Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Lettre du vendredi 19 février 1915
Framecourt, samedi 20 février 1915


Bien chère Alice,

Autant te le dire que te le cacher, je commence à être anxieux. Je cherche bien à me persuader que tout est bien allé, que c’est chose faite à l’heure actuelle, qu’il n’y a pas en somme de raison pour que cela n’aille pas mais ne rien savoir et ne savoir que plusieurs jours après, que c’est donc pénible. Surtout quand on sait que ça doit sûrement arriver.

Ce matin, j’ai reçu ta lettre numéro 22. Par courrier avancé. Le courrier ordinaire n’est venu que dans la matinée, comme d’habitude. Il m’a apporté la carte du 8 février. Je te remercie de choisir d'aussi jolis sujets. Je sais qu'ils reflètent ta pensée et je suis bien heureux de comprendre ce que tu as voulu me dire par eux. Un mot au sujet de cette carte. L'adresse était écrite un peu précipitamment. Le 2ème 4 de 404 était mal formé et faisait aussi bien 402 que 404. Aussi la carte est allée à la 402ème section et m'est revenue ensuite. Il importe d'écrire les adresses militaires lentement et bien lisiblement et de bien faire les chiffres. Eviter aussi d'écrire près des bords de l'enveloppe car elles sont souvent bien chiffonnées. Les lettres TM sont aussi indispensables car il y a la 404 TP (transport personnel), la 404 SS (service sanitaire) et la 404 DSA (direction des services automobiles) etc.

Mon ami Gauthier a reçu hier une lettre recommandée qui n'était d'ailleurs pas pour lui et qui courait depuis septembre après tous les Gauthier de France. La faute était à une adresse mal faite, tout simplement.

Je n'ai rien reçu au courrier de ce matin en dehors de cette carte. Si tu m'avais écrit mardi, j'aurais reçu ta lettre. Je dois donc en conclure qu'il y a quelque chose de nouveau et si vous avez écrit au lieu de télégraphier, il faudra attendre à lundi un nouveau courrier ; ça va me sembler bien long. Enfin, il me faut bien prendre patience, je n'ai pas le choix.

Si ton Papa a pu trouver une carte (...) à Lyon, je te dirai partout où je suis passé et cela vous intéressera un peu.

Je t'ai promis de te parler de mes relations avec mes chefs. Ils ont tous pour moi beaucoup d'attention. Un jour à Pennes, j'avais pris mal aux dents un peu fort : ça me durait depuis quelques jours, mais moins durement. Justement ce jour-là, il y avait revue de tous les hommes par le capitaine et avec armes et grande tenue. J'étais frais, j'avais ma cuisine à faire et en outre à mettre bien propre pour une revue et toutes mes affaires de draps à nettoyer car ils s'étaient salis pendant le voyage de Dijon à ici. Et j'étais seul. Trouver un aide un jour de revue, c'est impossible. Et bien tout s'est bien arrangé. Le Chef Maugis a su que j'avais mal aux dents et m'a fait d'office porter malade. Il l'a dit en outre au lieutenant qui est allé lui même trouver le médecin major pour être bien sûr que je sois reconnu. Le major m'a brûlé la dent, ce qui m'a guéri et j'ai été exempt de la revue et j'ai pu nickeler ma cuisine où le capitaine n'est d'ailleurs pas venu, à ma grande colère. Pour une fois que c'était propre...

Un autre jour, c'était ici à Framecourt, le capitaine vient à l'improviste passer la revue de la cuisine. Je venais de distribuer la soupe. Le brigadier était parti aux vivres à Saint-Pol avec Rondet. J'étais seul avec un ingénieur que l'on m'avait donné comme aide pour la journée. Autant dire que je n'avais personne pour m'aider. Je lui ais dit au moins vingt fois, à cet ingénieur qu'il était encore plus bête que les gens d'ici. J'avais prié un ami pour m'aider pour faire la distribution. Je l'avais donc servi le dernier, mais bien copieusement pour le remercier de son aide. Il rencontre le capitaine dans la cour, celui-ci regarde sa gamelle et lui demande s'il était content de l'ordinaire. Il ne pouvait mieux réussir. L'autre ne pouvant que se montrer satisfait. Comme j'avais engu... mon ingénieur, ça avait bardé et ma cuisine était assez propre. Compliments du capitaine, à la grande satisfaction du lieutenant qui devait se demander dans quel état il allait trouver ma boîte, n'ayant pas été averti. Le capitaine me demande comment je faisais mes rôtis. Je lui faisais une explication où il entrait plus d'aplomb que de science culinaire, mais je fus tellement prodigue de paroles pour lui faire comprendre mes procédés qu'il s'en allait convaincu que je connaissais toutes les finesses du métier et il me le dit avant de partir.

Il y a deux jours, le lieutenant est venu faire un tour à la cuisine dans l'après-midi. Gauthier m'aidait. C'était tout bien rangé car nous nous étions dépêchés pour pouvoir écrire pendant que la soupe cuisait. L'officier appela le brigadier chef Lachenal dehors en s'en allant ; lui marque tout son contentement pour le bon ordre de la cuisine et lui dit de me demander si je voudrais accepter sur les fonds de l'ordinaire une paye supplémentaire pour compenser les peines qu'il y avait dans mon poste. A tort ou à raison, j'ai refusé. Les fonds de l'ordinaire sont faits pour la nourriture des hommes. La proposition du lieutenant est légale mais je ne veux pas qu'on puisse dire que je mets en poche le pain des camarades. Je fais la cuisine aussi bien que je le peux, je suis payé par l'estime que tous mes chefs me montrent et je ne demande rien de plus. Note bien qu'avec cela, il n'y a pas dans tout le convoi un seul homme qui accepterait de faire la cuisine. C'est trop pénible et trop absorbant. On s'y salit beaucoup et ces messieurs de la haute société ne pourraient se faire à ce métier.

Quant aux voyous, chauffeurs de fraire (???) et anausristes (???) il ne les faudrait pas ici. Ils sont trop fainéants. Gauthier ne reste ici que par amitié pour moi. Faire tous les jours la cuisine à 50 hommes, tous gourmands comme des chats ; tenir propre, se laver, recevoir les vivres, les ranger, être toujours prêt à partir, n'avoir qu'un matériel incomplet, pas de bois, allumer le charbon avec de l'essence, faire le café, avoir toujours des repas froids d'avance, les faire filer le lendemain et en préparer d'autres, calculer les rations pour arriver juste, tout cela occupe bien un homme et l'empêche bien de trop penser au pays. Si je n'étais pas soutenu par mes chefs, comme je le suis, il y a longtemps que j'aurais envoyé mon métier au diable.

Je vais t'envoyer les lettres de M. xxx mais tu me les renverras après. Tu ne m'as jamais envoyé celles de Planche. Je lis le journal presque tous les jours. Tu peux voir aussi bien que moi que l'Allemagne est aux abois. Sa provocation au monde entier par sa menace aux marines neutres prouve bien qu'elle se sent perdue et qu'elle ne songe qu'à augmenter le nombre de ses adversaires pour justifier après qu'elle n'a succombé que sous le nombre. Tant mieux, tout cela hâtera la fin de la guerre. L'Italie va s'en mêler et ça ira encore plus vite.

On dit ici qu'une armée française irait aider aux Italiens et comme précisément la notre armée, presque toute remplacée au front par les Anglais, est en réserve en ce moment, tu peux conclure....Il n'y a là rien d'invraisemblable. Enfin, à la grâce de Dieu, lui seul sait la fin et en lui seul il faut mettre nos espérances. Il y aura encore de bons coups à donner ; si je ne m'étais pas engagé, je serais parti maintenant dans l'Infanterie et Dieu sait comment je m'en serais tiré. Mieux vaut avoir fait quelques mois de plus. Je suis habitué à tout, maintenant, et bien plus apte à supporter les fatigues et les privations qu'il faudra endurer quand nous ferons en avant. Car quand on traversera les pays dévastés, on ne trouvera plus grand-chose.

En prévision de ceci et quand je te saurai bien rétablie, je te demanderai si tu peux m'envoyer quelques provisions de conserve et quelques effets qui me seront utiles quand nous serons plus loin. Mais rien ne presse encore. Les paquets arrivent bien. Celui que Mme Carra a envoyé à Tricotelle n'a mis que cinq jours pour venir.

Voilà bien du bavardage pour occuper ta convalescence et j'aime à croire que tout est fini et que tout s'est bien passé.
Au revoir, donc, chère et bien aimée femme, attendons sans trop d'impatience le moment béni où nous ne nous quitterons plus. Mes plus affectueuses pensées vont à tous à la maison et je t'embrasse bien tendrement en attendant mieux;

Lucien
Lettre du dimanche 21 février 1915


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