Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du mardi 9 février 1915
Framecourt, jeudi 11 février 1915

Ma bien chère Alice,

Il n’y avait rien de toi au courrier aujourd’hui. Ce sera donc pour samedi, je l’espère. Nous ne bougeons plus de dessous nos arbres et la vie est des plus monotones. Heureusement qu’il fait beau et que nous avons les taubes pour nous distraire.

Hier matin, deux de ces vilains oiseaux ont jeté quatre bombes sur Saint-Pol. Mon ami Rondet y était justement avec le brigadier Lachenal pour chercher des vivres. Il parait que comme moyen d’intimidation, les taubes réussissent mal, toute la population avait le nez en l’air pour les voir et nul ne songeait à se cacher. Le soir à cinq heures, ils sont revenus dans nos parages et ont survolé une batterie française qui au troisième coup en a descendu un. Tu penses si le cantonnement était content. Je n’ai rien vu de tout cela, j’étais dans ma cuisine et je n’ai entendu que les coups de canons qui faisaient sursauter mes casseroles. Les taubes ne présentent aucun danger pour nous. Nos camions sont disséminés sous les arbres et très peu visibles d’en haut. Ils visent surtout, je pense, les troupes qui passent et qui sont nombreuses par ici.

Je t’ai déjà dit, je crois, que j’avais moins de peine, maintenant. Nous ne bougeons presque pas. Ce matin, il est parti seulement six camions pour faire du transport de matériel aux environs et cela n’est pas aussi intéressant que nos voyages en Belgique. Mais voilà les beaux jours qui vont revenir et comme je compte bien, sans aucune forfanterie, que nous allons faire fuir les Boches, nous aurons encore du chemin nouveau à faire. Ces cochons-là doivent être enragés. Pendant plusieurs jours et nuits, la canonnade faisait rage. C’était de vraies salves de coups de canon qui faisaient trembler la terre. Aujourd’hui, ça c’est calmé. On n’entend plus rien. Ils doivent avoir reçu quelque bonne leçon car malgré que je sois près d’eux, je suis aussi mal renseigné que vous tous sur ce qui se passe à quelques mètres d’ici. Les barrières qui arrêtent les Prussiens arrêtent aussi les nouvelles. Nous ne savons se qui se passe que par les journaux, comme vous.

Je fais exception pour ce qui concerne la préparation du mouvement en avant qui ne saurait tarder. Ce que nous pouvons en voir est bien fait pour nous donner la plus grande confiance en l’avenir et pour autoriser tous les espoirs. Je ne puis faire comme certain voisin de Chapulay dont le fils est le confident du généralissime. Je ne connais aucun personnage dont le cousin soit le parrain du beau-frère de l’ami du concierge du général en chef et je suis assez mal renseigné sur les plans des futurs combats. En attendant, gardons au cœur la foi la plus vive dans le succès final et attendons sans impatience le grand cou de collier qui mettra l’ennemi chez lui et nous aussi.

J’écrirai aujourd’hui, si j’ai le temps, aux cousins Allemand et à Emile. Dans quel état sera-t-il après cette campagne. Le froid n’est rien, mais c’est cette humidité qui est terrible et qui laissera des traces plus tard. Tu m’as dit que Devaux était assez mal, à Suippes. Il y a encore plus mal heureux que lui, certes, et nos fantassins sont plus à plaindre. On devrait lui envoyer un édredon en soie capitonnée… Notre chef Maugis nous disait qu’il était honteux de se plaindre en temps de guerre et qu’il n’était pas difficile de trouver plus malheureux que soi.

Et toi, chère amie, comment vas-tu ? Le moment approche. Prends bien toutes tes précautions. Ta maman est vraiment gentille d’attendre que tu sois rétablie pour se faire opérer. J’ai la plus ferme conviction que tout ira bien pour elle et pour toi. En attendant le moment heureux de nous revoir tous en bonne santé, je l’espère, je finis en t’embrassant du fond de mon cœur ainsi que tous à la maison.
Bien affectueusement à toi,

Lucien
Lettre du vendredi 12 février 1915


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