand bonheur. Je reçois bien régulièrement tes lettres, quelquefois deux à la fois mais toujours en ordre. J’ai reçu hier une deuxième lettre de Mme Carra en réponse à ma deuxième lettre par laquelle je leur demandait d’envoyer quelques effets à un de mes camarades originaire des pays envahis et dénué de tout. Elle avait mis un billet de 5 francs dans la lettre qui m’annonçait l’envoi d’un paquet à ce malheureux. Bien entendu elle m’avait demandé s’il y avait quelqu’un qui eut besoin dans leur première lettre. J’ai remis ce billet au camarade et j’attends le paquet pour lui. Leur lettre était pour moi aimable au possible et je les remercie bien de leur bonté. J’ai reçu aussi, je te l’ai dit, je crois, une carte d’Emile.

On a marqué sur nos livrets aujourd’hui seulement la date de notre arrivée au régiment et pour moi la mention « engagé volontaire pour la durée de la guerre. » En outre, à la page suivante, on a inscrit « a fait la campagne contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie à partir du 24 octobre 1914. » Tu vois, avec 1915, ça va me faire deux campagnes. Ce n’est rien mais pour beaucoup d’argent, je ne laisserais pas effacer ces mentions-là.

Le chef est venu me voir à la cuisine. Il m’a causé très affectueusement. Il m’a serré la main avant de partir et tu comprendras combien cette marque d’affection m’a fait plaisir car quelques camarades m’avaient fait une grosse injustice la veille et j’avais fort envie de balancer la cuisine. Je suis moins peiné maintenant. Le lieutenant m’a dit de demander les hommes dont j’aurai besoin. Si un ne suffisait pas d’en prendre deux et j’ai carte blanche pour les commander. Ce soir j’ai fait une grosse lessive, 2 chemises, une flanelle, trois serviettes, 1 mouchoir, un pantalon de toile, une veste idem, deux tabliers et des chaussettes. Mais quand ça va-t-il sécher ? Il pleut tous les jours.

Depuis notre dernier voyage en Belgique, nous n’avons rien fait. Je dis nous pour le convoi. Vie très monotone par conséquent. Il passe des nombreuses troupes, par ici. Quel dommage que tu ne sois pas là, toi qui aimes tant voir les soldats. Je suis tellement blasé sur ça que je ne regarde même plus, une fois que j’ai vu que le numéro du régiment qui passe m’a montré qu’il m’était inconnu, et que je n’y verrai pas des amis.

T’ais-je dis que comme ration de viande fraîche, les hommes ont une livre par jour, os compris. Ça fait de jolies rations, en somme avec les légumes en plus. Le pain est suffisant. Nos hommes sont bien nourris et moi encore mieux. Je ne m’enrhume plus et je suis un de ceux qui se portent le mieux du convoi. Mais je bouffe, je ne te dis que ça.

Je ne sais quelle est votre opinion sur la guerre, mais je puis vous assurer que notre victoire finale ne fait plus de doute pour ceux qui voient. Ce sera dur, mais ce sera sûr. En attendant ces heureux jours, je vous embrasse tous très affectueusement. Merci encore de tes bonnes lettres, c’est ma seule et grande joie.
Lucien
Lucien
Lettre du jeudi 11 février 1915


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