Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 12 février 1915
Framecourt, dimanche 14 février 1915
Lettre n°19.

Bien chère Alice,

Il fait un temps affreux, il pleut avec un grand vent qui vient de la mer, comme disent les gens d’ici. Nos camions viennent de partir pour faire un transport de troupe de nuit et je ne ferai ma popote ce soir que pour 9 heures, instant de leur retour présumé. Je leur fais du rôti et macaroni au jus. Ce sera vite fait et j’ai de la sorte un petit moment pour causer avec toi.

J’ai reçu ce matin ta 19ème lettre mais je n’ai pas eu ta deuxième carte que tu m’annonçais dans ta 18ème. Je n’ai reçu en tout que cette jolie carte de Lyon dont je te parle dans ma dernière lettre. Il me semble que tu reçois bien toutes mes lettres. Je vais encore une fois essayer de les numéroter pour voir si je pourrais y réussir et je prends aujourd’hui le numéro de ta lettre que j’ai reçue aujourd’hui soit 19. Si je ne continue pas, tu me maudiras. …Je te dirais qu’il ne faut numéroter que ce qui vient sous enveloppe cachetée, carte ou lettre. Pour les cartes non cachetées, écrites généralement à la hâte, nous ne les numéroterons pas ou nous les signalerons seulement sur nos lettres. Je n’ai rien compris à cette histoire du père Devaud pique ( ???) et je n’ai rien dit à personne le jour de l’incendie de Gardon. Tu m’expliqueras mieux ça, si tu veux. J’ai reçu aujourd’hui en même temps que la tienne une lettre pimpante et parfumée, une lettre de femme !... Que ta jalousie se calme, ce n’était pas dangereux, c’était Mme Gambs qui m’envoyait quatre pages fort aimables pour me remercier d’être allé à Pernes comme tu sais et qui me priais encore d’aller à Saint-Pol chez d’autres gens et leur donner des nouvelles d’un jeune homme blessé qui est à Lyon à l’hôpital et qui est parent de ces gens. Mme Gambs me dit encore qu’il faut écrire à son mari qui est officier et commande la 319ème section à Epernay. Je le ferai dès que la visite de Saint-Pol sera faite. Je pense y aller demain et je t’enverrai une carte de là bas.

J’ai écrit aux cousines Desrayaud hier, mais je te l’ai déjà dit je crois. Aujourd’hui, le brigadier Lachenal et Rondet sont allés aux vivres à Saint Pol. Je suis resté seul à la cuisine avec Gauthier. Celui-ci est allé à la messe à Haute-Cloque, une commune voisine, car il n’y a qu’un prêtre pour trois communes par suite de la guerre.

A dîner j’ai fait du bouillon gras et bœuf pour les hommes. Pour nous deux j’ai fait à chacun un œuf à la coque, du bouillon et un bifteck pris dans du filet ; nous avons bu un bon litre de vin à nous deux et pris le café par-dessus. Avec ça, on peut braver le froid et la pluie et ce serait dommage de nous plaindre comme tu vois. Les œufs ne me coûtent rien, on me les donne en échange des eaux grasses et des épluchures.

Tu rirais si tu nous voyais manger trois œufs dans un coquetier improvisé fait avec une pomme de terre crue. Simple, pratique, économique et incassable. Je me suis presque totalement brouillé avec deux de mes meilleurs amis. Je les avais avec moi depuis Lyon et j’appréciais fort en commençant le bien être de leur société et leur compagnie avait l’avantage de vous réchauffer et de faire supporter bien des choses. Mais tout a une fin. Ils ont trouvé que je leur mettais trop le pied dessus et que je les dominais de trop haut. Moi je leur reproche de n’avoir pas maintenu leurs promesses des premiers jours. Ils ont surtout un caractère bizarre qu’ils n’avaient pas en commençant et qui les pousse à rire tout le temps et sans motif aussi je vais bientôt les quitter à moins qu’ils ne me quittent avant. Peut-être n’est-ce pas irréparable et que si quelqu’un reprenait la chose de fil en aiguille, nous pourrions prolonger notre relation quelque temps encore mais je ne veux pas essayer et je pense que ça restera comme ça. Le froid continuera entre nous et je continuerai de marcher sur mon chemin sans eux. Il faut que je te dise que ces amis là, ce sont mes chaussons… Là dessus, comme je sens que tu vas m’engu…. Je me sauve.

Fais comme moi, prends la vie du bon côté et quand sera venu le jour de paix et de victoire, comme dit Mme Gambs, nous serons bien heureux en nous racontant nos mutuelles peines qui nous ferons trouver meilleur le plaisir d’être ensemble. Toutes mes affections à toi et à tous.


Lucien
Lettre du jeudi 18 février 1915


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