Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 11 février 1915
Framecourt, vendredi 12 février 1915
Framecourt le 12 février 1915. Vendredi soir, 8 heures.

Ma bien chère femme,

J’ai reçu de toi aujourd’hui une jolie carte illustrée et ta lettre de Lyon. Je n’ai pas reçu la carte que cette lettre annonçait. Ce sera pour demain. Je te remercie bien des bons sentiments que ta carte exprimait par sa gravure. Je sais bien que tu l’as choisie ainsi parce qu’elle reflétait ta pensée et cela m’a fait un grand plaisir car je comprenais comme si j’avais été avec toi les motifs qui te l’ont fait choisir.

Tu me dis par ta lettre que tu as été fatiguée par une indigestion chez les cousines Allemand. Cela t’arrive assez souvent ; il faut faire ton possible pour éviter cela car tu en souffres et l’enfant aussi. Tu y parviendras en évitant d’abord l’usage du café pur. Dans les premiers temps que je cuisinais, j’avais la tendance, le vin me manquant, de boire du café que j’avais à discrétion. Cela me procurais toutes sortes de désagréments. Je ne mangeais guère et j’avais l’indigestion facile. Le café me semblait un bon remède. Tout cela a cessé quand j’ai pris le parti de cesser de prendre tant de café. Fais comme moi.

En outre, manger quand on a faim, ne pas attendre que l’heure soit passée et l’appétit aussi, toujours manger bien chaud et pour toi ne jamais manger quelque chose à contrecœur pour que ça « ne reste pas ». C’est un mauvais procédé. Ce qu’on mange ainsi en se forçant fait du mal ; mieux vaut le jeter. Mieux vaut manger lentement en bien mâchant. Manger peu et souvent et éviter de manger avant d’aller se coucher le soir. Si tu suis ces quelques indications, tu éviteras facilement ces indigestions qui font tant souffrir et qui abîment l’estomac.

Pendant que je fais le docteur, je te disais que la teinture d’iode mise sur les plaies est un désinfectant bien plus énergique que l’eau oxygénée. On ne se sert que de cela, ici. Un jour, au début de notre séjour à Pernes, je me suis traversé entièrement le doigt majeur gauche avec le percuteur d’un fusil. L’infirmier du convoi, un bon garçon nommé Lugrin, avec qui nous sommes bien, me fit un pansement à la teinture d’iode. Je n’ai pas eu la moindre inflammation, ni douleur. Deux jours après, j’étais guéri.

Je serais bien heureux si les remèdes de Mme Teillose pouvaient dispenser ta maman d’aller à l’hôpital. Il faudra bien s’assurer s’ils ont fait de l’effet avant de renoncer à l’opération. En attendant, il faut qu’elle s’évite tout travail trop pénible et surtout ne pas faire le levain. Pour toi, il faut te bien tranquilliser et faire tout ton possible pour que tu sois dans les meilleures conditions au moment voulu. Remarque bien que c’est là ton devoir : donner la santé à ton enfant, être en même temps vite remise pour ne pas augmenter les peines et les soucis autour de toi.

Chasse donc toutes les idées pénibles qui t’assaillent tant. Songe un peu plus pour le moment à celui qui va venir qu’à celui qui est parti. Ne te soucie pas de moi de la moindre des choses : tous les soucis que tu te fais pour moi sont superflus. J’ai, je te le répète encore, la santé et la sécurité. Je compte donc sur toi pour ne recevoir que de bonnes nouvelles. Cela dépend beaucoup de toi pour ne pas dire de toi seule.

Je t’avais déjà dit que les cousines Desrayaud m’avaient envoyé cinq francs pour un camarade malheureux. Aujourd’hui il a reçu un paquet contenant un chandail, un passe montagne, une paire de mitaines, un cache-nez, un mouchoir et une paire de chaussettes. Tu penses s’il était content ! Le paquet ayant été pris à l’ouvroir de la préfecture, avait été envoyé recommandé par M. Rault, préfet du Rhône et mes camarades ébahis en ont conclu que je devais être un personnage très influent pour être aussi vite servi, surtout par un préfet. C’est le commencement de la gloire…

Les anglais envoient en ce moment des effectifs énormes. Nous allons probablement être remplacés par eux et aller ailleurs. Cet « ailleurs » se trouverait, dit-on (ce on est assez haut placé pour qu’on puisse un peu le croire) à trois ou quatre mille kilomètres d’ici et en y allant, je pourrai peut-être t’embrasser. Voilà qui va bien vous intriguer tous. Regardez bien ce qui se passe de l’autre côté des Alpes et vous comprendrez un peu. Nice est un beau pays et le Tyrol n’a pas de tranchées. Attendons un peu.

Toujours un sale temps, ici. Cette nuit passée, neige. Ce matin, pluie, ce tantôt, brouillard, cette nuit gelée.


J’ai reçu une lettre de ma mère avec la tienne. As-tu connu, sur les miennes, celles qui venaient de Belgique ?

J’ai avec moi à la cuisine comme second un nommé Gauthier dont je t’ai envoyé l’adresse. Je le connaissais déjà à Lyon. C’est un homme très estimable, catholique très pratiquant, très actif et très consciencieux. Il y a longtemps que je le voulais avec moi, mais comme c’est un homme très sérieux, on ne voulait pas le lâcher. J’ai fini par l’avoir en disant au chef que le système d’envoyer un homme de corvée tous les matins était ennuyeux parce qu’il fallait chaque jour les mettre au courant et que si je devenais malade, personne ne pouvais me remplacer de suite. Il en a convenu. Nous sommes donc trois amis qui mangeons à la cuisine. Rondet qui est conducteur du camion cuisine et en même temps ordonnance du lieutenant. Quand il a un moment, il est toujours avec moi car son camion est arrêté devant la porte de ma cambuse. C’est lui qui va aux vivres avec le brigadier d’ordinaire Lachenal. Gauthier est avec moi maintenant. Il couche seul dans une chambre attenante à la cuisine. Moi je couche dans la cuisine même. Je mets de l’eau dans la chaudière et je fais du feu toute la nuit dessous pour tenir la baraque chaude. Je brûle du charbon d’une mine tout près.

Planche, lui, travaille au bureau. Il vient nous voir plusieurs fois par jour. Il fait au bureau la cuisine pour le chef, le fourrier, le médecin major et lui. Je lui fournis les aliments crus. Rondet, Gauthier, Planche et moi sommes quatre bons amis, les seuls qui étions ensemble à Lyon. Nous sommes également les quatre hommes du convoi venu de Lyon que le chef Maugis ait gardé avec lui en y joignant le mécanicien Tristelle à qui les cousines ont envoyé de l’argent. Nous sommes maintenant tous placés dans la 404ème, trois à la cuisine, un au bureau et Tristelle à l’atelier. Il y a bien en outre de gentils garçons dans les autres, mais pour un service, nous ne nous adressons qu’à nous quatre et nous nous sommes promis de nous aider jusqu’à la fin et sans réserve. Rondet a 42 ans, Gauthier 40 et Planche 30. Au bureau, il y a le chef Maugis, un brigadier fourrier, Patras et Planche. A la cuisine le brigadier Lachenal, moi, Gauthier et Rondet comme conducteur. A l’atelier, il y a quatre mécaniciens et un sous-officier. Le bureau, l’atelier et la cuisine sont les trois embuscades de la section. Là où on trouve les huiles. Nous ne nous refusons rien les uns les autres car tous nous avons besoin les uns des autres.

En outre, il y a les conducteurs des camions qui forment le gros du convoi et qu’on tient, horde un peu envahissante, un peu à l’écart. Il y a là dedans des hommes de valeur, comme Besson et des rosses finies, surtout des conducteurs de taxis de grande ville. Il y a encore l’infirmier Lugrin, le meilleur des hommes, un français de Genève et le chauffeur du lieutenant, Bouton, un bijoutier de Lyon, un bon garçon très riche.

Comme autos, il y a la voiture du lieutenant, 12 HP. 16 camions en service, le camion de cuisine n°17, le camion atelier n°18, l’autobus du personnel, n°19 en tout vingt voitures, en plus une motocyclette et un vélo. Il y a toujours un camion qui est chargé d’essence, de pétrole, de glycérine (pour mélanger à l’eau du radiateur et l’empêcher de geler) d’huile et de graisse consistante. Un sous-officier et trois brigadiers s’occupent de cela et du bon état des voitures. Le personnel comprend donc un lieutenant, un maréchal des logis chef, deux maréchaux des logis, cinq brigadiers, le restant en ouvriers, employés et conducteurs, en tout cinquante quatre hommes. Deux hommes sont entrés à l’hôpital, il reste donc cinquante deux hommes à la section. Notre capitaine qui commande quatre sections est un breton. M. de Saillers. Je ne le compte pas, ni le médecin major qui est pour le groupe (losange) de quatre sections. Ce losange est la marque du groupe de Saillers. Chaque groupe a un signe particulier qui est une forme géométrique quelconque, peinte sur les voitures avec le numéro de la section et celui du camion. Ainsi, la cuisine porte 404 TM (losange) 17.

Voilà bien des détails puérils qui ne t’intéresseront guère. Mais puisque je ne vois rien. Aujourd’hui, on devait partir à Arras, il y a eu contre ordre et nous sommes restés. L’heure viendra bien de se promener encore. Au revoir donc, ma bien chère Alice, embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et à toi et à ma Marcelette mes meilleurs baisers.


Lucien
Lettre du dimanche 14 février 1915


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