Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du jeudi 18 février 1915
Framecourt, vendredi 19 février 1915


Ma très chère Alice,

Voilà ma journée finie, et je vais causer un peu avec toi. Je t’écris de ma cuisine. J’ai installé mon acétylène sur la table avec une bouteille et un bâton qui me fait une lampe mobile très commode. La guerre rend ingénieux et tu ne saurais croire combien il est facile de se faire un éclairage pratique avec un appareil d’auto comme celui que nous avons à Valencin. Je ferai chez vous une jolie installation avec un appareil de voiture quand j’y retournerai. On y met où l’on veut, haut ou bas, ou dans un autre appartement, sans danger.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais te parler du réchaud à essence. C’est autrement pratique que les réchauds à alcool. On ne se brûle jamais avec, la flamme étant en dessous. On chauffe énormément et ça ne dépense guère car ça change l’essence en gaz avant de la brûler. Il faut environ une minute pour la mise en train, avant que la carburation ne se fasse. Une fois chaud, ça marche admirablement et on peut à volonté régler la flamme. Je fais des biftecks dessus et une fois faits, je baisse la flamme pour les tenir chauds. C’est épatant !

Le courrier vient demain. Tous les deux jours seulement. J’aurai bien encore une lettre de toi. Ça me fait tant plaisir de recevoir quelque chose. On me les apporte à la cuisine et tu penses si je suis heureux quand je vois le cachet violet qui me dit que ça vient de toi. Je commence toujours par lire la tienne puis les autres ensuite. Il arrive souvent que je sois très occupé quand je les reçois et il me faut attendre plus d’une heure avant de les lire. Aussi tu peux croire si j’envoie promener les importuns qui viennent me déranger et retarder l’heure où je serai un peu libre.

Comme je le dis dans la lettre à ton papa, j’ai reçu une très affectueuse lettre de ma sœur. Je l’en remercie bien et tu lui montreras bien mes lettres. Je lui ai envoyé une carte avant de recevoir sa lettre. Si je ne lui écris pas souvent, c’est que mon temps est bien limité et que je sais qu’elle peut avoir facilement de mes nouvelles. Remercie-la bien pour moi de sa bonne lettre et dis lui bien que tout le courage des soldats prend sa source dans les marques d’affection qu’ils reçoivent. Pierre m’a dit dans sa dernière carte qu’il viendrait bientôt me rejoindre, qu’il s’en garde tant qu’il pourra. Il n’y a ici rien de bien réjouissant pour ceux qui portent le sac. Il faut laisser cela aux jeunes.

Depuis quelques jours, on n’entend presque plus le canon. Il faut bien que nos braves artilleurs se reposent car quand ils s’y mettent, c’est jour et nuit sans discontinuer. Vous ne sauriez croire l’impression profonde que causent, la nuit quand on se réveille, ces coups sourds en rafale. On les entend mieux que le jour et quand on songe que c’est la guerre si près, on est lent à se rendormir. Je me demande même un peu comment on peut se rendormir, l’habitude est vraiment une grande force. Il m’arrive le soir quand je rentre me coucher seul dans ma bicoque abandonnée, de m’arrêter un moment dans une espèce de jardin inculte et de regarder le ciel où brillent les étoiles semblables aux nôtres de Valencin mais qui pourtant me font l’effet d’être des étrangères. Je pense alors à vous tous si loin d’ici, je me dis que je suis mieux partagé que vous puisque je peux vite reconstruire par la pensée le cadre dans lequel vous vivez. Je me figure comment la nuit est faite chez vous. Je revois vos horizons, je vous trouve à tous une place et des occupations pour la veillée, enfin, je suis avec vous et je me dis que pendant ce temps, vous ne pouvez pas, vous, vous figurer le paysage où je suis et cela doit rendre mes récits plus obscurs.

Aussi ce ciel du Nord où je suis ne me plaît pas, ne m’intéresse pas. Je suis seul à le voir et je rentre dans ma chaumière et quand le sommeil ne veut pas venir, je relis toutes mes lettres. J’y puise un nouveau courage et je m’étends dans ma paille en songeant qu’après tout il y en a de bien plus malheureux que moi.

Voilà quinze jours que la section est au repos. Quelques petites courses de temps en temps mais ce n’est rien. Les hommes sont toute la journée dans les estaminets, buvant l’alcool empoisonneur à un sou le verre. Moi j’ai toujours autant de travail. Cela se comprend. Hier j’ai fait encore une lessive, j’ai fait cette fois bouillir mon linge avec du savon et du cristau. Ça fait plus blanc avec moins de frottage. Mais ma chemise mauve est devenue entièrement blanche. Aujourd’hui, j’ai nettoyé à l’essence toutes mes affaires de draps. Me voilà propre pour quelques jours maintenant. Je renonce à mettre mes tabliers blancs. En dix minutes, ils sont tout noirs.

Je me mets tout prêt en cas de départ. Cela ne me fâcherait pas. Le temps dure ici, dans cet affreux pays. Impossible de causer aux gens, on ne les comprend pas. On les oblige à présent à battre leur blé. Ils ont des batteuses avec un moteur à pétrole ou un manège avec plan incliné d’un cheval. La batteuse crache tout ensemble, paille, grains et bourrier. Ils ne s’aident pas entre voisins. Ils battent sous une remise et relient au fur et à mesure la paille en gerbes. Ils arrêtent la batteuse pour la décombrer. Oh, les imbéciles ! Aussitôt battue, l’intendance ne leur laisse que leur nécessaire et leur prend le reste et les paye de suite.

Je donne les eaux grasses à des paysans qui ont leur fils au front. Ils m’apportent deux œufs frais tous les matins. Je ne leur dis rien, avec leur accent il est impossible de comprendre un mot. Je fais répéter, ils accentuent, c’est pire encore et j’y renonce. Et pourtant ils parlent français. On saisit un peu quand ils lisent à haute voix un article de journal et que l’on peut suivre en même temps. C’est leur terrible accent qui est cause de tout cela, car ils ont un patois qui les abîme.

Mes lettres, chère Alice, te reflètent la monotonie de la vie que je mène à présent mais patience, nous verrons bien encore du pays quand nous avancerons. Mais il pleut tous les jours, vent et pluie. Gelée et neige, on voit tout cela le même jour. Allons, chère petite, garde bien ton courage, tout cela finira bien un jour et j’aurai pour si longtemps tant de choses à te raconter que je n’aurai plus le temps de te disputer. Gros baisers pour toi et la petite. Affections à tous,


Lucien
Lettre du samedi 20 février 1915


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