Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Vaux-sur-Somme, mardi 19 novembre 1918
11 novembre 1918, la guerre est finie. Quelques jours plus tard, Lucien était rentré chez lui. Il était définitivement démobilisé le 25 février 1919. Aujourd’hui, 15 novembre 2018, je quitte avec regret le quotidien de cet arrière-grand-père devenu étonnamment familier. Au fil de ses courriers, j’ai côtoyé un homme curieux et généreux, amoureux et profondément attaché à sa famille.
Prochaine étape.. la publication d'un recueil de ses plus belles lettres avec éclairages historiques et illustrations... Je vous en donnerai des nouvelles !!!



Lucien à la guerre
Sabine Godard
INDEFINI, lundi 11 novembre 1918
Orléans

11 novembre 1918

Lundi soir 1h

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre de vendredi soir dont je te remercie.
Tu me racontes la joie qui a éclaté à Valencin aux premières nouvelles de l’armistice. Je reçois précisément ta lettre au moment où cet armistice est un fait accompli. Donc c’est la victoire ! L’immense revanche dans laquelle nous avons été élevés car venus au monde après le désastre de 70 nous ne connaissions qu’une patrie vaincue. Maintenant ça va changer, c’est fait, être français va être un grand titre.
Quand cette lettre va t’arriver, il est probable que nous serons déjà partis d’ici et que je serais à Valencin. Nous nous attendons à partir de près, ce soir ou demain. Je vais cependant te faire le récit de cette fameuse journée ; puisque tu gardes mes lettres celle-ci complètera la collection. Cette paix glorieuse où nous allons, je l’ai toujours espérée. Jours de fièvre ces jours passés, chaque soir, la foule assiège la gare à l’arrivée des journaux du soir. On sait bien que c’est fini, que les Boches sont f… mais enfin la nouvelle n’est pas encore officielle. Ce matin, en arrivant à la soupe, une nouvelle rumeur circulait : l’armistice était signé paraît-il et c’était officiel à la préfecture. Peu d’entrain encore, on n’y croit pas. Après la soupe, en ville, on voit une animation de plus en plus accentuée. Il y a quelque chose. Les drapeaux sont arborés de loin en loin. Nous apprenons en chemin que la nouvelle est affichée au Républicain, le journal principal. Nous y allons et en débouchant dans la rue Royale, la grande rue d’Orléans, on comprend qu’il y a quelque chose de nouveau. Les habitants attachent des drapeaux aux fenêtres, la foule est intense au Républicain. On a fermé les portes mais sur la vitre est affichée une dépêche de l’agence Havas. Ça y est. Une grosse affiche de trois mots est à côté : « L’armistice est signé ». C’est court mais ça suffit. Il y a un moment d’émotion réel devant cette dépêche. On se serre les mains, un de mes camarades, Blum, arrive et nous lui annonçons la bonne nouvelle. Il nous embrasse tous, les gens applaudissent, des femmes pleurent, des officiers serrent les mains aux poilus. C’est un moment empoignant. On a tous la même réflexion. C’est comme pour la mobilisation. Nous sommes ensuite allés sur le Martroi arroser la bonne nouvelle. A une heure, avant de rentrer au cours, nous sommes repassés, Bonneton et moi par le centre de la ville. Nous y trouvons une bande de camarades, on va dans un bazar et on se met chacun un petit drapeau. Le pavoisement est général. Sur le Martroi, un immense drapeau de dix mètres de long est suspendu aux fils électriques en travers de la place.
Grosse animation à l’école, le pauvre professeur a grand peine à obtenir le calme, on le chine, on fait un chahut de cinq cent diables et on entend les autres cours aussi bruyants que le nôtre. Enfin, le silence revient un peu, coupé de temps en temps par d’amusantes réflexions. Le professeur s’explique tout seul au tableau mais s’il y a silence, c’est que tout le monde, comme moi, fait son courrier.
On dit qu’à quatre heures, après que Clémenceau aura annoncé l’armistice aux Chambres, on pavoisera officiellement et on sonnera les cloches. J’attends ce moment pour continuer la lettre.
Mardi soir 2h
Je voulais continuer hier soir, mais impossible. Quelle soirée inoubliable et magnifique ! Après la soupe du soir, nous faisons le tour par le centre d’Orléans pour rentrer. C’est une animation indescriptible. Des cortèges parcourent les rues en chantant la Marseillaise. Les jeunes gens des lycées, formés en monômes, chantent : « Conspuez Guillaume, conspuez ! ». La rue de la république qui va à la gare est la plus animée. De la gare au Martroi, ce ne sont que cortèges avec drapeaux et lanternes de couleur. Les familles sont venues voir avec leurs enfants. Tout le monde est content et rit. Des soldats américains grimpent sur la statue de Jeanne d’Arc et lui mettent des drapeaux dans les mains. Des feux de Bengale illuminent la place et Jeanne d’Arc a l’air d’une personne vivante manifestant sa joie aussi. Des soldats français, artilleurs, tankeurs, automobilistes passent à leur tour, chantant la Marseillaise ou Madelon. Les Américains hurlent Tipperary. Jamais je n’ai vu pareille allégresse. A un moment donné les acclamations et les bravos redoublent et couvrent tout. C’est un orphelinat qui passe, de tous petits moutards hauts comme une botte avec le béret bleu qui chantent Sambre et Meuse défilent en bon ordre, par quatre sous la conduite (….) Ils ont un succès merveilleux.
A 9 heures, nous sommes rentrés à notre chambre B. et moi. Notre propriétaire nous a appelés et nous avons bu chez lui une vieille bouteille de Bourgogne pour fêter la victoire. Puis nous sommes retournés chercher les journaux à 9h. L’animation était toujours aussi grande dans les rues. Aujourd’hui c’est fête pour toute la garnison. A la soupe ce matin, on a ajouté un dessert, du vin et du café. Les musiques circulent toujours en ville cet après-midi, mais je n’ai pas le temps d’aller voir. Demain c’est le départ pour Lyon et je fais mes paquets. Je t’ai envoyé une dépêche ce matin à 11h.
Je pense arriver à Valencin quand cette lettre. Si je puis partir demain soir, mercredi, je serai jeudi matin à Lyon. J’irai te voir avant de me faire voir à Cusset.
Mille amitiés à tous en attendant. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous.
Lucien
INDEFINI, dimanche 10 novembre 1918
Orléans

Dimanche soir 1h

10 novembre 1918

Bien chère Alice,
Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Ce matin, Bonneton est allé voir au bureau du capitaine pour savoir quand nous allions partir. Il n’a trouvé qu’un planton qui lui a dit qu’il était arrivé de nouveaux ordres de départ pour les EO mais sans pouvoir préciser s’il s’agissait de nous. Nous le saurons donc demain. Dans tous les cas, tu n’as pas à t’inquiéter de tes lettres. Un camarade, Coullange, probablement me les fera suivre à Lyon. Je ferai le nécessaire pour cela. Je dis Lyon mais je n’en sais rien, ce sera peut-être Versailles.
Ayant perdu mes lorgnons, je ne sais comment, je suis allé voir un oculiste hier. Il a trouvé que j’avais les yeux bien abimés, que mon lorgnon était trop faible (ce dont je me doutais) et il m’a fait prendre des verres bleus. Résultat : 10 francs pour mes nouveaux lorgnons. J’en suis content, c’est l’essentiel.
Inutile de te parler de la guerre, les journaux en parlent assez. Encore un mois et tout sera fini. Je t’envoie à titre de curiosité un bout de ruban encore utilisable. C’est notre insigne des engagés, adopté en septembre par la chambre. Je te joins une copie d’une poésie que j’ai relevée hier au foyer du soldat et que tu me mettras de côté.
Rien de nouveau à te dire. Il fait un temps superbe, aujourd’hui. Succédant à deux jours de pluies consécutifs.
J’espère que tous nos malades continuent à aller de mieux en mieux.
Mes amitiés à tous à la maison et au cousin Perrin.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants.
Lucien
INDEFINI, samedi 9 novembre 1918
Orléans

Samedi soir 3h

9 novembre 1918

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre de jeudi. Tu comptes que je suis prêt à partir pour Lyon, si ce n’est déjà fait. Je croyais t’avoir dit que j’allais retourner à Lyon mais comme il faut que l’ordre vienne du ministère pour les EOR, il faut parfois longtemps pour cela. Témoin Bonneton qui attend depuis six semaines.
D’autre part, 4 EO ont été renvoyés aujourd’hui non sur leur formation d’origine, mais sur le dépôt de Versailles pour aller au front. Alors j’ignore encore ce qui nous attend. On prétend qu’il faut beaucoup d’automobilistes au front en ce moment pour remplacer les vieilles classes probablement s’il faut des chauffeurs, il faut aussi des gradés. Tout cela m’est bien égal, je n’ai rien demandé et je ne demanderai rien.
Rien de nouveau ici. Santé parfaite. Toutes mes affections bien sincères à tous à la maison.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants, le papa, la mémé et tes sœurs.

Lucien
INDEFINI, vendredi 8 novembre 1918
Orléans

(sans doute postée le 8 novembre)

6 heures du soir

Reçu tout à l’heure ta lettre de lundi soir. Merci beaucoup. Je suis bien heureux que le cousin Perrin puisse vous aider à semer. Ça soulagera le papa. J’espère bien que nous resterons plus guère longtemps ici. Le temps m’y dure beaucoup. J’essaye bien un peu de m’intéresser au cours pour tuer le temps. Ma mémoire s’est beaucoup exercée ici et tout en lisant et en écrivant pendant le cours, je ne perds rien de ce qui s’y dit. Si la guerre avait duré, j’aurais pu suivre les cours jusqu’au bout et je vois que je m’en serais tiré aussi bien que les autres. Certaines formules qui me paraissaient indéchiffrables au mois d’août me semblent toutes simples maintenant. Mais c’est la fin. Personne ne passera officier, la paix sera faite bien avant.
Je vois bien tous les jours les tankeurs mais je ne reconnaitrais pas Crépillon. Il y a si longtemps que je ne l’ai pas vu.
Je te remercie pour les fromages que tu m’envoies. J’espère qu’ils arriveront bientôt, mais ne m’envoie pas de pain.

L Sertier Brigadier élève officier TM 1140 Orléans
Lucien
INDEFINI, jeudi 7 novembre 1918
Orléans

7 novembre 1918

2 heures du soir

Bien chère Alice,

Rien reçu encore de toi au courrier de ce matin. Ce sera sans doute pour ce soir. Il m’est arrivé un grand malheur. J’ai perdu mes lunettes. J’ai dû les laisser hier au soir au foyer. J’irai voir ce soir si on les a trouvées.
Hier au soir un peu avant la soupe, le bruit a couru que l’armistice était signé avec les boches. Il fallait voir ce tapage au réfectoire. 500 poilus manifestant leur joie en faisant un chahut de tous les diables. Quelques gradés ayant voulu intervenir pour rétablir l’ordre, j’ai cru que tout allait se gâter. Je me demande comment ça va faire à la signature de la paix si on ne démobilise pas suffisamment vite. Aujourd’hui, un EOR qui avait demandé à quitter le cours vient de recevoir l’ordre de rentrer dans sa section à Bordeaux. Ce sera sans doute bientôt mon tour aussi. Je suis persuadé que la fin de la guerre n’est plus qu’une question de jours. Ça marche avec une rapidité vertigineuse.
Je vais très bien pour le moment et si la démobilisation vient vite, je serai en bonne forme pour me remettre au travail. En somme, je me porte mieux à Orléans qu’à Lyon, le climat est meilleur. Mais il est temps que je m’en aille, la cuisine est plutôt maigre !
Pourvu que tout aille bien à la maison, et que je vous revoie bientôt tous en bonne santé. C’est tout ce que je désire.
En attendant je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.
Lucien
INDEFINI, mercredi 6 novembre 1918

Orléans

Mercredi 6 novembre 1918

1h du soir

Bien chère Alice,

Je n’ai rien eu de toi ce matin, mais je ne m’en étonne pas trop. Tes lettres mettent habituellement 3 jours pour venir et j’ai reçu hier mardi celle de dimanche. J’en ai reçu une de ma sœur ce matin. Elle m’annonce qu’il y a cinq jeunes femmes mortes à Valencin, mais elle me dit que tu dois me l’avoir dit. Pour l’instant je ne sais que la Jeanin, la Baudrand et la Bobillon. Cette grippe devient un vrai fléau. En est-il de même dans les pays voisins ?
Hier soir, pendant la pause de 3 heures, j’au vu mes deux professeurs du cours des gradés. MM. Robert et Beguet. Nous étions plusieurs camarades et la conversation a débuté tout de suite sur mon cas. M. Robert m’a conseillé d’aller trouver le capitaine et de réclamer sur ma nomination manquée. Il a dit à toute l’assistance qu’il m’avait donné d’excellentes notes, que mon dossier existait et que le capitaine pourrait en prendre connaissance. Il était plus mortifié que moi de mon échec. Je t’ai déjà dit que c’est un homme très sérieux qui aime les choses justes. Il se peut que j’aille demander au capitaine les raisons en question mais ce sera une satisfaction toute platonique et qui ne changera rien à ma situation actuelle. On m’a joué un tour de cochon, c’est fait, voilà tout. Dieu veuille qu’à l’avenir, je ne trouve jamais de plus dures épreuves que celle-là.
Il pleut beaucoup depuis cette nuit, je pense aux semailles. Avez-vous pu commencer ? Que j’aimerais mieux être en train de t’aider que d’être là à m’ennuyer dans un cours sans espoir.
Heureusement que les journaux apportent chaque jour de bonnes nouvelles et qu’on reprend courage en voyant la fin de la guerre de plus en plus proche.
Nos demandes pour quitter les EOR ont dû arriver aujourd’hui au ministère. La réponse ne doit pas tarder à arriver. Le plus tôt sera le meilleur.
Le journal d’aujourd’hui nous donne le discours de Clémenceau à la Chambre, à la suite de la capitulation autrichienne. Il est à peu près sûr que le Conseil Interrallié de Versailles qui comprenait tous les gouvernements alliés ne s’est pas réuni pour régler les conditions de l’Armistice seulement. Foch y aurait suffi tout seul. Il est certain que c’est le traité de paix qui y a été discuté et mis au point.
Donc aussitôt que les Boches auront demandé et obtenu l’armistice, on leur fera connaître le traité de paix qu’ils seront bien obligés d’accepter ayant les mains liées. D’où je conclus que la paix sera vite signée une fois l’armistice conclue. La question des délimitations des nouveaux Etats polonais, tchèques, slaves, etc. ne pourront empêcher la paix de se signer. Ce sera l’affaire de commissions spéciales qui feront cela après la guerre.
On dit que la démobilisation sera lente. Pas pour moi, toujours, ni je ne crois pas non plus pour les agriculteurs. Ce seront les ouvriers des villes les derniers libérés, je pense, pour éviter le désordre des sans travail.
J’espère que tout le monde va de mieux en mieux à la maison et que je vous reverrai tous en bonne santé bientôt.
En attendant ce jour, je vous envoie à tous mes meilleures amitiés et je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, mardi 5 novembre 1918

Orléans

Mardi 5 novembre 1918

Midi

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de dimanche dont je te remercie bien. Je vois que l’épidémie continue à faire du mal à Valencin. C’est terrible, cette grippe. Désinfecte souvent les chambres et aère bien.
Rappelle toi que pour la fièvre aphteuse, vous avez désinfecté les écuries et qu’elle n’a jamais apparu chez vous. Vous avez encore désinfecté au début de la grippe et vos soins énergiques ont empêché la mort d’entrer.
Il faut continuer. Prenez aussi beaucoup de Valdas ou pastilles de ce genre. Si vous n’en trouvez pas, je vous en enverrai.
A propos de ta lettre, je veux te faire quelques petites remarques que tu prendras du bon côté. Tu t’exprimes bien, en bon français, mais tu ne mets aucun signe de ponctuation. Ça rend parfois tes lettres incompréhensibles. Ainsi aujourd’hui, je vois par ta lettre que la Renarde est morte, c’est formel. Mais à la phrase suivante, elle est encore en vie ! Si je savais la vérité, je mettrais le point qui manque où il faut, mais ne la sachant pas, impossible de rétablir la ponctuation. Mets donc des points après chaque phrase. Une virgule est moins importante, cependant il faut mettre toute portion de phrase pouvant se supprimer entre deux virgules. Tout ceci a plus d’importance que les fautes d’orthographe car tout le sens d’une phrase peut-être changé par l’absence ou une mauvaise ponctuation. Les fautes d’orthographe, tu peux en faire, je n’y fais pas attention (1). Ma petite leçon étant faite, tu peux me répondre que je fais pour ma part beaucoup de fautes de français et que la présente lettre en compte plusieurs. Je le reconnais volontiers, d’ailleurs.
Je t’envoie la lettre d’un camarade du cours des gradés à qui j’avais envoyé la liste des nominations. Il va en Orient et je lui ai donné rendez-vous à Lyon où il va rejoindre provisoirement en attendant son départ.
Il pleut cet après-midi, je t’écris pendant le cours de dessin. Je ne veux pas me fatiguer à dessiner des carrés ou des rectangles. Je garde mes yeux pour plus utile. Hier un des professeurs a voulu m’interroger, je lui ai dit que j’étais malade moralement. Il n’a pas insisté.
Donc je ne fais rien, c’est pour cela que je te faisais tout à l’heure un cours de grammaire. J’espère bien qu’on ne va pas nous éterniser.
Notre cours n’a aucun intérêt. C’est du déjà vu et puis on sent la fin prochaine de la guerre. On dit qu’il faut que l’école d’Orléans fournisse 6000 chauffeurs pour le 15 novembre pour le front, pour la poursuite, sans doute ! Tu vois que ma lettre a guère d’intérêt et que notre vie est bien monotone.
En attendant que ça cesse et le bonheur de te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.


(1) Ça me prendrait trop de temps !!!
Lucien
INDEFINI, lundi 4 novembre 1918
Orléans

Le 4 novembre 1918

Lundi soir

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta petite lettre de la Toussaint. Du moment que nos malades vont mieux, c’est ce qui m’intéresse le plus. Tout le reste viendra par surcroît. J’attends avec impatience le moment de rentrer à Lyon. J’espère que ça ne tardera pas.
Il pleuvait bien, hier soir mais le temps est revenu beau, aujourd’hui. En est-il de même chez vous ? Je le souhaite pour que vous puissiez semer quelques grains.
Dès que la paix sera signée, je vais rentrer. La démobilisation générale sera plus lente. Nous allons tout de suite remettre la boulangerie en mouvement mais tout petitement pour commencer. Le restant du temps, on aidera le papa. On ne cuira pas tous les jours pour économiser le chauffage. On aura donc des jours entiers de libres dans la semaine.
Cette période ne durera pas, je l’espère. On trouvera bien un acquéreur sinon, je vendrais le matériel isolément. Comme je ne veux pas rester boulanger, on verra selon les événements ce que l’on fera.
J’aimerais bien être libre. Je viens de passer quatre années d’esclavage et je connais tout le prix de la liberté. Je ne regrette pas d’être parti. J’aime encore mieux avoir souffert quatre ans pour le pays que d’être resté à Valencin comme un lare ( ???) ou un clopin. Mais enfin, c’est parfois bien dur d’être chez les autres. On y subit bien des injustices, bien des amertumes, bien des rancœurs, et je voudrais bien t ‘éviter tout cela. Donc méfions-nous des places que l’on montre tout en rose et où il y a parfois plus d’épines que de fleurs.
De tout cela nous aurons bientôt l’occasion de parler car je crois à al fin très rapide de la guerre.
L’essentiel c’est que tu sois en bonne santé quand nous voudrons faire quelque chose. Sans la santé, on ne peut rien entreprendre avec succès.
D’autre part, le papa a eu soin de toi et des enfants pendant toute la guerre. Je me propose bien de lui aider à mon tour tant qu’il n’aura pas cessé de cultiver. Tout cela dépend donc de beaucoup de choses, de tes sœurs aussi, suivant qu’elles se marieront ou non. Suivant qu’elles s’établiront à Valencin ou non. Il faudra bien qu’il en reste au moins une avec les parents et si elles s’en vont, ce sera à nous de rester.
Obligation bien douce, en vérité, car on n’a pas de meilleurs amis et plus dévoués que les parents. Mon frère doit beaucoup sa prospérité à mes parents, en Portes et ma sœur a eu une aide précieuse en la mère Gardon. Que deviennent par contre les enfants de Jeanin, bien éloignés et la mère morte ? Qu’une grand-mère serait utile, ici.
Les problèmes de la paix ! Il y en aura aussi dans les familles. Ils ne se résoudront pas tous à Versailles. Je m’occupe à penser à toutes ces choses. Plus rien ne m’intéresse à l’école d’Orléans et il faut que l’esprit fasse quelque chose, sans cela l’horrible ennui vous gagnerait.
En espérant que nous serons bientôt tous réunis, et pour toujours cette fois je termine en vous embrassant tous de tout mon cœur.

Lucien
INDEFINI, dimanche 3 novembre 1918
Orléans

Dimanche soir 6h

3 novembre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin une petite lettre de jeudi. J’aime bien avoir des nouvelles souvent, même s’il n’y a que quelques lignes. Je sais bien que tu n’as guère le temps d’écrire.
Cet après-midi, j’ai écrit aux cousines D. à Villeurbanne, en Portes, et à un camarade de Versailles. J’ai reçu trois lettres de trois camarades du cours des gradés, actuellement à Versailles pour les renseigner au sujet des nominations. J’ai remarqué une chose, tous les trois me disaient vous sur leurs lettres. Prestige de l’élève-officier ! Je leur ai répondu par des « Tu » gros comme le bras !
A Villeurbanne et aux cousines, je n’ai pas donné des explications à n’en plus finir. Simplement que les cours sont suspendus et que je rentre à Lyon avec Bonneton. En Portes la même chose.
Il a plu tout l’après-midi. Je suis allé et revenu de la soupe en tram. Cela m’arrive rarement. De vraies galoches, ces trams d’Orléans. Bonneton pense que nous partirons à Lyon vers la fin de la semaine. Je ne crois pas que cela tarde. Le plus tôt sera le meilleur.
En attendant, je vais bien et je regarde vite dans tes lettres ce qui concerne la santé de tous.
Et avec ça la guerre marche toujours de mieux en mieux. Ça finira bientôt, je l’espère.
Toutes mes amitiés les plus sincères à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.
Lucien
INDEFINI, samedi 2 novembre 1918
Orléans

samedi matin 9h

2 novembre 1918

Bien chère Alice,
Du nouveau ! Je vais rentrer à Lyon sous peu. Le cours est licencié ! Je pense que ce sera accompli dans la huitaine. Je crois fort aussi que les nominations n’arriveront pas non plus et que je peux faire mon deuil des galons de logis. Ce n’est pas certain mais je n’y crois plus guère. En arrivant à Lyon, je demanderai ma permission de détente de 7 jours. Je vais rejoindre la compagnie de dépôt à Cusset et de là j’irai ensuite soit à la Part-Dieu, soit au G.A.
La guerre ne peut plus durer longtemps maintenant. On voit que c’est la fin. J’aime autant être libéré à Lyon qu’ici, ce sera plus près !
Je t’écris pendant le cours, tu comprends que cela ne m’intéresse plus guère. D’ailleurs on recommence et j’ai tout cela déjà sur les cahiers.
Nous avons repos, je crois, cet après-midi. Je vais en profiter pour faire mes paquets et pour écrire à Mme Carra. Je ne lui ai pas répondu encore. J’écrirai aussi à Villeurbanne si j’ai le temps aujourd’hui ou demain.
Hier tantôt, je suis allé un moment à la cathédrale penser à nos morts. J’ai bien songé à notre pauvre petit et à sa lente agonie à l’hôpital. Oh l’hôpital ! C’est le dernier endroit où mener un enfant. Comme ils doivent y souffrir, privés de tous les soins attentifs d’une mère. Une grande personne peut encore se défendre mais ces pauvres petits, ce qu’ils endurent avec ces femmes endurcies ! Nous n’aurions pas dû y laisser le notre. Si nous ne l’avions pas sauvé, nous aurions du moins adouci sa fin. Pauvre petit martyr. Nous étions bien novices et bien inexpérimentés avant cette guerre. Espérons que toutes ces épreuves nous aurons servi.
3 heures du soir.
Du nouveau, ce matin. Du nouveau encore ce soir. Les nominations ont paru au sortir du cours et je n’y suis pas. Ça ne me surprend pas trop. Depuis que je suis revenu de permission, j’avais devant les yeux l’air féroce du primaire Durand m’annonçant mon retour à Lyon et ma première impression qu’ils avaient saboté mes notes était la bonne. J’ai vu tout à l’heure mon ancien professeur Larrivé (le viennois). Il n’en revenait pas et m’engageait à réclamer. A quoi bon !
Je trouve la preuve de leur rosserie dans le fait suivant : l’adjudant Laude pour me faire entrer aux gradés après que ma démission fut acceptée en septembre m’avait fait signer un engagement par lequel je renonçais à retourner à Lyon comme m’en donnait le droit le titre d’engagé pour la guerre.
Je comprenais bien que je ne pouvais être nommé si l’on ne pouvait m’envoyer suivant les besoins, n’importe où. A ce moment, le Durand était en permission, tout allait bien.
Or ce matin, on m’a fait refaire une demande de partir à Lyon. Donc on a détruit tout mon dossier : première démission acceptée de septembre et engagement de renoncement à mon droit d’engagé. Ils ont dû toujours me maintenir dans l’effectif des EOR. D’ailleurs quand j’étais à Vieux-Bourg, mes lettres arrivaient toujours à Saint-Jean.
J’en reviens toujours à cette constatation : à mon arrivée en août à Orléans, hostilité bien marquée et inexplicable du lieutenant Sourdis et de son âme damnée le Maréchal des logis Durand. Découragé, je quitte les EOR pendant la permission de Durand et j’entre aux gradés. Là, au bout de quelques jours, j’ai l’amitié de tous, professeurs et camarades et l’on me classe premier. Arrivent les examens. Je retombe sur Sourdis. Je suis très fort en théorie et j’ai réussi tous les autres examens alors on me pose des questions en dehors des cours au point que le professeur Biguet présent prend ma défense. Comme malgré tout j’ai le nombre de points nécessaires, on est bien obligé de me faire faire la fiche de nomination et de m’envoyer en permission. Mais le dossier doit aller à Paris alors on fraude. Ce matin Durand m’a dit que comme EOR on m’avait fait pour Paris un dossier spécial. Or je n’étais plus EOR, ma démission avait été acceptée cinq semaines avant.
Alors je me pose toujours cette même question : pourquoi cette haine tenace dès que j’aborde les EOR ? Gambs ???? …
Quelle réponse faut-il faire ? Surtout que je n’ai eu ni punition ni altercation, ni rien enfin qui puisse me faire remarquer.
Je sais bien qu’ils n’aiment pas ici les engagés volontaires. On m’avait même averti de ne pas m’en vanter. Pourquoi ?
On a volé à la chambre des députés un insigne pour les engagés pour la guerre. C’est le même ruban moiré que la médaille militaire, mais renversé, c’est à dire vert avec liserés jaunes à chaque bout. Je viens de m’en acheter un pour douze sous et je le leur étalerai bien sous le nez, sur mon manteau bleu. Ce vert tranche bien, ça se voit.
Conclusion : je vais rentrer à Lyon avec Bonneton qui lui a raté ses examens mais un peu exprès pour revenir chez lui.
J’aurai peut-être attrapé le choléra à Lyon. Dans tous les cas j’ai bien augmenté mon instruction ici. Cela me servira-t-il un jour ?
L’avenir nous dira tout cela. Depuis trois mois je vis malgré un milieu qui malgré tout représente une élite. Cela encore me servira-t-il ?
Le meilleur c’est que je vois la paix venir à grand pas et que je serai libéré un des premiers. Il faut déjà songer à cela et demain je t’en parlerai dans ma lettre. Je viens d’envoyer deux lettres aux camarades partis à Versailles pour leur annoncer leurs nominations. Ils seront plus contents que moi !
Après tout, je m’en f…Je vais rentrer à Lyon, cela me fera grand plaisir. Je vais demander la Part-Dieu, si possible.
Au revoir, bien chère Alice, bien des amitiés à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.


Ecris-moi toujours à Orléans.
7h du soir. J’ai reçu tout à l’heure à la soupe ta longue lettre de mercredi. Il n’y a rien à faire tant que je serai à Orléans pour aller en permission, soit de détente, soit agricole. Mais j’espère partir d’ici vers le 10 et en arrivant je demanderai ma permission. Ce sera déjà bien tard pour les semailles et si j’avais su que la guerre dure si peu et qu’à Orléans je trouve tant d’amertume, je serai resté à Lyon, où j’aurais eu une permission agricole en octobre. Cependant à Lyon, on verra pour avoir une agricole si c’est encore utile à la maison. Ici il n’y a rien à faire, sous prétexte qu’on y fait de l’instruction, on ne donne pas de permission.
Reçu aussi une petite lettre de Joséphine. La première !
Lucien
INDEFINI, vendredi 1er novembre 1918
Orléans

La Toussaint 1h du soir

1er novembre 1918

Bien chère Alice,

Encore une Toussaint de guerre ! C’est la cinquième et j’espère bien que ce sera la dernière. Je n’ai rien eu de toi ce matin. J’aurais aimé une lettre qui aurait marqué ce jour ! Mais la poste va si mal !
On nous a dit hier au soir qu’il y aurait travail ce matin jusqu’à dix heures. Puis il y a eu contre-ordres après. Je l’ai su par Bonneton alors que j’étais déjà couché. Nous sommes venus à l’appel de 9h1/2, il n’y avait pas d’appel, mais avec la soupe qui est à dix heures à la Brique, à l’autre bout d’Orléans, je n’ai pas pu aller à la messe comme j’en avais l’intention.
Il y a quatre ans aujourd’hui, j’étais encore à Lyon et j’étais allé voir le pauvre petit. Je l’avais trouvé mieux. Un mieux qui n’avait guère duré. As-tu pu arranger un peu sa tombe ? Cette guerre fait négliger bien des choses, je dis cela en pensant que nous ne lui avons pas encore fait faire de plaque, en rentrant je m’en occuperai.
Un autre souvenir de Toussaint qui me vient, c’est celui du grand-papa, le soir de la dernière Toussaint. Il trinqua avec nous de son lit et il avait encore cet aspect gai qui le caractérisait. Il souffrait pourtant depuis longtemps déjà et gardait tout son courage. Il est parti comme la grand-mère Moussier avant cette guerre qui les aurait tant fait souffrir. Il vaut mieux qu’ils n’aient pas vu toutes ces horreurs.
Il fait un temps superbe aujourd’hui. Les cimetières auront beaucoup de visiteurs et si j’avais été à Valencin nous aurions pu faire notre pèlerinage au cimetière de Chaponnay. Ce sera pour l’année prochaine, espérons-le.
Rien de nouveau à te raconter. Les cours continuent sans conviction. Hier au soir on a appris la capitulation de la Turquie. C’est la fin, la fin rapide. Pour Noël, je serai à la maison. Je vois les choses aller si vite que je n’ai même pas envie de demander à aller nulle part. La paix arrivera avant la réponse !
Les permissions de 48h sont toujours suspendues par rapport au manque de trains. Personne n’a pu s’en aller. Il n’y a que les permissions exceptionnelles (maladies, décès) qui soient accordées pour trois jours.
Je suis toujours en bonne santé. La nourriture ne devient guère brillante on nous fait manger du singe et des tripes presqu’à chaque repas et les légumes sont plutôt rares. D’autre part, on ne trouve rien à acheter en ville. Je n’ai plus de fromage, si tu peux m’en envoyer un peu, rigottes sèches ou non, peu importe. On ne peut même manger son pain sec car on ne trouve pas de pain à acheter sans ticket. Il faut entendre les jérémiades de ma propriétaire. Ça m’amuse.
Si au moins les nominations arrivaient, je pourrais aller au mess des sous-officiers où l’on mange mieux qu’à notre réfectoire de malheur.
Pourvu que la paix en perspective ne les fasse pas supprimer, ces fameuses nominations. Encore cinq ou six jours à attendre et on sera fixé.
Allons, au revoir, bien chère Alice, en attendant la joie de se revoir. Bientôt, je l’espère. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, jeudi 31 octobre 1918
Orléans

Jeudi midi
31 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta petite lettre de mardi.
Tu vois que maintenant tes lettres m’arrivent bien.
Par contre Bonneton ne reçoit plus les siennes. Enigme !
Je suis très heureux de savoir que Jeanne et les deux enfants sont allés en champs En Nourien. C’est la preuve qu’il y a un grand mieux. Estimons-nous donc heureux puisque nous y sommes tous. La santé reviendra bien pour tous. A Orléans, on dit que la grippe décroit, mais ce matin à l’appel il en manquait presqu’un tiers, tous malades. Mais ce n’est pas grave en général. J’étais bien enrhumé hier mais c’est presque passé. D’où je conclus que je suis bien immunisé contre la grippe qui avait là une excellente occasion de se déclarer. Elle en a eu une autre bien meilleure encore, c’est quand je suis rentré de permission. Je suis arrivé à Lyon trempé comme un rat d’eau, surtout les pieds. J’ai bien quitté mon manteau et j’ai pris ma canadienne dans le train. Impossible de me changer à Lyon, pas un magasin ouvert pour acheter une chemise ou une paire de chaussettes. Résultat : pas même un petit rhume !
Donc ne te fais pas de bile pour moi, comme tu vois, je ne crains rien.
J’ai reçu ce matin une autre lettre du copain qui va à Salonique. Il va à Lyon à la Part-Dieu le 11. C’est de là qu’on part pour l’Orient. Je regrette de n’être pas parti avec eux, car à Lyon, grâce au capitaine Cleyet, je serais resté. Enfin tant pis. Je ne suis pas malheureux ici, si ce n’est que je suis loin de vous tous.
En attendant, je suis les cours ; sans me faire de bile. On recommence ce que nous faisions au mois d’août. Je m’en souviens encore, aussi ça vient sans peine. Ce matin, au commandement militaire, je m’en suis très bien tiré. D’ailleurs nous faisons tout ça en amateurs. Il n’y a plus d’émotion comme au début et on réussit bien mieux. Tout le monde sent bien que c’est inutile et que la fin de la guerre viendra avant la fin de nos cours. On travaille pour la forme…
Tu as dû recevoir la lettre de Mme Carra que je t’ai envoyée. As-tu remarqué comme elle est triste ? Mon dieu comme il y a des gens qui se laissent vite abattre. Que serait-ce s’il leur fallait gagner leur vie de chaque jour ?
Qu’avez-vous pu semer maintenant ?
Le cousin Perrin est-il venu ?
Demain, jour de toussaint, il y a repos pour nous. Je t’écrirai plus longuement.
Au revoir chère Alice, toutes mes meilleures amitiés à tous.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants, tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, mercredi 30 octobre 1918
Orléans

Mercredi soir 6h

30 octobre 1918

Bien chère Alice,

Reçu ce matin tes lettres de dimanche et lundi. Je vois que toutes nos malades vont mieux. Ça me fait un grand plaisir, c’est un soulagement pour moi. L’intérieur, surtout la région lyonnaise est plus malsaine que le front, en ce moment. J’ai reçu une longue lettre de Mme Carra. Elle est triste et toute remplie des récits de deuils causés par la grippe.
Enfin, la maison y échappe, tout le reste n’est rien. Je t’enverrai cette lettre demain.
Rien de nouveau ici. Le temps est beau mais froid le matin. Nos cours vont leur train, mais sans conviction de la part des professeurs. Tout le monde sent que c’est la fin.
Il y a dimanche une grande revue pour aider à l’emprunt. Toute la garnison en sera ! Nous autres automobilistes fourniront 600 hommes. Je voudrai bien ne pas en être. La grippe fait moins de mal ici que dans vos régions. Il semble qu’on voit moins de deuil aux portes.
Dans la garnison, c’est en décroissance aussi.
On compte sur une fin rapide de la guerre. L’Autriche en capitulant oblige l’Allemagne à en faire autant. Encore quelques semaines et ça va y être. On a peine à y croire depuis le temps que ça dure ! Revenir civil, quelle horreur !!!
Je vais toujours bien, quoiqu’un peu enrhumé. Mais ce n’est rien. Je suce des Valdas tout le temps. Ce n’est pas moi que la grippe va attraper. J’ai envie d’aller à la messe, à la Toussaint, pour prier et songer à nos morts. Nous avons repos, ça me sera facile.
Au revoir, bien chère Alice, merci de tes lettres qui m’arrivent bien mieux maintenant.
Donne-moi toujours des nouvelles des enfants. Le temps me dure bien d’eux.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous à la maison.
Lucien
INDEFINI, mardi 29 octobre 1918
Orléans

mardi soir 6h

29 octobre 1918

J’ai bien reçu ce matin ta lettre de vendredi. J’avais reçu celle de samedi hier. Comme tu ne m’as pas écrit jeudi, j’ai donc tout bien reçu. Merci de toutes tes lettres, je les attends avec impatience, comme tu penses. Je n’en reviens pas de la mort de cette pauvre Baudrand. Quelle calamité cette grippe. Vous avez été préservées chez vous parce que vous avez toutes eu les soins à temps. Le papa s’est bien dérangé et n’a pas ménagé ses peines et ses voyages. Vous avez bien désinfecté et enfin vous avez fait passer les gens avant les bêtes et le travail. C’est le contraire, bien souvent ailleurs. Nous avons le bonheur de nous en tirer sans deuil, c’est très beau et il faut en remercier Dieu.
J’ai reçu ce matin aussi une lettre de ma mère et une autre d’un camarade qui a passé quand moi le cours des gradés. Ils sont tous déjà à Salonique. Avec ces temps de choléra, cela n’a rien d’amusant. Je m’estime heureux d’être versé aux EOR. Comme je te l’ai déjà dit, mes cours ont recommencé ce matin. Je ne puis rien dire en attendant mes galons et j’ai pris le parti de travailler, ça passe le temps mieux qu’à ne rien faire. D’ailleurs, je voulais me ficher de tout et ne rien faire. Résultat, mes élèves m’ont regretté hier en quittant le Vieux-Bourg et le logis m’a fait des compliments sur ma manière de donner des leçons. Alors j’ai compris que je ne savais pas m’en f…C’est encore une affaire dont il faut avoir l’habitude, paraît-il. Je me suis fait un nouveau camarade avec ce logis dont je viens de te parler. C’est un homme de bonne éducation, très sérieux. Il a un frère curé et un autre médecin. Il était notre chef à Vieux-Bourg et il montait dans ma voiture les derniers jours. Il est venu avec nous comme EOR aussi et c’est encore le chef de notre peloton pour l’appel, la discipline, les permissions, etc. Il se nomme Coullange. C’est un second Velle, il me le rappelle. Il vient de faire 26 mois comme prisonnier en Bochie. Il compte que je passerai bientôt logis aussi et alors on pourra aller manger au mess ensemble car les sous officiers mangent à part, seuls.
Ces malheureux galons de logis viendront-ils jamais ?
Ce matin, au moment de partir aux classes à pied, j’ai vu le maréchal des logis Robert, mon dernier professeur avant l’examen. Je t’ai déjà dit, je crois, que c’était un homme digne de ce nom et que j’avais été très content de lui aux cours. Il vient d’être malade de la grippe et je ne l’avais pas revu depuis les examens. Il m’a vite demandé des nouvelles du petit. Je l’avais quitté en effet au reçu de la dépêche. Puis il m’a parlé des galons de logis en me disant que ça ne tarderait pas à arriver et que « c’était bien mérité ». Cela m’a fait plaisir par rapport aux autres d’abord qui étaient sur les rangs avec moi et qui l’ont bien entendu. Je suis seul du cours des gradés aux EOL et personne ne sait en somme que j’y étais, à ce cours. Et puis du moment qu’il m’a dit ça, il y a bien des chances que ça arrive.
Donc me voilà de nouveau élève officier, sans espoir bien entendu car la guerre sera finie bien avant. Bonneton est toujours avec moi. Il marrone de n’être pas encore renvoyé à Lyon, mais on n’a encore renvoyé personne. Peut-être partirons-nous ensemble. Le logis Monin, de Lyon, dont je parlais un de ces jours est nommé instructeur à Orléans. Il ne retourne donc pas à Lyon.
Ce dont j’avais le plus en horreur aux EOR c’était la manœuvre à pied avec l’adjudant Brun. Une vraie brute. Heureusement nous ne l’avons pas, c’est le maréchal des logis Chanut, notre instructeur, un homme de bonne éducation. Il nous faisait déjà le cours de topographie. Pour tout le reste ça va, je travaillerai pour m’instruire, en attendant une décision… ou la paix.
J’irai en permission aussitôt après ma nomination, si nomination il y a. Je trouverai bien un prétexte quelconque.
Il fait un temps superbe, ici. Malgré cela la Loire monte et roule des eaux jaunes et sales. Il doit pleuvoir dans le massif central. Et chez vous ? Je suis heureux que le cousin Perrin vienne vous aider à semer. Le papa aura moins de peine. Donnez bien le bonjour au cousin pour moi.
Je n’écris à personne pour le moment. Ni à Villeurbanne, ni aux cousines. Dans quelques jours…
Je vais toujours bien. Pas moyen d’avoir la grippe, moi qui comptait sur ça pour retourner à Lyon.
Soigne toi bien en même temps que toutes tes malades que j’espère bientôt sur pied. Pour la mémé, n’oublie pas le meilleur remède : manger souvent peu à la fois, des choses légères et surtout à ses goûts, on évite les indigestions et la malade reprend des forces.
Allons, au revoir, chère Alice, toutes mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.
Lucien
INDEFINI, mardi 29 octobre 1918
Orléans

Dimanche soir 1h

27 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu ce matin deux lettres, celles de mardi et de mercredi. Elles ont toutes les deux le cachet de la poste d’Heyrieux du 23. Les nouvelles ne sont donc guère fraîches. Hier je suis allé dans tous les bureaux pour voir si j’avais des lettres. A Vieux-Bourg, à Saint-Pryve, à la Brique. J’ai trouvé ces deux-là à Saint Jean. C’est là qu’il faudra continuer à m’écrire (n°26) car nous devons y retourner demain mardi, je crois. Je vois par tes lettres que la petite et Jeanne vont mieux. La mémé et Marcelle se rétabliront aussi mais c’est plus long parce que la mémé était déjà plus faible et pour Marcelle c’est son ancienne pleurésie d’il y a deux ans qui lui vaut ça. Enfin, avec des soins constants, tout cela passera. On s’accorde à dire que cette grippe tue au début. Le début est passé, on en sera quitte pour un mauvais souvenir. Il faut s’estimer heureux quand même. Du moment qu’il ne manque personne. Vois ce pauvre Jeanin, par exemple. Que va-t-il faire avec ses enfants, étant mobilisé ?
Pour moi, il n’y a rien à faire, je ne l’attraperai pas. Je suis du reste persuadé que c’est cela que j’avais pris à Pâques. Je me souviens comme j’étais malade à Charabarra avec le papa et en revenant dans le char à banc de Bouchard. Ce n’était pas une angine puisque ça n’a pas cassé, ni ça ne m’avait empêché de manger. Et c’était encore cette grippe qui avait fait Titi si malade quelques jours avant, qu’on croyait que c’était le group. C’étaient les mêmes symptômes que maintenant, fièvre ardente vite venue et vite passée.
En somme, Titi n’a pas été très fatigué dernièrement, c’était un peu de rhume, tout simplement. On prétend que lorsqu’on a la grippe on ne la reprend pas. Je me souviens aussi cet été, la sœur de Mme Carra fut très malade un soir. Une fièvre de cheval qui dura deux jours puis ce fut tout. C’était encore la grippe. Elle était moins mauvaise alors que maintenant. A Lyon il doit y avoir un peu de choléra. Les journaux de Paris, pour le faire comprendre, l’appellent « la fièvre asiatique ». Toutes les guerres ont toujours amené des épidémies graves, dues aux grands déplacements de personnes. C’est même étonnant que cela ait attendu quatre ans.
J’ai fait tout à l’heure après la soupe, ma lessive habituelle : 1 chemise, 2 chaussettes, 2 mouchoirs, 2 bonnettes, et un linge. Je suis allé laver tout ça à la Loire, sous le pont. Mme Gay a mis le tout sécher au grenier.
Dimanche prochain il y aura une grande revue sur une place d’Orléans pour aider à l’emprunt. Il est probable que nous en serons, ce qui ne me sourit pas plus que ça.
Je crois t’avoir dit hier que les examens de vendredi n’ont donné aucun résultat. Il n’y aura pas un seul nommé. Tu penses la déception de tous ces diables qui avaient bien travaillé. On dit qu’il y a assez de sous-officiers. Il me tarde d’être au cinq ou six pour savoir à quoi m’en tenir sur mon compte.
Pourvu qu’on ne nous en fasse pas autant. Dans cette école, on fait, on défait et tout cela dans le plus grand mystère. Quelle boîte ! Il y a un sous off de la 1140 de Lyon nommé Monin qui est venu ici comme EOR en avril dernier. Il a réussi tous les examens et est admissible à Montereau, mais comme il est inapte aux armées, il est depuis un mois à ne rien faire, attendant une décision qui ne vient pas. Il voudrait retourner à Lyon mais c’est long.. Ils aiment ici à faire trainer les choses en longueur. Voilà bientôt un mois que Bonneton a échoué et il est toujours ici, attendant son renvoi à Lyon.
Il fait un temps superbe, ce tantôt.
Et chez vous ? Avez-vous commencé à semer ? Le petit Bonnot est-il guéri ?
Si j’avais prévu tout cela, je serai resté à Lyon et j’aurai pu faire des semailles. Je marronne parfois en songeant à tout cela. Ici il ne faut pas compter sur les permissions agricoles, pas même sur les sept jours de détente.
J’ai reçu la lettre de ma petite Marcelle. Je lui enverrai une carte postale en place. Il faut qu’elle soit bien sage et qu’elle prenne bien ses remèdes. Surtout qu’elle y pense bien.
La vie est monotone, à Orléans, et je ne vois rien de nouveau à te raconter. Soignez-vous bien tous, afin que je vous retrouve enfin tous en bonne santé.
De gros bisous à ma petite Marcelle et à Titi.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que le papa, la mémé et les tatans.

Au moment où je finis cette lettre, des aéros américains tournent à faible hauteur sur Orléans. Ils doivent paraît-il jeter des proclamations pour l’Emprunt.


Lucien
Note
Charabarra était un marché de chevaux situé à Perrache : Photographie Jules Sylvestre. Références ici : http://numelyo.bm-lyon.fr/BML:BML_01ICO001014cd009d77fb60?&query[0]=isubjecttopic:%22marché%22&hitStart=3&hitPageSize=16&hitTotal=560
INDEFINI, lundi 28 octobre 1918
Orléans

Lundi midi 28 octobre 1918

Bien chère Alice

Je pense que je recevrai tout à l’heure. Nos sous off nous les apportent à midi ½. Nous retournons à Saint Jean demain matin mardi. Les cours des EOR recommencent. Je me demande ce qui va advenir de moi. Je n’ai pas l’intention de continuer pour être officier. On voit très bien que la guerre touche à sa fin. C’est trop tard maintenant. Ou on va m’obliger à continuer, ou on va me renvoyer à Lyon, ou alors à Versailles. De Versailles, on va soit au front, soit à l’intérieur (Lyon, Paris, Le Havre, etc.)
Bien entendu, je ferai tout mon possible pour retourner à Lyon mais si l’on m’envoie trop loin en France, je demanderai peut-être le front. Si je suis sous off, j’ai un gros intérêt à aller au front. D’abord on est bien mieux payé, on a moins de peine et en vue de l’après-guerre, c’est plus honorable d’avoir été au front qu’à l’intérieur. Et puis c’est plus intéressant pour tout. Habillement, nourriture, service, etc. Bien entendu tout ceci n’est qu’un projet au cas où je ne pourrai pas retourner à Lyon.
Il fait un temps superbe aujourd’hui. Ça fera bien pour l’offensive et pour les semailles aussi. J’espère que nos malades sont mieux. Cette grippe ne peut pas toujours durer. On s’en rappellera de celle-là.
7h du soir
J’ai reçu à une heure ta lettre de samedi midi. Je n’ai pas eu les autres de mercredi à samedi. Tu crois que je suis malade mais pas du tout. Quand je le serai je te le dirai. Je ne suis pas même enrhumé. Demain nous retournerons à Saint Jean. Fini le métier de moniteur ! Et sans regret ! Mes élèves me regrettent, il paraît que j’étais doux avec eux, tu auras peine à le croire, n’est ce pas ! Demain je t’écrirai ce que l’on aura fait de nous.
Je t’embrasse bien ainsi que tous.
Lucien
INDEFINI, samedi 26 octobre 1918
Orléans

samedi soir 4h

26 octobre 1918

Bien chère Alice,
Encore rien reçu de toi aujourd’hui. C’est incroyable et je commence à être inquiet. D’autant plus que les autres, y compris Bonneton, reçoivent bien leurs lettres. Je suis allé au bureau du vaguemestre de Vieux-Bourg, il n’y avait rien pour moi. Pourtant je me dis que si quelqu’un était malade, on me télégraphierait de suite.
Demain j’irai voir à Saint-Jean si mes lettres y sont. En attendant, écris-moi à Saint Jean (26) comme avant. On murmure que nous retournerons bientôt à Saint-Jean. D’ailleurs, il y a un de nos sous-officiers qui va tous les jours chercher nos lettres à Saint Jean.
Les examens du cours des gradés ont eu lieu hier (le cours qui nous suivait). Il n’y a eu personne de reçu. C’est un peu étonnant quand même. Il faut croire qu’on n’a plus besoin de gradés et que la guerre touche à sa fin. Je ne demande pas mieux pour ma part. Rien de nouveau à te raconter. Ce matin j’ai appris la conduite à deux braves garçons. Ensuite il y a eu lavage et entretien des voitures jusqu’à deux heures et revue par le lieutenant. Depuis deux heures nous avons repos jusqu’à lundi matin. Demain dimanche je ferai un petit lavage car je n’ai qu’une chemise de rechange. Ne m’en envoie pas, j’ai peur qu’elles se perdent en route, le service des chemins de fer est trop désorganisé en ce moment.
Je vais toujours bien, la vie au grand air fait descendre la soupe et je trouve l’ordinaire plutôt maigre. Je ne peux rien acheter, il faut des tickets pour le pain. Quand au reste, c’est introuvable. Enfin, on n’endure pas la faim, quand même.
En espérant que je serai plus heureux demain et que j’aurai enfin des lettres, je te quitte en t’embrassant de tout mon cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, vendredi 25 octobre 1918
Orléans

Vendredi soir 6h20

25 octobre 1918

Bien chère Alice,
Rien reçu de toi encore aujourd’hui, ça fait deux jours. La poste marche décidément très mal, il faut croire. Je me dis que si tu étais mal tu m’aurais fait télégraphier, car maintenant il ne faut pas craindre de me déranger.
Il faisait un sale temps humide, ce matin. Un vrai brouillard du nord. Nous avons même mis la capote. Ce soir je n’ai pas roulé. Les mécaniciens ont fini de réparer ma bagnole et demain matin je vais recommencer le métier de dresseur de chauffeurs. Il faisait très beau cet après-midi. Les gens sèment activement, leurs terrains paraissent légers, ils ont de drôles de charrues avec un énorme avant-train et deux versoirs comme un binarai ( ???) Leurs champs ressemblent à des pommes de terre qu’on vient de buter. Il y a beaucoup de vignes en descendant le cours de la Loire. La rive droite est plus haute, moins marécageuse que la rive de Sologne. Les pays ont l’air riche et sont assez agréables à voir. On y sent l’aisance. Tous les murs sont en pierre blanche. On voit de loin en loin dans les champs des échelles d’engins toutes dressées. Ce sont autour de puits d’où l’on tire ces roches blanches qui ont l’aspect de mortier sec. Je m’étais demandé jusqu’ici si les ponts d’Orléans étaient en ciment ou en pierre tant celle-ci lui ressemble. Il y a dans cette région une vieille chapelle souterraine datant de l’an 500 et qui porte le nom de Saint Mesmin. Ce Saint Mesmin a donné son nom à tous les pays d’alentour, comme Saint Pierre dans nos régions (Saint Pierre de Chandieu, d’Albigny, de Chartreuse…). Je vois ça sur les plaques indicatrices des routes. Le paysan français a le même aspect partout et je revois ici le geste d’allure des gens de Valencin ou de Chaponnay. Un jour j’ai vu une femme que de loin j’aurais pris pour la mère Pommier tant c’était sa démarche.
J’espère bien que tous nos malades vont mieux et que quand les permissions auront repris, je vous trouverai tous en parfaite santé.
En attendant, les lettres d’abord et la permission ensuite. Je t’embrasse chère Alice, de tout mon cœur ainsi que les enfants.
Lucien
INDEFINI, jeudi 24 octobre 1918
Orléans jeudi soir 24 octobre 6h1/2

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui. Ce sera sans doute pour demain. Ce soir notre adjudant nous a annoncé que d’ici quelques jours, une semaine environ, on nous donnerait nos sept jours de permission.
En même temps, nous avons appris que les permissions sont supprimées pour cause de manque de train.
On a en effet suspendu les express de jour. Alors attendons…
Pendant ce temps là, la guerre dure toujours et la paix vient. Il se confirme de plus en plus qu’il n’y aura pas de nouveaux cours d’EOR, ce qui ne nous empêche pas pour l’instant d’en avoir le titre. Donc si on te demande ce que je fais, tu répondras : élève-officier. Ça sonne, hein ? …
Aujourd’hui, mes élèves ont cassé ma voiture. Ils ont bien fait, je m’en suis débarrassé en attendant la réparation. Cet après midi, j’ai roulé en amateur dans la voiture du dépanneur. J’aime mieux ça. En ce moment je n’ai qu’une seule idée, reprendre des forces et de la santé pour le retour au travail à la paix. Et j’y arrive.
Plaise à Dieu qu’il en soit de même pour vous tous à la maison. J’aime tant quand je sais que tout le monde est en bonne santé.
Peu de choses à te raconter. Comme tu vois, je t’écris de ma chambre où je viens d’arriver. De gros baisers aux enfants.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tes chers parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, mercredi 23 octobre 1918
Orléans

Mercredi soir 6 h1/2

Le 23 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu à midi ta lettre de lundi midi. Merci bien. Je suis content de savoir que notre petit monde va mieux.
Rien de nouveau à te raconter.
On dit que notre lieutenant juif qui si mal malmené ( ???) pour son examen est envoyé au front. Je le souhaite et qu’il y reste ! J’ai fait le moniteur toute la journée. Dieu sait si je m’y ennuie ferme. Heureusement que ce n’est pas pour durer. Je vais bien en ce moment. Cette vie au grand air donne bon appétit, mieux que de rester fermé dans une classe. J’attends avec impatience la Toussaint pour être fixé sur ma nomination. Ce sera d’ailleurs guère avant le 5 ou le 6.
Il est à peu près certain d’après les dernières nouvelles qu’il n’y aura pas de cours d’EOR. Nous serons donc chacun envoyé d’où nous venons. Le plus tôt sera le meilleur. Nous faisons notre école d’auto à une vingtaine de kilomètres d’Orléans sur la rive droite de la Loire en direction de Blois. Ce sont de beaux pays, bien cultivés. Beaucoup de vignes et de grosses fermes. Beaucoup de châteaux, aussi. C’est un terrain léger, le sol est peu accidenté, sans être plaine cependant. Les maisons en pierre ont des toits pointus couverts d’ardoise. Les pays ont de ce fait un aspect curieux. Ce soir j’ai la flemme et je vais aller me coucher de bonne heure. Je vais aller porter cette lettre au foyer à 150 mètres d’ici et puis au lit. Embrasse bien les enfants pour moi. J’espère que la petite va de mieux en mieux et la mémé aussi. Toutes mes amitiés à tous et à toi toutes mes affections.
Lucien
INDEFINI, mardi 22 octobre 1918
Orléans

mardi soir 7h

22 octobre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre de dimanche midi. Je vois avec un grand plaisir que la petite et la mémé vont un peu mieux. Ça me soulage d’un grand poids. J’étais vraiment très inquiet ces jours passés. J’avais gardé de mon voyage une mauvaise impression. Tant de malades à la fois ! Heureusement que les bons soins ont eu de bons résultats. Mais que personne ne fasse d’imprudences ! Et surtout qu’on continue à prendre bien régulièrement tous les fortifiants ordonnés.
J’ai appris avec peine la mort de cette pauvre Jeanine. C’est un grand malheur pour ses enfants si jeunes. Elle était encore bien jeune, elle aussi. J’ai songé encore toute la journée à cette explosion de Vénissieux. Comme les journaux renseignent mal ! J’avais compris qu’un simple hangar avait sauté à l’atelier de chargement. Je connais bien l’atelier de Vénissieux pour y avoir travaillé avec mon camion. A environ 7 ou 800 mètres de là sur le chemin du moulin à vent, se trouvait la « Borrel ». C’était l’entrepôt des poudres de Saint-Fons. On y menait la poudre aussitôt faite de chez Picard ou La Prévotte et on y entreposait aussi les matières premières explosives (dinitrophénol, nitro-glycérine, etc.) J’y avais fait de nombreux voyages. Je crois que c’est cet entrepot qui a dû sauter. Il y avait là parfois plus de 1000 tonnes d’explosifs divers. La poudrière de l’atelier de chargement n’aurait pas dû, il me semble, faire une pareille explosion.
Berliet a-t-il eu beaucoup de mal ? Maréchal qui était à côté de l’atelier doit être démoli entièrement. Et Planche qui était à 200 mètres, c’était une poudrerie, aussi. J’ai été élève chauffeur, ce matin. Je me suis enfoncé dans un coin de la voiture et je n’en ai pas bougé de la matinée. Je n’ai même pas touché le volant. Ce tantôt, je suis venu dans ma chambre. Je me suis rasé et nettoyé. Mais demain, ça va changer. Je suis revenu moniteur. Demain matin, je prends une voiture à mon compte. D’élève, je repasse maître ! Et tout cela m’est fort égal !
Mes camarades du cours des gradés avec qui j’ai passé l’examen il y aura bientôt 15 jours partent demain matin définitivement pour Versailles et ensuite pour le front. Ils n’auront pas le plaisir d’avoir leurs nominations ici. Elles ne viendront pas avant le 5 ou 6 novembre, pour prendre la date du 1er (Toussaint).
Il fait un temps superbe, ici, depuis deux jours. Ça favorisera les semailles. Et chez vous ? Le petit Bonnot est-il guéri ?
Pouvez-vous semer ? Ce sont bien les dernières semailles de guerre. Au printemps prochain, ça ira mieux, espérons-le. On est très optimistes ici et on attend pour Noël la fin de la guerre. Souhaitons que ce soit vrai.
Tu ne m’as pas encore parlé de ma nouvelle nièce. Ne l’as-tu pas vue ?
J’espère que Titi continue à être bien sage. Tu me diras ça.
Au revoir, bien chère Alice, à bientôt le plaisir de te revoir après la Toussaint. J’irai voir mon petit monde. Si le papa ou la mémé étaient fatigués et que tu veuilles me faire venir, tu mettrais : père ou mère (et non beau-père, belle-mère) sur la dépêche.
De gros baisers aux enfants.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, lundi 21 octobre 1918
Orléans,

lundi soir 7h

21 octobre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de samedi à midi ainsi qu’une lettre de ma sœur m’annonçant une nouvelle nièce. Tu as dû recevoir mes précédentes lettres par lesquelles je te recommande toutes sortes de précautions pour nos chères malades. La grippe fait beaucoup de mal à Orléans en ce moment. Il y a ici un usage qui consiste à exposer les cercueils dans l’allée de la maison sur le pas de la porte. On tend alors la porte en draperies de deuil. Or depuis quelques jours ce ne sont que tentures blanches et petites bières exposées sur les portes. Tu peux penser comme cela m’impressionne en songeant aux enfants et tu comprends maintenant le pourquoi de mes recommandations. Je compte donc sur toi pour ne rien négliger pour la mémé et la petite surtout car elles sont toutes les deux bien faibles et auront besoin longtemps de soins délicats.
Tu n’as pas à te faire de mauvais sang pour moi. Je n’aurai pas la grippe. C’est elle que j’avais à Pâques et qu’on prenait pour une angine.
Je suis immunisé maintenant. Bonneton l’a eue aussi au mois de mai. Nous avons commencé notre métier de moniteur aujourd’hui. Nous y mettons un tel entrain que nous nous sommes déjà tous fait engu… en bloc par l’adjudant. Ne voulait-on pas pendant la pause cet après-midi nous faire démonter les pneus de nos autos sur la route pleine de boue sous le prétexte de nous apprendre à le faire. Or nous avons vite vu qu’il s’agissait en somme d’une brimade parce que nous étions élèves-officiers et tous gradés. Nous avons opposé la force d’inertie, d’abord nous avons dit que nous n’avions pas de bleus et que nous ne voulions pas salir nos tenues de drap, puis malgré les ordres personne n’a bougé et les pneus sont restés aux voitures. Ils ont fait une bêtise, car maintenant c’est fini, nous ne ferons plus rien. Tous ces camarades EOR sont en somme des gens de bonne éducation et qui en plus par leurs grades sont exempts de corvées. C’était donc une vexation inutile. Moi, je m’en fiche. Ce matin on voulait encore me faire passer un examen de conduite. Je leur ai dit que je ne savais pas faire. Demain je rends la voiture qu’ils m’avaient donnée samedi. Une horrible bagnole qui ne marchait que sur deux vitesses. Je ne veux plus rien faire tant que je ne serai pas nommé sous-officier et si je ne suis pas nommé alors c’est bien fini, je ne ferai plus rien du tout. Mais j’ai tout lieu de croire que je serai nommé quand même. C’est l’avis général. Alors demain je vais retourner apprendre à conduire les autos ! Au lieu d’être moniteur, je serai élève. L’avantage c’est que je n’aurai pas de voiture à entretenir, c’est tout ce que je veux pour le moment. Si ce n’étaient pas les enfants, je demanderais à partir au front. Là au moins je serais utile à quelque chose. Ici ils ont déjà plus de moniteurs qu’il ne leur en faut et nous perdons tous notre temps qui pourrait être mieux employé. Sur les 12 EOR, on en a mis 6 moniteurs et 6 élèves. Et dire qu’il faut encore attendre 15 jours les nominations !
Et puis je suis bien persuadé que les cours d’EOR ne recommenceront jamais. La guerre touche à sa fin, ça se voit.
Tu me racontes l’explosion de Vénissieux. Les journaux de Paris en avaient parlé un peu, mais vaguement. Je ne m’imaginai pas que ce fut si terrible. Quelle nuit en effet, vous avez dû passer.
Je finis vite pour porter cette lettre à la porte avant 8 heures.
Mille amitiés à tous
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants
Lucien
INDEFINI, dimanche 20 octobre 1918
Orléans

Dimanche soir 6h 20 octobre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de vendredi soir. Je suis très ennuyé d’apprendre que la petite ne va pas mieux. Ne néglige rien. Demande bien à M. Roux ce qu’il en est. Il faut bien attirer l’attention du médecin, lui demander les meilleurs fortifiants. Si tu le juges à propos, envoie moi une dépêche. Ce n’est pas la question fatigue qui m’empêche de m’en aller, c’est la question argent. Je vois beaucoup de cercueils d’enfants en ce moment à Orléans ; La grippe est mauvaise pour eux. Redouble donc d’attention. Fais-lui bien prendre ses remèdes à heure fixe, ainsi que ses repas. Elle est très faible, il lui faut non seulement des fortifiants, mais une alimentation régulière, nourrissante et légère. Je te recommande encore une fois toute ton attention pour cela.
Je t’ai écrit cet après-midi. Tu as dû recevoir cette lettre avec celle-ci.
Rien autre à te dire. Il pleut comme dimanche dernier. Vilain temps.
Mes amitiés bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien affectueusement ainsi que les enfants.
Lucien
INDEFINI, dimanche 20 octobre 1918
Orléans

dimanche midi 20 octobre 1918

Bien chère Alice,
Rien reçu de toi aujourd’hui. Il est vrai sur Bonneton n’a rien reçu non plus. C’est donc la poste qui va mal. La femme de Bonneton a reçu 4 lettres d’un coup. Cependant il lui écrit chaque jour. Je prends donc patience en espérant que tout va de mieux en mieux à la maison.
La mémé sera longue à se rétablir si elle était déjà faible avant la grippe. Il faudra l’alimenter très régulièrement avec des petits plats légers et nourrissants comme on fait dans les hôpitaux : cacao, potage semoule ou tapioca, flans, etc. Varier et ne pas lasser. C’est toi, Alice, qui aura la charge de cela, n’oublie pas de bien regarder l’heure, la régularité des repas a une énorme importance. Ce te sera d’ailleurs une excellente occasion de soigner les enfants et toi-même en même temps.
J’ai remarqué dans les hôpitaux où je suis passé que l’on n’aime pas s’occuper de ce qu’on doit manger. Même quand la mémé se lèvera, il ne faudra pas lui laisser préparer ses repas. Elle se négligerait trop. Quand c’est l’heure, allez on met sur le feu le menu du jour et à l’heure du repas, souvent et peu à la fois, on sert. Et puis pas de récriminations inutiles, c’est prêt, il faut le prendre de suite. S’imposer une petite discipline. Il est à remarquer que dans les hôpitaux on se rétablit très vite parce qu’on ne manque jamais d’avoir les repas bien à l’heure. En famille on s’écoute, on n’a pas faim maintenant, ce sera pour tout à l’heure. Puis le travail arrive ou autre chose. Finalement l’heure du repas est manquée et le repas aussi. Très mauvais système. Il faut réagir contre cette tendance. De la discipline, fichtre !
J’ai pris livraison hier après-midi de ma voiture d’instruction : une Delahaye de 16HP, carrosserie double phaéton, dans le genre de la nôtre. Je commence demain matin. Il faut être à Vieux-Bourg à 6 heures du matin. Je vais donc lâcher ma chambre. La location expire d’ailleurs le 22 (mardi). Bonneton la garde. Je me soucie peu pour ma part d’avoir une chambre à 3 ou 4 km loin de mon travail où je ne pourrai venir que le soir et qu’il faudra quitter tous les matins à 5h. Je vais donc aller coucher au cantonnement. Tu as bien compris que je ne suis plus à Saint Jean ni même à la Brique.

(Illustration)

Vieux-Bourg est un village en pleine campagne. Il y a plusieurs briqueteries. Dans l’une abandonnée, on a installé le cantonnement pour les élèves chauffeurs. Sous une immense halle on a installé des remises pour nos autos dans nos ateliers de réparations.
J’ai rencontré hier un de mes anciens professeurs au cours des gradés. M. Larrivé, originaire de Vienne (Isère). Etant « pays », on cause quelque fois. Il m’a appelé « futur maréchal des logis » à quoi j’ai répondu par mes doutes à ce sujet. Il a été très surpris de cela et m’a dit qu’ayant réussi à mes examens, je serai certainement nommé. Il a peut-être raison car si une note quelconque m’avait desservi, il aurait été un des premiers à le savoir et ne m’aurait pas appelé « Maréchal des logis ». Alors je me demande ce que signifiaient les paroles de Durand et quel sens faut-il leur donner ?
Quelle boite à mystère ! Je n’ai jamais vu une maison plus fermée que cette école. Je ne connais aucun exemple d’élèves ayant réussi leurs examens et n’ayant pas été nommés après. On m’a cité des cas d’élèves très doués ayant échoué. Mais on les avait fait échouer avant et non après comme je le craignais pour moi.
De tous mes camarades, personne ne partage mes doutes et tout le monde croit à ma prochaine nomination.
Je te raconte tout cela pour te tenir au courant de ce que je deviens et parce que j’en ai bien le temps. Il pleut depuis ce matin, on ne peut guère sortir. Et puis où aller ?
J’avais envie de te demander un paquet de linge car je n’avais ici que deux chemises et pas de caleçon chaud. Mais j’attends, il paraît qu’on vole beaucoup dans les gares en ce moment. Le personnel, grippé aussi, est rare, ça facilite les voleurs. J’aime mieux attendre encore, sauf des fromages par la poste, ne m’envoie donc rien comme linge.
Je vais préparer mon déménagement. J’ai envie de coucher à Vieux-Bourg dès demain soir.
Rien de nouveau à te raconter. Les journaux nous disent la retraite des Boches. Tout va bien. J’espère bien avoir des nouvelles demain. De gros baisers aux enfants. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et sœurs .

TM 1402 Cantonnement Vieux-Bourg
Orléans
Lucien
INDEFINI, samedi 19 octobre 1918
Orléans

Samedi midi 19 octobre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de jeudi midi par laquelle tu me dis que tous nos malades vont un peu mieux sauf la mémé. J’ai reçu hier ta lettre de lundi et ce matin celle de jeudi. Tu as dû certainement m’écrire dans l’intervalle mais la poste est si mal faite qu’on ne reçoit plus rien. M. Roux est-il revenu depuis dimanche ?
Avez-vous pu trouver quelqu’un pour vous aider ?
Ta lettre d’aujourd’hui est courte et n’est guère explication. Je sais bien que tu as autre chose à faire qu’à écrire. Tu m’as d’ailleurs probablement écrit mardi ou mercredi. Je recevrai cela demain je pense. Je ne te dirai rien de nous autres. Ce soir on nous donnera une voiture en consigne à chacun. Demain dimanche repos.
Lundi matin examen pour voir si nous savons conduire. Lundi tantôt nous prendrons nos fonctions d’instructeurs avec nos élèves. Ça durera au moins jusqu’à la Toussaint, après on verra bien. Tout cela me laisse bien indifférent. Ce qui m’intéresse surtout en ce moment, ce sont les victoires répétées de nos troupes sur le front, présage d’une prochaine rentrée dans nos foyers. Que la paix vienne vite pour tous, ce sera le meilleur.
Je t’ai demandé par ma lettre d’hier de m’envoyer mes gants de laine par la poste.
J’espère que notre chère mémé va se remettre elle aussi de cette grippe. Et toi, comment vas-tu ? Pas trop bien, je crains ? J’attends demain avec impatience.
Au revoir, bien chère Alice, de gros baisers aux enfants, je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous à la maison.
Lucien
INDEFINI, vendredi 18 octobre 1918
Orléans

Vendredi soir 4h 18 octobre

Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu ce matin ta lettre de lundi. Je suis content de voir que tous nos malades vont un peu mieux et ta prochaine lettre me donnera sans doute de meilleures nouvelles.
Ce soir il y a eu changement pour nous. On nous a mis, tous les EOR, instructeurs, dans une école à 3km d’Orléans, à Vieux-Bourg. Ça commencera lundi mais nous y sommes depuis ce soir.
Après avoir « appris » à conduire à Orléans, je vais maintenant apprendre aux autres. Jusqu’à quand ? Je ne sais. C’est paraît-il en attendant que les cours recommencent mais l’adjudant nous a dit que ça pouvait durer un mois et plus, aucune date n’étant encore fixée pour le cours préparatoire des EOR. Nous sommes une douzaine, Bonneton en est, bien entendu. Pour moi, j’attends après la Toussaint. Si je suis nommé j’en sortirai d’office, les sous-officiers n’étant pas instructeurs. Si je ne suis pas nommé je les plaquerai d’une manière ou d’une autre.
Ce matin nous avons appris la prise de Lille et d’Ostende. C’est sans doute pour cela que voyant la paix prochaine, on n’a plus besoin d’élèves-officiers. Nous gardons toujours le titre d’EOR et nous ne sommes instructeurs qu’à titre provisoire mais on dit qu’il n’y a que le provisoire qui dure !
Tu ‘adresseras dorénavant les lettres ainsi : L.S. Brigadier EOR TM 1402 Cantonnement Vieux-Bourg Orléans
Je n’ai pas encore attrapé la grippe. Je ne la prendrai pas, car je crois fort que cette angine que j’ai eu au printemps n’était autre chose que la grippe.
Enfin tant pis, je m’en passerai !
Gros baisers aux enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.

Envoie moi par la poste mes gants d’hiver.
Lucien
INDEFINI, jeudi 17 octobre 1918
Orléans,

Jeudi 17 octobre 1918 1h du soir

Bien chère Alice,
Encore rien reçu de toi. J’espère bien cependant qu’il n’y a rien de grave, car tu n’hésiterais pas cette fois à me télégraphier.
Bonneton n’a rien reçu de sa femme non plus et elle m’avait dit qu’elle allait lui écrire de suite. C’est donc la poste qui par ces temps de grippe marche mal.
Aujourd’hui ont paru à la Décision les nominations du cours des gradés qui me précédait de 15 jours. Donc dans quinze jours ce sera notre tour. Il m’a été impossible d’avoir le moindre renseignement sur mon cas. Si je m’en rapporte à tous les précédents, ma nomination devrait avoir lieu comme les autres. En effet, j’ai à mes côtés 5 ou 6 nouveaux promus ce matin qui comme moi avaient été versés aux EOR.
Le cours des EOR comprend le cours préparatoire et le cours supérieur. Or le cours préparatoire n’étant pas encore commencé, on nous a versés en attendant au cours supérieur où sont maintenant les camarades avec qui j’avais débuté en août. Ce cours supérieur est trop difficile pour nous. Je ne m’y intéresse qu’à la partie technique automobile. En effet, c’est le complément des études que je viens de faire au cours des gradés et je suis certain que j’en saisis mieux les détails que beaucoup d’EOR qui eux abordent le sujet du premier coup. Je ne suis là d’ailleurs qu’en amateur. Pour les mathématiques, par contre, je ne cherche pas à suivre. C’est au dessus de mes moyens. On ne nous demande qu’une chose, être sages dans notre coin et ne pas faire de bruit. On lit, on écrit et on s’ennuie. Et rien à faire pour se tirer de là ! Il faut attendre que le cours préparatoire recommence, mais pour quand ? Très drôle, n’est-ce pas ? Je prends néanmoins mon sort en patience car je suis plus tranquille ici que de voyager en camion sur la route de Paris avec mes anciens camarades. Je connais d’ailleurs tout le monde ici. Bonneton est très impatient de retourner à Lyon et ne travaille plus du tout.
Nous avons appris par les journaux que l’atelier de Vénissieux avait sauté. Je le connaissais bien, y ayant travaillé avec l’auto. J’ai écrit ce matin à Mme Carra, à Ville. J’enverrai aussi un mot à Villeurbanne. Je songe bien cent fois par jours à tous nos malades de la maison. Je voudrais bien quand même avoir bientôt des nouvelles de tous ; Que le temps dure quand on est loin !
Il a plu hier et aujourd’hui une partie de la journée. Le temps n’est pas trop froid. Nous mangeons toujours à la Brique à 1500 mètres d’ici au moins. C’est une vraie promenade, ça nous fait traverser la Loire quatre fois par jour. Je n’ai revu qu’une fois Verrain, le petit séminariste. Il est parti en convoi à Paris avec les autres. Il reviendra bientôt pour faire encore d’autres convois à titre d’école.
En quittant Paris lundi matin, nous avons traversé une immense plaine à grandes cultures sans aucun coteau à l’horizon. Est-ce la Beauce ? Je n’ai pas de carte pour le voir. Avant d’arriver à Paris, entre Sens et Melun nous avons côtoyé une belle rivière portant des péniches. Yonne ou Seine ? Je n’en sais rien, je suis très fort en géographie ! Mais de partout les campagnes sont cultivées. Quelle différence avec 1916 !
Allons, au revoir bien chère Alice, je remercie encore le papa qui s’est dérangé pour moi sous la pluie dimanche et j’espère bien que vous aurez bientôt la joie de voir tous vos malades rétablis. C’est égal, c’est un coup dont vous vous souviendrez tous.
De gros baisers aux enfants.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, mardi 15 octobre 1918
Orléans 15 octobre 1918

mardi soir 7h

Bien chère Alice,

Je t’écris du foyer du soldat. Dehors il pleut comme à Valencin dimanche. Ma pensée va bien souvent vers vous tous et je me demande parfois si c’est bien vrai, que j’ai vu toute la maison au lit. Je crois que c’est un mauvais rêve. J’espère bien que ta première lettre me donnera de bonnes nouvelles et que de tout cela il ne restera qu’un mauvais souvenir. Comme je te l’ai dit, ne me laisse pas sans nouvelles, mais envoie 4 mots seulement sur une carte. La date, un seul mot pour chaque malade et l’adresse. Ça suffira en attendant des jours meilleurs. Mon voyage m’a moins fatigué que je le craignais. Je ne m’en ressens déjà plus. Pas même la moindre trace de grippe. Je vois bien que je ne l’attraperai pas. Encore un espoir qui s’en va !
Aujourd’hui j’ai attrapé l’adjudant, un homme poli et aimable. Je l’aime mieux que cette brute de maréchal des logis Durand, un instituteur de la vieille école, gueulard et sauvage. Mais je n’ai rien su de plus qu’hier. Il m’a dit qu’ayant été élève-officier, on ne pouvait pas me renvoyer sans l’autorisation de la direction de l’école qui est à Paris. Impossible de rien en tirer autre. Moi ce qui me tracasse le plus, c’est de savoir si mes notes n’ont pas été tripatouillées et que mon dossier soit parti à Paris après avoir été diminué. Je n’en ai aucune preuve. Bonneton m’assure que la note de Lyon a encore agi et que je dois cela à Gambs ou au capitaine de Lyon.
Par contre les autres me citent de nombreux cas comme le mieux ou les élèves ont été nommés au grade supérieur tout en ayant passé aux EOR. Ce n’est pas d’avoir passé aux EOR qui m’inquiète. Il y a bien une demi douzaine qui comme moi viennent des cours des gradés précédents et ont eu leurs galons comme les autres. Mais ce qui m’inquiète ce sont les paroles de Durand « On vous verse aux EOR en attendant qu’on vous renvoie chez vous ». Par « chez vous », il faut entendre Lyon.
Enfin on verra bien par la suite.
Dans tous les cas je ne veux plus rien faire, absolument rien. Ce matin il y a eu manoeuvre à pied toute la matinée, mais cet après-midi pendant les cours de maths et de technique, j’ai écrit aux cousines et à ma sœur et j’ai lu le journal. Demain il en sera de même. Ils se fichent du monde. J’ai travaillé comme un nègre, j’ai passé avec succès six examens, puis après on me laisse dans le doute après m’avoir dit que j’avais réussi et fait faire les feuilles pour la proposition de sous-officier. Je ne veux pas même acheter un cahier de deux sous et au tableau noir je ne leur répondrai pas un seul mot. J’en ai assez. Ils m’ont rayé sur la liste des nominations, qu’ils aient au moins le courage de me le dire et de me dire pourquoi. Ce sont des lâchetés, ça.
Et s’ils ne m’ont pas rayé, pourquoi ne pas me le dire franchement. Je suis au cours supérieur des élèves-officiers, le cours préparatoire n’étant pas encore commencé. Au revoir bien chère Alice, prends bien soin de ton petit hôpital et que surtout tu puisses m’annoncer une guérison complète de tous.
En attendant je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous et toutes à la maison. Toujours la même adresse, mais EOR au lieu de cours des gradés.
Lucien
INDEFINI, lundi 14 octobre 1918
Orléans
Lundi soir 2h
14 octobre 1918

Bien chère Alice,

Me voilà revenu dans cet Orléans lointain. On ne m’a fait aucune difficulté hier soir à Perrache. Mais sur trois camarades que nous étions pour Lyon, il n’y a que moi de rentré. En quittant ton papa hier, j’ai arrangé mon sac sur le vélo et je suis rentré tout doucement dessus pour ne pas trop me salir. Je suis arrivé à Lyon à la nuit. Après avoir rendu le vélo chez Bonneton, je suis venu chez les cousines. J’ai soupé avec elles, elles m’ont donné du vin du chocolat, une tablette et dix francs. Toujours très gentilles, comme d’habitude. Elles m’ont bien recommandé de te dire de ne rien envoyer vendredi prochain. Tu as trop à faire et s’il leur manque quelque chose, elles le trouveront à Lyon. Voilà ma commission faite.
Elles m’ont dit aussi que pour la petite, il faudrait combattre la constipation par des lavements radoucissants. Tu vois.
Je les ai quittées à 8 heures. Il y avait foule à Perrache. J’ai pu me glisser dans un wagon qu’on ajoutait, j’ai eu une place de coin jusqu’à Paris où je suis arrivé à 8h45 ce matin. Départ pour Orléans à 10h10, arrivée à midi ½. Il faisait beau à Paris et ici. Il a fait très beau hier, paraît-il.
Je suis arrivé à Saint Jean pour l’appel d’une heure. Là une surprise m’attendait dont j’ignore encore les conséquences. On nous a divisés en deux bandes : ceux qui avaient réussi et les autres. Je n’étais ni avec l’une, ni avec l’autre. Je suis allé voir au bureau s’il y avait omission. Je n’y ai trouvé que cette brute de logis Durand qui m’a répondu brusquement que j’étais versé aux EOR en attendant mon retour à Lyon. Inutile de demander des explications à ce sauvage. Pour ce soir j’ai congé, je t’écris de ma chambre. Demain je verrai bien un de mes professeurs et j’aurai quelques renseignements. Au cours précédent, on a versé 2 ou 3 élèves ayant réussi aux EOR mais ce n’était pas pour les renvoyer chez eux. Leur nomination arrive en même temps que celle des autres qui sont allés au grand convoi. Ce qui m’étonne et que je ne comprends pas, c’est ce retour à Lyon. Enfin on verra bien.
Les cousines hier m’ont bien engagé à écrire à Gambs, etc. Or plus que jamais, je vois du Gambs dans cette affaire. Car si ce n’est Gambs, qui est-ce, alors ?
J’attends demain avec impatience.
J’espère bien que quand cette lettre t’arrivera elle trouvera toute la maisonnée en bonne convalescence. J’aurais bien mieux aimé t’aider là-bas que rester ici à ne rien faire d’utile.
Si la petite est toujours fatiguée, et si tu le juges à propos, fais moi revenir pour trois jours. Songe cependant à la dépense. Le voyage coûte 22 francs. A toi de voir.
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse de tout cœur ainsi que le papa et tous mes chers malades.


Tu remercieras le papa pour moi pour m’avoir emmené à Saint Priest et pour les 20 frs qu’il m’a donnés. Je suis confus d’avoir accepté après tous les embarras qu’on donne à la maison. Ne m’envoie que de courtes cartes pendant que tu as tant de travail.

Lucien
INDEFINI, mercredi 9 octobre 1918
Orléans

Mercredi soir 3h

9 octobre 1918

Bien chère Alice,

Bonneton n’ayant rien reçu de chez lui non plus je pense que la poste fonctionne mal par ces temps de grippe ! Je suis bien anxieux de savoir comment vont nos chères malades et j’espère bien avoir un petit mot demain. Je sais bien que tu n’as guère le temps de m’écrire, et je me contenterai de peu.
Ici pour moi rien de nouveau. Je suis toujours aux EOR. Ce matin, il y avait cours de technique automobile. C’était intéressant et j’ai pris des notes. Ce soir c’est maths et administration. Ça ne m’intéresse pas.
Je crois t’avoir dit que le cours préparatoire des EOR n’ayant pas encore commencé on nous a mis au cours supérieur. En attendant nous sommes une dizaine ainsi. Le cours est d’ailleurs trop savant, surtout en maths et il me serait difficile de le suivre sans avoir passé au cours préparatoire.
J’ai vu dans les journaux que Lyon était consigné à la troupe par rapport à la grippe. Ça a paru d’ailleurs à la (…) J’attends donc. Je pensais voir mon professeur aux gradés M. Robert mais il a la grippe et ne vient pas. Je ne sais encore pas en somme si ma nomination sera maintenue ou non. Je ne le saurai pas avant quinze jours environ (après la Toussaint).
Et je n’ai pas même attrapé la grippe !
Quelle guigne. Ça m’aurait occupé. Dire que je ne fais rien ici et que chez vous il y a tant de travail ! Il a plu toute la nuit et ce matin.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants et tous à la maison.

Lucien
INDEFINI, mercredi 9 octobre 1918
Orléans

Mercredi soir 7 h 9 octobre 1918

Bien chère Alice,

Je suis bien inquiet ce soir. Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Je pensais ce matin que ce serait pour ce soir mais rien. Je me dis bien que tes lettres mettent deux jours pour venir et que si quelque chose allait mal, tu m’aurais télégraphié.
Mais je sais aussi que les examens proches te font hésiter à le faire. Cela ne me rassure pas. Je sais bien que tu as bien à faire et que tu as pu manquer le facteur quand il y a des malades à la maison. Envoie moi à défaut d’une lettre trop longue à faire parfois une courte carte. Ça rassure un peu.
Nous avons demain le dernier examen de conduite d’auto devant un officier ;
Ce matin il y a eu examen préparatoire oral. Je m’en suis trop bien tiré, outre le titre de premier qui m’a été reconnu par tous, élèves et professeurs, je crains que cela ne me fasse rentrer au cadre fixe à Orléans, comme instructeur. Certaines démarches qui ont eu lieu après (passé militaires, punitions) m’ont donné beaucoup à songer. Je ne sais encore rien. Les autres examens auront lieu vendredi et vendredi soir départ pour Valencin. J’attends avec impatience le courrier de demain matin. C’est à ce courrier que tes lettres arrivent habituellement.
Je vais bien, toutes mes affections à tous à la maison. J’espère que je vous trouverai tous en bonne voie de guérison. Je n’écris plus avant mon départ. Au revoir et à bientôt, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.
Lucien
INDEFINI, mardi 8 octobre 1918
Orléans

mardi soir 6 h
8 octobre 1918

Bien chère Alice,
Merci de ta lettre de dimanche. Je m’imagine ce que doit être la maison tous au lit.
Mais courage, ce sera court et ça passera. Bonneton qui arrive de Lyon m’a dit qu’elle était bien en cours à Lyon et y faisait du mal.
Heureusement que vous avez un bon médecin. J’espère bien que ce ne sera rien pour personne.
Tu ne m’en voudras pas de ne pas t’écrire longuement. Voilà les examens et je repasse les cours. Encore trois jours et ce sera fini. Il faut bien travailler un peu pour avoir au moins fait tout son possible.
Cet après-midi, nous avons eu notre premier examen de conduite d’auto : un triangle limité à faire en marche arrière. Je l’ai très bien réussi. Ça commence bien, espérons que ça finira de même.
J’attends tous les jours tes lettres avec impatience. Heureusement qu’elles arrivent régulièrement. Je serai trop inquiet si je ne recevais rien.
Au revoir bien chère Alice, à bientôt le plaisir de vous embrasser tous et avec l’espoir de vous voir tous rétablis. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents.

Lucien
INDEFINI, lundi 7 octobre 1918
Orléans

Lundi soir 7 h 7 octobre 1918

Bien chère Alice,

Je t’écris du foyer du soldat tout proche de ma chambre où il fait moins froid. Tu as dû recevoir ma lettre de midi contenant celle de cous. Desrayaud. J’espère que quand tu recevras celle-ci vous irez tous mieux à la maison. Surtout que les enfants ne sortent pas trop tôt. Aère les chambres souvent mais change-les de chambre pendant l’aération. Souviens-toi que le grand air est le meilleur désinfectant connu.
Bonneton est rentré à minuit de permission. Leurs cours ont repris cet après-midi. Je ne l’ai pas revu étant à l’atelier ce tantôt. Il a été recalé à l’examen. Il rentre à Lyon. J’ai été profondément surpris de cela car je le classais parmi les meilleurs des cours. Il était fort en tout. Cependant il avait passé un examen lundi soir en rentrant de Lyon (1ère permission). 22 ont échoué sur 48 ou 49. Jamais on n’avait vu un tel déchet. Il faut l’attribuer à la fin prochaine de la guerre. Je suis bien content d’avoir quitté les EOR à temps ! Il est vrai que je ne sais pas encore ce qui m’attend vendredi soir. Ce sera peut-être l’échec aussi ! C’est fort possible.
J’attends avec impatience demain pour avoir de tes nouvelles, ça me tracasse et je maudis ces examens qui me retardent et m’empêchent d’aller vous voir. Quand je vous sais tous en bonne santé, tout va bien. Mais quand c’est autrement je suis toujours inquiet.
Au revoir, bien chère Alice, à bientôt le bonheur de vous embrasser tous.

Lucien
INDEFINI, dimanche 6 octobre 1918
Orléans

Dimanche soir 2 h

6 octobre 1918

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre de vendredi. Tu m’annonces que le papa est au moulin et que vous êtes toutes malades. Je m’attendais un peu à cette nouvelle. C’est le tribut général à la grippe. J’espère que ce ne sera grave pour personne. Restez tous bien au chaud. Ne faites pas d’imprudence, vous le savez tous aussi bien que moi. Si les enfants n’allaient pas bien, envoie moi de suite une dépêche (Sertier Brigadier 26 rue Faubourg Saint Jean Orléans). J’attends avec impatience ta lettre de demain pour savoir des nouvelles de tous. La grippe est plus en train que par ici. Cependant dans mon cours, nous avons deux élèves qui en sont atteints.
Hier je croyais bien que je l’avais attrapée aussi. J’ai eu deux nuits fiévreuses et la poitrine prise. Mais ça ne s’aggrave pas et aujourd’hui ça va mieux. Ce n’est pas ce qui m’empêchera d’aller à Valencin samedi si j’ai une permission. Je vais d’ailleurs la demander jeudi pour aller voir la petite.
Nous avons appris, comme vous, ce matin la demande d’armistice des États centraux. Au réfectoire, à 10h, nous étions 5 ou 600 à table, quand le premier journal est arrivé. Le camarade qui l’avait est monté sur une table et a montré à la ronde l’énorme en-tête du journal qu’on pouvait lire de dix mètres loin. Cela a provoqué un enthousiasme fou qui s’est traduit par une manifestation qui a bien duré cinq minutes. Et l’on dit que le soldat français n’est pas patriote !
La paix n’est pas immédiate, je ne le crois pas, mais enfin elle approche à grands pas. Nous ne finirons probablement pas l’hiver sous l’uniforme, surtout moi qui comme engagé serais un des premiers libérés. Si ce n’était pas le souci des petits, je demanderais bien vite à aller sur le front pour voir un peu le recul de ces brigands. Quand je pense que pendant 22 mois, je l’ai espérée, cette avance, quand j’étais là-haut et toujours rien. Ça soulagerait de cracher sur la terre allemande !
Je reviens à cette affaire de grippe. Un article du Matin recommande plutôt de suralimenter les malades au lieu de la diète pour éviter les complications qui suivent la grippe car celle-ci dure 3 ou 4 jours. Mais elle déclenche parfois soit une pneumonie, soit une pleurésie. C’est ce qui est grave quand c’est mal soigné. J’espère bien que ce ne sera pas le cas pour personne à la maison, car vous savez tous comment il faut se soigner. C’est ce qui me tranquillise un peu.
Il a gelé plusieurs matins de suite avec temps beau mais froid dans la journée. Ma chambre n’est pas chaude. J’ai envie de la quitter pour coucher à la caserne maintenant qu’il n’y a plus de punaises.
J’attends avec impatience ta prochaine lettre.
Au revoir bien chère Alice, et à bientôt
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous
Lucien
INDEFINI, samedi 5 octobre 1918
Orléans
le 5 octobre 1918
samedi soir 3h

Bien chère Alice,

Reçu ta lettre de jeudi. Je suis bien heureux que tu puisses au moins m’écrire, ce ne sera encore rien pour ce coup-là, mais fais bien attention, pas d’imprudence. Et puis surtout ne t’énerve pas, à quoi bon ? Cela n’avance à rien du tout. Prends ton sort en patience, tu en seras plus vite remise. Surtout fais bien tes remèdes comme on te l’a recommandé. Le papa s’est vu beaucoup de peine pour te les procurer, venir de Saint Jean à pied, ce n’est pas près et il faut qu’il soit bien courageux pour entreprendre un pareil trajet.
Je vois que vous allez tous y passer les uns après les autres. Espérons que ce ne sera pas grave pour personne, vous avez déjà bien assez de travail sans ça.
Je m’en irai vendredi prochain, sauf contre ordre. J’arriverai samedi à Valencin. Je ne sais encore à quelle heure ni comment. Enfin j’ai toujours la ressource de faire comme le papa, de venir à pied. Mais j’irai plutôt prendre le vélo de Bonneton si le mien n’est pas prêt. Il me l’a offert.
Je suis allé après la soupe à ma dernière séance de lavage de voiture. C’est une école comme une autre. On y allait tous les samedis après-midi. On est trois ou quatre par voiture. Ça dure deux heures. Tout à l’heure un de nos moniteurs a fait sauter son auto dans la Loire de dessus le bas-port. Elle y est encore. Et dire que ces gens-là nous apprennent à conduire. Drôle, très drôle, n’est-ce pas !
Mon oncle Jean Couturier de Corbas m’a envoyé une lettre que je te joins. C’est un homme très affectueux, comme je te l’avais dit et très sincère. Il a dû cruellement être frappé par la mort si brusque de son aîné. Ils n’avaient pas voulu le laisser engager dans l’aviation, trop dangereux et la marine lui a été plus rapidement funeste encore.
Si pour une raison quelconque je n’arrivais pas samedi prochain, comme je tiens absolument à voir ton état, tu me télégraphierais dimanche matin.
Je ne vois rien de nouveau à te raconter. Nos cours sont finis. Nous allons faire une révision générale lundi et mardi et mercredi les examens commencent par la conduite auto. Jeudi 2ème examen de conduite. Vendredi ce sera le grand coup : le matin examen de commandement militaire, comptabilité (feuille de prêt) et un rapport écrit. Le soir examen oral sur la technique et dépannage. A cinq heures, départ en perm. pour ceux qui ont réussi.
Je remercie bien tes chers parents pour tous les soins qu’ils te donnent eux qui ont déjà tant à faire. Ne t’énerve pas pour guérir plus vite et pouvoir plus tôt leur aider. Tu n’es pas mal, que serait-ce si tu étais à l’hôpital loin de tous, entre des mains étrangères ? Du calme et de la raison, hein, c’est bien compris !!
A bientôt le plaisir de se revoir. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, vendredi 4 octobre 1918
Orléans

Vendredi midi ½

4 octobre 1918

Vite deux mots avant de repartir. J’ai reçu ce matin ta lettre de mardi. Oui je comprends que cette grippe a dû te faire bien malade. On le dit de partout que c’est terrible en commençant. Enfin tu es sauvée, c’est l’essentiel. Suis bien les conseils de ce docteur afin que tu puisses une fois pour toutes te rétablir complètement. Fais le revenir, si tu le juges nécessaire. Tu as hésité pour me faire venir. Je comprends tes scrupules à la veille de mes examens. Je m’en vais dans huit jours. Je vais te dire à ce sujet quel est le règlement pour les permissions exceptionnelles. Ces permissions sont délivrées : pour les décès ou maladies graves des pères et mères, femme ou enfants. C’est tout. On les délivre à l’intéressé sur la simple vue d’une dépêche généralement ou d’une lettre de la famille. Le contrôle est fait par un certificat du médecin traitant rapporté au retour du permissionnaire ou par une enquête de la gendarmerie locale sur demande du commandant du permissionnaire. Le mieux est d’envoyer une dépêche qui démontre mieux l’urgence de la permission et dispense d’explication.
J’ai reçu ce matin le paquet de raisins. Je devine une attention particulière du papa et de la mémé qui ont voulu me faire le plaisir de goûter à la récolte de cette année et tu les remercieras bien pour moi en attendant que je le fasse de vive voix. Je fais pour le papa une provision de tabac. On nous réduit de plus en plus la ration : 80 gr. la dernière fois, 60 gr. cette fois. Enfin, le séminariste m’a laissé sa part heureusement.
Fais bien attention de ne pas m’envoyer de certificat me disant que tu as la grippe, ce serait le meilleur moyen pour me faire rester à Orléans. On ne délivre pas de permissions pour les cas de maladies contagieuses. Avis. Si je ne m’en allais pas samedi prochain en 8, alors une dépêche.
Je sais bien qu’après un pareil assaut, tu auras bien besoin de remontant. Il faudra bien prendre tous les fortifiants nécessaires. Il faut absolument qu’après cette crise tu redeviennes forte, mieux que jamais.
Voilà l’heure de partir pour l’école. Je te laisse. Au revoir, chère Alice, ne t’ennuie pas, à quoi bon, et à bientôt. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.

Ne m’envoie aucun paquet puisque je m’en vais dans huit jours pour venir. Je serai juste parti et ils s’abimeraient en attendant.
Lucien
INDEFINI, jeudi 3 octobre 1918
Orléans
Jeudi soir 3 octobre 1918
Bien chère Alice,
Tu ne peux imaginer ma surprise en recevant ta lettre tout à l’heure. Toi aussi pauvre petite, il a fallu que tu prennes cette peste. Toi qui est déjà si peu forte. Il y avait bien deux jours que je n’avais rien eu de toi, mais comme tu devais aller à Lyon, je pensais que c’était ton voyage qui t’avais empêché d’écrire. Tu as été très malade. C’est bien ainsi que cela prend au début. Cassan, tu t’en souviens, avait commencé ainsi. On en guéri vite, heureusement. Ne fais aucune imprudence, ne te lève pas trop tôt. Une rechute ne t’arrangerait guère, ni la maison non plus. J’irai te voir samedi prochain en 8. Je ne veux pas attendre la Toussaint si par hasard je ne réussissais pas, je demanderai une permission quand même. J’espère que quand ma lettre te parviendra, tu iras déjà mieux puisque tu as pu m’écrire.
Enfin, si tu ne te sentais pas mieux, envoie moi une dépêche, je m’en irai tout de suite, tant pis pour les examens.
D’après ce que j’ai entendu dire de cette fièvre, elle prend et commence comme une pneumonie mais ça dure moins et ne laisse pas de trace si soignée à temps. Dans certains endroits, en Bretagne et à Paris, elle se complique de dysenterie et devient très dangereuse. C’est de cela qu’est mort le petit Couturier. Mais la région lyonnaise n’a eu encore que des cas bénins, peu graves. D’ailleurs tout se passe au début et en 4 ou 5 jours on va mieux. C’est ainsi que ça a fait à Cassan, que l’on croyait perdu les deux premiers jours et qui a repris son service à la 1140 avec G. J’espère donc bien te revoir bien convalescente dans 8 jours.
Rien de nouveau ici, Bonneton ne sait pas encore le résultat de son examen qui a été très dur pour tous. Il est reparti ce soir en permission de 48h à Lyon. Ils n’ont rien à faire en attendant lundi, date à laquelle doit commencer leur nouveau cours. J’aime autant qu’il soit parti, ils étaient tous désœuvrés et j’ai mieux à faire qu’à être dérangé par leurs bruyantes folies d’écoliers en vacances.
Cet après midi nous sommes allés en Sologne en auto. Je venais de recevoir ta lettre et je n’avais guère la tête aux manœuvres plus ou moins compliquées. Le moniteur, un deuxième classe, a voulu me faire des observations, il avait d’ailleurs parfaitement raison. Je l’ai envoyé promener comme tu penses. Mon camarade le séminariste n’en revenait pas ! C’est d’ailleurs fantastique, les moniteurs qui conduisent depuis deux ou trois mois au plus et veulent nous apprendre les finesses du métier. Ça tombe bien avec moi qui depuis quatre ans ne fais que cela. Habituellement je les laisse dire, mais aujourd’hui ! Cela n’a d’ailleurs aucune importance. C’est comme quand ils veulent apprendre à conduire à Vidard qui a couru pour la coupe Gordon-Benett sur le circuit d’Auvergne à 170 km/h ! Ironie !
J’espère recevoir une lettre demain me donnant de tes nouvelles. Comment cela t’a-t-il pris ? Que t’a dit le docteur ? Et les enfants ? Je ne crois pas d’ailleurs que ce soit immédiatement contagieux. Il faut probablement un milieu favorable. Si tu revois le docteur –ne néglige rien pour cela- demande lui les premiers soins pour les enfants si ça les prenait. Ce sont tes purges qui ont du t’affaiblir et te prédisposer à cela. Est-ce en train dans la région ? Je vais attendre de tes nouvelles avec une grand impatience, mais je sais bien que vous me tiendrez au courant les uns ou les autres.
A bientôt, chère Alice, pas d’imprudences, ni d’impatience. Reste bien au chaud le temps voulu.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tous à la maison.
Lucien

Lucien
Note
René Vidart est un aviateur originaire de Divonne-les-bains : http://www.pionnair-ge.com/spip1/spip.php?article194 René Vidart était arrivé 5ème à la coupe aéronautique Gordon Benett en 1911. L'année suivante, Vedrines y battait record de vitesse à 169 km/h sur un monoplan Deperdussin : https://www.hydroretro.net/etudegh/hydrodeperdussin.pdf
INDEFINI, mercredi 2 octobre 1918
Orléans

2 octobre 1918

Bien chère Alice,

La date des examens approche. Je crois t’avoir dit qu’il y a une annotation spéciale appelée « cote d’amour » et qui comprend surtout les services rendus depuis la guerre : les blessures, les décorations, le séjour dans l’infanterie comptent pour cette sorte d’examen moral.
Je t’ai demandé il y a déjà quelque temps de m’envoyer en vue de cet examen la lettre officielle de félicitations du Général Bordoullat au sujet du groupe de Sallier dont je faisais partie. Cette pièce est la seule avec laquelle je puisse prouver avoir réellement participé aux opérations de guerre. Fais-la moi parvenir de suite : ne me gagnerait-elle qu’un seul point, elle peut avoir de l’influence sur le résultat final. Chaque examen est côté de 0 à 20 – il faut avoir une moyenne de 14 points sur 20 pour être logis et 12 pour brigadier. Or il faut donc 14x7 examens = 98 points puisqu’à nos six examens la cote d’amour compte pour un examen. Si je rate un examen par exemple et qu’il me manque deux ou trois points, je peux les rattraper sur d’autres. Envoie moi donc de suite cette lettre que tu possèdes parmi tes paperasses.
Je n’ai rien reçu ce matin. Ce sera sans doute pour ce soir et je te répondrai. Cette lettre ne « compte » pas.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs


Lucien
INDEFINI, mardi 1er octobre 1918
Orléans
1er octobre 1918 mardi soir 7h

Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui tes lettres 43 et 44 et une lettre de ma mère. Reçue aussi la lettre de ma fillette, très occupée comme elle me dit. A tel point qu’elle n’a pas le temps de m’écrire !! Diable, voilà des occupations bien débordantes ! C’est ce que je pensais d’ailleurs, et je n’ai pas attendu sa jolie carte pour lui envoyer un petit album qu’elle aura déjà reçu, je pense.
Et mon Titi, il s’entend pour commander ! Un clairon, une bicyclette, une poupée qui ouvre les yeux ! Fichtre, on verra, on verra !
Ce qui vient sûrement et à grand pas, c’est la victoire et la paix. Avec quelle impatience on attend les journaux ! Ils arrivent aussitôt après la soupe de 10h. C’est la lutte pour les avoir. Ce Foch est un maitre au génie napoléonien. Le Matin donnait ce matin une carte montrant le front boche en France assailli par dix armées alliées à la fois. Une belge, quatre anglaises, quatre françaises, une américaine, sans compter les contingents portugais et italiens. C’est bien la bataille générale que les boches auraient tant voulu engager ce printemps avant l’arrivée des américains. Trop tard pour eux maintenant. Leur effondrement va venir et comme pour les Bulgares ce sera terrible pour eux. Nous allons vivre de grandes journées. Quelle gloire pour la France qui a tenu bon jusqu’au bout et est encore le meilleur champion actuel. En Orient, c’est un général français qui écrase la Bulgarie. En France, c’est encore un Français, Foch, qui mène le train et bouscule les Boches. Il faut voir le moral, s’il a remonté. Entre soldats on entend des conversations qui n’auraient pas été de mise il y a six mois. La paix viendra plus vite qu’on ne le croit et elle se signera bien à Berlin.
Bonneton a passé son examen hier, il n’est pas content. On ne sait pas encore les résultats. L’examinateur leur a parlé du groupement de Lyon. Ça l’a surpris. Quelle note nous accompagnait donc ?
Je vais bien, cet après-midi, nous avons fait 1h1/2 de classes à pied. Il faisait beau.
J’enverrai une carte à mon Titi et à ma petite Marcelle. J’ai envoyé à Titi une carte qu’on m’a donnée au foyer du soldat d’où je vous écris. C’est plus chaud que dans ma chambre et on y voit plus clair.
Un gros baiser aux enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
INDEFINI, lundi 30 septembre 1918
Orléans

Lundi soir 7h1/2
30 septembre 1918

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui. Il fait froid, nous avons roulé toute la journée en auto en Sologne. Un petit fait en passant. Il y a une très bonne voiture à six cylindres dont le lieutenant se sert pour faire les convois. Il a recommandé de ne la laisser monter que par de bons conducteurs pour ne pas l’abimer. Ce matin j’étais l’un des deux élèves affectés à la voiture en question. En conduite comme en théorie, ça va donc bien. Ce n’est pourtant pas le même professeur.
Bonneton est arrivé à midi de Lyon. Il a passé son examen cet après midi. Je ne l’ai pas encore vu depuis vendredi.
J’ai écrit à midi à Villeurbanne. Hier soir après la soupe, la chambre me paraissait bien triste et je suis allé lire au foyer du soldat jusqu’à 8h. C’est tout près dans la même rue.
Rien de nouveau à te dire. La santé est toujours bonne. Je voudrais bien qu’il en fut de même pour vous tous. Affections bien sincères pour tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.

Lucien
INDEFINI, dimanche 29 septembre 1918
Orléans

Dimanche midi 29 septembre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure ta lettre 42 de vendredi ainsi que ta réponse à Mme Carra. Ça va très bien, merci, mais ne te donne pas la peine de me recopier toutes ces lettres, ça te prend trop de temps. Je sais maintenant que tu sais très bien faire une lettre ! J’aime mieux que tu m’en fasses une de plus !
Tu me dis que ma lettre au sujet de la marche de nos cours avait causé quelque étonnement à la maison. Je n’ai pourtant jamais dit, avant de partir que je serai officier pour la Toussaint. C’est absolument impossible. Il faut au minimum 7 ou 8 mois. Au train où vont les choses, il est fort probable que la paix viendra bien avant. Ce matin à la soupe, un camarade des EOR me disait que depuis quelques jours je reprenais bonne mine. J’ai été très fatigué, j’ai eu cette dysenterie plus d’un mois et si j’avais persisté à ce moment, ça m’aurait sûrement mené à l’hôpital. Si je continue les EOR, ce qui est possible, je suis en bien meilleure posture maintenant, et si j’ai un galon de plus, je pourrai, avec la nourriture bien meilleure des sous officiers résister dans de meilleures conditions.
Tu me dis que je ne te parle plus de Gambs ; Je n’ai jamais su et je ne saurai jamais ce qui s’est passé, mais il est un fait certain c’est que du premier coup, tous les professeurs m’avaient la dent dessus, tandis que Bonneton avait de visibles faveurs, par exemple. Ça se voyait surtout aux classes à pied où je me classais pourtant dans les bons. L’adjudant était absolument injuste à mon égard. En maths, c’était la même chose. Pourquoi ? Dès que j’ai quitté les EOR, tout à changé. Au cours des gradés, j’ai d’abord passé inaperçu dans la foule puis petit à petit j’ai fait mon chemin jusqu’à arriver premier. Aucune animosité des professeurs, mais ce ne sont pas les mêmes qu’aux EOR voilà tout.
Certes les professeurs s’amusent bien à me poser les questions les plus difficiles, puisque je suis « l’as » des cours, mais on sent très bien que c’est dans un esprit amical et ces questions difficiles auxquelles je ne réponds pas toujours m’instruisent davantage.
Ce matin j’ai quitté le deuxième cours, pour entrer au troisième. Ça vient.
Les cours 1 2 et 3 n’ont rien de commun avec les cours 4 et 5, plus calés. Les professeurs ne se fréquentent pas ou peu. Ce n’est pas le même genre. Cette défaveur dont je faisais l’objet ne m’a donc pas suivi lors de mon changement. Et si je retourne aux EOR, me diras-tu ? Et bien je crois que cela aura changé. Si je réussis mes examens, je me serait créé une personnalité propre et me connaissant, mes chefs ne me jugeront plus d’après des rapports venus de Lyon, qui seront oubliés. Il est fort possible que Gambs voulant me garder aie dit au capitaine du groupement de Lyon que je n’étais pas suffisamment instruit et que celui-ci m’aie moins bien noté que Bonneton, bien pistonné et que l’on ne voulait pas contrarier pour ce motif là.
Tu peux juger dans quel état j’étais il y a un mois. Malade, déprimé physiquement, sentant autour de moi une hostilité systématique. Plus d’un à ma place aurait tout envoyé balader et serait rentré à Lyon.
Pourquoi dis-tu que le petit cousin de Corbas est mort à Toulon ou à Marseille ? C’est à Lorient en Bretagne.
Hier après midi, j’ai fait ma petite lessive. Je suis bien heureux que Mme Gay mette sécher mon linge dans son grenier, sans cela je ne pourrais pas laver, faute d’étendage. Je ne peux pas le mettre dans ma chambre, il y a un tapis et puis c’est trop petit.
J’aurai bien tenu à ce que tu envoies un kilo de fromages à cette bonne femme. Ce n’est pas un cadeau, d’ailleurs elle ne l’accepterait pas. Elle m’a bien offert le paiement du port aussi. A Orléans, on ne trouve rien. Paris trop près absorbe tout. Ce serait des rigottes que ça suffirait bien. Si elle ne les aime pas, elle ne m’en reparlera plus, voilà tout.
J’ai reçu une lettre de Tricotelle ce matin. Il est au front dans une section sanitaire (ambulances automobiles) Je t’ai dit, je crois que les jeunes engagés de Lyon (Duchamp) étaient repartis au front.
Comme camarade dans le cours actuel, il y a le fameux aviateur Vidart qui fut second dans la course Paris-Rome. Tu dois t’en souvenir, ce fut le premier avion qui passa à Valencin un dimanche après-midi. J’étais en Sulon, aux ruches. C’est un bon garçon, mais noceur. On l’a versé aux autos à la suite de blessures. Il apprend à conduire lui qui a été pilote d’une voiture de course dans le circuit d’Auvergne ! C’est une ironie. Il veut d’ailleurs retourner à l’aviation. Comme voisin de classe j’ai un jeune homme très doux et très réservé que j’avais vite reconnu très calé aussi. Nous montons en auto toujours ensemble. J’ai su depuis par lui que c’est un séminariste de Versailles. Il loge au séminaire d’Orléans. Il débute dans l’auto, venant de l’Infanterie. Il n’a pas ma vieille expérience de l’auto, sans cela, il me dépasserait bien. Il est bachelier es sciences et se nomme Verrain.
Voilà à peu près tout ce qu’il y a de nouveau ici. Je vais répondre à la lettre de Villeurbanne. J’ai écrit en Portes hier au soir.
La Bulgarie demande la paix. Cela prouve que l’Allemagne est f… Ça va bien, ça va bien !
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Lucien
Note
René Vidart est un aviateur originaire de Divonne-les-bains : http://www.pionnair-ge.com/spip1/spip.php?article194 René Vidart était arrivé 5ème à la coupe aéronautique Gordon Benett en 1911. L'année suivante, Vedrines y battait record de vitesse à 169 km/h sur un monoplan Deperdussin : https://www.hydroretro.net/etudegh/hydrodeperdussin.pdf
INDEFINI, samedi 28 septembre 1918
Orléans

Samedi midi 28 septembre 1918

Bien chère Alice,

Merci de ta lettre n°41 jeudi.
Je vois que la mémé va de mieux en mieux. Mme Teil a paraît-il trouvé le bon remède. Heureusement. Il faudra y retourner au temps dit. Si tu vas à Lyon, fais un saut à la 1140. Tu demanderas M. Boiron (c’est un ouvrier de l’atelier). Tu n’as pas à entrer en principe c’est défendu aux civils. Tu demanderas à M. Boiron si mon vélo est prêt parce que j’en ai besoin, c’est tout. S’il est prêt, règle lui la réparation. Il a déjà reçu 20 frs d’acompte. S’il n’est pas prêt, dis-lui que je le veux pour le 10 octobre chez M. Carra. Tu ne verras pas M. Gambs, il ne vient que vers 4h, le soir et s’en va le matin à 10h au rapport. Tu ne trouveras pas Boiron entre 11h et 1h à la 1140. Mais comme il habite rue de la Buire, le planton de la 1140 peut te donner l’adresse exacte de Boiron et tu peux si ça t’arrange mieux aller chez lui. C’est tout près des cousines. Reçu ce matin une lettre de Villeurbanne.
Ce matin, école de conduite ? Je vais finir par apprendre à mener une auto si ça dure !
On prend le grand air et cela me fait beaucoup de bien.
Et la guerre ! Ça va bien ! La Bulgarie demande la paix ! La front boche attaque en Argonne et à Cambrai. Sambre et Meuse ! C’est un nom fatal aux boches ! La paix sera nos étrennes du jour de l’an ! Gros baisers aux enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, vendredi 27 septembre 1918
Orléans

Vendredi soir 7 heures ½

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir à l’heure de la soupe ta lettre 40 de mercredi et je m’empresse de te répondre. Bonneton est parti ce matin pour Lyon je suis donc bien tranquille dans ma chambre. Le cours qui me précède a eu des examens aujourd’hui. Ceux qui ont réussi ont eu de suite une permission de 48h et sont partis sur le champ. S’il en est de même pour notre cours et si je réussi, je serai donc à Lyon samedi matin 12 octobre à 7h. Je viens d’écrire à Boiron pour mon vélo. Je ne sais si on l’a envoyé ailleurs ou s’il est malade. Je le connais depuis que je suis à Lyon et je le prends pour un homme sérieux. Si tu vas à Lyon chez Mme Teil, fais un saut à Perrache et demande à lui parler, c’est un homme de taille moyenne à l’œil vif. Le vélo n’est pas à Perrache il est chez lui, rue de Buire où il a un atelier. Si tu vas à Lyon, porte ma pompe à vélo chez les C. ou mets-la dans le panier du samedi. Bien entendu que si je m’en vais, j’aurai réussi. Mais je ne serai pas encore nommé. Les galons d’or ne t’éblouiront pas.
En prévision de cette permission, n’envoie pas de paquet. J’aimerais bien mieux m’en aller pour la Toussaint mais je crains que pour les fêtes on ne donne pas de permission par rapport aux trains surchargés. Les samedis, par exemple, on ne donne pas de perm pour Paris. Il faut y aller un autre jour. Or il faut que je passe par Paris à l’aller et au retour. C’est la voie la plus rapide, sinon la plus courte.
Les élèves officiers cours supérieur (n°5) ont subi hier leur dernier examen. Il n’y a eu que 6 recalés sur une cinquantaine d’élèves. C’est la 3ème sélection. Il y aura encore des échecs à Montereau. La moitié seulement va à Montereau. Le reste va aux armées faire un stage de deux mois au minimum. Tout cela est bien long. Monin de ce cours, qui était à Lyon avec nous à la 1140 est parti de Lyon le 25 avril. Il sera officier pour Noël. Ceux qui vont aux armées le seront en mars et après aussi. Quelle tension nerveuse, attendre si longtemps !
Aujourd’hui nous avons eu école toute la journée en automobile. Nous avons vu une biche qui courrait devant l’auto et au moins 25 faisans ensemble se promenant dans un champ en bordure d’un grand bois en Sologne.
Je te remercie de toutes tes lettres qui m’ont fait grand plaisir. Les lettres et le journal voilà bien mes seules distractions. Il est vrai que je n’ai pas beaucoup de loisirs.
Au revoir, bien chère Alice, de gros baisers aux enfants.
Je t’embrasse bien ainsi que tous à la maison.
Lucien
INDEFINI, vendredi 27 septembre 1918
Orléans

Vendredi midi 27 septembre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier soir ta lettre 39 et ce matin le n°38. Ça se suit bien ! Merci de tes bonnes lettres. Je suis seul. Bonneton est parti ce matin en permission de 48h jusqu’à lundi. Il arrivera lundi midi et ils ont leur examen le soir même. C’est une drôle d’idée d’aller s’éreinter la veille d’un examen. C’est son affaire.
Ce matin nous avons eu voiture. Il pleuvait en commençant. Le temps est toujours dérangé. Il pleut à verse pendant cinq minutes, puis le soleil paraît. Les nuages viennent de l’ouest et passent si bas qu’ils cachent le sommet de la cathédrale.
Le cours (le 3ème) qui me précède finit de passer ses examens cet après midi. Nous les remplacerons dans ce cours lundi matin et dans quinze jours ce sera notre tour. Il faudra que tu réfléchisses à ceci, tu m’enverras ton avis et celui du papa et de la mémé. On va me demander si je veux continuer pour être élève officier c’est à dire passer au 4ème cours. Ce serait un nouveau stage de 4 mois à Orléans. Cette demande me sera faite le matin de l’examen avant que je sache si je réussirai ou non. Que faudra-t-il dire. Moi je suis sur la balance. J’hésite. Vos avis influeront sur ma décision. Rien ne presse pour me répondre à ce sujet.
J’ai écrit une petite lettre hier à mon oncle Jean au sujet de leur fils ainé. Ma sœur m’avait donné les détails. J’ai reçu hier aussi une lettre de Duchamp que tu connais. Il est à Versailles pour partir au front. On a relevé tous les engagés volontaires de jeunes classes. Bonneton qui va à Lyon m’apportera de plus amples renseignements. Nicot, Chamavat etc. doivent être partis aussi.
Je vais toujours bien. Je fais comme Titi une cure de raisins mais ils sont si chers (1fr à 1fr 20 la livre) que je prends la cure à petites doses !
Dis bien au papa qu’il ne reste pas ainsi mal en point, ça lui jouera des tours. C’est si vite fait une visite au médecin. Ou bien alors retournez à Lyon puisque ça réussit bien pour la mémé. Je suis bien heureux d’apprendre qu’elle va mieux.
De gros mimis aux enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
Lucien
INDEFINI, mercredi 25 septembre 1918
Orléans

Mercredi midi 25 septembre 1918

Très chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 37 de dimanche et une lettre de ma sœur. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire en voyant que vous avez cru que je serai sous-lieutenant pour la Toussaint. Sapristi, ça marcherait trop bien, vraiment !
Il faut un minimum de 8 ou 9 mois pour arriver sous-lieutenant. Je dis bien un minimum. Beaucoup mettent un an. Je suis toujours sur le chemin pour y arriver mais le but est tellement lointain que tout en travaillant je vise plutôt les grades inférieurs, plus facilement accessible. Tout d’abord un mot d’explication, je pensais toujours aller en permission et vous raconter tout cela, mais je ne veux pas perdre de leçons et je renvoie le voyage après l’examen pour la Toussaint.
Quand je suis arrivé à Orléans, j’ai vu le fonctionnement de l’école. Il y a cinq cours successifs. On peut entrer au début soit au plus élémentaire, au 1er soit au 4ème plus élevé. Entre chaque cours, il y a un examen qui vous rend admissible au suivant. Le 5ème cours est le plus élevé. Son examen de sortie rend admissible au cours de Montereau (ce n’est plus Meaux) d’où l’on sort enfin officier.
En arrivant à Orléans, j’ai subi l’examen d’entrée au 4ème cours et j’ai été admis. Il y eu 44 admis sur 66 candidats. Les deux tiers. Les non admis furent soit renvoyés à leurs corps soit versés au 1er cours (élémentaire)
J’ai suivi 4 semaines le 4ème cours. Puis j’ai été malade ce qui m’a fait perdre du temps. Le cours de plus est très difficile et il faut avoir une instruction très supérieure à la mienne pour le suivre d’emblée. Bonneton qui a fait trois ans d’école primaire supérieure et trois ans d’école professionnelle de tissage à Lyon était obligé de travailler beaucoup. Moi c’est ce qui m‘a rendu malade. Ce que voyant et pour ne pas courir à un échec certain, j’ai demandé et obtenu de passer par la filière successive des cours. J’ai donc fait une semaine au premier cours (il était déjà commencé. Après examen, je suis sorti premier, ce qui m’a remonté moralement, j’en avais besoin. Je suis alors passé au 2ème cours où je suis encore jusqu’à samedi. Là encore si je ne suis pas premier je n’en suis guère loin. Lundi j’entre aussi au 3ème cours qui dure aussi 15 jours. A la fin de ce 3ème cours, il y aura des examens très sérieux portant sur 6 matières différentes. Ils auront lieu les 9-10 et 11 octobre. Si j’en sors avec de bonnes notes, je peux être nommé maréchal des logis dans la quinzaine et être de nouveau admissible au 4ème cours. Si je ne réussis pas à être sous-officier ce sera la preuve que j’étais encore bien moins capable d’être officier. Tout le monde, dans mon cours est certain de mon succès mais néanmoins je me méfie. Il ne faut parfois que peu de choses pour vous faire échouer. Être trop sûr ne vaut rien. Si je réussi et que je suive à nouveau le 4ème cours, j’aurai l’avantage d’avoir déjà étudié une grosse partie du programme et de savoir exactement ce que l’on veut de nous. Si je réussis, je serais Maréchal des logis deux bons mois avant Bonneton puisque lui ne le sera qu’en quittant Orléans.
Or un maréchal des logis gagne 176 frs par mois et jouit d’une autorité et d’un confort très supérieur à un brigadier.
Si je réussis, si je ré… aurez-vous bientôt fini de me demander des explications ? Ma page va bientôt être finie !!!
Si je savais que la guerre dure encore longtemps, je tenterai bien l’épreuve jusqu’au bout. Nous en reparlerons. Quand à retomber sous les ordres de G. en cas d’insuccès, ça ne craint rien. J’ai déjà pris mes dispositions pour cela.
Tu me racontes que des camarades de la 1140 ont dit chez Sublet qu’il fallait beaucoup d’argent pour arriver officier. Il faut surtout beaucoup de science ou alors beaucoup de piston et avec cela une bonne santé. Je sais bien ce qu’il faut. Comme argent, tu as pu juger toi même. Mais on peut en dépenser davantage. Il y a à Orléans de très beaux hôtels où on peut trouver aimable compagnie et bonne chère… Et le casino !
Tu me dis : la maman va mieux. C’est une bonne nouvelle qui me fait plaisir. Que le papa se méfie de ce point de côté, suite de son accident. Ça peut produire une tumeur. Mieux vaut voir le docteur pour faire passer ça. Nous avons aujourd’hui un vrai temps de « che nord ». Un brouillard gris et épais qui pleut. L’eau ruisselle et il ne fait pas chaud. Je vais très bien.
De gros mimis à ma petite Marcelle et à Titi.
Si Marcelle m’écrit une lettre de 10 lignes sans faute, je lui enverrai une jolie carte. Avis.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs.
Lucien
INDEFINI, mardi 24 septembre 1918
Orléans

Mardi soir 8h1/2 24 septembre 1918

Bien chère Alice,
Rien eu de toi aujourd’hui. J’ai travaillé ferme ce soir. J’ai copié pour les étudier à loisir les 73 questions faisant l’ensemble des examens de technique. On tire ces questions au sort et on répond sur celle que l’on a tirée. Temps beau mais gelée blanche, ce matin.
Je vais bien merci encore pour tes fromages, vraiment bons.
J’espère avoir une lettre demain. Comment allez-vous tous ?
Je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs et les petits.

Lucien
INDEFINI, lundi 23 septembre 1918
Orléans

Lundi soir 7h 23 septembre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir tous les colis et la lettre R. Dans le gros, il y avait un caleçon et l’imperméable, ensuite la grammaire et le kilo de fromage. Merci bien de tout cela et merci aussi à ceux qui y ont porté en gare, au papa qui s’est dérangé jusqu’à Heyrieux. N’est-il pas possible d’envoyer ces colis par la gare du tram ? Demande donc.
Les paquets sont arrivés en bon état. Ce n’est pas la peine de coudre si fin l’enveloppe. Il faut surtout bien serrer le paquet avec une ficelle, car c’est tant trimballé en cours de route que tout se disloque. Enfin, les fromages sont en bon état, rien n'est abimé, bien que le paquet fût très lâche. Ils sont excellents. Je n’en avais plus, alors ils sont les bienvenus.
Tu as dû recevoir la lettre de Mme Carra et le petit extrait de ma réponse. Tu as bien compris que le ton de ma lettre était plus aimable que ne le paraissait le passage concernant M.G.
J’ai écrit hier aux cousines et avant-hier à Mme Carra. J’ai envoyé deux cartes aux cousines Allemand mais je n’ai reçu aucune réponse.
Allez-vous bientôt vendanger ? Y-a-t-il des raisins ? Avez-vous arraché les pommes de terre de Chaponnay ? Conte-moi un peu vos travaux. Moi je ne peux pas te raconter les miens, sauf le papa, personne n’y comprendrait rien. Il me tarde de causer avec lui pour voir de son temps comment on traitait les questions de mécanique, de forces, de grandeurs, de ce qu’il a dû forcément apprendre. Et le dessin industriel, aussi !
Rien de nouveau. Je vais bien. Tous mes vœux pour qu’il en soit de même pour tous à la maison.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs

Tu me dis que le paquet de tabac est arrivé. Je l’avais recommandé. C’est le seul que j’ai touché, malheureusement.
Lucien
INDEFINI, samedi 21 septembre 1918
Orléans

Samedi midi 21 septembre 1918

Chère Alice,
J’ai reçu tout à l’heure ta lettre n°34 par laquelle tu m’annonces la mort de notre cousin germain de Corbas. Ce sera un bien grand chagrin pour ses parents. Mon oncle Jean est un brave homme très affectueux par tempérament et il souffrira beaucoup de cette perte.
Je leur écrirai dès que Portes m’auront donné des détails à ce sujet.
Rien de nouveau à te raconter. J’inaugure mon chandail ce tantôt. Il fait un temps couvert avec un vent d’ouest froid, ce que nous appelons une « bise bourrette ».
Cet après midi lavage des voitures jusqu’à deux heures. Ensuite repos jusqu’à lundi matin. J’écrirai aux cousines et à Mme Carra. Villeurbanne avaient-ils reçu ma dernière carte ? Tu m’as donné bien peu de détails sur tes voyages à Lyon. Allons madame, soyez un peu plus confidentielle !
Je ne reçois pas souvent de réponse, hors toi et Mme Carra. Rien reçu de Villeurbanne, ni de M. Bou, ni de Marie Berthier, ni des cousines Allemand. A M. B. il est vrai que je n’ai écrit que dimanche dernier. A propos, et mon vélo, à Lyon ? Y as-tu pensé ?
N’oublie pas de me répondre à ce sujet. Depuis le temps, il doit être réparé. Je veux le faire rentrer. Je ne veux pas que l’autre s’en serve.
Affections bien sincères à tous. Bons baisers pour les enfants et toi
Lucien
INDEFINI, vendredi 20 septembre 1918
Orléans

Vendredi soir 6h 20 septembre 1918

Bien chère Alice,

Après une journée de labeur, c’est un délassement de venir causer un peu sur le papier. C’est ma seule distraction ici et je n’y manque pas trop, comme tu vois. J’ai reçu ta lettre écrite de Lyon et je te remercie bien de m’avoir vite donné le résultat de ton voyage. Je savais bien que les cousines te recevraient bien. Je leur écrirai demain tantôt, on ne travaille que jusqu’à 2h1/2 le samedi. Je n’ai guère le temps la semaine. Je bûche tant que je peux pour arriver si possible à un petit résultat. Nous avons tous passé à l’interrogatoire et ça recommençait aujourd’hui. Nous en étions à la magnéto que nous avons étudiée ces deux jours. Je t’ai déjà dit que j’assimile très bien ces questions d’auto.. Je me classais dans un bon rang. Mais aujourd’hui, de l’avis général, je suis le premier en technique. Le professeur, cet après-midi, pour m’embarrasser un peu m’a interrogé à brûle-pourpoint sur le refroidissement, une question étudiée il y a huit jours. Il ne m’a pas laissé finir, ça allait !
On verra bien comme ça ira pour le reste. Dans trois semaines aujourd’hui, je serai fixé sur mon sort.
Je vais te donner une recette, fruit de mes « hautes » études ! Le savon et la gomme arabique sont insolubles dans l’essence. Te voilà bien avancée, n’est-ce pas ? Et bien ma petite lampe à essence a été crevée en chemin de fer par l’angle du réchaud, malgré l’emballage. Une fente de un centimètre de long ! J’ai mis dessus un emplâtre de savon puis j’ai collé un timbre poste dessus. Et ça tient bien. Le timbre ne se détrempe pas et maintient le savon.
Il faut que je te dise un détail. Tu ne te doutes pas que je t’écris avec une plume en or, en or véritable ! Mon stylographe, comme tous les stylos a une plume en or inusable parce qu’elle ne s’oxyde pas dans l’encre. Naturellement, cette plume est très légère. J’écris toute une semaine sans remettre de l’encre, comme avec un crayon. Le manche qui est creux sert de réservoir. On le remplit avec une compte-goutte spécial. Coût : 17fr50 mais il est en or ! C’est très commode, surtout ici où il faut écrire si vite pour prendre des notes. J’ai changé mon encre bleue, trop pâle. Elle me fatiguait les yeux. Je l’ai depuis 6 semaines, ça dure des années.
J’ai écrit à Tricotelle aujourd’hui, Mme Carra m’avait donné son adresse.
Nous avons eu beau temps, aujourd’hui. Bonneton tient un rhume magistral et des coliques. Moi ça va.
Mille amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants.

Lucien
INDEFINI, jeudi 19 septembre 1918
Orléans

Jeudi soir 19 septembre 1918

Bien chère Alice

Reçu aujourd’hui tes lettres 31 et 32 (ais-je reçu la 30 ?). Tu me racontes ton voyage à Lyon et le nouveau régime conseillé à la mémé par Mme T. Je comprends que des fortifiants et des aliments nourrissants lui feront bien plus de bien que ce lait qui lui répugne. D’ailleurs les deux mois de régime de Saint Jean ne lui ont guère été favorables jusqu’à présent.
Aujourd’hui, toute la journée école d’auto en Sologne. On fait des circuits, des demi-tours sur route, des virages savants en marche arrière, etc. Bref, nous devenons des virtuoses !! On fait ce travail deux fois par semaine car nous avons un examen pour cela. Demain les cours théoriques continueront par l’étude de la carburation. Nous aurons nos examens dans trois semaines demain. Je dis « nos examens » car il y en aura six :
1-Conduite auto
2-Manœuvre et commandement militaire
3-Technique automobile
4-Comptabilité
5-Etablissement d’un rapport
6-Dépannage et atelier
Les examens durent trois jours. Aux cours, on nous interroge et je vois avec plaisir, quand c’est mon tour, que ma mémoire ne me fait pas défaut. Je retiens bien mieux que je ne l’aurais cru toute cette nomenclature et les formules diverses. Ça ira peut-être. On sera d’ailleurs bientôt fixé à ce sujet.
Ce matin, temps pluvieux, cet après midi, il fait meilleur. On voit en Sologne les faisans se promenant dans les champs comme des poules. Ce sont d’immenses plaines sans un seul coteau à l’horizon. De grands bois, taillis de chênes ou hautes-futaies de sapins ou pins alternent avec des étendues cultivées. De grosses fermes sont disséminées ça et là.
Les villages sont rares. Terrain très médiocre, gravier noirâtre. Les récoltes sont plus mauvaises que dans la plaine de Diemoz. Pourtant les puits n’ont qu’un mètre de profondeur. Quelques vignes donnant un mauvais petit vin plat et acide. D’ailleurs à Orléans, on ne trouve pas de bon vin, du noah et du Midi, coupés avec leurs piquettes. Et ça coûte 32 sous le litre !
Comme je te l’ai dit, je ne demanderai pas de permission avant la fin des examens. Je ne voudrais pas perdre de leçon maintenant.
Merci, chère Alice, de tes bonnes lettres. Comment va le papa depuis son accident ?
Embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
INDEFINI, mercredi 18 septembre 1918
Orléans

Mercredi midi 18 septembre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre de dimanche ,30 et j’ai appris avec beaucoup de peine l’accident arrivé au papa. C’est vraiment une déveine. Lui qui est déjà si fatigué et qui a déjà eu tant d’assauts divers ! Cette fois on ne peut pas dire que ce soit de sa faute. Qui aurait cru cela ? Il arrive tous les jours de rencontrer des vaches et de n’y pas prendre garde. Ce n’est pas comme les chevaux. Je crois que dans votre émotion du moment vous n’avez pas pris, vis à vis de Terrier, le meilleur chemin. Il fallait d’abord faire venir le médecin, puis prévenir votre assurance. C’est votre assurance qui aurait fait marcher Terrier. Même sans assurance, Terrier aurait dû prendre tous les frais à sa charge et cela lui aurait été plus sensible que toute autre chose. C’est gens n’ont qu’un seul endroit par où pénètrent les bons sentiments : la poche ! J’espère que cela ne sera rien pour le papa, encore que ce genre d’émotion, bien compréhensible ne puisse guère lui faire de bien. Le papa est toujours à temps de le mener à Heyrieux s’il ne veut pas se défaire de sa bête dangereuse.
Le fait est que tout est cher, à Orléans. Paris, trop près, accapare tout. Une boite de cirage coûte 16 sous, une pêche de 20 à 25 sous pièce. Le raisin de table 30 à 40 sous la livre.
M. Gay est allé faire un voyage à Bordeaux, il en a rapporté de beaux raisins blancs. Mme Gay nous en a donné deux fois. Quand j’ai été malade il y a quinze jours, elle m’a fait toutes les offres possibles pour des infusions ou ce dont j’aurais besoin. Ce sont en somme d’honnêtes gens. Je crois qu’ils n’ont pas d’enfants.
Cette nuit vers 3h1/2, j’ai été réveillé par un tintamarre de cloches. C’était l’alerte pour les avions boches. C’est la deuxième fois que ça se produit depuis que je suis ici. Les journaux ont en effet annoncé la venue des gothas sur Paris cette nuit et l’autre fois aussi.
Hier avec Bonneton et Brun nous avons soupé au restaurant pour changer un peu de l’ordinaire. On ne fait qu’un tout petit repas pour 3frs50 et encore nous avions apporté notre pain du réfectoire.
Demain sans faute j’enverrai une carte à mon Titi et à Marcelle. Je fais comme ma fillette : Je fais attendre mes réponses !
J’espère avoir de bonnes nouvelles sur la lettre (…) Je te remercie d’avance du contenu.
Toutes mes affections bien sincères à tous à la maison.
Bons baisers pour les enfants et pour toi.

Lucien
INDEFINI, lundi 16 septembre 1918
Orléans

Lundi soir 7 h1/2 16 septembre 1918

Bien chère Alice,

Aujourd’hui j’ai été toute la journée en Sologne pour l’école d’auto. Il faisait un temps chaud et lourd et les bois même étaient dépourvus de fraîcheur. La briqueterie où nous mangeons en revenant de l’école auto étant de l’autre côté de la Loire, nous ne revenons pas à Saint Jean. Les autos nous déposent à la porte du réfectoire où on nous apporte également les lettres. J’ai reçu un petit avis m’informant que ta lettre recommandée était arrivée. J’irai la prendre demain à Saint Jean. Demain nous avons cours divers toute la journée.
Je viens de faire une grosse lessive : chemises, flanelle, 2 linges, mouchoirs, bonnette !! Ma propriétaire, qui est une brave femme, y met sécher dans son grenier et me l’apporte ensuite dans ma chambre quand c’est sec.
Il faut que je te décrive un peu mes proprios. Ce sont des petits rentiers. M. Gay a environ 65 ans. Elle en paraît 60. C’est une femme active comme cousine Desrayaud aimant beaucoup à bavarder, dans le genre de Mme Piot-Froydure. Mes fromages lui font bien envie. Elle m’a dit de lui en commander un kilo, qu’elle me les paierait bien, ainsi que le port. L’autre jour, je lui en ai donné un, elle m’a vite apporté en échange un flacon de confiture.
J’ai reçu ce matin aussi une lettre de Mme Carra, toujours aimable comme d’habitude. Je te l’enverrai après réponse faite.
Je ne sais si la fin de la guerre, proche cette fois, aura une influence sur mes cours, mais il semble qu’on tend à les faire traîner en longueur. En effet, le cours supérieur des EOR devrait être à peu près fini en période normale. Or la date des examens n’est pas même fixée. Le cours préparatoire qui devait, tu t’en souviens, se terminer en un mois et qui avait eu son programme écourté pour cela est loin d’être fini. On y aborde de nouveaux sujets.
Faut-il en conclure qu’on envisage en haut lieu un besoin moins pressant d’officiers et qu’on garde les élèves plus longtemps en pépinière ? L’avenir le dira. Il n’y a qu’une école ici où ça marche vite : les tanks. On y fait de tout dans cette école d’Orléans : des chauffeurs d’autos, des ouvriers mécaniciens, des brigadiers et des logis, des officiers d’auto, des mécaniciens, des constructeurs et des officiers des tanks, des conducteurs et des gradés pour des auto-mitrailleuses et auto-canons pour la DCA (défense contre avions) les auto-projecteurs etc.
Le mot d’EOR s’applique en somme à plusieurs catégories d’élèves-officiers et ne précise guère une adresse.
Je vois par le timbre de ta lettre que tu as pu aller à Lyon. J’espère avoir demain une lettre intéressante.
Je fais les meilleurs vœux pour que le papa soit vite rétabli, j’espère que la mémé, qui a rompu avec Saint Jean éprouvera un mieux réel, en mangeant à sa faim. Je trouve un peu étrange qu’il faille s’abstenir de manger pour être plus fort ! Voyez un autre médecin. Bien des affections à tous à la maison. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants. J’ai envoyé un cheval à Titi… sur une carte ; hélas ! Laisse-le bien s’en amuser.
Lucien
INDEFINI, dimanche 15 septembre 1918
Orléans

Dimanche 2h 15 septembre 1918

Bien chère Alice,

Rien eu de toi aujourd’hui, ce sera sans doute pour demain. Je viens d’écrire 4 pages à M. Bouveyron et je lui ai donné des nouvelles de tous, telles que tu me les donnes.
Il fait très beau et ça durera peut-être. Ce serait à souhaiter pour favoriser notre offensive dans l’est. Hier soir avec Bonneton, nous avons attendu jusqu’à 9 heures l’arrivée du train de Paris qui apporte les journaux du soir. Il y avait une foule énorme et les journaux s’arrachaient. Pourtant tous les articles y étaient presque censurés, car on ne veut pas que Paris annonce les nouvelles avant Washington.
Ça marche très très bien et cela autorise les plus grands espoirs. Le vautour boche va laisser des plumes !
Il y avait ici à Orléans une division américaine. Elle est partie pour le front deux jours avant l’offensive.
Je ne vais pas mal pour le moment. Dès que je prends de ce vin, je me sens plus fort. A propos des 10 frs d’Emile, j’ai bien réfléchi. Tu les feras passer en Portes par exemple le vendredi à Marius. A moi ça m’évitera de courir à la poste, en outre, si ce mandat se perdait, comme celui de Tricotelle, comment ferais-je pour le réclamer quand j’aurais quitté Orléans ? Enfin suprême raison, ça me permettra de te « refaire » dix francs de plus !!!
As-tu revu Choub ? Quand tu recevras cette lettre, tu auras déjà fait ton voyage à Lyon. As-tu pensé à mon vélo chez Boiron ?
Mes amitiés bien sincères à tous à la maison. Bons baisers pour toi et les enfants.

Lucien
INDEFINI, samedi 14 septembre 1918
Orléans

Samedi soir 3 h 14 septembre 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n°27, celle des cousines et celle de M. Titi et de Marcelle. Merci bien à tous, cela m’a fait bien plaisir. C’est enfantin, mais enfin on est toujours attristé quand à l’heure des lettres on ne reçoit rien et c’est tout le contraire quand on en a.
La lettre des cousines m’a fait bien plaisir comme tu me le disais. Elle est bien affectueuse, le coup de m’envoyer au double qu’à mon frère prouve que mon départ ne les a pas trop fâchés. Leur vie est bien monotone et quand j’y étais, je leur apportais un peu de gaité et de mouvement et puis je ne les contrariais jamais, ce que fait quelquefois M. Carra. A ce sujet, tu aurais mieux fait de faire passer les 10 frs d’Emile à Marie avec un mot d’explication. Pour moi c’est tout un travail et de plus, il faudra que j’écrive en Portes pour avoir son adresse, il a changé tout dernièrement.
Si mon paquet n’est pas encore parti joins-y donc une grammaire quelconque. Je veux revoir quelques règles de participes et de terminaisons des verbes en vue de l’examen écrit qui aura lieu dans 4 semaines.
Le beau temps est revenu. Cela doit favoriser les opérations sur le front. Nous attendons avec impatience la soupe de 10 heures pour avoir les journaux de Paris qui arrivent en même temps. Le matin nous avons appris la victoire de Saint Michel : 13 500 prisonniers. Ce fameux saillant de Saint-Michel qui avait résisté à tous nos efforts depuis 1914 (les Eparges, le Bois, le Prêtre) a été enlevé en deux jours par les Américains. Bravo ! Un camarade de cours qui a son frère dans cette région m’avait dit que les Américains avaient accumulé une quantité prodigieuse de matériel d’attaque dans ce secteur, comme jamais il n’en avait vu ailleurs. Il faut croire que c’était vrai. Maintenant, c’est Metz menacé, c’est le bassin de Briey, le fameux bassin minier (fer) qui va leur échapper. C’est la porte d’invasion ouverte sur la Bochie par cette fameuse plaine de Voïvre dont Velle m’avait tant parlé. C’est dans tous les cas la porte ouverte à bien des espoirs.
J’enverrai une carte à mon Titi et une à Marcelle. Dis leur que leurs « lettres » m’ont fait un petit moment de joie émue. Titi a dû faire un gros effort !
Bien des choses affectueuses à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Tu chercheras et tu m’enverras la citation à l’ordre du jour du groupe de Sailler dont je faisais partie. Ça peut me servir. A propos de la lettre des cousines, ne confond pas Mme Gambs avec son mari. Elle a été toujours très gentille et m’a envoyé des colis au front. Ne laisse rien connaître aux cousines au sujet de Gambs.
Lucien
INDEFINI, vendredi 13 septembre 1918
Orléans

Vendredi soir 7h 13 septembre 1918

Bien chère Alice,

Vendredi 13 ! Mauvais jours, dit-on. Pour moi cela n’a pas été vrai. Je n’ai rien eu de fâcheux aujourd’hui. J’ai appris ce matin l’avance américaine (je vous l’avais bien dit !), enfin j’ai reçu ta lettre 26 par laquelle tu m’annonces que la mémé semble avoir un petit mieux et que C. Desrayaud t’a écrit une bonne lettre. Ceci m’a fait bien plaisir car je me demandais toujours comment elles avaient pris mon départ pour Orléans. Allons, tout va bien ! Le vent commence à souffler du bon côté.
Il y a a eu aujourd’hui des examens pour un cours me précédant. Je n’ai rien trouvé dans les questions qui leur ont été posées qui fût au dessus de mes forces. Mon tour sera dans quatre semaines juste. Allons, au revoir, bien chère Alice, bon courage à tous. Toutes mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.

J’avais bien reçu ta lettre 25.

Lucien
INDEFINI, jeudi 12 septembre 1918
Orléans

12 septembre 1918

Jeudi 7h du soir

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 25 de lundi et une lettre de ma sœur. Je n’avais rien eu de toi hier. Le temps me durait. Ce matin au cours, j’ai passé un petit examen. Je m’en suis bien tiré et ça m’a encouragé. Cet après-midi en Sologne, école de perfectionnement en voiture. C’est du grand air surtout qu’on prend car je sais bien faire tout ce dont je suis capable en auto. Ça reprend du tableau noir !
Il faut que je te donne une idée du milieu dans lequel je vis. D’abord notre école est une vieille masure dans la banlieue. Dans une cour intérieure couverte se fait l’appel. Tout autour de cette cour, les divers appartements de l’école avec des fenêtres branlantes, des planchers vermoulus d’où tombent les punaises.

(illustration) Le personnel des EOR est recruté malgré tout dans la haute société. Nous avons deux architectes, 7 ou 8 avocats, un chimiste, un compositeur de musique, un auteur dramatique, 4 ou 5 nobles dont un de Dion, neveu du fameux constructeur. Tous ces messieurs parlent bains de mer, villégiature, actrices à la mode, auteurs en renom, connaissent les endroits célèbres du globe, ont vu le Kaiser, et tous les gens célèbres de notre temps. Bref ce sont des gens très bien. Je me fais petit, tout petit à côté et je ne fréquente guère que 5 ou 6 camarades comme moi vivant à l’ordinaire. Très polis, d’ailleurs et très aimables à l’occasion. Ainsi la semaine dernière, j’ai été malade et je suis resté absent, presque tous à ma rentrée se sont enquis de ma santé. Les amis qui « bouffent » à l’ordinaire sont
-un nommé Augris (45 ans), lyonnais d’origine, sérieux et aimable.
-Garofalo, jeune homme un peu fou ou affectant de l’être, bon garçon, se dit très calé et cherche à le faire croire, il n’y réussi pas toujours.
-Brun, jeune homme posé et sérieux, travaille beaucoup, réussira probablement.
-Monsarrat, jeune homme insignifiant
-Enfin Bonneton (un des plus forts du cours des EOR) que tu connais.
Je connais aussi un nommé Baroullier de Lyon23 ans qui allait souvent chez M. Vacher à Heyrieux, il était trop jeune pour suivre les EOR (il faut avoir 25 ans). Il est au cours des gradés.
Quelques relations sans importance avec quelques autres et c’est tout. Aucune véritable amitié avec personne. C’est curieux, c’est la première fois que je ne trouve pas une âme sincère ayant des goûts pareils aux miens. En somme, il y a beaucoup de fruits secs ici, mais issus du grand monde, ils ont apporté le genre grande mode et je n’ai guère envie de les suivre sur ce terrain. C’est là que j’ai l’air d’être de Valencin !
Un jour j’étais au cours pratique à l’atelier. L’un de ces beaux messieurs faisait le malin en expliquant un mécanisme démonté devant lui, un différentiel. A un moment donné, il se perdit dans ses explications et je vins à son secours. Je fis la démonstration. Le lendemain on vint me chercher pour expliquer autre chose. Je voulus me dérober, n’aimant pas être en vedette. Mais ça ne fut pas sans peine. J’entendais l’un d’eux qui disait « Monsieur ne cause jamais mais j’ai vu hier que c’était vraiment dommage ! » Alors depuis, je cause encore un peu moins !! Je n’ai trouvé à mon goût que ce poète Jean Renouard, mais il est parti, malheureusement.
Enfin, tout cela importe peu. Je travaille tant que je peux pour essayer d’abord d’arriver sous-officier. C’est la pierre de touche qui me permettra de voir le mal qu’a pu me faire G.
L’examen aura lieu dans un mois. Je dois réussir. Si je n’ai pas les galons de Logis, ce ne sera pas que je ne suis pas assez instruit, car je possède déjà tout le programme. Attendons.
Merci de ta lettre, chère Alice, fais part de toutes mes amitiés bien profondes à tous. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants

Lucien
INDEFINI, mardi 10 septembre 1918
Orléans

Mardi soir 10 septembre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 24. Je vois que la mémé a un nouveau régime et que ce sera peut-être moins grave si le mal est à la vessie au lieu du rein. J’espère qu’il y aura bientôt un mieux pour elle. Ce mal a sans doute été dû à l’état de crise ces temps et il va probablement, sous l’influence du traitement, diminuer et disparaitre ensuite. Je le souhaite vivement.
Il pleut, mais il pleut ! N’oublie pas au prochain paquet de joindre mon imperméable (tu le raccommoderas). L’étoffe est mauvaise, double-le sous les boutons et sous les reprises que tu feras. Je t’ai envoyé hier un petit paquet : 3 chemises, un caleçon, 2 ou 3 chaussettes. Poids total 2kg. On peut l’apporter en vélo. Il est dans ma musette que tu raccommodera solidement avant de me la renvoyer.
Je viens de porter ma bouteille de fortifiant à la pharmacie pour la faire remplir. Je ne vais pas mal mais la nuit je suis toujours très agitée ou je ne dors pas. Je pense m’en aller en permission pour la Toussaint et j’aimerais bien d’ici lors avoir un résultat. Aussi je bûche un peu pour cela. Mais pas de châteaux en Espagne ! Cette nuit je rêvais à mon Titi. J’en étais tout triste, ce matin.
Allons, au revoir bien chère Alice, ne t’ennuie pas, il y a plus malheureux que nous. Bien des amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.
Lucien
Lyon, lundi 9 septembre 1918
Orléans
Lundi soir 6h 9 septembre 1918

Bien chère Alice,
Je viens de recevoir ta lettre 23 (tu as numéroté deux lettres 22). Merci bien. Je t’écris peu ce soir, je veux aller à la gare te porter un paquet de linge sale. Ce sera le dernier car j’ai envie de faire mes lavages moi même. J’ai lavé samedi mes pantalons de coton et tout mon petit linge, ça peut aller. Cette semaine ça a l’air d’aller mieux. Je n’ai plus mal à la tête et j’ai repris goût au travail, mais la semaine dernière je n’étais pas fameux. Coliques, maux de tête, j’étais déprimé en plein. Malgré cela j’ai fait une grande composition de mathématiques pour laquelle j’ai eu 8 points sur 10.
Quand tu auras l’occasion sans gêner personne, envoie-moi un paquet, tu y mettras des caleçons (1 ou 2) et des fromages. Tu sais que ça met 11 ou 12 jours pour arriver ! Merci d’avance.
Je serais bien envieux d’aller faire un tour à Valencin mais la longueur du trajet pour si peu de temps me fait reculer.
C’est tellement loin et si pénible. J’espère avoir un petit résultat d’ici à la Toussaint ? J’ai envie d’attendre ce moment (encore six semaines) qu’en dis-tu ?
Rien de nouveau ici. Il a plu un peu hier et aujourd’hui un petit arrosage. J’ai écrit hier en Portes aux cousines D. et à toi. Je pense bien souvent à mon Titi mais patience, la fin de la guerre est proche. Certains indices venus jusqu’ici semblent indiquer beaucoup de choses (officiers rappelés au front d’urgence)
Et notre mémé ? Continue-t-elle les remèdes de Saint Jean ? Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
INDEFINI, dimanche 8 septembre 1918
Orléans

Dimanche soir 2h 8 septembre 1918

Bien reçu ce matin ta lettre 22( ?) de vendredi. Je vois que la mémé n’est toujours pas mieux. Je crois qu’il serait nécessaire de voir un spécialiste à Lyon. Ce régime imposé par ce docteur de Saint Jean peut réussir chez des personnes plus fortes que la mémé. Dans tous les cas, chez elle il ne donne pas grand résultat. Il faudrait voir autre chose sans trop attendre.
Aujourd’hui nous avons la pluie, mais par intermittence, comme dans le nord. Le vent d’ouest est assez fort par instants et se calme de même. Les campagnes environnantes ont grand besoin de cette pluie. En ville, ça abattra un peu la poussière, une poussière blanche qui s’attache et part difficilement, même sur les chaussures. La Loire est à sec, il n’y a de l’eau que dans le canal latéral qui est creusé d’ailleurs dans le lit même de la Loire sur le bord, côté ville. Ce canal est séparé du fleuve par une digue basse. La navigation est absolument nulle, pas une seule péniche.
Je viens d’écrire rue Clos-Suiphon. N’avais-tu pas intention d’y aller ? Ecris-leur de temps en temps, ça leur fera plaisir.
J’ai envie d’écrire tout à l’heure à M. B. de Chavanoz. Il te faudra retourner à Saint Jean, selon les indications de ce médecin. Peut-être sera-ce plus efficace pour toi que pour notre chère mémé.
Avez-vous fini de rendre vos journées de machines ?
Et la guerre ? Les journaux semblent avoir reçu l’ordre de ne pas faire de prévisions sur l’avenir mais il me semble que d’ici à quelques jours, nous allons assister à de gros événements. Je ne crois pas que Foch veuille laisser aux boches le temps de s’organiser pour l’hiver sur leur ligne Hindenburg. Il faut remarquer qu’en ce moment, les armées françaises et anglaises ne font guère que suivre les boches et que l’armée américaine est au repos. Je crois donc à une violente attaque de près avec toutes les forces alliées pour déborder le fameux massif de Saint-Gobain et Laon, pilier de la résistance boche. Ce serait donc sur Reims par les Américains et sur Lille par les Anglais. Les Français aidant aux deux. Tous s’accordent à dire que ce sera pour la quinzaine en cours. Si ça réussit ce sera pour les boches la retraite définitive et peut-être la déroute finale. Espérons.
Je vais te dire au revoir, bien chère Alice, fais part de toutes mes affections au papa, à la mémé que je voudrais revoir rétablie, à Marcelle et à Jeanne. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants dont le temps me dure beaucoup.


Lucien
INDEFINI, vendredi 6 septembre 1918
Orléans
Vendredi midi 6 septembre 1918

Bien chère Alice,

Reçu tes lettres 21 et 22 avec un grand plaisir. Rien de nouveau. J’ai pris hier au soir des comprimés de quinine que m’avait fait donner le major. J’ai failli en cre.. cette nuit. Ce matin je ne suis pas allé aux classes à pied mais je ne me suis pas fait porter malade. Il finirait par m’empoisonner en plein. J’ai pu relever pendant la manœuvre mes cours manquants d’hier et aujourd’hui j’étais à jour. Très curieux les cours, parfois c’est une difficulté inouïe puis comme ce matin c’était enfantin : la mesure des surfaces carrées etc. Il arrive toujours des nouveaux aux EOR. Il fait un temps très chaud aujourd’hui vendredi. Pas de vent. Ça doit être la cause du grand vent dont tu me parles et qui soufflait mercredi à Valencin. Je suis très ennuyé que la mémé n’aille pas mieux. Il faudrait voir un spécialiste à Lyon. Tu as bien fait d’écrire pour cela à Villeurbanne. Si la cousine connaît un bon médecin, il faut y aller sans tarder. Et toi, retourne à Saint Jean quand ce sera le moment.
Meilleures amitiés à tous
Bons baisers pour les enfants et toi
Lucien
INDEFINI, jeudi 5 septembre 1918
Jeudi soir 7h 5 septembre 1918

Bien chère Alice,

Voici ma 2ème lettre d’aujourd’hui : je t’ai envoyé l’autre à 6h de la gare en allant chercher mon paquet. Je l’ai reçu bien intact. Tout était bien plié, bien rangé. Ça m’a fait bien plaisir. Merci de tout cela et de l’embrassas pour le porter à Heyrieux. Est-ce que le train ne les prendrait pas à Heyrieux ? Je crois que oui, il faudrait demander.
Je vais mettre cette lettre n°2 à la grande poste ce soir. L’autre est à la gare. Tu me diras quand elles te parviennent. La gare et la poste étant assez rapprochées pour moi, je les mettrai dorénavant là où elles iront le plus vite.
Je vais mieux, ce soir. Je me sens la tête moins lourde. Ça durera-t-il ? Le major m’a beaucoup ausculté l’estomac.
Je n’y vois plus. Mes amitiés sincères à tous à la maison. La mémé va-t-elle un peu mieux ? Un gros mimi pour les enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
INDEFINI, jeudi 5 septembre 1918
Orléans

Jeudi soir 4 h 5 septembre 1918

Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin ta lettre 20. Merci. J’ai aussi reçu la lettre d’avis pour aller chercher le paquet à la gare. J’irai ce soir. Reçu encore une lettre de ma mère et une lettre de ma sœur. Mon frère est en Portes du 2 au 11. Aujourd’hui je me suis donné repos. C’est à dire que je suis allé voir le major ce matin qui m’a exempté de services pour la journée. Il m’a trouvé de l’embarras gastrique et il m’a fait prendre une purgation d’abord puis des pilules de quinine pour ce soir. Si avec ça je ne guéris pas, qu’est ce qu’il me faudra, alors ! Cet après midi, j’ai fait une petite sieste puis je me suis mis jusqu’à maintenant à un dessin en retard. Une poulie a exécuter au ½ avec toutes les cotes. Du joli travail ! Ils me feront devenir fous, bien sûr ! Tu as l’air de dire que c’est déjà fait.
La pluie a cessé hier et ce matin. Il est tombé vingt gouttes et c’est toujours la sécheresse persistante, comme à Valencin.
La guerre continue à très bien marcher. Les grands journaux de Paris, seuls lus ici, sont très optimistes. La paix pourrait nous surprendre.
Je vais aller à la soupe (1500 mètres) en attendant de vous tous revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants. Je te dirai le contenu du paquet. Tout bien reçu dans celui de Bonneton. Merci !
Lucien
INDEFINI, mercredi 4 septembre 1918
Orléans

Mercredi soir 7h 4 septembre 1918

Bien chère Alice

Rein eu de toi aujourd’hui. Ce sera sans doute pour demain. Ça a bardé aujourd’hui pire que d’habitude. L’officier fait paraît-il des reproches à notre adjudant instructeur sur la manœuvre à pied. J’étais tout mouillé de chaud ce matin en rentrant. On commande chacun à son tour. Les mouvements se succèdent sans interruption et tous s’accordent à dire que c’est vraiment très pénible. J’en ai gardé mal à la tête toute la journée. J’aimerais à causer avec le papa sur nos exercices en cours. Je suis sûr qu’il a connu une grande partie de ce qu’on nous apprend. Il a dû faire de la mécanique pour connaître le dessin industriel. C’est celui que nous faisons et je vois que ça entraîne beaucoup de choses en mécanique et en mathématiques. Les coupes, les profils, les lignes cachées, les traits d’éléments, etc. En voilà une salade !
Je te remercie beaucoup de la boite de beurre, ça me fait un bon petit déjeuner le matin avant de partir. Et puis ça a un goût de la maison. Vu de Valencin, ça ne dit rien mais d’Orléans ça change et ça prend une grande valeur. Ce sont des choses qu’on ne ressent qu’en étant très loin des siens et tu ne te doutes pas de tous les souvenirs que j’ai trouvés dans cette simple boite de beurre.
J’espère que cette lettre vous trouvera tous de mieux en mieux et en attendant de vous revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tous à la maison.

Lucien
INDEFINI, mardi 3 septembre 1918
Orléans

Mardi midi 3 septembre 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 19 adressée chez Gay. Ne te sers de ce mode que pour m’écrire quelque chose de confidentiel. Les timbres sont trop chers pour cela.
Ce matin aux classes à pied, ça bardait. Le lieutenant est venu. Il a fait prendre le commandement à deux camarades qui se signalent par leur grand train de vie. Ils ont d’ailleurs été piteux. La noce ne leur profite guère, ici il n’en faut pas.
Rien de nouveau. Les journaux annoncent l’enfoncement de la ligne Hindenburg. Ça marche très bien et si ça continue, ces boches vont en voir de cruelles : 128 000 prisonniers. C’est un chiffre respectable !
Tu me dis que tu trouves le petit intelligent. Il faudra le faire instruire. Si j’avais l’instruction qui me manque ici, je pourrais me classer dans les premiers. Ça ne s’improvise pas. On n’apprend pas en 6 semaines ce qu’on apprend en 6 ans au collège. Ceci me fait bien comprendre la nécessité de faire instruire les enfants suivant leurs aptitudes. Ce qu’il y a de curieux ici, c’est que j’en sais assez pour faire un officier, mais pas assez pour être un bon élève-officier. Ce qui prouve qu’on nous fait apprendre un tas de choses inutiles.
Allons, bien des amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort ainsi que les petits.
Lucien
INDEFINI, lundi 2 septembre 1918
Orléans le 2 septembre 1918 lundi soir 7h

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre adressée chez M. Gay. Je n’ai rien à ajouter à ce que je t’ai déjà dit. Je m’aperçois très bien que G. m’a fait suivre par une note. Quant à savoir ce qu’elle contenait, c’est difficile.
Bonneton est rentré à midi de son voyage, brisé de fatigue. Ça ne m’a pas étonné. Il est allé à la 1140, il n’a pas vu Gambs mais il est revenu furieux contre lui pour plusieurs petits détails qu’il a appris sur son compte.
Je me suis bien ennuyé hier. D’abord j’avais des coliques, passées aujourd’hui. Je suis allé revoir la cathédrale, cela m’a fait l’occasion de faire une petite prière en passant. Je suis allé voir aussi deux restes de tours flanquant le fameux fort des Tourelles pris par Jeanne d’Arc et qui se trouvait à l’entrée du pont de l’époque. J’ai fait ensuite un paquet pour t’envoyer mais je ne l’ai pas mis encore en gare.
Merci beaucoup de celui que Bonneton m’a rapporté. Ça m’a fait grand plaisir. Nos cours deviennent très durs. C’est du galop. Il faut passer au tableau chacun à son tour. Sauf pour les maths, je m’en tire. Mais les maths ça ne s’improvise pas surtout au tableau noir. Et puis ils mélangent tout, la géométrie, la trigonométrie, les cotangentes, les sinus, les cosinus, et allez donc. C’est une sarabande de chiffres et de formules. Il n’y a que ceux qui ont fait de bonnes études qui s’en sortent.
Il fait toujours très sec par ici. Le matin, il a gelé blanc aux environs d’Orléans mais dans la journée il fait beau. Pas de vent. Les gens se plaignent de manque d’œufs, de pommes de terre. On ne voit guère aux étalages que des raisins à 2f. la livre. Mais il y a beaucoup de cinémas et de théâtre concert. Ne les plaignons pas.
Merci de ton envoi. Rien reçu encore au sujet du colis mis en gare.
En attendant de te revoir, ainsi que tous, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tous à la maison.

Si tu vas chez les cousines, dit leur comme moi que je suis parti pour quitter la société des Nicot et Compagnie trop riches pour moi. Que ça m’amenait des ennuis. D ‘ailleurs, dis-leur que je vais revenir.
Lucien
INDEFINI, dimanche 1er septembre 1918
Orléans

Dimanche soir 1h 1er septembre 1918

Bien chère Alice,

Triste dimanche, aujourd’hui. Je suis seul et par dessus le marché j’ai attrapé des coliques cette nuit. Je suis allé à la soupe à dix heures mais j’ai à peine pu manger quelques cuillérées de bouillon. Les coliques reprenaient leurs droits.
Je me demande ce qui cause cela.
Comme compensation, j’ai eu ta lettre 17 de jeudi. Comme tu me le dis, tu ferais bien en effet d’aller laver la chambre à Lyon, ce serait plus poli de la laisser au moins propre en la quittant. Ça n’empêchera pas les cousines de la faire passer ensuite aux eaux fortes si elles le désirent. En même temps, tu iras voir chez Boiron pour ma bicyclette. J’ai dit à Bonneton de lui en parler. Elle était presque finie, je ne voudrais pas qu’il s’en serve.
Une de mes grosses distractions ici c’est de lire le journal. Nous prenons Le Matin avec Bonneton. La guerre marche très bien et a fait de grands progrès depuis mon départ de Valencin. La paix pourrait peut-être nous surprendre plus tôt qu’on ne l’espérait. Le ton des grands journaux a changé et je crois que les Boches vont être châtiés comme ils le méritent. Dans tous les cas, nos victoires actuelles succédant sans transition à nos défaites de ce printemps sont d’un excellent augure. Jusqu’à l’Espagne qui sent venir le vent et qui s’en mêle ! Ça c’est caractéristique. C’est l’histoire du chien battu. Tous les autres lui tombent dessus…
Si les boches ne tiennent pas le coup sur la ligne Hindenbourg, ça pourrait les mener loin. On dit par ici que les Américains font de gros rassemblements de troupes et de matériel en Alsace et que sous peu ils attaqueraient dans cette région. Il faut remarquer en effet qu’on ne parle pas de l’armée américaine en ce moment. Les avances actuelles ne sont faites que par les Français et les Anglais.
Je ne te dirai rien de nouveau au sujet de nos cours. C’est toujours la grande vitesse sur toute la ligne. Comme je te l’ai déjà dit, le « piston » y joue sa petite influence. L’heureux pistonné se voit réserver les questions faciles et recueille les sourires engageants.
« Selon que vous soyez puissant ou misérable
Les jugements de cours vous seront favorables ! »
Ce système existe paraît-il depuis longtemps ! Le bon La Fontaine s’en était déjà aperçu.
Il y a ici à Orléans de nombreuses écoles militaires. D’abord une école de chauffeurs comme à Lyon, puis une école de gradés, où des gradés venus de l’infanterie, des blessés, y apprennent l’auto pour y conserver leurs galons. Ensuite, les EOR que tu connais et qui comprennent deux cours successifs. Enfin il y a une grosse école de tankers, comprenant des hommes de troupe et des officiers. La théorie se fait ici avec nous et la pratique au camp de Cercotte à quelques kilomètres d’ici. Il y a encore une école d’automitrailleuses. Orléans est plein d’écoliers.
On voit quelques Chinois ou des Russes dans les rues, mais pas d’Arabes ni d’Italiens. En revanche beaucoup d’Américains. Ils ont une caserne ici et un hôpital où il en meurt tous les jours (blessés du front).
J’espère que la mémé pouvant manger maintenant ira mieux. Ça ne pouvait pas durer avec ce lait.
Parle moi un peu du jardin dans ta prochaine lettre. Ce pauvre jardin que je m’étais bien promis de défricher cet hiver.
Allons, au revoir, chère Alice, bien des amitiés à tous à la maison et en attendant une permission, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.

Fais toujours bien tes remèdes et n’oublie pas d’aller chez ce docteur quand il faudra.
Lucien
INDEFINI, samedi 31 août 1918
Orléans


Samedi soir 31 août 1918

Bien chère Alice,

Rien reçu aujourd’hui, ce sera pour demain sûrement. Rien de bien saillant à te raconter, c’est toujours un peu la même chose et les aventures sont moins nombreuses ici qu’au front. Le temps s’est refroidi et la pluie menace. C’est le vent d’ouest, venant de l’océan qui fait pleuvoir ici. Il y en a bien besoin, tout est brûlé dans la campagne et la Loire est à peu près à sec.
Je n’ai encore rien reçu pour le paquet, il viendra bien un jour.
Bonneton est parti hier soir, il a dû arriver ce matin à Lyon et il en repartira demain soir. C’est court pour un si long voyage. Tu me diras dans ta prochaine lettre ce que vous faites maintenant. A-t-on pu semer les choux à la Grand Borne et le blé noir, que devient-il ? A-t-on semé des raves ? Est-ce toujours bien sec ?
Combien Carra a-t-il pu emmener de colis à Lyon en tout ?
Je vais leur écrire ce soir ou demain.
Tu me diras aussi si le nouveau régime de la mémé lui fait du bien. Je le souhaite de tout mon cœur.
Au revoir, bien chère Alice, fais part de toutes mes affections à tes chers parents et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Lucien
INDEFINI, samedi 31 août 1918
Orléans

Samedi soir 31 août 1918

Bien chère Alice,

Rien reçu aujourd’hui, ce sera pour demain sûrement. Rien de bien saillant à te raconter, c’est toujours un peu la même chose et les aventures sont moins nombreuses ici qu’au front. Le temps s’est refroidi et la pluie menace. C’est le vent d’ouest, venant de l’océan qui fait pleuvoir ici. Il y en a bien besoin, tout est brûlé dans la campagne et la Loire est à peu près à sec.
Je n’ai encore rien reçu pour le paquet, il viendra bien un jour.
Bonneton est parti hier soir, il a dû arriver ce matin à Lyon et il en repartira demain soir. C’est court pour un si long voyage. Tu me diras dans ta prochaine lettre ce que vous faites maintenant. A-t-on pu semer les choux à la Grand Borne et le blé noir, que devient-il ? A-t-on semé des raves ? Est-ce toujours bien sec ?
Combien Carra a-t-il pu emmener de colis à Lyon en tout ?
Je vais leur écrire ce soir ou demain.
Tu me diras aussi si le nouveau régime de la mémé lui fait du bien. Je le souhaite de tout mon cœur.
Au revoir, bien chère Alice, fais part de toutes mes affections à tes chers parents et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Lucien
INDEFINI, vendredi 30 août 1918
Vendredi midi 30 août 1918


Bien chère Alice,

N’ayant rien eu hier, j’attendais de tes nouvelles aujourd’hui. J’ai eu le plaisir de recevoir tes lettres 15 et 16. Merci beaucoup. Ce matin nous avons eu manœuvre à pied j’usqu’à 8h. puis nous sommes tous allés à la photographie. On nous pend au cou une ardoise où sont inscrits nos noms et qualités diverses puis on nous photographie de profil. C’est pour faire des pièces d’identité, paraît-il.
Bonneton part cet après midi pour Lyon. Cela m’aurait bien fait plaisir de l’accompagner. Je l’aurais pu aussi, mais revenir sitôt, ce n’est pas la peine. Il prendra mon paquet à la barrière de chemin de fer.
J’ai perdu ici un bon ami nommé Jean Renouard. C’était un écrivain de Paris. Il était à côté de moi et avait un caractère charmant. Il n’a pas voulu continuer les EOR et est reparti dans sa section à Paris. Il m’a laissé une de ses poésies que je t’envoie. Je le regrette.
Rien de nouveau. Demain soir repos, je t’écrirai plus longuement alors. Je suis heureux que la mémé puisse manger un peu ça la réconfortera.
Le rhume des enfants ne sera rien, j’espère. C’est un peu général ici aussi.
Au revoir bien chère Alice, toutes mes amitiés à tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse bien fort ainsi que nos chers petits
Lucien
INDEFINI, mercredi 28 août 1918
Mercredi midi 28 août 1918

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir tes lettres 13 et 14 ainsi que celle de ma petite Marcelle. Merci beaucoup à tous. Je te dirai dès que j’aurai reçu le paquet. Merci beaucoup en attendant du dérangement pour le porter à la gare. C’est tout un travail, à Valencin. Ce matin nous avons tous commandé successivement à la manœuvre à pied. Ça nous avait tous lassés. Deux heures de marche avec l’esprit tendu continuellement pour bien saisir les commandements. C’est dur. Bonneton pourtant grand et fort n’en pouvait plus. Les cours continuent toujours aussi activement et naturellement ça devient difficile, logique.
Rien de bien nouveau à te raconter, comme tu vois. J’ai fait lundi matin une petite lessive de mouchoirs, chaussettes et (…) Je t’enverrai le reste un de ces jours. Le temps dure bien à mon Titi, à moi aussi, mais pourtant c’est si loin et couteux, que ça me fait hésiter à m’en aller. Deux nuits en chemin de fer pour une à Valencin, c’est bien pénible.
J’apprends avec regret la mort de ce pauvre Gardon. C’était un homme sérieux, avec Emmanuel, c’est une perte très regrettable. As-tu su l’opinion des cousines D. au sujet de mon départ, tu ne m’en as pas parlé.
La mémé a du aller à Saint Jean. J’espère qu’elle en aura eu un meilleur résultat que pour les précédents voyages. Tu me diras.
Toutes mes salutations bien sincères à tous. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants. Merci à ma petite Marcelle pour sa lettre.
Lucien
INDEFINI, mardi 27 août 1918
Orléans
Mardi midi 27 août 1918

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma carte d’hier te disant que j’avais eu tes lettres 11 et 12.
Dans cette dernière lettre, tu me dis que M. Carra ne t’a jamais dit que j’avais bien fait d’aller à Orléans, d’où tu as conclu que M. Gambs avait dû blaguer contre moi, selon ton expression.
Sans t’en douter, tu m’as donné là la clé d’une énigme. Rapproche ceci de ce que je vais te dire. Dès que je suis arrivé ici, je me suis aperçu de suite que Bonneton était mieux vu que moi. Or on n’avait pas encore eu le temps de nous connaître et de nous apprécier. U premier examen en arrivant, Bonneton fut accepté d’emblée, sans interrogatoire. Moi j’eus à répondre à des questions fort difficiles sur les moteurs sans soupapes et sur les effets comparés des pressions dans les pistons (sur ces mêmes questions, un maréchal des logis chef qui n’avait pas su répondre a été renvoyé du cours des EOR.) A l’examen du commandant mercredi dernier, Bonneton fût encouragé à bien travailler afin d’obtenir un bon succès. C’étaient là de bonnes paroles. Moi, on me fit simplement remarquer que n’ayant pas de grade universitaire, j’aurai de la peine à suivre les cours et que dans ce cas-là, je pourrai demander à retourner à Lyon. Pas un mot d’encouragement, comme tu vois, bien au contraire. Or Bonneton lui non plus n’a aucun de diplôme. Mais Bonneton est pistonné par le général gouverneur de Lyon, grâce à qui il a eu ses galons de laine dernièrement. Donc à Lyon à notre départ, on n’a pas osé se mettre en travers de lui et on lui a donné une bonne note. A moi, tout le contraire. J’ai voulu aller en permission agricole, j’ai voulu aller à Orléans et bien on va m’en faire rabattre un peu et une note défavorable m’a suivi. De qui émane-t-elle ? Pas du capitaine, bien sûr, il ne me connaissait pas, ni moi non plus. Mais de G.
La preuve ? Et bien au dîner chez M. Carra, M. ou Mme Carra ont causé de moi et G. a dit tout simplement qu’il ne pensait pas que je réussisse. M. Carra assez fin a compris et pour ne pas t’attrister ne t’a rien dit et à moi on ne m’a rien écrit. Si Mme Carra avait eu des choses agréables de ce côté-là à me dire, il y a longtemps que je l’aurais su. Elle est assez bonne et aime à faire plaisir quand elle le peut.
Je vois très bien ici les différences de traitement. On nous traite avec la plus grande politesse, mais il y a des nuances ! Ainsi, les pistonnés n’ont eu qu’un examen de conduite d’auto. Moi j’en ai eu trois. A l’examen de conduite militaire, Bonneton par exemple a eu la note très bien après avoir fait la moitié seulement de la démonstration. Moi j’ai eu très bien aussi, mais on m’a tenu jusqu’au bout. Démontrer le mouvement, l’expliquer, le faire exécuter par les autres. Plus l’épreuve est longue, plus on risque de faire des fautes et de donner prise à l’examinateur contre vous.
Je crois donc fort que G. m’a joué un tour par derrière et je me demande jusqu’à quel point cela peut me gêner. Le commandant a parlé à Bonneton de notre capitaine de Lyon, à moi pas un mot. Les loups ne se mangent pas entre eux et si malgré tout ils n’ont pas pu m’évincer au premier examen, ils ont tout le temps pour le faire. En me comparant avec les camarades, je peux me classer dans une honorable moyenne. J’ai un point faible, les maths mais j’en ai d’autres qui font compensation : la technique, la comptabilité. Mais quand ils auront reconnu mon côté faible, ils pourront en abuser. Je le verrai bientôt.
Remarque bien que tout ceci n’a rien changé à notre manière de faire avec Bonneton. Il s’est fait pistonner, il a bien fait. Lui aimerait mieux que je réussisse et que je reste avec lui. Nous partageons les frais de la chambre, des livres, c’est appréciable.
Autre chose, si l’abstention de M. Carra venait, je suppose, d’un mécontentement des cousines, M. Carra n’en aurait pas tenu compte. Il n’a pas peur de les contrarier même si un terrain religieux. Quand je suis parti, tu t’en souviens, il m’a bien approuvé.
Si tu me réponds à tout cela, écris moi à mon nom, chez M. Gay, 11 bis rue du bœuf Saint Paterne, Orléans (avec un timbre).
Il me vient parfois, en songeant à tout cela, envie de quitter les EOR pour entrer au cours des gradés d’où l’on sort maréchal des logis en 45 jours. Mais encore, acceptera-t-on ma demande ?
Voilà l’heure de repartir. Je te quitte. Toutes mes amitiés bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants dont le temps me dure beaucoup.

Je n’ai pas écrit à M. Bouveyron. Toutes ces choses m’ennuient et ce n’est guère la peine de lui annoncer où je suis dans ces conditions
Lucien
INDEFINI, vendredi 23 août 1918
Orléans, Vendredi soir 7h, 23 août 1918

Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin deux lettres de toi. Celle de mardi n°9 et celle que tu as écrite à Lyon. Tu vois que quand la poste veut, les lettres marchent assez vite. Je pense que tu m’enverras une longue lettre explicative sur ton voyage à Lyon, les cousines ne sont donc pas encore rentrées ? Tu me raconteras bien tout ? Et les Gambs ?
Il fait toujours un temps épouvantablement chaud. Aux cours on transpire à grosses gouttes. Je me défends encore, mais Bonneton en est vraiment malade. Il a des coliques et il est très déprimé. Il a maigri et est devenu pâle. Moi je tiens encore le coup quoique ça me fatigue bien aussi. Je porte presque continuellement ma ceinture en flanelle. Dès que je la quitte les coliques reviennent. Mon fortifiant me fait vraiment du bien. On barde toujours aussi fort. Les professeurs se succèdent au tableau noir sans interruption. Certains cours, faits par un professeur sortant de Polytechnique sont vraiment trop savants. Je saisis bien tout ce qu’on nous démontre, mais le plus dur c’est de s’en rappeler. Ainsi on nous a donné les compositions et les différentes manières de faire tous les aciers, aciers au carbone, aciers doux, aciers durs, aciers trempés, de cimentation, aciers fondus, aciers ternaires, aciers quaternaires, aciers au nickel-chrome, au silicium, au manganèse, etc, etc. Et il faut savoir, non seulement la composition, mais les qualités principales de chaque sorte d’acier, leur dureté, leur résistance à la traction, à la compression, au choc, à la torsion, à la flexion, leur résistance à la rupture, leur capacité magnétique, leur conductibilité électrique, etc. Il faut savoir tout cela par des formules algébriques : ainsi la résistance à la rupture se dit R=L-l/L. Tu crois que c’est tout ? Attends un peu : après ça, il y a le fer, la fonte, les minerais, les hauts-fourneaux, les convertisseurs Bessemer ou Martin, puis c’est le moulage, l’usinage, le forage, le tour, la fraise. Et attend, ça se complique, il y a ensuite le cuivre et ses alliages, le bronze, le laiton, leur composition, leurs qualités, leurs défauts, leurs emplois, puis c’est l’aluminium, les métaux antifriction. Ce sont les différents procédés pour la soudure, la brasure, la soudure autogène. Et puis c’est le caoutchouc, ses dérivés, le cuir, l’amiante, les bois, la fibre, etc.
Cette fois je m’arrête. Tu dois en avoir assez et pourtant regarde il n’y en a qu’une simple page. Moi j’en ai déjà un cahier ! Et les maths, et les classes à pied, tous les commandements qu’il faut savoir, puis le dessin industriel (les projections orthogonales) la comptabilité militaire (là, je me repose) la topographie. Si je n’en devient pas fou ! Et avec ça il faut être toujours très propre, très correct, rasé tous les jours, ciré deux fois, être impeccable dans les gestes, dans la tenue, dans tout ! Sacrebleu, qu’on est bien à son aise, à Valencin !
Le samedi soir, nous avons repos jusqu’à lundi 1h. Ça fait en somme deux jours, il faut bien ça pour mettre les cahiers en ordre et se reposer un peu. Ce soir, il fait trop chaud pour travailler. J’aime mieux t’écrire, ça me délasse.
J’ai écrit en Portes, hier. J’écrirai demain à Villeurbanne.
Allons au revoir, bien chère Alice. Je n’irai pas en permission avant d’avoir eu un petit résultat. C’est trop loin et ça coûte trop cher pour si peu de temps. Ça me ferait pourtant un grand plaisir de vous tous revoir.
Il faut en effet comme tu me dis, que la mémé retourne au médecin. Elle ne peut pas vivre sans rien prendre. Ça ne peut pas durer ainsi avec un pareil régime. Il faut lui dire à ce docteur, que le lait la fatigue et ne lui profite pas.
Et toi, soigne toi bien. Fais tes remèdes très exactement.
En attendant de te revoir, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.
Dis-moi bien toujours bien comment vont les enfants.

Lucien
INDEFINI, jeudi 22 août 1918
Jeudi 22 août 1918 7 heures du soir

Bien chère Alice,

Il a fait aujourd’hui une journée extra pénible. Temps lourd, presque pas de vent. Nous transpirions tous à grosses gouttes pendant les cours. J’en ai mal à la tête et je ne ferai pas de mal ce soir à mes devoirs.
Rien de nouveau à te dire, on bûche toujours beaucoup, ce matin deux heures d’exercices, puis technique, math, à une heure ça a recommencé, administration militaire et école de convoi. Sur le papier bien entendu. Nous ne sommes plus que 45 au lieu de 66 que nous étions. Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui.
Je n’ai pas encore répondu à Villeurbanne ni en Portes. Je le ferai dimanche, j’aurai mieux de temps.
Tu ne m’as pas dit si ma mère avait arrangé cette affaire de baptême.
Toutes mes affections bien sincères à tous à la maison. Comment allez-vous tous ? Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et toute la maisonnée.

Lucien
INDEFINI, mercredi 21 août 1918
Mercredi 21 août 1918 midi

Bien chère Alice,

Un petit mot. Reçu ce matin ta lettre 8. Merci. Ça me fait bien plaisir d’avoir des nouvelles de tous.
Il fait très chaud ici, pas de vent. Nous n’avons pas eu ce matin l’examen de M. de Milleville. Pourquoi ?
Ça barde toujours.
Je n’ai pas eu le temps de répondre ni à Villeurbanne ni à Portes ce week-end. Ce sera pour dimanche.
Je vais bien pour le moment. Il faut tant apprendre de choses que ça m’en donne le cauchemar la nuit !
Bonneton n’ira à Lyon que l’autre dimanche. Comme je te l’ai dit je crois, j’attends pour y aller la fin du cours.
Bien des choses à tous à la maison. Je t’embrasse ainsi que les enfants de tout mon cœur.

Lucien
INDEFINI, lundi 19 août 1918
Orléans lundi soir 7h1/2 19 août 1918

Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu ce matin ta lettre n°5 de mercredi dernier. Elles en mettent du temps pour venir. J’ai eu en même temps une lettre de ma mère et une de Villeurbanne. Je suis bien content de savoir que tu es allée à Saint Jean. J’espère que ces remèdes te feront du bien et que j’aurai le plaisir de te revoir en bonne santé. Voilà quand même les gros travaux passés chez vous et tout le monde aura un peu moins de misère. Ce ne sera pas de trop. J’aime bien savoir ce que vous faites, écris-moi un peu sur vos travaux en ce moment.
Moi je vais toujours à peu près, c’est à dire assez bien pour le moment. Aujourd’hui il y a eu examen de conduite d’auto. J’ai réussi et je ne retournerai pas à l’école d’auto. Ce sera le lundi matin de libre pour moi. Après demain il y a examen par M. de Milleville, un ingénieur adjoint au directeur de l’école. Cet examen sera, je crois, éliminatoire. Demain, on touche les fusils, ça se complique !
J’ai oublié de te dire de mettre dans le paquet ma meilleure culotte kaki (…) Je ne sais pas si je deviendrai jamais officier, c’est encore bien loin mais dans tous les cas, j’apprends un tas de choses dont je ne me doutais guère avant. Ça me servira peut-être. Notre cours finira vers le 20 septembre probablement. J’irai donc en permission à cette époque, entre les deux cours, (si je réussis !)
Bonneton veut y aller dimanche prochain. C’est vraiment trop pénible, deux nuits en chemin de fer pour une nuit à Lyon et 20 frs de voyage ! Cet après midi, nous avons eu 3 cours : mathématiques, technique auto, et administration d’une section. Demain exercice, math, technique, dessin et atelier. Tu vois qu’on nous occupe !
Je pense bien souvent à vous tous et beaucoup à mon Titi dont je suis bien privé. Mais enfin la guerre ne durera pas toujours. On commence à en voir le bout, la victoire vient à pas sûrs.
Il passe énormément d’Américains par ici. J’ai vu des lignes neuves entièrement faites par eux entre Bourges et Vierzon, avec des trains tout neufs. J’ai vu un de leurs trains sanitaires vraiment splendides.
Allons, au revoir. Ecris-moi un peu souvent. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.

Lucien
INDEFINI, dimanche 18 août 1918
Orléans 18 août 1918 dimanche soir 8 h

Bien chère Alice,

Toujours rien de toi. C’est incroyable. 4 lettres seulement en 15 jours ! Reçois-tu les miennes, au moins.
Hier après-midi nous avons eu repos, aujourd’hui aussi. Nous sommes allés avec B. jusqu’à Olivet sur le bord du Loiret. C’est le seul endroit agréable d’Orléans qui manque tout à fait de jardins. Inutile de te dire que je ne trouve aucun plaisir à ces promenades et que si ce n’était le besoin de prendre l’air, je ne sortirai pas de la chambre. Demain matin lundi école d’auto le matin. Le soir maths et administration. Mardi les fusils, mercredi examen. Dans notre cours, te l’ai-je dit, il y a comme élèves 3 officiers d’artillerie, deux adjudants, 8 maréchaux des logis, une demi douzaine de brigadiers et le reste en conducteurs. Nous faisons tous la même chose sauf l’exercice où seuls les officiers ne viennent pas.
Rien de nouveau. Ecris-moi bien ce que vous faites tous. Un gros mimi à ma petite Marcelle et à mon petit Titi. Je t’embrasse très fort ainsi que tous à la maison. Je n’ai rien reçu de personne sauf Mme Carra.
Lucien
INDEFINI, samedi 17 août 1918
Orléans, samedi 17 août 1918 midi

Bien chère Alice,
Encore rien reçu de toi aujourd’hui. La poste va très mal, il faut croire. Je n’ai eu que 1 à 4. Et les miennes arrivent-elles à peu près ? Je ne sais pas encore le résultat de ton voyage à Saint Jean. Es-tu allée à Lyon ? A propos de Lyon, ne fais pas de visite à personne en dehors de la famille. Les gens de Lyon sont très montés contre ceux de la campagne qu’ils accusent d’être les auteurs de la vie chère. Souviens toi de la façon dont m’a reçu M. Gambs à la veille de mon départ pour Orléans. Il vaut mieux éviter ces choses-là. Bien entendu je ne parle ni pour les cousines D. ni pour Joséphine, ni pour Villeurbanne. Ici à Orléans, les gens crient comme des voleurs et notre propriétaire se lamente continuellement. On a en effet tout taxé, œufs, pommes de terre, etc. Les agents veillent sur les marchés à ce que la taxe soit respectée. Résultats, pas d’œufs, pas de pommes de terre. Moi ça m’amuse. Ici, à Orléans les gens pourront se rattraper sur autre chose : Ramy avec son cirque est arrivé. Les murs sont couverts d’affiches superbes. Les œufs sont trop chers mais Ramy ne sera pas trop cher !
Nos cours sont toujours très chargés, c’est de l’embaucage ! Hier nous avons eu classes à pied, puis mathématiques et technique le matin. Le soir dessin et topographie. Le professeur de maths fait aussi le dessin. Celui de technique fait la topographie. Le premier est sous off, le deuxième brigadier. Un adjudant fait le cours d’administration et celui de marche en convoi. Un autre adjudant préside aux classes à pieds. Le petit brigadier de technique remplace deux sous officiers chargés chacun d’un cours, mais ils sont en ce moment en permission.
Ce matin on nous a fait passer un examen par l’adjudant de Milleville, adjoint au directeur de l’école, mais cet examen a été renvoyé ensuite à mercredi prochain. Cet après midi études libres chez nous. Donc repos. Demain dimanche, appel à 9h1/2, ce sera tout.
En général on a un certain égard pour nous. Sauf aux classes à pied. Il n’y a rien de militaire. On nous appelle Monsieur untel et non pas brigadier un tel. Il est difficile pour le moment de se rendre bien compte de la valeur de mes camarades. Il y en a quelques uns très calés, d’autres ont été envoyés ici par force et font tout pour s’en aller. J’ai pour voisin un poète qui prétend ne pas même savoir faire une division. Beaucoup n’ont presque jamais touché d’autos. Ce sont des gens venus de l’Infanterie et passés dans l’auto.
Je me suis fait faire par un pharmacien un litre de vin fortifiant pour les nerfs. Coût : 8frs 20. Je l’ai goûté ça me paraît à base de quina. 3 cuillérées avant chaque repas.
Je suis obligé de garder continuellement ma ceinture de flanelle. Sans cela, gare aux coliques. Je ne puis comprendre la cause de cela. Est-ce la nourriture ? Elle n’est pas très fameuse et comprend beaucoup de viande congelée et de viandes apprêtées (foies gras, saucisson etc…) Le cheval doit en faire les principaux frais. Le jour de l’Assomption, nous avons mangé au restaurant pour nous refaire l’estomac. Il faut au moins trois francs pour un plat de viande, un de légume, un fromage, et ¼ de vin .
Hier on nous a payé le prêt 7frs20.
Je pense bien souvent à la maison. Je me demande si vous avez jardiné un peu. Les cours ne peuvent pas tuer le cultivateur ! J’aime à croire que les victoires de ces jours passés vous ont fait plaisir autant qu’à moi. On parle ici d’un nouveau front russe qui nécessiterait tout un service automobile fourni par la France et les alliés. D’où le besoin d’officiers d’auto. De tout cela il ne faut en prendre que ce que l’on veut.
Et mon Titi ? Se console-t-il ? J’aime à croire que oui. J’espère que ma petite Marcelle reste bien sage. Il faudra lui faire commencer l’école après les vacances, il faudra bien qu’elle apprenne quelque chose.
Demain je rendrai réponse à Mme Carra. Je pense qu’elle doit être à Ville et que les cousines sont rentrées, au moins cousine Desrayaud parce que Cousine Herard devait rester un peu. Il fait toujours très chaud. La Loire est presque à sec, il y a tout juste de l’eau dans le canal latéral qui a été établi dans le lit même de la rivière. Le Loiret a baissé aussi mais lui, ça change, c’est plutôt un étang très allongé, en forme de rivière avec un courant presque nul. Les bords sont merveilleux avec villas et parcs, le dimanche il est couvert de canaux, c’est d’ailleurs l’unique promenade d’Orléans.
Je crois que je t’ai assez bavardé pour une fois. Je vais travailler un peu. Au revoir bien chère Alice, bien des amitiés à tous et toi je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.


Lucien
EOR TM 1402
Orléans
Lucien
INDEFINI, vendredi 16 août 1918
Orléans vendredi 16 août midi

Bien chère Alice,
Un simple mot car j’ai du travail. Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui ni hier. J’ai eu des coliques mais ça m’a passé, grâce à ma ceinture de flanelle. Il fait une chaleur accablante depuis quelques jours. Rien de nouveau à te raconter, ça barde de plus en plus.
Bien des amitiés à tous à la maison. Je suis heureux de savoir que notre mémé va bien mieux. J’espère que cela ira en continuant.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants.

Lucien
INDEFINI, mercredi 14 août 1918
Orléans le 14 août 1918 mercredi soir 7h.
Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin tes lettres 3 et 4 avec un grand plaisir, tu peux croire. Le temps commençait à me durer de ne rien recevoir. Je songe bien souvent à mon pauvre petit Titi qui n’a plus personne pour lui raconter des histoires. Ainsi je compte un peu sur sa maman pour me remplacer et lui dire quelquefois une petite historiette. Svp, madame, faites l’aumône d’un petit récit. Tu me feras en place une lettre en moins. J’ai reçu ce tantôt une lettre de Mme Carra. Je te l’envoie d’ailleurs. Rien reçu d’autre.
Notre cours est sérieusement commencé et je t’assure que ce n’est pas une petite affaire. Aussi ce soir, si je n’avais pas demain jour du 15 août pour me rattraper, j’en aurais au moins jusqu’à 11 heures du soir. Nous faisons beaucoup de dessin industriel et comme on ne peut pas tout achever au cours, il faut travailler à la chambre après. Il y a une partie écrite et une partie dessinée qu’il faut prendre au tableau noir en même temps que le professeur le fait. Aussitôt achevé ou presque, il l’efface. On le copie pendant qu’il donne ses explications et alors il faut manquer ou la copie ou l’explication. Le caractère de tous nos cours, c’est la vitesse. Le professeur ne répète pas deux fois la même chose, il passe à une autre. Aussi en deux heures de cours par jour on nous en bourre avec croquis, formules algébriques etc et encore etc. Nous avons acheté avec Bonneton quelques livres spéciaux qui ont toutes ces formules et qui nous permettent le soir de compléter nos notes. Tous les matins de 6h1/2 à 9h, classes à pied. Il fait bon à ces heures. J’aime assez ça. On va prendre le commandement chacun à son tour. Nous nous levons à 5h1/4 le matin pour être à 6h1/2 à l’école, ciré, rasé, peigné, brossé. Départ de suite pour l’exercice, à 9h retour et maths ou technique jusque 10h1/2. A 1h, cours de dessin ou administration, ensuite atelier ou technique jusqu’à 5h. La soupe est à la briqueterie qui est au moins à 1500 mètres sinon plus et notre chambre est à un kilomètres de l’école. On marche …
Ce soir grosse émotion ; le lieutenant est venu au cours de dessin. Il a pris ensuite chaque EOR dans son bureau les uns après les autres et leur a fait subir un interrogatoire. Plusieurs ont été éliminés définitivement après cet examen. Pour moi il ne m’a rien dit après l’examen. Je crois avoir répondu à peu près. Cet examen portait aussi sur l’aspect de l’homme, son aptitude à faire un officier, son attitude etc. Une grosse pierre d’achoppement pour moi c’est l’absence de grade universitaire. Enfin mon avis pour aujourd’hui, c’est que j’ai réussi. Je le saurai d’ailleurs demain ou vendredi au plus tard.
Dire qu’il y a encore trois examens à passer pour être officier ! Tu ne t’imagines pas ce qu’il nous faut de cahiers divers, un pour chaque cours et 25 sous pièce. Puis règle, compas, équerre, gomme, crayons divers pour le dessin. Allez-donc ! Je t’ai demandé une planche à dessin. Ne me l’envoie pas, ni la grande équerre règle. J’ai acheté une règle plate pour deux sous et j’ai la petite équerre des cousines qui est suffisante. J’ai aussi les compas des cousines bien suffisants aussi. Envoie moi quand tu auras l’occasion deux couvertures, chemises, mouchoirs de poche (pas de linges) chaussettes chaudes et fromages.
Si le papa pouvait m’envoyer ce dont il ne se sert pas : sa science en dessin et en maths, ça m’arrangerait bien, c’est lui qui devrait suivre le cours !!
Ma petite Marcelle est bien gentille de m’avoir envoyé une carte. Elle m’a fait bien plaisir et je pense qu’elle m’enverra encore de gentilles lettres.
Ma chère Alice, je t’envoie une longue lettre aujourd’hui mais il est probable que les suivantes seront plus courtes. On a si peu de temps. A midi pendant qu’il fait bien clair, je finis mes dessins. Le soir c’est l’algèbre. Je me tiens en avance des leçons pour pouvoir suivre.
Au revoir bien chère Alice, j’irai probablement en permission en fin de cours, c’est à dire dans un mois (pour 48h).
Toutes mes affections bien sincères à tous. Merci pour tes lettres. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous à la maison, sans oublier mon Titi et ma petite Marcelle.

Lucien
INDEFINI, mardi 13 août 1918
Orléans
Mardi midi 13 août 1918
Je n’ai rien eu de toi depuis samedi.
La poste marche vraiment mal. J’aurai peut-être quelque chose au courrier de ce soir.
Notre cours a donc commencé hier soir. Une leçon de mathématiques après un petit discours du lieutenant. Ce matin nous avons eu deux heures d’exercice sur les quais puis leçon de technique automobile. Ce soir dessin et technique. Jusqu’à présent ce sont des choses que je connais, ce qui me permettra peut-être de suivre. On prend à mesure le cours par écrit sur des cahiers spéciaux à chaque cours. Tu demanderas au papa s’il peut me prêter sa planche à dessin et une équerre à T. Tu pourrais y mettre dans les deux couvertures quand je te le dirai. Nos professeurs sont assez clairs, mais leurs cours sont longs. Le programme doit être épuisé dans un mois. Il y aura alors un examen de sortie. Ce sera la première pierre d’achoppement.
J’ai dû acheter un stylographe, c’est avec cela que je t’écris. On ne peut pas se servir d’un porte-plume, la table étant en oblique puis il faut écrire très vite pour suivre. Nous aurons exercices tous les matins puis ateliers mathématiques, dessin, technique, administration (nous l’avons eu ce hier).
J’espère que tout va bien à la maison. Bien des amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants.

Lucien
INDEFINI, lundi 12 août 1918
Orléans
lundi matin 10 heures (sans doute le lundi 12 août 1918)

Bien chère Alice,

J’arrive de l’école d’auto en Sologne. Nous avons eu repos hier dimanche. Nous sommes allés au musée et à Olivet, sur les bords du Loiret. Je t’écris du réfectoire en attendant la soupe. J’ai reçu en somme tes lettres 1 et 2. Moi je t’ai écrit tous les jours. J’ai écrit aussi aux cousines D. à Villeurbanne, au Palais de Cristal et à Bévy. En Portes aussi. Dans le prochain colis que tu m’enverras, tu me mettras deux couvertures, mais pas encore. Je te dirai quand il faudra me l’envoyer. Pour ne pas faire trop de voyages à la gare, tu feras un colis postal de 10kg. Je t’enverrai mon linge sale la semaine prochaine midi. Nous avons à une heure présentation des EOR au lieutenant commandant l’école. Après, revue par le médecin. Je pense qu’ensuite nous aurons le premier cours. C’est surtout sur les mathématiques et la mécanique automobile qu’on s’appesantit, bien que, comme je te l’ai dit, l’attitude et le commandement militaire soient prépondérants. Tout cela n’est encore que des on-dit. Rien de nouveau à te raconter pour l’instant. J’attends une de tes lettres ce soir. Le courrier arrive deux fois par jour. Toutes mes affections à tous à la maison. La mémé va-t-elle mieux ? Tu me diras.
Je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants.

Je t'envoie le plan de nos appartements. 11 bis rue du Boeuf, Saint Paterne. Nous sommes au premier étage. Chaque chambre est un peu plus grande que celle de Lyon, "l'empunaisée"


Lucien
INDEFINI, vendredi 9 août 1918
Orléans
Vendredi soir 9h 9 août 1918

Bien chère Alice,
Quelques mots avant d’aller se mettre au lit. Journée pas trop dure aujourd’hui. Nous sommes assez bien nourris. A midi, nous avions fois gras, soupe, rata et tripes. Ce soir, riz et bœuf. Nous mangeons dans notre chambre, le matin avant de partir et le soir à 8h.
Ça pourra aller, on dépense peu en somme puisque l’ordinaire suffit. Nous avons même du pain de reste. Demain on ne travaille que le matin, c’est la règle des samedis. Je n’ai pas encore reçu de réponse à mes lettres. Cette semaine, je t’écris tous les jours mais la semaine prochaine ce sera plus dur et j’aurai un peu moins de temps pour la correspondance. Notre cours sera peu nombreux, à peine 60 contre 80 au dernier. En attendant, on travaille un peu avec Bonneton. Ce soir nous avons pioché les mathématiques, nous tapons fort aussi sur la mécanique.
Bien des choses à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que les petits.

Adresse : L.S. EOR section 46 TM 1402 26 rue du Faubourg Saint Jean Orléans
Lucien
INDEFINI, jeudi 8 août 1918
Orléans Jeudi soir 7h 8 août 1918

Bien chère Alice,
J’ai reçu aujourd’hui ta lettre de mardi avec un bien grand plaisir. C’était quelque chose de vous tous dans cet isolement qui commence.
Cette lettre est la troisième que je t’envoie d’Orléans. Aujourd’hui, nous avons eu notre premier examen de conduite des autos. Nous sommes allés ce matin et ce soir dans la Sologne et nous avons conduit et fait des manœuvres diverses. Je pense ne m’en être pas trop mal tiré. Ceux qui n’ont pas réussi iront apprendre et ce sera autant d’étude de plus pour eux. Demain nous irons encore au cours des gradés, c’est élémentaire. Lundi nos vrais cours commenceront, ce sera plus dur. Je crois qu’il y aura deux heures d’exercice militaire par jour sous les ordres d’un officier alpin.
Notre école est 26 Faubourg Saint Jean. La chambre est 11 bis rue du Bœuf Saint Paterne. Je vois par ta lettre que vous avez battu. Avez-vous eu le beau temps ? Et le rendement ? Et la réquisition ? Donne moi bien des nouvelles de tous et « toute pour moi une histoire à Titi ». Bien des amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants et toute la maisonnée. Comment va la mémé ?
Je vais bien, l’air est bon à Orléans .

Lucien
INDEFINI, mercredi 7 août 1918
Orléans mercredi midi 7 août 1918

Bien chère Alice,
Nous avons commencé ce matin à suivre un cours des gradés. Notre premier cours pour EOR commence lundi matin. Nous n’aurons donc pas de longs mois à attendre. Nous avons revu ici ce matin un m.d.l. Monin de la 1140. Parti de Lyon le 25 avril dernier, son cours a commencé 35 jours après seulement. J’ai bien dormi dans ma nouvelle chambre. Les cours vont de 6h1/2 à 10h1/4 le matin 1h à 5h le soir. On va manger la soupe à un km, à la Briqueterie. L’ordinaire est assez abondant et me semble suffisant. On verra par la suite. Nos trois endroits où nous passons notre temps : chambre, école et réfectoire forment un triangle dont chaque point est distant de 1km. Le plus près est chambre-école, le plus éloigné chambre-réfectoire. Hier et aujourd’hui, temps de pluies intermittentes. Nous étions 49 élèves officiers ce matin. Il est vrai qu’il peut en arriver encore. Personne ne s’est aperçu que nous avions un jour de retard. Tous les jours il en arrive. Il en est venu six de la Part-Dieu hier. Nous n’en connaissions aucun. Rien de nouveau à te dire.
En attendant tes lettres, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tous à la maison.

EOR TM 1402
Lucien
INDEFINI, mardi 6 août 1918
Orléans 6 août (mardi soir, 3h)

Bien chère Alice,

Nous voici enfin arrivés à bon port. Tu as dû recevoir ma petite lettre de Vierzon. Hier matin à Lyon, j’étais assez fatigué. Malgré une bonne nuit chez Mme Carra, les coliques m’avaient repris en me levant et j’ai été souffrant toute la matinée. J’en ai oublié d’aller chercher la pharmacie chez M. Guerrier mais j’écris en même temps à Mme Carra pour qu’elle la mette dans le panier de samedi. J’ai oublié aussi de déposer mes clefs. Je vais les envoyer à Lyon aussi par la poste (Bonneton en fait autant). Malgré toutes mes appréhensions, le voyage s’est très bien fait. Je n’ai pas été fatigué. Nous sommes arrivés en gare d’Orléans vers 9 heures ce matin. Un planton nous attendait et nous a guidés au bureau des entrées de la 1402. Nous étions libres à 10h. Nous avons trouvé une chambre à deux pièces et deux lits pour 50 francs par mois (25 frs chacun). Nous y serons bien pour travailler ; ça a l’air propre. C’est chez une femme de 60 ans d’aspect convenable. Dans la chambre à côté est un EOR comme nous, d’un cours précédent. Notre chambre était occupée par deux EOR avant nous. Ils ont réussi tous les deux : c’est d’un heureux présage. Nous avons été voir un ancien copain de Bonneton qui est brigadier instructeur puis le capitaine de la Chaussée qui est ici chargé de l’ordinaire. Le capitaine commandait la 1140 quand j’étais à la Part-Dieu l’année dernière. Il nous a offert ses services le cas échéant. Ce soir ou demain, nous verrons un maréchal des logis de la 1140 nommé Monin qui est ici depuis le 25 avril et qui suit les cours d’EOR. Demain matin à 6h1/2, nous allons au cours des gradés. Notre cours véritable d’officier commence lundi. Ce sera une grosse avance car je t’avais dit, je crois, que ce ne serait guère avant trois semaines ou un mois. Bien qu’il ne faille pas se fier aux premières apparences, je te dirais que notre première impression est assez bonne. Nous ne sommes pas nombreux. Jusqu’à présent, il n’y a pas de sommités parmi nous. Ni ingénieurs, ni élèves des grandes écoles. En somme des gens de notre genre. Les petits renseignements recueillis sont plutôt favorables. Mais enfin ce ne sont que des impressions, attendons !
Je ne te décrirais pas la campagne, tu n’as qu’à revoir mes cartes de l’année passée. J’ai pu constater en route que les moissons sont de partout à peu près achevées et les battages commencés. Beaucoup de bêtes dans les pacages mais les prés sont bien brûlés par la sécheresse. J’ai vu en passant le désastre de Moulins. L’usine est déjà en reconstruction. Les maisons sont plus ou moins démolies dans les environs mais enfin la ville n’a pas souffert sauf probablement les vitres.
Tu me tiendras bien au courant de ce que vous faites en ce moment. Avez-vous pu réduire ? Perrin est-il venu ? Vous lui donnerez le bonjour pour moi. Pense au blé de Mme Carra. Parles-en à ta sœur et à ma mère. Mme Carra s’est bien dérangée pour moi hier. Elle m’a donné du vin pour la route, des confitures, etc.
Et mon Titi ? Embrasse les bien tous les deux pour moi.
En attendant ta réponse, je t’embrasse bien fort, ainsi que tes chers parents et sœurs.

EOR
Section Auto TM 1402 Orléans.
Lucien
INDEFINI, mardi 6 août 1918
Vierzon 6 août 5h1/2 du matin

J’ai fait bon voyage jusqu’ici. Je n’ai pas été fatigué par le train comme je le croyais. Nous sommes arrivés ici à 10h1/2 hier soir. Nous avons couché chez des particuliers. Bon lit et pas de punaises. Nous serons à Orléans 10h ce matin. Mme Carra a été très gentille pour moi au départ et m’a bien aidé pour préparer ma musette et me faire diner de bonne heure. Mme Gambs est venue hier matin chez Mme Carra, elle ne savait pas que je partais de Lyon ! Je n’ai pas vu Gambs hier matin. Il était déjà parti à 9h. J’ai autant aimé.
Au revoir bien chère Alice, je t’embrasse bien fort ainsi que les petits et tous à la maison. Et Titi ?
Lucien
Lyon, lundi 1er juillet 1918

Bien chère Alice,

Je suis arrivé à 7h20 ce matin au garage, sans incident. Bonneton m’attendait pour l’affaire de l’école, comme tu sais. Nous avons profité de ce que le lieutenant était seul dans la cour pour lui demander de nous inscrire à la prochaine demande d’E.O.R. (E.O.R. signifie élève-officier-réserve). Soit qu’il n’ait pas voulu laisser paraître sa surprise, ou qu’il ait été de bonne foi, il nous a approuvé assez gentiment, nous offrant de nous prêter ses livres. Il nous a donné en outre toutes les explications qu’il a pu. Il croit que la demande viendra de près. En conséquence je vais donc me préparer un peu. Il y a un livre de mathématiques à la boulangerie, sur le lit de la bonne. Montre-le au papa pour me dire ce qu’il en pense et envoie-le moi ensuite par Faure ou par Jeannot. Il faut connaître paraît-il les mathématiques, la géométrie et la trigonométrie, toutes choses que j’ignore royalement. Pour le reste, comptabilité, langue française, je peux me débrouiller. Il y a aussi la technique automobile, mais j’ai une grosse pratique qui m’aidera beaucoup. Enfin, au petit bonheur, je ferai tout ce que je pourrai. J’arriverai toujours Maréchal des logis à 200 frs par mois.
J’ai mangé à la popote à midi. C’est infiniment mieux qu’à l’ordinaire. On va me donner une carte de pain. J’en donne seulement 200 grs à la popote et le reste peut me servir en ville. Je n’ai pas besoin de te dire de me tenir quelques effets prêts en cas de départ. Et avec tout ça n’oublie pas d’arroser les aubergines !!
Bien des choses affectueuses à tous. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits.


Lucien
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 23 juin 1918
Bien chère Alice,

J’ai reçu ta lettre hier avec beaucoup de plaisir. Je profite de mon tour de garde pour t’écrire pendant que je suis un peu tranquille. Hier nous avons eu un service peu ordinaire. Il s’agissait de transporter des valeurs du crédit lyonnais de Paris. 19 wagons étaient arrivés en gare de la Guillotière transportant 6 milliards de francs en titres au porteur. Jamais je n’avais vu tant de précautions. Nous sommes arrivés à 6 heures à la gare. Un piquet d’infanterie, baïonnette au canon, entourant les wagons. Nos vingt camions étaient divisés en groupes de 4. Chaque groupe avait un maréchal des logis sur le dernier et un brigadier sur le premier. Dans chaque camion il y avait un gendarme et un employé du crédit lyonnais. Au lieu de déchargement, dans les caves de l’archevêché, il y avait le même luxe de précautions et tout cela était étiqueté, compté, vérifié. Chaque camions portait environ 100 millions. J’ai fait trois voyages avec mon camion. Nous marchions en convoi serré comme au front. On nous a donné 180 frs d’étrennes qui ont été versés à l’ordinaire. Le capitaine, le lieutenant, l’adjudant, tout y était.
Chez Carra, leur sœur de Paris est arrivée hier soir avec son petit garçon. Je ne les ai pas encore vus. Les cousines ont reçu le panier hier. Beaucoup de mercis pour le tout. Elles m’ont invité à dîner pour aujourd’hui. Je n’y suis pas allé, j’irai peut-être ce soir.
Le Rhône est très haut. Il commence à atteindre les caves. Viens quand tu voudras sauf samedi. Je compte bien aller à Valencin dimanche prochain. Je prendrai un après-midi pour sortir avec toi quand tu viendras.
Notre voisin M. Paquet est parti au front comme ouvrier rappelé aux armées. M. C. en tremble dans sa peau.
Vous n’avez presque rien fané cette semaine. Je vois bien que quand je n’y suis pas vous ne faites plus rien !
Comment va la mémé ? J’ai reçu aujourd’hui une lettre de ma mère me disant que la cousine Léonie qui avait eu un rognon descendu avait guéri après être restée longtemps couchée. C ‘est le docteur Néron de Saint-Priest qui la soignait.
Toutes mes affections à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort ainsi que ma petite Marcelle et Titi
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 28 mai 1918

Bien chère Alice,

Je pense que tu auras reçu ma carte d’hier. Je suis allé hier au soir mener la bicyclette de Pierre chez ses cousins. Ces gens m’ont très bien reçu. Ce sont des jardiniers. Leur clos a 4500 mètres. Ils me l’ont fait visiter. Ça m’a bien intéressé. J’y ai pris encore quelques leçons de jardinage qui me serviront peut-être plus tard.
Après je suis allé voir mes cousines. M. et Mme Carra sont à Ville pour quelque temps. M. Jean Carra avait écrit aux cousines. Il est extrêmement content de son Serbe et l’appelle « un homme précieux ». C’est vraiment dommage que le notre n’ait pas été de même. Très bon accueil chez les cousines hier. On prévoit pour ces jours de gros changements à la section, sur les ordres venus du ministère, M. Gambs partirait ainsi que 4 brigadiers (les plus jeunes : Nicot, Bonneton, etc.) et un logis. On verra bien tout ça. Dans tous les cas, je partirai samedi, c’est le meilleur pour le moment. J’ai trouvé deux oiseaux comme tu sais à la chambre. Je pétrolerai ce soir.
Embrasse bien les enfants pour moi. Mes amitiés à tous, à bientôt,
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, jeudi 16 mai 1918
Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Il est vrai que la poste marche si mal. Rien de nouveau à te raconter. J’irai probablement à Valencin dimanche pour 24 heures.
J’irai en permission de 14 jours à la fin du mois de manière à y être au début des fanages.
Pour les semailles, si je suis encore à Lyon, je ferai mieux, je prendrai purement et simplement une permission agricole au meilleur moment. C’est toute une histoire pour avoir une permission quand on veut maintenant avec toutes ces circulaires et règlements.
Bien des mercis de la rue Clos Suiphon pour ton dernier envoi.
Pas revu de punaises à la chambre. J’espère que tout va bien à la maison.
En attendant de vous revoir, je vous embrasse tous de tout cœur.

Reçu une lettre de Cahuzac
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 10 mai 1918
Bien chère Alice,

Je t’envoie ces deux mots en attendant samedi. Je m’en irai pour 25 jours. Y aura-t-il assez de pain ? Rien de nouveau encore pour Orléans. Chenavat nous a écrit que les cours sont un peu suspendus par rapport au déménagement de l’école de Meaux. M. Gambs a sauté au plancher quand il a vu la demande de la préfecture pour 40 jours. Mais enfin il est venu à la chose d’assez bonne grâce. Le calcul d’après les hectares me donnait 21 jours, il m’en accorde 25. Il n’y a rien à dire. Ça commence donc le 14 juillet, soit dimanche. C’est Bonneton qui me remplace à l’essence.
J’ai écrit à Bouveyron hier. Choub a raccomodé les cylindres, et doit venir les monter dimanche si Guigue les a amenés.
Rien de nouveau. Meilleures affections à tous. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, lundi 6 mai 1918

Bien chère Alice,

Il pleut, il pleut !
J’ai eu bon nez de revenir hier au soir. Je sui arrivé chez les cousines une heure et demie après t’avoir quittée soit à 8 h ½. Et encore je suis resté un quart d’heure en Portes. Je te dirai tout de suite qu’ils avaient reçu des nouvelles d’Emile le jour même. Il était à Cassel (Nord). Les cousines ont été très contentes du petit bouquet de muguet. Je l’avais emporté en assez bon état. La petite couchera chez cousine Hérard pendant ton séjour à Lyon. Dis-le bien à la petite, qu’elle fasse pas la scène à Lyon à ce sujet.
J’ai oublié de demander aux cousines ce qu’il fallait pour samedi prochain. Mets comme la dernière fois, tu trouveras cela sur mes lettres de la semaine dernière.
Ma permission ne m’a pas fatigué cette fois. Je pense que la mémé aura été contente de ma journée et cela suffit pour me la rendre agréable à moi aussi (la journée !). Je suis arrivé à Lyon bien avant le tram. Je voyais à Mions et à Saint-Priest les gens qui l’attendaient et j’étais heureux de pouvoir filer.
En venant mercredi, apporte mes molletières noires que tu as lavées.
Rien de nouveau à te raconter. Les cousines avaient bien reçu le panier de samedi. Elles avaient mis hier ton gros bouquet sur leur table et m’ont dit de te remercier.
A bientôt le plaisir de t’embrasser ainsi que les enfants. Meilleures affections à tous.

Comme je l’ai déjà dit, tu ne m’attendras pas pour diner mercredi, mais j’irai aussitôt la soupe mangée.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 16 avril 1918
Mardi soir 4h1/2
Bien chère Alice,
Nous avons fait bon retour, Tricotelle et moi hier. Pas de rhume. J’ai trouvé ma mère, toujours la même chose, assez fatiguée. J’en ai causé aux cousines qui m’ont dit que c’était une maladie de cœur. Ma sœur y est allée hier. Elle (…mot illisible) bien fait dire ce qu’elle a.
Rien de nouveau chez les cousines. M. Gambs va probablement embaucher Tricotelle dans son usine de tissage de l’Arbresle. Il achète une camionnette. Je m’occupe de cette question de transport et je te tiendrai au courant. M. Carra m’en a causé hier et m’a dit que si Tricotelle n’était pas aussi entêté, il aurait pu acheter un camion pour chercher ses vins dans le midi et ensuite faire des transports pour le public à moitié avec lui. Je n’ai pas parlé de mes intentions à M. Carra mais ça prouve que lui aussi voit cette question des transports. J’en ai causé avec Gangloff ce matin. J’irai voir Gaillard aussi. Tu connaissais Buthion de Vienne, le marchand de fer qui venait à Valencin. Il est ici comme magasinier en second depuis quelques jours.
J’ai laissé mon couteau à Valencin. Tant pis, je le retrouverai dimanche. Tu m’enverras tes ordonnances pour tes ampoules mais auparavant, demande à M. Roux si cette boite peut faire.
Je te dirai demain si je sais encore quelque chose de nouveau. Ce matin j’ai passé devant la guillotine. On venait de la démonter et de la ranger dans son fourgon. Quelques camarades sont allés voir l’exécution.
En attendant dimanche, je t’embrasse de tout cœur ainsi que tous à la maison.
Mercredi matin 10 h
Rien de nouveau, je vais aller chercher le pain chez Faure.
11h1/2 Faure n’est pas venu, j’espère que tout va bien.
Bien des choses, à samedi.
Lucien
Note
Date incertaine, lettre écrite un mardi. On trouve la trace d'une exécution capitale à Lyon le 12 avril 1918. Peut-être Lucien parle-t-il de celle-ci : 24 janvier 1918 Lyon Charles Flaguais 28 ans, jockey, déserteur assassin de son caporal, se rend le 27 mai 1917 chez Aude-Benoîte Gaty, veuve Rollin, demeurant au hameau de Mérège, à Saint-Didier de Chalaronne (Ain). Sous prétexte d'acheter de la paille, il se fait offrir un verre de vin et tue la veuve Rollin à coups de maillet et d'un poids de 5 kgs avant de voler 2.400 francs en or. Guillotiné le 12 avril 1918. Source : http://laveuveguillotine.pagesperso-orange.fr/Condamnations1870-1981.html
Sertier Lucien
Lyon, mercredi 3 avril 1918
Bien chère Alice,

On ne se comprend guère au téléphone et on ne sait guère de choses après avoir causé. J’aurais voulu savoir des détails sur le petit, comment il a dormi, la fièvre, etc. J’espère que ta lettre me renseignera mieux.
Je ne sais ce que j’ai pris, lundi soir il faisait mauvais temps, je ne me sentais pas bien. Je ne suis donc pas allé à Valencin après avoir bien hésité. Hier je sentais une angine qui venait, j’avais un peu la fièvre. J’ai passé une nuit à peu près. M. Carra m’a fait badigeonner hier soir avec de l’alcool camphré dans la gorge. Je crois que ça m’a fait avorter l’angine. Enfin il ne faut pas te faire du mauvais sang pour ça, ce ne sera encore rien pour ce coup. Je t’écris du bureau où je suis venu comme d’habitude.
Cet après midi, je vais aller avec M. Carra au camp Serbe à Francheville y chercher un domestique pour son frère à Ville.
Si je trouve un cultivateur à peu près je l’embaucherai pour le papa. Je crois que les prix sont : 60 frs pour les grands mois et moins pour les autres et l’hiver.
Ce soir il y a un petit souper chez M. Carra. M. et Mme Gambs y seront. Je dois y aller aussi si je ne suis pas trop fatigué.
J’ai vu hier Mme Gardon qui va de mieux en mieux.
Je m’en irai dès que j’irai mieux ; ce sera sûrement pour dimanche à moins d’imprévu. Toutes les permissions, même à 24 heures, sont supprimées par rapport à l’offensive. Nous avons en ce moment une inspection par un colonel du ministère. C’est pour le renvoi des engagés au front. On sera fixé d’ici au 19 avril.
Je vais aller au camp de Chambarand avec M. Gambs mardi prochain. Je ne sais pas s’il voudra passer à Valencin au retour. Je te le dirai dimanche ou avant.
Cahuzac vient me voir au bureau demain matin en rentrant de permission.
Ci-joint une lettre de ma mère.
Donne-moi bien des nouvelles de mon petit Joseph. Le temps me dure énormément de ne pouvoir le voir. J’ai compris hier que tu me disais qu’il allait mieux. J’ai beaucoup de travail ici avec cette fin de mois. C’est vraiment la guigne. Veille bien sur la bouche de la petite. J’ai vu ce matin que j’avais des boutons dans la bouche comme le petit. Ça doit être contagieux. Et toi, comment vas-tu ? Je te l’ai demandé hier mais je n’ai pas pu comprendre ta réponse. Il me semblait que tu parlais très bas.
Au revoir, bien chère Alice, mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, ainsi que mes chers petits.

Je t’ai demandé ma veste pour aller à Chambarand et chez les Serbes ce soir. D’autre part, mes souliers me blessent.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 26 mars 1918
Mardi matin 11 h

Bien chère Alice,

Je profite de la visite probable de Pierre pour t’envoyer ces quelques lignes. Je ne te réécrirai pas avant ta venue les lettres mettant trop de temps pour t’arriver. Bien content de ton coup de téléphone d’hier. Je n’ai pu te causer comme j’aurais voulu, le bureau étant plein de monde. Je ne t’entendais pas très bien non plus mais cela vient de notre appareil qui a besoin de réparations.
J’ai vu la mère Gardon ce matin, elle va mieux. 38,5° de fièvre. Sa fiche porte tumeur tuberculeuse, si je m’en souviens bien. Tu peux venir samedi, je t’irai chercher à l’avance à la gare du tram, c’est à dire aux écoles. Mais dans tous les cas, fais comme si je ne devais pas y aller, descend aux écoles. Hier au soir, la cousine m’a fait aller à la retraite pascale à l’église. Pilule amère ! Mme Carra (ne le dis pas) fait un trousseau merveilleux pour la poupée. Qui sera contente ? Mme Carra s’en amuse d’avance. B. Guigue est venu me trouver pour son auto. Je lui ai dit de s’adresser ç un mécanicien.
Si je peux trouver des boutons, je te les enverrai pas Pierre. C’est le temps qui me manque parce qu’à midi tout est fermé de partout. C’est pour ça que les ciseaux sont encore chez Lafay. Il fait une bise glacée, ce matin. Fais-bien attention aux enfants, surtout les pieds, c’est là que l’on pèche généralement.
Le petit Croppi va bien mieux, il sort dehors. La coqueluche est bien en train à Lyon, mais ça ne peut rien faire aux nôtres.
J’aurai ma permission de 7 jours courant avril. Je donnerai un bon coup au jardin et au bois (coupage) pendant ce temps.
J’espère que tout le monde va bien à la maison. Et vos boches ?
En attendant le plaisir de vous tous revoir, j’envoie à tous mes plus sincères affections et je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Si je ne peux donner mes boutons à Pierre, je les enverrai demain à Faure. N’oublie pas samedi le beurre pour Cassan. Une livre bien arrangée coquettement et deux fromages. Pour les cousines, tu peux mettre quelque chose. Elles ne m’ont rien dit mais c’est Pâques alors tu vois !!
Mille amitiés

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 22 mars 1918

Bien chère Alice,

A mon grand étonnement, je n’ai pas eu de lettre de toi aujourd’hui. La poste marche sans doute très mal, surtout quand on ne met rien dans la boîte.
J’ai eu une lettre de Tricotelle et une autre de ma mère. Je viens de voir la mère Gardon. On ne l’a pas encore opérée.
Es-tu allée à Marennes ? Vas-y tout de suite si tes maux d’estomacs persistent et si tu n’as pas de soulagement, on ira voir un docteur à nouveau. Je suis de garde dimanche 24. Pour Pâques, je garderai une demi-journée et Nicot l’autre. Nous ne sommes plus que nous deux au bureau en attendant le retour de Bévy. Tu pourrais, comme tu en avais l’intention venir passer les fêtes de Pâques à Lyon. Tu te rentourneras le mercredi suivant par Faure. Bien entendu amène les deux enfants, on les fera photographier.
Je crois que je serai obligé de prendre tantôt ma permission vers le 10 avril probablement. La période finit le 31 mai et il faut que tout le monde y soit allé à cette époque, le tour recommençant à cette époque. Je prendrai la seconde au moment des fanages. Plus je retarde la première, plus cela retarde la seconde.
Je te renvoie la carte corrigée de la petite. Fais-lui faire ses lettres sur une feuille de papier, cela me permettrait de mettre les annotations en marge. Explique lui les phrases mal faites : exemple son petit frère et son rhume ne sont pas des choses allant ensemble.
Quand Mlle Bourgey aura fini ma veste, tu me la feras passer. Tu lui mettras les boutons ici quand tu viendras. On les achètera ensemble.
M. Gambs est en train de faire installer un jardin de deux hectares pour la section avec élevage de porcs et de lapins avec les débris et les eaux grasses. On parle de 400 lapins. Je leur ai prédit un échec complet. Gare à la crève !!!
Il paraît que vous avez eu la grève des boches, tu me raconteras un peu cela.
En espérant que tu daigneras m’écrire, je te dis au revoir et à bientôt. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants et tous à la maison.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mercredi 20 mars 1918
Mercredi matin 11h

Bien chère Alice,

Le maréchal des logis Bevy étant auxiliaire est parti chez lui en permission agricole de longue durée. Nous ne restons que Nicot et moi au bureau et par conséquent je serai de garde dimanche. J’ai vu Mme Gardon hier à midi. Je m’y suis trouvé avec Joséphine. Louis n’est pas encore venu en permission aussi Clémence en est au désespoir. On opère la mère Gardon aujourd’hui mercredi. J’irai voir à midi ce qu’il en est. Je n’ai pas revu Benoit Guigue, il m’a envoyé sa particulière mardi matin pour me demander ce qu’était devenue son auto. Je lui ais dit qu’elle était éreintée et que je ne pouvais pas m’en occuper.
Les cousines envoient bien le bonjour à tous. Pour samedi il leur faudra : 1 livre, deux douzaine de fromages, et des rigottes pour M. Carra. Tu sais qu’elles font passer des fromages chez M. Gambs, sa mère les trouve merveilleux.
Dans le panier du retour, tu trouveras un pot. C’est pour le faire passer en Portes pour le faire remplir de miel pour les cousines.
Ensuite, Marie te le renverra et tu le mettras avec un prochain marché dans la balle. Tout cela pour qu’il arrive sans encombres. Si tu peux, mets en environ une demi livre pour Bonneton, pour payer le vélo. Tu mettras également la poupée dans la balle. Viendras-tu à Lyon pour Pâques ? Ou faudra-t-il m’en aller ? A ton choix ! A moins que tu préfères rester à Valencin et moi à Lyon !!! Réponse svp !
T’ais-je dit que je suis allé voir chez les cousines Allemand lundi soir et je leur ai dit que tout le monde était bien rentré.
J’ai beaucoup à faire au bureau, en ce moment, avec ça que nous ne sommes que deux. C’est pour ça que je n’ai pas pu t’écrire hier comme promis.
11h1/2 Je vais être obligé d’aller en permission de 7 jours au milieu d’avril, la période finissant le 31 mai. Je prendrai la suivante pour les fanages. Nous en reparlerons. Le lieutenant voulait que j’y parte hier, c’est Perrez qui est parti à ma place.
Au revoir à tous, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants

Lucien
Note
Date incertaine...
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 10 mars 1918
Dimanche soir 2h

Bien chère Alice,
J’ai fait un très bon retour. Je suis arrivé à Lyon garage à 11h1/4 et je n’étais même pas mouillé de chaud. Comme nous avons convenu, je t’attendrai mercredi. Viens par la voiture ou par le tram, comme tu voudras. Tu te rentourneras par le tram le soir ou le lendemain matin. Si tu peux rester la veillée, ça te permettrait de coudre un peu pour moi le soir. Enfin, tu verras bien. Ce matin, j’ai rencontré le tram à vapeur, aux écoles : donc il ne marche pas encore le matin.
Je marronne d’être obligé de rester en cage cet après-midi par ce beau temps. J’aurais pu planter des petits pois. Ce sera pour une autre fois, mais ça les retarde toujours un peu.
N’oublie pas de m’apporter en venant la réponse de Jaillet pour 6 saucissons frais et un jambonneau frais. Je veux une réponse ferme. Si c’est oui le prix et la date de livraison ou alors si c’est non, je pourrai répondre à M. Cleyet. T’ai-je dit que j’ai rencontré son frère, celui de la Part-Dieu. Il a passé capitaine et nous nous sommes faits mutuellement des félicitations avec ça que je suis plus avancé que lui puisque il n’a pris qu’un galon de plus et moi deux !! Je le lui ai dit en rien. J’irai ce soir chez les cousines.
Rien de nouveau. Mes meilleures amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants
Lucien
Note
Date incertaine. Postérieure au 4 mars 1918
Sertier Lucien
Lyon, lundi 4 mars 1918

Bien chère Alice,

J’ai fait un bon retour. J’ai vu Emile et ma soeur en Portes. Rien de nouveau chez nous. Mon père va très bien il me semble. Aujourd’hui à Lyon, Pierre est venu me voir. Il couche cette nuit dans ma chambre avec moi. Nous avons rendez-vous ce soir avec lui chez les cousines. J’irai donc y souper.
J’ai le plaisir de t’annoncer que je suis nommé brigadier à la date du 1er mars et que je conserve mon emploi au bureau. Emploi qui exigeait d’ailleurs un gradé. Mon prédécesseur était maréchal des logis. La nouvelle vient de m’en arriver par le téléphone de Vendôme. Je te joins à titre de curiosité le relevé de notes qui accompagnait mon état de proposition et que j’ai pu me procurer grâce à la complaisance d’un supérieur. Elles ont été faites par M. Gambs d’après des notes existant déjà à la section.
Rien de nouveau à te dire, je pense toujours à m’en aller dimanche. Je t’embrasse en attendant bien fort ainsi que les enfants et tous à la maison.
Lucien
Lyon, dimanche 10 février 1918


Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir mes deux lettres hier soir par Jeannot. De mon côté, j’ai reçu la tienne dans le paquet des cousines. Merci de tout ce que tu nous as envoyé. La fricassée était magnifique et a fait les délices de M. et Mme Carra. Aussi m’a-t-on chargé de remercier bien fort la mémé. Nous avons mangé le rôti aujourd’hui, il était excellent. Je crois que tu voulais envoyer tout le cochon. Paye la différence ou bien remplace là par de la boucherie de la maison.
4h du soir. J’ai été interrompu par l’arrivée de Tricotelle qui est venu me trouver au bureau. J’ai eu en même temps la petite lettre et le couvre… Tant mieux si Tricotelle a pu réellement rendre service à la maison. Ce matin M. Gambs nous a dit au bureau qu’il était inutile de venir tous les trois le dimanche, qu’un seul suffirait. J’aurai donc dorénavant 2 dimanche sur 3 et je m’en irai dimanche à moins d’événements extraordinaires.
Le travail de bureau me plait et j’ai en somme bien moins de peine que sur les camions. Le matin il suffit d’être présent à 8 h et le soir à 2h.
Je mettrai peut-être un colis à Faure mercredi si j’ai le temps de le préparer. Va toujours voir. Tu me demandes si la viande est arrivée fraiche. Je l’ai vue et elle était bien jolie, bien apparente. Le rôti dont nous avons mangé à midi filet avec entrelard était superbe. On n’a pas encore goûté les côtelettes. De tout cela merci beaucoup.
Ne te préoccupe pas trop de ma santé. Je traine probablement un petit froid et avec ça j’aurais besoin de me purger. J’ai des aigreurs, etc. Ça passera bien.
Le temps me dure bien des enfants. Tricotelle m’a dit que le petit ne perdait pas un coup d’œil pendant ses réparations. Je le crois sans peine, il me semble le voir. Samedi tu ne mettras rien pour les cousines et pour M. Cleyet, à 15 jours.
J’ai voyagé hier matin et soir deux fois avec M. Gambs. Il est très bon pour moi et j’ai beaucoup d’estime pour lui. C’est un homme calme, très posé et très juste. On commene à l’aimer beaucoup, au garage.
Je vais te laisser, il est 6 heures.
Je vais aller souper chez les cousines. Bien des choses affectueuses pour tous à la maison. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.
Lucien
Lyon, vendredi 8 février 1918

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre de mardi matin. Je te remercie bien, tu as dû recevoir les remèdes de la petite avec une lettre et celui de la Jeanne par la poste. Je t’ai déjà dit, je crois, que le pied de la jument n’était pas au café de Charabara. Le café est le seul du marché, à l’angle de la rue Ravat. Je ne m’en irais pas samedi soir. Je remplace le sous officier dans son service de l’essence/comptabilité et comme il y a une situation à fournir le 10 soit lundi matin, je ne suis pas encore assez calé pour pouvoir m’absenter. Le sous off part en permission de 14 jours. Avec Nicot ça fait deux de partis sur 4 que nous sommes au bureau. Je suis assez bien depuis deux jours. Les malaises ont disparu. Je n’ai pas trop de peine au bureau, ce n’est pas plus difficile que ce que je faisais au front et j’ai le souci en moins.
Le temps me dure beaucoup de ne pas te voir ainsi que les enfants. J’espère bien que l’autre dimanche je serai libre. J’ai tout un gros paquet de linge sale à t’envoyer. J’en ferai peut-être un colis pour Faure.
Chez les cousines rien de nouveau. C. Hérard m’a donné hier quelques jolis outils de son mari : un pied à coulisse, compas, divers, loupe, etc. Que devient Tricotelle ? C. Desrayaud n’a pas voulu que je lui rembourse les remèdes de la petite. Merci encore de tes lettres, mes affections pour tous. Je t’embrasse de tout cœur avec les enfants.
Lucien
Lyon, mardi 5 février 1918
Mardi soir 6 heures

Bien chère Alice,

Quelques lignes pour te dire que je n’ai rien eu de toi depuis la lettre de Tricotelle. Mais enfin c’est très normal. Je vais bien pour le moment. A midi, j’ai diné chez M. Carra. Ce soir nous devons diner chez M. Gambs à 7 heures. Mais comme sa mère est je crois très malade, je ne sais pas encore si on ira. J’ai entendu qu’il le disait tout à l’heure au téléphone au capitaine. Mme Carra t’invite à venir passer quelques jours avec les enfants à la fin du mois. Nous en reparlerons. Tricotelle a démonté l’auto de M. Carra pour la repeindre. Je suis allé hier voir un autre marché de Charabara (là où nous avions vendu Paulus) pour le pied de la jument. Il n’y avait encore rien. Je pense toujours m’en aller dimanche ou plutôt samedi soir. J’espère que je trouverai tout le monde en bonne santé à la maison.
Rien de nouveau chez les cousines, ni pour moi. Rien pour elles ni pour Cleyet cette semaine.
Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.

Lucien
Vaise, vendredi 1er février 1918
Jeudi soir 1h
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier le paquet de Faure et ta lettre. Merci bien. Je pense que tu as reçu la mienne dans le panier de linge sale. Je te disais que Dentel a pris 6 sous pour retirer mon paquet et 12 sous pour … le panier. C’est la bonne des C. qui a payé. N’envoie plus rien par Faure et fais attention de ne plus faire poser un sou de dépense chez Dendel, c’est un voleur. Les C. pour éviter les frais ne veulent plus recevoir leurs provisions qu’une fois par quinzaine. Nous en recauserons. N’envoie pas le pain sans nouvel avis. J’en ai assez pour moi. M. Gambs m’a dit l’autre jour qu’il me ferait entrer au bureau mais avec lui et non à la Mouche avec Cassan. Pour l’auxiliaire, je crois qu’il faut attendre la visite que nous passerons fin février. Je mange au garage matin et soir, c’est un peu meilleur. Hier tantôt j’étais au repos j’en ai profité pour laver le fameux manteau. J’ai porté à ma sœur le reste de ma teinture d’iode. Si j’avais su qu’elle venait, j’en aurais acheté davantage pour remplir le flacon. Pour la petite, chausse la bien chaudement ; tu verras que ça ira mieux tout de suite. Ma sœur m’a apporté du saucisson et des fromages. Ce tantôt, à la gare de Vaise où je suis, un boche a tenté de s’évader, le gardien l’a tué d’une balle. Embrasse bien les enfants pour moi. Bien affectueusement.

Lucien
Note
Date erronée. Lettre marquée jeudi.
Lyon, lundi 28 janvier 1918
Dimanche matin 11h (sans doute 28 janvier 2018)

Bien chère Alice,

Reçu hier soir un rasoir. Merci beaucoup. Grand souper chez M. Carra avec tous les invités que tu sais. M. Gambs m’a demandé ce que je voulais comme place. Je dois te dire que Cassan hier matin m’a dit qu’il me faisait entrer au bureau et me donnait le choix entre deux places : ou rester avec Nicot et M. Gambs à Perrache ou bien aller avec lui Cassan au garage de la Mouche où il va comme chef de parc. Après avoir consulter mes cousines, je vais aller sur leur avis avec Cassan. Il vaut mieux être amis de loin que de près. Je crois qu’elles ont raison. M. Gambs m’a dit aussi qu’il m’aiderait pour passer auxiliaire. Le canard était excellent, bien cuit à point. Il a recueilli toutes les approbations. Menu : consommé sauce haricots Soissons canard, carottes rouges en salade, pommes fromage pain vin blanc, champagne. Thé. Tout ce que je viens de souligner venait de Valencin
J’espère que Titi s’est consolé de mon départ. La poupée est-elle encore en vie ? Y a t-il encore du bois découpé ? Je me suis fait 6 frs 50 d’étrennes, hier. Je vais bien. Suis bien ton régime pour voir la fin de tes maux d’estomac. C’est surtout par la régularité des repas que tu y parviendras. Il faut vouloir ! Envoie moi l’adresse de Velle pour que je lui écrive. J’ai écrit hier en Portes. Aujourd’hui je ne travaille pas, j’ai repos. Au revoir bien chère Alice, mes amitiés à tous, je t’embrasse bien fort avec les enfants. Les cousines envoient le bonjour à tous,
Lucien
Note
(nb : mots soulignés : canard, carottes rouges, pommes, fromage, pain)
Lyon, samedi 26 janvier 1918
Bien chère Alice,

J’ai fait bon voyage hier soir. Je suis arrivé à 10h1/4. Ce matin j’ai roulé avec un autre camion. Je n’ai pu voir M. Gambs ni Cassan hier encore. A midi, après avoir diné au garage, je suis passé chez les cousines, très bien reçu. On mange le canard demain soir samedi chez M. Carra avec M. et Mme Gambs. A ce sujet, un nouveau : tous les engagés retournent au front de près, sauf ceux qui sont auxiliaires ou inaptes. C’est M. Gambs qui l’a dit chez M. Carra et qui a dit de me débrouiller pour passer auxiliaire. On va traiter cette question demain soir, je pense.
Ton manteau me va très bien. Je l’ai pris ce matin sur ma veste en cuir sans capote va bien, les manches, la longueur, l’évasement. Il est très commode et déjà sale ! Mais je le dégraisse aussitôt à l’essence ça ne se voit guère. Les cousines avaient épousseté et nettoyé ma chambre. Envoie moi la lettre de Nivollet, que j’ai oubliée.
Titi doit s’en payer, aujourd’hui, il fait un temps magnifique. Tu remercieras bien tes parents pour tout l’embarras que je leur ai donné. Je ne leur ai guère aidé pendant les deux semaines mais je me rattraperai cet été, je l’espère.
Je t’enverrai dès que je saurai du nouveau. Je t’embrasse très fort, ainsi que tous. On a le cafard !!
Lucien
Lyon, vendredi 25 janvier 1918
Samedi matin

Bien chère Alice

Je ne roule que cet après midi. Hier au soir j’ai vu Cassan d’abord et M. Gambs ensuite. Très bon accueil des deux. M. Gambs avait déjà demandé des renseignements sur mon compte à Cassan, qui paraît-il d’après les deux ont été fournis bons. Au sujet du départ pour le front, un nouvel ordre ministériel a prescrit de nous faire passer une visite médicale avant. C’est le dernier tuyau. J’ai reçu une lettre de Cahuzac qui était arrivée après mon départ. M. Cleyet est venu me voir deux fois au garage. Je venais d’en partir quand il est venu hier. Je ne l’ai donc pas vu. Ce soir on mange le canard de M. Carra avec Mme Gambs. M. Gambs ne veut pas que j’aille dans la Savoie.
J’ai trouvé les cousines en bonne santé. Leur accueil a été excellent aussi bien de C Hérard que de C. Desrayaud. J’y ai soupé hier soir sur leur invitation expresse.
J’avais bien un peu le cafard, en rentrant, mais ça passera. Ça fait partie des fins de permission. Et toi ?
De gros baisers aux enfants et pour toi. Mes amitiés à tous ;
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, jeudi 3 janvier 1918

Bien chère Alice,

Rien de bien nouveau à te dire. Mon rhume va de mieux en mieux. Pourras-tu venir samedi ou dimanche ? Ne le fais que si tu ne crains pas d’attraper du mal malgré le grand plaisir que j’aurais de t’avoir près de moi. Les cousines t’attendent en espérant que tu viendras.
J’ai eu hier et aujourd’hui un travail peu pénible, ça m’a remis un peu. A l’occasion, fait moi donc passer mes molletières doublées que tu m’avais faites. Celles de cuir me font mal avec mes galoches. Je pense que Titi n’a pas encore cassé son fusil et que Marcelle aime toujours sa poupée. Tu remercieras bien la mémé pour sa pommade, mes mains sont guéries.
Au revoir, bien chère Alice, à bientôt, je l’espère. Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison. J’écris de chez les cousines, elles envoient bien le bonjour à tous. Elles vont bien pour l’instant, ainsi que M. et Mme Carra.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mercredi 2 janvier 1918

Bien chère Alice,

Le temps a rudement semblé long, hier soir pour arriver à la gare. D’Heyrieux à la gare, ça me semblait interminable et je croyais m’être trompé de chemin. Je suis arrivé huit minutes avant l’heure du train. Celui-ci avait seulement un quart d’heure de retard. Tu n’avais pas pu me faire suer, mais la route s’en est chargée. J’étais trempé comme une soupe. Je suis monté dans un compartiment bondé comme le reste du train. Le chauffage me brûlait les pieds, ça m’a séché doucement et ce matin ça va bien mieux. Ça s’est tourné en maux de ventre pas graves, d’ailleurs. Ce matin je suis à l’hôpital Desgenettes avec mon camion, ce n’est pas pénible.
J’étais chez les cousines hier soir à 8h. J’ai mangé une bonne soupe et je me suis couché de suite. J’ai mis toutes les lettres à Lyon avant la levée de la boite hier. La plupart a dû arriver ce matin. Tu remercieras tes chers parents pour l’embarras que je leur ai donné. Je ne veux plus m’en aller puisque je suis malade chaque fois. C’est une guigne. Je viens de rencontrer à Lyon Gauthier mon aide cuisinier du front, celui de Beaujeu. Au revoir bien chère Alice, je vous embrasse tous.

Lucien
Lyon, vendredi 28 décembre 1917

Bien chère Alice,

J’ai reçu ta lettre hier. Elle m’a bien fait plaisir. Tu peux croire que le temps me dure bien aussi de ne pouvoir aller à Valencin. Je vais demander une permission pour le jour de l’an. J’en ai déjà parlé au brigadier Nicot qui m’a dit que c’était très possible et qu’il fallait le demander demain samedi à Cassan. Je ne suis pas allé voir si Faure était venu. J’ai pensé qu’il faisait trop mauvais temps. J’ai trouvé des déchets de grain pour la volaille. Je l’enverrai à la première occasion.
M. Gambs est nommé à Lyon. Il se pourrait qu’il vienne chez nous. Nous en reparlerons.
Je vais bien pour le moment. Suis bien ton régime pour te rétablir complètement.
Rien de nouveau. Embrasse bien les petits dont le temps me dure beaucoup. Mes amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort.

Lucien
Lyon, mardi 25 décembre 1917

Bien chère Alice

J’ai trouvé ce matin, chez les C. ta lettre du paquet. Je te remercie bien de m’avoir donné un peu des nouvelles de tous. Tu as dû bien m’attendre, ces jours. J’aurais bien voulu aller passer les fêtes avec vous tous mais ça n’a pu réussir. On est venu à mon secours de Valence avec deux voitures. Nous avons mis des cables et des chaînes aux roues et nous sommes partis de Saint-Vallier à 1h. Nous avons mis deux heures pour faire cinq kilomètres et de guerre lasse, nous avons laissé le camion dans un hangar que nous avons réquisitionné.
L’une des voitures qui était restée avec moi m’a ensuite mené à Tain pour prendre le train sur Lyon qui passe à 3h50. Ce train de malheur n’est passé qu’à dix heures du soir ! Et je suis arrivé à Perrache à deux heures du matin et je me suis couché enfin à trois heures. Ce matin, je suis allé à 10h1/2 me faire porter rentrant au garage. Ce voyage m’a éreinté et aujourd’hui je suis resté couché tout l’après-midi. La neige tombe toujours. Je t’écris de chez les cousines en attendant le souper. Elles ont mangé le canard dimanche. Il était excellent, paraît-il. Je vais en juger dans un moment car il y en a encore. A midi, nous avons mangé une superbe dinde que M. Néant leur avait envoyé. A propos, il ne faudra rien pour les cousines pour cette semaine.
Je ferai tout mon possible pour m’en aller dimanche ou pour le jour de l’an sans pouvoir encore rien dire de sûr à ce sujet.
Faure ne viendra pas demain, avec ce temps. J’irai voir jeudi s’il est venu. Chez les cousines, tout va bien. Moi je suis un peu « aquigé » ( ??) mais ça ira mieux demain, il faut l’espérer.
Embrasse bien tout le monde pour moi. J’aurais bien voulu profiter des bonnes choses que le cousin Perrin a apportées mais contre la nécessité… Je l’en remercie aussi.
De bons baisers aux enfants et pour toi.

Adresse : Lucien Sertier
TM 1140
32 quai Perrache
Lyon

Lucien
Saint-Vallier, lundi 24 décembre 1917

Bien chère Alice,

Je suis toujours à Saint-Vallier. On doit venir de Valence ce matin pour prendre le camion en consigne et ensuite je prendrai le train pour Lyon. Il est bien rare que je puisse aller à Valencin demain, jour de noël. Je ne serai pas rentré assez tôt à Lyon.
Je suis très bien dans l’hôtel. J’ai réglé ce matin. Ils ont été très raisonnables, à l’encontre de l’hôtel de Serrière qui m’a pris sept francs pour souper et coucher. Le temps me dure bien des enfants. J’ai écrit en Portes et aux cousines. J’espère que tout va bien à la maison. Je t’embrasse bien fort en attendant de te revoir.
Lucien.
Ecris-moi à Lyon TM 1140, 32 quai Perrache. Si possible, je remettrai un colis à Faure mercredi. Faure aurait voulu que je lui mène, pour son cousin, une petite voiture à Valence. Je n’ai pas pu le faire car mon camion était chargé par un « pont arrière » de camion pesant 1200 kg et tenant toute la place. Je suis très heureux de ne pas l’avoir fait maintenant car avec cette neige, j’aurais été très ennuyé. Dites-le lui. D’ailleurs je dois y retourner, à Valence, avec un autre camion, mais seulement quand le temps et les routes seront meilleures.

Lucien
Saint-Vallier, dimanche 23 décembre 1917

Bien chère Alice,

J’espère que tu auras reçu ma dépêche à temps et que tu ne m’attendras pas ce soir.
Je suis parti hier matin de Lyon avec un camion et une remorque pour Valence. Je devais rentrer par le train une fois ma mission terminée. Tout d’abord, jusqu’à Saint-Pierre de Bœuf, ça allait à peu près. Je suivais la rive droite du Rhône par Oullins, Givors, Sainte Colombe. En passant à Ampuis, je suis allé dire bonjour à l’instituteur qui est le frère de Trancy, mon ancien patron de Rechain. Dans l’Ardèche, les « chalées » n’étaient pas faites. Je me suis vu mille peines pour arriver à Serrières où il y a un pont sur le Rhône. J’espérais avoir une meilleure route dans l’Isère. Le gardien du pont n’a pas voulu laisser passer mon convoi. J’ai filé alors sur Tournon mais à 2 km de Serrières, arrêt complet. J’ai bataillé dans la neige au pied d’une petite montée. De guerre lasse, je suis allé à la mairie chercher des Bulgares prisonniers que j’avais vus en passant. Ils ne sont venus que ce matin et nous avons travaillé jusqu’à 10h ½ pour dégager le camion. J’ai traversé le pont de Serrières malgré la défense du gardien et je suis venu par Sablons et Chanas jusqu’à la route nationale qui n’avait pas été déblayée non plus. En route j’ai rencontré le traineau ce qui a encore aggravé ma situation car il n’a fait qu’écorcher la neige et j’ai dû abandonner ma remorque à Bancel, six kilomètres avant d’arriver à Saint Vallier.
Je suis venu péniblement avec mon camion jusqu’à Saint Vallier mais après il m’a été impossible d’aller plus loin, aucun traîneau m’ayant passé. Je suis allé chercher un billet de logement à la mairie, je suis à l’hôtel de l’en tête de cette lettre (Hôtel de la poste et du sauvage, Saint Vallier, Drôme). Mon camion aussi. J’ai fait un rapport télégraphique à mes chefs, le téléphone étant coupé de partout.
Bien que j’ai les pieds trempés, je ne me suis pas encore enrhumé. J’ai acheté une paire de chaussettes de rechange. Je ne sais quand je partirai d’ici. J’attends les instructions. Je pense bien qu’ils m’enverront pour 24h quand je rentrerai.
Et chez toi ? Ton voyage de lundi a dû bien te fatiguer. Tu ne m’en parlais guère, sur ta lettre.
Au revoir, bien chère Alice, un affectueux bonjour à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, avec les enfants.
Lucien
Dimanche matin 8h.
Chère Alice,
Je me lève. J’ai reçu hier soir une dépêche de Lyon me prescrivant d’attendre les instructions de Valence et de revenir ensuite à Lyon. Je vais téléphoner à Valence et j’espère être à Lyon demain ou peut-être ce soir. Je vais bien. Pas même enrhumé.
Gros baisers aux enfants,
Je t’embrasse bien fort
Lucien
Lyon, jeudi 20 décembre 1917


Bien chère Alice,
J’ai pu porter tout à l’heure une caisse à Faure. Je lui ai payé la commission comme je t’avais dit. Je l’ai vu chez son cousin où il dinait. Je n’ai mis qu’une caisse, craignant de le trop charger par ce mauvais temps. Reçu le paquet et la lettre, merci.
Je pense m’en aller dimanche. J’ai fait un voyage de nuit très urgent à Sathonay par la neige et comme je m’en suis bien tiré, l’officier m’a dit que je ne travaillerai pas dimanche. Je ne suis pas encore allé à Valence.
Les cousines t’invitent à venir le 6 janvier. Il y a grande fête à l’église du S.St. Un prédicteur célèbre dont j’oublie le nom viendra. Sans les enfants si possible m’ont-elles dit à cause du mauvais temps pour eux et pour que tu sois plus libre. Cassan voulait que je m’en aille en permission sept jours pour ce mardi 22. J’ai cédé mon tour à un autre. Que veux-tu que j’aille faire à Valencin par ce temps ? Mon intention est de la renvoyer jusqu’aux beaux jours pour les semailles de printemps par exemple.
Enfin, nous en reparlerons. Mon nouveau tour est je crois pour la première quinzaine de janvier. Je vais bien. J’espère que cela ira bientôt mieux chez toi aussi.
Encore merci de la lettre et du paquet.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

TM 1140 32 quai Perrache
Lucien
Lyon, mardi 18 décembre 1917

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma lettre d’hier soir te disant que je partais ce matin pour Valence. La neige est tellement abondante que je n’ai pu partir et que le départ est ajournée à demain ou à plus tard si le temps persiste. Ce qui me fait marronner, c’est que justement cette semaine j’étais à la mairie où je gagnais six francs par jour. Mon camion y est toujours mais ce n’est pas moi qui touche !
Toi qui me chine toujours, tu sauras que le capitaine avait donné l’ordre de mettre comme chef de détachement le conducteur le plus « sérieux » du garage. Tu vois maintenant, qui c’est le plus sérieux ! L’opération est difficile car il y a deux remorques derrière le même camion. Un petit train !
J’attends avec impatience que tu m’écrives pour savoir comment tu t’es rendue.
Il était pourtant nécessaire que tu viennes mais je ne voudrais pas que tu aies attrappé du mal.
Y avait-il beaucoup de neige pour aller à Valencin ? A Lyon, elle fondait hier mais aujourd’hui elle tient. C’est une mélasse épaisse. Ce matin je suis monté dans trois trams qui tous ont déraillé. J’ai vu Bonneton ce matin, il m’a remis 34frs 70 de mon prêt. Je lui ai donné sa moitié de 6 frs d’étrennes que j’avais touché à la Valbonne avant de partir.
Demande au papa s’il faut lui acheter du tabac ordinaire dans les bureaux puisqu’il n’y en a pas à Valencin. J’en trouverai peut-être à Lyon. Je n’enverrai rien à Faure demain, que si je le vois et si je suis à Lyon. Ecris-moi au GA 32 q. Perrache.
Embrasse bien les enfants pour moi, donne moi des nouvelles de tous. Toutes mes affections.

Lucien
Lyon, jeudi 13 décembre 1917

Bien chère Alice,
Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui, ni lettre, ni dépêche. J’en ai conclu que le petit ne va pas plus mal. J’aurais aimé quand même deux mots sur une carte pour me tenir au courant. Je suis vite allé voir ce midi au garage si tu ne m’avais rien envoyé. Cette maladie du petit m’a bien inquiété. Je viens de demander un permission pour dimanche. On me l’a promise. Je te porterai des capsules de ricin. Tu me diras s’il te faut autre chose pour le petit. J’ai reçu aujourd’hui une jolie lettre de M.Bouveyron. Je te l’enverrai. Il y avait aussi une ordonnance contre les vers. Je vais vite porter cette lettre pour qu’elle parte ce soir.
Depuis dimanche, je dîne dans ma chambre à midi. Dommage que tu ne sois pas ici avec moi. Ça m’a bien désappointé de voir que tu ne pouvais pas venir, moi qui t’attendais avec tant de joie. Enfin c’est la guerre.
Soigne bien le petit et toi aussi. A dimanche le bonheur de vous embrasser tous. Ecris moi chaque jour un mot sur une carte.
Je t’embrasse bien fort.

Lucien
Balan, mardi 11 décembre 1917
La Valbonne mardi soir 7h (sans doute le 11 décembre 1917)

Bien chère Alice,

Reçu hier ta lettre de samedi !! Et ce matin une de ma mère. Nos Américains partent demain. (donc un mardi soir après le 27 novembre ? ou après le 7 décembre ? ) Nous autres, nous nous en irons jeudi, je crois. Demain, j’irai à Lyon pour M. Nallet. Si j’ai le temps, je porterai mon linge sale à Faure dans la balle neuve. Tu me diras si elle te convient, cette balle.
Mon rhume est à peu près passé. Jamais je n’avais été aussi vite débarrassé d’un froid que cette fois-là. Je l’attribue à la teinture d’iode dont tu m’avais abondamment peinturluré. Le remède est bon.
De ton côté, fais bien le nécessaire pour te guérir. Tu en seras soulagée et tout le monde autour de toi aussi. Le frère qui était chez M.B. ou V. nous avait dit que pour les maux d’estomac, il fallait des « infusions de paillasse » c’est à dire rester couché autant que possible dans la journée.
Rien de nouveau à te dire. Je suis heureux de retourner à Lyon. Barrat est malade, les autres partent peu à peu. Demain ce sera fini, il n’y en aura plus. En attendant de te revoir, je t’embrasse bien chère Alice, de toutes mes forces, ainsi que les enfants et tous à la maison.

Lucien
Balan, vendredi 7 décembre 1917
La Valbonne

Bien chère Alice,

Je suis venu amener un voyage ici en attendant l’heure de diner, je te fais ces quelques lignes. Il y a de la neige dans le camp et c’est gelé.
Lyon, dimanche matin, 8heures.
Je continue cette lettre pendant qu’on charge mon camion. Hier au soir, j’ai reçu ta lettre de vendredi par laquelle tu me disais que tu n’avais rien reçu de moi. Je t’ai pourtant envoyé une carte jeudi et une petite lettre hier samedi.
Vendredi je suis retourné à la Valbonne. La journée a été pénible.
Hier je suis resté à Lyon à L’Exposition. Ce matin aussi. Ce soir il faut que je lave mon camion. Il est réformé. Après je le mènerai au Grand Camp. Aujourd’hui dimanche, il n’y a eu de repos pour personne. Tous les camions disponibles sont allés à la Valbonne déménager les coloniaux qui partent pour Salonique. Je pensais m’en aller pour démonter les cylindres de l’auto. Ça me fait bien marronner. Pour l’auto, voici ce qu’il faut faire : Tu iras demander à Gerboulet qu’il démonte les 4 cylindres fêlés. Tu le paieras pour ce travail. Ensuite tu me feras parvenir ces cylindres pour que je les fasse souder. Une fois réparés, j’irai les remonter et j’amènerai la voiture à Lyon. Aller la chercher maintenant me couterai trop pour la faire remorquer avec une voiture. Gerboulet verra pour le démontage des cylindres. Il n’y a rien de secret. Démonter les raccords d’eau, d’huile, et le carburateur. Bien remettre les écrous en place. Je ne veux que les 4 cylindres simplement qui tiennent chacun par 4 boulons bien visibles. Une fois ces 4 boulons enlevés, on soulève le cylindre et tout vient. Tu feras envelopper avec du papier les pistons après le démontage et tu couvriras le tout avec un sac. Si c’est plus commode pour lui, il peut enlever le radiateur qui tient avec deux boulons.
Je t’attendrai mercredi prochain. J’espère que le temps se sera remis au beau d’ici là. Ici à Lyon, on n’a pas froid. Il n’a pas gelé et la neige n’a pas tenu. Elle fondait en tombant. Lyon est bien moins froid que les campagnes environnantes. Je voudrais bien que tu viennes car j’ai toutes mes affaires en désordre. Je n’ai pas eu le temps de rien faire pendant que j’étais à Vénissieux et à Feyzin. Jeudi soir, j’ai lavé mes mouchoirs et mes chaussettes. Ma cousine m’a donné la clé de la grande chambre à côté pour faire sécher tout ça. Vendredi soir je me suis rasé pour aller souper. Il y avait M. et Mme Gambs, et M. Laroche. Grand gala, comme tu penses. M. et Mme Carra sont dans le Beaujolais. Mme Carra mère est très malade. Elle a un cancer, c’est la fin.
Ton papa a laissé un mouchoir dans ma chambre. Ça a dû le gêner pour s’en aller. On a bien fait d’y aller dimanche passé, aujourd’hui c’eut été impossible. Dès que tu seras avec moi, tu prendras des capsules de ricin, comme l’a dit M. B. Mais si tu ne viens pas mercredi, je te les ferai passer par la poste.
Je reviens sur l’auto : fais tout ton possible pour que Gerboulet me démonte ces cylindres. J’ai toute une combinaison pour la réparation que je voudrais faire avec le moins de frais possible. Tu chercheras dans les outils que Tricotelle m’avait apportés un morceau de cuir rouge et tu me l’apporteras. C’est un repoussoir pour M. Carra. Je vais bien. Merci pour tes lettres qui me font bien plaisir.
Viens quand tu pourras ça me fera encore plus plaisir.
Embrasse bien ma fillette pour moi. Toutes mes amitiés bien vives pour tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort en attendant de te voir.

Je n’ai plus de fromages.
Lucien
Note
Erreur de date, sans doute. Lucien écrit en tête de sa lettre : La Vlabonne 7 Xbre midi (jeudi) mais le 7 décembre 1917 n'est pas un jeudi...
Balan, vendredi 7 décembre 1917
La Valbonne

Vendredi matin 8h (sans doute vendredi 7 décembre)

Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin seulement ta lettre de mercredi.
C’est par la faute d’un camarade qui l’avait dans sa poche depuis hier matin. Hier matin j’étais à Lyon et de retour à midi ici. J’ai reçu aussi une lettre de Cahuzac. Il est brigadier. Je t’ai dit, je crois que Bonneton l’est aussi. Nos Américains partent le 12. Je ne sais si j’irai en permission demain. En raison du départ imminent, il se peut qu’on nous garde pour emmener leurs bagages. Nous n’avons encore aucun ordre à ce sujet. Si je m’en vais, je serai à Valencin samedi soir.
Nous ne partons pas au front avec eux, c’est décidé maintenant. Je crois que seuls les hommes de troupe parlant anglais peuvent être affectés avec eux. C’est une mesure contre les embusquages !
Rien de nouveau à te dire. Je me suis bien erhumé, mais ça semble aller du bon côté.
Au revoir, bien chère Alice, toutes mes affections à tous à la maison.
En attendant le bonheur de se retrouver, je t’embrasse ainsi que tous. N’oublie pas d’embrasser les enfants pour moi et de bien prendre tes remèdes
Lucien
Balan, mercredi 5 décembre 1917
La Valbonne

Mercredi matin 9 h

Bien chère Alice,

Je pense que tu as reçu ma lettre de lundi soir. Rien de nouveau à te raconter. Il gèle bien, mais ne faisant pas de vent, c’est très supportable. J’ai fait tout à l’heure l’inventaire de mon porte-monnaie : 80 francs en chiffres ronds. Avec les pièces d’argent que je t’avais données, ça fait encore de jolis appontements. Bonneton est passé brigadier. J’ai vu hier à la Valbonne le frère de Mme Cleyet, celui qui me commandait à la Part-Dieu. Il m’a bien reconnu et nous avons causé un peu.
Je crois que nous ne partirons pas au front avec les Américains. Je crois qu’ils ne peuvent emmener personne avec eux comme personnel français.
Je vais bien et je souhaite que ce soit de même à la maison pour tous.
Je te recommande encore une fois de bien faire tes remèdes et surtout, surtout, suivre le régime. Tu m’en rendras compte dans chacune de tes lettres afin d’y bien penser.
Au revoir, chère Alice, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants à la maison.

Lucien
Note
Date incertaine, sans doute le 5 décembre
Feyzin, lundi 3 décembre 1917

Bien chère Alice,

J’espère que ton papa aura fait bon retour et que vous ne l’aurez pas grondé pour avoir prolongé sa « permission ». J’ai été bien content de mon voyage. M.B. est très aimable comme toujours. Il m’a donné un remède pour toi. Je te l’indiquerai. Pour mercredi, j’ai dit à ton papa que je viendrai à midi si je peux. Vas toujours chez les cousines en attendant tu y trouveras mes clés. Tu allumeras le réchaud à pétrole. C’est plus facile. Le lampion vient comme un tiroir. J’irai chercher le paquet de Fangeat ce soir. Je ne trouve pas pratique ton idée de paillasse. Où vais-je trouver de la paille ? Le matelas de crin eut été plus commode. Enfin, comme tu voudras. N’oublie pas des linges pour se décrasser. Un seau aussi et un arrosoir. Une bonnette et mon passe montagne. Tu auras toutes mes chaussettes à laver. J’ai pris les dernières propres hier. Tu vois que je te trouve de l’occupation ! (C’est pour que tu ne t’ennuies pas).
J’irai chercher le fourbi chez Dendel le soir, si tu veux faire le lit en attendant. Tu prendras les draps propres dans ma malle et tu rendras les sales à Mme Carra. Les deux bidons ont de l’essence. Tu trouveras de l’eau dans le broc et dans le pot à eau.
Je me fais un plaisir d’avance de t’avoir quelques jours. Le temps va bien me durer un peu de ma fillette. Tu l’embrasseras bien pour moi.
Toutes mes affections bien sincères à tous. Je t’embrasse de tout cœur.

Lucien
Note
Date incertaine
Feyzin, dimanche 2 décembre 1917

Bien chère Alice,

Je t’écris en attendant que l’on décharge mon camion, car nous travaillons cet après-midi. Les Chinois et les Boches ne travaillent pas aujourd’hui. Je n’ai plus que trois jours à faire dans ce service. Je ne le regretterai pas. Hier au soir, je suis arrivé pour souper à 8h et le matin il faut arriver à Feyzin à 6h. Les Chinois ne travaillent qu’à contre cœur. C’est la plus sale clique qui existe. Quels bandits ! Il y en a 900 ici et 400 Boches.
Pourras-tu venir pour le 8 décembre ? C’est entendu avec les cousines. Je te garderai quelques jours, j’ai beaucoup à coudre, les effets neufs pour les boutons, et puis nettoyer tous mes effets à l’essence.
Je n’ai guère le temps de m’en occuper. Le petit couchera dans ma caisse à clairevoie. Ça fera un lit épatant. Je suppose que chez vous, ils ne verront pas d’inconvénient à ce que je les débarasse pendant quelques jours de deux emplâtres ! C’est de toi et du petit dont je parle ! J’ai reçu ta dernière lettre hier au soir. Il fait beau cet après midi. J’aurais eu du plaisir à m’en aller.
En attendant le bonheur de te revoir, je t’embrasse bien fort chère Alice, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Saint-Fons, vendredi 30 novembre 1917

Chère Alice,

Reçu hier ta lettre de mardi. J’ai quitté le service de feyzin hier et j’en ai repris un autre semblable à la poudrerie de Saint-Fons pour 7 jours, en remplacement d’un permissionnaire. Je ne vais pas si matin. Il suffit d’arriver à Saint Fons à 7 heures moins le quart.
Je serai bien heureux d’aller dimanche à Saint-Romain avec ton papa. Je me ferai remplacer, j’ai déjà parlé à un autre pour cela. Je gagne cinq francs par jour ici aussi. Je dîne à Saint Fons au restaurant Michel, bien au pied de la montée des Clochettes à environ 150 mètres de l’arrêt de tram, lorsqu’il quitte la route de Vienne pour aller à Vénissieux. J’y suis de 11h à 1h. C’est trop loin pour que ton papa vienne m’y voir. Il vaut mieux qu’il m’attende au garage 153 rue Vendôme. J’y arrive à 5h1/2 du soir environ. Nous partirons dimanche matin pour Saint-Romain. Quand tu seras à Lyon, je demanderai un service pour l’intérieur de Lyon seulement. Alors à samedi soir avec ton papa. Le 153 est à 20 mètres du cours Lafayette (près de l’avenue de Saxe).
Mille amitiés à tous. Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Feyzin, jeudi 29 novembre 1917
Bien chère Alice,

Je t’écris ces lignes pendant que les Chinois débarquent mon camion. J’arrive de Lyon avec un voyage de briques en mâchefer. C’est, je crois, mon dernier jour à Feyzin. Ça ne me fâche pas. Les Chinois se sont mis en grève dimanche. Ça a duré jusqu’à ce matin. Hier pour en finir, on a amené une compagnie d’infanterie et des artilleurs qui ont bloqué les Jaunes dans leurs baraques et on leur a coupé les vivres.
Ce matin ça travaille un peu. J’en avais une équipe de 6 que j’ai menés à Lyon pour charger mon camion. Ils ont donné leur pain aux Boches qui travaillaient au même endroit à l’usine de gaz de la Mouche puis ils me disaient « Français pas bons, boches camarades. »
Je n’ai pas pu t’envoyer une carte que je t’avais fait hier. Je ne puis t’écrire que quand on charge ou décharge le camion. Ce matin, il fait meilleur qu’ihier, le temps est doux. Je dine dans un petit restaurant à Saint-Fons. Je n’ai pas le temps de faire ma popote. Je gagne cinq francs par jour, mais ce n’est pas sans misère. Quand tu viendras, je ne ferai pas du travail si loin. Et les semailles ? Dis-moi un peu où vous en êtes. La Briche est-elle finie ? Et chez Masson ? Le petit a-t-il encore ses boutons ?
J’espère que cette lettre vous trouvera tous en bonne santé et en attendant de retourner à Valencin, je vous embrasse tous de tout mon cœur.

Lucien
Balan, mardi 27 novembre 1917
La Valbone

27 novembre Mardi soir

Bien chers parents,

Etant allé à Lyon ce matin, j’en ai profité pour demander l’heure des trains pour Chavanoz. Les voici :
Aller : départ Lyon toutes les deux heures. Impairs : 1h, 3h, 5h, etc.
Retour : départ Chavanoz toutes les deux heures à 11 minutes : 1h11, 3h11, 5h11
Si vous le pouvez, venez au train de samedi. Je ferai mon possible pour y être.
Si la réponse de Chavanoz vous arrive favorable, il est inutile de m’écrire. J’irai si je ne reçois rien d’ici là. J’ai fait bon retour dimanche. J’ai trouvé le gendre de Guillerme et sa femme avec leur char à banc qui m’a mené jusqu’en Portes. J’ai trouvé mes chers parents en bonne santé, c’est l’essentiel.
Demain matin mercredi, je vais à Bourg et à Lyon avant. Je passerai au milieu des Dombes. Demain soir si j’arrive de bonne heure comme je l’espère, je retournerai coucher à Lyon avec mon camion. Je vais aller chercher de l’essence et mener un officier. Je ne remonterai que jeudi matin. Je compte trouver Alice à Lyon demain soir avec les enfants.
Jeudi nos Américains ont un grand banquet en l’honneur de je ne sais quoi, c’est pour cela que je fais tous ces voyages à Lyon et Bourg. Ils ont commandé 175 kilos de dindons !
J’espère que la mémé sera assez forte pour vous accompagner samedi. Alice rentrera vendredi à peu près sûr.
En attendant de vous revoir, je vous embrasse de tout mon cœur chers parents ainsi que Jeanne et Marcelle.


Adresse postale
L.S. Automobiliste Camp américain de la Valbonne. Adresse télégraphique Sertier-Auto américains La Valbonne
Lucien
Balan, dimanche 28 octobre 1917
Dimanche soir 2 h



La Valbonne

Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu tout à l’heure ta lettre d’hier. Je commençais à être inquiet ayant eu ta dernière lettre jeudi. Tu vois que tu as bien fait d’aller voir M. Quantin, tes malaises avaient des causes multiples et il faudra retourner le voir dès que ton estomac ira un peu mieux. En attendant, suis bien ses prescriptions. L’idée d’aller voir M. B. avec le papa me fait bien plaisir mais il est impossible que ce soit pour la Toussaint pour plusieurs raisons que je vais t’exposer. Je ne sais pas encore si je serai libre pour la Toussaint. Un camion part demain pour Nevers. C’est bien convenu que ce sera Gaston qui ira, mais celui-ci ne veut pas y aller. Et s’il se fait porter malade comme il le dit, ce sera à moi d’y aller. Je ne serai donc pas revenu. D’autre part, s’il y va quand même, il ne restera que Bonneton et moi et si le service exige deux camions, il faudra rester. Le dimanche quand il fait beau, les Américains se font mener au champ d’aviation d’Ambérieu pour monter en aéro. Autre chose encore, je me suis bien mouillé hier et ce matin encore. Je n’ai rien pour me changer et je sens déjà venir un de ces rhumes qui sortent toute envie d’aller en visite. Enfin, en admettant que je sois libre jeudi prochain, j’aurais bien voulu faire plomber ma dent qui est déjà commencée, comme tu sais. C’est ouvert jusqu’à midi les dimanches et fêtes.
Aujourd’hui je suis resté seul de service, Bonneton et Gaston sont en permission de 24 heures. Jeudi, si rien n’arrive, ce serait donc à moi, si Nevers ne vient rien déranger, comme je t’ai dit. Mes intentions sont de m’en aller à Lyon quand même mercredi soir, quitte s’il le faut à revenir jeudi matin au premier train à la Valbonne. J’ai besoin de linge. Je comptais, à moins d’impossibilité absolue, te trouver à Lyon avec les enfants. Tu y resterais deux ou trois jours pendant lesquels tu coudrais. Il y a ma veste canadienne que je ne peux mettre, la peau s’en va. En outre, mon imperméable a un grand accroc qui dépasse ma compétence. Enfin ma veste cuir qui me servirait bien par ces temps de pluie a les deux manches décousues, doublure et cuir. Tu me réparerais tout cela et je viendrais passer les nuits à Lyon pour t’apporter successivement mes effets et les remporter. J’oubliais mon grand manteau dont toute la doublure s’en va. En venant, apporte moi mes gants (de Mme Carra) et mes pantalons de drap gris-bleu.
Si c’est moi qui vais à Nevers, j’espère être de retour le jour de la Toussaint et je passerai te voir à Lyon.
Le voyage à Chavanoz serait renvoyé à une date très rapprochée, dimanche 4 novembre ou le suivant car si rien ne me dérange, et si un chauffeur reste seul de service comme aujourd’hui, je serai encore libre dimanche prochain et le papa pourrait venir m’attendre à Lyon le samedi soir comme l’autre fois.
Hier nous avons mené une grande partie des Américains au tram à Montluel pour passer leur dimanche à Lyon. Il y a eu des étrennes. Le commandement américain nous a donné à chacun 5 frs. Pour les soins de la voiture. Bref, cela m’a fait pour ma part une trentaine de francs ce qui ferait environ 5 francs par jour. On n’a encore rien touché du prêt ou de l’indemnité promise. Ce sera en plus de tout cela. On touchera le 31. Ce matin je suis allé faire une course à Montluel qui m’a encore vingt sous. Mais avec une pluie battante qui s’est ensuite changée en une grosse neige. Il y en a bien cinq centimètres. Joli temps ! Et chez vous ?
Tes lettres m’arrivent bien, je les ai le lendemain vers 11 heures. Dans le cas où il ne faudrait pas que tu viennes à Lyon, je t’enverrai une dépêche. Si tu as quelque chose à faire dire aux cousines, écris-leur directement, je ne les vois pas mieux que toi. Je ne vois rien de nouveau à te raconter, si ce n’est que je m’ennuie toujours beaucoup ici. Les petites étrennes d’hier m’ont cependant fait plaisir et diminué un peu mon aversion pour la Valbonne.
J’oubliais de dire que j’ai reçu aussi aujourd’hui la lettre de la petite. Tu l’embrasseras bien pour moi en place. Elle me dit que vous avez bien nettoyé les tombes. J’irai les voir à mon premier voyage à Valencin. Il ne faut pas oublier nos chers morts et à Valencin il y a pour moi notre pauvre petit ange à qui je songe bien souvent et le grand-papa dont je n’oublierai jamais les bontés. Un souvenir aussi pour la grand-mère Moussier. Que tous reposent en paix.
J’espère que la santé finira par être meilleure pour tous et en attendant de vous tous revoir je vous embrasse de tout mon cœur.


Je voudrais aller à Chavanoz un peu propre, fais ton possible pour venir mercredi pour mettre mes affaires en état, tout ce que j’ai est tout trempé et fripé comme tu peux penser.
Lucien
Balan, vendredi 26 octobre 1917
La Valbonne
Bien chère Alice,
Rien eu de toi aujourd’hui. J’espère que tu ne te plaindras pas que je ne t’écrive pas assez. Chaque jour doit t’apporter une lettre ou carte. Hier soir je suis allé au foyer du soldat où on trouve le café à deux sous et chaque soir cinéma. C’est tellement plein et avec ça une foule de légionnaires étrangers. Coloniaux, chasseurs d’Afrique que ce n’est pas agréable d’y rester.
Le séjour à la Valbonne manque vraiment de charme. Les officiers français n’ont guère de considération pour nous et nous engu.. pour un rien. Je me suis déjà promis de n’y pas manger .. de sel.
Le plus aimable est le commandant américain major Drum qui commande le camp et qui nous occupe surtout à laver et entretenir son auto. Il nous a donné hier 5 francs à partager entre Bonneton et moi. J’ai assisté hier et aujourd’hui à des expériences de fusées incendiaires tellement chaudes qu’elles fondent le fer. C’est pour déteriorer les canons abandonnés à l’ennemi et incendier les abris évacués etc. Vu également d’autres fusées explosives incendiaires d’un effet formidable et fantastique. Bonneton va me demander demain une permission pour la Toussaint. Je te tiendrai au courant. Le train part de La Valbonne à 6 heures et arrive à Lyon à 7heures. Pour le retour, il repart de Lyon à 5h du matin pour arriver à La Valbonne à 6h. En ayant 24 heures ça me ferait deux nuits à passer à Lyon mais non à Valencin. Je ne pourrais y aller que le même jour entre les trams du matin et du soir. On verra bien.
Donne moi toujours des nouvelles des enfants. Tu me diras aussi ce que t’a dit M. Quantin.
En attendant le bonheur de tous vous embrasser, j’envoie à tous à la maison mes meilleures pensées.

Lucien
Balan, mardi 23 octobre 1917
La Valbonne

Bien chère Alice,
Je t’envoie quelques détails sur mon nouveau poste. Nous sommes trois camions et trois conducteurs à la disposition du camp américain où de nombreux officiers apprennent à manœuvrer, tirer la mitrailleuse, jeter des grenades sous le commandement d’officiers français qui tous parlent anglais. Nous sommes sous les ordres directs du chef de camp, un commandant de l’armée active américaine qui a déjà fait des guerres. Il est très gentil pour nous. Il a une auto et tout l’après midi Bonneton et moi avons fait des réparations à sa voiture. Il nous donne 10 francs par semaine. Ce matin, nous avons lavé réparé la voiture particulière d’un lieutenant français qui nous payera aussi. Les Américains ont loué nos trois camions 94 francs par jour et par camion, essence comprise. Nous commençons le matin à 7 heures. Nous venons manger à 11 h et à 5h. La nuit est tranquille. Pas de garde ni corvée ennuyeuse. Nous mangeons et couchons aux C.O.A. (boulangers militaires) à l’entrée du camp de la Valbonne. Le camp américain est à l’école de tir à 2km de là. Nous y allons et nous en revenons avec un camion. On est nourri suffisamment avec ¼ de vin le soir. Bien couché avec paillasse matelas et sac de couchage dans des baraquements chauffés. En somme le travail est peu pénible et assez agréable. Le seul inconvénient est le soir, le temps m’y dure car Bonneton va coucher à Lyon. L’autre est un ivrogne du midi, peu intéressant.
Demain nous menons des officiers à l’école de grenade. Ces Américains sont de beaux jeunes hommes. On les fait marcher au pas par 4 comme des bleus. J’ai acheté un petit dictionnaire franco-anglais et nous conversons par ce moyen. Je n’y comprends pas grand-chose (good-bye, all right, bonjour, ça va bien) En somme je me repose en attendant Feyzin. Ça me console un peu car Bonneton qui était encore il y a un mois à Feyzin m’a dit qu’il était content d’en être relevé car il n’en pouvait plus : tous les matins il se levait à 4h pour être à 6h à Feyzin. Nous verrons bien quand ce sera mon tour d’y aller. Si on peut gagner quelque chose ici ça me fera attendre plus patiemment. Par exemple le temps me dure beaucoup de toi et des enfants. C’est le gros inconvénient d’être ici et la raison pour laquelle je ne désire pas y rester.
Les cousines m’ont bien dit de te dire que si les œufs vous faisaient défaut de n’en mettre qu’une douzaine (1 livre, 2 douz si possible, 4 demi secs, crème. Je dis une livre beurre pour les cousines) Je te répète que je veux que tu voies un médecin. Ne profite pas de ce que je suis loin pour n’y pas aller. Je t’ai dit ce qui t’arriverait. Je n’admettrai aucune excuse.
Tu me diras bien comment vont les enfants ainsi que la mémé et tous à la maison. Je sais que vous êtes en semailles et que par conséquent le papa n’a pas le temps d’être malade !
T’ais-je dit que je suis allé chez Rose jeudi dernier, je crois. Jo était au lit depuis huit jours des suites d’un froid.
Clémence était dans son pays.
Tu me diras dans ta prochaine lettre où vous en êtes des semailles et s’il y a eu beaucoup de raves. Et du vin ?
Ma dent m’a laissé tranquille aujourd’hui. C’est la drogue pour brûler le nerf qui m’a tant fait souffrir hier. Ce soir il pleut, triste temps. Tu me diras les lettres que j’ai encore à la 440. J’ai reçu celle de dimanche.
En attendant le bonheur de te revoir, et en bonne santé, je t’embrasse chère Alice, de tout mon cœur ainsi que les petits et tous à la maison.

Conducteur Automobile
Camp américain
La Valbonne
Ain
Lucien
Lyon, dimanche 21 octobre 1917


Dimanche soir 7h de ma chambre

Bien chère Alice,

J’ai travaillé toute la journée aujourd’hui. J’ai reçu hier samedi seulement tes deux lettres m’annonçant que tu ne viendrais pas. Te dire que j’en ai été content serait exagéré et il vaut mieux que je ne t’ai pas écrit ce matin.
Ce soir en rentrant, j’ai appris que j’étais affecté à la Valbonne en attendant qu’il y ait une place disponible à Feyzin. Le GA n’a guère en ce moment que des vieux de la classe 1889 et des engagés. Or tout ce monde va partir. Les uns libérés, les autres au front. On n’a pas le choix. D’autant plus qu’il faut de bons conducteurs. C’est pour le camp américain pour mener des officiers à l’école à feu ( ???) Nous sommes trois. Il y a déjà Bonneton qui était à Feyzin avec moi. J’y vais en remplacement d’un conducteur qui a abimé un camion et dont les Américains ne veulent plus. C’est bien convenu que quand on relèvera dans quelques jours 89 et les engagés de Feyzin, on m’y enverra à la place.
J’aurais bien voulu te voir avant de partir ainsi que les petits. C’est trop tard, maintenant, je ne sais quand je reviendrai.
J’ai vu passer hier à Lyon un Zeppelin qui est tombé vers Sisteron. C’est un vrai scandale à Lyon contre la défense aérienne qui l’a vu planer demi heure sans donner signe de vie. Hier soir il y a eu une alerte de six heures à neuf heures. Toutes les lumières éteintes et les trams arrêtés. J’ai dû revenir de Perrache (gare) à pied.
Pour la petite, ne la laisse pas retourner à l’école encore. Elle peut apprendre ses leçons à la maison si elle veut. Tu lui aideras un peu pour cela.
J’ai fait un sac d’effets pour emporter demain. J’ai des fromages. Antonia m’en a envoyé 5 en même temps qu’une balle de belles pommes aux cousines.
Voilà je crois, tout ce qu’il y a de nouveau. Je t’écrirai aussitôt arrivé.
Je t’embrasse bien fort en attendant de te revoir ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.

Ne m’écris plus à 1140
Lucien
Lyon, samedi 13 octobre 1917
De ma chambre
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre de jeudi soir 2h. Tu me diras si c’est bien la dernière que tu m’as envoyée à la 560 et s’il faudra aller en réclamer d’autres. Je suis allé ce matin chercher le colis chez Jeannot et j’ai trouvé ta lettre dedans. Merci beaucoup de tout. Les boudins et le rôti ont fait bien plaisir aux C. Elles m’ont bien répété de bien remercier la mémé pour les boudins. M. Carra va se régaler. Tout cela ne t’intéresse pas : tu voudrais savoir si je vais aller au GA. Et bien sois contente, cette fois c’est fait. J’y suis depuis ce matin. Je te dirai même que ça va trop bien. J’y ai été reçu à bras ouverts. D’abord le bureau que je connais bien puis Cassan qui m’a fait fête. Sur ces entrefaites arrive l’officier M. Bouvard. C’est un ami intime à M. Cleyet. Aussitôt il est venu avec moi et m’a tendu la main en me disant que M. Cleyet était venu le voir il y a quatre jours et m’avait bien recommandé à lui. Ça a duré comme ça une demi-heure. Je lui ai conté mes tribulations à la Part-Dieu, il m’a dit qu’il en sortait et qu’il y avait passé deux mois. Nous avons causé de M. Gambs qu’il connaît bien. Enfin je l’ai quitté avec, bien entendu, mon après-midi libre. J’en profite pour t’écrire. Ensuite j’irai porter le beurre à M. Cleyet et de là j’irai me faire arracher une dent qui décidément m’agace trop. Je n’ai pas eu le temps ce matin de m’informer des places vacantes à Feyzin. Ça ne fait aucun doute que j’irai à la première place libre. D’ailleurs Gaillard qui y est va être libéré définitivement de près et in va relever un engagé volontaire jeune, Chenavat pour le front. Ça fera de la place.
Hier au soir j’ai soupé avec Rassié au Restaurant Russe place des Jacobins. Pour 45 sous nous avons eu : salade pieds de veaux, cœur de bœuf sauce Madère, pommes de terre au beurre, rôti de veau, dessert. C’est une adresse à retenir ; C’est à côté de la place des Jacobins, dans une rue entre Bellecour et cette place côté Saône.
A la Part-Dieu, on m’a regretté. Mon dernier chef de convoi à Orléans m’a dit hier au soir qu’il ne me remplacerait pas, qu’il en aurait bien voulu 20 comme moi dans son convoi. Je le comprends, avec ces élèves chauffeurs, ce n’est pas amusant en route. Le brigadier de groupe au bureau aurait voulu me garder aussi. Trop tard ! de la Part-Dieu, j’en ai soupé ! Au GA, j’ai retrouvé la plupart de mes camarades gradés, sauf ceux trop inférieurs comme instruction. Quantité de nouveaux venus aussi que je ne connais pas. Les chauffeurs leur manquent. Genest-Barge est brigadier et un tas d’autres aussi. Les brigadiers sont devenus logis. Ça a changé en 6 mois. Voilà une longue lettre pour marquer ton dimanche. Écris-moi à : TM 1140 Quai Perrache 32 Lyon.
J’espère que le rhume de la petite ne sera rien. Tiens la bien au chaud. Pas d’école avant guérison complète.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.
Vu hier tantôt chez les cousines le cousin Perrin et sa femme Marie Berthier.
J’ai envoyé hier à Tricotelle par la Part-Dieu ton paquet de fromages.
Lucien
Lyon, mercredi 10 octobre 1917
De la chambre mercredi soir 5h ½
Bien chère Alice,
J’ai reçu ta lettre de mardi et je suis heureux à la pensée que je te reverrai bientôt avec les enfants. Je suis allé cet après midi porter un sac à Faure, je pense que tu l’as trouvé. Je suis allé aussi à l’Institut Dentaire me faire soigner une dent. Cette nuit elle m’empêchait de dormir. On y a fait un premier pansement. J’y retournerais demain si je peux. C’est ouvert jusqu’à six heures du soir. Coût dix francs. Hier je suis allé mener un wagon de charbon à l’hôpital n°13.Ce nom ne te dit rien, mais ça intéressera le papa quand je lui aurai dit que c’est à Oullins dans la maison des Dominicains. Je rentrais par le portail de l’Orangerie et je montais sur la terrasse Le charbonnier est dans la cour de gauche (côté Lyon). J’ai vu la chapelle en passant mais je n’ai pas eu le temps d’y aller. J’ai mangé à midi avec l’équipe des chargeurs dans une grande pièce à l’aile gauche donnant sur trois cours. Il y avait encore à l’intérieur une petite estrade basse et aux murs un christ, une statue de la vierge et un grand tableau au dessus de l’estrade représentant la Cène. Quand j’ai eu fini chez les Dominicains à 3 h, j’ai mené par complaisance un voyage de charbon de la gare à un autre hôpital situé sur le chemin du cimetière et qui était autrefois un pensionnat tenu par des religieuses. On l’appelle Hôpital Lamartine. Ce matin le hasard a voulu que ce soit moi qui y retourne pour finir ce wagon. J’ai eu fini à midi et j’ai eu par conséquent ma demie journée à moi. Touché aujourd’hui un képi neuf et une veste toile. Pourrais-tu voir Pierre, tu lui demanderais s’il peut fournir à Mme Carra 6 saucissons de une livre environ (en bonne viande) dans le courant de l’hiver. On tiendrait que ça vienne de vers lui pour être sûr de la qualité. Bien entendu, c’est en payant. Tu pourrais lui parler aussi de M. Cleyet, mais sans engagement car nous devons nous revoir à ce sujet.
Reçu cette semaine deux lettres de Portes. Rien d’extraordinaire.
Puisque tu viens samedi, je ne te récrirai pas. Je te laisserai les clés chez les C. Les souris ont mangé une de tes pantoufles, à ta place, je ne viendrai pas, elles sont dans le cas de te manger aussi. J’ai mis une souricière qui naturellement n’a encore rien pris. J’espère toujours aller à Feyzin dès qu’il y aura une place vacante.
Toutes mes affections les plus vives à tous à la maison. Je t’embrasse de tout cœur avec les enfants en attendant de vous revoir.

Tu dois venir samedi. Je compte bien que comme d’habitude tu me feras « lanterner » 15 jours au moins !!! Pourvu que tu sois venue d’ici la Toussaint !!!

Lucien
Note
Date incertaine
Lyon, mercredi 10 octobre 1917

Bien chère Alice,
J’ai reçu hier soir ta 2ème lettre de lundi. Merci ! Je t’ai envoyé tout à l’heure par Faure deux bouts de Vals. Hier matin je suis allé chez M. Cleyet. Je ne l’ai pas trouvé. J’ai vu ensuite son frère qui commande la TP 560. Il m’a bien reçu, son frère avait déjà parlé de moi. Ce matin M. Cleyet est venu à la Part-Dieu pour me voir. Il a été très gentil pour moi. Je suis allé le trouver dans le bureau de son frère à qui il m’a présenté. Celui-ci m’a fait de suite un papier pour aller au bureau du capitaine. Il y avait un officier le remplaçant et qui tou d’abord croyait que je devais retourner au front.
Heureusement le journal officiel m’a servi et j’ai pu le convaincre de mon bon droit. Il a décidé de me faire présenter au capitaine demain matin pour me faire passer ensuite au GA. Tout dépend donc de celui-ci maintenant. Il y aura bataille certainement mais j’espère le convaincre aussi. Dans le cas où je retournerai au GA, M Cleyet m’a donné un mot pour un adjudant qui commande là-bas. Grâce à cela, je pourrai retourner à Feyzin. Maintenant attendons demain.
M. Cleyet a trouvé le beurre excellent. Il m’en a commandé deux livres pour chaque semaine. Il viendra me voir au GA pour me le payer chaque semaine. En outre il voudrait 25 kilos d’Early ( ??) Vois si tu peux me trouver cela à Heyrieux ou ailleurs. Tu me diras pour les prix. Mets son beurre samedi (1). Pour les cousines, il ne faudra rien cette semaine. M. Carra ayant rapporté de Ville tout un stock. Tricotelle n’a pas touché mon auto. M. Carra me l’a demandé à acheter. Il veut faire mettre le moteur à neuf et a demandé à Lambrecht s’il pourrait avoir des cylindres neufs. On attend la réponse du représentant de Panhard. Tricotelle n’ira pas à Valencin. Il a démonté encore une fois l’auto de M. Carra. Ce soir je soupe chez M. Carra en haut. Il y a un faisan. Tricotelle repart vendredi. Il a apporté un paquet de tabac pour ton papa. Tu le trouveras dans le paquet chez Faure. Je n’ai plus rien comme provision. C. Des m’a donné les trois quarts d’un de tes fromages. J’espère que le petit va de mieux en mieux. Veille bien sur la petite. Si l’école la fatigue, fais la cesser aussitôt. Affections à tous à la maison. La mémé va-t-elle mieux ?
Je t’embrasse bien fort

(1) Si tu n’as pas les pommes de terre, ça n’y fait rien. Adresse le beurre à mon nom et dis moi le prix.
Lucien
Feyzin, mardi 9 octobre 1917

Bien chère Alice,

Reçuu ta lettre et celle de la petite. Merci beaucoup. Je suis allé voir mes cylindres, ils ne sont pas encore prêts. Il faut que j’y aille vendredi pour faire le démontage des soupapes et des joints. C’est un travail de deux heures. Je m’en irai donc jeudi soir et je repartirai vendredi à midi. Je voudrai que ce fut fait quand Tricotelle viendra. J’aurais bien mieux aimé que tu viennes coucher à Lyon jeudi soir pour te rentourner vendredi. J’ai des réparations à faire que je ne peux pas t’emporter. Mais je vois bien qu’il n’y faut pas compter, surtout si tu es toujours enrhumée. Hier dimanche nous avons été libres un peu plus tôt. Je suis arrivé dans ma chambre à 5h, je me suis rasé, et j’ai balayé, après je suis allé souper. Il y avait la poule, on l’a fait bouillir. Elle était superbe comme qualité et on en a fait de grands compliments. Le beurre est excellent, cette fois, et bien préparé, bien lavé. Compliments à la fermière en chef. Je porterai la pharmacie demain chez Dendel. Ne m’envoie rien par Faure. J’aime mieux par Fangeat.
Mille amitiés bien sincères à tous, à bientôt le plaisir de vous revoir avec les rhumes en moins. Je vais bien, je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Au dos de cette carte décorée : Tu ne m’en voudras pas de guère t’écrire, ici c’est du vrai surmenage. J’ai fait aujourd’hui trois voyages de ciment de Lyon ici soit 300 sacs. Je vais encore repartir sur Saint Fons maintenant. Je me suis fait aujourd’hui 40 sous d’étrennes. Ça a payé mon dîner. Je pense avoir une bonne quinzaine. On me marque une heure de plus par jour et la prime. On verra bien.
Je reviens sur cette affaire de vendredi. Il faudrait bien que je reste à Lyon pour mon matelas, les montres etc.. enfin ça attendra.

Lucien
Moulins, jeudi 4 octobre 1917

Bien chère Alice,
As-tu fait bon voyage, hier ? Tu me donneras toutes les nouvelles pour lundi prochain. Adresse mes lettres si tu veux, à L.S. TP 560, 1er groupe, Pon(m ?) A Part-Dieu. J’irais les réclamer en arrivant. Nous avons couché hier à Roanne. Ce soir à Moulins, où nous sommes et demain à Bourges, samedi soir à Orléans, livraison des voitures dimanches, retour lundi ou mardi à Lyon. Nous sommes partis de Lyon hier peu de temps après toi. On m’a fait passer en tête pour guider le convoi dans Lyon. Je n’ai repris ma voiture qu’à Lozanne où nous avons diné sur nos provisions, n’ayant rien trouvé à l’hôtel. Traversée des Monts du Lyonnais, pays très accidenté, route aux tournants brusques et innombrables montées très longues et descentes interminables entre Tarare et Roanne. Tarare ville d’usines. Le coteau sur le bord de la Loire et Roanne sur l’autre bord. La Loire coule dans une large vallée bordée de montagnettes pour rire. Lit très large encombré d’iles basses et de bancs de sable. En traversant les montagnes, nous avons eu une pluie violente. J’ai soupé pour 16 sous à la caserne et j’y ai couché (pas de punaises !). Départ ce matin à 7h1/2. Nouvelles montagnes, route très accidentée. Vent d’Auvergne âpre et froid. Temps très beau. L’Allier est bien cultivé. Depuis Roanne, on voit de grands bœufs blancs dans les pâturages. Terres fortes, 6 bœufs à une charrue. Beaucoup d’arbres, châtaigniers, noyers. Une tempête récente dont j’avais déjà bu les effets à Beaune en Bourgogne a abattu beaucoup d’arbres sur les hauteurs qui séparent la Loire de la rivière Allier. J’ai compté au même endroit 50 beaux peupliers déracinés sans compter les acacias coupés en deux ni les noyers arrachés. Le pays est plus riche en approchant de Moulins. Passé à La Palisse, Varenne-sur-Allier, petites villes. L’Allier ) Moulins est aussi large que le Rhône mais presque à sec. Nombreux bancs de sable et vorgines. Avant d’arriver ici, on voit les sommets du massif central. Rien de comparable aux Alpes : sommets dénudés et arrondis, quelques forêts de sapins. Peuh ! Arrivée à Moulins à 1h1/2. Rien à manger. J’ai encore recours à ma musette que tu as heureusement bien garnie et qui fera encore deux jours. Bien entendu, ça me fait faire des économies (4 francs pour ces deux jours). Ce soir on mangera encore à la caserne et on y couchera, c’est un quartier d’artillerie.
Je ne suis pas trop fatigué. J’ai eu des ennuis avec mon essence qui a de l’eau. Enfin,, je suis les autres quand même. Je t’enverrai des cartes.
Bien le bonjour et toutes mes amitiés à tous à la maison. N’oublie pas de m ‘écrire. Embrasse bien les enfants pour moi.
Toutes mes affections.
Lucien
Lyon, jeudi 20 septembre 1917

Bien chère Alice,

J’ai trouvé ta lettre hier dans le paquet des cousines. Merci beaucoup. Tu as oublié de me dire comment tu t’étais rendue lundi soir. Je suis toujours dans mon poste. Hier j’étais libre le matin à 9h1/2 et le soir à 4h. Ce matin je suis venu à 6 heures puis à 7 heures je mange un bout dans les terrains vagues du Fort-Lamothe (Boulevard des Hirondelles) pendant que des élèves s’exercent avec leurs gradés sur les camions. Le plus fort c’est que nous ne faisons pas même le plein et le graissage de nos autos. Chauqe matin nous prenons au parc une nouvelle voiture. C’est trop beau, ça ne durera pas !! J’ai reçu les certificats, j’étudie la question. Je verrais Rassié, trop occupé en ce moment, car il y a de nombreuses recrues maintenant. Tu trouveras un peu de pain sec chez Faure pour les poules. J’en ramasse un peu chaque jour. Je l’enverrai mercredi prochain.
M Carra est arrivé hier soir à 8 heures. Il venait directement de Montpellier dans la même journée (350 km d’auto !)
Si je reste dans cette place, je serais libre dimanche toute la journée. Mais si … !
J’ai écrit en Portes hier. Tricotelle a écrit chez les cousines hier. Lui enverrait-on un paquet de fromage ou un billet de 5 francs ? Tu me le diras dans ta prochaine lettre. Il est à Dunkerque en ce moment. Bien des choses à tes parents et tes sœurs. Je t’embrasse de tout cœur avec les enfants.

Si tu viens avec les enfants, sauf empêchement, viens samedi à midi, mais je n’irais pas à l’avance.
Lucien
Lyon, mardi 18 septembre 1917

Bien chère Alice,
Tu as dû recevoir ma lettre de ce matin, écrite de Montluel. Nous en sommes repartis à 10h. La pluie avait un peu cessé et nous sommes arrivés à Lyon à 11 h.
Repos cet après midi. J’en ai profité pour me raser, laver deux mouchoirs et une serviette et mettre un peu d’ordre dans ma chambre. Je vais aller à 5 h au garage voir mon travail de demain car il est probable que je n’aurai pas repos, l’ayant eu aujourd’hui. J’ai porté tout à l’heure chez mes cousines ma canadienne pour la faire sécher. J’irai y souper ce soir. Demain tantôt, si je suis libre, j’irai chez Rose. C’est convenu avec elles.
Tu me diras bien ce qu’a dit Mme Teillon de Jeanne. L’avez-vous consultée pour Marcelle ? Donne moi des nouvelles de tous.
M. Carra m’a indiqué un remède préventif contre l’appendicite. Je t’en reparlerai.
Fais part de mes amitiés bien vives à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
17, jeudi 30 août 1917


Bien chère Alice,

Je suis allé voir tout à l’heure chez les cousines pour voir si j’avais une lettre, mais il n’y avait encore rien d’arriver. J’ai couché cette nuit dans ma chambre et je me suis bien reposé. J’en avais besoin. Ces grands voyages seraient très agréables si on pouvait les faire en compagnie des siens. Mais avec des étrangers, c’est peu de chose. Hier soir, j’ai demandé à parler au lieutenant commandant ma section pour réclamer mon affectation au G.A Il m’a répondu qu’il n’avait pas encore reçu la demande de mon capitane me concernant, qu’il ne pouvait pas m’envoyer au front pour le moment, qu’il attendait les ordres du ministre au sujet des engagés volontaires. Enfin je suis ici à la merci du moindre incident ou punition qui peuvent se traduire par un départ au front. Je ne m’en fais pas de bile, arrivera ce qui pourra. Si je me portais bien, ça ne me ferait rien d’aller à Salonique. Demain, je serai probablement de garde pour 24 h et je pense repartir dimanche en convoi pour Dijon ou ailleurs. Que faites-vous, à la maison ? Comment allez-vous tous ? Cousine Desrayaud ne va pas bien. Cousine Hérard rentre demain.
31 août : M. et Mme Carra sont repartis dimanche à Ville. Vous pourrez venir au vin n’importe quel jour.

Au revoir chère Alice, mes meilleures amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort ainsi que mes chers petits.

Lucien
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 24 août 1917
Vendredi soir (Date incertaine)
Bien chère Alice,

Reçu hier soir ta lettre m’annonçant le paquet de Tricotelle. Louise est allée ke chercher et n’a rien trouvé. Jean Pinette logeant à la Mule Blanche ( ??) Tricotelle est donc parti ce matin sans ses fromages. Je suis allé voir à 10 heures et j’ai enfin rapporté le paquet. Je vais le lui envoyer par la Part-Dieu. Merci pour les miens. Je me suis demandé pourquoi tu n’as pas envoyé le beurre de M. Cleyet en même temps. Ma lettre ne te serait-elle pas parvenue ?

J’arrive à ce qui t’intéresse. Le G.A. Cette fois, ça va y être. Hier matin, tout a bien marché avec le capitaine bien que ce fut le même qui m’avait refusé l’autre fois. Le « piston » sert… Les bureaux ont bien fait quelques difficultés. Il y avait un petit sous-lieutenant très aimable mais qui voulait absolument m’empêcher de partir. Il a dû s’incliner comme les autres. A l’heure où je t’écris, tous mes papiers sont prêts et j’ai touché le prêt. Je pars demain matin. J’aime à croire que rien ne viendra se mettre en travers d’ici là Ce matin, le lieutenant Cleyet (mon chef 560) (mon camarade est dragon) m’a causé dehors et m’a dit qu’il connaissait intimement mon nouveau chef l’officier du G.A ce qui voulait dire que je pourrais en bénéficier. Les camarades étaient ébahis de me voir causer familièrement avec le lieutenant et les bureaux, si arrogants d’habitude, se montraient plein d’égards pour moi ce matin ! Ô vanité humaine !!! Dès qu’il y a un peu d’appui, on sent tout ce monde à plat ventre !

Je vais donc au G.A sous les meilleurs auspices. On verra bien ce qu’il adviendra. Ce soir je paye à souper à Rassié qui dans tout cela m’a beaucoup aidé en me tenant au courant de tout ce qui m’était nécessaire. Grâce à lui j’ai pu éviter de monter la garde hier et coucher dans mon lit. Ça vaut bien un souper !

Depuis mon retour d’Orléans, j’ai constamment mangé chez les cousines. Voilà trois jours que c’est chez Mme Carra en haut mais les cousines n’y venaient pas. Je pense que c’est parce que ma cousine Hérard est enrhumée. Voilà deux jours que M. laroche vient souper aussi. Nous avons causé hier soir chez les cousines du paiement du beurre que tu as reçu dernièrement. Il n’y avait que mes cousines et moi et nous avons causé à cœur ouvert. Elles m’ont dit de prendre cet argent sans remords et de ne pas faire attention à ce que nos séjours chez elle leur coutaient car « elles pouvaient le faire et elles s’intéressaient à nous ». Ce sont les paroles de cousine Hérard. Maintenant, penses-en ce que tu voudras.

J’ai ramassé un peu de pain. Je l’enverrai mercredi. Mon commerce est fini car je m’en vais et d’un autre côté on a installé un réfectoire dans un manège. Adieu la récolte de croûtes.
Comme j’ai le temps cet après-midi, j’en profite pour t ‘écrire et laver des chaussettes et des serviettes. Hier j’ai lavé des mouchoirs. Prends-garde, j’apprends à me passer de toi !! Tricotelle a soudé le plat et raccommodé le réchaud. Pense donc de m’envoyer dans le prochain paquet mes semelles de papier cousu. Il pleut, il pleut. J’attends avec impatience de revoir les enfants. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.



Ne m’écris plus à la 560, je te donnerai ma nouvelle adresse.


Lucien
Sertier Lucien
Cusset, mardi 21 août 1917
Bien chère Alice,

J’ai reçu à midi ta première lettre. Ce matin j’ai aidé au déménagement d’un bureau qui s’installe à la Part-Dieu. J’ai mangé la soupe là-bas, à la Part-Dieu. Puis je suis allé chercher ma capote et ma couverture dans ma chambre car ce soir je suis de garde, de 9 h à demain soir 9h.

Je ne me suis pas arrêté chez les cousines. Mme Desrayaud est à un enterrement à Givros, ce que je savais d’ailleurs. De là, je suis passé chez Gaillard, je l’ai payé 23 frs, il m’en a fait gagner autant car il a pu trouver du fil de cuivre où j’étais à F. Gratis. Puis je suis allé chez Rose, je l’ai vue ainsi que sa mère et Clémence.

Bien le bonjour. On ira vous voir au retour de J. Rose est allée la voir en revenant de paris et elle retourne ce soir chez elle.

Pour jeudi, tu mettras aux cousines une livre de beurre et deux douzaines d’œufs. Le reste comme d’habitude. Si tu as des fruits (prunes, etc) mets-en si tu veux. M. Carra revient demain, je lui demanderai pour le vin de pays.
On m’a convoqué cet après-midi au bureau, puis comme il y avait presse, on m’a renvoyé à demain matin. Je pense que c’est pour mon envoi à la Part-Dieu. Enfin, demain matin je le saurai.
Merci bien de ta lettre. Ne m’écris pas trop, par rapport aux timbres. On dit…on dit…que les engagés vont retourner au front, que c’est au journal officiel, etc. On verra bien. En tous les cas, le front de Lyon, c’est Salonique.
Ma cousine Desrayaud m’a bien recommandé hier de bien donner le bonjour à tous à la maison à chacune de mes lettres.

Mes amitiés bien sincères à tous.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

GA TP 514 Cusset.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, lundi 20 août 1917

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma première lettre. Je ne t ‘ai pas écrit hier. Je suis venu un petit moment le matin à Cusset. Puis je suis revenu dans ma chambre à 8h et demi où j’ai fait un peu de toilette. Nous avons diné à 11h1/2 avec ma cousine et à 1h1/2 nous arrivons à Saint-Cyr au Mont-d’Or où nous sommes allés voir ma Cousine Hérard. Elle loge dans un Hôtel et non chez M. Durillon comme je le croyais. Elle achevait de dîner quand nous sommes arrivés. Elle paye 8 frs par jour mais elle a une assez belle chambre sur la place, juste au terminus du tram. De Valencin, on voit bien Saint-Cyr, c’est ce clocher sur le flanc du Mont Cindre. Nous sommes allés ensuite voir la famille Durillon dans une villa de location à 500 mètres plus bas. Ils ont un belvédère sur leur maison et de là avec une jumelle, je voyais très bien Valencin. Le temps se gâtait et nous avons eu un orage qui a raviné les chemins en un instant. La voie du tram était tellement obstruée par les cailloux que le service a dût être interrompu. Une voiture motrice et le buffalo ont été jetés en dehors de la voie à deux mètres plus loin. Nous avons dû au retour descendre un kilomètre avec ma cousine pour trouver un tram et c’était la bousculade pour l’avoir !

Ce matin je suis parti pour Cusset à 6h moins le quart. J’ai passé la visite à 9h. Réflexion faite, j’ai dit au médecin que je n’avais rien à réclamer et il ne m’a par conséquent pas regardé. Je suis ici dans une section où se préparent les envois pour l’Orient. Ceux qui sont aptes pour l’auto partent à Salonique et ceux qui sont inaptes y vont avec les mulets. Les départs ont lieu de la Part-Dieu. Je tiens donc à y aller le plus tôt possible et de là je verras pour retourner au G.A de Perrache. A Cusset il y a une infirmerie pour ceux qui se font porter malades. Je ne tiens pas à y aller pour plusieurs raisons. J’ai mangé ce matin à 11h à Cusset. C’est potable. Je ne m’en irai que ce soir à Lyon pour y coucher car ici c’est infect. Je te passerai demain les commandes des cousines. Elles marquent tout ce que tu leur envoies sur un carnet. Elles font une provision d’œufs. Les prunes et les pommes leur ont bien fait plaisir ainsi que le poulet.

J’ai bien dormi dans ma chambre, il y fait très chaud. Tu m’enverras vendredi des guêtres en cuir, des pantalons de rechange et ma brosse à dents.

Tu m’écriras chez les cousines car je ne pense pas rester ici. Tu me diras bien comment vont les enfants et tous à la maison. Je vais toujours de même. Comme je ne fais rien, c’est très supportable. En attendant de tes nouvelles, je t’embrasse, ainsi que tous.


Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 18 août 1917
Bien chère Alice,

Je suis arrivé ce matin à Lyon à 10 h. Je suis allé de suite Quai Perrache. J’y ai vu le maréchal des logis Cassan qui y commande et qui était au front avec moi. C’est celui qui nous avait ramenés de Paris à Lyon. Il m’a dit que j’étais versé à la TP 514 à Cusset mais que je n’y resterai pas et que j’irai au parc d’organisation. Une fois là, il faudrait le lui dire et il me réclamerait. En sortant de chez lui, j’ai trouvé un camarade de Feyzin qui m’a accompagné avec son camion presque jusque chez les cousines. En route, il m’a raconté qu’il y avait une place disponible à Feyzin, celle de Rassié qui n’y est plus. En le quittant, je suis allé chez les cousines où j’ai dîné. Vu M. Carra venu par hasard et reparti le sois même à Ville. La sœur de Mme Carra villégiature avec eux et Mme Carra est en somme la bonne de la maison. Jamais m’a dit Mme Carra elle n’avait autant travaillé de sa vie ! Mangé le poulet, exquis. Grands remerciements. Je te reparlerai pour la prochaine commande. A deux heures, je suis allé à Cusset. J’ai défilé dans divers bureaux, ensuite à 5 heures je suis parti pour ma chambre d’où je t’écris ces lignes. Je passe la visite lundi à Cusset. C’est une usine Andréa transformée en caserne. J’y étais venu cet hiver en camion, y mener des vivres. Je suis un peu fatigué par toutes ces marches ce qui fait que je ne suis allé voir personne. Il faut que je sois demain à 7h à Cusset pour l’appel.

Je t’écrirai dès qu’il y aura du nouveau. Adresse-moi mes lettres chez les cousines, provisoirement.

Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
.. automobiliste G.A TP 514 à Cusset Lyon
Lucien
Note
Après une chute à vélo, à l'occasion d'une permission, le 7 mai 1917, à Valencin, Lucien avait été soigné à l'Hopital Desgenettes à Lyon, puis avait été envoyé en convalescence à la maison jusqu'à son rappel au dépôt le 17 août 2017.
Sertier Lucien
Lyon, mardi 26 juin 1917

Bien chère Alice,

Me voilà enfin à l’Exposition. J’ai passé la première visite ce matin. J’ai été maintenu pour 45 jours. Je passerai probablement la deuxième visite jeudi et je partirai vendredi, je ne sais pas encore à quelle heure. J’ai envie, si je ne puis avoir le tram de 10h43, de m’en aller avec la Mélie Sermet jusqu’en Portes pour ne pas attendre le dernier tram. Tu me diras ce que tu en penses. Je ne peux pas sortir aujourd’hui, mais demain j’irai faire mes visites chez M et Mme Carra. J’irai voir aussi si j’ai une lettre à l’école de Santé. Au reçu de celle-ci, ne m’écris plus que mercredi. Je n’ai qu’un mauvais bout de crayon pour t’écrire, et pour ce motif, j’abrège. Je vais toujours de mieux en mieux.
A bientôt le plaisir de vous tous revoir et d’aller vous aider.
Affections bien vives pour toute la maisonnée.
Je t’embrasse bien fort.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 22 juin 1917

Bien chère Alice,
Je t’envoie ces deux mots pour te remercier de ta lettre d’hier. Je suis sorti cet après –midi. L’Hôpital était consigné par rapport aux grèves. J’ai pu passer quand même. J’ai apporté mon rasoir et mes fromages. Je crois qu’il sera difficile de sortir dorénavant tant que ces grèves dureront.
Si tu venais me voir lundi, tu pourrais remporter les tondeuses. Je ferai mon possible pour sortir avec toi. Gaillard est venu me voir pendant que j’étais chez les cousines et m’a laissé la lettre que je t’envoie.
Je suis vraiment peiné de l’accident qui est arrivé au papa. Il n’a vraiment pas plus de chance avec les chevaux que moi avec les vélos. J’espère bien qu’il n’y aura là rien de grave et qu’il pourra bientôt reprendre les travaux comme avant.
Je vais mieux aujourd’hui que ces jours. Je deviens fort, ma promenade de cet après midi ne m’a pas fatigué. Je pense qu’on s’occupera bientôt de ma convalescence. C’est ce que je souhaite le plus. Je crois que je pourrai d’ici huit jours travailler comme avant mon accident.
Les cousines ont été bien contentes de tes provisions. On te renverra le panier mercredi par Faure.
Au revoir chère Alice, embrasse bien mes petits chéris pour moi. Mes affections les plus sincères pour tes chers parents et sœurs.

Je t’attendrai pour lundi matin. Viens me voir en arrivant. Le temps me dure, me dure …

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 15 juin 1917
Bien chère Alice,
J’ai reçu à 11 heures ta petite lettre qui m’a fait bien plaisir. Je suis bien content de t’avoir un peu avec moi et je souhaite que le temps te permette d’amener le petit. J’avais oublié en effet de te dire la commande des cousines, mais elles ont dit qu’elles prendront ce que tu enverras. A propos, demande bien à Jaillet le prix de six saucissons frais de porc de une livre environ. C’est pour Cleyet, tu me le diras dimanche.
J’irai t’attendre dimanche aux deux trains : midi et soir. Si tu viens au train de midi, je n’irai pas à celui du soir !!!! Te voilà avertie.
J’ai acheté hier une paire de binocle ou un lorgnon, comme tu voudras. Coût : 5 frs. J’ai parait-il l’air d’un notaire.
Si tu avais besoin de me téléphoner, tu pourrais le faire au garage n°44-89. A l’appareil, tu demandes M. Sertier et tu attends un moment si je n’étais pas au bureau. En principe il vaut mieux le faire le matin à 8 heures et le soir à 2 heures mais enfin toute la journée en cas de nécessité. Je ne vois rien de nouveau à te dire. Mon travail au bureau n’a pas changé. Il gèle toujours un peu le matin, mais le jour c’est très supportable.
Je t’envoie quelques outils que Cousine Hérard m’a donnés. J’oubliais de te dire que dimanche j’irai te chercher aux Ecoles à Montplaisir sauf empêchement. En ce cas, tu ne m’attendrais pas et tu viendrais jusqu’à la place du pont où je te trouverais. Mais enfin je pense bien être aux Ecoles à l’heure, surtout au train de la nuit. Tu finiras le képi à Lyon si tu n’as pas le temps de le faire à Valencin. Mes meilleures affections à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, mercredi 13 juin 1917


Bien chère Alice,

Hier au soir, le major est passé dans les chambres. Après m’avoir examiné, il m’a fait inscrire pour 45 jours de convalescence. Je ne sortirai que l’autre vendredi, soit le 22. Il ne me trouve pas encore assez fort pour partir de suite. Ça me fait bien un peu marronner d’attendre si longtemps, mais il y aura cependant un avantage, car j’y serai à peu près en état de travailler comme à l’ordinaire. Bien entendu, il faut que je passe comme je t’ai dit à l’Exposition où je resterai deux ou trois jours. Je ne sais pas si je reviendrai à l’hôpital où si je rejoindrai le parc d’autos. Enfin, on verra bien. Je ne suis pas ressorti en ville depuis toi. C’est assez difficile maintenant. Je vais toujours mieux. Tout à l’heure, je vais aller chez le dentiste. Les fanages ne doivent pas trop avancer avec ces pluies continuelles. Ne vous dépêchez pas trop, qu’il m’en reste un peu !
J’espère que les remèdes feront bon effet au papa et que je le reverrai entièrement guéri.
Je suis en train de faire le sac qui te faisait tant envie. Je m’y suis mis après en voyant que j’avais encore à rester ici quelques jours.
Toutes mes affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.


La belle-mère et la femme du camarade que tu avais vu lundi sont parties sans l’emmener et sans lui dire adieu. Ça faisait pitié hier de le voir attendre à la porte bien en vain. Tous les chameaux ne sont pas au Parc !
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 9 juin 1917
Bien chère Alice,

Tu ne te plaindras pas de ne pas recevoir de lettres !
Attention celle-là est la dernière de toutes et annule les autres. J’ai reçu ce matin ta lettre de vendredi. Puisque tu dois venir lundi chez Mme T. apporte moi le certificat imprimé ci joint après l’avoir fait signer de ton papa et de G. Gardon avec le cachet de M. le maire. Cet imprimé suffit. Le modèle que je t’ai envoyé ce matin est inutile. Je ne connaissais pas encore cette formule imprimée.
Tu viendras me voir après ta visite chez Mme Teillon. Je ne sortirai pas lundi avant de t’avoir vue. D’ailleurs l’hôpital est toujours consigné par rapport aux grèves. Je suis contant de savoir que ton papa va bien mieux. Pour ma part, d’ici huit jours je pourrai travailler presque comme avant. Je ne sais pas encore combien j’aurai de temps. Au moins un mois, toujours. Tu peux croire que je suis content de quitter cette cage, ça va me faire du bien de faner un peu. Il y a longtemps que je ne l’ai pas fait. Ça va me guérir en plein. Toutes mes amitiés bien sincères à tous et à bientôt. Je t’embrasse bien fort avec les enfants

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 9 juin 1917


Ma chère Alice,
Je viens de recevoir ta lettre d’hier. Je n’ai pas eu la première mais cela vient que je ne suis pas allé hier à la distribution, ne sachant pas où elle avait lieu.
Quand la guigne s’en mêle, elle va jusqu’au bout. Tu ne me verras pas encore demain. Le camarade qui est venu de l’école de santé passe aujourd’hui, mais moi il me faudra attendre lundi. Pourquoi, je n’en sais rien. Est-ce parce que la lettre S de mon nom me met en fin de liste ? Est-ce parce que je ne suis pas un blessé de guerre ? Le retard général que nous avons tous eu vient d’un grand nombre de soldats rapatriés d’Allemagne qui vont en convalescence en attendant qu’on établisse leur dossier de réforme. La liste d’aujourd’hui comprend 250 noms.
Ces retards perpétuels me dépriment et me font plus de mal que mon accident. A toute autre époque de la saison, cela me ferait moins de peine, mais rester ici et sentir tant de travail chez vous c’est à en devenir malade.
Tu as dû recevoir hier par Fangeat le sac et le litre de biophosphate.
Ne m’écris plus à moins de quelque chose de très important.
J’ai dîné hier et avant-hier chez M. Carra avec Tricotelle. Je n’irai pas aujourd’hui, je comptais tant passer cet après-midi que je n’ai pas demandé de permission. Demain, ils vont tous à Ville.
Si je passe enfin lundi, je partirai mardi. Dieu sait ce que je vais m’ennuyer d’ici là.
Embrasse bien tes chers parents et les enfants pour moi et pour toi mes meilleures affections.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 9 juin 1917


Bien chère Alice,

Voilà du nouveau. Lundi on va cimenter mes dents et après on m’envoie en convalescence. Ce matin il y a eu une visite de tous les majors et ça a été décidé : je pense passer mardi à l’Exposition et vendredi prochain je serai à Valencin. Si tout va bien !!!
Envoie moi tout de suite mon certificat d’hébergement. Ne viens pas lundi, je ne peux pas sortir, nous sommes consignés par rapport aux grèves. Et puis il y a l’opération qui d’ailleurs n’est pas longue. Je vais bien. Bons souhaits de santé à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.


Joint à la lettre, modèle,
Certificat d’hébergement : je soussigné Maire de Valencin, certifie que M. Moussier A. propriétaire agriculteur à Valencin consent à recevoir son gendre L .S. soldat au groupement des automobiles pendant la durée de sa convalescence et possède les ressources nécessaires pour pourvoir à tous ses besoins.
Fait à … Le …
Le Maire (signature et cachet)
Fais faire un certificat dans ce genre ou à quelque chose près à M. Gardon et envoie le moi le plus vite possible.
Les départs ont lieu deux fois par semaine (mardi et vendredi)
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 8 juin 1917


Bien chère Alice,
Aujourd’hui 10ème anniversaire de notre mariage. Triste fête, séparés et en prison ! Enfin, des jours meilleurs viendront.
Hier comme je te l’avais dit, on m’a opéré des dents. Cela consiste à faire un petit trou avec une mèche dans la dent pour en arracher le nerf qui a été coupé et qui est mort. J’en ai deux dans ce cas. Cependant la seconde n’était pas encore morte entièrement et quand la mèche a touché le nerf, j’ai crié comme un voleur. On m’y a mis un pansement et dans quelques jours il faudra recommencer. J’aimerais bien mieux qu’on laisse ces dents tranquilles, qui en somme ne me font pas mal et qu’on m’envoie bientôt vous aider à faner.
On ne devient pas fort ici et cela n’a rien d’étonnant. Hier j’ai travaillé toute la journée pour passer la chambre, les lits et les tables de nuit au crisyl avec un pinceau. Ça m »avait éreinté et cependant ce n’est pas pénible. En revanche, cette nuit on n’avait pas de punaises et j’ai dormi jusqu’à sept heures ce matin. Il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Je ne sais pas si nous pourrons sortir en ville aujourd’hui. Si je peux j’irai chercher mon rasoir chez mes cousines.
Je n’ai pas reçu de lettre de toi. La petite va-t-elle à l’école ? Et Titi, se rappelle-t-il le parc ? Je n’ai rien su de chez M. Carra depuis mercredi. Viendras-tu me voir ?
Au revoir bien chère Alice, reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Toutes mes amitiés à tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 5 juin 1917
Bien chère Alice,
Je viens de recevoir ta bonne lettre qui m’a fait un grand plaisir. Aujourd’hui je suis allée à mon garage à dix heures, puis chercher les tondeuses qui n’étaient pas encore prêtes. Je me suis fâché et on m’a promis qu’elles seraient prêtes pour lundi prochain. J’y retournerai. J’ai dîné chez les cousines D. puis comme c’était mardi, leur jour, je suis allé voir les cousines Berthier chez Marie Perrin. Il y avait la sœur Perrin, la religieuse de la Charité. Je suis aussi allé voir mes cylindres qui ne sont pas faits. Ce que voyant, je leur ai dit de ne pas les faire. Tricotelle me les fera à bien meilleur compte. Je viens de rentrer. Demain, à moins d’imprévu, je porterai les chapeaux à Faure. Le temps me dure toujours de plus en plus et j’attends avec impatience le moment d’aller en convalescence. J’ai reçu une lettre de ma mère hier au soir, elle s’est croisée avec la tienne.
Mon épaule va toujours de mieux en mieux et il est bien certain que je ne resterai pas estropié. La mâchoire va très bien aussi, sauf les dents devant qui me paraissent bien compromises.
Donne moi bien des nouvelles de tous dans tes lettres et dis moi bien où vous en êtes des travaux.
Pour vendredi, tu me mettras aux cousines comme elles l’ont dit. Elles m’ont dit aujourd’hui de leur faire mettre des fromages blancs et des demi-secs.
Rien autre à te dire. Mme Carra n’est pas encore rentrée.
Mes amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

J’oubliais de te dire aussi que je suis allé chez Mme Bouton qui m’a fait bon accueil. Je te redirai cela.
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, samedi 19 mai 1917
Samedi matin 10h

Bien chère Alice,

Je viens d’avoir la visite de mon beau-frère Pierre qui est libéré. Hier je suis allé dîner chez les cousines. Elles venaient de recevoir le panier et étaient bien contentes. Elles m’ont dit qu’il ne fallait plus rien leur envoyer car ça nous revenait trop cher. Je leur ai répondu qu’il ne fallait pas changer de fournisseur en ce moment, même si elles étaient mal servies : c’était la guerre, il ne fallait pas faire les difficiles ! Nous avons ri, comme tu penses bien. Pendant que j’y étais, j’ai reçu une lettre de M. Néant : 4 pages très aimables. Emile a écrit aux cousines pour les remercier de leurs dix francs. Jeudi il y a eu remise de décoration à trois camarades de la salle : les infirmiers nous ont un peu gâté à cette occasion. Il y a eu aux deux repas : fraises, cerises, gâteaux et pâtisseries diverses. Vin blanc, champagne, café, rhum et cigares. La bombe, quoi !
Demain je retournerai dîner chez les cousines et j’irai chez Couture si je peux.
Rien de nouveau pour moi. Je sors toujours vendredi. Mes dents ne sont pas finies d’arranger, ce sera pour lundi tantôt : mon bras est à peu près guéri.

1h du soir
Je viens de recevoir ta lettre d’hier. Merci beaucoup de bien m’écrire. J’ai appris avec beaucoup de peine que le papa n’allait pas mieux et ne pourrait pas marcher. Je regrette de ne pouvoir aller plus tôt vous aider mais les convalescences ne sont pas des permissions. Cela fait partie d’une ordonnance du docteur comme si c’était un remède et je ne peux rien ni pour l’avancer, ni pour la reculer. A tout prendre, mieux vaut encore que je sois bien guéri quand j’irai afin de pouvoir me rendre utile tout de suite. En attendant il ne faut pas oublier que nous sommes en guerre et il faut en prendre son parti. Que le papa guérisse complètement d’abord. S’il veut marcher trop tôt, il trainera des mois entiers avant de se remettre à l’ouvrage. Dites-le lui bien tous. Les foins attendront quelques jours, s’il le faut. C’est un sacrifice à faire. Avant tout, il faut que le papa guérisse. Mieux vaut qu’il y ait du foin perdu que sa jambe. Une année nous n’avons fini de faner que pour le 14 juillet. Et bien tant pis, on ne finira pas avant, s’il le faut, mais que le papa prenne le repos nécessaire.
Ne m’envoie pas de cerises. Les dames infirmières nous en apportent chaque jour. Que Titi en profite bien !
T’ai-je dit que j’ai reçu une lettre de Cahuzac ? Je te l’enverrai. Je travaille toujours au fameux sac.
Au revoir, chère Alice, embrasse bien tout le monde à la maison pour moi en attendant le plaisir de vous tous retrouver en bonne santé.
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 18 mai 1917
Vendredi midi
Bien chère Alice,
Je t ‘écris pour tuer le temps qui me dure bien de vous tous car ce n’est pas commode de la main gauche. Je suis allé hier dîner rue Clos Suiphon. J’ai eu mercredi et hier les visites de trois camarades de Saint Fons : Rassié, Gaillard et Bonnetton.
Ma mâchoire se range bien et l’épaule aussi. Je pense pouvoir aller vous aider à faner et être assez guéri pour me rendre utile ailleurs qu’à la table.
Je compte toujours sur toi pour lundi avec les enfants. J’irai t’attendre à la gare si je peux. Tu ferais bien de ne pas amener la voiture du petit, elle te sera plus gênante qu’utile. Les trams sont plus commodes. Tu m’apporteras mon brevet de chauffeur et des fromages secs. Marie Perrin m’a apporté un litre de Quina. Je ne l’ai pas encore entamé. Je t’attends avec impatience. Embrasse bien tes chers parents et sœurs pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, lundi 14 mai 1917
Lundi matin 10h
Tu reconnaitras à mon écriture que je me sers de ma main droite. Je vais toujours de mieux en mieux et mon bras droit fait de plus en plus de mouvement. Je me débarbouille le visage de la main droite ce qui demande déjà une grande liberté d’action du bras. Du côté de la bouche, je mâche de mieux en mieux, mais les dents de devant commencent à bouger et à me faire mal, je es crois perdues. L’état général est meilleur aussi de jour en jour. Je n’ai pas vu de médecin depuis samedi. Samedi dernier en te quittant, je suis allé dîner chez les cousines D. où je suis resté jusqu’à 4 heures. Je suis resté ensuite à l’hôpital et j’ai écrit à mon frère. Je lui ai envoyé dix francs que les cousines m’avaient donné pour lui remettre. Tu sais que Mme Carra est toujours absente et que c’est la secrétaire de la maison. Je l’ai remplacée pour cette occasion.
Hier je ne suis pas sorti. J’ai eu la visite de J. et Rose, elles m’ont apporté une bouteille de bière, une de limonade et un pâté pour tous.
J’espère que tu as fait un bon retour avec les enfants. Le temps me dure toujours bien de vous tous dans cette prison. Je pense aller bientôt en convalescence et je crois que je pourrais encore mieux travailler que je ne l’aurais cru tout d’abord.
Ce matin il est venu ici des officiers et des médecins suisses pour visiter les blessés boches qui seront rapatriés.
Tu me tiendras bien au courant des travaux de la maison. J’espère que ma lettre vous trouvera tous en bonne santé à la maison et en attendant le plaisir de bientôt vous revoir, je t’embrasse bien fort ainsi


Tu m’enverras mon rasoir et ses accessoires, vendredi. Je porterai tes chapeaux à la voiture mercredi (et les tondeuses)
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Valencin, lundi 7 mai 1917
Le 7 mai 1917, Lucien fait une chute à bicyclette, à Valencin, à l'occasion d'une permission..
Aiguebelle, jeudi 26 avril 1917

Bien chère Alice
J‘ai reçu samedi soir ta lettre de vendredi. Je suis allé coucher à la caserne samedi soir pour ne pas manquer le train. Nous étions dimanche matin à 4 heures à la gare des Brotteaux. Nous sommes arrivés à Modane à 2heures de l’après-midi après être passé par Culoz où nous avons changé de train. Aix-les-Bains avec le magnifique lac du Bourget, Chambéry, Montmélian, Saint-Jean-de-Maurienne. Modane est au pied du tunnel du Mont Cenis. On suit pour y arriver le cours de l’Arc, encaissé dans une étroite et profonde vallée. Vu en passant les usines électriques, assez nombreuses avec leur colonne d’arrivée d’eau venant du sommet des montagnes. La route et la voie ferrée sont en pente pendant 40 ou 50 kilomètres. Il y avait deux machines à notre petit train. En arrivant hier en gare, nous sommes venus de suite en auto à 3 km en arrière prendre livraison de nos autos au parc d’artillerie. Il a fallu faire le plein et le graissage et ajuster le siège provisoire car ce ne sont que des châssis sans carrosserie. Comme je n’avais rien dormi à la gare de la Part-Dieu où les punaises me mangeaient, le voyage m’a un peu fatigué. Je ne suis pas allé souper, je me suis couché dans la paille à 5 heures du soir. Ce matin ça va un peu mieux. Nous sommes partis ce matin à deux heures avec 2° camions Fiat et nous sommes arrivés à midi à Aiguebelle où nous avons dîné et où nous coucherons aussi. Demain matin, nous dînerons à la Tour du pin et nous coucherons à Bourgoin pour rentrer à Lyon mercredi.
Pour ce soir, j’ai pris une chambre à l’hôtel. Hier, sur les 3frs50 qu’on nous donne par jour, j’ai dépensé dix sous pour déjeuner. Je n’ai ni dîné, ni soupé.
Aujourd’hui nous dînons et souperons pour 3frs50 au même hôtel où je couche. Les montagnes couvertes de neige sont très imposantes. Les cartes que je t’envoie n’en donnent aucune idée. Il aurait fallu aller en acheter hier à Modane, mais j’étais trop fatigué. Cette nuit il a tonné et bien plu, les montagnes environnant Modane étaient blanches de neige tombée dans la nuit. Ce matin, il faisait assez froid, mais il ne pleuvait pas. Je te raconterai plus tard mes impressions de voyage. J’envoie une carte à Mme Carra à Ville et une aux cousines. Je pense que tout va bien à la maison. En attendant de te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants.
Mes amitiés à tous
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 24 avril 1917

Bien chère Alice,

Je t’écris d’un petit café bien en face de chez Joséphine. Je viens de casser la croûte et j’attends d’aller reprendre mon camion à 1 heure. Je suis allé tout à l’heure voir la cousine Allemand, je vais y remonter dans un instant pour voir J. et Rose. Je vais te raconter ce que j’ai fait depuis que je suis parti lundi matin. D’abord, je suis arrivé à la gare demi heure en avance. J’y ai vu Jaillet le boulanger qui a payé une « ganache » à la gare. Arrivée à Lyon sans difficulté à 7h ½. Une fois réunis aux camarades, nous sommes allés à la Part-Dieu, puis à la rue Duhamel (Perrache) où sont les bureaux de l’auto. A onze heures, nos paperasses n’étaient pas finies. Je suis allé diner rue des marronniers et de là ayant encore du temps, je suis allé dire bonjour Clos Suiphon. On m’y a invité à souper et à coucher pour le soir. Retour à 2h1/2 rue Duhamel. Interrogatoire serré sur le séjour au front, aptitude à l’auto et enfin sur la profession exercée avant la guerre. J’ai répondu : agriculteur. J’ai bien dit que j’étais un peu boulanger mais que ça ne marchait plus et que la culture seule était mon métier maintenant. Enfin sur le papier, il n’y a que : agriculteur. A 9 heures, nous sommes allés chacun dans nos postes. Un à Grenoble, un autre dans le Vaucluse, un aux autos de courses, un aux ambulances et quatre aux camions. Je suis de ces 4. L’entrepôt est 153 rue de Vendôme, presque à l’angle du Cours Lafayette. Là, on nous a annoncé que l’un de nous quatre serait envoyé à Barcelonnette (Basses-Alpes). Qui ira ? Ça ne me sourit guère. Des quatre, je suis le plus âgé et le seul père de famille. De plus, il m’a semblé qu’on avait fait beaucoup de cas du fait que j’étais fourrier. Quand je suis arrivé rue de Vendôme, on le savait déjà. Me gardera-t-on au bureau ???
J’ai soupé hier au soir rue clos Suiphon avec toute la famille, et Mme Laroche et Jean Carra. J’y ai couché et j’y retourne ce soir.
Ce matin j’étais à 6 heures et quart au garage et je suis parti à 7 heures sur un camion avec un vieux chauffeur de Lyon, grand ami à Aubry et un type du même genre.
Nous avons chargé je ne sais quoi à l’hôpital du lycée du Parc et on l’a mené dans un dépôt à Vaise. Cet après midi, on va à l’exposition mener un voyage et ce sera tout. J’ai conduit tout le temps. Ça va. Je ne suis ni nourri, ni logé. Je touche 2fr70 par jour (54sous). Il ne faut pas compter me voir au garage dans la journée. Je n’y vais qu’à six heures du matin et à 5 heures du soir.
Fais moi faire un certificat par G. Gardon. J’essayerais d’avoir une permission agricole. Fais-y bien mettre que tu es chez ton papa avec les enfants et ne parle pas de la boulangerie.

Voici mon adresse : Lucien Sertier Conducteur
Groupement auto 14ème région
153 rue Vendôme,
Lyon
Mais autant vaudrait m’adresser chez M. Carra.
Je t’ écrirai ce soir s’il y a du nouveau.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 6 avril 1917
Vendredi soir 9 heures
Deux mots seulement avant de me coucher. Je fais pour six jours un travail assez pénible à la poudrerie de Feyzin. Je pars de Lyon à 5 heures du matin et je rentre le soir à 6h1/2. Les chemins de cette usine, qui couvre 53 hectares, sont des bourbiers. Je touche 5 francs par jour. Reçu aujourd’hui une veste en cuir. Reçu aussi une lettre de ma mère de ce matin.
Émile est venu en permission. Je ne m’en irai pas dimanche.
Beaucoup de compliments des boudins, mangés hier. Affectueuses pensées bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, mardi 3 avril 1917
Mardi soir 1h
3 avril 1917

Chère Alice,
Je suis rentré hier sans incident. Je suis allé directement au garage où j’ai eu la chance de voir le chef. Il m’a fait bon accueil et je pense pouvoir compter à bref délai sur ma permission. Ça ne dépend plus que du capitaine.
Aujourd’hui je dîne à saint Fons. Rien de nouveau à te dire. Bonne santé à tous.
Je t’embrasse de tout cœur avec les enfants.
Si tu m’écrivais, adresse tes lettres chez les cousines. Pour vendredi prochain, même chose, 2 et 2
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 1er avril 1917
Dimanche matin 10 h
Bien chère Alice,
Mes cousines n’y étant pas, je ne vais dîner nulle part aujourd’hui et ce soir je sortirai avec les camarades pour mon dernier dimanche. Hier Mlle Gignoux nous a menés au musée des Tissus à la Bourse. C’est un musée unique au monde et je t’y mènerai quelque jour. On y voit des étoffes venant des temps les plus reculés. Quelques une sont 6000 ans d’existence et sont remarquables par la beauté de leurs coloris qui ont résisté au temps. Le musée comprend 400 000 échantillons divers de toutes les étoffes, dentelles, broderies de tous les âges et de toutes les parties de la terre. Il y a des tapis, des habits merveilleux, je t’en reparlerai. Après nous sommes allés à Saint Nizier visiter la crypte souterraine remarquable par les mosaïques et les ossements des premiers martyrs. Ces ossements (plusieurs mètres cubes) sont empilés symétriquement. Les crânes sont par dessus. A l’un d’eux, on voit des cheveux. Cette crypte de Saint Nizier est une grotte où le premier prêtre venu en Gaule, Saint Pothin a dit la première messe dite à Lyon et en France. Le premier autel en pierre brute est dans cette crypte.
J’espère recevoir de tes nouvelles aujourd’hui. Voici enfin la semaine qui me verra libre pour quelques jours. Je me sens bien maintenant, et si je me suis fait attendre, je pourrai me mettre au travail en arrivant.
Bonne santé à tous ! Embrasse bien les enfants pour moi et à bientôt,

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, lundi 26 mars 1917
Lyon lundi soir 9 heures (de ma chambre)
Bien chère Alice,
J’ai été tourmenté tout l’après-midi à ton sujet. Comment as-tu pu te rendre avec cette neige ? Je crains beaucoup que tu ne te mettes au lit de ce coup-là. Tu m’écriras au BA 32 quai Perrache. J’ai gagné six francs à la mairie aujourd’hui. Demain je pars à Valence, en « mission de confiance ». J’y emmène un convoi de 3 voitures comme chef de détachement et je reviens en chemin de fer une fois ma mission accomplie. Les voitures restent Valence.
Je vais vite me coucher. Je prie dieu qu’il ne te soit rien arrivé. Que tu dois être fatiguée. Écris moi pour mon retoru qui aura lieu mercredi, je pense. Je ne pourrais peut-être rien remettre à Faure si je ne suis pas revenu à temps.
Affections à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, jeudi 22 mars 1917

Bien chère Alice,
Tu as dû recevoir ce matin ma carte d’hier au soir te disant que je ne m’en irai pas cette semaine. En ce moment, on déménage le parc de la rue Vendôme pour aller à Perrache définitivement. Adresse moi mes lettres rue Clos Suiphon. Ce déménagement retarde un peu l’achèvement de mon camion et mon retour à Feyzin.
Je ne pense guère y aller avant lundi. Je te conseille, dès que tu auras eu cette lettre de venir de suite me rejoindre à Lyon avec Titi si rien n’y met empêchement. L’herbe ne pousse pas encore, tu ne peux pas encore aller en champ et tu n’aides par conséquent à rien chez vous. Ne tiens aucun compte des objections de Portes sur ta présence à Lyon. Une honnête femme doit être avec son mari, il me semble. J’en ai d’ailleurs causé avec mes cousines. La question est tranchée. D’ailleurs si tu as lu l’article 6 de la loi Mourier qui a été votée la semaine dernière, il faut s’attendre à ce que je reparte au front. Profitons donc un peu du temps que nous pouvons passer ensemble. Je ne m’en irai en permission que vers la fin du mois pour deux jours. Ça me permettra d’aider un peu tes chers parents. Je n’ai même pas demandé à la mémé et à Marcelle ce qu’elles étaient venues faire à Lyon. J’ai pensé que c’était pour la Teillon. J’ai dit à mes cousines que c’était pour acheter des frusques pour Pâques. Je n’ai pas eu le temps de les gronder. Elles ont fait des folies d’acheter cette charrette au Titi. Je pense que leur voyage procurera un soulagement et une guérison rapide à ton papa.
Je t’attends de jour en jour.
Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi.
Mille baisers
Dis à ma sœur tout de suite qu’il était tard quand sa lettre est arrivée pour les obligations du Crédit Foncier. Je lui écrirai des explications à ce sujet, mais dis-le lui vite quand même qu’elle ne pense pas courir à Lyon apporter son argent.

Lucien
Sertier Lucien
Oullins, mardi 20 mars 1917
Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ta lettre hier et je pense que tu as reçu la mienne. Je travaille (hier et aujourd’hui) à la tannerie d’Oullins. Je suis aux pièces, plus je fais de voyages et plus je charge, plus je gagne. Hier, avec mon convoyeur, nous nous sommes fait 58 francs ce qui fait 29 francs chacun. Je pense qu’aujourd’hui nous arriverons à en faire autant, bien que ce matin ça n’ait pas bien marché.
Dimanche soir, M. Néant m’a mené au théâtre, cours Gambetta. C’était une pièce militaire. J’y ai ri à m’en faire malade. M. Carra est revenu hier de Ville avec sa femme. Sa mère a eu une hémorragie. Ça va mieux encore une fois.
Ma cousine D. m’a dit qu’il fallait pour vendredi du beurre et des œufs.Je pense m’en aller jeudi soir à moins d’événements impossibles à prévoir. Ma bicyclette va très bien. Reviendras-tu avec moi ? Ou préfères-tu venir au tram du midi le lendemain ? Tu décideras. Ça me ferait plaisir que tu viennes encore une semaine pour finir le nettoyage et les réparations. Tu me remercieras la petite Marcelle de sa gentille lettre. Titi est-il un peu sage ?
Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Je ne tarderai pas à aller à Feyzin, mon camion est en cours de réparation
Lucien
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 18 mars 1917

Bien chère Alice
Je ne trouve que cette feuille toute froissée pour t ‘écrire. On voit que Titi a passé dans mon sous-main !
Aujourd’hui je ne travaille pas et il fait un temps superbe. Quel malheur que tu ne sois pas ici ! Je vais aller à Saint-Fons chercher mon vélo. J’ai fait toute la semaine à l’hôtel de ville. Ça a été très dur, surtout hier. On m’a donné 7 francs, hier.
Le sergent m’a demandé pour revenir mais ça ne dépend pas de moi. Ce matin j’ai fait grasse matinée. Je suis allé ensuite à la messe de onze heures après avoir fait ma toilette et celle de la chambre. J’ai dîné chez les cousines. Il y avait un grand dîner ne l’honneur de M. N et d’un de ses amis qu’il a rencontré par hasard à Lyon. Menu : pâté froid, quenelles aux truffes, pigeons ramiers, salade, oranges, dattes, œufs à la neige etc…Vin du Rhin. Épatant !
Pendant le dîner on a reçu une dépêche de Velle disant que Mme Carra mère était très mal. Reçu également pendant le dîner ta lettre aux cousines. Très bien, ta lettre.
J’ai reçu une lettre de Tricotelle hier. Il est à Paris et me demande de lui trouver un permutant.
Je vais très bien. Le temps me dure beaucoup, surtout de Titi. Il me semble que je vais toujours le voir me venir au devant dans le corridor. Mais en rentrant je ne trouve que les murs froids et le berceau vide. Qu’il est triste !
Hier au soir j’étais de garde et je ne suis rentré qu’à dix heures du soir et j’avais travaillé jusqu’à sept heures du soir à la mairie. Si je n’avais été si fatigué, je me serais en allé. Je m’en irai jeudi soir si rien ne dérange. J’emporterai les graines en m’en allant à moins que je ne les remette à Faure.
Toutes mes amitiés à tous à la maison. Comment va ton papa ?
Embrasse bien pour moi ma petite Marcelle et Titi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 13 mars 1917
Mardi soir 6 heures
Bien chère Alice,
Je viens de chez le pharmacien de mes cousines sur ses conseils. Je t’envoie une boite de fortifiant dont tu donneras une cuillérée à café à la fois, deux fois par jour avant les repas, dans un peu d’eau sucrée (ça fera deux petites cuillères à café par jour). En même temps tu feras un mélange d’un demi litre d’eau de savon et un demi litre de blanche (eau de vie). Tu le frictionneras tous les matins sur tout le corps avec un peu de ce mélange (sauf sur le ventre)et tu le sècheras bien ensuite avec un linge sec. C’est la pharmacie Guerrier, avenue de Saxe. Fangeat y va bien.
Je t’envoie une veste canadienne. Tu verras, pour doublure des manches. Il faudrait supprimer ce qui avance sur les mains et ce tricotage usé qui est au bout. Faire les réparations en dedans et en dehors (coutures et accrocs). Rien de nouveau. 1 bidon essence.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous. Les thermomètres coutent 5 francs à présent.
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, dimanche 11 mars 1917
Lyon dimanche matin 9 h
Chère Alice,
Nous sommes sur le départ pour Dijon. Je me demande même ce que nous attendons depuis 6h ½ que nous sommes sur nos voitures, prêts à partir. Tu n’es pas venue hier, ce qui me prouve que tu as reçu ma lettre te disant mon départ. Nous allons arriver à Dijon mardi, et nous revenons le jour même par le train. Je serai de retour mardi vers les 7 ou 8 heures du soir, ou mercredi matin à 3 heures. Je compte que tu viendras à Lyon mardi avec les enfants. Tu trouveras la clé chez les cousines. J’ai gardé celle de l’allée. Tu demanderas un litre d’essence à M. Carra (à la borne). Je le lui rendrai par la suite. Tu en trouveras un peu dans une fiole étiquetée sur la table. La grande lampe est garnie, le réchaud est vide. N’oublie pas de m’apporter mes lunettes. Mercredi je dois être de repos et jeudi de garde. Je ne repartirai que le dimanche suivant pour Modane ou ailleurs si rien ne survient d’ici là. Ne pourrais-tu mettre un sac de paille à Faure, mercredi, avec l’édredon, ça ferait un lit pour la petite. C’est une idée qui me vient.
Ma sœur est venue hier chez les cousines. Elle leur a apporté un poulet que nous avons mangé hier soir et des poires.
Cousine Hérard est revenue. P.D. va passer quelques jours à Ville. Mme Carra restera à Lyon pendant ce temps et M. Carra va partir dans le midi.
A mardi, embrasse bien tout le monde pour moi à la maison

Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, mardi 6 mars 1917
Lyon mardi midi et demi

Bien chère Alice,
Je viens de dîner dans ma chambre et je t’envoie ces quelques lignes avant de partir au garage. C’est la paie, aujourd’hui, à Feyzin et j’ai envie d’y aller cet après midi. Il y a justement le camion de Gaillard qui part pour Feyzin. Hier matin je n’ai pas eu de chance, j’ai crevé en descendant en Portes. Tricotelle m’a rattrapé pendant que j’essayais de réparer. Je n’ai pas pu y arriver et je suis parti à Lyon à pied. Je suis arrivé à midi. Tricotelle est reparti à une heure. Il a vite dîné et est parti à midi et demi. J’ai dîné ensuite avec toute la maison. Je suis allé au garage vers les deux heures. On ne s’étais pas aperçu de mon absence et je suis revenu pour porter mon matelas qui sera prêt ppur demain midi.
Rien de nouveau en Portes. Marie m’a donné une fricassée pour les cousines. On l’a mangée hier au soir. Ce soir à 8 heures il y a un sermon sur la guerre à l’église du Saint Sacrement. Je vais y aller, je pense que mes cousines y viendront aussi. On n’a pas encore commencé la réparation de mon camion. Ça me fait marronner parce que ça arrête les bonnes journées. En revanche, je me repose bien. Clarisse B est repartie à Marseille avec son mari. Quels coureurs !
Mon rhume ne va pas trop mal ni moi non plus ! J’espère que le semblant de gel d’hier vous aura tous un peu dérhumés aussi.
Ma mère est tombée dans les escaliers de la cave et ne pouvait guère marcher. Je pense qu’il n’y aura rien de grave. Mon père est toujours à peu près.
En attendant de se revoir, je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, ainsi que tous à la maison.

J’enverrai du pulmonaire par Faure ou par Fangeat.
Lucien
Note
Date incertaine
Sertier Lucien
Lyon, lundi 5 mars 1917
Bien chère Alice,
Je viens de dîner dans ma chambre et je t’envoie ces quelques lignes avant de partir au garage. C’est la paie, aujourd’hui, à Feyzin et j’ai envie d’y aller cet après midi. Il y a justement le camion de Gaillard qui part pour Feyzin. Hier matin je n’ai pas eu de chance, j’ai crevé en descendant en Portes. Tricotelle m’a rattrapé pendant que j’essayais de réparer. Je n’ai pas pu y arriver et je suis parti à Lyon à pied. Je suis arrivé à midi. Tricotelle est reparti à une heure. Il a vite dîné et est parti à midi et demi. J’ai dîné ensuite avec toute la maison. Je suis allé au garage vers les deux heures. On ne s’étais pas aperçu de mon absence et je suis revenu pour porter mon matelas qui sera prêt ppur demain midi.
Rien de nouveau en Portes. Marie m’a donné une fricassée pour les cousines. On l’a mangée hier au soir. Ce soir à 8 heures il y a un sermon sur la guerre à l’église du Saint Sacrement. Je vais y aller, je pense que mes cousines y viendront aussi. On n’a pas encore commencé la réparation de mon camion. Ça me fait marronner parce que ça arrête les bonnes journées. En revanche, je me repose bien. Clarisse B est repartie à Marseille avec son mari. Quels coureurs !
Mon rhume ne va pas trop mal ni moi non plus ! J’espère que le semblant de gel d’hier vous aura tous un peu dérhumés aussi.
Ma mère est tombée dans les escaliers de la cave et ne pouvait guère marcher. Je pense qu’il n’y aura rien de grave. Mon père est toujours à peu près.
En attendant de se revoir, je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, ainsi que tous à la maison.

J’enverrai du pulmonaire par Faure ou par Fangeat.


Lucien
Note
Date incertaine...
Lyon, mardi 20 février 1917

Bine chère Alice,
J’ai reçu ce matin ta lettre de lundi et celle de la petite. Merci bien. Je t’ai bien attendue hier au soir, pensant que tu viendrais consulter Mme Teillon. Il est sans doute préférable que ton papa soit allé à Veyrins. Mais comment a-t-il pu y aller ? Y a-t-il toujours une voiture à la Tour-du-pin ? Tu me diras bien tout cela ?
Ce matin je suis allé à la visite. Le major m’a mis exempte de service. Je ne veux pas y retourner. Il faut se déshabiller demi heure avant de passer à son tour. C’est bon pour attraper la crève. Ce qu’il me faudrait c’est de pouvoir transpirer fortement une nuit. Ça me débarrasserait. Mais tu comprends que ce n’est pas tout seul que je peux le faire et je ne peux pas demander ça à mes cousines.
Mon camion sera probablement réparé vers la fin de la semaine et je pense reprendre aussitôt mon service à Feyzin, peut-être lundi. Ça ne me fâchera pas.
Hier après midi je suis resté chez mes cousines au chaud. Cet après midi, je t’écris de leur salle à manger pendant qu’elles reçoivent leurs visites au salon.
C’est leur « jour ». Pour vendredi, envoie la pintade puisque tu l’as au lieu du lapin. Celui-ci sera pour une autre fois si tu en trouves. Dans tous les cas, n’envoie qu’une pièce à la fois. Tu me diras bien pour l’eau de Vals s’il faut t’en envoyer.
Je viens d’écrire à la petite et à M. B. A propos, les lettres recommandées au tireur que tu reçois ne sont qu’une simple formalité exigée par le dernier moratorium. Il n’y a rien à y répondre.
Mes amitiés bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.




Lucien
Lyon, dimanche 18 février 1917
Dimanche soir 3heures et demi 18-02-1917

Bien chère Alice
J’ai reçu hier ta lettre de jeudi, comme je crois te l’avoir dit hier. Je pense que tu as reçu la pharmacie par le petit Bonnot. J’aurais bien voulu t’envoyer de l’eau de Vals, mais je n’avais rien pour emballer les bouteilles. Si tu veux que je t’en envoie mercredi par Faure, mets-lui donc une petite balle avec du bourrier. Je pourrais la faire remplir d’eau. Mais réponds moi tout de suite, que je sache ce qu’il faut faire.
Je ne suis pas allé au garage aujourd’hui. Je suis resté dans ma chambre jusqu’à midi. Je me suis rasé, j’ai changé de chemise (à propos, je n’en ai plus maintenant de propre de rechange). M. Carra est venu me chercher à midi pour dîner. Je viens de balayer et de faire mon lit et je t’écris de chez les cousines où je viens de revenir. Je suis seul avec cousine Hérard. Je suis toujours bien grippé, sans cela je me serais en allé aujourd’hui. Le temps est beau et ça me fait enrager d’être obligé de rester ici. Demain, j’irai au garage, j’y ai peut-être une lettre de toi. Mme Carra a reçu une lettre de la petite. Elle n’était pas affranchie. Fais attention à cela. On ne l’a pas taxée quand même, elle a du passer pour une lettre militaire.
Ma cousine Desrayaud m’a demandé si tu pourrais trouver un lapin. Bien entendu je ne veux pas qu’elle me le paye, car je dine presque tous les jours chez eux et j’y soupe régulièrement. Je ne parle pas de toutes les infusions que j’y bois continuellement. Pour vendredi, tu m’enverras donc une livre de beurre pour Mme Carra (pareil pour les cousines), des œufs s’il y en a sans que ça gêne la maison et un lapin si tu en trouves. En échange, quand je te reverrai, je te donnerai un beau billet de cent francs tout neuf qui traine dans mes poches ! Il n’y avait pas grand chose de pharmacie pour chez vous, ne leur fait rien payer pour cela. Tu m’enverras comme effets : une chemise, une cravate, un linge ou deux pour me décrasser. Je ne sais pas quand je m’en irai encore, ce sera difficile tant que mon camion ne sera pas réparé.
Maintenant, comment ça va-t-il chez vous ?
L’accident de ton papa aura-t-il des suites ? Qu’il est heureux que Gandy se soit trouvé là ! Je me demande ce qui serait arrivé sans cela. Pourvu qu’il guérisse vite et que ça ne lui laisse rien. S’il y a une entorse, il faudra bien insister pour qu’il reste au repos complet, jusqu’à entière guérison.
Avez-vous vu le médecin ? Tu me diras bien comment ça va pour ton papa et surtout qu’il ne se tourmente pas inutilement. Fais bien tes remèdes toi même, que tu deviennes forte pour leur aider cet été. Comment allez-vous encore vous en tirer avec la Marcelle malade ?
Embrasse les bien tous pour moi et en attendant le bonheur de te revoir, reçois, chère Alice, pour toi et les enfants mes meilleurs baisers.
Lucien
Lucien
Lyon, jeudi 15 février 1917
Bien chère Alice,
J’ai reçu ta lettre aujourd’hui (la 2ème) avec beaucoup de plaisir. J’espère bien que ces grippes dont tu me parles ne dureront pas. Je suis bien grippé aussi en ce moment. Quand vient le soir, j’ai des frissons de fièvre, mais ce ne sera rien de grave. Je me lève à 7 heures du matin, ça m’évite les premiers froids du jour. Mon camion n’est pas encore réparé, on ne l’a pas même commencé. Ça me fait du tort, je ne touche que 54 sous par jour, mais je ne sais pas si j’aurais pu continuer à Feyzin avec ma grippe. Je suis le seul qui n’ose pas manquer un jour pendant les grands froids.
J’ai touché ma paie à Feyzin, de la deuxième quinzaine de janvier 113frs35. Aujourd’hui, j’ai eu mon prêt d’ici : 21frs60. J’ai encore une cinquantaine de francs à toucher à Feyzin sur février. Voilà deux soirs que ma cousine me mène au sermon de 8 à 9 heures. M. Carra me dit que je vais y attraper la grippe, il a bien raison. C’est une conférence sur la guerre par un missionnaire. Ça va durer encore ce soir et demain, mais ça ne vaut pas les sermons que j’ai entendus au front.
Ce soir j’ai vu Rigollier qui est réformé complètement.
Cet après-midi, je suis allé mener du matériel à la poudrerie de Neuville qui vient de sauter. Tu te souviens que c’est là que j’avais vu Grimand de Marennes. L’explosion a été épouvantable. Les vitres sont brisées 150 mètres avant d’y arriver. De l’usine, il ne reste absolument rien. Tous les murs sont écroulés. C’est un amas de pierres de briques et de bois. Ça brûle toujours depuis hier à midi. On trouve toujours des morts dans les décombres, mais ce n’est pas avant quinze jours qu’on aura pu tout déblayer ces ferrailles et ces débris. La Saône qui est gelée est recouverte de poutres, de ferrures et de pierres. Toutes les maisons à 500 mètres autour sont à démolir. Les portes, les fenêtres, les plafonds, les toits, tout est enfoncé. Les meubles pendent lamentablement dans les appartements éventrés. Nous y avons mené trois camions pleins de pelles et de brouettes. On ignore le nombre des morts, on parle de 45 à 50. Une première explosion avait prévenu les ouvriers. C’est la deuxième, un quart d’heure après, qui a fait le plus de mal.
Je te remercie de bien m’écrire. Je pense que tu as reçu par Faure les deux bouteilles d’eau de Vals et le pulmonaire. Ne m’envoie rien par Faure. Je n’aime pas aller chez Dendel.
Soigne toi bien avec les enfants ainsi que tous à la maison. Je ne sais pas quand je m’en irai. Mes amitiés et remerciements à tous à la maison.
Je vous embrasse tous bien fort.

Lucien
Saint-Fons, mercredi 7 février 1917

Bien chère Alice,

Je suis allé ce matin chez Dendel porter deux bidons mais Faure n’est pas venu. Le temps est vraiment trop mauvais. Je me demande comment je vais pouvoir emporter mes cylindres si le temps ne change pas. Je pensais les emporter samedi ou dimanche. Tricotelle a dû trouver du travail à l’auto. Si le temps était meilleur je me serais en allé une nuit, mais c’est impossible. J’ai cassé une pièce de mon camion dans le pont arrière. Je suis donc en panne et cela portera plusieurs jours avant que je sois réparé. Je vais donc rester au garage à Lyon en attendant et je m’occuperai un peu de mes affaires. J’irai voir vendredi si Fangeat est venu et je lui porterai mes bidons dans ce cas.
Si Tricotelle s’en va mardi, il faudrait qu’il vienne souper à Lyon chez M. Carra lundi soir.
On a décidé cela hier chez mes cousines. Si mon camion n’avait pas été cassé, je me serais en allé lundi (dimanche soir) et je serais revenu avec lui. Quelle guigne. Enfin, tout s’arrangera bien quand même. Je me suis dérhumé. Je voudrais bien que tu m’envoies un mot pour me donner de tes nouvelles et celles de tous.
Avez-vous beaucoup de neige ? Ici, il y en a assez épais. Les trams marchent avec peine.
Je vais vite porter cette lettre à la boite, espérant que tu la recevras demain jeudi. Mes amitiés à tous et à Tricotelle.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Lyon, dimanche 28 janvier 1917


Bien chère Alice,

Le mauvais temps nous a empêché de travailler. Nous avons bataillé tout le matin dans la neige. Finalement nous sommes rentrés à Lyon avec nos camions à onze heures.
Ce soir je suis de garde et je vais aller coucher à Saint-Fons à 6 heures. J’ai dîné avec les cousines et j’y souperai avant de partir. Il y a bien dix centimètres de neige ici. Les trams sont tous arrêtés.
Je viens d’écrire à Tricotelle. Je suis allé voir mes cylindres avec M. Carra. Ils sont commencés.
Ne m’envoie rien par Faure mercredi, pas même la caisse.
Tu me diras bien ce que le médecin t’a dit et comment tu vas.
Soigne toi bien et fais bien attention de ne pas prendre froid. Habille toi la nuit quand tu te lèves pour le petit.
J’espère que ça va de mieux en mieux pour tous à la maison.
En attendant le plaisir de te revoir, je t’embrasse bien fort avec les enfants et tous à la maison.

Lucien
Saint-Fons, vendredi 19 janvier 1917


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu tout à l’heure ta lettre d’hier. Tu vois, j’ai au moins des nouvelles fraîches. Aujourd’hui, je n’ai pas roulé. Ce matin, j’ai nettoyé mon camion et cet après-midi, j’écris.
J’ai fait une lettre à Velle, une carte à Cahuzac, et la tienne.
Je vois M. Gambs tous les jours. Je crois t’avoir dit que je l’ai vu dans le tram mardi soir. Il a voulu payer ma place en première à côté de lui et nous avons pu causer un peu. C’est lui qui n’a pas voulu que Cassan m’emmenât à la mouche. Chassagnon, le frère de l’évêque qui y est allé. M. Gambs m’a dit qu’il ne voulait pas tout changer du jour au lendemain mais que j’entrerai de près à son bureau. Aujourd’hui, Miot m’a dit qu’il m’avait demandé (lui Miot) à M Gambs pour être avec lui au bureau. M Gambs lui a répondu que ce serait bientôt.
J’aurais mieux aimé dans un sens être avec Cassan mais M Gambs est un homme très énergique qui sait très bien ce qu’il veut et il est difficile d’aller contre ses décisions.
Rien ne me prouve d’ailleurs que je sois mal avec lui. J’espère bien le contraire. Il fait d’ailleurs une bonne impression au garage.
Je t »ai écrit ce que je pensais de Denvel. 18 sous pour recevoir son colis et en envoyer un autre. C’est un peu exagéré.
Combien Paturel prend-il ?
A la barrière de fer, c’est quatre sous pour retirer un paquet, maintenant.
Si nous venons à la Guillotière, et si je suis au bureau, j’irai moi-même les chercher à l’arrivée des voituriers. En attendant envoie moins que possible.
Je crois t’avoir déjà dit que M. Gambs va amener le garage dans ma rue, à côté de la sucrerie brûlée dont tu te souviens.
C’est moi qui vais être prêt. C’est M. Carra qui a trouvé ce terrain.
Ma sœur a apporté beaucoup d’affaires aux cousines, du pain, lait, œufs, volaille, pommes etc. et à moi du saucisson et 2 fromages. Tu m’enverras, mais rien ne presse, le couvre képi que tu m’avais fait.
La petite s’enrhume très facilement. Au premier rhume, fais venir M. Quantin tout de suite pour qu’il la voit au moment du rhume.
En attendant, essaye ce que je t’ai dit, tiens lui bien les pieds au chaud et toujours très secs. Il vaut mieux lui acheter des bas que de la pharmacie, tu verras.
Le temps me dure beaucoup des enfants. Je m’étais déjà habitué pendant ma permission. Ça me manque maintenant.
Tout va bien chez les cousines. Informe toi de l’heure des trams, je crois qu’ils ont changé aujourd’hui.
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.



J’ai trouvé encore un paquet de tabac
Lucien
Lyon, dimanche 14 janvier 1917


Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure ta petite lettre ainsi qu’une de M Bouveyron que je t’enverrai. Sale journée aujourd’hui. Je ne suis rentré qu’à 7 heures du soir avec la neige sur le dos toute la journée. Cette neige mouillait la magneto et provoquait des pannes continuelles.
Mon gros manteau a été traversé par l’eau.
Demain je prendrai l’autre. Je me suis désenrhumé entièrement et je regrette beaucoup que ce soit le contraire chez vous tous.
Je n’ai pas encore eu le temps d’aller voir si Fargeat m’avait apporté un paquet. Peut-être pourrais-je y aller demain. C’est M. Carra qui est allé acheter la pharmacie et qui te l’a envoyée. Fais moi passer par Fargeat du beurre ou des œufs pour les remercier. Si tut trouves des fromages, je n’en ai plus, ni mes cousines.
Bien entendu paye chez vous ce que tu prends, je te rembourserai.
Je vais vite me coucher. Toutes mes affections à tous à la maison.
Guérissez-vous vite.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants



Je m’en vais dimanche ou lundi prochain.
Lucien
Saint-Fons, samedi 13 janvier 1917
Bien chère Alice,

Me voilà à nouveau à Feyzin. J’y suis depuis hier à midi. Pour comble de malheur, j’étais de garde cette nuit avec mon camion.
Cette garde consiste en ceci : un camion reste toute la nuit au poste des pompiers de Saint Fons pour mener des troupes en cas de trouble de la part des ouvriers étrangers, chinois ou autres.
Le chauffeur couche dans une petite chambre avec lit militaire, électricité,. Pas de faction à monter, mais comme la chambre est voisine du corps de garde, on est réveillé tout le temps par la relève des sentinelles, à côté. Ce tour revient tous les huit jours car nous sommes 8 camions ici.
On touche comme dédommagement 1f 20 en plus par garde. Maintenant, il y a une innovation qui compense. Il y a 8 camions et depuis ce matin on a mis 9 chauffeurs, ce qui fait qu’il y en a un qui se reposera à tour de rôle tous les neuf jours. Ce sera une permission de 24 heures chaque 9 jours, en somme.
On ‘a remis hier ma feuille de paye pour mes trois jours avant noël. Je comptais toucher 16 ou 17 francs au plus. Elle se mont à 32f50 net, timbre et assurance ouvrière déduits.
Je pense qu’il doit y avoir là dedans 15 frs d’étrennes de jour de l’an.
Feyzin ne me déplait pas trop. C’est un peu dur, mais on y est bien payé.
Les chefs m’ont bien reçu, hier. Somme toute, c’est moins pénible que l’hiver dernier au front.
Mme Carra a du porter hier à Fangeat une bouteille de foie de morue et du sirop pour la petite. Après ce flacon, on verra s’il faut changer. J’étais bien enrhumé, ces jours. Aujourd’hui, ça va bien mieux. Je charrie du charbon avec des Espagnols de corvée de chez Charvet, quai Rambaud, à Feyzin. J’ai fait deux voyages ce matin.
J’espère, chère Alice, qu’en même temps que tu fais les remèdes du petit, tu prends bien les tiens aussi. Dis-moi ce qui te manque, je te les enverrai.
As-tu trouvé mes lettres dans le paquet de faure et celui de Fangeat ?
Tu diras à ma petite Marcelle que je lui enverrai une carte. J’ai si peu le temps d’écrire ;
Et monsieur le gone, pense-t-il encore à moi ?
Mon doigt va de mieux en mieux, le froid et les secousses m’y font un peu mal. Ce n’est rien. Fais part de toutes mes affections à tes chers parents et en attendant le plaisir te revoir, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Lyon, jeudi 11 janvier 1917


Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin avec un grand, très grand plaisir vos deux lettres. Dis à Marcelle que je lui répondrai sûrement. Aujourd’hui j’ai roulé dans Lyon. Demain, Feyzin. Ça ne me fâche pas car on y gagne de l’argent mieux qu’à Lyon.
Je suis bien enrhumé, mais ça passera bien. Je m’en irai au premier moment de liberté. Je ne sais pas quand. Peut-être bientôt.
J’ai malgré cela besoin que tu viennes huit jours pour mes effets.
Si ma veste canadienne peu toujours, lave la grosso-modo au savon et à l’eau tiède en dehors. Tu me l’enverras ensuite.
Pas de cristair, surtout. Je suis allé chercher les crins hier en portant mon paquet. Merci.

Amitiés bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants. Donne moi bien des nouvelles des petits.


Lucien
Sertier Lucien
Lyon, mardi 9 janvier 1917

Bien chère Alice,
Je pense que tu as reçu ma lettre d’hier au soir. Aujourd’hui je suis resté à Lyon. Je n’ai pas fait grand chose. Demain, je reste encore à Lyon. Mon camion est toujours à Feyzin, c’est un autre qui me remplace. Je ne sais pas pourquoi on ne m’y a pas envoyé tout de suite. J’ai diné chez les cousines D. et je vais y aller souper, maintenant.
Je te dirais que j’ai eu bien le cafard hier au soir et aujourd’hui. Je ne puis pas te dire combien le temps m’a duré, surtout du petit. Ça passera peut-être bien.
J’ai regardé aujourd’hui le tableau des permissionnaires et j’ai vu qu’il y en avait plus que deux ou trois à partir avant moi. Mon tour va donc bientôt revenir.
Je te mettrai un paquet demain à Faure. J’y mets mes chemises neuves pour que tu recouses les boutons, les calçons aussi. Il me reste ici une chemise et deux flanelles dans ma malle.
La cousine Berthier m’a raconté une nouvelle dispute qu’elle a eu avec la rue Clos Suiphon. Ma cousine Hérard lui aurait dit qu’elle (cousine Hérard) pouvait faire des dépenses parce qu’elle avait de quoi, mais que malgré cela elle économisait pour laisser quelque chose aux plus méritants. Je t’ai bien dit, je crois, que Clarisse est à Lyon avec son mari chez sa belle-mère. Je ne sais pas dans quelle rue. Je te laisse, je vais souper.

8h1/2
Je porterai cette lettre demain à Faure. Je voulais te dire aussi que si Cl. B. te redemande le bois, tu le lui vendras. Je pense qu’il te le payera au moins 3f50 les cent kilos sur place.
Tu en garderas au moins 6 ou 7 barres pour nous dans la cave.

Mercredi 11h1 /2
Je fais mon diner dans ma chambre. Je vais aller ensuite porter cette lettre à Faure. J’ai reçu aussi ce matin ta lettre. Merci beaucoup. Envoie moi par fangeat mon rasoir, cuir et savon, linge pour se décrasser et deux bidons vides à essence (pas de benzo).
Fais rentrer les bidons vides, j’ai vendu les caisses de Benzo par l’entremise de M Carra.
J’ai touché ce matin mon prêt : 43f20. J’ai encore 16 francs environ à Feyzin à toucher. Je pense retourner bientôt à Feyzin, peut-être demain. Cet après midi, j’irai encore à l’essence, ce n’est pas pénible.
Je te recommande de te bien soigner, de bien prendre du fortifiant et de me dire quand il n’y en aura plus pour que je t’en envoie.
Quand tu recevras les feuilles d’impôts, tu me les renverras tout de suite.
Toutes mes affections à tous à la maison.

Au revoir, chère Alice,
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, lundi 8 janvier 1917

Bien chère Alice,

J’ai été bien attrapé, ce matin quand le major m’a dit que je pouvais reprendre mon service. Il m’a donné repos pour aujourd’hui mais demain je reprendrai le camion. Je vais retourner au garage après cette lettre pour voir où ils vont m’envoyer. Probablement à Feyzin, mon camion y est toujours. Je pense que tu as reçu ma dépêche.
Hier au soir, je suis allé chez les cousines Allemand. J’y ai soupé et je les ai toutes vues. Les œufs frais leur ont fait plaisir. On a bien ri, comme tu penses, ce qi n’a pas gâté, car j’avais et j’ai encore le cafard de ne pas me rentourner pour quelques jours encore. Quand le petit ira tout à fait bien, tu viendras passer 8 jours avec moi pour mettre un peu ma chambre en ordre.
Mes cylindres n’étaient pas encore arrangés. Ils n’ont pas travaillé pendant ces fêtes.
Si je peux, je t’enverrai des effets mercredi. A tout hasard, va toujours voir à la voiture. J’ai reçu deux lettres de la 404. Cahuzac et Velle. Je te les envoie sous enveloppe. Cet après-midi, je suis passé voir les Cousines Berthier. Il paraît que Clarisse est maintenant à Lyon chez sa belle-mère. Je ne suis pas allé voir Marie Perrin. Je te tiendrai au courant de mon travail mais par la poste militaire. 3 sous pour un timbre, c’est trop cher.
Au revoir, chère Alice, donne bien le bonjour pour moi à tous à la maison et remerci bien tes chers parents pour l’embarras que je leur ai donné.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Saint-Fons, samedi 23 décembre 1916
Saint Fons,

Samedi 23 décembre

Bien chère Alice,
Je t’ai bien négligée cette semaine mais j’ai été bien occupé aussi. Depuis jeudi je suis à nouveau à la poudrière de Feyzin pour un temps indéterminé. Je gagne 5frs50 par jour, mais il faut partir de ma chambre le matin à 6h moins 20 et je n’y rentre guère avant 7h du soir. Je n’ai rien pu faire cette semaine. Je n’ai écrit à personne, pas même à M.B. J’en suis furieux d’être aussi limité pour le temps. Pour diner, il y a juste le temps de midi.
Nous devons aller à Valencin avec M. Carra demain ou le jour de noël si je suis libre. Il veut voir l’auto. Je ne lui ai pas parlé des cylindres fêlés car je n’ai pas envie de la vendre à lui. Je voudrai lui faire acheter celle d’Emile. Dans tous les cas, laisse moi lui fournir seul toutes les explications. Reçu hier le paquet de Fangeat. C’est Mme Carra ou M. Carra qui sont allés le chercher. Merci pour les gants, ça m’a fait bien plaisir de les avoir. Le canard leur a fait bien plaisir, ils ont cherché sur un livre la description de ce canard, on le mangera dimanche.
Remercie aussi ma sœur Antonia qui m’a envoyé à moi une grosse fricassée et un gros morceau d’échine. J’y ai tout mis chez les cousines où je le mange le soir. Elles ont dit que j’avais une bien bonne sœur. C’est vrai, je n’ai pu voir Pierre. J’étais à Feyzin. J’étais entré chez Vial à Heyrieux dimanche dernier, les galoches n’étaient pas encore prêtes. Pour les remèdes, Mme Carra a du les acheter aujourd’hui mais je ne peux pas les envoyer par la poste, on ne prend pas les liquides. Je pense les porter demain dimanche ou le jour de noël. Commence par ce que je t’ai envoyé, c’est du phosphore. J’aurais beaucoup à te dire mais il faut déjà que je reparte.
Embrasse bien tes bons parents pour moi ainsi que tes sœurs et les enfants. Les œufs ont fait grand plaisir. Je pense que la boite va te revenir pleine. Je dis, je pense !
Merci à ma petite Marcelle pour sa gentille carte.
Lucien
Lyon, mardi 21 novembre 1916

Bien chère Alice, `
Le camion que j’ai cassé dimanche n’étant pas encore réparé, je n’ai rien fait, ni hier, ni aujourd’hui. Hier au soir j’ai soupé chez les cousines D. avec la cousine Berthier de retour de Marseille depuis huit jours. A ce sujet je te dirais qu’elle m’a fait une proposition de la part de son frère Desrayaud, marchand de chaussures (fabrique de la Verpillère). Ils ont acheté une propriété à Saint-Cyr et ils m’ont demandé pour en être le régisseur. Logement, produit de la ferme pour se nourrir et 1500 fr par an. M. Carra me conseille de refuser, que je peux trouver mieux. Qu’en penses-tu ?
Autre chose : les autos d’occasion sont hors de prix, en ce moment. J’ai parlé à un camarade de garage qui a un atelier chez lui à Lyon pour faire à la notre les réparations indispensables pour la vendre. M. Carra a vu vendre hier une auto d’occasion 15 000 fr qui avant la guerre n’aurait valu que 4 à 5000. C’est justement M. Desrayaud dont je te parlais qui l’a achetée. Qu’en penses-tu encore ?
J’ai vu Marie Berthier hier au soir aussi. J’y avais accompagné la cousine Berthier après souper. Je vais bien et je voudrais bien qu’il en fût de même pour tous à la maison.
Temps assez beau, brumeux. Affections bien sincères à tous. Je t’embrasse de tout cœur avec les petits.


Lucien
Lyon, lundi 20 novembre 1916

Bien chère Alice,
Je viens de voir qu’on répare ici les souliers gratis. S’il est encore temps, n’envoie pas les miens chez Vachez, fais les moi passer par Faure. Je vais te raconter mon voyage de ce matin. D’abord, j’ai commencé par trouver un individu couché entre F Vernay et Troyet. Cent mètres plus loin j’en ai trouvé trois autres couchés en travers de la route. Ils m’ont dit qu’ils se reposaient. Je ne me suis pas arrêté, comme tu penses bien. La pluie a commencé par intervalles au pont de Troyet et a duré jusqu’après Saint-Priest. Ma capote m’a bien protégé. Je suis arrivé au tram des écoles à 6h-1/4, ce qui m’a fait 3h ¼ de marche depuis Valencin. Je suis allé me changer dans ma chambre et je suis allé au garage ensuite. Je n’avais rien à faire ce matin. Je suis retourné à ma chambre et je me suis couché jusqu’à midi. J’ai fait ensuite un bisteack et me voilà à nouveau au garage. Il est probable que je n’y ferai encore rien cet après-midi. Mon voyage ne m’a pas fatigué et je suis aussi dispo qu’hier.
En passant en Portes, j’ai dit bonjour. Emile n’est pas encore venu. Il va entrer aux autos.
Je ne suis pas allé rue Clos-Suiphon ce matin, j’irai ce soir.
J’ai été bien content hier de voir que tu allais mieux et je ne regrette pas mon voyage. Joséphine m’avait dit que tu n’allais pas bien d’après la mémé et ça m’inquiétait. J’espère que ces boutons du petit ne seront rien du tout.
Mes affections et mes remerciements bien sincères à tous à la maison et au revoir. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Lyon, jeudi 16 novembre 1916
Bien chère Alice,

Je te fais ces deux mots en attendant d’aller reprendre mon travail en face de la gare de l’Est. Il fait un froid de voleur. Ce matin, je suis allé à Vénissieux, il ne faisait pas chaud. Brrr ! J’ai reçu hier ta lettre du 14. Merci ! J’arrive le soir au garage après le départ des lettres. C’est pourquoi celles que je t’envoie n’arrivent que l surlendemain.
Je fais toujours ma popote à midi et le soir je soupe chez les cousines. Je rapporte ma soupe pour le matin. Je n’ai qu’à la réchauffer avant de partir.
Reçu aussi hier une lettre de ma mère. Emile n’est pas encore venu. Mon père et ma mère viendront de près à Lyon. Je tâcherai de les voir. Le paquet que Mme Carra m’avait envoyé au front m’est revenu hier en bon état. J’avais reçu celui de ma sœur. Tout arrive. Si je peux, demain, je t’enverrai un paquet par Tangeat. Hier j’ai touché mon prêt des 5 jours soit 13fr90. Je n’avais pas dépensé autant dans ces cinq jours.
Je suis allé chercher mon paquet chez Dendez hier au soir. Merci bien de tout. Pour mercredi prochain, si je ne m’en vais pas, tu me mettras une couverture. Je te dirai bien d’ici là s’il me faut encore quelque chose.
Le paquet de Mme Carra avait toute sorte de bonnes choses, ce sera pour ma petite Marcelle et Joseph, mais seulement s’ils sont bien sages. Avis !
Tu me diras bien si les semailles avancent.
Toutes mes affections à tous. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants.
Ne m’envoie pas de fromage, j’en ai assez pour le moment.
Lucien
Vaise, mercredi 1er novembre 1916

Chère Alice,

Je t’écris de Vaise pendant que l’on charge mon camion de cuir. Ce matin, j’étais aux Tanneries d’Oullins et j’ai eu 3 francs d’étrennes. Hier je me suis installé dans ma chambre. J’y ai diné et soupé. J’y ai aussi couché ! J’avais averti les cousines et malgré cela, Mme Carra est venue me chercher pour souper. J’avais presque fini. J’y suis allé après, ma cousine Desrayaud m’a flanqué une bonne ramonée et l’a dit que je n’avais qu’à y aller souper tous les soirs et pour me punir, elle m’a fait emporter ma soupe froide pour ce matin. Je l’ai fait réchauffer sur mon réchaud à essence. Hier j’ai fiat un bifsteak et des pommes de terre dans le jus. Les pommes de terre ne me coutent rien, on en déwagonne assez souvent. J’ai compté pour ma nourriture ce que je dépenserais si je ne mangeais pas chez mes cousines. Pour trois jours, le vin, viande, pain : 6frs75 . je touche en trois jours 8francs10. Reste 1 fr 35 pour les légumes et condiments. Maintenant il y a les extras. J’ai touché 5 frs dimanche et 3 francs ce matin avec mon prêt ( ??), ces trois jours font 16fr10. J’ai touché 21fr60 en arrivant du prêt ( ??) qui était en retard (octobre). Avec tout ça je marronne toujours.
Il a fait bien beau ces jours. J’aurai bien pu semer. Tu me diras bien où vous en êtes des semailles-après semailles. Mme Carra viendra vous voir avec son frère un dimanche après midi. Moi aussi, bien entendu. Je vais bien. J’ai mangé du poulet dimanche. On m’a chargé de vous dire qu’il était épatant, ce qui était vrai d’ailleurs. Tu me diras bien comment tu vas et l’effet de tes cachets. Et le gone ? Pense-t-il encore à moi ?
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous.

Lucien
Lyon, jeudi 26 octobre 1916
Jeudi 26 octobre 1916

Chère Alice,

Je pense que tu as reçu mes deux précédentes lettres. Je m’attends à recevoir d’un jour à l’autre le certificat agricole pour demander ma permission. On m’a dit qu’ici on était avare de permission. Pourtant j’ai vu ce matin un copain qui avait eu huit jours pour ses vendanges. Enfin, je vais toujours demander. Hier après-midi, je suis allé au grand camp mener des planches. Je suis rentré remiser mon camion ensuite à 4 heures. J’ai fait le plein puis je suis allé chercher ma musette et ma couverture que j’avais laissées samedi chez un boulanger aux écoles de Montplaisir. Il pleuvait à verse. Je suis allé ensuite coucher et souper chez les cousines D. Elles m’ont dit d’y aller tant que je ne serai pas installé. Ce matin, je suis allé transporter des cuirs verts à Vaise. On m’a donné vingt sous dans une usine. De là j’ai mené un voyage de peaux à Oullins où je suis encore. J’ai très bien diné pour 30 sous à côté. On doit me rembourser cette somme à l’usine ce soir. Mes 2 francs 70 seront de reste ! Cet après midi, j’ai deux voyages à faire à la gare d’Oullins qui n’est pas loin. Je ne comprends rien à ce service, je ne vois que des civils ! Je pense que tout va bien à la maison. Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.


Je ne suis présent rue Vendôme qu’un moment le matin à 6h1/2 et le soir à 4 ou 5 heures.
Lucien
Paris, vendredi 20 octobre 1916

Chère Alice,
Je pars pour Lyon ce soir. J’y serai peut-être avant cette carte. J’irai te voir dès que je serai libre. Probablement dimanche soir.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Paris, mercredi 18 octobre 1916


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin un paquet de lettres, venant de la 404. Il y en avait deux de toi. 16 et 17 et deux de Mme Carra. Je te les envoie. Tu verras que Mme Carra semblait, renseignements pris, me conseiller d’aller à l’intérieur. Les événements ont bien changé les choses, mais il est certain que je ne me serais pas fait rappeler par ma propre volonté. J’étais décidé à rester jusqu’au moment où il m’a fallu partir. Ici c’est toujours la même chose, les corvées toute la journée. On dit que nous partirons vendredi 20 octobre. Sera-ce bien vrai ? Le temps nous dure à tous ici dans cet enfer. Nous sommes commandés par un tas de gradés qui n’ont jamais bougé d’ici et qui se font un plaisir de railler et molester ceux qui reviennent du front. C’est incroyable. J’ai été témoin hier du fait suivant : à l’appel sur les rangs. Un brigadier de notre peloton embusqué à Paris depuis le début a dit publiquement à un engagé volontaire de 53 ans renvoyé à l’intérieur comme moi après 26 mois de front dont 19 de tranchées : « Vous avez pris la garde hier, eh bien vous la reprendrez aujourd’hui. Vous n’aviez qu’à rester chez vous au lieu de vous engager. Vous êtes un imbécile de l’avoir fait ! » Le vieux a bondi et répondu vertement au cabot. Résultat, l’adjudant est venu et a puni le vieux. Ça, je l’ai vu. Ô France ! Je suis bien certain que les Français prisonniers chez les boches sont mieux traités que nous. Venir du front est ici une tare ! Un brigadier a dit hier qu’on nous avait renvoyés du front parce que nous n’étions bons à rien du tout. Il y a des moments où je me demande si je ne vais pas en tuer un de ces saligauds ! Enfin, j’espère quitter bientôt ce bagne. J’espère bien que je retournerai au front. J’aimerais bien avoir fait, avant, la connaissance de M. De Verna. Je pense que ça me serait plus facile si je pouvais rester quelque temps à Lyon. Je voudrais aussi me guérir une fois pour toutes de ces vers qui m’éreintent. Je ne sais que te répondre au sujet de la petite et de la façon insolite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les heures de classe. Il faudrait peut-être s’assurer si c’est bien vrai. Ensuite faire une demande polie chez l’institutrice. Enfin, en cas de refus, exposer les faits à l’inspecteur.
Tu vois que je n’ai encore rien reçu directement de toi ce matin. Je pense être plus heureux demain. A propos, j’ai appris hier que Villers-Bretonneux a été très sérieusement abimé par les avions boches. L ‘église, des hôtels, des magasins que je connais bien, un peu d’artillerie ont reçu. Il y a eu des morts et des blessés. Je suis parti au bon moment. Sur le communiqué d’aujourd’hui, on lit qu’Amiens a reçu des bombes, hier.
Je suis fatigué et je vais me coucher. Fais bien part de mes affections à tous et en attendant de te revoir, je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison. Je me fais une joie de revoir les enfants.

Lucien
Paris, mardi 17 octobre 1916

Chère Alice,
Toujours sans lettres, les camarades non plus. Je vais bien. Je m’étais enrhumé, mais ça passe. Nous ne savons encore rien sur notre sort. On n’avertit pas d’avance pour le départ. Ça peut arriver d’un jour à l’autre. On travaille toute la journée. La nourriture est suffisante. Ne m’envoie que des cartes, car je ne pense pas rester ici longtemps. Affections bien sincères à tous. Embrasse bien les enfants.

Lucien
Paris, lundi 16 octobre 1916


Chère Alice,
Je suis à Boulogne ce matin. On dit que nous partirons demain sur le Havre en attendant qu’il y ait des places à Lyon. Attendons encore. Je suis descendu de garde hier matin à 10 heures. L’après-midi, j’ai visité Paris avec Combes. Vu le Trocadéro, rue Rivoli, place Concorde, Louvres, Tour Saint Georges, Madeleine, Notre dame à la cité, le Panthéon et les Invalides. Nous avons visité intérieurement Notre dame, le Panthéon et les caveaux, les Invalides, remplis de drapeaux ennemis, canons, aéros et zeppelins boches dans la cour. Tombeau de Napoléon dans la chapelle, nombreux souvenirs de Napoléon à Saint Hélène, un moulage de sa face, son tombeau là bas, un corbillard, son cercueil, son drap mortuaire, etc.. Vu aussi la chambre des députés, les ministères des travaux publics, de la guerre, etc.. En dehors des Invalides, rien ne m’a fait grande impression. Notre dame même si elle était en province serait inconnue. Quelle différence avec celles d’Amiens et de Beauvais ! La renommée de Paris est très surfaite, en fait de beauté de la ville. La Seine couverte de bateaux avec ses eaux sales, ses iles, ses ponts vulgaires, ses quais encore .. sans alignement est dépourvue de toute beauté. J’ai aussi vu l’hôtel de ville, l’emplacement des Tuileries, la colonne de juillet. Tout cela ne m’empêche pas de penser à tous à la maison. Je suis très enrhumé. Temps froid et beau.
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous.
Lucien
Paris, dimanche 15 octobre 1916
Bien chère Alice,

J’ai pris la garde à l’Ile Saint Germain depuis hier matin dix heures jusqu’à ce matin dix heures.
Il pleut un peu ce matin. Cet après midi je pense pouvoir être libre puisque c’est dimanche. Je ne sais encore rien concernant notre départ. Peut-être l’apprendrais-je ne rentrant et trouverai-je enfin des lettres. Je vais bien quoique un peu enrhumé.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse avec les enfants.
Lucien
Paris, vendredi 13 octobre 1916


Bien chère Alice,
Je n’ai pas pu t’écrire aujourd’hui. Le matin, il y a eu réveil à 5h1/2, puis appel à 6 h1/4 ensuite on nous a menés à pied dans le bois de Boulogne, presque à Saint Cloud, pour y passer un examen de conduite en voiture. Il y avait au moins sept ou huit kilomètres. Nous avons pris le bateau mouche sur la Seine pour revenir. Nous avons passé à Sèvres, Boulogne, etc. Cet après midi on nous a mené faire des terrassements dans un parc qu’on établit dans les fossés des fortifications. Nous logeons dans l’imprimerie nationale, c’est immense. A chaque étage il y a 500 lits. Et l’usine marche dans le reste. Nous avons une paillasse, un sac de couchage et deux couvertures. J’ai aussi les miennes. Il court cent bruits différents sur notre compte. Les uns disent que Lyon est encombré et qu’on va nous envoyer dans des sections auto forestières dans le Morvan ou les Landes. Ce soir on disait que nous partirions demain ou après demain pour Lyon. Enfin un autre courant d’opinion au sujet de notre renvoi au front. Il paraît que si nous faisons une demande pour rester aux armées (ou si nous l’avions faite) nous perdons tout droit à la retraite ou à la pension pour la veuve en cas d’accident au front. Le conseil d’état en aurait décidé ainsi au sujet d’un procès sur ce sujet et on aurait expédié alors pêle-mêle à l’intérieur tous les engagés malgré la demande écrite qu’ils avaient fait pour rester auparavant. Le fait est que notre départ a été bien brusque et a eu lieu dans toutes les armées. Je le vois ici en ce moment, tous ceux qui sont ici avec moi avaient fait des demandes pour rester. Elles n’ont pas empêché leur renvoi immédiat. Du dépôt où je suis, on peut demander à repartir aux armées mais il faut faire une demande spéciale au bureau en renonçant à tous les droits des engagés. Je ne sais pas bien ce que cette formule veut dire.
Je vais bien, mais je suis très las avec toutes ces marches sur le pavé. On est nourri suffisamment. Le temps me dure énormément de la maison. Je suis sans lettre depuis vendredi dernier. Ça fait huit jours ! Ces huit jours me semblent un mois ! J’ai écrit à Cahuzac de m’envoyer mes lettres. Mais quand me parviendront-elles ? Je t’ai écrit tous les jours. Je pense que tu auras reçu mes différentes cartes et lettres. J’espère que tout va bien à la maison et que Marcelle est rétablie maintenant.
Je t’embrasse de tout cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Cesse de m’écrire des cartes ouvertes, car il y a tant de changement ici que les lettres se perdront surement après mon départ.


Lucien
Paris, jeudi 12 octobre 1916

Chère Alice,
Je suis à Paris depuis hier soir. Ce sera notre dernière étape avant le départ définitif, je l’espère. Hier matin, nous sommes partis de Viroflay pour Versailles. Les formalités ont duré toute la journée et nous sommes arrivés à Paris à 6 heures du soir. En sept jours, nous avons changé cinq fois de régiment ! Mon dieu, que de paperasses ! Il y a de quoi devenir fou. A chaque bureau, ce sont des stations de quatre à cinq heures, puis des marches et des contremarches. D’un bureau, on nous renvoie à un autre à l’autre bout de Paris. Hier au soir, j’étais tellement éreinté que je suis allé coucher à l’hôtel pour me reposer un peu. Ce matin, nous avions rendez-vous aux Invalides. De là nous avons passé au Champ de Mars (Tour Eiffel) pour aller à l’école de guerre où on nous a immatriculés. Ensuite nous sommes allés à l’Imprimerie Nationale où nous logerons cette nuit. Nous avons mangé à onze heures. Je t’écris d’un café à côté (midi). Ce soir il y aura bien sûr encore des paperasses à faire ! Je me suis débarrassé de mes poux en me changeant complètement. Je vois que j’y suis arrivé. Vu en route : Invalides, Tour Eiffel, roue métallique, tirailleurs amanites, hangar à dirigeable, Pont Alexandre III, Elysée, Grand et Petit Palais, Trocadéro, Forêt de Meudon. Je te mets ça pour m’en souvenir, plus tard.
Je vais bien. Le temps me dure bien de ne rien savoir de vous tous. Je n’ai pas encore d’adresse fixe. Pour le moment, télégraphie-moi si besoin était, au 13ème artillerie, service auto, rue Lacordaire. Paris ;
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Paris, jeudi 12 octobre 1916

Chère Alice,
Je suis à Paris depuis hier soir. Ce sera notre dernière étape avant le départ définitif, je l’espère. Hier matin, nous sommes partis de Viroflay pour Versailles. Les formalités ont duré toute la journée et nous sommes arrivés à Paris à 6 heures du soir. En sept jours, nous avons changé cinq fois de régiment ! Mon dieu, que de paperasses ! Il y a de quoi devenir fou. A chaque bureau, ce sont des stations de quatre à cinq heures, puis des marches et des contremarches. D’un bureau, on nous renvoie à un autre à l’autre bout de Paris. Hier au soir, j’étais tellement éreinté que je suis allé coucher à l’hôtel pour me reposer un peu. Ce matin, nous avions rendez-vous aux Invalides. De là nous avons passé au Champ de Mars (Tour Eiffel) pour aller à l’école de guerre où on nous a immatriculés. Ensuite nous sommes allés à l’Imprimerie Nationale où nous logerons cette nuit. Nous avons mangé à onze heures. Je t’écris d’un café à côté (midi). Ce soir il y aura bien sûr encore des paperasses à faire ! Je me suis débarrassé de mes poux en me changeant complètement. Je vois que j’y suis arrivé. Vu en route : Invalides, Tour Eiffel, roue métallique, tirailleurs amanites, hangar à dirigeable, Pont Alexandre III, Elysée, Grand et Petit Palais, Trocadéro, Forêt de Meudon. Je te mets ça pour m’en souvenir, plus tard.
Je vais bien. Le temps me dure bien de ne rien savoir de vous tous. Je n’ai pas encore d’adresse fixe. Pour le moment, télégraphie-moi si besoin était, au 13ème artillerie, service auto, rue Lacordaire. Paris ;
Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Viroflay, lundi 9 octobre 1916
Viroflay, près de Versailles
Bien chère Alice,

Je viens d’écrire à Mme Carra pour lui raconter mon départ imprévu pour l’intérieur. Je t’envoie ces lignes de Vironflay qui est un faubourg de Versailles. Je crois t’avoir raconté un peu les circonstances de mon départ : nous sommes partis le 6 à une heure pour Amiens où nous avons couché. Le lendemain à midi, nous nous sommes embarqués pour Paris, nous y sommes arrivés à 6 heures du soir. J’ai couché à l’hôtel avec Planche et Combe, les autres ayant des parents ou des amis. Nous sommes repartis pour Versailles le lendemain matin à dix heures après d’interminables paperasses qui nous ont retenus quatre heures en gare des Invalides. Enfin nous arrivons à Versailles où nous étions 51 de la même armée (6ème). Là, on nous a immatriculé et on nous a envoyé le même soir à Vironflay où nous couchons dans un cantonnement infect où j’ai déjà attrapé des poux. Pouah ! Ce matin, nous sommes retournés à Versailles où le capitaine du parc nous a passés en revue, ou fait semblant.
Cet après midi, on nous a pris nos armes nous n’attendons plus que l’arrivée de nos sacs d’effets qui ont été embarqués à Amiens pour partir sur Paris où nous resterons un jour ou deux au dépôt de la rue Lacordaire. C’est de là qu’on doit m’envoyer à Lyon.
Si je ne trouve pas un poste à ma convenance à Lyon, je repartirais alors au front, mais nous verrons ça. Je voudrais avant voir Mme Gambs et Mme Bouseyron. Dans cette guerre, il faut avoir du piston pour arriver à quelque chose. J’ai fait l’expérience moi même quand le devoir scrupuleusement accompli ne suffit pas. J’en ai mille preuves. Tu peux croire que je suis profondément découragé quand je pense à tout le service que j’ai fait et à ce que j’en ai eu comme récompense, je peux aller me reposer.
J’en connais qui ont reçu les galons et les décorations et qui n’en ont pas tant fait que moi. Enfin, passons. Le temps est loin où je partais au front si plein de confiance et d’espoirs. Où sont mes anciens chefs de l’active aux dragons ? Ceux-là étaient des officiers dignes de ce nom, connaisseurs d’hommes et non pas de femmes. Enfin.
Je vais rester encore quelques jours avant de rien recevoir de toi car j’ai dit à Cahuzac de ne m’envoyer mes lettres que quand j’aurai une adresse fixe. De la 404, j’ai passé à la 243TM puis à STPA, puis à la section annexe de triage de personnel automobile où je suis encore.
Comment veux-tu que des lettres vous trouvent avec tous ces changements ?
Versailles est une ville morte. Le palais, immense, au fond d’une cour encore plus immense, en face d’une avenue large de 100 mètres, longue de 2 kilomètres, a quelque chose de grandiose et de solennel. Si j’avais le temps, j’aurais aimé le visiter. Malheureusement le château est au bout de Versailles et Viroflay au bout contraire.
J’espère que quand je rentrerai je trouverai tout le monde en bonne santé à la maison.
Si on te demandait pourquoi je vais rentrer, tu répondras, ce qui est d’ailleurs l’exacte vérité, que c’est la relève du service auto de l’intérieur. On envoie au front ceux qui n’y ont pas encore été. C’est très juste. T’ais-je dis qu’à Villers, les avions boches venaient toutes les nuits et qu’une nuit, ils ont avec leurs bombes tué 60 prisonniers boches dans une gare.
Ma chère Alice, je pense te bientôt revoir ainsi que les enfants et tous à la maison. En attendant, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous.
Lucien
Amiens, vendredi 6 octobre 1916


Chère Alice,

Nous sommes arrivés à A. à 2 heures cet après-midi. Nous couchons ici et demain nous partons pour Versailles. Nous sommes sept : Algrain, Planche, Combes, Bonneaud et deux autres. Sève ne part que dans deux jours et Goiffon est en permission. J’ai reçu ce matin ta lettre quinze. Merci. Je vais assez bien. Nous avons un beau temps. Mes amitiés à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 6 octobre 1916

Bien chère Alice,

Je t’envoie vite un mot. Nous partons ce soir à une heure sur Amiens. Nous sommes 9. Il y en aurait davantage mais il y a des permissionnaires qui ne partiront qu’à leur arrivée.
Quand cette note est arrivée, je me suis dit : je ne m’en vais pas, je reste. Alors quand l’officier est venu au bureau je lui ai dit que je ne m’en allais pas. Il m’a répondu : « partez avec vos camarades, je vous le conseille. Moi même, je vais m’en aller et si la section part dans un parc pour la révision des moteurs, ce qui va arriver incessamment, tous les conducteurs seront dispersés d’un côté ou de l’autre. » En effet, c’est ce qui est arrivé à une section où était Martin le banquier, que je n’ai jamais revu depuis. L’officier a encore dit ailleurs : « je ne veux garder aucun des engagés. S’il venait à arriver un accident à l’un d’eux, je l’aurais sur la conscience puisque leur droit est de s’en aller. » Alors après avoir bien réfléchi, j’ai dit : suivons mon sort. Remarque bien que je n’ai fait aucune démarche pour partir, qu’au contraire il m’aurait fallu faire une nouvelle demande pour rester. Il y a bien d’autres détails encore, mais je te les dirai plus tard.

Une nouvelle note est encore arrivée hier. Elle renvoie dans les tracteurs d’artillerie toute l’armée active et sa réserve, c’est à dire 16 classes. Il ne va presque rien rester à la section car on enlève encore tous les auxiliaires pour l’intérieur. Tu vois que je pars sans regret, il n’y avait plus d’espoir pour moi à la section, ni d’avoir les galons, ni même de rester au bureau, si la section est disloquée.
D’Amiens, nous allons à Versailles, ensuite à Viroflay où il y a un dépôt, ou à Paris, ensuite probablement à Lyon. Tout cela demandera bien une quinzaine de jours si ça marche vite. Si l’intérieur ne me convient pas, je demanderai à retourner aux armées, mais cette fois dans l’Est.
Le courrier va partir. Je finis vite. Dis à ta maman qu’elle prenne du fortifiant. Je pense avoir une lettre de toi ce matin.

Mes affections sincères à tous. Embrasse bien les enfants pour moi ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 5 octobre 1916

Bien chère Alice,

Reçu hier matin ta lettre 14. Merci. Une grande nouvelle à t’annoncer. Tous les engagés volontaires du groupe sont envoyés à l’intérieur. C’est une nouvelle note qui est arrivée hier, nous partons demain 6 octobre. Sept conducteurs à la fois, tout ce qui reste d’engagés. Il y a Planche, Algrain (qui avait demandé à rester) Bonneaud (un Lyonnais) Combes, Sève et Goiffond. Tu parles d’un coup de balai ! Nous allons sur le parc de Versailles, de là à Lyon ensuite. Je l’espère. Je quitte la section sans regret. L’officier va partir aussi alors adieu nos espoirs et peut-être même ma place au bureau, car les nouveaux officiers ont toujours avec eux quelques pistonnés à caser en arrivant. Enfin je n’y peux rien, après nous on renvoie tous les auxiliaires aussi. C’est paraît-il une mesure d’épuration des malingres et des santés douteuses. Je t’écrirai à nouveau en route. Pour toi, ne m’écris plus sans que je te le dise. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.


Cahuzac te renverra toutes les lettres que je recevrai. Si le colis que tu m’envoies est parti, j’ai donné des instructions à Cahuzac pour qu’il me parvienne.
Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 4 octobre 1916

Chère Alice,

Rien reçu de toi depuis dimanche. Étrange !
Rien de nouveau. Sale temps, pluvieux et brumeux. C’est l’hiver pourri qui commence.
Je vais bien. Le courrier arrive à 9 heures et demi. Peut-être aurais-je quelque chose de toi ce matin. Nos lettres partent à 9 heures le matin, ce qui fait que je ne peux te répondre que le lendemain.
En attendant de tes chères nouvelles, et en espérant que rien de grave n’a causé le retard de tes lettres, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 2 octobre 1916

Bien chère Alice,

J’ai bien reçu hier ta carte du 28 septembre ainsi qu’une carte de maman. Avant hier, j’ai eu une lettre de Mme Carra. M. Carra ne me conseille pas pour le moment d’aller à l’intérieur car il me dit que je pourrais bien aller ailleurs qu’à Lyon. Cette lettre s’est croisée avec la réponse que je faisais à Mme Carra et dans laquelle je lui annonçais ma détermination de rester au front. Dans cette lettre, je leur racontais aussi le passage nocturne des aéros boches et pour leur décrire l’effet des projecteurs, je leur ai dit « qu’on se serait cru à Lyon un soir de zeppelin imaginaire !»

Ces fameux aéros sont revenus samedi soir. Pas trop de mal. Je ne t’ai pas encore dit que mon bureau était dans une maison inhabitée ; nous avons une pièce en bas, une cheminée et placard, en haut un grenier et une petite chambre où nous couchons Cahuzac et moi. Le rêve, quoi ! En bas aussi, nous avons un hangar et un débarras, il y a un robinet d’eau dans la cour, dans cette cour habite le sacristain que je connais d’ailleurs depuis longtemps. Je vais m’occuper pour faire un bon hamac ; on nous a distribué des paillasses en toile, je vais faire avec tout ça un lit un peu plus confortable que celui que j’ai qui a tout à peine 60 centimètres de large. S’il faut passer l’hiver, je vais m’arranger pour n’être pas trop mal puisque la guerre n’est plus une affaire passagère, mais au contraire semble être la règle générale de la vie !

Rien de nouveau par ici, canonnade violente, au contraire. Mouvements de troupes inhabituels. Planche n’est plus au bureau : on l’a mis sur un camion à son retour de permission. Nous restons seuls au bureau, Cahuzac et moi.
J’ai écrit à ma sœur hier, je crois. A propos de mon adresse, ne t’inquiète pas des initiales, c’est toujours la même chose.

Tu me feras regalocher mes galoches à sabots et tu me les enverras ensuite avec des chaussons. Rien ne presse. Recommande qu’on les laisse grandes. Je voulais t’envoyer des souliers que j’ai ici pour les regalocher mais j’ai réfléchi, je les garde.
Voilà l’heure de départ du courrier et je finis vite. Que la santé revienne vite chez vous, pour tous.

Je t’embrasse bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 28 septembre 1916

Bien chère Alice,

Reçu aujourd’hui ta lettre n°12. Tu me dis que la cousine Clémence est sans nouvelles du cousin Moussier son mari. J’espère qu’il ne lui sera rien arrivé. Il avait un poste assez dangereux. C’est un homme charmant. Je regretterais qu’il lui fut arrivé malheur. J’écris en ce moment à Mme Carra, j’ai encore à répondre à ma sœur. J’ai écrit à mes parents hier. Il me faudra bientôt un secrétaire particulier. Je voudrais bien aussi envoyer un mot à M. B. pour le journal, passe moi un peu le « Dauphinois à l’observation supérieure ». L’état major a grand tort de ne pas m’employer. Ne t’imagine pas que mon officier me donnera les … si ça ne dépendait que de lui, ce serait sans doute fait depuis longtemps. Je n’y compte plus, d’ailleurs. Je fais mon travail tranquillement et j’attends philosophiquement la fin de la guerre. Les aéros boches ne sont pas revenus. Les camions ramènent beaucoup de blessés légers, les ambulanciers étant réservés aux blessés légers.

Que Marcelle se console dans un lit, elle est aussi une victime de la guerre. C’est là sans doute une bien pauvre consolation. J’aimerais bien mieux la savoir bien portante. C’est Jeanne, qui s’en voit, maintenant. J’espère bien que tu leur aides tant que tu peux. Cette maudite coqueluche paraît quitter les enfants sans accident, n’oublie pas de les purger qu’il ne leur en reste rien.
Je vais bien. Temps orageux, il a plu hier, beau aujourd’hui. Je te quitte en t’embrassant bien fort, ainsi que tous.

Vendredi matin 8 h30
Avant de faire partir cette lettre, je t’envoie un bonjour ce matin. Rien de nouveau. Amitiés



Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 27 septembre 1916

Bien chère Alice,
Je viens de recevoir ta lettre 10 qui était en retard, le paquet contenant les fromages et le journal. Je te remercie beaucoup, beaucoup.
Rien de nouveau ici. Temps beau, avec vent. Je vais bien. Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse, ainsi que les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 26 septembre 1916

Bien chère Alice,
Nous voilà revenus à notre ancien cantonnement. Nous avons un bureau à côté de l’ancien car il y a un autre bureau chez M. Noiret où nous étions. Ce matin, le courrier est venu et m’a apporté ta lettre 11 ainsi qu’une lettre de Tricotelle et une de ma sœur. Tu remarqueras que je n’ai pas reçu ta lettre n°10. Nous n’avons pas reçu le courrier, qui devait nous arriver hier à Martin. Peut-être arrivera-t-il demain car ici nous aurons le courrier tous les jours. Je recevrai certainement aussi le colis de fromages que tu m’as amenés. Ça me fera bien plaisir, ça fait quinze jours que je n’en ai plus.

Je te remercie des nouvelles des enfants. Je vois qu’ils vont mieux et que cette coqueluche passe. Marcelle est toujours bien fatiguée. Pauvre sœur, elle a bien eu de la peine, ces deux ans passés et elle paie maintenant des froids accumulés les uns sur les autres. J’apprends avec plaisir que Jeanne n’a pas repris des étouffements. Espérons qu’ils ne reviendront plus. Tu devrais conseiller à ta maman et à Jeanne de prendre dès maintenant des fortifiants, du pepto fer de préférence qui fait tant de bien. N’oublie pas que le pepto fer favorise la constipation. Il est bon de prendre en même temps une tisane rafraîchissante et laxative. Le choix ne manque pas. Le Pepto fer est très cher, je le sais, mais c’est bien à ma connaissance le meilleur et le plus prompt des reconstituants. Ton papa tousse et est bien fatigué aussi mais tout cela est du surmenage. Il lui faudrait du repos, qu’il néglige tout ce qui est secondaire comme travail par exemple rattacher la vigne. Vous vendangerez huit jours plus tard, voilà tout. Je ne voudrais certes pas donner des conseils d’ici, surtout pour le travail, mais j’ai tant peur de voir ton cher papa se mettre lui aussi au lit que je voudrais le persuader de ne pas tant prendre de peine. Je vais encore te parler de cette affaire de retour à l’intérieur. J’ai pris une décision. C’est entendu, je reste. Je n’userai de cette faculté de retour que si ma santé venait à être mauvaise d’une manière sérieuse. Cela a d’ailleurs toujours été dans mes idées de rester, seulement je me demandais si d’être à Lyon n’aurait pas été préférable en me permettant d’aider quelque fois à tes parents.

J’y voyais là une sorte de devoir qui causait mon indécision. Mais je crois que l’aide que j’aurais apporté aurait été aléatoire et bien mince. Arrive que pourra, je reste.
C’est très amusant, le front. Là au moins, on voit des choses plus intéressantes que les belles « vauriennes » de Dieppe. Ainsi, en arrivant hier vers midi, une demi douzaine d’aéros boches nous survolaient encadrés par des centaines d’obus éclatant en flocons blancs. Une escadrille française s’est élevée et les a pris en chasse et tout a disparu à l’horizon. Un boche a été descendu dans un village voisin. Toute la semaine, les aéros boches sont venus la nuit ici, mais il n’y a pas eu de dégâts. Une autre grande ville voisine a eu paraît-il sa gare un peu endommagée, mais on ne sait rien de précis.

Hier au soir, je me suis couché de bonne heure. Les 125 kilomètres de la journée m’avaient fatigués ? Je venais de m’endormir quand je me suis réveillé en sursaut sans bien en savoir la cause, tant je dormais fort. Une nouvelle détonation a fait trembler la maison. J’ai dit ça y est, voilà encore les boches. Les coups de canon tirés de la ville même se suivaient sans interruption et les obus éclataient en l’air avec des éclairs brillants. Des projecteurs fouillaient le ciel, semblables à ceux des forts de Lyon. Des obus éclairant traversaient l’air, allumant les rues comme en plein jour. Enfin, les aéros de garde ont entamé le combat et les mitrailleuses crépitaient sans relâche dans la nuit calme. Je m’étais levé pour voir cela. Je n’ai pas aperçu un seul aéro, français ou boche, malgré tout cet éclairage. Ils ont lancé leur bombe sur une gare plus loin. Je me suis couché presqu’aussitôt car dehors il y avait le risque de recevoir une balle ou un éclat d’obus sur la tête. Ça doit bien retomber quelque part ? D’autres sont encore revenus à 11 heures et à minuit et la musique a recommencé mais je ne me suis pas relevé, c’est toujours la même chose.

La canonnade est violente sur le front, les aéros passent et repassent sans cesse, le mouvement est plus intense que jamais. Au moins, ici, on vit !
Si je savais exactement l’emploi de M. De Verna, je pourrais peut-être le rencontrer car ici il y a le grand état-major et sûrement il y vient ; tout part d’ici.
Je vais bien. Il fait un temps splendide, très chaud, même.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et tous à la maison.

Lucien
Martin-Église, dimanche 24 septembre 1916

Bien chère Alice,

De nouveaux ordres ont remis à une date indéterminée notre retour au front. Nous allons donc encore profiter de la douceur du climat normand et des vallons tranquilles où je m’ennuie d’ailleurs très supérieurement. Ou le front, ou la famille, voilà pour le moment les deux seuls endroits où je voudrais être. J’avais une permission de la journée pour Dieppe. Je l’ai donnée à Cahuzac au grand ennui de Velle qui voulait y aller avec moi. Je n’ai plus envie de sortir. Cette vue de tout ce beau monde qui s’amuse me rend triste. Je ne sais pourquoi. J’aime mieux t’écrire comme je te l’ai promis sur ma carte de ce matin.

Ta lettre n°9 reçue hier me parle de ma lettre à Mme Carra au sujet du renvoi à l’intérieur et de l’effet qu’elle a pu produire sur les cousines. Je te dirai d’abord que dans cette lettre, j’exposai simplement les faits à Mme Carra et que je lui demandai son avis sur ce que je devais faire, étant donné qu’il ne s’agissait pas d’une initiative de ma part mais au contraire d’une loi générale. Ma lettre à ce sujet finissait sur ces mots : « Il est bien entendu que je ne veux bénéficier de cette manne que si elle est mon droit et non le résultat de faveurs ou de ce pistonnage. » Je disais à Mme Carra que j’étais très indécis sur ce qu’il y avait lieu de faire et il me semble que aux yeux de mes cousines, examiner une question qui m’intéresse n’est pas une chose bien répréhensible. Au premier abord, cette question de rappel à l’intérieur semble une sorte de désertion du front, mais la réalité est tout autre. La voici : il y a deux services automobiles : 1° celui des armées, 2° celui de l’intérieur. On s’est aperçu en haut lieu qu’il y avait à l’intérieur beaucoup de chauffeurs jeunes n’ayant jamais été au front. Or le front est incontestablement plus pénible et plus dangereux que l’intérieur. On a donc commencé en janvier dernier à remplacer les vieux chauffeurs du front (classe 1892 et au dessus) par des jeunes de l’intérieur. Ensuite on a continué par la même mesure pour les engagés volontaires. La raison en est très simple. Les engagés pour la durée de la guerre sont forcément des réformés, c’est à dire des hommes ayant des infirmités jugées assez graves pour les avoir exemptés du service militaire. Or ces hommes viennent de faire deux ans de front. On les relève donc et ils cèderont leur place du front à des chauffeurs de l’intérieur qui iront les remplacer. Donc en restant aux armées je ne fais aucun avantage à la France Je ne favorise tout simplement qu’un embusqué jeune et fort qui se la coule douce à Lyon, pendant que je supporte les rigueurs de l’hiver sur le front. Voilà tout. Si jamais je me fais tuer au front, ce ne sera pas pour la patrie, mais bien à la place de quelque embusqué. Réfléchis bien à cela.

Dans tous les cas, je n’ai pas encore demandé à m’en aller et il ne faut pas oublier que si je suis encore au front, c’est parce que j’ai demandé par écrit à y rester en avril dernier. Sans cela, je serai parti du front le 1er août, avec Carles, etc…

Si je ne suis que mes préférences personnelles, j’aime encore mieux être au front qu’à Lyon. Je sais que je m’y ennuierais moins. Mais enfin, on ne vit pas pour soi seul.
L’embusqué de l’intérieur qui y reste grâce à moi ne me payera pas ma santé qui s’usera davantage ce 3ème hiver de front. Et puis il est facile de trouver d’autres raisons sensées. Plus que jamais je suis indécis. Mes goûts me disent de rester et la saine raison me dit que je ferais mieux d’aller à Lyon. Cruelle énigme.

Tu me dis que Marcelle ne va pas plus mal et Jeanne non plus. Mais comme tu es restée quatre jours sans m’écrire, je comprends bien que vous avez du travail par dessus la tête à la maison. Tes deux sœurs malades m’inquiètent bien car je vois bien que c’est plus grave que tu ne me le dis. Elles sont jeunes et se relèveront assez vite. Mais c’est sur tes parents que retombe tout le travail, maintenant et je crains bien qu’ils ne finissent de s’épuiser eux aussi. J’espère bien que tu fais tout ce que tu peux pour leur aider mais je sais bien que tu n’es pas non plus un renfort bien important. Tout cela m’ennuie bien, la guerre est bien dure pour tes chers parents et ils seront de ceux qui en auront tiré plus de souffrance que de profits. C’est terrible, cette guerre. Il n’y a que les bons qui en souffrent. C’est la canaille qui en a tous les avantages pour le moment.

8 heures du soir
Des ordres viennent d’arriver, nous retournons à Villers-Bretonneux et nous partons demain matin à 7h1/2. Comme fourrier, je pars devant à 6 heures pour préparer le cantonnement. Ce soir il n’y a personne. Tout le monde est à Dieppe. Velle, Mercier, Cahuzac tout est parti. J’ai commencé à tout emballer. J’ai presque fini. Je vais aller me coucher car demain, c’est 130 kilomètres de camion à faire. L’officier ne pourra pas m’emmener, sa voiture est en réparation.
J’’espère recevoir bientôt de bonnes nouvelles de tous. Embrasse bien les enfants pour moi, affections sincères à tous.

Lucien
Martin-Église, vendredi 22 septembre 1916

Bien chère Alice,

Nous allons repartir au front incessamment à ce que l’on dit, demain ou après demain. Je te dirais que cela ne me fache pas. Le temps me dure par ici. La plupart des camarades riches ont fait venir leurs femmes, légitimes ou non. C’est un assaut de toilettes et de coquetteries. C’est ridicule et profondément immoral. Vive le front qui rétablit l‘égalité.

Ne t’imagine pas que je suis triste en ce moment par rapport à ce dont je viens de te parler. Au contraire, je traverse une période de succès, peu importants, je l’avoue, mais dont l’ensemble constitue un état d’esprit agréable et chasse les idées noires. Je ne suis attristé que par tes sœurs que je voudrais savoir bientôt guéries complètement. Et encore ce malheureux courrier qui ne m’apporte rien de toi. C’est un peu fort, quand même. J’ai travaillé comme un nègre aujourd’hui et hier. Nous avons reçu des ordres hier pour une mission à faire éventuellement. Ces ordres sous un chiffre secret étaient très compliqués. Personne n’y comprenait rien. Nous nous y sommes mis avec Cahuzac et en deux heures de travail, nous avions mis tout à jour et dressé nos itinéraires pour plus de trente voyages différents. Je te parle hébreu ! Bref, le capitaine est passé dans tous les bureaux pour voir où en était ce travail que Velle qualifiait de casse-tête chinois. Je venais de le tirer au clair. J’en ai fait l’exposé au capitaine qui s’en est allé content, il était cinq heures du soir. Ce matin à 9 heures, un autre bureau n’avait pas encore déchiffré les siens ! Un petit succès ! Ce matin, il y avait discussion sur un point touchant au service, au bureau du capitaine. L’adjudant m’envoie un planton demander mon avis, un lieutenant est venu voir si c’était bien ça à mon bureau. 2ème petit succès !

A 11 heures, le lieutenant adjoint au capitaine m’a fait appeler. Il était très ennuyé. Toute la comptabilité d’une section qu’il commandait avant de venir au groupe, lui était revenue avec un tas d’erreurs à corriger et toute la caisse à refaire. Je lui ai donné quelques indications mais quand il a vu ça, il m’a demandé de lui corriger tout ça. J’ai travaillé tout l’après-midi d’arrache-pied et à 9 heures, je lui ai mis tout son fourbi en ordre, prêt à signer. Je lui ai ensuite étiqueté et expédié à la sous-intendance. Il était content, il ne savait quand me remercier. Il a demandé à un autre fourrier ce qu’il pourrait bien faire pour me faire plaisir. Si tu ajoutes à cela que mon officier à moi a été avant-hier particulièrement gentil à propos de l’arrêté du trimestre et n’a pas même voulu faire sa caisse, disant qu’il savait que je ne me trompais pas ; que l’officier d’une autre section est très heureux que je m’occupe de dresser son fourrier et veiller à son bureau. Tu conclues avec moi que ma situation reste bonne, ici. Maintenant j’ai reçu deux bonnes lettres de Mme Carra, une aussi de Mme Gambs, très gentille. J’en reçois des tas de tous camarades permissionnaires, même Planche. Et puis aussi l’attention de M. Bouseyron ne m’a pas laissé insensible et est pleine de promesses pour l’avenir. Tu vois donc que comme je te disais en commençant, je traverse une bonne période, et je te raconte tout ça avec l’espoir que ça te fera plaisir à toi aussi et à tous.

Samedi matin 23 septembre

Le courrier n’arrivera que ce soir et je vais faire partir cette lettre avant. J’entends des clairons qui s’exercent à côté. Hier, un régiment belge a fait halte. Ça sent la guerre ! Nous allons y retourner probablement demain, ça vaudra mieux que d’être ici dans ces pays trop mondains. Il parait que Villers a été sérieusement bombardé, l’autre nuit, par les aéros boches, si seulement on y avait été. Mais pas de chance, quand il y a quelque chose d’intéressant, on n’y est pas !
J’attends tes lettres avec impatience, pour savoir comment tout le monde va chez vous. J’espère bien recevoir de meilleures nouvelles.
Mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Garde cette lettre pour toi à la maison, ne la montre pas aux voisins, il semble qu’on se vante.
Lucien
Martin-Église, lundi 11 septembre 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir tes deux lettres 3 et 4. Je suis bien heureux de recevoir de tes nouvelles ainsi que de tous. Le temps dure un peu moins quand on est rassuré un peu. Tu m’apprends que la petite de ma sœur va mieux et que le petit Guillaume est mort. Quel âge avait ce petit ? Tu me dis que Mathias va peut-être revenir et cela semble te désoler. Ne t’ennuie donc pas pour cela, il y aura après la guerre du travail pour tous ceux qui voudront en faire et plus qu’ils ne pourront en faire.
Je t’ai dit que Mariani était parti pour l’intérieur et que Algrain devait le suivre dès son retour en permission. Mais il n’a pas voulu partir ce matin. Il a fait une demande pour rester au front. Selon lui et quelques autres renseignements que j’ai recueillis, la vie militaire à l’intérieur ne serait belle que pour ceux qui ont beaucoup d’argent à dépenser. Les autres sont les martyrs et les esclaves du travail. Cela me rappelle un peu quand j’étais à Garibaldi à Lyon, nous étions 150 et il n’y avait jamais que 25 ou 30 pour la garde, les corvées et les appels, toujours les mêmes. J’ai beaucoup réfléchi si j’avais intérêt à rentrer à Lyon. Je me demande si tu retrouveras une place comme celle que j’ai. En somme, je ne dépends que de l’officier et je commande à 50 hommes. Je ne prends pas de gardes, ces longues gardes de nuit. Je suis exempt de corvées, j’ai toujours un coin à peu près pour coucher. Je jouis d’une certaine considération auprès des chefs, je ne vais pas au feu. Faut-il laisser tout cela pour être simple camionneur à Lyon. Être à Lyon, ce serait être près de toi, la possibilité de se voir souvent. Serait-ce vraiment du bonheur supplémentaire ? Ces permissions de 24 heures tous les 15 jours, vaudrait-il mieux que 8 jours tous les six mois ? Pour le moment, j’aimerais tout ou rien. Je crains de m’ennuyer terriblement, à Lyon, si près de toi, sans l’être entièrement. Et puis en somme, au front, il y a une certaine fierté d’y être, qui aide à attendre. On y voit de grandes choses qui vous galvanisent et vous soutiennent. Le temps me dure déjà du front, ici. Voilà vingt mois que j’y suis, autant tenir jusqu’au bout. Voilà les raisonnements que je me tiens pour rester aux armées. J’en fais d’aussi bons pour m’en aller. Je me dis qu’en étant à Lyon, je trouverais peut-être mieux qu’ici une bonne place pour après la guerre. Que le plaisir de te voir souvent avec les enfants vaut bien le travail supplémentaire que j’aurais selon ici que j’endurerais moins de mauvais temps que sur le front pour l’hiver surtout. Puis, de nouveau, je me dis, et si on ne m’envoie pas à Lyon, mais à Bordeaux ou à Nantes, ou en Tunisie, ou peut-être même à Salonique ! Me voilà bien avancé !
Alors j’hésite… et j’attends ce que tu me diras. Bouton vient de rentrer à l’instant.
Je vais faire partir cette lettre, j’espère qu’elle tiendra tout le monde en bonne santé, comme elle me quitte. Quand battrez-vous à la machine ?
Je n’ai pas encore écrit à ma sœur. J’attendais pour cela de savoir comment allait sa petite. J’espère qu’elle est sauvée, maintenant. Pierre est-il revenu ?
Mes affections bien sincères pour tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Martin-Église, jeudi 7 septembre 1916

Chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta première lettre avec un grand plaisir, comme tu peux penser. Nous aurons ici courrier tous les deux jours. Je ne pense pas que nous restions longtemps dans ces pays, nous retournerons sans doute bientôt au front. Ce pays est très beau, avec la forêt d’Arques et ses rivières. Dieppe, où je pense aller demain attire du beau monde qui déborde jusqu’ici dans les restaurants chics. On se croirait aux environs de Paris. Le temps est pluvieux avec alternance de coups de soleil chauds. Mon bureau est dans une petite villa inoccupée. Je couche au premier dans une petite chambre avec Cahuzac. Bien entendu sur nos éternels hamacs. Cahuzac vient de partir en permission. Je reste seul avec le canard, plus sinistre que jamais. Mon travail en retard est à jour et j’espère bien ne pas trop avoir de misère pendant que nous serons dans ces régions.
Tu me diras bien comment vont les travaux chez vous. L’avoine est-elle à la cour ? Et la machine, pour quand ?
Je commence à être remis de mes voyages. Ces grands parcours en chemin de fer éreintent et quand on revient, on n’est pas soutenu par la joie de revoir les siens, c’est pire que pour l’aller.
Embrasse bien tes chers parents pour moi et remercie les bien de toutes leurs bontés pour moi.
A bientôt le plaisir de se revoir tous définitivement. La guerre touche à sa fin, c’est l’opinion de tous. Je t’embrasse bien fort avec les petits.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 1er septembre 1916

Bien chère Alice,
Quelques mots seulement car je n’ai guère le temps avant le départ du courrier. Je suis arrivé hier matin jeudi à 9 heures après un voyage de deux nuits et plus d’un jour, assez pénible, par conséquent.
A Lyon, j’ai trouvé Mme B. chez les cousines D. où j’ai soupé. J’ai vu les deux cousines, Mélanie Berthier et M. Carra (de Ville), le frère de M. Carra qui est sous officier d’artillerie. Je n’ai pas vu M. et Mme Carra.
Hier au soir, je suis allé voir Bonnot, Louis Brossard et Guillerme. Je les ai trouvé tous les trois assez facilement. Je t’écrirai mieux en détail une autre fois notre entrevue qui a failli se terminer par une soulographie générale. Failli est même de trop ! Aujourd’hui, j’ai beaucoup à faire. Pendant tout le temps de mon retour il a plu avec un temps froid. Hier il a fait une journée superbe, mais moins chaude que chez nous.
J’ai compté sur le front en allant voir les Valenciennois 35 saucisses en l’air. Ça bombardait fort.
Je te quitte ? J’espère que tout le monde va bien à la maison et que cette coqueluche disparaît. En attendant des nouvelles de tous, je t’embrasse bien fort ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants.

Tu remercieras bien pour moi ton cher papa qui m’a donné 40 francs. La cousine Hérard m’a donné dix francs. Me voilà riche pour longtemps. Merci à tous.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 17 août 1916
Bien chère Alice,
Nous avons une grande revue aujourd’hui pour la remise des décorations, soit 9 croix de guerre et deux médailles militaires pour notre seul groupe. Mercier a la croix de guerre sur ce nombre. Je pense partir en permission bientôt sans pouvoir fixer encore le jour exact, l’attention en haut lieu étant portée sur la revue. J’ai ma lettre de félicitations dont je t’avais parlé. Je l’emporterai en m’en allant. Temps magnifique.
Affections bien sincères à tous.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Reçu hier ta lettre 70. Merci
Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 16 août 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi hier. J’espère qu’il n’y a rien de grave à la maison et que le petit n’est pas davantage fatigué par la coqueluche. Je ne t’ai pas écrit hier non plus. Je prépare du travail d’avance pour le cas où j’irai en permission, puis le 15 il y a le prêt et états de quinzaine.

Il y a une grande prise d’armes demain soir 17 en l’honneur de la remise de croix d’honneur à un capitaine des autos par le grand directeur du service automobile des armées (quartier Maréchal Joffre) On a formé des pelotons d’automobilistes pour rendre les honneurs avec les armes et on les exerce. Il y a ici trois groupes ; chacun en fournit sa part. Je pense pouvoir partir en permission après cette cérémonie, soit le 18 au matin. Mais il y a un mais que voici, dans les autres sections, il y a encore des conducteurs du 3ème tour à partir. Chez nous, ce troisième tour est fini et les autres officiers du groupe persuadent les nôtres de ne pas recommencer son 4ème tour pour ne pas faire de jalousie. Je ne sais pas si le notre se laissera endoctriner. Si oui, je le plaque car je lui ai dit hier que je voulais m’en aller avant que les permissions ne soient encore suspendues une fois.
Rien de nouveau ici. Temps beau aujourd’hui, pluvieux hier.
Je vais à peu près bien.
Mes biens vives affections pour tous à la maison.
Je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 13 août 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 69 dont je te remercie bien. Ne m’envoie rien, ni paquet, ni argent. Il se pourrait que je m’en aille bientôt en permission mais enfin, il n’y a rien de sûr encore, n’y compte pas trop. Je vais assez bien, temps pluvieux.
Mes amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 12 août 1916

Bien chère Alice,

Rien de nouveau, par ici, le temps est revenu beau, le matin il y a un brouillard si épais qu’on ne voit pas à 50 mètres. On dit que nous allons aller au repos quelques jours à l’arrivée. Ce n’est peut-être qu’un on dit.

Je vais assez bien. Tu me tiendras bien au courant des enfants et de ce que tu fais pour cette coqueluche.

Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 11 août 1916

Bien chère Alice,

Je commence mon travail par cette lettre que je ne finirai qu’après l’arrivée du courrier, s’il vient à temps, c’est à dire avant dix heures. Il y a un brouillard épais, ce matin, une de mes sections vient d’arriver du front. On les y fait aller la nuit, c’est un peu moins dangereux, de jour c’était inabordable.

Hier au soir, à 7h ½, nous avons eu une prise d’armes au sujet des citations dont je t’avais parlé. Prise d’armes est exagéré, car toutes les sections avaient roulé dans la journée. Le capitaine, pour ne pas fatiguer outre mesure les hommes, nous a réunis seulement en drap. Sans armes. Enfin, cela importait peu. Tout le monde, y compris les officiers était présent. Les quatre sections formaient chacune la face d’un carré au centre duquel était le capitaine. Il nous a fait une petite allocution pour nous dire qu’il allait d’abord nous lire en les commentant, les différents rapports et demandes de citations au sujet des événements de ces derniers jours : bombardements, blessures et morts de conducteurs. Pour toi, chère Alice, qui ne connaît pas tout ce monde, je te dirai seulement qu’il y a une demande de médaille militaire et croix de guerre pour le maréchal des logis Mercier qui par deux fois a traversé une zone violemment bombardée pour sauver ses camions et a fait preuve de beaucoup de sang froid et de présence d’esprit notamment lors de l’explosion du parc à grenades où ses trois camions ont reçu 57 éclats et un conducteur 3 à lui tout seul. Une demande de croix de guerre a eu lieu aussi pour Tricotelle du moment où ce parc en question sautait en dispersant de toutes parts des grenades et des obus qui éclataient à leur tour (ça a duré une heure), il ne restait plus qu’un camion à décharger à la section de Tricotelle, qui se trouvait justement dans ce parc. Trente morts, et des blessés encore plus nombreux, étaient étendus sur le sol. Tout le monde se sauve dans les abris, sauf Tricotelle qui avec son entêtement bien connu et son éternelle pipe au bec, déchargea tranquillement tout seul le camion et l’emmena ensuite en lieu sûr. Par une chance incroyable, il ne fût pas touché, le camion seul avait reçu des éclats. A ce propos, je t’ai dit que j’avais le lendemain photographié le lieu de l’accident. Bouton m’a montré hier mon essai, c’est assez bien réussi et je te l’enverrai prochainement. On dit que 30 000 grenades avaient sauté là, les caisses dispersées sautaient ensuite, ou brûlaient les unes après les autres.
Après qu’il nous eût rappelé toutes ces choses (dont je ne te raconte qu’une partie) le capitaine nous donna ensuite lecture d’une lettre de félicitations pour le groupe qui avait été envoyée au général des étapes et services, notre grand chef, par le général Berdoullat, commandant le 1er corps d’armée colonial au service de qui nous sommes depuis 4 mois. Le 1er corps colonial est celui qui a fait l’offensive et est arrivé en face de Péronne. Inutile de te dire que leur général s’y connaît en bravoure et ne donne pas ses avis à tort et à travers. Le fait d’avoir reçu ses éloges officiellement a donc une valeur particulière. Cette lettre nous est revenue par la voie hiérarchique, avec les félicitations de tous les degrés. Le capitaine nous a dit que cette lettre, qui a été envoyée officiellement à toutes les sections automobiles de l’armée avait excité une grande jalousie (c’est son mot) dans les autres groupes. De fait notre groupe seul a fait toute la partie dangereuse de la préparation d’offensive et il travaille encore pour la mise en état du terrain nouvellement conquis.

Maintenant j’arrive à la chose la plus importante à mes yeux. Le capitaine a fait imprimer cette lettre. Un exemplaire en sera remis à tous les conducteurs avec le nom de chacun et le capitaine signera et mettra son cachet officiel pour attester que le conducteur mentionné faisait bien partie du groupe Sallier-Dupin (c’est le nom du capitaine). Je t’enverrai le mien dès que je l’aurais reçu. Tu pourras voir et faire voir que l’auto n’est pas, au front, un nid d’embusqués ! Ces attestations individuelles auront pour nous une grande valeur et nous seront un précieux souvenir, a dit le capitaine. Tu en jugeras toi-même.

Nous avons effectué au cours de ces derniers mois les travaux les plus divers pour le compte du 1er corps colonial. Au moment des grandes batailles, nous avons mené des munitions et ramené les blessés légers des postes de secours aux hôpitaux d’évacuation. Nous avons ramené des mitrailleuses et des canons boches et jusqu’à des officiers prisonniers. Maintenant, nous transportons des canons neufs ou réparés au front et nous en ramènerons ceux qui sont hors d’usage. Chaque camion mène deux 75, un dedans et un autre en remorque, attaché derrière. On ne peut pas s’imaginer ce que les 75 consomment. Les douilles vides de 75 (étuis en cuivre de la cartouche tirée) font des chargements chaque jour de trains entiers de 40 wagons !

Toutes ces histoires de guerre ne me font pas oublier la maison. J’attends avec impatience ta prochaine lettre pour savoir comment vont les enfants. Je ne connais guère la coqueluche et suis peu au courant de cette maladie que je n’ai je crois, jamais eue. J’espère que les moissons sont terminées chez vous et que tes chers parents verront enfin venir un peu de répit après tant de surmenage forcé.

9h40. Je viens de recevoir ta grande lettre 68 dont je te remercie bien. Le petit a bien la coqueluche, tu me tiendras bien au courant. Un bout de carte quand tu n’as pas mieux le temps. J’ai commencé une lettre pour Mme Carra, je l’achèverai aujourd’hui. J’ai écrit hier en Portes, aussi.

Tu me dis, chère Alice, de ne pas retourner au front et de ne pas m’exposer. Ne t’inquiète pas, c’est souvent ceux qui se cachent le plus qui sont frappés les premiers. Ceux qui se sauvent reçoivent, ceux qui restent au danger n’ont rien. Je connais l’histoire d’un cuisinier froussard qui tremblait à l’idée d’aller au front, on l’y a fait aller de force, en arrivant il a été tué raide. Les autres, qui y vont tous les jours s’en tirent indemnes.
Si je n’allais pas au front comme volontaire de temps en temps, les officiers le remarqueraient et feraient comme pour les brigadiers d’ordinaire qu’on oblige à y aller régulièrement. A la guerre, il ne faut prendre des précautions que contre les maladies. Contre les mauvais coups, rien ne protège et la bonne chance semble plutôt accompagner les courageux que les lâches. Malgré les événements de ces jours, j’irai au front comme avant, ni plus souvent, ni moins. Je ne veux pas qu’on dise que j’ai eu peur et tu ne voudrais pas non plus qu’on le dise. On fait ce qu’on doit et arrive que pourra. C’est pas si terrible que ça, t’en fait pas… !

Suppose qu’ici les aéros boches lancent des bombes ou que la gare, pleine de munitions, saute. Ça peut arriver à tout instant : en allant quelque fois au front, je peux y échapper !!!

Voilà l’heure du départ du courrier, je te laisse. Embrasse bien tes chers parents pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleures caresses pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 10 août 1916

Bien chère Alice,
Le courrier n’est pas encore venu (9h20). Il vient d’arriver, mais contrairement à mon attente, il ne m’a rien apporté de toi, je pensais que tu m’aurais envoyé une petite carte pour me dire comment les enfants allaient. Cette coqueluche les fatigue-t-elle bien ? Tu me tiendras bien au courant. Quand on est loin, on s’imagine toujours un tas de choses.
Ce matin, il pleut ça abattra un peu cette chaleur de ces jours derniers et surtout cette poussière dont rien ne peut donner une idée. A 500 mètres, loin des routes, tout est blanc et recouvert d’une couche de poudre de craie moulue.

Je t’ai dit hier que notre groupe était cité à l’ordre du jour. Je n’ai pas encore vu la lettre bien qu’elle soit déjà en circulation dans les autres groupes. Le capitaine veut nous en donner lui même lecture. Il attend un jour de repos pour pouvoir faire une prise d’arme en grande tenue. Je te raconterai cela, ça ne peut pas tarder à se produire.
Notre capitaine a été très chic envers le sous-officier qui a eu la jambe brisée par un obus le 5 août dernier. On craignait qu’il ne s’en tire pas et le capitaine a télégraphié directement à la femme de ce maréchal des logis, à Lyon, pour la faire venir. Puis pour lui éviter la lenteur et les difficultés du voyage dans la zone des armées, il est allé la chercher en auto à l’arrière et il l’a menée directement à l’ambulance du front où était son mari. Entre parenthèse, si l’inquiétude ne l’absorbait pas trop, elle a bien pu voir ce que c’est que le front. Une fois à l’ambulance, le capitaine est entré seul voir le maréchal des logis et lui a demandé s’il serait content de voir sa femme. Quand il a commencé à comprendre, sa femme est entrée et elle restera quelques jours avec lui.

Hier au soir à 8 heures, nous étions dans un champ avec Cahuzac et le canard quand nous avons été témoins d’un curieux fait. Il devait y avoir quelque bataille aérienne sur le front car un aéro qui en venait s’est mis à lancer des fusées brillantes. Aussitôt, tous les aéros de chasse qui évoluaient sur les hangars et ceux posés à terre se sont mis en route sur le front à toute vitesse. Je n’avais pas encore vu ces rappels par signaux lumineux. Il faisait encore jour.

J’ai lu hier sur un journal parisien un article qui m’a bien intéressé. C’est au sujet du dernier concours (qui a eu lieu en juin) de motoculture, c’est à dire des appareils de traction pour remplacer les chevaux dans la culture. Il y avait 23 systèmes exposés et quelques-uns ont paraît-il de bons résultats aussi bien pour traîner les charrues que pour les faucheuses.

Le ministre de l’agriculture qui présidait ces essais, estime qu’il faudra après la guerre environ 30 000 de ces appareils pour remplacer les bras et les chevaux manquants. Alors j’ai songé que dans la grande culture, il faudra dorénavant que les chefs d’exploitation soient à la fois agriculteurs et mécaniciens. Voilà qui fera bien mon affaire. Et comme une grande entreprise agricole demande encore une comptabilité bien tenue, je pourrais aussi remplir l’emploi. Rêve ou réalité, il ne m’en coûte pas beaucoup de t’en parler.

Je pense que les gros travaux des moissons doivent se tirer, chez vous. Ça me sera un grand soulagement de le savoir car après tes parents pourront un peu moins se surmener, ils doivent en avoir bien besoin, je me l’imagine bien.

Je vais assez bien sauf quelques malaises qui me sont causés par le traitement qui doit durer 15 jours : deux pilules le matin à jeun et deux le soir en soupant. C’est celles du soir qui me fatiguent le plus car elles me font après une espèce de congestion et donnent une nuit très agitée. En somme ça agit comme un dépuratif violent mais non purgatif.
Je vais t’envoyer cette lettre car il est dix heures, c’est l’heure du départ du courrier : celui qui apporte les lettres et qui n’est pas le même, vient entre 8 heures du matin et midi tous les jours.
Tu embrasseras bien pour moi tes chers parents et tes sœurs et en attendant l’heure du retour et la victoire que je persiste à croire proches, je t’envoie toutes mes tendresses pour les enfants et toi.


Lucien
Valencin, jeudi 10 août 1916
10 août 1916. Aux armées

Un souvenir de son papa à ma chère petite fille

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 9 août 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta courte lettre 67 par laquelle tu m’annonces que les enfants ont la coqueluche. J’espère que ce ne sera pas trop grave. Je crois que c’est généralement long. Tu me tiendras bien au courant, au besoin par une carte postale.

Temps chaud et beau ici. J’ai commencé mon traitement hier au soir. Rien de nouveau. Comme je te l’avais annoncé déjà, notre groupe est cité à l’ordre du jour de l’armée. Je t’en reparlerai. Mes amitiés bien sincères à tes parents et tes sœurs. Soigne bien les enfants, il ne manquait plus que ça chez vous. Enfin, c’est l’année des misères. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 8 août 1916

Je viens de recevoir le courrier de la section. Il y avait enfin le paquet de pilules Pivot. Tu peux être sûre que je vais commencer le traitement dès ce soir pour me débarrasser de cette saloperie qui m’éreinte. Nous faisons bouillir l’eau que nous buvons, j’espère bien qu’une fois guéri de ces vers, ça ne recommencera plus. Ça amène toute sortes de troubles invraisemblables. La nuit des rêves pénibles qui nous laissent ensuite le jour brisé et découragé sans savoir pourquoi.

Cette nuit, il y a eu une canonnade très rapprochée qui m’a réveillé. Sans doute quelque aéro boche qui rôdait. Je ne me suis pas levé. Ce matin, la canonnade est violente, sur le front, du côté des Anglais. Quelque action nouvelle qui se déroule. Ce doit être une offensive, car le roulement n’est pas le même que celui des tirs de barrage qu’on fait lors des attaques boches.

J’ai fait ma lessive, ce matin. Il fait du vent et du soleil, ça séchera vite.
Je t’envoie pour toi et pour tous mes biens sincères affections et je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 7 août 1916

Bien chère femme,

J’ai reçu ce matin ta lettre 66 et je l’ai lue et relue. Je suis bien heureux quand je reçois des nouvelles bien détaillées de la maison mais ça me fait de la peine aussi de voir que vous avez tant de fatigue pour vos travaux. Il faut absolument que ton papa et ta maman se ménagent davantage. Ils vont se tuer à la peine pour que tout se fasse. Redis leur de ma part que dans leur intérêt aussi bien que dans le notre et celui de tes sœurs, il vaudrait bien mieux qu’ils perdent quelques centaines de francs de récolte cette année et que leur santé soit intacte. En Portes, mon père ne peut absolument plus rien faire pour avoir trop voulu en faire. Je prévois qu’il va en être de même chez vous. Dis à ton papa qu’il se ménage mieux, qu’il ne rentre pas du regain cette année, les prés ne s’en porteront pas plus mal et lui bien mieux. Si j’étais là-bas, je le lui dirais. C’est à toi d’insister auprès de lui pour cela. Enfin de deux choses l’une : ou la guerre finira cette année et alors pourquoi se tuer et ne rien pouvoir faire l’année prochaine ou bien elle ne finira pas cette année et l’année prochaine il faudra laisser les champs en friche si tes parents s’entêtent à fond cette année. D’une manière comme de l’autre, ce sera une mauvaise opération d’avoir voulu en faire au dessus de ses forces cette année. Il ne faut pas compter que les permissions soient rétablies de sitôt chez nous, l’offensive ne fait que commencer et tout fait prévoir qu’elle va recommencer avec encore plus de violence.

Tu m’envoies l’adresse de Perrin. Je vois bien où il est, c’est à 15 ou 20 km d’ici. J’irai peut-être le voir en vélo dans deux ou trois jours. En ce moment, j’ai une espèce de rhumatisme au pied droit et je boite un peu. Je crois bien que ça doit venir des vers. Sur le livre de Pivot, j’ai vu le mot « boiterie » sur les symptômes. Je n’ai encore rien reçu de Pivot pour cela. Mon mandat et ma commande sont partis le 28 juillet.

Je veux revenir une fois pour toutes sur cette question de la fin de la guerre dont tu sembles me faire une question de patriotisme. Que la guerre finisse tôt ou tard cela n’aura aucune influence sur mes sentiments que tu connais bien et qui n’ont pas changé depuis le début. Je sui ici pour faire mon devoir de Français et j’espère bien l’accomplir dignement jusqu’au bout. Pour le moment, c’est même le seul moyen que j’ai de remercier tes chers parents de tous les services qu’ils nous rendent. D’ailleurs je ne sème pas la panique autour de moi et tu as pu voir par la lettre de Mme Carra que je ne suis ni un décourageur, ni un découragé. Je n’ai pas plus peur qu’un autre. Je vais au front en volontaire pour mériter la considération de mes camarades et partager leurs dangers. Si tu veux même en savoir davantage, un jour de grand bombardement, l’officier a demandé trois volontaires pour passer un camion dans les endroits où les obus pleuvaient. Je me suis présenté avec deux autres mais comme nous étions tous les trois mariés, et que les jeunes gens refusaient d’y aller volontairement, l’officier nous a empêché de continuer et nous avons déchargé sur place. Tu peux voir que je ne recule pas mais cela n’empêche pas de voir que tout le monde ne fait pas toujours son devoir.
Quand je vois cela, ça me porte à penser ce que je t’ai écrit sur la fin probable de la guerre. Mais à en conclure de là que je veux la paix à tout prix, il y a loin. Si tout le monde pense comme moi, nous irons jusqu’à la victoire complète.

Maintenant, il se peut très bien que mes lettres précédentes soient mal rédigées et qu’avec le découragement qu’il y a au bureau continuellement, j’exprime mal ce que je veux dire. J’ai des moments aussi où les vers me fatiguent beaucoup et je peux à ces moments-là répéter ce que si souvent j’entends dire autour de moi et que je n’approuve certes pas, mais j’oublie de te le dire.
Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 6 août 1916

Bien chère Alice,

Quelques lignes avant d’aller me coucher pour te raconter les funérailles du camarade qui a été tué hier par un obus.
Le capitaine voulait bien faire les choses. On est allés chercher le corps ce matin avec un camion. On voulait lui faire un bel enterrement et le mener au cimetière avec un camion auto pavoisé et une escorte en armes. Mais le bureau de la place n’a pas voulu. Défense d’honorer nos morts. On nous a même défendu de suivre le cortège dans les rues. Nos officiers ont alors donné rendez-vous au cimetière à tous et eux seuls ont suivi le fourgon habituel, encadré de territoriaux, le fusil sous le bras. On avait mis un autre mort dans le même fourgon et le même drapeau les recouvrait tous deux. A l’arrivée au cimetière, l’escorte a rendu les honneurs puis les deux cercueils de bois brut ont été déchargés à côté de l’immense fosse béante où de nombreuses places sont prêtes. Après les dernières prières, le lieutenant du défunt a fait une courte allocution et en termes bien choisis, a rappelé qu’il y avait une vie meilleure et que l’âme de notre camarade était au séjour des bienheureux car ceux qui meurent pour leur patrie étaient bien accueillis de Dieu. Après ces paroles empruntes d’une grande foi religieuse, notre capitaine s’est avancé à son tour et nous dit la fin du blessé, la remise des deux décorations et que l’espoir que ces marques d’une mort pleine d’honneurs adouciraient les peines de sa famille. On a remis alors sur la bière une superbe couronne à laquelle était accrochée la médaille militaire et la croix. Puis la descente dans la tombe a eu lieu et maintenant ce n’est plus qu’un numéro d’ordre qui demain, ne sera plus le dernier, hélas !

Voilà comment ça se passe quand on meurt un peu en arrière du front. Sur les lignes, c’est plus simple encore. Un trou quelconque, un peu de terre dessus et c’est fini.
Dans le cimetière, ou plutôt dans le champs qui sert de cimetière militaire, on met les soldats d’un côté et les officiers d’un autre côté. Les musulmans sont également à part et leur tombe porte une planche moulurée comme ornement avec le nom du défunt en langue française et arabe. Les boches sont enterrés proprement dans un coin spécial.
Tout ça, ça fait partie de la guerre !

Je pense que tu as reçu ma lettre de ce matin dans laquelle je te racontais comment a été tué le camarade dont j viens de parler.

Lundi matin 7 août

On dit que le chef du Sce Auto de l’armée aurait demandé que les camions aillent moins près des lignes et soient moins exposés à la destruction et que le général aurait répondu qu’ils iraient tant qu’il resterait un chauffeur et un camion. Ce langage a été approuvé par tous car en somme nous ne devons pas être plus épargnés que les fantassins ou les artilleurs ou alors être des embusqués. Tu sais qu’il ne ferait pas bon venir nous traiter d’embusqué, maintenant !

Le temps est couvert maintenant, mais il ne pleuvra pas. Les moissons commencent à peine par ici. Est-ce fini, chez vous ?

Je viens de recevoir ta lettre 66 dont je te remercie bien, mais je n’ai pas le temps de la lire avant le départ du courrier à qui je remets la présente.

Mes affections bien sincères à tous à la maison. Je t’embrasse de toutes mes forces ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 6 août 1916

Bien chère Alice,

J’espère que le courrier m’apportera quelque chose de toi ce matin. Voilà trois jours que je n’ai rien reçu. Notre courrier part à 10 heures et celui qui apporte les lettres est très irrégulier. Tantôt à 8 heures, tantôt à midi. Je t’écris tous les jours quelque chose. Tu me diras si tu reçois, ainsi.

Je t’ai raconté dans ma lettre d’hier comment nous avions eu 3 camions d’amochés par des éclats et un conducteur blessé. Je t’ai dis aussi que sauf un travail venu à la dernière minute, je devais aller avec eux. Je ne pouvais pas, sans passer pour un peureux, renoncer à faire ce voyage sur le front ; J’y suis donc allé hier tantôt. Mais étant donné ce qui est arrivé, je n’y retournerai plus comme volontaire, en service commandé, tant qu’on voudra. Nous n’avons pas pu aller jusqu’au bout, nous avons eu un bombardement dans les règles. La première rame de nos camions a été atteinte. Un maréchal des logis, brave garçon que j’estimais, a eu la jambe broyée. On ne sait pas encore si on le sauvera. Un autre conducteur a eu les deux jambes coupées et un bras emporté. Il est mort quelques heures après à l’ambulance. Il était de Romans, Drôme. On est partis ce matin chercher un corps avec un camion et nous allons l’enterrer cet après midi. C’est notre premier mort. Le capitaine, après avoir télégraphié au général, est allé le voir avant sa mort et lui a remis la croix de guerre et la médaille militaire. C’est en somme bien mérité, car tout le monde s’était sauvé dans le parc aux premiers obus. Seuls les automobilistes étaient restés à leurs voitures pour les garer hors de là. J’étais de la deuxième rame. L’obus le plus près a éclaté à 200 mètres de moi. J’étais justement en train de photographier à ce moment-là un chariot à munitions renversé avec ses quatre chevaux tués sur place et encore attelés. Bouton, qui n’était pas venu, m’a prêté son appareil pour prendre quelques vues à tout hasard. C’est un instantané, c’est très facile.

Notre groupe a été cité à l’ordre du jour du corps d’armée colonial où nous avons été rattachés depuis que nous sommes ici pour la parfaite exécution des transports pénibles et dangereux que nous avons accomplis jusqu’ici. Cet ordre du jour est à l’approbation de l’armée. S’il revient approuvé, nous aurons droit au port de la fourragère mais il n’y a encore rien de sûr à ce sujet. Tu sais que le groupe comprend quatre sections et est commandé par le capitaine. Toutes les sections sont ici dans la même rue. Les victimes d’hier ne sont pas de ma section, le blessé d’avant-hier en était.

9 heures du matin ; je viens de recevoir ta carte du 2 août et une lettre de ma sœur. Merci à tous.

Il fait un peu de vent, ce qui n’arrête pas les aéros. Le temps est très beau. Hier sur le front, j’ai compté vingt saucisses françaises presque ensemble. On ne voyait que trois saucisses boches, très loin et très basses, presque au ras du sol. Une de nos saucisses, la plus rapprochée du front, avait attaché un grand drapeau tricolore à une corde longue de trois ou 400 mètres et le vent, aidant ce drapeau, flottait tout seul dans les airs, très loin de la saucisse. Était-ce un signal ou pour une bravade ? Je ne sais.
Rien de nouveau. Mes meilleurs affections pour tous. Parle moi beaucoup des enfants.
Je t’embrasse bien tendrement, ainsi que tous à la maison.


Hier pendant que nous étions sur le front, au moment du bombardement, des autos ont amené des civils en casque, accompagnés d’officiers. Je viens de voir que c’était le président de la république, le ministre de la guerre, etc … (journal du 6 août)
Nous nous étions figurés que c’était une mission de députés quelconques et on riait du marmitage qui les saluait.
Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 5 août 1916

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui ni hier. Je ne suis d’ailleurs pas le seul. Il doit y avoir quelque arrêt voulu dans les correspondances.

Ce que j’avais si souvent prévu est enfin arrivé. Hier, à ma section, nos camions ont été bombardés et par comble de malchance, un dépôt de munitions a sauté juste au moment où trois d’entre eux passaient. Ils ont reçu 57 éclats visibles à eux trois. Quatre hommes sur les trente qu’ils transportaient ont été tués. Nous n’avons eu qu’un chauffeur de blessé. Il a reçu deux éclats dans le côté et il a eu le bras gauche traversé. Ils se sont paraît-il très bien conduits, tous ont traversé la zone dangereuse quand même. On a fait un rapport et une demande de croix de guerre car s’ils avaient abandonné les camions là, ils bouchaient la route et auraient occasionné la mort de beaucoup d’hommes qui passaient là à ce moment et la perte des camions.

J’ai failli être de la fête. Je devais aller au front avec le convoi, je n’ai pu partir au dernier moment par la faute de Velle qui m’avait remis trop tard un rapport qu’il fallait que je mette au net. Sans lui, j’attrapais la croix de guerre aussi ! Ou une de bois ! Je marronne.

Le canon tonne sans arrêt depuis deux jours et deux nuits. C’est un roulement ininterrompu qui fait tout vibrer. C’est la nuit que c’est le plus sensible. Les bouteilles sur le buffet à côté de mon lit chantent tout le temps. Sans parler des vitres.

Rien de nouveau à te dire. Temps sec et orageux. Les moissons vont commencer par ici. Belles récoltes. Et chez vous ? ça doit se tirer, quand même. J’ai écrit hier, à M. B et je t’ai envoyé le brouillon. L’as-tu reçu ? Mes amitiés bien sincères et bien profondes pour tes chers parents et sœurs.
Je t’embrasse bien bien fort, avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 4 août 1916

Bien chère Alice,

J’ai pris hier mon courage à deux mains et j’ai fait une lettre à M. B. dont je t’envoie le brouillon. Ce n’est pas fameux, mais je t’en ai dit hier la cause.
Cette nuit, il y a eu une canonnade insensée et ce matin ça continue.
Le courrier de ce matin n’est pas encore arrivé.
Le temps est très chaud.
Rien de nouveau.

Je t’embrasse bien fort avec tes chers parents et sœurs et les enfants de qui le temps me dure bien.
Lucien

Brouillon de lettre :
J’ai bien tardé à vous écrire et vous pouvez penser bien justement que je suis négligeant et bien oublieux de toutes les marques de précieuse amitié que vous m’avez montrées si souvent. Je vais quand même essayer de me disculper avec l’arrière-pensée que votre indulgence facilitera ma tâche. Je sais que ce qu’on attend généralement des soldats du front sont des lettres très détaillées. Or cela nous est formellement défendu. Des punitions sévères sont infligées à ceux qui commettent des indiscrétions d’ordre militaire. Cette crainte continuelle d’être pris empêche d’écrire, car de quoi parler sinon de la guerre ?

Aujourd’hui, j’enfreins la défense et je vais, pensant vous intéresser, vous donner quelques détails sur l’offensive de la Somme. Je suis dans la région depuis mi-avril.
Auparavant, il faut que je vous dise que je suis dans une assez bizarre situation. Depuis janvier je remplis les fonctions de sergent major dans le bureau de ma section, tout en restant 2de classe.

Enigme encore indéchiffrable pour moi. Néanmoins, cette position a du bon car j’échappe à beaucoup de dangers et je « coupe » à toutes les corvées, gardes, et autres agréments du métier. J’ai en somme tous les pouvoirs et charges de la fonction sans en avoir les galons ni la paye !

Nous avons quitté l’Artois en mars pour céder la place aux Anglais. Après quelques jours de repos dans la Seine-Inférieure, nous sommes venus sur les bords de la Somme pour la préparation de l’offensive qui s’est déclenchée le 1er juillet dernier. On s’imagine difficilement les énormes travaux qui ont été accomplis dans ce but. Tout d’abord, on a créé en arrière du front une nouvelle ligne retranchée défensive avec tranchées et fils barbelés. Je me suis demandé si ces inutiles travaux n’ont pas été faits pour donner le change à nos ennemis et les tromper sur nos véritables intentions. Puis les vrais travaux offensifs ont commencé. Le sol a été de partout fouillé. Passages abrités, tranchées, boyaux, abris profonds, emplacements de batterie recouverts de rondins de bois et de plaques d’acier, postes de commandement et de secours, postes téléphoniques ont fait un inextricable réseau.

Les aéros ennemis ne pouvaient rien repérer dans cet inextricable chaos.

Les flancs des coteaux crayeux ressemblent à d’immenses carrières blanches. Tout cet ensemble est desservi par des pistes spéciales pour les autos et des chemins de fer à voix étroite. Toutes les batteries d’artillerie lourde sont alimentées par ces Decauville qui courent de partout avec leurs petites locomotives articulées et leurs wagonnets chargés d’obus. Un obus coupe-t-il la voie ? Cinq minutes après elle est rétablie grâce aux nombreux dépôts de rail tout prêts d’avance pour cela. Les conduites enterrées profondément amènent l’eau potable au front jusque dans les tranchées.
En arrière des premières lignes, d’autres travaux très importants ont été exécutés. Le chemin de fer à voie normale a été ramifié dans toutes les directions tel un éventail. C’est très curieux de voir les grosses locomotives de 100 tonnes et les trains blindés courir dans les blés sur des voies insoupçonnées. C’est sur ces lignes impossibles que viennent se mettre en batterie à cinq kilomètres en arrière du front les énormes pièces de 320 ou 400 dont l’affut seul est monté sur deux wagons et est porté par vingt roues. Deux nouvelles gares ont été installées dans les champs. C’est le point de jonction entre les voies normales, les Decauville et les pistes automobiles. Il a passé par les gares improvisées des quantités fantastiques de bois, poutres, rondins, planches et chevrons ainsi que des poutrelles et des plaques d’acier qui ont servi pour les abris.

Maintenant ce sont les obus qui arrivent par trains entiers aussitôt déchargés et emmenés dans les nombreux abris souterrains.

Parallèlement à la voie ferrée principale, on a établit une « route gardée ». C’est une route nationale droite et très large sur laquelle la circulation réservée exclusivement aux autos de tout genre a été réglée comme sur les chemins de fer avec tout un système de signaux, de disques transparents lumineux et un nombreux personnel spécial. Une armée de territoriaux travaille sans cesse à l’entretien de cette route. Un seul détail, il y a un rouleau à vapeur et son équipe tous les kilomètres !

C’est sur cette route longue de 40 kilomètres que nos camions arrivent au front et en reviennent formant une immense chaine sans fin dont chaque maillon est une auto.
Inutile de dire que les boches bombardent cette route tant qu’ils peuvent. Plusieurs chauffeurs ont été tués aux endroits dangereux. On a établit des pistes latérales plus ou moins éloignées qu’on a masquées au moyen de rideaux en toile camouflée tendus verticalement sur des centaines de mètres de long. On dirait une lessive gigantesque séchant au soleil. Dans les villages, toute la population a été évacuée par ordre de l’autorité militaire. On voit des écriteaux indiquant le nombre d’hommes que peut contenir chaque cave en cas de bombardement. De vraies usines avec force motrice sont installées à l’arrière des lignes : scieries, mécanique à vapeur pour le débitage des boiseries de tranchées, ateliers mécaniques pour la réparation des canons ou des autos. Générateurs électriques pour l’éclairage et les projecteurs, etc…

Voilà, je crois, les principaux détails que les journaux taisent. Je ne parlerai pas de l’armée d’aéroplane qui a conquis ici la maitrise de l’air, ni des énormes canons qui ont pulvérisé les tranchées boches, ni des défilés lamentables des prisonniers mourant de soif, ni de notre splendide organisation militaire, non plus que des belles messes militaires auxquelles j’ai pu assister.

Je vais assez souvent au front avec nos camions et j’ai pu voir de près tout ce que je viens de vous dire. Les oreilles en prennent aussi leur compte avec la canonnade des grands jours dont rien ne peut donner une idée.

Il faut espérer que tant d’efforts seront bientôt récompensés et qu’une victoire prochaine et complète viendra enfin les couronner. Avec quelle joie le verrons-tous tous venir, ce jour heureux du retour !

Je ne suis pas allé en permission depuis le commencement d’avril. Mes beaux parents réduits à leurs seules forces ont eu beaucoup de peines pour leurs travaux et ils n’en sont pas encore au bout. Je me demande souvent dans quel état de santé je vais les retrouver malgré les lettres qu’Alice essaye de me faire rassurantes. Elle-même et les enfants vont paraît-il assez bien.
Et vous même, monsieur le curé, comment supportez-vous les fatigues et les ennuis de cette guerre, car nul n’en est exempt ? Vos paroissiens en ont certainement bien souffert aussi et les misères doivent être aussi grandes chez vous qu’ailleurs. Il y a dans ma section un camarade nommé Drogoz dont la mère habite Saint Romain.

En espérant qu’avec l’aide de Dieu, nous verrons bientôt la fin de tous nos maux et le triomphe de notre cause, je vous prie d’agréer, Monsieur le Curé, mes biens sincères et bien respectueux sentiments.

Mes meilleurs souvenirs pour Mme Marie joints à mes souhaits de bonne santé.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 3 août 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 64 dont je te remercie bien. Tu me dis que les moissons sont toujours bien pénibles pour chez vous. Je le comprends bien, hélas et je voudrais bien pouvoir être avec vous pour les soulager. Encore ne faudrait-il pas que ce soit maintenant, ces vers m’éreintent. Je suis dans un état d’énervement continuel. Je ne mange presque rien, le moindre repas me fait mal. J’attends avec impatience les pilules Givot que j’ai commandées à Puy, à Grenoble. Je vois beaucoup de camarades qui sont dans mon cas, ça se traduit par des coliques intermittentes, une fatigue générale et surtout le teint plombé. Je m’étais engraissé au printemps, mais je l’ai déjà reperdue, cette graisse.
J’écrirai à M. Bouveyron comme tu me le dis dès que je serai guéri de cela. Pour le moment je n’ai goût à rien. Je n’ai pas encore répondu à Mme Carra sauf une simple carte pour accuser réception de sa lettre et du mandat.

Nous avons un temps très chaud et très lourd. Les routes sont recouvertes chaque jour de blocs de craie pour les garantir. Cette craie se moud sous les roues et produit une farine blanchâtre qui recouvre tout à cent mètres autour des routes. Juges un peu de l’agrément qu’il y a à rouler en ce temps-ci. Heureusement pour moi que j’en suis exempté. J’ai fait ma caisse hier et j’ai compté mon argent en cette occasion.
J’avais 103 francs et quelques sous.

Tu sais que j’ai envoyé ces jours 5 francs à Puy (Pivot). Je t’ai parlé de la coopérative. On y vend de la confiture à 1fr50 le kilo et du fromage à 3fr45 le kilo. Tu me diras si c’est cher ou bon marché.

Je ne te dirais rien de nouveau sur la guerre. C’est calme, je ne sais pas ce qu’on attend. Cette nuit, le canon n’a pas cessé, mais à 8 heures ce matin, ça c’est arrêté. La cavalerie fait du service en campagne comme en temps de paix, tranquillement, sur les routes et dans les bois. Si ce n’était les blessés qu’on voit arriver, on ne croirait pas à la guerre.

Je n’ai pas revu Guillerme. Le fils Bonnet ne doit pas être loin, le secteur 11 est tout près d’ici, c’est celui de notre intendance qui nous régit.

Je te remercie bien des nouvelles des enfants, elles m’intéressent beaucoup et tu ne me donneras jamais trop de détails sur eux. Je ne peux pas m’imaginer comme doit être le petit maintenant.

J’espère que tes chers parents et tes sœurs surmontent ces terribles fatigues et que j’aurais le plaisir de les revoir en bonne santé.

Je t’embrasse bien fort ainsi que tous


Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 2 août 1916

Bien chère Alice,

Nous venons de déménager le bureau. Tout est prêt pour le départ qui aura lieu demain matin à cinq heures. Je pars avec les autres fourriers à quatre heures avec une voiture plus rapide que les camions pour préparer le cantonnement. Nous allons à Arques, près de Dieppe. C’est, je crois, à 5 kilomètres de la mer. Nous y ferons des transports de bois d’une forêt aux gares voisines. Enfin, je te raconterai cela plus tard.
Je vais te dire les principaux épisodes de mon retour de permission. Je suis d’abord allé voir Mme Bouton où je suis resté une heure. Elle m’a très bien reçu et accablé de questions sur son mari qui veut suivre des cours des élèves officiers. Je l’avais mis au courant des démarches à faire et du programme. Aussi, Mme Bouton n’en finissait plus avec ses remerciements et ses protestations d’amitié. De là, je suis allé chez les cousines D. J’ai rencontré la cousine Hérard dans la rue. Chez eux, il y avait Mélanie Berthier. Très gentille, comme toujours. Nous avons soupé tous ensemble très bien, avec M Carra de Ville, les sous officier d’Artillerie que tu connais. Il m’a paru très gentil. Je l’ai vu à peine un quart d’heure, il partait pour porter des blessés à la salle d’opérations. Guillerme n’a pas changé, toujours gros et gras. Louis Brossard est très gras aussi. Il est encore plus moqueur et plus fier qu’avant. Il m’a montré ses deux chevaux, les mêmes depuis le début et sa voiture une espèce de char à quatre roues couvert venant d’une blanchisseuse de Thisy. Aucun des trois que j’ai vu n’a l’indépendance et la liberté d’action que j’ai à ma section. Rien que pour sortir du camp, il leur fallait éviter les chefs et en y revenant vite, Louis Brossard demandait s’il n’y avait rien. Et moi qui était arrivé le matin même de permission, j’étais encore en congés pour aller les voir, ce que le capitaine m’avait accordé sans hésiter. J’ai raccompagné le cousin Moussier sans rien demander à personne et sans la moindre inquiétude pour mon absence.
Voilà l’heure de départ du courrier. Je vais faire partir ces lignes. Je t’écrirai sous peu. Je n’ai rien reçu de toi, mais depuis avant-hier, nous n’avons pas eu de courrier.
J’ai été très bien reçu chez les cousines, elles avaient bourré ma musette de vivres avant mon départ. La pluie commençait à tomber quand je les ai quittées. Elle a d’ailleurs duré tout le temps du voyage, notamment à Crépy-en-Valois où nous sommes restés trois heures debout sous la pluie sans le moindre abri pour attendre le train.
4 septembre 1916
J’interromps le récit de mes aventures de retour pour te dire que nous sommes à Martin-Église ; commune de 800 habitants à 5 kilomètres de Dieppe. Je suis parti de V. Bx hier matin à quatre heures avec les autres fourriers. Nous sommes arrivés à Arques la bataille où nous devions loger à 9h30 après avoir passé à Amiens, Aumale et Neufchâtel. Nous n’avons pas pu nous loger à Arques, déjà encombré de troupes au repos. Nous sommes venus de l’autre côté de la forêt d’Arques, à Martin-Église, d’où nous sommes encore plus près de la mer. On voit d’ici les maisons de Dieppe. C’est une vallée étroite avec une jolie rivière. Les coteaux sont recouverts de haute futaie. C’est dans ces bois que nos camions iront chercher des rondins pour les mener en gare.
Avant hier, c’est à dire samedi, tantôt vers 4 heures, j’ai eu la visite du cousin Moussier. C’était bien temps qu’il vienne, je partais le lendemain ! C’est un homme assez gentil, plutôt timide, et qui me paraît être dominé par son père. Enfin je conserve un souvenir agréable de sa visite. Je t’ai dit que j’avais vu Bonnot.
Je vais bien. J’ai beaucoup de travail en retard encore. Cahuzac pense partir en permission dans deux jours.
Je pense que les enfants vont de mieux en mieux. Ta prochaine lettre me l’apprendra.
Embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs.
Mes meilleurs baisers pour tes parents et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 1er août 1916

Bien chère Alice,

Au moment où je commençais cette lettre, une mitrailleuse s’est mise à crépiter au dessus de la maison. Nous nous sommes précipités dehors. C’étaient deux aéros boches, venant je ne sais d’où, qui passaient au dessus de la ville et qui se battaient avec un des nôtres. Nos batteries d’auto-canons qui sont à 500 mètres d’ici ont commencé le feu aussitôt. On entendait très bien le sifflement des obus, malheureusement aucun ne les a atteints et ils ont continué leur route pour rentrer dans leurs lignes. A mesure qu’ils s’approchaient du front, le feu devenait plus nourri. Ils ont obliqué à droite avant de rentrer. Quelque escadrille de chasse, sans doute, les a obligés à faire un détour. En même temps, nos chasseurs de l’air avaient pris la poursuite des deux boches et cela pourrait peut-être mal finir pour eux. Un moment de distraction pour nous !

J’ai surtout commencé cette lettre pour rendre réponse à ta lettre 63, très longue et pour cela même très agréable pour moi. Tu me dis que tes parents et tes sœurs sont bien fatigués des moissons. Certes, je le comprends que trop et je me demande souvent si vous aurez la force d’achever l’année agricole. Il n’y a guère de repos qu’après les semailles, il est bien certain que vous ne pourriez recommencer une autre année et à ce sujet, je vais m’expliquer mieux et plus clairement que dans une de mes précédentes lettres. Tu me dis en effet avec un petit air de reproche qu’une de mes lettres disait que nous aurions forcément la paix pour cet hiver, vainqueurs ou non. Je suis toujours si dérangé quand je t’écris que bien souvent mes phrases expriment mal ma pensée. N’ayant pas cette lettre sous les yeux, je vais m’expliquer à nouveau. Je crois à la paix prochaine. Il me semble impossible que la guerre se prolonge plus longtemps. Tu vois bien quelle misère vous avez chez vous. Cette misère est générale et s’il vous fallait faire une autre année de même, ce serait le dépeuplement de la France.

Au front, la peine est encore plus grande que dans l’intérieur. Cette vie des tranchées est terrible. Je ne crois pas pour moi qu’il soit possible de demander aux hommes faits de chair et d’os une nouvelle campagne d’hiver. Si je le dis, c’est que j’ai d’excellentes raisons pour le croire. Mais, car il y a un mais, nous ne sommes pas en hiver nous sommes en été et il y a encore de beaux jours avant l’hiver. C’est sur ces beaux jours que je compte et il faut beaucoup espérer aussi. L’offensive est déclenchée de partout. L’ennemi y oppose tous ses efforts mais je ne crois pas qu’il soit en mesure de soutenir le choc des alliés jusqu’au bout et il cèdera un jour quelque part. Où, je ne le sais pas. Tout ce que je peux dire, c’est que chez nous, nous sommes bien prêts pour la poursuite et qu’il y a un immense matériel pour cela qu’on accroit encore chaque jour et qui attend l’heure de la grande avancée. Je crois carrément, fermement, absolument, que nous enfoncerons les boches de cette année et que nous n’avons que cette année pour le faire. Trop tendu longtemps, le ressort casserait. Voilà le sens de cette lettre que tu as incriminée. Tu sais bien, chère Alice, que je suis aussi patriote que n’importe qui et que je ferai mon devoir jusqu’au bout. Mais ça ne m’empêche pas d’y voir clair quand même. Que veux-tu, presque tous les soldats du front partis précipitamment à la guerre ont quelque F.R. à l’intérieur qui cherche à les embêter et ça donne bien envie, parfois, de revenir leur casser la gueule comme à un simple boche, à ces salauds-là.

Il y a beaucoup de mauvais Français à l’intérieur, les journaux sont pleins des réclames de théâtre et de récits d’adultères, d’autre part une foule d’embusqués encore indénichés font marronner ceux qui se font tuer. La partie intéressante et travailleuse de la population meurt à la peine. Témoin, chez vous, il n’y a plus cet enthousiasme du début. Les troupes ont été mal nourries cet hiver et ce printemps. Toutes ces choses mélangées ont fait une sorte de mécontentement général, un état d’esprit qu’il serait vain de nier. Je me résume. Pour le moment, on croit à la victoire rapide et certaine. Que cet espoir soit déçu et tu me diras si je me trompe. Tout le monde voudra la paix et toi aussi. On recommencera après avoir soufflé. La conduite du Raton ne me surprend plus. Chaque jour un camarade me conte un tour pareil qui lui arrive, soit un créancier, soit d’un proprio irascible. C’est ça qui donne du courage pour lutter contre les boches. Faites vous tuer, souffrez, endurez-en de toutes les couleurs et puis un F.R vous réclamera la location d’une maison dont vous n’avez pas même profité. Vous êtes à la guerre ! Mais on y est bien, à la guerre, tous les permissionnaires sont bien gras ! Les soldats sont gais, ils ne s’en font pas ! Mais oui, la guerre, c’est le rêve. Attendez, les proprios sans cœur, on vous le fera voir en arrivant.

En attendant, ton papa a bien fait de fermer le four et je voudrais bien voir en vertu de quel droit le R. voudrait le faire rouvrir, mais c’est incroyable, on dirait vraiment que je lui dois quelque chose, à celui-là. Ah, il voudrait que tu rouvres le fond, parbleu. Il irait m’y remplacer ? Ne m’as-tu pas dit que la P. était morte ? Pauvre fille. Je vais te faire mourir à la peine, comme la femme de mon ami de Chaponost ou te rendre malade pour la vie comme la M. Je serai bien avancé, après. Je m’arrête, car je suis trop en colère quand je pense à tous ces saligauds qui cherchent à exploiter ceux qui défendent le pays à une heure aussi grave.

2 août 5 heures du matin, suite.

Je profite de l’heure calme du matin pour finir ma lettre d’hier, comme tu peux le voir. J’étais furieux, après avoir reçu ta lettre. Ce sont pourtant les milliers d’individus comme R. qui détruisent le moral de l’armée. Presque tous les soldats voient la fin de la guerre proche, ils songent à reprendre la situation brisée par deux années d’absence et presque tous sentent déjà les chicanes qui commencent. Je me demande un peu ce qui va arriver à la paix.

A propos du four, tu diras à ton papa que pour cuire une fournée non complète, on chauffe le four autant que pour une fournée entière, mais sans la bouche. On se contente de faire finir de brûler en travers du four du côté de la bouche En espaçant les pains, ils cuisent mieux. Les couper profondément pour empêcher de faire « croûte-lève ». Le changement de place en cours de cuisson les fait cuire plus régulièrement. N’ouvrir les ouras qu’après que le pain aura pris sa couleur. Ne pas se servir de la soupape, que pour allumer et faire prendre le bois. Quand on a trop chauffé et que le pain tend à noircir au four, baisser la soupape et ouvrir les ouras à fond. Quand on enfourne et qu’on voit aussitôt après les pains se piquer de points noirs, c’est qu’on a trop chauffé et que ça va noircir. Tout ouvrir, porte et ouras. En général, pour une demi fournée, on aura un bon résultat en laissant la braise se consumer dans le four pendant la cuisson des pains à droite et à gauche de la porte. On obtient une jolie croûte, même en mettant dans un four très chaud en mettant dans le four, avec les pains, une vieille casserole contenant un sac mouillé. Ça fait une buée supplémentaire qui empêche de brûler. Quand on chauffe le four et que le bois est bien sec et bien pris, on obtient un meilleur chauffage et un meilleur rendement en chaleur en fermant les ouras complètement. La fumée sort par la porte grande ouverte mais c’est plus long à chauffer.

Nos officiers, outrés enfin des prix exorbitants du commerce local ont fondé pour nous une coopérative pour les principaux objets de nécessité. On y vend le vin 16 sous au lieu de 26 dans les bistrots. On y trouve aussi des confitures, du fromage, etc. et tout à bien meilleur marché. Le gorgonzola de ton paquet est excellent mais un peu fait par le voyage. La première nuit, ne pensant pas à ce fromage, j’ai cru que j’avais apporté quelque saleté avec mes souliers tant ça sentait. J’ai mis mes souliers dehors et ça sentait toujours. L’officier est venu au bureau dans la journée, mais le parfum spécial des colis l’a fait courir aussitôt. Il s’est carapaté en vitesse. Je l’ai mis ensuite à la cave de M. Noiret, celui-ci a cru qu’il y avait un rat crevé dans sa cave et a cherché avec une bougie dans tous les coins. Enfin, le fromage nous a tous bien amusés.

Le temps est toujours très chaud. Le matin, il y a souvent du brouillard épais comme en novembre. Le mouvement est toujours très grand par ici. Je t’envoie un bout de journal aujourd’hui qui parle de notre région et de la route qui passe par ici. Le point où était l’auteur de l’article est celui où j’étais lors de mon dernier voyage au front. Il y a déjà eu 18 automobilistes tués ici depuis le 1er juillet. Les chevaux étant rares, les autos vont à l’extrême limite. Tous les jours nos convois sont bombardés. C’est miracle que chez nous il n’y ait pas eu encore de victimes. L’autre jour, Planche n’a eu que le temps de se cacher dans un trou. Je pense, chère Alice, que tu ne verras dans ma lettre que ce que j’ai voulu y mettre, c’est à dire de bonnes intentions. Nous sommes à une époque grave, ce dont tout le monde ne se rend pas bien compte malheureusement. Mais nous vaincrons et après le calme, quand l’apaisement sera revenu, la France connaîtra des jours de gloire et de prospérité comme jamais son histoire n’en a encore présentée. Ne verront cela que ceux qui auront gardé leur santé et seront restés forts. C’est pourquoi je voudrais tant que tes chers parents prennent un peu plus de repos et se ménagent davantage afin qu’ayant eu les souffrances de la guerre, ils en voient la fin triomphale. Embrasse-les bien pour moi et dis leur bien toute mon affection bien sincère pour eux, si bons pour nous.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 31 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je voulais t’écrire hier au soir mais je n’ai pas eu le temps. Il faut dire aussi que le temps était très chaud et accablant, ce qui est propre à donner la flemme. Ajoute que je ne sais rien de nouveau. Sauf que le canon tonne beaucoup depuis trois jours et que certains ordres semblent faire croire à une nouvelle et prochaine offensive.
J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère que je t’envoie. Elle m’avertit de ce qui se passe chez M. Je crois que tu ferais bien de lui envoyer la facture sur un de nos imprimés en mettant simplement cette mention : doit : Ma facture du …1914
Prière de vouloir acquitter le montant de la présente avant le 15 août pour éviter les frais. Je vous rappelle que le moratorium ne couvre pas cette note.
La note de M. n’étant pas couverte par le moratorium, compte leur les intérêts à 5% depuis le 20 octobre 1914.
Envoie leur cette facture de suite et avise moi. Je te donnerai d’autres indications s’il ne paye pas. Comme adresse, mets J. M à C.

Il fait un temps superbe, par ici. Hier je suis allé me promener avec Cahuzac et Planche dans un parc d’aviation voisin. On ne s’imagine pas ce que nous possédons d’appareils nouveaux et leur nombre. Devant leurs hangars, ça fait l’effet d’une ruche. Continuellement, il en part et il en arrive par groupe.

Les Russes marchent merveilleusement bien. Je viens de lire à ce sujet un article du colonel Roussel que je t’enverrai et qui est significatif. C’est du côté des Russes qu’il voit la fin de la guerre et plus tôt qu’on ne pense.
Je vais toujours bien. Parle-moi bien en détails de vos travaux. Il me semble que je vous vois mieux quand je sais ce que vous faites.
Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse bien fort avec les petits.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 29 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai rien d’intéressant à te raconter aujourd’hui. Je ne suis pas sorti ces jours derniers et en dehors d’une violente canonnade, on ne sait rien de nouveau.
9 heures, le courrier vient d’arriver à l’instant, je n’ai pas eu de lettre, mais j’ai reçu le gros colis de fromages, en assez bon état, cette fois. Il m’a surpris car tu ne m’avais pas averti de son départ, ou bien je n’ai pas reçu la lettre qui me l’annonçait. Tu m’avais seulement dit que tu me l’enverrais quand tu trouverais une occasion de le faire porter en gare. Je te remercie. Je n’en avais plus que trois du paquet de juillet et ces fromages, c’est ce que j’aime mieux.
J’ai reçu hier ta lettre contenant le mandat de 50 francs. Avec celui de mes cousines, me voilà riche !
Hier il a fait une chaleur étouffante. Le temps était clair, surtout le soir. Aussi, les avions de chasse avaient une activité inaccoutumée. Les escadrilles arrivaient et repartaient sans cesse. Le canon tonnait sans interruption. Voilà déjà deux jours que ça dure. Les grosses pièces montées sur rail, qui tirent de 20 km et qui sont tout près d’ici par conséquent ébranlaient la maison. Les portes fermées claquaient sur leurs gonds comme si on les avaient refermées brusquement. Et les vitres, la vaisselle. Il fallait voir la danse !

Ce matin, il a encore passé des prisonniers boches, des vieux qui avaient la musette et avaient dû se rendre exprès, sans lutte, à moins qu’ils n’aient été cernés dans un tir de barrage.

A propos, j’ai vu faire de très curieuses expériences de tir de grenades sur aéroplane. L’aéro en lançait 8 à la fois qui explosaient en avant de lui. On parle aussi de certaines flèches incendiaires avec lesquelles on va, paraît-il, incendier les champs de blé allemands au fur et à mesure qu’ils seront mûrs. Tu vois d’ici flamber les moissons boches !

On parle aussi de gros événements qui vont se produire incessamment. L’offensive de Salonique annoncée par le journal de ce matin est peut-être le commencement de cette attaque générale.

Je vais aussi bien que possible en attendant de recevoir de vos chères nouvelles. Je t’embrasse, bien chère Alice, bien fort, ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 juillet 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 58 et pour ne pas manquer le courrier, je n’ai pas eu le temps de te renvoyer la facture de B. avec un simple mot pour te dire de le payer. B. aura mis le temps pour envoyer sa note. Je la lui avais réclamée moi-même deux fois. Je ne te dirais pas de même pour R. Celui là peut bien compter que je lui paierai la location de la guerre. Vraiment, ce serait un peu fort. N’ayant pas bénéficié de son immeuble, je lui en paie encore la location, pendant que moi, je paye de ma personne et de mon travail perdu pour défendre sa baraque. Je ne m’étonne pas qu’il ait été assez goujat pour aller réclamer, à toi, qui ne lui doit rien, et dans la rue ! L’endroit était mieux choisi pour créer du scandale que pour causer affaires sérieusement. Je lui revaudrai ça en retour. J’enregistre soigneusement toutes les crasses qu’on te fait en mon absence : il y aura des comptes à régler. On verra ces lâches qui ne savent être forts que contre des femmes seules. On les verra quand nous serons tous revenus, attend un peu ! S’il te reparle, tourne-lui le dos et ne répond rien. Quand au four, mieux vaudrait le fermer au public et ne s’en servir que pour vous seuls. Ça vous cause beaucoup de peines, aucun bénéfice. Et ça te fait encore reprocher d’encaisser de l’argent au détriment de R. Je ne voudrais pas qu’il ait encore cet argument pour plus tard et qu’il puisse dire que le fond marchait toujours.

Quant à la question que tu me dis « que les gens te prennent pour une paresseuse en ne tenant pas le fond ouvert » je te répète encore, laisse dire les gens. Même si tu n’avais pas eu tes parents, je n’aurais pas voulu que tu fasses marcher le fond seule. Tu y serais morte à la peine et tu y aurais aussi compromis la santé des enfants. J’aime mieux te savoir bien portante et prête à recommencer le travail avec moi quand la guerre sera finie. Tu vas voir par la suite que nous aurons finalement bien fait : moi de partir à temps dans les autos, toi de fermer la boite. Mais ma pauvre femme, Valencin n’est qu’un infime trou en France, il y a du pain à manger ailleurs, crois-moi. Garde ta santé en aidant tes chers parents, toute la question est là.

Nous verrons de quel côté nous nous dirigerons quand la paix viendra. Je ne peux pas encore le savoir mais je ne m’en trouble pas. Un fait est désormais certain, c’est que les hommes seront rares après la guerre et que tout ce qui est rare a de la valeur.
Laisse donc dire les R. et autres goujats et attend patiemment que ça finisse sans te faire de mauvais sang.

Je suis bienheureux que vous ayez fini enfin les fourrages mais que tes parents et tes sœurs doivent être fatigués ! Le plus gros est fait : qu’ils ne se tuent pas pour le reste. Il est bien temps que cela finisse. Je n’aurais jamais cru que vous eussiez pu tout faire. Je remercie ma fillette de sa carte et surtout notre chère mémé qui a veillé à sa rédaction. Je te remercie aussi des adresses des valencinois que tu me donnes. J’ai déjà vu Guillerme, je verrais peut-être l’Henri. Nous avons ici un bataillon malgache (Madagascar).

Avec mes affections bien sincères pour tous. Je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, ainsi que toute la maisonnée.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 juillet 1916


Le canon a tonné encore très fort, cette nuit, et hier dans la journée aussi. J’ai remarqué que les communiqués depuis deux jours sont absolument muets sur notre région alors qu’il y a par ici une activité incroyable. On prépare…
Je pense que je recevrai une lettre de toi, ce matin. Je voudrais bien que tu me dise ce qu’il vous reste à faner. Tu me dis bien ce que vous faites, mais ça ne me dit pas ce qu’il y a encore à achever.

Et pour le four, qu’avez-vous décidé ? Causez vous encore ? Et les mioches ? Ne crains pas de me parler d’eux, c’est tout ce que j’en ai. J’espère que cette lettre trouvera toute la maison en bonne santé et en attendant que tout cela finisse, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que tous.
Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 23 juillet 1916

Bien chère Alice,

Nous allons avoir cet après-midi une drôle d’épreuve à passer. Il s’agit de passer, munis de nos masques dans une chambre remplie de gaz asphyxiants pour savoir si nous savons bien les mettre. On appelle cette expérience le passage dans la chambre chlorée. Ça apprend paraît-il tellement bien à mettre les masques convenablement que ceux qui les mettent mal en sont complètement empoisonnés. Réjouissante perspective !
Hier après-midi, je suis allée faire un tour au front. D’abord, je suis allé au même endroit que la dernière fois où j’avais vu interroger des boches prisonniers. De ce parc, on nous a envoyés sur un autre beaucoup plus loin situé sur un terrain nouvellement conquis.

J’ai traversé un village, Cappy, où j’étais déjà allé et qui est entièrement dévasté par les bombardements successifs. De là, nous avons continué par une route qu’on vient de rétablir et qui passe au milieu de champs complètement incultes où poussent de hauts chardons. On voit de droite et de gauche de nombreux trous d’obus anciens ou récents. C’était l’ancien front avant l’offensive. Nous sommes descendus dans un ravin profond où est installé un dépôt de munitions et de matériel de génie. C’est un endroit dégoutant : de partout dans les chardons trainent des bouts de viande qui finit par pourrir au soleil. Débris innombrables de chevaux ou peut-être de cadavres. Ça sent mauvais. Un petit bois, non loin de là, ne montre plus que quelques troncs lamentables sans branches et sans feuillage. On dirait quelques poteaux télégraphiques plantés ça et là. Pendant que les camions déchargeaient dans le fond du ravin, je suis monté sur le coteau qui nous séparait du nouveau front. J’étais avec un camarade, nous sommes arrivés au sommet dans un vaste champ de chardons. A chaque pas, d’énormes trous d’obus. Nous traversions deux lignes de tranchées profondes, tapissées au fond maintenant de fils téléphoniques bien abrités là dedans. Nous avions de là un spectacle grandiose. Imagine toi que nous étions comme sur les hauteurs de Bel-Air. Devant nous s’allongeait un grand ravin comme celui de la Grand’Borne. Dans ce vallon, les obus boches tombaient tellement dru et la fumée blanche ou noire des explosions était si dense que je n’ai jamais pu voir le fond et distinguer s’il y avait des arbres ou des maisons. Ce devait être Frise, d’après la carte. A quelques centaines de mètres en avant de nous, nos grosses pièces répondaient furieusement aux tirs de l’’ennemi. Ces pièces, bien abritées, étaient invisibles pour nous et on ne pouvait voir que les éclairs au départ des coups. Dire le tapage que faisaient à la fois nos pièces et les obus boches est impossible. Les oreilles me sonnaient. Certains obus éclataient très haut en l’air. Je me suis demandé si ce ne seraient pas des obus qui se rencontrent ! Je me suis demandé aussi, si, vraiment, des hommes pouvaient résister dans cet enfer. L’impression produite était celle que feraient des centaines de locomotives réunies et crachant la fumée et la vapeur à plein tuyau. Nous avons ramassé quelques éclats d’obus et des fusées dont le sol était jonché et nous sommes revenus.

Ce voyage a été très intéressant pour moi. J’ai vu les routes qu’on rétablit sur le nouveau front à grand renfort de rouleaux et de camions à vapeur. Des équipes de prisonniers boches travaillent dans les carrières à arracher les matériaux d’empierrement. Les petits chemins de fer Decauville sillonnent déjà de partout le nouveau terrain conquis et la voie normale pour les trains n’en est pas loin.
On y travaille activement et les grosses pierres sur rail peuvent depuis plusieurs jours s’avancer assez loin bombarder les nouvelles positions boches malgré notre avance de 11 kilomètres sur ce point. Les flancs des coteaux sont un prodigieux fouillis de souterrains, de trous, de casernes, tranchées, passages enterrés, etc. Comme tout le sous-sol de ces pays est en craie blanche, tout le paysage est zebré de raies blanches. Impossible de distinguer une batterie ou un point important là dedans, puisque tout le sol est ravagé de la sorte, ce qui donne d’ailleurs une drôle d’apparence au paysage. Pendant que nous étions dans le parc, il est tombé deux obus qui n’ont pas éclaté. Le nouveau front présente en arrière un aspect extrêmement curieux. Une activité inouïe y règne. J’ai vu un grand hôpital avec de nombreux baraquements en bois, qui a été élevé en quelques jours et qui n’existait pas lors de mon dernier voyage à cet endroit.
Autour aussi, il y avait le cimetière neuf et déjà bien garni, hélas. J’en ai vu enterrer deux pendant que j’y étais.

Je suis passé en revenant par Proyart où s’est déroulée une grande bataille en 1914. Il y a des tombes dans le village même sur le bord de la rue. J’en ai vue une qui était même encore surmontée d’un képi rouge qui depuis bientôt deux ans a été respecté par tous. Autour du village, dans la plaine, les tombes, isolées ou par groupe sont très nombreuses et forment de petits îlots dans les champs. Tous les villages de l’arrière ont été évacués par leurs habitants. On ne voit plus que des soldats dans les maisons abandonnées dont les portes sont restées ouvertes. C’est la troupe qui récolte les fourrages, mais que va-t-on faire du blé qui va mûrir ? Je ne te parle pas de l’aspect de la route. C’est un défilé incessant de camions dans les deux sens et ça ressemble un peu à la place du Pont à Lyon avec beaucoup de poussière en plus.

A propos, j’ai fait une remarque : si j’avais attendu plus longtemps pour m’engager en 1914, je ne serais pas rentré aux autos. Mais en admettant que j’y sois entré quand même, pour une raison quelconque, j’y serais beaucoup plus mal que là où je suis. En effet, les vieilles sections du début, comme la notre, sont favorisées pour le genre de travail et les cantonnements. Ainsi nous cantonnons toujours dans une ville habitée tandis que toutes les nouvelles sections qui font les munitions campent sur le front et font un service beaucoup plus dur que le notre, par rapport à leur matériel plus neuf, d’abord et par considération pour le service que nous avons déjà fait. En fait, il n’y a eu des tués et des blessés que dans les sections nouvelles.

Nous avons passé tout à l’heure dans la chambre à chlore. Mon masque allait bien, j’ai bien résisté. De Chapel et Mariani ont du sortir précipitamment, ils allaient tomber. Avant de sortir, on nous a fait ouvrir un peu le masque afin de nous faire voir l’effet du gaz. J’en eu assez d’une bouffée, je n’aurais pas pu en respirer une autre. C’est pire que le souffre. Avant de nous faire entrer dans la chambre, trois médecins s’assuraient successivement que nos masques étaient bien ajustés car des accidents mortels déjà se sont produits en faisant ces expériences. Quand nous avons été réunis une vingtaine dans la salle, on a fermé et calfeutré la porte et on a fait une émission de gaz en jetant un acide sur une poudre. On a augmenté la dose trois fois de suite jusqu’à un degré de saturation très élevé. (fin de lettre égarée, pour l’instant)
Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 21 juillet 1916

Bien chère Alice,

Rien de nouveau à te raconter. Je n’ai rien eu de toi au courrier de ce matin. Je vais bien. Le temps est superbe depuis deux jours. En l’air, il y a des bandes d’aéros de chasse ou autres. Le canon tonne sans cesse. Les blessés arrivent. Les prisonniers boches aussi, mais tout cela sera déjà vieux quand cette carte t’arrivera.

Hier, un de nos camions a été envoyé pour chercher au front 4 officiers boches prisonniers. L’un d’eux essayait paraît-il de crâner et de faire croire aux grandes forces qui restent à l’Allemagne. Il a eu de la chance que ce ne soit pas à moi qu’il ait eu affaire, je lui aurais eu vite rivé son clou. Je lui aurais parlé un peu de la Marne alors qu’ils n’ont pas pu nous vaincre avec toutes leurs forces entières et que maintenant ils prétendent encore se tirer d’affaire en ayant l’univers entier sur le dos. F..tus, les boches ! Voilà les Russes qui s’en mêlent aussi sur leur front nord. Je vois venir l’heure du Waterloo boche. Je songe bien souvent à vous tous, mais ce n’est pas cela qui vous aide beaucoup. Tu me diras toujours bien où vous en êtres de vos travaux. Comment allez vous faire pour vos travaux ? Comment allez-vous faire pour les moissons ? Les blés sont-ils versés ? A propos de la vigne qui ne doit guère être relevée cette année, je me souviens que notre voisin Marques en Portes avait été malade tout un été. La vigne ne fut pas touchée ni pour le reliage ou le sulfatage, ni pour le labourage. Sa récolte, néanmoins cette année là fut aussi belle que celle de mon père qui avait très bien entretenu sa vigne. Pour une année, les vignes peuvent donc être négligées sans trop de dommages immédiats.

Au revoir, chère Alice, embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs. Bon courage et à bientôt.


Je t’envoie une bague. C’est Planche qui a fait le colis et l’adresse. Je pense qu’elle t’arrivera.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 20 juillet 1916


Bien chère Alice,

Je t’écris ces quelques lignes avant de me mettre au travail. Je me suis levé à 4h1/2 ce matin pour mettre les camions en route puis je me suis recouché tout habillé. Il faut que je te dise que j’ai fait hier un voyage en bicyclette pour aller voir Guillerme et je suis rentré à 10h1/2 le soir. Il est tout près d’ici, à 4 kilomètres. Sa femme lui avait dit où j’étais et hier à midi il m’a envoyé un cycliste pour voir où j’étais. Je suis allé le voir après la soupe hier au soir avec le vélo de Planche. Nous nous sommes promenés près du canal en causant bien entendu de la guerre. J’ai constaté chez lui qu’il pense exactement comme moi et comme tous les soldats du front au sujet de la guerre. C’est curieux, cet état d’esprit général qui règne sur le front et que l’intérieur ne s’assimile pas. J’ai en effet remarqué cela en permission. Nous ne nous sommes rien appris et notre conversation a été celle qu’on a tous les jours avec les camarades. Une fois épuisés les lieux communs sur la guerre, nous avons parlé de Valencin. Chez lui comme chez tant d’autres, j’ai remarqué cette volonté de vouloir vivre tranquille après la guerre. Il m’a dit « je ne veux pas m’éreinter, je ferais de l’élevage. J’avais dit à mon père de clore ses prés et d’acheter des bêtes. S’il m’avait écouté, il ne se tuerait pas de misère, aujourd’hui. »

Je me suis dit : lui aussi a voyagé, il a vu et il saura peut-être en profiter. Voilà dans ses grandes lignes toute notre conversation. S’ils ne partent pas, il doit venir me trouver ici.
Avant-hier en gare, j’ai vu un train sanitaire américain appartenant aux ambulances des Etats-Unis. Le drapeau étoilé remplaçait le nôtre et il était dirigé par des officiers et des médecins de l’armée américaine en uniforme. Il y avait un officier à quatre galons avec des décorations qui devait être quelque personnage important, car nos officiers le saluaient avec beaucoup d’égards. D’ailleurs, j’ai remarqué que les officiers français montraient beaucoup de respect à des Américains et s’inclinaient devant eux avant de les saluer, au lieu du salut familier d’égal à égal qu’ils échangent avec les officiers britanniques. Les Américains font royalement les choses : alors que nos trains sanitaires sont formés souvent de wagons à bestiaux aménagés pour supporter les brancards, ce train était entièrement composé de wagons salons de la compagnie internationale des wagons lits. Les couchettes étaient dans le sens du train et chaque wagon ne formait qu’une grande salle toute peinte en blanc au ripolin. Tous les wagons communiquaient entre eux avec des soufflets, il y avait un wagon restaurant et un wagon pharmacie, sans compter les cuisines et le logement du personnel du train. J’avais déjà vu ici le fils de VanderBitt, le milliardaire américain qui conduisait une voiture d’ambulance de l’hôpital américain. Ce que doit leur coûter ce matériel et son entretien !

J’ai peu dormi, cette nuit. Le canon a tonné d’une manière effroyable. A vrai dire, ça bombarde depuis deux jours et comme le vent vient du front, on entend très bien. Les grosses pièces font trembler les vitres. Mais cette nuit et ce matin, c’est fantastique. Gros mouvements. On va bientôt avoir du nouveau. Il est d’ailleurs nécessaire que le deuxième anniversaire de la guerre soit marqué par de gros événements qui occuperont l’opinion publique. Je suis persuadé que l’instant décisif approche et que les boches vont enfin reculer. Il faut que la guerre finisse cette année absolument.
En tirant trop sur une corde, elle se casse. Ceux qui comme Guillerme ou moi sont à l’arrière peuvent encore tenir le coup, mais les combattants sont à bout, jamais l’intérieur ne saura ce qu’ils ont souffert. Pour le moment, le moral est bon. La résistance de Verdun et les bons résultats de l’offensive de la Somme ont réchauffé l’enthousiasme des troupes. C’est l’été, le moment des beaux jours, qu’on en profite !
Pour donner un bon coup maintenant, tout le monde fera son devoir, mais que ce soit le dernier. Réussi ou non, il faut la paix pour cet hiver. Seulement ça va réussir ou alors qu’on prenne au moins les quartiers d’hiver sur le Rhin. Pourquoi pas à Berlin tout de suite, n’est-ce pas !

Guillerme m’a dit qu’il avait vu l’Henri Jaillet à B. C’est tout près d’A. où j’étais en avril dernier. Tu me parles des permissions, je t’ai pourtant bien dit qu’elles sont toutes supprimées dans notre armée. Ne songeons pas à cela maintenant, ce n’est pas l’heure.
Depuis hier matin, le temps est très beau. Ce matin avec le jour, il est venu un brouillard épais, on ne voyait pas à 100 mètres. Le voilà qui se dissipe (9h). Ma fortune se monte à 54 francs qui, je l’espère, me feront bien au moins trois mois, comme les autres. Dans le prochain colis que tu m’enverras, tu me mettras des chaussettes. A force de raccommoder celles qui me restent, je ne connais plus leur couleur primitive. Je n’en ai pour cela que de la laine rouge et du coton blanc !

Bon courage, chère Alice, ne t’ennuie pas maintenant que nous touchons au but. Fais ton possible pour que tous à la maison gardent bien leur santé et en attendant embrasse les bien tous pour moi.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 20 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je t’écris ces quelques lignes avant de me mettre au travail. Je me suis levé à 4h1/2 ce matin pour mettre les camions en route puis je me suis recouché tout habillé. Il faut que je te dise que j’ai fait hier un voyage en bicyclette pour aller voir Guillerme et je suis rentré à 10h1/2 le soir. Il est tout près d’ici, à 4 kilomètres. Sa femme lui avait dit où j’étais et hier à midi il m’a envoyé un cycliste pour voir où j’étais. Je suis allé le voir après la soupe hier au soir avec le vélo de Planche. Nous nous sommes promenés près du canal en causant bien entendu de la guerre. J’ai constaté chez lui qu’il pense exactement comme moi et comme tous les soldats du front au sujet de la guerre. C’est curieux, cet état d’esprit général qui règne sur le front et que l’intérieur ne s’assimile pas. J’ai en effet remarqué cela en permission. Nous ne nous sommes rien appris et notre conversation a été celle qu’on a tous les jours avec les camarades. Une fois épuisés les lieux communs sur la guerre, nous avons parlé de Valencin. Chez lui comme chez tant d’autres, j’ai remarqué cette volonté de vouloir vivre tranquille après la guerre. Il m’a dit « je ne veux pas m’éreinter, je ferais de l’élevage. J’avais dit à mon père de clore ses prés et d’acheter des bêtes. S’il m’avait écouté, il ne se tuerait pas de misère, aujourd’hui. »

Je me suis dit : lui aussi a voyagé, il a vu et il saura peut-être en profiter. Voilà dans ses grandes lignes toute notre conversation. S’ils ne partent pas, il doit venir me trouver ici.
Avant-hier en gare, j’ai vu un train sanitaire américain appartenant aux ambulances des Etats-Unis. Le drapeau étoilé remplaçait le nôtre et il était dirigé par des officiers et des médecins de l’armée américaine en uniforme. Il y avait un officier à quatre galons avec des décorations qui devait être quelque personnage important, car nos officiers le saluaient avec beaucoup d’égards. D’ailleurs, j’ai remarqué que les officiers français montraient beaucoup de respect à des Américains et s’inclinaient devant eux avant de les saluer, au lieu du salut familier d’égal à égal qu’ils échangent avec les officiers britanniques. Les Américains font royalement les choses : alors que nos trains sanitaires sont formés souvent de wagons à bestiaux aménagés pour supporter les brancards, ce train était entièrement composé de wagons salons de la compagnie internationale des wagons lits. Les couchettes étaient dans le sens du train et chaque wagon ne formait qu’une grande salle toute peinte en blanc au ripolin. Tous les wagons communiquaient entre eux avec des soufflets, il y avait un wagon restaurant et un wagon pharmacie, sans compter les cuisines et le logement du personnel du train. J’avais déjà vu ici le fils de VanderBitt, le milliardaire américain qui conduisait une voiture d’ambulance de l’hôpital américain. Ce que doit leur coûter ce matériel et son entretien !

J’ai peu dormi, cette nuit. Le canon a tonné d’une manière effroyable. A vrai dire, ça bombarde depuis deux jours et comme le vent vient du front, on entend très bien. Les grosses pièces font trembler les vitres. Mais cette nuit et ce matin, c’est fantastique. Gros mouvements. On va bientôt avoir du nouveau. Il est d’ailleurs nécessaire que le deuxième anniversaire de la guerre soit marqué par de gros événements qui occuperont l’opinion publique. Je suis persuadé que l’instant décisif approche et que les boches vont enfin reculer. Il faut que la guerre finisse cette année absolument.
En tirant trop sur une corde, elle se casse. Ceux qui comme Guillerme ou moi sont à l’arrière peuvent encore tenir le coup, mais les combattants sont à bout, jamais l’intérieur ne saura ce qu’ils ont souffert. Pour le moment, le moral est bon. La résistance de Verdun et les bons résultats de l’offensive de la Somme ont réchauffé l’enthousiasme des troupes. C’est l’été, le moment des beaux jours, qu’on en profite !
Pour donner un bon coup maintenant, tout le monde fera son devoir, mais que ce soit le dernier. Réussi ou non, il faut la paix pour cet hiver. Seulement ça va réussir ou alors qu’on prenne au moins les quartiers d’hiver sur le Rhin. Pourquoi pas à Berlin tout de suite, n’est-ce pas !

Guillerme m’a dit qu’il avait vu l’Henri Jaillet à B. C’est tout près d’A. où j’étais en avril dernier. Tu me parles des permissions, je t’ai pourtant bien dit qu’elles sont toutes supprimées dans notre armée. Ne songeons pas à cela maintenant, ce n’est pas l’heure.
Depuis hier matin, le temps est très beau. Ce matin avec le jour, il est venu un brouillard épais, on ne voyait pas à 100 mètres. Le voilà qui se dissipe (9h). Ma fortune se monte à 54 francs qui, je l’espère, me feront bien au moins trois mois, comme les autres. Dans le prochain colis que tu m’enverras, tu me mettras des chaussettes. A force de raccommoder celles qui me restent, je ne connais plus leur couleur primitive. Je n’en ai pour cela que de la laine rouge et du coton blanc !

Bon courage, chère Alice, ne t’ennuie pas maintenant que nous touchons au but. Fais ton possible pour que tous à la maison gardent bien leur santé et en attendant embrasse les bien tous pour moi.

Lucien
Valencin, mercredi 19 juillet 1916

(écrit par Marcelle à Lucien )

Mon cher papa,
Je ne tai pas répondu plus to parcque je n’ai pas eu letan de t’écrir pendant lei fanage. Main tentn que nous avo fini, je t’écris a van leis moissons. Hier matin, mon parin a commencé a moissonner à la Roberdière. Je suis allé fair une glan (une glane ???)
Mon cher papa je taime bien de tout mon cœur. Je te promet que je serai bien sage et que j’obéirai bien à ma maman que je ne ferai plus crier le parrain, ni la mémé. Ta fille

Marcelle Sertier
Villers-Bretonneux, lundi 17 juillet 1916
Bien chère Alice

Je t’ai envoyé une courte carte (j’étais pressé) pour t’annoncer l’arrivée du paquet de fromages. Il m’a fait bien plaisir car c’est fini, par ici on ne trouve plus rien. Il y a tant de troupes que tout est ramassé et retenu à l’avance par les caporaux d’ordinaire.

Les épiciers réservent tout ce qu’ils ont à ces gros acheteurs qui viennent enlever pour plusieurs centaines de francs de marchandise d’un coup et on peut rester deux heures dans une épicerie sans pouvoir se faire servir. Et puis c’est à un prix fou. Alors j’aime mieux, maintenant que tu m’envoies des fromages, si tu en trouves, que de les acheter ici. Tu te crois obligée de me les envoyer très bons. Ne sois pas si exigeante sur la qualité. N’importe quoi, chèvre ou vache, ça n’y fait rien, ce que tu trouveras. Ne les envoie pas par la poste, c’est trop cher. Si tu trouves de bonnes figues, envoie m’en un peu. C’est la seule chose rafraîchissante, je crois, qu’on puisse expédier. On est brulé par cette cuisine trop échauffante. Depuis le 20 juin, nous sommes à la ration forte, car nous faisons partie de la zone de l’avant et nous touchons la même ration que les troupes des tranchées. Cette ration forte comprend un quart et demi (o litres 375) de vin par jour, 450 grammes de viande brut (avec os et graisse), 100 grammes de légumes secs (riz, haricots…), 650 grammes de pain, 48 grammes de sucre et 35 grammes de café. En outre, on touche par homme et par jour 0 fr 242 pour acheter du supplément. C’est ce qu’on appelle l’ordinaire. Nous avons 250 frs de réserve (bons).

La nourriture est enfin meilleure que celle du trimestre précédent. On ne touche plus de harengs ni de saucisson de cheval. Quelquefois de la morue, pas trop souvent, heureusement ! Le grand défaut, c’est que c’est mal préparé. Une bonne cuisinière nous ferait manger à renoncer, avec ce que l’on touche. Mais c’est délavé, ça a un goût de graillon et dès le premier appétit calmé, on balance le reste dans la rue. Il faut dire aussi que les cuisines sont mal outillées et mal installées. Rien n’est prévu pour varier les menus et il y a un grand gaspillage par suite de la mauvaise préparation. Tous les dimanches, le patron de la maison où est le bureau, un excellent homme, veuf, fait à diner pour tous. C’est un vrai régal pour nous parce que c’est bien préparé et que ce sont surtout des légumes frais, venus de son jardin. Pour quelques sous, nous faisons un bon dimanche. Aussi tu peux croire que ces jours-là, le rata reste dans les gamelles !

Notre propriétaire, M. Noiret, est un excellent homme, très estimé dans le pays. Il est président du secours mutuel et administrateur de la coopérative ouvrière. Ce n’est pourtant qu’un simple ouvrier. Il a un fils réformé avec lui, qui est veuf aussi et à un enfant de cinq ans (chez les parents de sa femme). Ils travaillent tous les deux à l’usine et on ne les voit qu’aux heures des repas. Nous relavons leurs assiettes avec les nôtres et c’est pourquoi le dimanche ils nous cuisinent un bon frichti.

Mardi 18 juillet 1916, suite,

Il fait un temps affreux de brouillard épais et de pluie fine. Hier à midi, j’étais à la gare, le train présidentiel venait d’y arriver. J’ai manqué le président de la république et le généralissime de quelques minutes. Ils sont partis d’ici en auto pour le front. Hier au soir, le canon tonnait très fort. Quelque attaque, peut-être, malgré le brouillard aussi épais qu’en novembre. Quel temps ! Quels pays !

Cahuzac a trouvé son frère très gravement blessé à la tête, dans un hôpital voisin. Sans son casque, il serait infailliblement mort. Il a pu lui raconter que les boches avaient fait des ponts sur un canal à vingt centimètres au dessus du niveau de l’eau. Nos avions n’avaient pas pu voir ces ponts et c’est là dessus que les boches s’étaient sauvés. Sans cela, paraît-il, on en prenait une énorme quantité à la Broussiloff. J’ai vu hier des 400. Quels monstres ! Je ne m’étais pas encore trouvé de les voir par ici. On les a construits à Givors et à Saint-Chamond. On doit préparer en ce moment un sale coup pour les boches car il y a un mouvement très intense en gare depuis plusieurs jours. On va voir encore du nouveau et aussi ailleurs que chez nous. La guerre touche enfin à sa fin.

Je pense être assez heureux ce matin et recevoir de tes nouvelles. Ça fait trois jours que je n’ai rien eu de toi. Conservez tous bien votre santé et à bientôt, espérons-le.

Je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.


Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 16 juillet 1916
Bien chère Alice,

J’ai eu hier ta lettre 53 me disant que le petit allait mieux. Ça m’a fait bien plaisir car j’étais inquiet. Ce ne sera que du rhume. Dès qu’il fera beau, tu le feras bien courir dehors, c’est encore le meilleur des remèdes contre tous les rhumes, passés ou à venir. Tu vois pour moi, depuis que je suis au bureau, je m’enrhume régulièrement sans savoir où, ni comment. Plus je fais attention, plus je m’enrhume. L’autre jour, j’étais furieux de cela. Le nez me coulait, j’éternuais sans cesse, j’avais mal à la tête et puis énervé, de colère, je prends mon casque et ma veste et je file au front avec les camions. Un temps affreux de pluie froide. Le voyage a duré six heures et je suis revenu guéri. Rien de tel que le grand air pour cicatriser les bronches et les endurer. Rien de plus mauvais au contraire que d’être sans cesse enrhumé.

Je repensais ce matin à cette affaire de gens de Valencin et de la boulangerie. Nos anciens clients sont-ils assez stupides pour s’imaginer que si je n’étais pas engagé je serais resté tout le temps de la guerre à leur faire du pain ! Mais les pauvres nigauds ne savent donc pas qu’on m’aurait ramassé dans l’Infanterie, comme le Mathias. L’exemple est pourtant là pour les convaincre. Puis avec ça ils s’imaginent que pouvant faire un soldat j’allais rester à Valencin pendant que les autres se battaient. Ils se trompent lourdement. Je n’ai jamais regretté de m’être engagé et je ne le regretterai jamais. Tu peux leur dire hautement. Et tu peux leur dire encore que leurs colères me laissent bien indifférent.

Nous avons eu repos pour le 14 juillet. Nous avions un menu épatant, dont tu vas juger, je te l’envoie.


Il n’y a eu aucune réjouissance, sauf une musique d’infanterie qui a fait concert dans la cour de la gare. Ils avaient avec eux un chanteur de l’opéra qui a chanté la Marseillaise accompagné par toute la musique. Le dernier couplet : « Amour sacré de la patrie… » a été chanté sur un rythme lent. Le général s’est découvert et tout le monde en a fait autant. Ce spectacle ne valait pas un autre plus intéressant qui nous avait été donné la veille par l’arrivée en grand apparat du même régiment qui venait d’une autre région. En tête marchaient les sapeurs, puis le tambour-major, les clairons, tambours, et la musique jouait un air emballé. Ensuite le colonel seul à cheval suivi d’un état major. Tous les salariés avaient le sabre au clair.

Une compagnie d’infanterie, baïonnette au canon, encadrait le drapeau. La musique, le colonel, le drapeau et sa garde de baïonnette se sont rangés sur le large trottoir devant notre bureau. Puis tout le régiment a défilé devant le drapeau. La musique et les clairons jouaient sans arrêt. En arrivant devant le drapeau, les officiers de compagnie faisaient porter les armes. Les commandements se succédaient, brefs, les sections passaient alignées au pas cadencé, les officiers saluaient de l’épée. Toute cette musique, ces baïonnettes brillant au soleil et remplissant la route faisaient un superbe spectacle. Quand les dernières mitrailleuses avec leurs mulets eurent défilé, le colonel commanda Halte. La compagnie de garde fit cercle. Les clairons sonnèrent au drapeau pendant que tout le régiment arrêté rendait les honneurs. Puis la dislocation eut lieu. Cette prise de cantonnement en grande pompe est assez rare. C’est la première fois que je la vois au front.

10 heures du matin
Ma chère Alice, je viens de recevoir ta lettre 54 du 12 juillet. Je vois que le petit va de mieux en mieux. Espérons que ce sera vite passé. Je vois aussi que vos fourrages avancent. Et les moissons ? Pourrez-vous les faire ?

Je te quitte, le courrier que m’a apporté ta lettre m’a aussi apporté du travail à faire. Planche est allé se promener à Amiens et Cahuzac vient de recevoir une lettre de son frère qui est blessé et se trouve à l’hôpital d’Amiens. Il va aller le voir cet après midi ou demain. Sur sa lettre, son frère n’a pu mettre que la date et une signature. C’est par le tampon de l’hôpital qu’il a su où il était.

Je vais bien pour le moment. Fais part de mes amitiés bien sincères pour tous. Bonnes nouvelles par ici. La fin de la guerre approche, heureusement.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants, chère Alice, en attendant de te revoir bientôt.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 15 juillet 1916


Bien chère Alice,

Hier j’ai reçu ta lettre 52 par laquelle tu m’annonces que le petit a été bien fatigué. Ce ne sera peut-être que la fièvre des dents. Je pense que tu m’enverras des nouvelles aujourd’hui. Dans des cas semblables, tiens moi toujours au courant avec des cartes postales qui vont plus vite que les lettres.

Malgré tout le désir que j’aurais de vous revoir, je ne voudrais cependant pas que tu me fasses en aller sauf dans des cas très sérieux. En effet, les permissions sont supprimées et pour s’en aller maintenant, il faut des raisons très graves. Toute permission en ce moment fait l’objet d’une enquête par la gendarmerie chez le permissionnaire. Tu vois d’ici les rapports des voisins !

Je sais que tu as assez du soin des enfants et que le petit n’a pu prendre froid d’une manière bien grave. D’ailleurs, plus il ira dehors, moins il craindra le froid. Ce ne peut être que les dents qui le font tant souffrir. Ça lui donne la fièvre et ensuite de l’abattement. Comme il est très nerveux, il est forcément pénible. Mais ces dents, une fois toutes mises, ça prendra bien une fin.

Prends courage, chère Alice, je suis de plus en plus persuadé que la guerre touche à sa fin. Les journaux ne disent rien d’ici mais on y fait quand même beaucoup de travail.

Dans quelques jours on se verra.
Au revoir, bien chère Alice, reçois mes meilleurs baisers en attendant le retour proche. Toutes mes affections et remerciement à tes parents et à tes sœurs.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 12 juillet 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 51 qui m’a fait bien plaisir. Je t’ai envoyé tout à l’heure une carte qui te disait qu’il y avait quatre jours que je n’avais rien reçu. Dans la lettre, tu me dis que le petit vomissait beaucoup. Qu’est ce qui peut bien lui causer cela ? Veille bien à sa gorge et à la moindre rougeur, n’hésite pas à appeler le docteur.

Ta lettre était surtout consacrée à la question de la boulangerie et à cette affaire du pain qui a manqué à Valencin. Cette affaire a pris les formes d’un gros évènement paraît-il. Dans un petit village, il en faut peu pour monter les esprits ! Laisse moi vite te dire que vu d’ici, la colère des Valencinois me paraît bien peu de chose et ne me trouble pas plus que leur reconnaissance. Rappelle toi bien qu’en affaire de commerce, les sentiments des gens ne sont rien, leur intérêt seul les guide. Les gens nous encenseraient au lieu de nous maudire que ce serait exactement la même chose. Rien de si lâche que la masse, rien de plus vil et de plus bas. Ont-ils un intérêt à le faire, vite on vous flatte, on vous entoure, on vous louange. Est-ce le contraire ? On vous met plus bas que terre. Malheur à celui qui règlera sa conduite sur l’opinion des gens, qu’ils soient de Valencin ou d’ailleurs. Quand j’étais cuisinier ici, tous les autres me faisaient beaucoup d’amabilités, quand je ne l’ai plus été, personne ne me connaissait plus, j’étais le paria. Quand je suis rentré au bureau, vite, volte face. Le mépris hautain de la veille a fait place à la platitude et aux congratulations. Je ne m’y laisse plus prendre. Il faut être fort, c’est la loi de la vie, struggle for life.

La question de savoir s’il faut continuer à cuire oui ou non ne doit pas être influencée par la crainte de la rancune des gens pour plus tard mais tout simplement par la simple raison de savoir si oui ou non il y a intérêt immédiat de le faire. Si cela gêne ton papa et lui fait perdre un temps précieux sans lui donner un avantage tout de suite, et bien ferme vite le four. Ne cuisez que pour vous seuls. Ne vous inquiétez pas de l’avenir. La rancune des gens n’a aucune espèce d’importance. Avec du sentiment, on perd des batailles mais on n’en gagne pas.

Tu me poses la question de savoir si nous aurons avantage ou non à remonter le fond. Il est presque impossible de savoir ce que nous ferons puisque la guerre n’est pas finie et que nous ignorons les conditions nouvelles qui résulteront de la paix. On peut cependant faire le raisonnement suivant. Le fond, sans être remonté vaudra une somme de x francs après la guerre. Remis en marche, il vaudra y francs. Entre les deux, il y aura une différence de z francs. Toute la question est de savoir si le temps consacré à ce remontage ne sera pas du temps perdu pour obtenir une meilleure position ailleurs et vice-versa. N’oublions pas qu’après la guerre, la chose qui aura le plus de valeur, ce sera le travail, soit des bras, soit de l’intelligence ou des deux réunis. Je suis bien décidé à ne pas continuer d’une manière définitive ce métier de boulanger dans lequel pour réussir il suffit d’être une brute et où l’intelligence n’a guère à s’employer.

J’inclinerais plutôt pour l’agriculture pour plusieurs raisons. D’abord les produits agricoles se vendent bien. Il y aura un cheptel mondial à reconstituer en bestiaire de toutes espèces et pendant un laps de temps assez long, l’élevage sera rémunérateur.
Ensuite, la main d’œuvre et la force de traction animale manquant, il faudra faire appel à l’énergie mécanique pour les travaux agricoles. J’aurais personnellement un avantage marqué à ce point de vue. Enfin, il y a une question de santé à apprécier. Deux années de cette vie de misère laisseront certainement des traces sensibles et c’est encore dans le travail de la terre que l’on trouve le mieux le bon air et la plus saine nourriture. Par travaux de la terre, je comprends depuis la culture pour mon compte jusqu’aux emplois de régisseur de domaine. Je chercherai surtout un poste qui me laissera un peu d’indépendance, je ne tiens pas à me mettre sous une discipline patronale trop étroite. Grand merci, j’en prends en ce moment.

Voilà, je crois bien, chère Alice, les grandes lignes de mes projets d’avenir. Tu me diras ce que tu en penses. Tu n’es pas bien forte. Il faut que tu n’aies guère que la surveillance de ta maison à faire. Cela et l’éducation des enfants te suffiront amplement. J’attache un grand intérêt à cette question des enfants. Il faudra, en plus d’une bonne instruction élémentaire, les orienter de bonne heure vers le travail afin qu’ils puissent bien se débrouiller dans la vie. Pas de rêves fous, pas de grandeurs inutiles, n’en faisons pas des déclassés en voulant les pousser trop haut. Si tu savais ce qu’il y a de misères dans le haut monde, de misères morales. Je vois cela d’ici. Il y a bien quelques âmes d’élite dans la haute société mais que de vices, que de passions, que d’horreurs méconnues dans notre milieu. Avant cette guerre, je ne me doutais pas à quel degré de scepticisme et de pourriture morale était descendue une grande partie de la haute société. Gardons nos enfants près de nous, qu’ils soient un jour des travailleurs d’élite sans sortir de notre milieu. Bien élevés et bien éduqués, ils seront moralement supérieurs autour d’eux, capable de lutter dans la vie sans avantage. C’est cette malheureuse ambition de vouloir toujours dépasser le voisin sous le rapport du luxe des toilettes et du brillant qui est la cause de toutes les querelles de ménage ou autres, des ennuis, des jalousies, des commérages. Et allez donc !
Élevons nos enfants au dessus de tout cela. Il n’y a qu’une seule vraie satisfaction qui donne une réelle paix de l’âme : c’est celle du devoir accompli. Tout le reste ne cause finalement que du tourment et des déboires.

J’espère bien revenir en bon état de cette guerre mais si jamais ces maladroits boches venaient avec leur manière de ne faire attention à rien faire en sorte que je reste sur le carreau comme tant d’autres, je te recommanderai d’élever les petits dans le sens que je viens de t’indiquer.

Pour me résumer, je te répéterai de dire à ton papa de fermer le four. Ça lui cause un grand dérangement, maintenant et ce n’est pas ce qui empêchera le fond de se rouvrir. Laissez crier les gens. Ensuite, veillez tous sur vos santés. Ce sera le plus grand appoint au lendemain de la guerre. Que ton papa et ta chère maman ne se fatiguent pas trop. Nous avons encore tous besoin d’eux. C’est une si grande force d’avoir ses parents avec soi.
Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 11 juillet 1916

Bien chère Alice,

Voilà trois jours que je n’ai rien reçu de toi. Hier je suis allé à Amiens avec Velle : le but de notre voyage : faire un bon dîner. Nous l’avons consciencieusement atteint, ce but ! T’en fais pas ! Nous sommes revenus par le train de 5 heures du soir. J’ai visité la cathédrale, magnifique monument dont je t’avais envoyé des cartes. Elle est actuellement protégée par des piles de sacs remplis de terre. Le chœur est caché sous des charpentes en fer qui supportent des amas de sacs à terre. Tout cela par crainte d’un bombardement par avion ou autrement.

Je vais très bien, ce matin, je me suis levé à 5 heures comme d’habitude et j’ai fait une grosse lessive qui sèche au superbe soleil d’aujourd’hui. Je n’ai donc pas la G.D.B. (gueule de bois) comme voudraient me le persuader les chers camarades jaloux de ma promenade d’hier. Nouvelles d’ici excellentes. Bons souhaits de bonne santé à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants et tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 9 juillet 1916

Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir déjà ma carte de ce matin t’annonçant que j’avais reçu ta lettre 50. J’étais tout à l’heure en train de relire ta lettre et je songeais à ces prétendus découragements des soldats dont toi ou ma sœur me parliez quand le bruit d’une fanfare m’a fait courir dehors. Figure-toi que c’était un bataillon de chasseurs alpins de chez nous, un Grenoblois, qui arrivait avec clairons et musique. Sacrebleu, ils n’avaient pas l’air découragé, ceux-là ! La musique s’est rangée sur un coin de la place et la colonne a défilé d’un pas rapide, spécial aux Alpins. Et quel ordre, quelle belle tenue ! Les coloniaux n’en revenaient pas ! Quand le drapeau a passé, décoré de la croix de guerre et de la médaille militaire, il y a eu un frémissement dans la foule. Tout le monde au garde à vous saluait pendant que la musique redoublait d’entrain. Le drapeau des Alpins ; ça sentait le pays, pour moi. Je ne puis te dire le plaisir que m’a procuré le passage de ce beau bataillon (11è). Je n’ai pu reconnaître personne, ils marchaient trop vite ! Il avait avec lui tout son train de mitrailleurs et de mulets de bât. Les alpins par ici, c’est preuve que ce n’est pas fini ! Quelle différence il y avait entre ces belles troupes et le misérable troupeau de boches imberbes qui défilait encore ce matin au même endroit. Tu peux croire que je commence à être blasé sur les spectacles militaires et qu’il faut vraiment que je vois quelque chose de très beau pour en écrire une page ! Découragés, nos soldats ! Venez, venez voir un peu par ici où souffle un vent de victoire ce que c’est que des Français victorieux. Découragés ! Ah, la bonne blague !

Ma chère Alice, je t’ai peu écrit ces jours ou du moins écrit peu longuement. La cause en est d’abord les retards de nos lettres et puis il y a tant à voir maintenant que je suis toujours dans la rue à regarder passer les canons ou des soldats revenus du front racontant leurs exploits ou montrant des trophées. Et puis il y a les boches, les blessés, les enterrements militaires, les troupes qui montent, les escadrilles d’aéros, et allez donc, on veut tout voir. Il faut bien aussi que le travail se fasse. Et alors la correspondance en souffre. Les automobilistes ont déjà payé leur tribut à la mort, par ici. Nous avons un camion du groupe qui a un éclat d’obus profondément incrusté dans la boîte. Tant que ce ne sera encore que là ! Pour d’autres, il n’en a pas été ainsi ! Inutile que je te raconte les opérations. Tu les sais aussi tôt que moi par les journaux.

D’ici, les combats s’annoncent par la canonnade plus furieuse. On se dit ça tape du côté de … ou bien sûr…Puis au bout de quelques heures, ce sont les premiers blessés qui arrivent. Aux uniformes, on dit : « ce sont les coloniaux, ou bien les Marocains qui ont donné ou le x corps ». Puis les premiers détails sont donnés par les blessés légèrement. Ensuite, le lendemain, c’est le défilé des blessés boueux et lamentables d’aspect. Les renseignements abondent et se précisent, mêlés de mille exagérations dont il faut se méfier. Enfin le journal vient apporter le communiqué et couper les ailes aux canards. Voilà comment on voit la bataille. De temps en temps une ambulance passe tout doucement sur la route. Quelque grand blessé qu’elle emporte sur la route ainsi avec beaucoup de précautions.

Une autre fois, ce sont des canons, blessés eux aussi par les obus boches ou bien qui, chauffés à blanc, ont fini par éclater à force de tirer. Quelles impressions, dans cette guerre ! Quel repos moral on aura besoin, après ça et combien, après avoir vu tant de choses grandes ou horribles, on sentira le bonheur de goûter l’affection des siens et le calme du foyer.

Demain, c’est jour de repos pour la section. J’ai envie d’en profiter pour aller avec Velle nous promener dans la grande ville voisine. Je t’enverrai des cartes. On peut partir d’ici d’un jour à l’autre. Je regretterais de n’avoir pas vu cette belle ville où je n’ai fait que passer rapidement.

Tu me dis que cette Marcelette devient bien gamine et peu obéissante. Qu’est ce que c’est que ça ? Je ne lui raconterai rien quand je reviendrai. J’espère qu’elle va vite m’écrire et me promettre d’être bien gentille. Et ce gamin qui court jusqu’à la croix ! Qu’est ce que c’est que cette famille là, mon Dieu ! Vite, la fin de la guerre !
Je vois que vos fourrages vont s’achever quand même, non sans peines, certes ! Que Dieu vous garde à tous en bonne santé. En attendant le prochain retour, reçois, chère Alice, mes plus profondes affections à tous.

Lucien
Péronne, samedi 8 juillet 1916
Jeudi matin, 13 juillet,
Je vais achever cette lettre pour la faire partir. Fais part de mes bien sincères affections pour tes chers parents et tes sœurs. L’affection, il n’y a que cela qui compte, dans la vie.
Je t’embrasse, bien chère femme, de toutes mes forces avec les enfants.
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 6 juillet 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 48 par laquelle tu m’annonces que vous avez un militaire pour vous aider. Ce matin, je n’ai rien eu de toi, mais j’ai eu une lettre de ma mère ainsi qu’une carte d’un camarade qui est élève officier à l’école de Beauvais. Ma mère a été paraît-il bien fatiguée ces temps derniers. Tu me tiendras au courant de ce que tu entendras en Portes. Nous recevons tous ici des lettres nous disant qu’on n’a pas reçu de nos nouvelles depuis plusieurs jours. C’est la poste qui les garde pour éviter toute indiscrétion sur les opérations qui se déroulent ici.

Depuis le 1er juillet, je t’ai écrit à peu près tous les jours, sauf hier. Je t’ai envoyé une longue lettre sur deux feuilles différentes qui tout en ne contenant aucune indication de nom ou de pays te racontait mes impressions sur les premiers combats et surtout sur les masses de prisonniers que j’avais vues. Je continue une deuxième lettre d’impressions. Je pense qu’elle te parviendra et t’intéressera.

Donc hier matin, je suis allé faire un tour au front avec les camions. Nous menions du matériel pour faire de nouvelles tranchées et de nouveaux abris. C’étaient surtout des plaques de blindage en forme de cintres. Nous sommes partis à 5h30. Il faisait un temps brumeux et froid, le canon grondait sans arrêt. Nous avons fait notre chargement au milieu d’une plaine, dans une gare établie au milieu des champs de blés et qui n’existe guère que depuis un mois. Des voies dérivées de la grande ligne qui passe tout près amènent les wagons. Le long de ces voies sont des pistes en tronc d’arbre sur lesquelles passent les camions qui sans cela s’enfonceraient dans le sol. De nombreuses voies de Decauville circulent de toutes parts. Enfin entre toutes ces voies, ce sont les entrepôts de toutes sortes. Ici, les munitions : on y voit d’énormes obus de 500 kilos et d’innombrables caisses de 75 puis des cartouches Lebel venant d’Amérique et des obus, encore des obus ! Les camions en amènent, les Decauville en chargent, rien n’y fait, il y en a toujours. A côté, c’est le matériel du génie, fils barbelés, piquets, rondins, madriers, boucliers, plaques de blindage, planches, tôles ondulées, sacs à terre, etc…

A côté encore, la petite gare des Decauville où les petites locomotives grosses comme le poing avec leurs trois wagonnets-jouets font sourire de pitié les énormes machines cuirassées du train blindé garé à côté. Tout au bout, l’ambulance aux immenses baraquements avec sa route spéciale pour ses autos, et en face, hélas, le cimetière tout neuf, inauguré le 1er juillet et où dorment déjà plus de cent malheureux décédés en arrivant. Quatre parties : les Français, les officiers, les musulmans, les boches qu’on enterre sans cercueil. Une équipe nombreuse creuse d’immenses fosses à l’avance. On enterre d’un côté et on agrandit la fosse de l’autre…
Enfin nous partons. Nous ne tardons pas à voir les trains blindés en batterie. Nous les dépassons. Nous en voyons encore d’autres embusqués ça et là dans la plaine sur des voies provisoires qu’on installe la nuit. Nous allons toujours plus loin, dépassant de dix kilomètres les grosses pièces que nous avons vues et dont les obus passent sur nos têtes avant d’aller tomber chez les boches. Nous suivons pour aller (et d’ailleurs aussi pour revenir) une route très large qu’on appelle « Route gardée » et qui est une imitation de la Voie sacrée de Verdun. Des commissionnaires militaires avec un brassard spécial veillent à chaque carrefour et règlent les croisements. D’autres parcourent en voiture, chacun un canton respectif et empêchent toute voiture de dépasser les autres. La consigne est formelle : défense de doubler les autres. Tout camion en panne est versé dans le fossé. On le réparera ensuite. Une double file de voitures automobiles monte et descend sans cesse à la même allure. Cette semaine, trois conducteurs ont voulu doubler pour rejoindre leur convoi, on les a versés aussitôt dans l’infanterie. Ça ne badine pas. Cette route est sans cesse maintenue en bon état. Une armée de territoriaux et de nombreux rouleaux à vapeur s’en chargent. En arrivant au front, on a tendu sur le bord de la route, du côté boche, un immense grillage haut de six mètres, maintenu droit par des poteaux genre télégraphe et les arbres de la route. Le grillage est garni de branchages et de feuillages de manière à faire un mur opaque qui nous dissimule aux yeux des boches. Précaution bien inutile, car toutes les saucisses boches sont ou brûlées ou prudemment tapies à terre. Une équipe d’aéros a pour mission de leur faire la chasse avec des fusées incendiaires et aucune ne se montre plus. Nous tenons l’air …

Tout le long de cette route, on voit des parcs à munitions où sont empilées des quantités fantastiques d’obus de tout calibre. Le plus frappant, ce sont les montagnes de douilles vides qui disent ce qu’on a déjà tué ces derniers jours. On passe devant les pierres de marine dissimulées sur le bord de la route dans les petits bois. Les écriteaux vous avertissent de leur présence, surtout pour les conducteurs de chevaux. Enfin nous arrivons dans un ravin ou se trouve le poste de commandement du général qui dirige la bataille. Figure toi un coteau abrupt, dans le genre du petit bois de Chandieu en face la grand’Borne. Des souterrains où viennent finir mille fils téléphoniques. C’est là qu’habite l’état major. Deux saucisses sont garées à proximité, on les lâchera quand le temps sera clair. Au pied du coteau, dans le fond, des entailles rapprochées dans le talus servaient d’emplacement à nos grosses pièces. On les a déjà enlevées pour les avancer. Chaque coup nous fait sursauter, malgré qu’on en soit bien averti. L’obus grimpe le long du coteau en rasant le sol et va se perdre en beuglant. On croit le voir, tant il semble qu’il monte lentement.


A côté sont des grosses pièces mais personne ne s’en occupe et elles sont muettes. Ce sont les pièces boches prises ces derniers jours. Certaines ont leur bouclier percé de balles ou d’éclats. Toujours dans le même ravin, il y a un enclos en fils de fers barbelés, une sorte de parc à bestiaux. On y a enfermé plusieurs centaines de prisonniers boches qui viennent de se rendre. Des territoriaux veillent tout autour. Un compartiment plus petit renferme des officiers boches. On emmène tous ces prisonniers par petits paquets devant des officiers interprètes. Là, on les interroge et on les fouille. Joli travail ! J’ai assisté à cette formalité, il faut voir la g… des officiers boches quand les gendarmes tâtent leurs poches. De là, on les conduit en colonnes à un autre dépôt plus en arrière où j’en avais déjà vu un millier le matin en passant, ensuite on les emmène dans les gares pour les embarquer à l’intérieur.

Ce matin, il en a passé une longue colonne encore. Hier il y en avait la pleine gare. Ça devient commun, personne ne les regarde plus. Ils sont jeunes, tout jeunes et en somme pauvrement habillés, moins bien que nous. Pendant qu’on les interrogeait, une compagnie de Sénégalais est revenue au repos en arrière des lignes. En passant devant les boches, les noirs sortaient leurs longs couteaux et les leur montraient ostensiblement. Ces pauvres gosses tremblaient comme des feuilles. Les noirs ne se gênaient pas d’ailleurs, pour dire qu’ils auraient vite fait de nettoyer le parc !

Au retour, nous avons rencontré de nouveaux trains de Decauville amenant les gros obus directement aux pièces. J’ai vu aussi des grosses pièces de marine que les petits wagons avançaient plus loin. Au fur et à mesure de l’avance de nos troupes, on allonge les lignes ferrées. Le point où je suis allé était notre extrême ligne avant la poussée de ces jours et bien je n’ai su voir nulle trace du bombardement des boches. Ils ont été anéantis par la violence de notre feu. D’ailleurs, tous les soldats qui ont fait l’attaque disent eux-mêmes qu’ils n’ont presque pas eu de pertes. Une division coloniale n’a pas voulu se laisser relever après le premier assaut. Ils ont voulu continuer. Les boches, terrorisés par le bombardement effroyable de nos pièces se sont laissés prendre. Leurs pertes ont été énormes. Craignant la trahison, nos troupes les ont massacrés sans pitié. On sait enfin faire la guerre. Les bottes des prisonniers boches aussi bien que les souliers de nos soldats étaient recouverts d’une boue rougeâtre qu’on reconnaissait vite pour être du sang !

Bon, je suis revenu sans encombres vers les midi. Le canon tirait toujours, c’étaient, paraît-il les Marocains qui étaient aux prises à leur tour. Des terribles aussi, ceux-là. Voilà le récit de mon voyage que tu aurais trouvé très intéressant si tu avais pu le faire avec moi. J’espère pouvoir t’en raconter d’autres.

Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 2 juillet 1916

Ma bien chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes que je t’ai promises dans ma carte de ce matin. A cette heure tu dois avoir les journaux et tu connais les premiers résultats de l’offensive. Tu peux t’imaginer l’effet produit ici en place, des premiers succès ! Le vent depuis plusieurs jours souffle de la mer et pousse le son chez les boches. De la ville, on n’entend pas ou presque, le canon. D’ailleurs, avec les innombrables camions qui n’arrêtent pas de circuler, il serait difficile d’entendre quelque chose. Ce n’est qu’en dehors des maisons, en plein champ, qu’on perçoit malgré le vent contraire, la rumeur de la bataille.

Cependant, hier matin, avant la grande attaque, la canonnade était tellement nourrie qu’elle couvrait, en ville, le bruit des autos. C’est ce moment, je t’ai écrit, que cela ressemblait à « mille tombereaux vides au galop sur des pavés ». Dans l’après midi d’hier, le bruit de notre avance courait dans la ville. Un de nos officiers de retour du front avait vu une colonne de prisonniers. Je suis allé en gare, pensant les voir passer, mais j’ai été déçu, impossible de rien apprendre de précis avant qu’on ait vu les journaux. Les blessés ne peuvent dire que ce qu’ils ont vu dans leur environnement immédiat et ils sont incomplètement renseignés.

Lundi matin 6 heures.
Les camions viennent de partir et je profite de la tranquillité pour continuer cette lettre. Hier après la soupe, à cinq heures, un camarade, Mariani, est venu me dire que les premiers prisonniers passaient sur la route nationale à 100 mètres. Il y en avait une cinquantaine qui venait de passer. Un moment après, une colonne de 900 a traversé la ville pour aller à la gare, une deuxième colonne de 900 suivait à une heure de distance. J’ai assisté aux deux défilés, surtout au premier que j’ai accompagné jusqu’au quai d’embarquement. Les boches m’ont causé une vraie surprise. D’abord, ce n’étaient que des enfants, au moins pour les 4/5èmes. Il faisait très chaud, hier, la route les a éreintés. Ils demandaient à boire en traversant la vile et tendaient des boîtes de singe vides pour qu’on leur donne de l’eau. Personne ne leur a rien donné, bien entendu, ils étaient pâles, maigres, encore assez bien habillés malgré que beaucoup avaient encore des pantalons de velours, ce qui ne se voit plus chez nos troupes combattantes. Ils faisaient réellement pitié et aucun cri de colère ne partait de la foule pourtant très nombreuse de civils et de soldats.

En passant devant l’ambulance de la gare, un groupe de nègres blessés a attiré leur attention. Ils les regardaient craintivement et nous disaient : pas capout ? Ces brigands de noirs ne se gênaient pas pour leur faire signe qu’on allait leur couper le cou. Un d’entre eux, un superbe sénégalais était enragé de les voir. Il leur faisait sans cesse signe de leur couper la tête pendant qu’ils défilaient devant lui, et il ne riait pas. Dans un arrêt, un boche lui ayant répondu que lui aussi leur couperait le cou, le nègre furieux a tiré un couteau à cran d’arrêt et sans nous autres qui l’avons retenu, le boche allait faire l’expérience de ce qu’il en coûte d’irriter les noirs. Celui-ci ne pouvait pas comprendre que nous fassions tant de prisonniers : « Sénégal pas faire de prisonniers, boches pas faire Sénégal prisonniers ». Pour ça, il avait raison, pour lui « il ne fallait faire qu’un ou deux prisonniers vivants pour les faire voir, mais 1800 ! C’était de l’exagération ! Y a pas bon ! Faire garder boches à Sénégal, tous couper cabèches ! »

Un moment donné, devant les wagons à bestiaux où on les avait rassemblés avant l’embarquement, un territorial chipa le calot d’un boche, celui-ci aidé de ses camarades, voulu reprendre son bien, il y eut un moment de désordre, les chasseurs à cheval entrèrent dans le tas, tapant à coups de sabre au hasard, le nègre jubilait : « y a bon, sabre bon, très bon pour couper cabèche ! Coupé ! Coupé ! Y a bon. » Enfin on les fit monter dans les wagons à coups de crosse dans le derrière, les gendarmes expédiaient les plus longs à grimper. Puis on leur donna à boire. Leur jeunesse et leur réelle misère les rendaient presque sympathiques jusque là. Mais quand la distribution d’eau commença, ils dévoilèrent instantanément toute la sauvagerie de leur race. Ce fut dans chaque wagon, à l’entrée, une lutte atroce entre eux pour avoir le premier quart d’eau. Aucune dignité, les plus faibles étaient impitoyablement repoussés en arrière du wagon et les plus forts se crevaient à boire sans en donner aux autres. Dans leur hâte de boire, beaucoup se coupaient le nez avec leur boite de conserve. Beaucoup ne pouvaient pas boire, chaque boîte était agrippée par plusieurs mains à la fois et souvent renversée avant d’être bue. Tous ceux qui pouvaient puisaient avec leurs calots et buvaient de même dans cette coiffure sale et grasse. Ah les cochons ! On en a amené deux, complètement épuisés, dans une voiture. On les a portés dans deux wagons, sur un brancard, avec les autres. Ils ne s’en sont pas préoccupés. Ils les ont tirés au fond du wagon par les jambes et pas un ne leur a donné à boire. Jamais des Français prisonniers en Allemagne n’ont dû donner un spectacle aussi répugnant devant une foule nombreuse comme celle d’hier. On leur donna ensuite du pain et du singe. Le nègre était furieux de voir qu’on leur donnait des vivres. « y pas bon, moi pas donner à manger à eux pendant dix jours ! »

Le canon a beaucoup tonné cette nuit. Et ce matin, le vent a changé et le temps est couvert. Les coups des grosses pièces font trembler les vitres. De nombreuses escadrilles de chasse passent rapidement, se dirigeant vers le front. On vient d’apprendre par les premiers journaux que nous avons 7000 prisonniers. Les dernières éditions de Paris arrivent à deux heures le soir. On les attend avec impatience. On dit beaucoup de bonnes choses ce matin par ici, mais on aime à le savoir officiellement pour ne pas déchanter ensuite. C’est fantastique, de voir le nombre de nos saucisses et de nos aéros. Pas un aéro ni une saucisse boche. L’armée ennemie est aveugle. L’Angleterre a la maîtrise des mers. Nous nous avons celle de l’air. Les canons boches ne peuvent plus, faute d’aéros, régler leurs tirs. Les nôtres, au contraire, bien renseignés, tirent à coup sûr. Cette supériorité de l’air nous donne un immense avantage. Je crois que malgré cette avance dans les lignes ennemies, nous avons perdu peu de monde. Nos ambulances sont encore presque vides, les autos sanitaires sont rangées dans les cours et les places en immenses files, prêtes à partir au premier signal, mais en somme en grande partie inutilisées. Il n’y a donc pas eu les hécatombes individuelles et pourtant le nombre des prisonniers atteste de l’ardeur de la lutte. Les 75 rappliquent en réparation sans discontinuer. Il y a ici un atelier pour cela où l’on remet en état les pièces éreintées par un tir forcené, mais il y en a tant et tant, de ces 75, c’est prodigieux. On voit repasser des trains entiers de caisses de 75 (obus) vides. Que d’obus tirés ! Des colonnes de camions auto chargés de munitions montent et descendent sans cesse. C’est une chaîne sans fin immense. Des commissaires de route règlent la circulation. Chaque route a un sens de direction. La nationale est à double sens. Défense aux civils de passer sur les routes militaires réservées uniquement à l’armée. Pas de désordre, c’est merveilleux.
Je te dirai un autre jour la suite de mes impressions, c’est l’heure du courrier. J’ai reçu ce matin une lettre de mon camarade Bœuf. Je vais toujours très bien. J’ai vu hier pour la première fois dans un journal de Paris qu’on pouvait espérer la fin de la guerre pour cette année. Si chacun en met, c’est bien pour ça !
J’espère que tout le monde va bien à la maison et que les victoires de nos troupes sans diminuer nos peines vous les feront un peu oublier. L’armée donne au moins le réconfort nécessaire, car vous êtes au gros moment des travaux et des grandes fatigues.
Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse bien affectueusement ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.


Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 1er juillet 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte 46 par laquelle tu me dis que vous fanez à la grand’ borne. Ça me rappelle mes espoirs du mois dernier d’aller faner avec vous et qui n’ont pas pu se réaliser. C’est tout au plus si l’on a accordé une permission de deux jours à un camarade de la section dont la jeune femme vient de mourir.

Cahuzac a trouvé son frère, un colonel, ici. Ils ne s’étaient pas revus depuis le début de la guerre. Il est venu manger trois jours avec nous. Il a déjà été blessé 4 fois différentes et il a vu tout le front, de la Belgique aux Vosges. Il est remonté hier avec son régiment sur le front. On leur avait cousu des carrés d’étoffe blanche dans le dos pour que l’artillerie française les reconnaisse et ne leur tire pas dessus. Ils ont laissé à l’arrière leurs sacs et leurs capotes et ne sont montés sur le front qu’avec la musette et le fusil. On leur a également donné de grands couteaux de cuisine…. Brrr ! !

On a descendu toutes les saucisses (ballons captifs) boches. Dès qu’une se montre, un avion lui fonce dessus et lui lance des bombes incendiaires. Il y a quelques jours, un de nos aviateurs, Navarre, dit-on, en coula deux ainsi en quelques minutes. Une troisième n’eut que le temps d’être ramenée à terre. Ce matin, on jouait avec le grand orchestre. Quel pétard ! C’est comparable à mille tombereaux vides galopant sur de mauvais pavés. Des coups plus forts se détachent dans le tapage et le dominent. Une nuée d’avions tourbillonne au dessus de nos lignes. Beaucoup de saucisses. Hier, j’en comptais 18 devant moi ! Sur un seul kilomètre, il y en avait 9 ! Et quel mouvement, Dieu, quel mouvement !

Je vais toujours très bien. Le temps, très pluvieux ces jours, est revenu très beau. Bon présage ! Toutes mes affections pour tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 29 juin 1916
Ma bien chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes avec la lettre de Mme Carra. Le temps est redevenu plus froid. Si seulement il devenait beau et qu’il ne pleuve pas. Je suis allé avant hier au soir me promener dans une gare où j’ai vu passer dix trains blindés avec d’énormes canons de 320 dont les obus sont presque aussi hauts que moi. Hier je suis allé voir arriver les blessés, très nombreux déjà, dans une gare où est installé un hôpital d’évacuation tout en bois. Ils ne moisissent pas, aussitôt débarqués de l’ambulance auto, on les trie, on dirige les intransportables dans une salle. Les blessés couchés directement dans le train sanitaire avec leur brancard. Les blessés pouvant s’asseoir se restaurent au réfectoire et en avant dans le train. La locomotive siffle et on part. Un autre train vide vient se ranger à sa place. Le moral est très bon, mais on sent que c’est et surtout que ce sera terrible. Nous avons déjà eu des chauffeurs tués dans notre armée à l’endroit où va notre section, c’est même étonnant que ce ne soit pas encore arrivé chez nous. Rien autre pour le moment à te raconter. Cahuzac est guéri. Le nouveau brigadier qui était venu il y a quelques jours est reçu pour être officier. Il partira à l’école incessamment. Je n’ai rien à craindre de l’autre fameux L. Il file doux, maintenant.

Embrasse bien tes chers parents et tes sœurs pour moi et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 23 juin 1916

Ma bien chère Alice,

Reçue ce matin ta lettre 42 dont je te remercie beaucoup. Le courrier passe le matin, maintenant. C’est Besson, le gros banquier qui l’apporte le plus souvent. Il est dans les autos de la poste.

Cahuzac est malade. Il a 39° de fièvre et ce soir il en aura peut-être davantage. Il a fait très froid, ces jours derniers. Il ne s’est pas assez méfié. Il a dû prendre froid la nuit. Il a des espèces de coliques. Ça me prive d’un bon second.

Nous avons maintenant un temps très chaud, lourd d’orage. Ce matin, j’ai lavé mon drap, à midi, il était déjà sec et d’une blancheur immaculée. Je me suis même demandé si tu seras capable de faire un drap aussi blanc. Je t’apprendrai !

On rit toujours quelques bons coups avec ces braves noirs. Hier, l’un d’eux, un grand diable, menait une brouette chargée de bois de moule. C’était certainement la première fois qu’il menait une brouette. Impossible pour lui de la faire aller droit. Cette maudite brouette voulait entrer dans toutes les maisons ! On se tordait. Finalement un fantassin lui a pris la brouette des mains et pour bien faire voir comme ça allait bien, il partit en courant avec. Le nègre voulut en faire autant après. Hélas, il n’eut pas fait dix pas que tout versait, bois, homme, et brouette ! Tu vois d’ici la joie générale. Le nègre riait aussi mais il ne voulait plus toucher cette brouette ensorcelée qui marchait bien avec les blancs seulement !

Je vais très bien pour le moment. Je suis dans les meilleures conditions pour faire de l’avant. Ce ne sera peut-être pas de trop. Notre médecin est en permission, c’est pour cela que je n’ai pas pu lui demander son avis sur le poids des enfants. Quand donc le petit a-t-il fini de mettre des dents ? Combien en a-t-il ?

Vous êtes toujours dans les fourrages. Que ton papa en fasse des paliers dehors. Je lui aiderai à les rentrer cet hiver. Je rends les bonjours que tu m’envoies. Fais les politesses pour moi. Je n’écris presque qu’à toi.

Je souhaite pour tous une bonne santé et en attendant mieux, j’embrasse tout le monde à la maison (même toi !) de tout mon cœur.


Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 21 juin 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 40. Je te remercie beaucoup de bien m’écrire quand tu le peux. Ça me fait tant plaisir ! Mais que cela ne te prive pas trop de ton repos, ni ne gêne pas le travail. J’avais commencé l’autre jour à te numéroter les lettres mais j’y renonce. Je t’écris toujours entre deux dérangements, je l’oublie toujours.

Cahuzac est malade, il n’est pas encore allé à la visite, mais je vois qu’il va être forcé d’en arriver là. Ça me privera d’un bon second. Par contre, je me porte très bien maintenant, mieux que jamais. Quel dommage que je n’ai pas pu aller vous aider à faner ! J’aurais été dans d’excellentes conditions. On a suspendu toutes les permissions le 19 juin. Ce sont surtout ceux qui ont fait demi tour à la gare qui ont le plus marronné ! Il y avait de quoi, aussi. Grosse affaire chez nous aussi, on a mis à la porte de la cuisine le fameux L… qui m’en avait tant fait. Il avait un déficit de 258 litres de vin sur le trimestre. Il n’y a rien eu à faire avec moi pour le cacher à l’officier. Mes comptes étaient précis, on l’a f… dehors !

Je te raconterai tout cela plus tard. Je voulais m’en aller quand on lui a passé son savon mais l’officier m’a dit de rester. Tu penses si l’humiliation a été dure pour lui.

Le temps redevient meilleur, il fait plus chaud avec tendance aux orages. J’ai fait une lessive hier, je l’ai repassée ce matin. Oui madame, repassée avec des fers ! ça t’en bouche un coin, hein ! Hier au soir, j’ai bien ri. Je suis allé à la gare où l’on déchargeait d’énormes canons de marine sur des tracteurs anglais à chevilles. Il y avait une équipe de nègres qui mangeait la soupe au milieu de la cour. Ils étaient accroupis autour d’un plat de macaronis dans lequel chacun puisait à son tour avec une cuillère. Puis sans pain, ils versaient la cuillérée dans le creux de la main et allez donc, ils jetaient ça dans une immense gueule, comme avec une pelle. L’un d’eux, ennuyé de me voir rire, a voulu manger avec la cuillère mais il l’a portée verticalement à la bouche et tout lui a versé sur le menton. Il a alors recueilli le contenu dans sa main et s’en est servi pour l’enfourner, c’était plus pratique pour lui, paraît-il.

Tu me racontes les exploits de ton petit monsieur de fils qui court comme un lapin. Mais ne dit rien. Mais ne dit rien, il ne parlera pas tant qu’il mettra des dents. Les premiers efforts pour parler nécessitent une souplesse des muscles de la bouche et du gosier que l’enfant obtient en commençant par gazouiller puis par des mots articulés ensuite. Or quand on a mal aux dents, si grand soit-on, on ne parle pas ou presque pas, on évite les efforts de la langue, instinctivement. C’est la même chose pour lui. La poussée de dents lui cause une douleur latente qui est la cause de son mutisme momentané.

Tu me dis que vous êtes toujours tout seuls pour faner. Il n’y a donc pas eu de soldats nulle part ? Que ton papa se console du fourrage qu’il perdra, c’est la dernière année de guerre. Le plan des alliés a débuté par un magnifique succès et les victoires du général Broussilof en présagent d’autres. Pour bien réussir, il fallait que l’offensive débutât par une surprise. Celle des Russes en Galicie en a été une, même pour nous qui ne nous attendions pas à celle là. Maintenant de notre côté, ça va être bien pire encore pour les boches. J’ai ici un camarade, un homme très instruit (docteur) c’est le pessimiste par excellence, voyant tout en noir et n’espérant plus rien. Et bien tout à l’heure je lui ai dit « toujours les idées noires ? » Il m’a répondu : « mon vieux, pour la première fois, je sens de l’espoir, je ne pensais pas que nous puissions faire un tel effort et réunir des moyens aussi formidables. ». Et certes, si ce coup là on n’enfonce pas les boches, c’est qu’on ne les enfoncera jamais. Mais on les enfoncera. Les troupes sont résolues à en finir une fois pour toutes. Ça va aller grand train et de bon cœur. La confiance est partout. Et cette fois, il n’y a plus de présomption mais au contraire une saine appréciation des choses mélangée de beaucoup d’expérience et appuyée sur encore plus de canons, depuis les tout petits qu’on traînera à bras jusqu’aux mastodontes de la flotte qu’on a cachés 10 mètres sous terre, sous des coupoles blindées en acier. Mais taisons-nous !

Voilà une bien longue lettre pour une veille de bataille ! Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien tes chers parents et tes sœurs pour moi. Donne mes meilleurs caresses aux enfants et bon courage en attendant la victoire.
Amitiés à tous

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 20 juin 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 39 avec comme toujours un grand plaisir. Je n’ai pas eu le temps de te répondre hier. Je suis allé sur le front avec un camion. Nous avons des malades, entre autres Cahuzac et il a fallu que je marche, ce qui m’a d’ailleurs fait grand plaisir. Je ne te dirai rien de ce voyage, nous sommes allés à l’extrême limite possible. Ce que j’ai vu m’a confirmé que les heures graves sont proches, très proches. La plus grande confiance règne dans les troupes et parmi nous. La prodigieuse accumulation de moyens que nous avons tous pu voir a remonté le moral en faisant espérer une prompte et victorieuse fin de la guerre. Les permissions sont suspendues. Ecris moi surtout avec des cartes militaires sans enveloppes. Ne m’envoie aucun colis qui se perdrait dans ce fourbi.

Et surtout ne te fais aucun mauvais sang si les lettres arrivent peu nombreuses ou avec du retard. Il faut prévoir qu’il y aura autre chose à faire que d’encombrer les routes avec les autos de la poste. Au moment où je t’écris ces lignes, un régiment de coloniaux défile avec ses clairons et ce n’est pas une revue du 14 juillet. Maintenant ce sont des noirs superbes d’allure avec le nouveau lebel à chargeur. Quel magnifique spectacle nous avons ces jours. Ces beaux régiments qui montent pour l’assaut définitif, jamais Valencin ne verra de choses aussi fortes ni aussi grandes. Plus tard, je te le raconterai, je l’espère.
Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien pour moi tes chers parents, tes sœurs et mes chers petits enfants et reçois en attendant le retour, mes meilleurs pensées.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 17 juin 1916
Bien chère Alice,

Le courrier qui arrive très tard maintenant, à la soupe du soir, m’a apporté ta lettre 38. Je te remercie bien, je n’attendais rien hier, cela m’a été une agréable surprise. Le temps est venu très froid, il fait une bise du nord assez froide. Nous sommes allés hier au soir avec Cahuzac et Velle, faire un tour de promenade après la soupe, à un camp d’aviation voisin. Nous avons eu la bonne fortune d’assister au départ d’une escadrille toute entière de 8 aéros. Malgré le vent qui les secouait, ils s’envolaient rapidement. Nous suivons, pour y aller, une route nationale très large où nous voyons défiler toutes sortes de choses très intéressantes, depuis les gros canons, traînés par 10 chevaux, les énormes pièces de marine avec leurs tourelles, remorquées par de gros tracteurs automobiles, d’interminables convois et puis des canons ! Des munitions !

C’est à voir. ça réconforte. Je ne parle pas des milliers d’autos de toute sorte, ni des rouleaux à vapeur ou à pétrole tous neufs qui arrivent pour l’entretien de ces routes qui donnent le maximum de rendement. Allons, l’intérieur a bien travaillé ! Ça console des harengs et du singe ! On dit par ici que les permissions sont supprimées pour les officiers elles le seront sans doute aussi pour les hommes. Planche hier nous a fait un menu épatant avec un morceau de veau et des patates, cuits ensemble. J’ai encore 80 francs, j’ai de quoi ne pas mourir de faim, comme tu vois.

Je vois par ta lettre qu’il fait aussi mauvais temps chez vous et que les fanages n’avancent guère. Quand tout s’en mêle ! Enfin, que vous conserviez tous la santé. Tant pis pour le reste, puisqu’on ne peut pas faire autrement.

Ne m’envoie plus de paquets, j’ai peur qu’ils se perdent dans cette cohue. Je pense qu’on va peut-être avoir la guerre avec les boches voisins !
Toutes mes meilleures amitiés pour tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
INDEFINI, samedi 17 juin 1916

Ma chère petite fille,

Ta maman m’a dit que tu étais bien sage. Je pense que tu continueras et que tu iras bien en champs, comme une grande personne. Aimes-tu toujours ton petit frère ? Est-il un peu sage ?
Je t’embrasse, chère fillette de tout mon cœur.

Ton papa qui t’aime bien

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 15 juin 1916
Bien chère Alice,

J’arrive de me promener avec Velle et Cahuzac à un camp d’aviation situé à 2 km où nous avons eu le plaisir d’assister à de véritables acrobaties exécutées par un maitre de l’air, sur un avion de chasse à grande vitesse. Il s’élevait très haut, puis descendait tout d’un coup en tire bouchon comme une flèche. A un moment donné, un coup de vent l’a pris et l’a retourné sans dessus dessous. Je l’ai cru perdu et ça m’a donné un coup en le voyant à bouchon. Mais rien du tout, il a glissé sur une aile, s’est redressé et s’est posé légèrement sur le sol. C’est qu’il m’a fait peur, le cochon ! Hier, avec le « canard », nous sommes allés voir un autre parc d’aéros tout près aussi. Ce sont des avions de réglage pour le tir de l’artillerie. Ils ont la télégraphie sans fil installée à bord. C’est très curieux. J’ai pu y voir de près un superbe appareil à deux moteurs et deux hélices qui s’est envolé d’une manière merveilleuse. Comme nouveauté en aéros, il y a les silencieux qu’on n’entend pas à 100 mètres au loin.

En arrivant ce soir, j’ai trouvé ta lettre 37 dont je te remercie et je te réponds de suite pendant que je suis encore sous la bonne impression de sa lecture. Je suis heureux de savoir que la Marcelle va bien mieux ainsi que des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Que ton papa et ta chère maman ne se fatiguent pas trop. La guerre finira, sûr, cette année et l’année prochaine on se rattrapera. Mieux vaut attendre et ne pas perdre la santé. La censure interdit formellement de parler de la guerre. C’est dommage, je vois des choses intéressantes. Tout ce que j’avais vu jusqu’ici comme canons et monstres de toute sorte n’est rien en comparaison de ce que je vois actuellement. C’est fantastique, ne compte pas, chère Alice, que j’aille en permission en juillet, nous aurons bien autre chose à faire. Notre rôle ne sera pas dangereux car nous ne ferons pas les munitions. Nos camions ont 18 mois de campagne et sont fatigués. Nous ferons probablement le ravitaillement à l’arrière. Il est arrivé des camions neufs en quantité, qu’ils bardent, ceux-là. L’impression générale est qu’un grand coup se prépare et on croit fermement à sa réussite. Ce qu’on voit ne peut que bien nous impressionner.

Nous avons des bandes de nègres rigolos au possible. Ils sont roulants, empêtrés dans leurs uniformes, fiers d’être si bien habillés, ils saluent les aviateurs pimpants qu’ils prennent pour des officiers en écartant les griffes. C’est amusant en plein. Ils sont affreux avec leur visage tailladé de grandes cicatrices, marques de leurs tribus. Ils ont des bagues énormes et des amulettes contre le mauvais sort. Ils ont des idées de fraternité. Pour eux, blancs et noirs, c’est tout comme, tous des frères, sauf les boches, bien entendu !

Au bureau, c’est toujours la même chose. Je suis toujours dans cette fausse position de faire le sergent major sans l’être. Il y a dans les autos trop de pistonnés, trop de gens à grandes relations. C’est à ces gens-là que vont les galons et les honneurs. Cela d’ailleurs a toujours été, dans tous les temps et sous tous les régimes. Ce n’est pas pour moi que cela va changer. Il y a parfois des moments où cela m’irrite de voir tous nos gradés de la section ne pas même dépasser en travail et en initiative la moitié de ce que j’use à moi tout seul dans le même temps. Puis le fond de philosophie dont je commence à être doué reprend le dessus et je me dis « ah, bah, allons toujours, on les aura » (les boches, pas les galons !)

Cette semaine, j’ai fait un gros travail : l’arrêté définitif des comptes du 1er trimestre 1916. Le chef Maugis avait fait au début janvier une gaffe peu ordinaire, je suis enfin parvenu à la régler sans inconvénient pour mon officier et j’ai tout envoyé à la sous intendance cet après midi pour approbation définitive. Que de paperasses ! J’ai fait hier l’arrêté de caisse. Opération toujours grave puisqu’il faut la faire vérifier au sous-lieutenant. Quand l’officier a vu le chiffre de son avoir, il s’est récrié en disant qu’il n’avait pas tant d’argent que ça, qu’il s’en fallait au moins de mille francs ! Rien que ça ! ça ne m’a pas demandé une minute. J’étais trop sûr de mes chiffres. Je ne lui fais rien signer sans m’assurer plusieurs fois que c’est bien cela. Alors il a compté ses billets de banque. Je le regardais faire du coin de l’œil. Je comptais aussi sans rien dire. Finalement, il avait de l’argent de reste ! Je commence à croire qu’il m’a joué la comédie pour voir si j’étais bien sûr de mes comptes. Si c’est ça, il perdait son temps. Tout a très bien fini sur une burlesque aventure. Un brave chauffeur peu dégourdi a été envoyé par un mécanicien chercher la boîte d’étincelles, la magnéto de son camion n’avait plus d’étincelles ! Le pauvre bougre cherchait la boîte dans tous les ateliers où les mécaniciens se le renvoyaient. Finalement, on l’envoie à mon bureau juste au moment où l’officier y était. Il demande sa « boîte d’étincelles ». L’officier me dit « qu’est ce qu’il veut ? » Je me mets à rigoler. L’autre répète sa demande à l’officier qui se tenait à quatre et se fait raconter toutes sortes de tribulations : « votre boîte est à la 88 ». « Mon lieutenant, j’en viens ». Finalement l’officier le renvoie dans un bureau où il n’avait pas encore été et nous avons ri tous comme des fous.

Les galons sur le bras gauche dont je te parlais sur une lettre sont les chevrons d’ancienneté. Une année de présence réelle sur le front donne droit à un chevron, six autres mois à deux. Ce chevron est un galon en >. Deux font >> et se portent en haut du bras gauche. Les mêmes sur le bras droit indiquent le nombre de blessures de guerre. J’aurais 18 mois de front effectif sans interruption le 10 juillet. Par conséquent, j’aurais deux >> à gauche. Mais ce n’est pas un grade, c’est un insigne, tout simplement. Ça aide à faire passer les harengs salés et le saucisson de cheval !

Tu me dis que le petit Joseph est bien polisson. Est-il plus turbulent que son pauvre frère ? Il faudra l’envoyer à la guerre, ça le calmera ! Ma Marcelette est une grande personne puisqu’elle va en champ toute seule, ça va faire une bonne paysanne. Embrasse-la bien pour moi si elle est bien gentille.

J’espère que Jeanne se remettra de tous ses malaises qui la fatiguent et que tout disparaîtra quand de meilleurs moments viendront pour tous. Donne moi bien toujours des nouvelles de vos travaux.

Au revoir, bien chère Alice, fais part de mes plus sincères affections pour tes bons parents et tes sœurs. Je t’embrasse de toute mon âme avec les enfants.



Vendredi soir 2 heures Je vais mettre cette lettre à la boîte. Le courrier part à 3 heures. Ça va chauffer de près. Ne t’étonne pas si la poste a des perturbations et si tu ne recevais pas de lettres. Je ne peux pas t’en dire davantage. Amitiés sincères à tous.
Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 13 juin 1916
Ma chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 36 et ton 2ème paquet bien intact. Merci bien de tout cela. Ne m’envoie plus rien sans que je te le dise. Tu comprends que mangeant en popote, je ne peux pas profiter seul de ce que tu m’envoies, ni leur faire payer leur part aux autres. Il vaut mieux, quand l’ordinaire est trop insuffisant, que je m’achète des œufs ou un beefsteak comme eux, là je ne paye que ma part. D’un autre côté, j’ai encore de l’argent pour longtemps. Ne m’envoie donc rien, sauf de tes gentilles lettres. J’ai rangé de côté pour l’avenir toutes les conserves dans ma malle. J’ai cependant mangé la première (du jambon) C’était très bon, mais ça doit être cher en ce moment.

Tu exagères mon état de santé. J’ai eu un peu de grippe, entièrement passée maintenant d’ailleurs. Je ne me suis pas mis au lit et j’ai continué mon service comme d’habitude. Bien entendu qu’il ne faut voir dans cela que la cause du soit disant découragement que tu as remarqué dans mes lettres. Il n’en est rien, crois-moi. J’aimerais mieux courir les routes cet été sur un camion que d’être enfermé dans un bureau, je m’en porterai certainement mieux mais ça ne me serait guère facile d’y arriver. L’officier ne voudrait pas me lâcher et tu peux être tranquille sur ce sujet. Tu comprends qu’au bureau, on a parfois beaucoup à faire, mais c’est très irrégulier. D’autres moments, on ne sait quoi faire et il faut rester là, assis, à attendre. On songe, et c’est là le mauvais. Toutes les histoires des journaux sur la bonne humeur des soldats, leur gaîté, leur entrain et allez donc, c’est de la colle, c’est du bourrage de crâne. La vérité c’est que l’on souffre de mille choses et qu’il ne faut pas y songer trop souvent. La vie active est le meilleur remède à cela. Le bureau n’a plus pour moi l’attrait du commencement pour beaucoup de raisons trop longues à expliquer. Une seule à l’appui : en janvier dernier, on nomme brigadier un conducteur d’une autre section et on le met au bureau de cette section. C’est un instituteur, un gentil garçon. Mais il n’a pas de sens administratif, c’est un chef de bureau déplorable. Néanmoins on lui a donné les galons de sous officier il y a un mois à peine. Piston ou ironie des choses ? Il a plus de facilités du fait de ses galons et il le fait plus mal !

Laissons de côté ce sujet irritant et causons un peu de chez vous, ce qui est bien ma plus grande préoccupation. Vous n’avez encore personne pour faner. Je me demande comment vous allez pouvoir tant en faire. Mais que fait donc le maire et pourquoi n’avez-vous pas de soldats ? Sans doute l’éternelle paperasserie, toujours. Tu me dis que Marcelle commence à sortir au jardin et à manger. Allons, tant mieux, ça ira. Si le petit prend la rougeole, n’oublie pas de le bien purger après pour nous éviter ces dépots si dangereux.

Nous avons par ici un temps exécrable. Il pleut au moins dix fois par jour. Il fait froid selon ces jours passés. En attendant, je ne suis pas trop mal sur mon hamac dans mon bureau. Il est aussi dur qu’une planche mais j’y suis bien habitué. Nous mangeons de même au bureau sur la même table où nous écrivons. Planche doit rentrer ce soir. Il est allé pour sa permission à Arcachon au lieu de Lyon. Pauvre vieux garçon errant ! Un vrai Louis Merlin.

Voilà, l’heure du courrier. Je vais te laisser, il faut que j’aille au trésor.


Au revoir, bien chère Alice, ne te fais pas de mauvais sang pour moi. Si je me trouvais si bien ici, je n’aurais plus de plaisir à me retourner vers toi.

Embrasse bien tes chers parents et tes sœurs en attendant de vous tous revoir, je t’envoie mes meilleures caresses pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 12 juin 1916


Bien chère Alice,

En attendant l’heure de la soupe, je te griffonne ces quelques lignes. Hier, j’ai travaillé toute la journée au bureau. Après la soupe de 5 heures, nous sommes allés avec Cahuzac voir un camp d’aviation à 3 km d’ici. Nous avons eu la bonne fortune de voir atterrir un superbe biplan à deux moteurs et deux hélices. De là nous sommes revenus par la ferme de la Couture que nous avons revisitée avec plaisir. Quand les boches sont passés ici en 1914, ils ont pris à cette ferme 150 vaches et 33 juments poulinières. Il paraitrait même que les boches ne les auraient pas toutes emmenées et que le propriétaire aurait reconnu des bêtes lui ayant appartenu chez des paysans des communes voisines, qui sans doute avaient commencé le pillage avant les boches !

En arrivant au cantonnement, nous avons bien ri en voyant un brave nègre qu’on avait fait saouler nous chanter des airs de son pays (Madagascar) et faire des danses indigènes dans la rue. Il nous racontait dans un français impossible que noirs, blancs, jaunes, c’était la même chose, tous des frères… sauf les boches, bien entendu qui sont une catégorie à part…

De là nous sommes allés au cinématographe militaire. Sous le préau d’une école, on a fait une installation épatante. Un projecteur automobile fournit l’électricité nécessaire et nos braves poilus, moi compris, s’en payent de bon cœur et à bon marché en voyant les facéties de l’écran. C’est absolument gratuit, pas même une quête.

Voilà pour ma journée de Pentecôte. Ce matin, il fait froid et le temps est couvert. Il tombe une pluie fine, par instants.

Bien entendu que je ne te raconte si longuement ces insignifiances de cinéma que je ne peux pas raconter ce qui n’est pas du cinéma, mais bien plus intéressant et plus réel.

Patience, ça va venir, ça se prépare bien.

2 heures du soir.
Il pleut cet après midi et le temps est revenu froid. Je t’envoie deux cartes ci-joint. J’espère que cette lettre trouvera tout le monde à la maison en bonne santé. La santé, c’est la seule chose qui me préoccupe pour vous tous. Tout se répare sauf ça. Pour ma part, je vais bien, je m’enrhume avec la plus grande facilité, cela vient du régime du bureau. On perd l’habitude du grand air et on est à la merci d’un rien. En dehors de ces dispositions au rhume, je me suis engraissé. Nous nous sommes payé à midi un morceau de veau avec des petits pois et des pommes de terre. C’est le boucher qui nous a cuisiné tout cela. Tu vois qu’on se soigne !

Au revoir, bien chère, espérons pour bientôt la fin de toutes nos misères. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.
Lucien
Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 11 juin 1916

Ma bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 35 dont je te remercie. Ce matin j’avais un peu de travail et je n’ai pas pu aller à la messe. Il pleuvait. C’est dommage, c’était la première communion. Les familles d’ici en ont été contrariées. Ce soir il fait beau, mais l’orage peut encore venir. Il tonne et grêle presque tous les jours.

Je ne puis m’empêcher de songer à vous tout le temps. La peine que tes chers parents et tes sœurs vont avoir m’inquiète. Je me demande comment vont-ils faire ? C’est dans de semblables circonstances que l’élevage en grand eut été pratique. Point de fanages ou presque point et un bénéfice au moins aussi grand. C’est la vue de ces pays où l’élevage se fait sur de grandes échelles qui me fait penser à tout cela et qui a ses avantages. Ton papa a certainement examiné la meilleure manière de tirer parti de la main d’œuvre restreinte dont il dispose. Tu me diras toujours bien comment vous faites, il me semblera que je suis un peu avec vous. Marcelle va un peu mieux. Elle avait attrapé vraiment une bonne dose pour être fatiguée si longtemps. Ce sera heureusement rien pour ce coup là encore.

Il faut surtout ne pas vous décourager. Je ne vous parle plus de la guerre, on est trop puni gravement quand on est pris. C’est déjà arrivé à plusieurs ici. Malgré cela, je peux te dire : les grands événements vont commencer incessamment et ils vont se dérouler avec tout ce qui est nécessaire pour réussir. C’est la fin rapide de la guerre.

Je termine vite, le courrier va partir. Au revoir, chère Alice, embrasse bien nos enfants et tes chers parents et sœurs et à bientôt de bonnes nouvelles.
Je t’embrasse encore

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 10 juin 1916
Bien chère Alice,
Reçu ce matin ton numéro 34 et une lettre de Portes de ma mère. Je te remercie bien de ta carte et encore davantage du paquet d’hier. Le fromage bleu est excellent. L’autre aussi, cela va sans dire. Je n’ai pas encore entamé la conserve. Je te dirai ce que cela sera. La nourriture ne s’est pas améliorée chez nous, on nous donne sous le nom de « Billancourt amélioré » une sorte de pâtée de viande et de riz mélangés que personne ne peut plus voir ni manger. C’est une espèce de singe. Je me demande un peu pourquoi on s’amuse à mettre ainsi de la viande en conserve au lieu de nous la donner fraîche. Le saucisson de cheval a remplacé les harengs salés. Du mouton étique, riche en os, du foie de bœuf ou de mouton traîné partout et sale à vous répugner d’avance, constituent souvent ce qu’on appelle la viande fraîche. Quand aux pommes de terre, il y a bien six semaines que nous n’en avons pas vu une seule !

On nous a par contre triplé le café et quadruplé le sucre. Or dans le 1er trimestre, nous n’avons pas même pris la moitié du sucre qui nous revenait. On voit qu’il est temps que la guerre finisse.

Ma chère Alice, il me serait bien difficile de vivre à l’hôtel, on ne peut pas entrer dans les débits avant 9 heures du soir. Je me débrouille assez pour la nourriture. On trouve des œufs à 4 sous pièce. C’est suffisant. Toutes ces petites misères ne sont pas grand chose à côté des peines énormes que vont vous donner les fanages qui commencent. Comment allez-vous faire ? Quelle misère, cette année. Si seulement j’avais pu aller vous donner un coup de main, mais rien à faire. Ce matin encore il est arrivé une demande d’explication au sujet d’un camarade parti quant moi en permission la dernière fois et dont le 3ème tour était présenté à la signature. Or il était parti quant moi pour le deuxième tour. On pourra le prouver sans cela il n’y retournerait pas. C’est tout un système de contrôle que j’ignorai et que le hasard m’a fait connaître. Mieux vaut encore que ce ne soit pas à mes dépens.

Cela me rend furieux quand même de vous savoir tant à faire et de ne pouvoir rien faire pour vous aider. Ça doit faire beaucoup de peine à tes parents de voir que la récolte va s’abimer. Et pourtant, il vaut encore bien mieux que ce soit la récolte, c’est à dire de l’argent, qui soit perdue que la santé d’un seul d’entre vous. Le devoir sur le front pour le combattant est de donner sa vie pour la France et pour le travailleur de l’intérieur il est de garder sa santé pour les travaux futurs qui la relèveront. Se tuer à la tâche cette année ne servirait bien ni vos intérêts à tous, ni la Patrie à qui il faut conserver des forces. Et puis espérons, un secours inattendu vient parfois quand on n’y compte plus. Ne t’inquiète pas pour moi qui vais bien, embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs ainsi que les enfants et bon courage. Ça ne peut pas durer. Ça va finir, vite et bien.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 9 juin 1916
Bien chère Alice,

Le courrier de ce matin m’a apporté ton paquet qui m’a fait le plus grand plaisir. Il contenait des fromages, une boite de bleus et une boite de jambon que je conserverai. Je te remercie bien mais ne crois pas que je souffre de la faim et ne m’envoie pas de vivres, sauf de ces bons fromages que j’aime comme une gourmandise. Nous sommes très mal nourris, c’est vrai, mais avec des œufs, je m’arrange toujours pour faire un menu suffisant. Quelques fois, on se paye un beefsteak de veau. Tu vois qu’on se fait vivre quand même. Ne m’achète donc rien en conserve pour le moment. Il ne faut pas gaspiller l’argent qui coûte tant à gagner.

Il y aura 17 mois demain que je suis au front. Me voilà presque un vétéran et dans un mois je porterai deux chevrons au bras gauche. Voilà qui ne sentira pas l’embusqué ! Ceux qui s’en vont maintenant en permission portent-ils déjà les chevrons ?

Tu me diras ça.

Sans rien dévoiler de ce qu’on voit, je pense néanmoins te dire que les préparatifs qu’on fait atteignent une envergure que l’on s’imaginerait difficilement. Tout se fait avec méthode et précision, ce qui n’exclue pas la rapidité. J’ai dans ces préparatifs la plus grande confiance et je suis convaincu que les boches prendront quelque chose pour leur rhume de pas ordinaire. Attendons encore un peu et ayons bon espoir. Ceux qui rêvent la fin de la guerre pour cette année auront à peu près sûr, raison de l’espérer.

Les boches souffrent de plus en plus de la faim, pas au front mais à l’intérieur du pays. Cela vient de différentes sources, un de mes amis a vu ces jours derniers, en Suisse, un de ses parents prisonnier de guerre et évacué comme malade en Suisse. Il lui a confirmé la misère noire qui sévit en Allemagne. Tenons bon encore un peu. Nous aurons bientôt la fin et la victoire.

Le major vient presque tous les soirs causer au bureau. Je vais lui demander ce soir ce qu’il pense du poids des enfants et de l’augmentation de 500 grammes en un mois de la petite. Je te dirai sa réponse.

J’espère que ces quelques lignes trouveront toute la maison en bonne santé, surtout Marcelle qui a été si éprouvée. Je vais bien, mon rhume est passé. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 8 juin 1916
Bien chère Alice,

C’est avec une bien grande joie que j’ai reçu ta longue lettre 33 ce matin, comme pour fêter l’anniversaire de notre mariage. Je te remercie et je suis heureux de savoir que Marcelle va enfin mieux.

J’aurais eu une joie très grande de venir vous aider à faner. Hélas, si ça ne dépendait que de moi, ce serait vite fait, mais il y a cet empêchement non prévu que je t’ai raconté l’autre jour et malheureusement il est trop haut placé pour que je puisse l’atteindre. Tu peux croire que j’ai été désappointé. Ça m’a mis le noir et mes lettres doivent te le faire voir. Je n’écris plus à personne tant j’ai le cafard. Vous allez sans doute commencer les foins bientôt, si pour comble de malheur vous n’avez personne pour vous aider, il faudra faire comme pour les moissons de petits paliers sur place avec un fossé tout autour pour les eaux. Ça vous sortira beaucoup de peine au lieu de l’amener à la maison. Faire comme dans ces régions, des paliers ronds ou carrés, guère hauts. Ils ne tournent pas, prennent moins de vent et sont moins pénibles à faire (pour tendre). Que j’aurais donc voulu vous aider. J’enrage par ici.

Rien de nouveau à te raconter qui puisse être dit. On en est sur la victoire des Russes avec 4000 prisonniers et la mort de Kitchener.

Je vais bien, nous avons la pluie et un temps plus froid.

Mes meilleurs sentiments d’affection à tes chers parents et à tes sœurs en attendant la fin de ce cauchemar de guerre qu’on dit proche. Je t’envoie mes meilleures caresses pour les enfants et je t’embrasse de tout mon cœur.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 7 juin 1916

Ma bien chère Alice,

Je suis encore seul au bureau, Planche est en permission et Cahuzac prend le planton 3 jours à sa place au bureau du capitaine. Cette paperasserie du bureau commence à me dégoûter sérieusement. C’est une avalanche incroyable de circulaires, se complétant ou s’annulant, se contre disant quelque fois, toujours très longues et très obscures. Il y a de quoi devenir fou dans ce fouillis de textes, d’ordres, instructions, etc... On nous a envoyé une circulaire pour les vivres. Nous ne mangerons plus de harengs salés, mais nous aurons à la place du jambon, une autre circulaire a remplacé le jambon par du saucisson de cheval et nous autres qui voyons passer ces malheureux chevaux d’abattoir, pelés, galeux, horribles, il est bien entendu que nous n’en mangerons pas. On aura beau nous dire que cette viande est inspectée par un vétérinaire, ça ne nous suffit pas. On sait comment est fait tout ce qui est militaire. Alors c’est comme avant, singe, viande gelée, et cheval. Si avec ça le moral ne tient pas, je me demande ce qu’il faudra.

Chez les boches, la population civile crève de faim, mais les soldats du front sont bien nourris et ils tiennent. Chez nous, c’est le contraire, à l’intérieur, les cafés, les théâtres la noce, tout marche à ravir, au front les soldats mangent des harengs et du cheval. Ça ira bien. Tu dois penser l’effet que produisent toutes ces mesures sur les hommes. Ceux qui arrivent de permission et qui apportent tous un récit de quelque scandale local : embusqué notoire, mésaventure conjugale d’un poilu, bénéfices inouï de quelque profiteur de la guerre. Tout cela répété, ressassé démoralise les meilleurs et il faut avoir le patriotisme chevillé au corps pour y résister. Je suis de l’avis que nous arrivons à un tournant et que si des événements importants ne viennent pas changer le cours des idées, ce sera très regrettable. J’aime à croire que l haut commandement se rend compte de tout cela et y veillera.

3 heures du soir
J’ai reçu ce matin ta lettre 32 (une carte). Je suis heureux de savoir que Marcelle va bien mieux. Pauvre Marcelle, elle en a une rude. Au moment où je t’écris ces lignes, j’apprends la grande victoire russe (25 000 prisonniers) et la mort de Kitchener. C’est peut-être l’attaque qui va se déclencher. Elle commence bien, puisse-t-elle finir de même. Je l’espère bien fermement. Quelle joie, si on pouvait enfoncer les lignes de notre côté et voir reculer les barbares jusqu’au Rhin.

Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien tes chers parents et tes sœurs et donne mes meilleurs baisers aux enfants. Je vais bien. Un peu mal à la tête, restant de grippe. Il pleut, temps froid.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 5 juin 1916


Bien chère Alice,
Reçu ce matin ta lettre 31. Je pense que Marcelle se relèvera bientôt de cette secousse. Trois topiques, c’est déjà quelque chose. Elle en avait vraiment assez, elle est courageuse et ne s’est arrêtée que quand elle n’en pouvait plus. Fais lui part de mes amitiés et dis lui que je compte bien la trouver complètement guérie pour ma prochaine permission (et même si je n’y vais pas).

Rien de nouveau à te raconter. On a enterré par ici les deux aviateurs qui avaient été carbonisés. Pendant qu’on les descendait dans la fosse, un grand aéroplane est venu décrire des cercles sur le cimetière et a jeté des fleurs. Un autre, monté par des amis des défunts, est venu aussi tournoyer très bas sur les tombes, une heure après l’enterrement. Ils font ces saluts en vol plané sans moteur et c’est impressionnant de les voir tourner lentement, sur place et sans bruit. Il y a ici les grands maîtres de l’air. Védrine, Navarre et d’autres. Presque tous sont venus dans l’après-midi saluer leurs camarades morts. Leurs virages savants étaient merveilleux à voir. On aurait dit que leurs appareils voulaient malgré eux retourner vers les tombes pour les saluer encore. C’est leur manière de s’honorer entre eux.

Je vais bien. Mon rhume-grippe s’en va. Temps chaud et pluvieux. Merci des détails sur les polissonneries du petit. Prends garde aux bennes d’eau, qu’il ne s’y noie pas. Fais part de mes bien vives affections à tous à la maison. Je fais les meilleurs vœux pour que tous y soient en bonne santé. Je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 4 juin 1916

Bien chère Alice,
J’ai reçu ce matin tes lettres 29 et 30 et je te remercie de tout mon cœur de bien m’écrire. Malgré le plaisir que j’éprouve à les lire, il ne faudrait cependant pas que le temps de les écrire soit pris au détriment du travail. Il y a bien à faire chez vous maintenant et il faut gaspiller le moins de temps possible, même pour m’écrire.

J’espère que Marcelle sera bientôt rétablie et qu’il ne lui restera de tout cela qu’un mauvais souvenir. Tu me dis que le fils Sibuet vous aide et que vous aurez des soldats. Peut-être tout ira-t-il mieux que nous ne le craignions tous.

Nous avons cet après midi une revue par le général commandant l’armée. Il doit y avoir aussi les funérailles de deux aviateurs, un lieutenant et un caporal qui se sont tués ici avant-hier. Leur appareil a pris feu en l’air et les deux aviateurs ont été brûlés vif. Je suis allé voir hier au soir avec Planche les débris d’un aéro qui s’est brisé sur la terre en tombant et dont les aviateurs heureusement n’ont pas eu de mal.

Tu me parles de la nourriture. Les journaux en ont beaucoup parlé cette semaine et le ministre a promis des améliorations. Réellement ce ne sera pas du luxe. Ce régime des harengs salés et de singe est en dessous de tout. Voilà plus d’un mois que nous n’avons pas eu une seule pomme de terre. Du riz et des fayots, voilà pour les légumes. Quelques fois on nous fait cuire de la salade ou de grandes feuilles de choux. Nous avons aussi un très mauvais cuisinier, il s’en f…, il voudrait se faire relever de son poste. On a essayé de lui en adjoindre un autre qui se saoule. Ça ne va pas du tout. Pour moi, je m’en tire, quand le menu est pas trop insuffisant. Je fais cuire des œufs, on en trouve à 4 sous pièce. Le travail du bureau n’est pas éreintant et donne peu d’appétit. Ne m’envoie rien pour cela, j’ai encore assez d’argent. La bière ne coûte que 6 sous le litre, mon prêt couvre les frais de boisson car nous touchons ¼ de vin par jour. Ne t’inquiète pas pour moi. Au point de vue moral, je vais bien aussi, mais il faut bien constater que cette période d’attente ne le remonte guère aux camarades. Et puis c’est l’éternelle manie : dès que nous sommes dans un travail à peu près régulier, on tracasse les hommes avec des revues, inspections, instructions, prescriptions, décisions, etc… Malheur de malheur. Je ne crois pas avoir entendu une seule fois un officier faire une allocution patriotique à ses hommes. Qui a tort ? Je ne veux pas discuter cela, mais je peux bien dire que vraiment, on ne fait jamais rien pour encourager les hommes et relever le moral. On s’amuse…

Je vais bien mieux de mon rhume. Demain, ce sera passé. Espérons que nous aurons bientôt des événements décisifs qui achèveront cette interminable guerre et qui remettront toutes choses au point.

Recommande bien à ton papa de se bien ménager lui-même afin de pouvoir résister à tous les assauts de cette année. Nous verrons tous des jours meilleurs. J’en ai la ferme conviction. Après le vent…

Embrasse bien tes chers parents, pour moi ainsi que tes sœurs à qui je souhaite un prompt rétablissement. Mes meilleures caresses pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 3 juin 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai rien eu de toi au courrier de ce matin mais comme le paquet de lettres était très petit, il est probable que la poste avait des retards. Il arrive d’ailleurs tant de monde par ici qu’il faut bien s’attendre à un peu de perturbations dans les lettres. En vérifiant les dates de mes lettres, tu dois bien voir si tu les reçois toutes car je mets toujours en tête ce que j’ai reçu de toi et je ne t’écris généralement rien de bien important en dehors des réponses à tes lettres. Temps de pluie orageuse. Il a grêlé tout à l’heure. Hier, j’étais bien enrhumé avec crise de bronchite. Ça me prend maintenant assez souvent. Aujourd’hui ça va mieux, l’infirmier Lugrin m’a donné du menthol a prendre en fumigations. Ça fait bien pour dégager le cerveau et le nez. Ça fait dormir aussi, à un tel point qu’un combat d’aéros qui a eu lieu cette nuit sur nos têtes n’a pas pu me réveiller complètement.

Rien de nouveau, du moins qu’on puisse dire. Planche part demain en permission. Donne moi toujours des nouvelles bien détaillées de tous. Mes affections bien sincères pour tous à la maison. Je t’embrasse bien fort, avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 31 mai 1916

Bien chère Alice,

Ta lettre 27 est arrivée ce matin avec la carte de ma chère petite Marcelle. Elle me donne beaucoup d’explications, ma Marcelette et à lui voir tant d’occupations diverses dans la journée, je comprends très bien qu’elle n’ait pas eu le temps de m’écrire et je retire tous mes reproches ! Son petit gribouillage m’a fait le plus grand plaisir. Tu m’annonces la venue probable de la petite cousine de Nivolas. Tant mieux, cela vous sera à la fois une aide et un plaisir. Je lui envoie mes amitiés pour elle et toute sa famille.

A propos de ma permission, dont je t’ai dit hier que je commençais à en douter, voici ce qui se passe : Bien que j’ai eu cette permission pour l’opération de la petite, elle m’avait été comptée, tu t’en souviens, pour mon troisième tour. Mercier cependant ne m’avais pas rayé, et étant donné ma situation au bureau, je savais bien que l’officier me l’accorderait. J’avais donc les meilleures raisons d’espérer pouvoir m’en aller fin juin. Cette semaine, il s’est produit un incident au Quartier Général à propos de la permission d’un camarade. J’ai appris par cette affaire que nous étions inscrits à la direction du service automobile de l’armée sur une liste de permissionnaires faite à l’avance et sur laquelle on nous rayait au fur et à mesure que nos permissions y allaient pour la signature. Or la mienne d’avril est déjà rayée sur cette liste (que j’ignorais). Comme j’ai tout lieu de le croire, il me sera impossible d’en demander une nouvelle pour juin. Elle ne serait pas signée à la DSA et reviendrait avec une demande d’explications. Dans ces conditions, je ne vois guère le moyen de m’en aller. Bien entendu que quand le 4ème tour recommencera, je partirai le premier, mais ce ne sera pas avant le 1er août. Je n’ai pas à me plaindre pour les permissions mais j’aurais bien voulu y aller pour les fanages. Je vais quand même en parler à l’officier. Peut-être trouvera-t-il un joint. Il est arrivé de permission malade, ce matin, j’ai dû aller le trouver dans sa chambre pour des signatures. Je te dirai à cette occasion que ma situation au bureau est toujours aussi solide. Je pourrai même dire de plus en plus solide. Si j’en crois quelques petits faits significatifs qui me prendraient trop de temps pour te les raconter. Un seulement : mon pauvre ami Coren qui rempli sans galons le rôle très lourd de chef d’atelier a vu tous ses ouvriers se plaindre de lui à la fois à l’officier. Il y avait des torts des deux côtés. Bref, le lieutenant les a fait appeler au bureau les uns après les autres pour les entendre et les sermonner d’importance ensuite. Or l’officier avait comme d’habitude pour ces sortes de choses fait partir tout le monde du bureau pour rester seul avec les gradés. Pour la première fois, il m’a fait rester avec eux. Je te cite un petit exemple. Tout cela pour te dire que tu peux te tranquilliser sur mon compte. On nous a fait faire hier des expériences pour mettre rapidement le masque. On va aussi nous faire passer dans une chambre remplie de gaz afin de voir si le masque est mis d’une manière efficace.
… Canonnade violente. Il y aura drame car les acteurs arrivent…
Que d’aéros, c’est incroyable ! On ne voit plus de boches, mais rappelons-nous l’écriteau fameux : Méfiez-vous… La ferme !

Jeudi soir 1 heures (ascension) J’ai eu ce matin ta lettre 28 avec une carte où tu me racontes les exploits de ce petit polisson. Les nouvelles que tu me donnes de ta chère maman me font le plus grand plaisir. Ce sera un grand bonheur pour tous de la voir guérir sans opération. Qu’elle suive bien les prescriptions de ce pharmacien. Surtout veille toi même à ce qu’elle se nourrisse bien, fais-lui des petits plats à part, les remèdes ne feront d’effet qu’autant que ta maman sera plus forte. Pour se suralimenter sans dégoût, il faut faire appel un petit peu à la gourmandise et faire des plats très appétissants et variés pour elle en suivant bien ses goûts. Tout ceci te regarde spécialement. Ce n’est guère que toi qui peut t’occuper d’elle à la maison. Il ne faut pas que ce soit elle qui se prépare à manger. Elle se négligerait trop. Embrasse bien tout le monde pour moi à la maison, bon courage et bon espoir.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 30 mai 1916

Bien chère Alice,

Je vais vite te faire quelques lignes avant de commencer le travail. C’est la fin du mois demain, et peut-être aurais-je moins le temps de t’écrire. Le canon a tonné furieusement, cette nuit et ce matin. Ça me rappelait la grande semaine avant l’attaque de septembre. On s’essaye ! ça finira par venir quand même.

L’officier est arrivé de permission hier au soir. Je l’ai vu cette nuit, mais je lui ai à peine causé. Il y avait marche de nuit, la section allait à un endroit assez dangereux. Bien entendu, je n’y suis pas allé. Le bureau me retient. Je t’ai dit hier que je n’espérais plus guère aller en permission. Les événements semblent vouloir prendre une certaine tournure bien que les journaux n’en parlent presque pas. Je ne puis encore rien dire. On verra mieux dans quelques jours. Ce me sera une grosse déception de ne pouvoir aller en permission. J’y comptais tellement ! Je te dirai dans une autre lettre ce qui me fait craindre de n’y pouvoir aller. Je n’ai encore rien dit à l’officier de mon intention.

Nous avons par ici des nègres d’un noir magnifique. Jamais je n’avais vu des peaux aussi noires et des cheveux aussi crépus. Je me demande d’où ils sortent, de vrais démons. Ils ont l’air emprunté dans leurs uniformes neufs. Je ne sais s’ils se conduiront bien devant l’ennemi, mais sûrement ils l’épouvanteront, la première fois !

J’espère que le courrier de demain m’apportera de bonnes nouvelles de tous. Rien ne me ferait tant plaisir que de savoir que tout le monde va bien à la maison et que vous aurez un peu d’aide cet été.

On dit de partout que la guerre finira cet automne. Espérons-le, quel soulagement ! Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants, le temps me dure tant d’eux. Toutes mes affections pour tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 29 mai 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta carte numéro 26 dont je te remercie bien. Je suis peiné d’apprendre que Marcelle est toujours bien fatiguée. Les topiques lui feront du bien, certainement, mais il a fallu qu’elle ait pris un bon froid pour en avoir besoin. Jeanne ne va pas bien non plus, c’est le surmenage qui est en cause. Elles ont toutes deux du cœur à l’ouvrage et souffrent certainement de voir tant de travail en retard. Peut-être avez-vous des soldats ? Les journaux d’hier parlaient d’une circulaire du ministre prescrivant d’aider autant que possible à la culture en lui donnant toute la main d’œuvre militaire possible.

Je serai muet sur les choses de la guerre. Je commence à douter de ma permission : certains événements qui semblent s’annoncer par ici pourraient fort bien la supprimer. Attendons et n’espérons pas trop. Par contre, on escompte fort de la fin de la guerre pour l’automne prochain.

On nous nourrit en ce moment comme des cochons, c’est absolument insuffisant. Tous les quatre jours, on nous remplace la viande par du hareng salé. Les premiers se mangeaient, maintenant personne ne peut plus les voir : on les enterre. Tous les quatre jours aussi, il y a du singe, c’est une nouvelle conserve avec du riz et de la viande. On en fait autant de cas que des harengs. On a diminué la ration de légumes secs de près de moitié et celle de pain de 100 grammes. Pour le pain, on a bien fait, c’est suffisant. Diminué aussi le sucre et le café. Ces mesures d’économie ont un effet déplorable sur le moral des hommes. On aurait pu nous nourrir tout aussi bien qu’avant et faire des économies sur les paperasses. On ne peut pas s’imaginer au point où nous en sommes venus pour cela. Hier, par exemple, on a envoyé un camion au parc pour réparations. J’ai remis au conducteur 7 pièces, oui, sept papiers différents avec sept fois la signature de l’officier. Et pour dire quoi ? Ceci : le conducteur X mènera le 29 mai à 7 heures son camion n° matricule Z pour faire changer un bandage à une roue au parc de … Les sept papiers avaient chacun un morceau de cette phrase et il fallait tous les lire pour toute la savoir. Il y en avait des jaunes et des blancs, des petits et des grands. Tout des imprimés, naturellement. Pauvre France ! J’ai compté que pour cette simple réparation, il fallait en tout au moins 16 papiers différents. La paperasserie a tué Gallieni, elle nous tuera tous si on ne la tue pas avant. Il est vraiment temps que la guerre finisse. J’espère que nous aurons bientôt une offensive qui permettra à tous de se venger sur les boches de tout ce qu’on a enduré. Si, comme je l’espère fermement, cette offensive réussit, ce sera prochainement la fin de la guerre. Si elle ne réussit pas, ce sera aussi la paix, moins brillante. Mais je compte sur une victoire complète et décisive.

Je vais toujours bien, je fais des vœux bien sincères pour que la santé soit à nouveau bonne pour tous à la maison. Embrasse bien tes chers parents et tes sœurs pour moi et bon courage en attendant de meilleurs jours. Reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 27 mai 1916


Bien chère Alice,

Je ne t’ai rien écrit, hier. Le courrier ne m’avait rien apporté non plus, de personne. Je voulais t’envoyer un mot, mais j’ai été un peu occupé et l’heure du courrier est passée avant que j’ai eu le temps de t’écrire.

Le temps est revenu beau, hier, j’ai fait une grosse lessive d’effets, de draps et de petit linge. Ça sèchera aujourd’hui. Avant hier au soir, nous sommes allés avant la nuit nous promener, Planche, Cahuzac et moi, à la ferme de la Couture. A défaut de nouvelles de la guerre dont il est interdit de parler, je vais te faire la description de cette propriété. Je pense qu’elle intéressera ton papa qui, comme moi, aime les choses de l’agriculture. La ferme de la Couture est à 500 mètres environ du village au milieu de la plaine, sur le bord de la grand-route. Elle a été construite toute entière en 1878, d’après un plan d’ensemble et avec une grandeur de vue rare à voir pour une ferme. Son propriétaire devait être à la fois poète et paysan. Cette ferme est un magnifique monument, à la fois architectural et pratique. Les murs, les portes, croisées et fenêtres aussi bien des écuries, des hangars, que de la maison du maître sont ornés de moulures en relief, tout du même style et cela aussi bien pour les murs de derrière que pour les façades. Les planchers très élevés sont tous en fer et voutés entre les poutrelles, avec cette différence qu’au lieu d’être en béton, comme chez nous, l’espace vouté entre les poutrelles est en briques. La ferme forme un vaste rectangle, disposé à peu près comme le plan ci dessous, que je rétablis de mémoire.



Les écuries et étables ne sont pas séparées entre elles par des murs, mais par de simples cloisons de 1m50 de hauteur, de sorte qu’on voit d’un bout à l’autre de ces immenses bâtiments. Pour entrer dans les écuries, on ne passe pas derrière, les bêtes, mais devant elles. En effet, on entre entre deux rangées de crèches à droite et à gauche et les bêtes vous regardent. On peut leur donner à manger sans crainte d’être blessé ou sali. Une autre porte donne accès derrière les bêtes pour empailler et fumasser. Toutes ces portes sont très hautes et très larges, au moins comme le grand portail de Bouchard. Les angles des murs sont garnis de rouleaux mobiles verticaux pour éviter les accidents. Sous les hangars, il y avait une batteuse à blé et une à trèfle. Puis des moulins comme le mien, des coupe-racines, hache paille, lave-racines, etc. Le tout actionné par moteur à vapeur. L’électricité est partout, dans tous les hangars, écuries et cours. Deux rangées d’arbres dans la cour donnent grand air à la maison d’habitation. Les bâtiments qui encadrent le portail sont à pans coupés avec pentes dans les pans. C’est très décoratif. Les deux fosses à fumier sont en dehors, de l’autre côté de la route. Elles sont à côté l’une de l’autre et couvertes. Les voitures pénètrent dedans par un plan incliné. Deux grandes halles, genre celle de Heyrieux servent de remises, ouvertes de tous les côtés. Un bain pour les chevaux avec deux entrées en pente douce et un pigeonnier en briques très élevé complètent la cour, qui malgré cela est très spacieuse et très bien entretenue. Une forge atelier complète le tout.

J’aurais du plaisir à régir une ferme semblable. Actuellement, il y loge une compagnie de tringlots avec leurs chevaux, ce qui y met quelque désordre. Les cours extérieures sont en outre encombrées de machines agricoles, lieuses, semoirs, etc. évacués des villages envahis et qui pourrissent là. C’est triste à voir, que d’argent se perd !

27 mai 10 heures du matin

Je viens de recevoir ta lettre 25 du 23 mai. Tu me dis que Marcelle est toujours fatiguée et qu’on lui a mis un topique ( ???) et que ton papa est bien las aussi. Hélas, je ne comprends que trop le surcroît de travail qui commence pour vous. Il faut absolument faire la part du feu et que ton papa ne travaille pas au dessus de ses forces. Ramasser 500 francs de foin et perdre ensuite 600 francs pour maladie est un mauvais calcul. La guerre finira bien un jour, que diable ! C’est alors que ceux qui auront conservé leur santé auront vite rattrapé ce qu’ils auront perdu pendant la guerre.

Dis le bien à ton papa, sa santé, celle de ta maman et de tes sœurs vaut bien plus que toute la récolte de fourrage de cette année. Il repoussera du foin l’année prochaine mais les santés détruites ne reviennent plus. Que ton papa prenne du repos, tant pis pour l’herbe qui poussera dans les champs, tant pis pour les vignes. Que deviendront-ils, les champs et les vignes, s’il se tue cette année ? Ce sera encore bien pire. C’est la guerre, c’est bien triste, mais il faut en prendre son parti. Mieux vaut perdre de l’argent que la santé et la vie. Deux ou trois bonnes années après la guerre rattraperont tout mais pour ceux-là seulement qui ne se seront pas éreintés à tout jamais. Vous ne pouvez pas tout faire, il vous en restera. Qu’il reste au moins en échange la santé sans laquelle tout le reste n’est rien. Dis le bien à tes parents de ma part.

Je plains bien ce pauvre Perrin. Son poste de bombardier n ‘est pas à envier, mais la guerre ne durera pas 10 ans. Tout ce qui enrage ne dure pas. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste. Et puis il faut avoir du courage, ne pas se laisser aller aux racontars de tout le monde. Il y a une triste situation, c’est celle des boches, non la nôtre. Tout ce que je vois par ici me donne grande confiance. Puisque nous aurons la victoire définitive, souhaitons que nous puissions tous nous revoir et pour cela, prenons chacun de notre côté les mesures nécessaires pour y arriver. A propos des galons, tu me dis « Pourquoi a-t-on nommé Guillet et non toi ? ». On n’a nommé personne depuis que je suis au bureau. Guillet était brigadier avant la guerre. M. Demas ne m’a pas écrit.

Au revoir, chère Alice, fais bien mes recommandations à tes chers parents pour qu’ils ne se fatiguent pas tant et se ménagent davantage. Insiste auprès d’eux. Tu vois bien qu’ils ne peuvent pas tout seuls faire tant d’ouvrage. Ce n’est pas en se tuant qu’ils en feront davantage. Embrasse-les bien pour moi ainsi que tes braves filles de sœurs et les enfants
Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 25 mai 1916

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre n°24. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de ma mère du 11 mai me disant qu’elle avait porté chez ma sœur des fromages (1kg) que celle ci m’enverrait avec sa feuille d’allocation et que le paquet parti au nom de Mme Gardon viendrait d’elle. J’attendais toujours la venue de ce colis pour lui écrire et la remercier en même temps. Mais je commence à croire que ce fameux paquet est le même que celui que tu m’as envoyé toi même et que si j’attends toujours, ma mère peut attendre sa réponse longtemps.

Rien de nouveau par ici, on est toujours sur le même cheval.

A quand l’offensive, si jamais il y a une offensive ! En attendant, on se console avec la lecture des journaux. Je vais bien, il a plu tout l’après-midi d’hier, toute la nuit et ce matin. Merci de tes nouvelles, je suis bien content des récits des premiers pas du petit Joseph, ça doit te soulager. J’espère que Marcelle est bien remise, maintenant. Mes amitiés à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort
Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 24 mai 1916

Bien chère Alice,

C’est au courrier de ce matin que j’aurais dû recevoir de tes nouvelles, mais il est déjà dix heures. Il vient d’habitude à 7 heures et il est probable qu’il ne passera pas. Cahuzac est rentré hier au soir de permission. J’ai eu beaucoup de travail ces temps derniers. En plus des pièces habituelles, il y a tous les jours de nouvelles paperasses à fournir. Choses ineptes pour la plupart et qui iront faire des montagnes de papiers dans quelque coin de ministère. En ce moment on vient de s’apercevoir que quand on changeait un homme de section, on n‘avertissait pas l’escadron du train auquel il appartient. Cela dure depuis le début de la guerre. Alors il faut faire d’un coup à présent toutes ces mutations. Le plus drôle, c’est que pas un seul conducteur ne peut dire à quel escadron du train appartenait sa section. Les sections auto, en effet, appartiennent à toutes sortes de corps différents. C’est une vraie salade. Il aurait été beaucoup plus simple de faire un ou plusieurs régiments automobiles avec une organisation spéciale pour eux. Mais ce serait trop simple et pas assez compliqué. On est obligé de se servir de papiers imprimés à l’usage de l’Infanterie ou de l’artillerie dont les tentes et dimensions ne conviennent nullement à nos faibles effectifs et à notre matériel spécial. Alors il faut rayer l’imprimé pour mettre autre chose à la place, de sorte qu’un imprimé, au lieu de nous avancer, nous prend plus de temps que de prendre un papier tout blanc. Un seul exemple : pour payer l’officier, on se sert d’une immense feuille double grande comme un journal. Dans un régiment d’infanterie cette feuille est logique pour établir la longue liste des nombreux officiers. Mais chez nous il n’y en a qu’un seul. Une quittance longue comme la main suffirait, mais non, c’est le format réglementaire pour écrire un nom, une somme et une signature. Il faut alors un mètre carré de papier. Bien entendu, la même somme est reportée au moins dix fois avec des : total, des : ensemble, des : reste, des : report, des : à reporter et allez donc. La chose la plus simple devient un formidable travail de patience.

11 heures du matin : Le courrier vient d’arriver, il y avait ta lettre 23, une lettre de Pierre et une lettre du chef Maugis, toujours à Salonique. Je te l’enverrai.

Au sujet de ma permission, il ne faut malheureusement pas compter que je puisse y aller au commencement de juin. D’abord Planche y sera. Il va partir le 31 mai ou 1er juin. Ensuite il y a encore trop de permissionnaires à partir et je ne peux pas leur passer deux fois devant pendant qu’ils attendent encore leur tour. Je pense pouvoir y aller dans la deuxième quinzaine de juin en faisant valoir à l’officier qu’il est préférable que j’y aille avant la fin du trimestre. Mais enfin, ce n’est encore qu’un projet, qui peut fort bien ne pas se réaliser du tout. N’oublie pas que nous sommes en guerre et que je suis à la frontière. Tu peux être sûre que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour y aller le plus tôt possible.

Je voudrais tant pouvoir aider un peu à tes parents.
L’officier est toujours en permission, dès son retour, je lui demanderai la mienne. Il faut bien recommander à ton papa qu’il ne se surmène pas trop. Le surmenage épuise vite et amène toutes les maladies avec lui. Vous ne ferez cet été que ce que vous pourrez. Vous ne ferez pas tout, il en restera forcément, alors faites l’essentiel, l’indispensable, et tant pis pour le reste. Que ton papa et tes sœurs ne se tuent pas cet été, qu’ils prennent le repos indispensable à leur santé : c’est la guerre, il faut prendre son parti de tout, les gens d’ici qu’on chasse de chez eux à la porte des fanages perdront encore davantage. J’ai trop peur que cette saison qui vous trouve si dépourvus d’aide ne vous rende tous malades par les trop grandes peines qu’elle va vous causer. Comment feriez-vous, après, si ton papa tombait malade ? C’est pour cela que je te charge d’insister auprès de lui pour qu’il se repose suffisamment. Si l’été se passe et que vous soyez tous en bonne santé, alors vous aurez remporté une vraie victoire, quand bien même il sera resté beaucoup de travaux inexécutés.

Tu me parles de Beauchard et son découragement. Plaignez ce pauvre malheureux, et ceux qui comme lui verront tout en noir. La magnifique résistance de nos troupes à Verdun montre que notre armée n’est pas démoralisée puisque nous reprenons des points importants comme le fort de Douaumont. Si nous étions incapables de battre les boches, nous verrions les journaux nous prêcher une paix résignée. Bien au contraire, la lecture des grands journaux parisiens, d’opinions diverses laisse la ferme impression que nous voulons imposer par la force la paix à nos ennemis. Et le journal socialiste l’Humanité craint déjà que nous soyons trop durs pour les boches et nous engage à ne punir que la caste militaire, seule coupable selon lui. Si nous étions incertains de la victoire, nos grands journaux ne parleraient pas ainsi. D’un autre côté, moi qui suis au front bien placé pour voir et entendre, je sais fort bien que tout le monde crie contre la guerre. Parbleu, ça se comprend, on serait mieux avec sa femme et ses enfants que sur le front. Mais il n’y a pas de découragement ni d’affaiblissement de moral. Nos grands chefs feront l’offensive quand ils voudront, tout le monde marchera.

On grogne, c’est entendu, c’est le caractère du soldat français de toujours se plaindre, mais pour vaincre, il vaincra. Cela ne fait aucun doute. Nous aurons la victoire complète, le triomphe incontesté qui nous donnera la bonne paix. Je commence à croire que ce sera plus tôt qu’on ne le pense généralement et les furieux assauts des boches à Verdun et au Trentin semblent montrer que nos ennemis cherchent à retarder l’instant fatal.

Je suis très heureux de savoir que le petit Joseph marche seul. Je vais retrouver un vrai homme. Ma fillette ne m’écrit plus. Je vois bien qu’elle m’a oublié. Je pense qu’ils seront bien sages tous les deux afin que je puisse aider un peu à la maison.

Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et en attendant de vous revoir tous, reçois mes affectueux baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 21 mai 1916

Bien chère Alice,

Toujours rien de nouveau. Je suis seul au bureau cet après midi. Planche est parti ce matin se promener à la ville voisine et Cahuzac n’est pas encore rentré. Il fait très chaud, on étouffe dans les maisons. Je t’ai envoyé hier un paquet de linge, je te l’ai déjà mis sur la lettre d’hier. As-tu reçu le premier paquet ? J’ai reçu ce matin ta lettre du 18 sans numéro et une de ma sœur. Je souhaite une prompte guérison à Marcelle, il ne vous manquerait plus que ça. La guerre sera plus dure chez vous qu’ici.
Mes bien vives affections pour tous. Je t’embrasse de tout cœur.


Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 20 mai 1916

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui, ce n’est pas fête tous les jours ! Je n’ai rien de bien intéressant à te raconter. On est toujours dans l’attente des grands événements qui décideront de la fin de la guerre. Ceux qui dans cent ans reliront les lettres de soldats à leurs familles seront sans doute étonnés de n’y voir que rarement des récits mouvementés mais en revanche il y trouveront d’innombrables pages sur le même motif : rien de nouveau, toujours la même chose, c’est long, attendons, etc…Il y a là de quoi vous dégoûter de la guerre. Ce n’est vraiment pas aussi amusant que je le croyais ! Hier je suis allé au Trésor et Postes toucher la galette de la section. Ce sont de vastes bureaux où une nuée d’écrivassiers grattent des papiers sans relâche (non, avec relâche !). Croirais-tu que j’en ai entendu un et un gradé, encore, qui médisait des ronds de cuir. Je me demande pour quoi ils se prennent, eux. Un autre, un commandant, regardait passer les chevaux de l’escorte d’un Général et trouvait extraordinaire que les cavaliers de l’escorte en question eussent des chevaux alors que lui, officier d’administration à quatre galons n’en avait pas ! Qu’en aurait-il fait ? Grands dieux ! A quoi peut servir un cheval dans un bureau ? Si ça dure, la guerre fera devenir tout le monde fou.

Après le trésor, je suis allé aux douches, avec les camarades. Avec ces temps chauds, un lavage fait du bien. Le brigadier Sénart dont je t’avais, je crois, parlé, est parti ce matin pour Beauvais à l’école des élèves officiers de l’automobile. Ça fait une vacance de gradé à la section mais il n’y a pas à craindre qu’on me nomme. Il y a une vraie armée de vieux gradés qui pourrissent dans les dépôts. On va nous en envoyer sûrement un en remplacement de Sénart.

Aujourd’hui je t’envoie un paquet de linge comprenant une chemise, une flanelle, un tricot main, un cache-nez, 6 paires de chaussettes, 2 cravates, 4 paquets de tabac, 2 mouchoirs de poche. Il y a du sale et du propre. Tu ne me renverras rien de tout ça, je tiens à me débarrasser. J’ai encore trois chemises, 3 flanelles, 4 paires de chaussettes, 3 serviettes, 2 caleçons, 6 mouchoirs, etc… C’est au delà du suffisant. Les cravates que je te renvoie sont trop justes, il faudrait les allonger d’un centimètre en rapprochant les boutons qui d’ailleurs ne tiennent plus.

Temps toujours superbe. Je vais bien. Donne moi toujours des nouvelles des enfants. Le temps me dure bien d’eux. Embrasse-les bien pour moi ainsi que tes chers parents.
Meilleures pensées,


Jointe : lettre de Cahuzac du 14 avril 1916 sur papier à en-tête des cycles et automobiles Henry Coren à Jonquières Vaucluse ;
Me voilà arrivé à Jonquières. Assez bon voyage, soleil magnifique. Je ne néglige rien de mon devoir de permissionnaire et pense être de retour à la section le 23. J’espère que je vous trouverai tous en santé parfaite et pas de camions en pagaille.
Avec tous mes remerciements, amitié la plus sincère.
Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 19 mai 1916

Ma bien chère Alice,

A l’instant vient d’arriver ta 20ème lettre. Tu me gâtes et je t’en remercie. J’ai eu une lettre aussi de Cahuzac en permission en ce moment. Tu me dis que les foins commencent à la Grand’Borne vers le 6 ou le 8. Je ne sais pas si il me sera possible d’y être à cette époque. Planche n’est pas encore allé en permission et je ne pense pas y retourner avant lui. Je vais dans tous les cas faire tout mon possible pour qu’il parte au plus tôt. Comme l’officier est absent en ce moment, c’est le grand bureau (capitaine) qui régit la section et on fait moins ce qu’on veut. Enfin, espérons que ma bonne chance viendra encore à mon secours une fois. Je serai bien content d’aller vous aider au moment qui vous sera le plus utile.

Hier au soir, après la soupe je suis allé avec Planche faire une promenade à bicyclette chez les Anglais. Nous avons suivi un canal où les remorqueurs à vapeur traînaient de lourds chalands. Il y avait plus d’un an que je n’étais pas, je crois, monté en vélo.

Cette nuit à minuit, nous avons eu grand concert. Un taube est passé sur la ville pour aller bombarder à l’intérieur. C’est la 3ème nuit de suite qu’il en passe. Nos canons l’ont bombardé ferme, on ne pouvait pas le voir mais on l’entendait très bien sur nos têtes. Il faisait un clair de lune superbe. C’est curieux, malgré que le temps soit très clair et qu’un avion soit très peu haut, on ne peut jamais le voir la nuit.

Je t’envoie un article découpé dans l’Echo de Paris, le grand journal catholique, peu suspect de tendances révolutionnaires. Tu verras qu’on commence déjà à chercher à arranger les situations des mobilisés compromises par la guerre. Ce n’est que par la justice qu’on arrivera à éviter des désordres après la guerre et à rétablir l’activité du pays et la reprise des affaires.

Il fait toujours un temps superbe par ici. Trop chaud même. Je suis toujours en bonne santé et je serai très heureux de vous savoir tous de même à la maison.

En attendant le plaisir, prochain, peut-être, de te revoir avec les enfants et tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse de toute mon âme.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 18 mai 1916
`Bien chère Alice,

Hier je n’avais rien au courrier. Aujourd’hui, j’ai reçu la lettre de ton papa et la tienne. Tu le remercieras bien pour moi de cette bonne carte, qui m’a fait d’autant plus plaisir que je sais bien qu’il n’a guère le temps d ‘écrire en ce moment. La vue d’un château de Crémieu que cette carte représente m’a rappelé d’agréables souvenirs et à ce sujet je te dirais que j’ai ici un camarade appelé Drogoz qui est de Saint Romain. Il est parti ce matin en permission et je l’ai chargé de donner pour moi le bonjour à M. B. puisqu’il va dans son pays.

Le résultat de ton voyage à Lyon est plutôt alarmant. Il faudra que Jeanne fasse bien ses remèdes, pour le coup qu’elle a reçu. Elle a déjà trop attendu pour se soigner. J’espère néanmoins qu’en suivant son traitement bien régulièrement elle en sera vite guérie définitivement.

De même pour les enfants, cela te regarde particulièrement et puisque tu t’occupes d’eux, je pense que tu feras en même temps les remèdes de notre Jeannette.

Je vois l’avenir gros de fatigues pour vous cet été, à moins que quelque aide imprévue ne vous vienne ne serait-ce que sous la forme d’un beau temps continu. Par ici, le temps est bien chaud et si l’année s’annonçait comme étant un peu sèche, vous en auriez bien moins de peines pour vos travaux.

Notre officier est parti en permission tout à l’heure, il ne rentrera guère avant la fin du mois. Je lui demanderai la mienne à son retour. L’année semble être hâtive. J’aimerais bien aller vous aider entre le 15 et le 30 juin. J’espère que rien ne viendra y mettre empêchement. Nous avons reçu ce matin des ordres très sévères au sujet de la correspondance. Défense absolue de parler de la guerre et de ce que l’on voit. Les civils sont avertis qu’ils seront expulsés à la moindre indiscrétion de leur part. J’ai remarqué qu’à chaque fois qu’on nous a parlé de cette manière, il y a eu du nouveau. Qu’il vienne donc, ce nouveau, on l’attend avec impatience. Ce matin, un taube nous a encore survolés. Trois de nos aéros l’ont poursuivi et l’ont descendu à coup de mitrailleuses dans nos lignes, tout près de nous. Ce n’est pas une indiscrétion, je pense, de vous dire cela, le communiqué en parlera sûrement.

Ce temps magnifique est parfait pour faire sécher les lessives et j’en profite. Je vais te faire encore un paquet de linge. J’en ai trop, par ici. Je te dirai quand je te l’enverrai.

Je vais toujours bien. Bien que d’être toujours enfermé ne soit pas le rêve pour la santé. On se rattrapera de tout ça après la guerre. Quel changement le jour où je pourrai enfin travailler librement ! Il me semble que c’est si loin le temps d’avant cette guerre et on ne savait guère à ce moment goûter le bonheur d’être réunis tous ensemble et de partager les mêmes travaux, les mêmes peines et les mêmes joies. La guerre aura appris à apprécier bien des choses. Espérons que le secours de Dieu vous sera accordé. En attendant l’heure du retour, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 16 mai 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre de Lyon (18). J’espère que tu auras fait bon voyage et que tu auras rapporté du soulagement pour tous. Comment allez vous pouvoir vous en tirer cet été ? Je me le demande avec anxiété. Il ne faut pas que tes parents et tes sœurs se fatiguent outre mesure dès à présent. Sans cela, résisteront-ils aux grands travaux. Il faut absolument se convaincre qu’il y aura des choses qui resteront à faire, par conséquent en prendre son parti dès maintenant et abandonner carrément ce qui ne pourra être fait et ne s’occuper que de ce qu’on est en mesure de faire avec le personnel restreint dont on dispose. Je sais bien que cela fait faire du mauvais sang de voir les vignes pleines d’herbes, par exemple, mais il faut se dire qu’il y a à cette époque de bien plus grands malheurs que cela. Il ne faudra faire que ce qu’ils pourront en gardant leur santé. Pour toi, je te recommande de leur aider de ton mieux dans tout ce que tu peux faire et de ne pas t’occuper outre mesure des enfants à qui un peu de liberté au grand air fera le plus grand bien.

J’avais envie d’écrire à Paris à la commission supérieure des allocations. J’y ai renoncé. Plusieurs de mes amis n’ont pu y arriver. Un de mes collègues qui est avocat et conseiller général à Montélimar m’a dit que c’était inutile. Il avait voulu user de son influence pour en faire obtenir plusieurs et il n’a pas pu y parvenir pour aucun. C’est déjà quelque chose que de les avoir maintenant. Faute de mieux, contentons-nous en.

Je t’envoie un article du journal relatif à notre région. Je pense qu’il vous intéressera tous. J’ai souligné en rouge les endroits où je suis allé. Toute cette région est aujourd’hui à peu près évacuée. Nos camions font tous les jours du déménagement. Les premiers noirs sont déjà arrivés. On installe des hôpitaux de campagne à côté des gares avec une voie de garage pour les trains sanitaires d’un côté et une route pour les autos ambulances de l’autre. On sent qu’il y aura du nouveau par ici. Le matériel qui a été amené ici est inimaginable. Des forêts entières y sont passées. Et je ne parle pas du fer, du ciment et de tous les autres accessoires. Que d’argent. Espérons que tout cela nous servira et que nos efforts seront cette fois couronnés du plus grand succès. Je ne sortirai pas sur les camions avant le retour de Cahuzac. J’aime bien faire un tour de temps en temps pour voir tous ces travaux. Si tu pouvais venir huit jours sur le front, tu passerais tout ce temps en exclamations tant tu verrais de choses nouvelles pour toi. Tout à l’heure, nos canons bombardaient un taube sur nos têtes. Je ne suis pas même allé voir. Vois-tu d’ici un taube passant sur Valencin au milieu des éclats floconneux des obus ! Sûrement qu’il aurait plus de succès qu’ici où tout le monde est blasé de ce spectacle. Les rapides ambulances américaines avec le drapeau étoilé revenant pleines de blessés vous feraient tous précipiter pour les voir. Ici, personne ne se dérange et c’est de même pour tout : troupes qui défilent, longs convois, télégraphie sans fil, canons lourds, installations diverses, on trouve tout cela naturel. Ça m’amuse quand j’y pense moi qui aurait suivi les soldats toute une journée quand il y avait les manœuvres à Valencin.
En attendant de recevoir le résultat de ton voyage, je t’envoie mes plus sincères affections pour tous à la maison. Je t’embrasse, chère Alice, de tout mon cœur avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 15 mai 1916


Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 16 et 17 ainsi qu’une lettre de ma mère m’annonçant un paquet de fromages. Je n’en manquerai pas. Je n’ai guère le temps de répondre à tes bonnes cartes, je suis tout seul en ce moment. Planche est toujours planton chez le capitaine et il faut encore que je m’occupe des courriers, le vaguemestre Lugrin étant aussi en permission avec Cahuzac. Je ne suis pas harcelé mais beaucoup dérangé ce qui ne vaut rien pour écrire. Rien de nouveau. Le temps est pluvieux et plutôt froid. Bon courage à tous à la maison. Je t’embrasse de bon cœur avec les enfants.


Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 13 mai 1916

Bien chère Alice,

Reçu ce matin ta lettre 15 ainsi que le paquet de fromages en très bon état. Merci du tout. Les fromages m’ont fait le plus grand plaisir. Depuis quelques jours je n’avais que du chocolat pour déjeuner le matin, je ne l’aime plus.
J’ai acheté un jour pour 24 sous de gruyère. Il n’y en avait point ou à peu près et il n’était pas fameux. Aussi ton paquet a-t-il été le bienvenu. Je n’en donne pas aux autres. Pour les suppléments, nous faisons chacun pour nous, à table. Aussi, ton paquet me fera bien un mois.

Cahuzac est parti en permission ce matin. Demain, Planche prendra le planton pour 3 jours. Je vais donc rester seul au bureau ces jours, ce qui ne m’effraye pas outre mesure.
Je ne puis rien t’annoncer de nouveau. On dit qu’il arrive par ici des troupes noires, mais je n’en ai encore point vu. On construit un hôpital volant de campagne. On a fait une route avec circuit pour le virage des autos et derrière une ligne de chemin de fer reliée à la gare. Les blessés, aussitôt débarqués de la voiture d’ambulance seront pansés, triés et embarqués dans le train sanitaire qui les emmènera à l’intérieur. On se prépare…

Le canon tonne presque toutes les nuits. Ça a bien changé du commencement où on n’entendait pas le canon ou presque.

On continue d’évacuer les populations civiles. Tous les jours nos camions emmènent des ménages. Aujourd’hui on enlevait les archives d’une mairie. C’est mon copain Rozières qui y est allé avec quelques autres.

On installe des fouilles de fil télégraphique ou téléphonique. Je commence à croire que cette région verra du nouveau mais pas encore, quand tout sera prêt.

J’ai écrit ce matin aux cousines D. Il pleut très fort depuis minuit, mais le temps reste chaud.

Je vais toujours bien. J’espère que cela continuera et que je pourrais être dans de bonnes conditions pour aller vous aider aux fanages. Il faudra bien me tenir au courant de votre travail, de l’avance ou du retard de la saison pour que je puisse combiner mon travail et être libre au moment le plus utile pour vous.

Le temps me dure toujours bien des enfants et je serai bien content si ma bonne chance me permettait de les voir et de vous aider un peu en même temps.

Fais part de mes bien sincères affections pour tes chers parents et tes sœurs et en attendant de vous tous revoir en bonne santé, je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 12 mai 1916


Bien chère Alice

Reçue ce matin ta carte 14. Merci beaucoup. Toujours rien de nouveau. On vit dans l’attente. Les permissions vont toujours assez vite. Cahuzac part ce soir ou demain matin. Santé toujours bonne. Temps chaud et orageux. Je fais le vaguemestre en plus en ce moment en remplacement du notre en permission. C’est te dire que je suis le premier servi pour les lettres. Je t’envoie celle de Mme Carra reçue ce matin.

Mes amitiés à tous, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 11 mai 1916

Chère Alice,

Reçu ce matin tes deux lettres 12 et 13. C’est la poste qui était en retard ! Je te remercie beaucoup de tes lettres qui sont toujours la meilleure source de patience et de courage puisqu’il en faut. Rien de nouveau. Le temps est orageux et lourd. Je me porte toujours très bien. Les permissions vont toujours très vite et j’irais sûrement vous aider à faner si ça continue à aller à ce train-là. Tous mes souhaits sont pour que votre santé à tous puisse résister à tant de travaux pénibles. Je vous embrasse tous de tout cœur.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 10 mai 1916

Chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Je pense que c’est la poste qui est en retard. Je t’ai envoyé hier un paquet de linge comprenant mes galoches et mes chaussons, une chemise, des calçons de laine, et une flanelle. Rien ne presse d’aller chercher ce paquet quand il arrivera en gare d’Heyrieux, car il n’y a rien à me renvoyer. Rien de nouveau à te raconter, je vais toujours bien. J’espère que tout continue d’aller bien à la maison et en attendant de tes nouvelles, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 9 mai 1916

Chère Alice,
Rien de nouveau. Je t’envoie une carte de Velle envoyée lors de sa permission à Paris. L’allusion à « l’art français » vise l’horrible église d’ici, qui a été construite par un architecte boche et qui n’est qu’un Kolossal tas de briques. Je vais toujours bien. Temps pluvieux et froid. Mes meilleures amitiés à tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 6 mai 1916
Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre n°10 du 2 mai au soir. Les lettres vont vite, maintenant, en trois jours elles arrivent.

Tu remercieras pour moi M. Le Curé de l’intérêt qu’il me porte et dont tu me parles. Tu lui diras pourquoi je n’ai pas pu aller le voir lors de ma dernière permission.

A propos de permission, il faut que je te dise qu’on ne m’a pas rayé sur la liste des permissionnaires. Mercier m’a dit que je pourrais prendre 6 jours quand je voudrai. Celle du 3 avril ne comptant pas. Or Mercier est tout puissant pour les permissions. C’est lui qui règle tout pour ça. L’officier le laisse faire pour les permissions comme moi pour le bureau. Je ne tiens pas à retourner de suite en permission, mais j’irai, à moins d’événements imprévus, dans la deuxième quinzaine de juin pour vous aider aux foins. Je resterai neuf jours et j’aurai encore le temps d’en rentrer pour ma part au moins cent kilos.

Je sais bien que l’officier n’aime pas bien que je m’absente, mais je sais aussi qu’il ne me refusera pas cette permission. Le médecin major qui vient souvent me voir au bureau pour se distraire m’a dit il y a deux ou trois jours : « Ah, vous savez, votre lieutenant vous aime bien. Il fait de gros morceaux de vous au bureau du capitaine. » Je te cite textuellement ses paroles. Je le vois bien d’ailleurs. Il faut à propos de cela que je te fasse un peu rire. Je suis un peu le jurisconsulte du groupe. Chaque fois qu’il y a une circulaire nouvelle difficile à interpréter, l’adjudant du capitaine vient me consulter et mon avis fait généralement la loi. Si un fourrier d’une autre section vient au renseignement chez l’adjudant, on l’envoie généralement vers moi pour le tuyauter ! Le capitaine ne peut pas supporter ça. Aussi il ne manque jamais une occasion de l’eng… ça fait compensation et ça rétablit l’équilibre ! Mais le capitaine, ça ne compte pas. Il doit être jaloux, mon avis primant souvent les siens ! En fait de comptabilité seulement. Alors je pense comme tu le vois pouvoir vous donner un petit coup de main dans trois semaines. Reste maintenant la question de guerre qui pourrait y mettre un empêchement. Je ne crois pas que la grande offensive des alliés ait lieu avant juillet. C’est l’opinion de beaucoup. Les préparatifs actuels seraient plutôt dans un but défensif en cas de nouvelle attaque boche, genre Verdun. Les permissions peuvent donc n’être pas encore supprimées. Tout cela n’est bien entendu que suppositions et à la guerre, il faut quand même s’attendre à tout.

Tu continueras à peser très exactement les enfants tous les quinze jours, surtout la petite. Que ce soit bien avec les mêmes effets et avant le repas pour qu’on puisse avoir une indication exacte. Tu comprends que je pourrais faire voir ces chiffres au docteur d’ici et il me dirait son avis, notre major a l’air d’être calé pour les enfants.

Cahuzac est très fort dans les questions financières. Je lui ai parlé de l’obligation de ton papa qui est sortie au pair, mais je n’ai pas su lui dire quelle genre de valeur c’était. Dans tous les cas, il m’a dit que les vieilles valeurs à lots étaient intéressantes parce que les chances du gros lot étaient considérablement augmentées.

Nous avons toujours un temps lourd et chaud. Hier il est tombé quelques gouttes. Ce matin le vent soulève des tourbillons de poussière et il commence à passer des gros nuages noirs. Temps d’orage. Le canon tonne souvent et il en met. Les boches tâtent nos lignes. Une de leurs attaques a été repoussée hier ici. Ça faisait une jolie petite musique.
Nous avons reçu des effets ce matin. J’ai eu une chemise et un caleçon. J’ai pu échanger une paire de brodequins qui ne m’allaient pas contre une paire d’autres neufs aussi.

Rien d’autre de bien intéressant à te dire. Je vais toujours bien et je souhaite qu’il en soit ainsi pour tous à la maison.

Embrasse bien pour moi les enfants et tes chers parents et sœurs. En attendant le plaisir de vous tous revoir, je t’envoie, chère Alice, mes affectueuses pensées.

Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 5 mai 1916


Bien chère Alice,

Avant de me mettre au travail, je t’envoie quelques lignes. Le convoi vient d’arriver, mais ce n’est pas le jour que je reçois de toi. Ce sera demain. Rien de nouveau, on vit dans l’attente. On dit…on dit…enfin on dit tant de choses qu’il est bon d’attendre que tout se réalise. On fait évacuer les villages du front, les paysans déménagent et se retirent à l’intérieur. C’est un sale fourbi pour eux à cette époque. Il faut abandonner les maisons et les champs, aussi ils ne s’en vont que forcés et bien à contrecœur. Temps toujours très chaud et lourd. Je vais bien et n’ai besoin de rien pour l’instant. Fais part de toutes mes affections à tous à la maison. Embrasse bien les enfants pour moi. A toi mes meilleurs sentiments.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 4 mai 1916

Bien chère Alice,
Reçu ce matin avec beaucoup de plaisir ta 9ème lettre. Rien de nouveau à te raconter. Je ne suis pas encore allé à la ferme d’Auguste Faure, c’est un peu loin du village. J’irai la voir quand même un soir. Il fait toujours un temps lourd et chaud. Le canon tonne souvent et près. On commence à bombarder nos convois. Cette nuit, à l’endroit où nos camions déchargent habituellement, des obus boches ont tué quatre hommes et un cheval et ont blessé une vingtaine d’autres soldats. On sent de plus en plus qu’il va y avoir quelque chose par ici. Joffre est venu il y a deux jours. Les trains civils sont supprimés à partir de demain. Défense au maire de délivrer des laissez-passer aux gens du pays. On dit que des troupes vont arriver. Il y a ici deux divisions, soit régiments de troupes coloniales. On travaille fiévreusement aux retranchements. Est-ce nous qui attaquerons ou les boches ? Si c’est eux, ils ne nous prendront pas au dépourvu et ce sera pour eux un nouveau Verdun. Il paraît qu’à Verdun, tout est fini, maintenant. Hier au soir, il est arrivé des camions qui en venaient. Je vais toujours bien. Je souhaite que votre santé soit bonne. Mes bien vives affections pour tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 2 mai 1916


Bien chère Alice,

Si le courrier nous a fait attendre nos lettres la semaine dernière, en revanche il nous en apporte tous les jours, maintenant. Ce matin, j’ai reçu ta lettre n°8. Je les ai donc toutes. Tu me dis que ton papa est toujours fatigué et que les douleurs aux jambes le font beaucoup souffrir. Je comprends bien que l’excès de travail en est la cause principale et je comprends que trop aussi qu’il ne veut pas se reposer en voyant tant de travail devant lui. Comment allez-vous faire cet été ? Maudite guerre, quand finira-t-elle donc ? N’aurez vous pas de soldats ?

Je causais un de ces jours au bureau avec le major. Il vient assez fréquemment nous voir, il m’a même fait personnellement l’ajustage de mon masque. C’est très sérieux, non loin d’ici, plus de 500 soldats ont été tués d’un coup par les gaz. Aussi on ne sort plus sans avoir le masque pendu au côté dans une boîte en fer blanc qu’on nous a donné pour cela. Pour en revenir à notre conversation qui avait les microbes et l’hygiène pour sujet, notre médecin m’a donc dit qu’il était moins important de suivre les règles de l’hygiène que d’augmenter son coefficient de résistance. Il entend par là par exemple qu’un enfant qui sera toute la journée dehors en plein air et au soleil et qui pour cela même aura souvent froid ou chaud, se mouillera et pataugera dans la boue et la saleté sera bien plus résistant aux rhumes et à toutes les affections qu’un enfant élevé dans une boîte en coton. Selon lui, on protège trop les enfants contre la moindre intempérie. Leurs organes ne s’habituent pas à se défendre du froid et à la moindre imprudence, crac, ils sont malades. Je crois qu’il a un peu raison. Je pensais aux petits Couturiers quand il me disait cela. Voilà la belle saison, laisse donc bien vadrouiller les nôtres dans la cour, du matin au soir. Rien ne vaut l’exercice et le grand air comme remède à la constipation. Rien au contraire ne la favorise comme la vie de réclusion. Tu ne saurais te faire une idée comme je vais bien mieux ici quand je peux faire deux ou trois soirs de suite une promenade dans la forêt d’ici. Au contraire je ne digère ni ne dors quand le travail ou le mauvais temps me retiennent toute la journée au bureau.

Le front devient très actif. Canon toutes les nuits, le jour aussi, bien entendu. Certains indices laissent penser qu’il y aura peut-être bientôt du nouveau. Le temps est orageux et il est tombé 15 gouttes de pluie hier, il fait toujours très chaud.

Dis bien à tes chers parents que je prends bien part à toutes leurs peines et que je serais bien heureux si je pouvais leur aider. Mais le devoir est ici aussi plus grand et plus impérieux. Il faut d’abord chasser le boche. Quand ce sera fait, toutes nos misères disparaitront.

Je t’embrasse bien fort ainsi que tous à la maison.


Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 1er mai 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n° 7. Désormais nous aurons tous les jours le courrier. Je ne vois rien de nouveau à te raconter. Le front prend de plus en plus d’animation, la poussière épouvantable des routes ne me donne guère l’envie d’aller y voir de près. Aussi je reste à l’abri au bureau où la fin du mois me donne de quoi m’occuper. Ce matin, un aéro boche se faisait bombarder au dessus de nos têtes. On ne sort même plus pour voir cela tant c’est devenu fréquent. Il faut dire aussi que les morceaux d’obus qui retombent rendent cette indifférence tout à fait prudente.

Que fait ma fillette, elle ne m’écrit plus ? Suis-je déjà oublié ? Je vais bien, temps très chaud et lourd. Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et bonne santé à tous. Je t’envoie tous mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, dimanche 30 avril 1916

Bien chère Alice,

Aujourd’hui fin de mois. Je travaille un peu. Le temps est lourd et chaud. La section roule. Rien de nouveau. Ce matin, une de nos sections a été bombardée. Pas de mal. Je t’envoie la lettre et la carte de Mlle Dislaire. Je lui ai répondu ce matin et je lui ai mis en même temps un mot pour le curé d’Azincourt qui m’avait décrit la bataille.

Velle est rentré de permission hier au soir. Le courrier vient demain. La lettre est de Mlle Dislaire. La carte est de la petite Marguerite (12 ans), la fille de M. Monchy réfugié chez l’institutrice.

Mes amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 29 avril 1916


Bien chère Alice,

J’ai enfin eu ce matin toutes mes lettres de retard. Tes n°2-3-4 et 6 ainsi qu’une lettre de Mme Dislaire l’institutrice d’Azincourt. J’ai été bien heureux d’avoir enfin des nouvelles de vous tous et je te remercie bien de toutes tes bonnes lettres.

J’ai vu que le retard des allocations t’était refusé. J’ai envie d’écrire à la commission du Palais Bourbon. Tu me diras ce que tu en penses dans ta prochaine lettre. Les impôts m’ont étonné aussi. Comment se fait-il qu’on paie des impôts pour le pétrin mécanique qui ne travaille pas !

Il fait ici un temps chaud et lourd avec cette saloperie d’autos qui passent constamment, il règne une poussière affreuse, impossible d’ouvrir la fenêtre et on étouffe à l’intérieur. Ces sales autos, je me demande à quoi ça sert !

On dirait que notre front devient plus actif. Les aéros surtout s’en payent. Ce matin à 4 heures et demi, un boche se faisait canarder ferme sur nos têtes. Bien entendu j’étais encore couché et je ne me suis pas levé pour ça. Ça devient commun.

Hier au soir à 9 heures, toute une escadrille évoluait sur nos têtes. Malgré qu’ils ne soient pas hauts, on ne les aperçoit pas la nuit. Sauf quand ils allument leurs phares électriques. Ils fabriquent eux-mêmes leur électricité au moyen d’une petite dynamo et d’une hélice toute mignonne que la vitesse de l’air fait fonctionner et qui, bien entendu, s’arrête aussitôt que l’aéro se pose. Il y a un parc à côté et j’y suis allé un soir avec Planche et Cahuzac. J’y ai vu lancer un petit ballon qu’on suivait ensuite avec un instrument spécial et qui donnait la vitesse du vent et sa direction aux différentes hauteurs. On les suit jusqu’à 7000 mètres de hauteur, en plus.

Tu me parles de la durée de la guerre, un de mes camarades revenu cette semaine de permission a vu un des officiers et commandant du généralissime avec qui il est bien. Cet officier lui aurait paraît-il affirmé que la décision définitive, c’est à dire la victoire aurait lieu cette année et que nous rentrerions chez nous dans le courant de l’hiver.

C’est peut-être vrai. Quoi qu’il ne soit, il ne me semble pas d’après ce que je vois que la grande offensive soit proche, à moins qu’elle n’ait pas lieu par ici, je ne suis pas dans le secret des Dieux ! D’ailleurs, il vaut mieux ne rien chercher à comprendre dans cette incompréhensible guerre où tout arrive sauf ce que l’on pensait. Le débarquement théâtral et tapageur de nos amis les Russes a presque l’air de cacher quelque chose. D’habitude, on est plus discret sur les mouvements de troupes. Qui vivra verra !

Ma permission ne m’a pas occasionné d’angine, comme l’autre. Mais elle m’a laissé plus triste que les autres. C’est d’ailleurs la note générale. Le temps dure que ça n’en finisse pas bientôt. Dire que cela fait seize mois que nous menons sur le même front cette vie errante de Bohémiens. A quand donc, la ruée définitive ? Ah, si j’étais seul, il y a longtemps que je serais dans l’infanterie. Ce sont les seuls qui se distraient un peu !

Je pense que Dieu vous donnera à tous la santé si indispensable pour cette année. Que de peines vous allez avoir cet été ! J’espère bien que tu aideras de tout ton pouvoir tes bons parents. Aurez-vous des soldats pour les foins ?

Je t’envoie ainsi qu’à tous à la maison mes plus affectueuses pensées en attendant le retour définitif. Embrasse bien les enfants pour moi. Le temps me dure beaucoup d’eux.


Lucien
Villers-Bretonneux, vendredi 28 avril 1916
Comme pour toutes les lettres de cette période, Lucien respecte la censure et ne mentionne pas le nom du lieu où il est cantonné. Il livre tout de même les indices nécessaires à la reconnaissance des villages traversés...
Bien chère Alice,

Comme tu l’as pu voir dans ma carte d’hier, je n’ai reçu que ta lettre 5 au courrier d’hier. Je ne doute pas que les lettres 2-3-4 m’arriveront aussi. Hier, je suis allé au front, j’avais besoin de me distraire. De ne rien recevoir de chez soi donne le noir et je réponds que nous serions vite vaincus par les boches si les lettres étaient supprimées à toute l’armée pour un mois seulement. Les lettres, c’est le grand ressort. Vivre comme nous vivons, loin de toute affection, mal nourris, mal logés, pliés sous une discipline impitoyable, aucun ne résisterait à ce régime si ce n’était l’espoir qui soutient et les chères lettres qui l’entretiennent.

Donc je suis allé au front comme volontaire. C’est très intéressant parce que dans ce pays très plat, les boches nous voient très bien arriver et que les obus ne manquent pas. Je suis obligé moralement de faire quelques voyages pour ne pas avoir l’air d’être peureux aux yeux de l’officier surtout, et des camarades aussi. Hier il faisait très beau aussi il y avait une poussière épouvantable. Malgré cela, mon voyage m’a plu. Comme la route habituelle était trop battue par les obus boches, nous avons fait un grand détour en traversant deux fois la ….(blanc volontaire de Lucien). Nous avons passé dans le secteur anglais et j’ai admiré en passant la magnifique organisation de nos alliés. Croirais-tu qu’ils amènent de la mer de gros bateaux presque sur les lignes suivant le canal latéral. Ils ont installé un vrai port dans un marécage : des quais sur pilotis avec des petites voies étroites avec rails et chemin de schluttage. Des hommes de corvée poussent de petits wagonnets à toute vitesse en les poussant (assis) avec un pied. Les rails longent de petits hangars sur le bord de la route, de sorte que dix minutes après la sortie du bateau, les vivres, fourrages ou munitions sont chargés sur les voitures du train des équipages.

Sur le même cours d’eau, trois canonnières blindées avec une énorme pièce de canon à l’avant étaient embusquées sous des peupliers. Je ne m’attendais pas à voir l’escadre anglaise au front ! Nous avons traversé ensuite un par un à 200 mètres de distance, le sommet et un coteau. Nous avons traversé … (blanc volontaire de lucien) où il ne reste que quelques rares habitants. Les caves des maisons sont abritées sous des sacs de terre empilés et sur chaque maison, un écriteau indique combien la cave sous terre peut contenir d’hommes en cas de bombardement. De là, toujours isolément, nous avons retraversé le fleuve pour rentrer dans le secteur français à … Le village où nous avons déchargé est bombardé tous les jours. Il est à 2km des lignes, à peu près comme de chez vous à chez Guillerme. Une bosse de terrain le sépare des boches (comme ce serait Bel-air). Beaucoup de maisons sont entièrement démolies. La plupart sont éventrées avec les toits crevés, les façades, portes et fenêtres sont béantes. J’ai vu une maison bourgeoise contre laquelle pour la garantir, on avait dressé des charrettes verticalement. Quelle belle garantie !

C’est le premier village que je parcours et que je vois dans cet état. Toutes les maisons sont à reconstruire. Beaucoup ont brûlé et dans les autres, les murs ébranlés par les explosions ne tiendront pas. Seule l’église, dont je n’ai vu qu’un côté paraît ne pas avoir souffert. Nos batteries dissimulées autour du village répondaient aux boches. Je n’ai pas pu voir une seule pièce, ni un seul artilleur, pourtant on tirait à moins de 100 mètres de moi. Tout le terrain est raviné de tranchées, de boyaux, de trous et tas de terre. Il est bien difficile de distinguer dans ce cahot où peuvent être les canons. En arrière, ce sont encore des tranchées, des fils barbelés, des batteries et tout cela soigneusement établi à l’abri du feu des ennemis à contre-pente des coteaux. En cas de rupture de notre front, les boches retomberont sur une seconde et une troisième ligne aussi solide que la première. Que d’argent !

Je ne parle pas des nombreux aéros qui se faisaient bombarder. On ne voit plus que cela, par ce beau temps. Les nôtres ont fait des bombardements de nuit dont parle le communiqué d’hier. Toute cette nuit encore, on en a entendu ronfler. Le front a repris de l’activité. Le canon gronde tout le temps. Les ambulances de la Croix Rouge américaine qui sont ici roulent continuellement, amenant des blessés. Ce ne sont pas de grandes attaques, mais il y a du remue-ménage quand même. Très crânes, ces Américains qui s’exposent à être démolis constamment pour chercher nos blessés. Ils portent bien le drapeau de Genève d’un côté et le pavillon étoilé des États-Unis de l’autre mais ce n’est pas une garantie suffisante pour les boches.

Je me suis enrhumé très fort en lavant un peu de linge dans la cour très chaude et en plein soleil. Le major à qui j’expliquais hier au soir cet inexplicable rhume m’a dit que le soleil ardent enrhumait aussi bien que le froid, l’un et l’autre provoquant la congestion. Avis donc pour les enfants, ne les expose pas trop au soleil trop chaud. Il est vrai que dans la cour de chez vous, il y a toujours assez d’air. Ce matin, on nous a distribué des pelles et des pioches pour doubler ce que nous avions déjà. Chaque homme aura maintenant une pelle ou une pioche. Ça commence à sentir la marche en avant. On nous a donné aussi des boîtes pour mettre les masques et les porter constamment avec nous. Donne le bonjour aux voisins et amis, surtout M. Saumme, les Bray et l’ami Cappy. J’espère que tout va bien à la maison, fais part de mes affections les plus sincères pour tes chers parents et tes sœurs courageuses et reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
Villers-Bretonneux, jeudi 27 avril 1916


Bien chère Alice,

Le courrier a enfin apporté quelques lettres ce matin. J’ai reçu ta n°5 de pâques. Il me manque 2-3-4. Ça finira bien par tout arriver quand même. Le temps est superbe. Ce soir, je vais au front avec un camion pour remplacer un permissionnaire. Un aéro boche a été descendu hier ici. On a amené les deux aviateurs prisonniers à côté de notre bureau. Les aéros s’en payent avec ce magnifique temps. Ils volent aussi bien la nuit que le jour.

Je vais toujours bien. Je t’écrirai ce soir un peu plus long.

Embrasse bien tes chers parents pour moi en attendant le plaisir de vous revoir tous, je t’envoie mes plus affectueuses pensées.

Un mimi pour les enfants



Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 25 avril 1916
Chère Alice

Toujours point de courrier. Je n’ai encore reçu qu’une lettre de toi depuis mon départ. Tu peux penser si le temps me dure et je ne suis pas le seul. Rien de bien extraordinaire par ici. Le communiqué d’hier mentionne un violent bombardement qui a eu lieu l’autre nuit ici et dont je t’ai parlé, je crois. Cette nuit encore les aéros ont fait un tapage sur nos têtes jusqu’au jour. Nous sommes ici beaucoup plus près du front que nous ne l’étions dans nos précédents cantonnements. On voit très bien éclater les gros obus boches non loin. Le paysage peu accidenté présente d’assez vastes horizons. On voit très bien d’ici la grosse masse d’une cathédrale célèbre et l’œil plonge sur le cours d’un fleuve dont la vallée se perd au loin. Somme toute, c’est assez agréable, vu par le beau temps que nous tenons en ce moment.

Je vais toujours bien.

En attendant que je reçoive enfin de vos chères nouvelles à tous, je t’embrasse bien fort, chère Alice, ainsi que les petits et tes chers parents et sœurs.


Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 avril 1916

Bien chère Alice,

Tu as su par ma carte d’hier que nous n’avons pas reçu de lettres. C’est à la poste centrale de Paris que le courrier s’égare paraît-il. Je n’ai encore reçu qu’une seule lettre de toi depuis mon départ. C’est long. Le capitaine a dû réclamer. Je pense que tout arrivera quand même. Ce qu’il y a de curieux, c’est que les lettres recommandées et les colis arrivent. Ainsi, j’ai reçu hier le paquet de mes cousines D. Il contenait une boite de sardines et une tablette de chocolat pour Tricotelle. Pour moi, il y avait une boite de sardines, une de thon, deux tablettes de chocolat, un gros gâteau de pain d’épice, une boite de raisins secs, du sucre, une boite de pastilles de gomme. Les raisins et le gâteau ont fait le dessert d’hier, jour de pâques. Nous n’étions que Cahuzac, Planche et moi. Velle et Sénart sont en permission depuis samedi.

Le temps très mauvais toute la semaine sainte est devenu tout d’un coup très beau. Il a fait une journée magnifique hier et ce matin, elle s’annonce toute aussi belle. La section a roulé hier toute la journée, malgré la fête. Je suis allé à la grand-messe de 10h. Elle était dite par l’aumônier des ambulances assisté de deux jeunes prêtres. L’archiprêtre de l’endroit a fait le sermon. Il est très vieux et il a dû être fort éloquent quand l’âge lui permettait plus de moyens. Malgré cela il a terminé son prêche par une prière improvisée pour notre patrie qui a été dite avec un tel élan sincère, une telle conviction que tout le monde en a été profondément ému. Jamais je n’avais entendu une supplication aussi ardente et aussi vraie. A quelques pas du front, elle avait une grandeur particulière. L’assistance était variée au possible et avait un aspect peu ordinaire que le front seul permet de voir. Il y avait un général, des officiers, des médecins, des ambulances, des aviateurs coquets et des fantassins de retour des tranchées, boueux et superbes à la fois, le barda sur le dos comme à une prise d’armes, des coloniaux, nombreux ici, des blessés, des vieux territoriaux, GVC ou cantonniers tout gris en veste de velours et casque. Un chœur militaire avec violon et violoncelle a chanté la messe. C’était très intéressant et très beau.

L’après midi, je suis allé au cimetière où sont enterrés de nombreux soldats de notre région. Les inscriptions n’ont que le nom et le régiment. J’ai reconnu beaucoup de noms connus mais les renseignements sont insuffisants. J’y ai vu un Chevalier et un Vogel, adjudant. Connais-tu ? La grande tombe est très bien entretenue. Dans un coin à part sont 4 boches, leurs tombes sont propres aussi et leurs noms y sont écrits sur des petites croix de bois.

Les aéroplanes ont profité du beau temps hier pour se promener en quantité. Des boches ont passé, un des nôtres est tombé par accident tout près de nos camions. Rien n’a bougé après la chute. Les deux malheureux aviateurs étaient morts. Toute la nuit nos aéros ont fait la patrouille dans le ciel très clair. Un grand trait de lumière immobile leur servait de point de repère pendant que d’autres projecteurs éclairaient le champ d’aviation pour les départs et les atterrissages.

Ce matin, Planche est au front en remplacement d’un permissionnaire. Ce soir ce sera Cahuzac. Demain repos. Après demain, j’irai à mon tour sur un camion faire une petite tournée vers les lignes.

Je vais très bien, toujours. Dieu veuille qu’il en soit de même pour tous à la maison. Vous aurez tous tant besoin de votre santé cet été !

En espérant que bientôt notre courrier nous apportera les nouvelles tant attendues, je t’embrasse, chère Alice, ainsi que tous.


Je te joins un article au sujet des loyers pendant la guerre. De part cette loi (art 14 ter) les mobilisés et attributeurs des allocations journalières en seront exonérés. Nous verrons ça ;
Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 24 avril 1916


Bien chère Alice,

Tu as su par ma carte d’hier que nous n’avons pas reçu de lettres. C’est à la poste centrale de Paris que le courrier s’égare paraît-il. Je n’ai encore reçu qu’une seule lettre de toi depuis mon départ. C’est long. Le capitaine a dû réclamer. Je pense que tout arrivera quand même. Ce qu’il y a de curieux, c’est que les lettres recommandées et les colis arrivent. Ainsi, j’ai reçu hier le paquet de mes cousines D. Il contenait une boite de sardines et une tablette de chocolat pour Tricotelle. Pour moi, il y avait une boite de sardines, une de thon, deux tablettes de chocolat, un gros gâteau de pain d’épice, une boite de raisins secs, du sucre, une boite de pastilles de gomme. Les raisins et le gâteau ont fait le dessert d’hier, jour de pâques. Nous n’étions que Cahuzac, Planche et moi. Velle et Sénart sont en permission depuis samedi.

Le temps très mauvais toute la semaine sainte est devenu tout d’un coup très beau. Il a fait une journée magnifique hier et ce matin, elle s’annonce toute aussi belle. La section a roulé hier toute la journée, malgré la fête. Je suis allé à la grand-messe de 10h. Elle était dite par l’aumônier des ambulances assisté de deux jeunes prêtres. L’archiprêtre de l’endroit a fait le sermon. Il est très vieux et il a dû être fort éloquent quand l’âge lui permettait plus de moyens. Malgré cela il a terminé son prêche par une prière improvisée pour notre patrie qui a été dite avec un tel élan sincère, une telle conviction que tout le monde en a été profondément ému. Jamais je n’avais entendu une supplication aussi ardente et aussi vraie. A quelques pas du front, elle avait une grandeur particulière. L’assistance était variée au possible et avait un aspect peu ordinaire que le front seul permet de voir. Il y avait un général, des officiers, des médecins, des ambulances, des aviateurs coquets et des fantassins de retour des tranchées, boueux et superbes à la fois, le barda sur le dos comme à une prise d’armes, des coloniaux, nombreux ici, des blessés, des vieux territoriaux, GVC ou cantonniers tout gris en veste de velours et casque. Un chœur militaire avec violon et violoncelle a chanté la messe. C’était très intéressant et très beau.

L’après midi, je suis allé au cimetière où sont enterrés de nombreux soldats de notre région. Les inscriptions n’ont que le nom et le régiment. J’ai reconnu beaucoup de noms connus mais les renseignements sont insuffisants. J’y ai vu un Chevalier et un Vogel, adjudant. Connais-tu ? La grande tombe est très bien entretenue. Dans un coin à part sont 4 boches, leurs tombes sont propres aussi et leurs noms y sont écrits sur des petites croix de bois.

Les aéroplanes ont profité du beau temps hier pour se promener en quantité. Des boches ont passé, un des nôtres est tombé par accident tout près de nos camions. Rien n’a bougé après la chute. Les deux malheureux aviateurs étaient morts. Toute la nuit nos aéros ont fait la patrouille dans le ciel très clair. Un grand trait de lumière immobile leur servait de point de repère pendant que d’autres projecteurs éclairaient le champ d’aviation pour les départs et les atterrissages.

Ce matin, Planche est au front en remplacement d’un permissionnaire. Ce soir ce sera Cahuzac. Demain repos. Après demain, j’irai à mon tour sur un camion faire une petite tournée vers les lignes.

Je vais très bien, toujours. Dieu veuille qu’il en soit de même pour tous à la maison. Vous aurez tous tant besoin de votre santé cet été !

En espérant que bientôt notre courrier nous apportera les nouvelles tant attendues, je t’embrasse, chère Alice, ainsi que tous.


Je te joins un article au sujet des loyers pendant la guerre. De part cette loi (art 14 ter) les mobilisés et attributeurs des allocations journalières en seront exonérés. Nous verrons ça ;
Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 22 avril 1916
Ma chère Alice,

Voilà quatre jours bientôt que nous n’avons pas reçu de lettre. Le courrier s’obstinant à perdre notre paquet de lettres. Je pense qu’elles finiront par arriver quand même mais avec quel retard !

Hier vendredi saint, notre caporal d’ordinaire, le fameux Lachenal a profité de l’absence de l’officier encore en permission pour faire une cuisine avec Vrande. Le capitaine l’avait bien fait appeler la veille au soir pour qu’on fasse maigre comme les autres sections mais il a dû probablement prétendre qu’il n’avait que de la viande, qu’il était trop tard, enfin, le fait est là. A notre petite table, nous avons fait maigre. Nous avons mangé des œufs. Les autres (Velle, etc…) avaient acheté de la langouste au lieu de sardines comme il était convenu. Je n’aime pas ça alors j’ai été obligé d’aller à la cuisine mais je pense que je ne serai qu’à demi damné car je n’ai pris à midi que des pommes de terre sans la viande. Le soir, je n’ai pris que du bouillon. Maintenant, la viande avait cuit dans le bouillon le soir et dans les pommes de terre le matin. Je n’en ai pas mangé, mais il y avait le goût ! Voilà un cas de conscience, aide moi à m’en tirer !

L’officier est rentré hier au soir. Toujours la même chose. Pendant ma permission, il était venu d’une autre section un autre brigadier, nommé Sénart, c’est un grand richard, il mange avec nous. Il voudrait être au bureau et pour y arriver, il fait le malade, pensant qu’en toussant et en faisant l’homme faible on l’embusquerait au lieu de courir les routes sur un camion.

Je ne pense pas que son plan réussisse. Il a déplu à Mercier et à Velle par son air hautain et sa manière de refuser tout le travail parce qu’il tousse. Hier au soir il a répondu de même à l’officier. Je crois qu’il s’est coulé et que l’on va le débarquer de la section à la première occasion. Ce n’est pas encore lui qui prendra ma place, du moins je ne le crois pas. J’ai repassé la caisse hier au soir à l’officier en ne gardant que 200 frs avec moi. J’avais fait pour près de 400 francs de dépenses en son absence. Il a mis les billets de banque que je lui repassais dans sa poche, sans même les compter (700frs) et il ne m’a même pas demandé d’explications. Sur les dépenses que j’avais faites (prêt, ordinaire, etc)

Je ne suis pas retourné au front depuis dimanche dernier. Il ne fait que pleuvoir tous les jours. Sauf le jeudi saint où il a fait assez beau, nous n’avons eu que du mauvais temps.

Demain c’est pâques. Il est probable que les camions marcheront comme d’habitude. Le travail est trop pressant. Je pense que le bureau pourra néanmoins aller à la messe, à moins qu’il n’y ait quelque gros travail imprévu. Demain tantôt, j’irai au cimetière, le 14ème corps est resté par ici de longs mois et comme il y a des ambulances fixes, beaucoup de soldats de notre région sont enterrés par ici. Peut-être retrouverai-je des noms connus.

Tu me diras bien dans ta prochaine lettre comment va la petite. Pèse la tous les quinze jours, toujours avec les mêmes effets et aux mêmes heures de la journée avant un repas. Autrement, tu n’aurais que des données inexactes. Tu m’enverras ces poids. Fais de même pour le gros. Tu verras si l’augmentation de poids de la petite est proportionnée à celle du petit, en tenant compte de leurs poids respectifs. En divisant leur poids par celui de l’augmentation de la quinzaine, tu auras tant de pour cents qui te servira de base de comparaison. Tu m’enverras tout cela.

Je te recommande de bien veiller à ce que ta chère maman ne porte jamais le petit et de lui aider autant que possible. Votre grand ennemi, les foins, approche. Il faut donc dès maintenant préparer votre offensive et pour cela veiller à la santé de tous. Vous n’aurez pas trop de toutes vos forces à tous. Que rien au moins ne vienne compliquer encore les choses. Et puis surtout, que ton papa laisse de côté tout ce qui n’est pas indispensable. Tant pis si les vignes ont de l’herbe, j’ai tant peur que cet été vous soit plus dur que vos forces ne le permettent.

Vous avez sans doute vu par les journaux que les Russes viennent nous aider. Un article de Charles Humbert d’hier laisse entendre que les Italiens vont en faire autant sous peu. Tant mieux.

Tout cela laisse bien entendre que le gros effort sera sur notre front et que ce sera bientôt. Espérons qu’il sera décisif et qu’avec l’aide de dieu, nous triompherons entièrement. Je n’en ai d’ailleurs jamais douté. Le revirement des Américains contre les boches semble bien indiquer qu’ils jugent la partie comme désespérée pour les coalisés. Alors, n’est ce pas, on entre en guerre quand c’est presque fini. On adhère au pacte de Londres, on ne fera la paix que tous ensemble et comme allié on aura bien une petite part du gâteau : Business is business…. !

Ce qui n’en démontre pas moins que les boches sont f…

Au revoir, chère Alice, embrasse bien et remercie pour moi tes chers parents de toutes leurs bontés. Conserve ta santé pour leur bien aider et en attendant le retour définitif, je t’envoie toute mon affection.

Lucien
Villers-Bretonneux, mercredi 19 avril 1916
Mercredi 19 avril 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ta bonne lettre du 15 avril n°1 et je t’en remercie beaucoup. J’espère que cette carte trouvera toute la maison en meilleure santé que ta lettre ne paraît l’avoir quittée. Il faut dire à ton papa qu’il faut qu’il fasse bien attention à lui, qu’il ne s’expose pas trop aux rosées du matin, ni aux fraîcheurs du soir. Qu’il se réserve pour les fourrages. Je me demande comment vous allez pouvoir vous en tirer cette année. Que Jeanne fasse aussi bien attention à elle pour cette même raison des grands travaux à venir. Il faut que notre chère mémé prenne bien soin d’elle. Surtout qu’elle ne porte jamais le petit. Il est très vigoureux, qu’on le gâte un peu moins, il ne s’en portera pas plus mal. Ne lisez pas cette carte au petit, il en conclurait qu’on ne l’aime plus. Je ne dis rien pour Marcelle, c’est le pilier de la maison, sa vaillance lui fera de la réclame pour trouver un mari. Rien de nouveau par ici. On travaille toujours beaucoup pour le front. Temps de giboulées. J’ai couché cette nuit dans mon bureau et j’y ai été très bien. Je vais bien, pas de rhume. L’officier est toujours en permission.
Je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Villers-Bretonneux, mardi 18 avril 1916

Ma chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes pour ne pas te faire manquer le courrier d’aujourd’hui. Je n’ai encore rien reçu de toi. Ce matin, nous avons changé le bureau. Nous sommes très bien, dans une jolie chambre chez deux ouvriers seuls, le père et le fils, qui travaillent d’ailleurs toute la journée à la fabrique de tricots de laine. J’ai installé mon hamac dans un coin de la chambre. Je serais mieux que dans ce grenier où il ne faisait chaud que tout juste, la pluie cette nuit passait entre les tuiles plates et m’inondait.

Nos camions bardent ferme de nuit et de jour. On fait un nouveau front défensif formidable. Cahuzac de matin est allé voir. La nuit prochaine, d’autres camions iront à 1km des boches. J’ai envie d’y aller, c’est très intéressant. Je pense que dans quelques jours il y aura du nouveau par ici. Le temps est toujours pluvieux.

L’officier est toujours absent. Mon travail avance au bureau et me voilà presque à jour. Hier au soir, nous sommes allés au salut à 6 heures. On disait qu’il y aurait un prédicateur. Il n’y a eu que des prières. Je me suis amusé après : Cahuzac après la soupe nous avait quitté mystérieusement alors Velle m’a dit : « il court », laissons le. Nous sommes allés à l’église et nous y avons trouvé mon Cahuzac qui y était allé tout seul, de peur qu’on ne le chine, peut-être. Nous sommes revenus tous ensemble. Ce soir ou demain, j’irai au cimetière où sont enterrés beaucoup de soldats de l’Isère. Toutes mes affections et mes remerciements à tous à la maison.
Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Villers-Bretonneux, lundi 17 avril 1916
Aux armées, le 17 avril 1916 lundi matin 8 heures

Bien chère Alice,

Je ne t’ai pas écrit hier, et je me rattrape vite ce matin avant de me mettre à l’ouvrage. J’ai encore un peu le cafard et ça m’aidera à avoir le courage de me replonger dans mes paperasses.

Je suis arrivé, comme tu sais, vendredi soir au bureau vers 6 h ½. Les amis soupaient. Je n’ai vu l’officier que le lendemain matin. Il partait avec sa section, il est entré au bureau en coup de vent et il m’a fait le meilleur accueil. Il m’a tendu la main, m’a vite demandé des nouvelles de la petite et m’a dit qu’il partait le jour même pour aller voir son frère qu’on opérait de l’appendicite. Il est revenu à midi, m’a redemandé des nouvelles de la petite et nous avons causé de mon voyage. Il m’a ensuite passé la caisse avant son départ. J’ai plus de 1200 fr en poche. Il est parti à deux heures après nous avoir fait de grands adieux bien amicaux. Quels changements avec les temps de noël. Pendant ma permission, il est arrivé plusieurs papiers de service qui embarrassaient Cahuzac. Alors l’officier lui disait « Mettez-ça de côté, Sertier fera ce qu’il faut à son retour. » Je te dis toutes ces choses pour te montrer que ma situation n’a pas changé au bureau pendant mon absence. Quand j’ai lu les nouvelles circulaires pour le 2ème trimestre, j’ai dit à l’officier, « je vois ce qu’il y a à faire ». Il s’est contenté de cette explication et ne m’en a pas demandé davantage.
Hier matin pour les Rameaux, j’ai fait ma toilette et je suis allé un moment à la messe de 10 h. La section a travaillé toute la journée. Nous sommes très près du front, ici. Alors entre deux voyages de matériel, les hommes reviennent manger la soupe. L’après midi hier était très beau. Les camions repartaient pour le front. Je suis monté sur l’un d’eux et nous sommes allés à 3km des tranchées boches. J’ai vu mon ami Rozières, il vous envoie le bonjour à tous. On fait dans cette région très plate un nouveau front en arrière. Nous avons mené des poutrelles de fer pour faire des batteries, des poutres, des plateaux, du fil de fer, etc. Jamais je n’avais vu encore des travaux de défense aussi importants. Il y avait un réseau de tranchées, de boyaux, de batteries cachées impossible à décrire. On y travaille fiévreusement. Que d’hommes, que d’autos ! Et des troupes !

La nuit de samedi à dimanche, il y a eu un combat d’aéroplanes au dessus de nos têtes. On entendait très bien les coups de mitraillette du grenier où j’étais couché, mêlés aux coups de canon plus lointains. Hier au soir une escadrille, française ou boche, je ne sais pas, a passé sur nos têtes. Le temps était nuageux, les projections ne pouvaient percer les nuages. Un grand trait de feu immobile barrait le ciel et servait de ligne de repère aux aviateurs. Qui l’envoyait, nous ou les boches ? On était trop près pour le savoir. La nuit, ça trompe.

J’ai vu hier un canon de 75 monté sur un pilier tournant et destiné au tir vertical contre les aéros.

On s’attend paraît-il à une prochaine attaque boche dans notre région, aussi les villages sont bondés de troupes. J’ai remarqué qu’il y avait surtout ici des troupes d’élite ou réputées comme telles. J’entends sous cette appellation les zouaves, chasseurs alpins, coloniaux, noirs etc…(je ne veux pas dire qu’il y a ici de tout cela)

Les vastes plaines où nous sommes seraient propices, il me semble, à des opérations de large envergure.

Je commence à m’acclimater dans mon grenier. J’ai doublé mes couvertures et je suis très bien. Voilà deux nuits que je dors comme il y a longtemps que ça ne m’était pas arrivé, l’air froid est bien meilleur pour la santé. Je suis dérhumé entièrement. Je vais donc très bien. Tu me diras bien dans tes lettres comment vont les enfants et tes chers parents et sœurs. Embrasse-les bien tous pour moi et en attendant le retour définitif, je t’envoie mes meilleurs baisers.

Planche me charge de t’envoyer un bonjour amical.
Lucien
Villers-Bretonneux, samedi 15 avril 1916
Bien chère Alice,

Je suis arrivé hier à 6 heures du soir et j’ai retrouvé toute ma section qui ne m’attendait pas encore étant donné le retard qu’avaient tous les permissionnaires avant moi et qui était dû aux lenteurs du voyage. On m’a remis ici trois lettres, une de toi (je ne m’étonne plus si je ne comprenais pas bien tout ce que tu me disais au sujet de tes lettres), une de Pierre, et une de ma mère. Ton paquet était arrivé aussi, bien intact sauf les pommes, entièrement pourries. Je n’ai pas encore reçu celui de Mme Carra. Je t’envoie les photos. Je n’y suis pas bien, comme tu verras, nous étions sur un terrain en pente. Enfin tant pis. Nous sommes dans un pays plein de troupes. Nous sommes très mal, comme bureau, dans une petite cuisine. Je couche dans un grenier sous les tuiles avec Cahuzac et un autre. J’ai reçu une veste canadienne neuve en échange de ma peau de bique et une couverture neuve ainsi que des souliers et une culotte de velours. Cahuzac m’avait tout mis ça de côté. Tricotelle a passé à une autre section du groupe. Je l’ai vu ce matin. Le pays où nous sommes est important : plus de 4500 (habitants ?)

Il pleut, le temps est froid. Je vais très bien, je ne suis pas trop fatigué du voyage. J’avais encore des provisions pas perdues du reste pour voyager au moins huit jours. Remercie bien la mémé. En attendant de tes nouvelles, je t’embrasse bien fort ainsi que tous.

Lucien
Amiens, vendredi 14 avril 1916
Croix Rouge de la Gare

Ma bien chère Alice,

J’ai bien le temps de t’écrire. J’ai encore cinq heures à attendre à la gare avant le départ du train pour mon nouveau cantonnement situé à 17 kilomètres d’ici en allant au front. Je t’ai déjà dit qu’Auguste Faure était resté longtemps dans cet endroit. Tu demanderas à Fanny Faure l’adresse des gens où était son fils à Villers-Bretonneux. Je vais te raconter mon voyage. Je suis parti de Perrache par le train express de 10 heures du soir. Ce train est interdit aux militaires. Je n’ai pu le prendre que grâce à ma grande habitude de la gare. J’étais dans un des wagons nouveaux, très confortable. J’ai pu dormir un peu et je suis arrivé à la gare de Lyon, à Paris, à 7 heures du matin. Pas trop de fatigue. De là, j’ai traversé Paris en métro pour aller à la gare du Nord. Je ne connais que ce moyen pour circuler dans Paris. J’aurais mieux aimé prendre le tram, mais je ne les connais pas assez et tant pis, j’ai parcouru Paris dans une cave, ce qui n’est guère intéressant, mais très rapide. A la gare du nord, j’avais trois heures à attendre. Il pleuvait, sortir en ville ne me tentait guère. Je suis allé lire à la salle de la Croix-Rouge et avant de prendre mon train, j’y ai très bien dîné gratis. Soupe, pommes de terre au jus, rôti, confitures, café pain et cidre. J’avais l’intention d’aller droit à Aumale. Pour cela, je devais quitter le train de permissionnaires à Saint-Just-en-Chaussée et par une petite ligne rejoindre Aumale. J’étais parti de Paris à 11h30.

En route, j’ai vu de nombreux trains chargés de troupes que je connaissais bien. Cela m’a donné à réfléchir que ma section pourrait fort bien être partie aussi. J’ai donc continué sur Abbeville où je suis arrivé le 13 à 6 heures du soir. En allant au dépôt automobile me renseigner, je rencontre Besson qui y est depuis longtemps.

C’est lui qui m’a appris que le groupe est parti d’Aumale pour V.B. Au bureau, je retrouve deux camarades qui étaient autrefois au groupe et qui ont été changés depuis. Tous les trois, nous sommes allés nous renseigner à la gare pour nos trains respectifs. Le mien partait à minuit et me posait à Amiens à 2 heures du matin pour ne repartir qu’à 6 heures pour V.B. Grand merci ! Encore une nuit blanche. Je me souvenais de ma dernière angine ! Nous sommes allés tous les trois à l’hôtel où nous avons soupé et couché. Les deux autres sont partis à 6 heures. Moi j’avais le temps. Le train pour Amiens ne partait qu’à dix heures. Je suis allé à l’église. Splendide monument (carte). J’ai visité le monument de Courbet et je suis allé à la gare où j’ai trouvé un bon petit camarade de ma section parti trois jours avant moi en permission. Il arrivait d’Aumale où il n’avait trouvé personne et revenait à Abbeville pour la deuxième fois. C’était le quatrième jour qu’il errait ainsi de gare en gare. Il se nomme Thouvenel, c’est lui qui conduit mon ancien camion, le 8. Nous sommes arrivés en gare d’Amiens d’où je t’écris à 11h30 et le train ne repart qu’à 5 heures 8 ce soir pour arriver à V.B. à 6 heures. Je suis à la Croix-Rouge. En y arrivant avec Thouvenel, on nous a fait dîner tout de suite (toujours gratis) maintenant nous sommes dans un petit salon. Lui lit et moi j’écris. La dame de la Croix-Rouge, une jeune femme, essaye de causer avec un blessé irlandais qui se chauffe près du poêle, elle ne connaît que le mot : yes pour tout et je doute que leur conversation soit très intéressante, l’anglais ne connaissant pour tout français que le seul mot : souvenir. Voilà donc où j’en suis de mon voyage.

En route, j’ai vu les fameux canons nouveaux de 400, du moins je crois que c’est cela. L’affut, énorme porte à cheval sur deux wagons à boggie. La pièce a au moins 20 mètres de long. La culasse et les servants sont abrités sous une coupole blindée. La locomotive et les wagons à munitions étaient blindés aussi. Le tout était peint en faux marbre jaunâtre, couleur d’argile. Quels monstres ! Je n’avais encore jamais rien vu de pareil.

Je ne finirais pas cette lettre sans te dire le bien que l’on ressent dans les Croix-Rouge où l’on est accueillis en enfants gâtés. C’est un spectacle vraiment impressionnant que de voir tous ces poilus barbus et jeunes bleus aux figures fraîches entrer timidement dans la salle et y rester bien sage, soit à table, soit à la lecture. On entendrait voler une mouche. Pourtant il n’y a aucune contrainte, aucun chef ou gradé quelconque.

Rien que des femmes jeunes ou âgées, empressées et souriantes, attentives à vous servir à boire et à manger ou à vous offrir un lit pour vous reposer, de l’eau, des linges pour se laver. Rien n’y fait. Tous ces poilus qui font trembler les boches restent là, dociles et silencieux et s’en vont ensuite sans bruit en remerciant doucement. Tous ces petits soins qu’on reçoit rappellent trop la famille qu’on vient de quitter. Une fois loin, on n’a plus besoin de faire l’homme fort qui quitte les siens sans faiblir et je crois que dans les Croix Rouges, tous ces hommes qui ne disent rien ont peut-être le cœur trop gros pour pouvoir parler.

Je te charge, bien chère Alice, de bien remercier tes chers parents et leur bonté pour moi. Ton papa m’a encore gâté à la gare, plus que d’habitude. J’en suis tout confus. Fais bien ce que tu pourras pour leur aider et embrasse les bien pour moi. Mille baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Paris, jeudi 13 avril 1916
Chère Alice

Je viens d’arriver à la gare du Nord. Le voyage a été rapide. Je suis parti de Lyon à 10h hier au soir et à 7 heures ce matin, j’étais à Paris. Il pleut, je t’écris de la Croix-Rouge (salle de repos). Mon train ne repart qu’à 11h25. J’étais dans un wagon et j’ai dormi une partie de la nuit. Bon courage, chère Alice, espérons en des jours meilleurs. Continue à avoir bien soin des enfants. Embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et en attendant l’heure du retour définitif, reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, jeudi 30 mars 1916
Chère Alice,

Je viens de recevoir une lettre de Mme Carra et les tiennes 24 et 25. Merci bien des détails sur les enfants qui m’ont fait le plus grand plaisir. Ton virtuose surtout m’amuse. C’est peut-être un Gounod en herbe ? Pèse bien la petite chaque semaine et note le poids soigneusement, car je veux voir si l’augmentation de poids est progressive ou non. Nous avons eu revue d’habillement ce matin et comme je suis dans mon beau linge, je vais me faire photographier cet après midi avec Velle, Mercier, Planque et quelques amis. C’est pour faire des cartes postales. Je t’enverrai ça aussitôt fait et en casque, svp ! Je vais toujours très bien.

Embrasse bien tes chers parents pour moi. Je t’envoie mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.
J’ai touché les 50 frs du mandat le jour même de l’arrivée. Merci. Tu peux jeter le talon du mandat.



Lucien
Sertier Lucien
Aumale, mardi 28 mars 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta carte 23 de vendredi dernier avec un contenu dont je te remercie bien. J’ai donné le mandat au vaguemestre qui le touchera aujourd’hui ou demain. Laisse moi te dire au sujet du paquet de 1kg que tu m’annonces que tu as droit à un paquet par mois à la poste à port gratuit. Tu n’as qu’à faire présenter au guichet ta feuille d’allocations. Renseigne toi d’ailleurs à ce sujet.

En réponse à ta lettre, j’allais oublier de te dire que le mandat est largement suffisant. Je t’envoie une photo faite par un camarade. Elle représente des gros camions anglais qui passaient à Buneville. Tu remarqueras la hauteur de la pièce par rapport au cheval ainsi que sa longueur. Cette photo a été prise de notre bureau, situé en face. Il y avait de la neige mais le vent l’a soufflée des toits. Je vais toujours très bien. Merci beaucoup de ton envoi, je pense que nous resterons au moins encore une semaine ici. Le vent a été grand, cette nuit et le temps est toujours pluvieux. Mes meilleurs sentiments d’affection pour tous. Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Valencin, mardi 28 mars 1916
Lettre de Marcelle à Lucien

Mon cher papa,

Je ne t’écri pas mais je panse toujour à toi. Tu pans bien que je toublie je ne toublie pas parce que je n’ai pas le temps de t’écrire. Le matin je vai en champ au vaches toute sole la tante (à la cure) il faut que je surveille mon petit joseph sa faiq je né pas le temps de t’écrire.
Le parin a acheté une vache a la foire d’Herieux, les tatans l’ont batisé mignone parce qu’elle était un peu maigre. Mon petit frère n ;l. v. saule. Je suis bien enrhumé peutaitre que sa ne sera rien. Il ne fai pas bien botan. Mon parin et ma mémé son talé a lyon ujour dui. La tatan Marcelle est bien enrhumé on lui a mi un … à lé pole goche.
Ta fille qui taime de tou soncorqps.

Marcelle Sertier
Sertier Lucien
Aumale, lundi 27 mars 1916

Bien chère Alice,

Je n’ai toujours pas le temps de t’écrire plus longuement, il en sera un peu aussi pendant ces quelques jours correspondant à la fin du mois et du trimestre. Je vais très bien, malgré le temps de pluie et de neige que nous avons depuis quelques jours ici. Rien de bien saillant à te raconter. Nous sommes si loin du front qu’on n’en entend pas même le canon, ou si peu qu’on doute que ce soit bien lui. J’ai fini aujourd’hui mes fameux inventaires, ce sera le tour des comptes, maintenant. Tu remercieras bien ma fillette pour sa lettre, son écriture va de mieux en mieux. Je comprends très bien que la venue de la couturière constituait un cas de force majeure. Je doute même que le petit Joseph qui aurait paraît-il pris sa part de temps ait eu pendant la conception de ces fameuses affaires de poupée, des soins trop prolongés de sa sœur. Dans tous les cas, j’admets l’excuse invoquée. Je ferai ce soir le certificat que tu m’as demandé. Nous n’avons plus le courrier que tous les deux jours. Ce sera pour demain, tes prochaines nouvelles que j’espère bonnes, pour toi et tous.
En attendant la venue de la prochaine permission qui me permettra de vous tous bientôt revoir, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, samedi 25 mars 1916
Bien chère Alice,

Je commence ces quelques lignes pendant que je suis un peu tranquille. J’ai travaillé jusqu’à maintenant, je suis toujours en train sur ces fameux inventaires que j’espère bien finir demain car il faut que je les envoie lundi matin. Planche a été malade à son retour de permission, il n’est pas encore bien rétabli et il ne nous seconde guère. Cahuzac ne se foule pas trop non plus, il voit maintenant que ce n’est pas lui qui me supplantera au bureau et ma foi, ce n’est pas la peine qu’il fasse autant de zèle qu’au commencement. Alors pour que rien ne cloche, je m’appuie les heures supplémentaires. L’officier me rend responsable de tout, même des gaffes de Planche ou de Cahuzac alors il faut que je surveille tout. Pour certaines pièces, j’ai plus vite fait de les faire que de les regarder. Je ne leur laisse guère que le travail de copie. Ce que je m’appuie en plus en travail, je le gagne en autorité. L’officier me soutient à fond, surtout devant mes camarades, il affecte de me traiter comme un gradé. Comme de juste, cela a suscité un peu de jalousie dans les rangs et je m’aperçois bien de ces rancunes en dessous que rien ne justifie. Je n’ai pourtant jamais fait punir personne, directement ou indirectement. Je suis aimable avec tous et j’adoucis autant que je peux tout ce que mes fonctions ont de sévère pour eux. Ce qui les fait marronner le plus, c’est que les faux cols, c’est à dire les camarades riches qui ont reçu une bonne éducation en général me recherchent. Je ne me laisse pas rincer la bouche à personne, mais je ne peux pas être impoli non plus avec des camarades aimables parce qu’ils sont riches. Dieu sait pourtant que je favorise autant que je peux pour les effets ou pour la nourriture, ceux qui sont comme moi peu fortunés.

C’est à eux aussi que va toute ma sympathie mais cela ne les désarme pas. En tout cas, cela m’est fort égal. Je ne crains pas leurs criailleries. Si on me remettait brusquement dans le rang, ils seraient bien embarrassés pour me citer un seul abus de mes fonctions envers eux.

Tout cela vient de ce que je n’ai pas les galons correspondant à mon emploi. Pas de galons, pas de prestige !

Nous avons reçu aujourd’hui l’avis officiel du 3ème tour de permission, il commencera au 1er avril. Je pense y aller au début de mai, cette période correspond à une accalmie au bureau, comme la dernière fois.

Dimanche soir 4 heures.

J’ai reçu ce matin ta lettre 22 avec celle de ma fillette. Merci beaucoup. J’ai travaillé cet après-midi. Ce soir peut-être aurais-je mieux le temps de t’écrire un peu plus. Il a gelé très fort, l’autre nuit. La neige est restée deux jours. Ce matin il en tombait encore, mais ce tantôt, il fait un beau soleil de printemps.
Je vais très bien et j’espère que cette lettre trouvera toute la maison en bonne santé. Tu me diras bien comment va ta chère maman maintenant ainsi que tous.
Je suis obligé de finir, en attendant le plaisir de bientôt te revoir, je t’embrasse bien fort, chère Alice, avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, vendredi 24 mars 1916

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 20 et 21. Deux à la fois, cela m’a compensé du dernier courrier sans nouvelles. C’est la poste qui avait tort. Ce matin, en me levant, j’ai été tout étonné de voir dix centimètres de neige. Elle tombe toujours mais elle fond à mesure. Le temps n’est pas froid, ce climat est bien meilleur que celui que nous avons quitté. Il n’y a pas à dire, malgré la neige, le temps reste doux. Ce matin, il y a eu revue des camions, des outils et pièces de rechange. Tout cela ne me dérange guère au bureau. Ce qu’il y a de bon, c’est que presque tous les officiers de l’automobile ne sont guère compétents en fait de paperasserie. Aussi ils évitent de s’y trop frotter de près pour ne pas faire preuve de leur ignorance à ce sujet et je suis assez tranquille en somme dans mon poste, c’est à dire que je trace à peu près mon travail comme je le veux. Mais par exemple, pour tout ce qui concerne les commandes de pièces de rechange, rapports au sujet des voitures, etc…l’officier est très fort et là, il nous trouve de l’occupation.

Rien de nouveau à te raconter. Je vais très bien et je voudrais qu’il en fût de même pour tous à la maison.

En attendant que j’aie le temps de t’écrire plus longuement, je t’embrasse, chère Alice, bien fort, ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les petits.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, jeudi 23 mars 1916

Chère Alice,
Le courrier n’étant pas venu ce matin, force est d’attendre à demain pour avoir de tes nouvelles. Rien de nouveau à te dire. Le temps est pluvieux sans être trop froid. La fin du trimestre approche et je me hâte de tout mettre en ordre pour ne pas traîner avec moi la comptabilité du trimestre écoulé. J’envoie en effet après les avoir arrêtées toutes les pièces au dépôt à Dijon. Tu n’oublies pas que j’appartiens au 8ème escadron du train à Dijon et que c’est là qu’il faudrait s’adresser pour avoir des renseignements sur mon compte le cas échéant en mentionnant bien la section, 404.

Je vais toujours très bien. J’espère que la santé de tous est bonne. En attendant le plaisir de vous tous revoir, je t’embrasse bien chère Alice, de tout mon cœur ainsi que tes chers parents, les sœurs et les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, jeudi 16 mars 1916
Jeudi 16 mars 1916. 3 heures du soir

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes deux lettres. La grande n°16 et la plus petite 17. Je t’en remercie beaucoup. Cela m’a fait bien plaisir de savoir des nouvelles de tous. Je trouve que ta maman tarde bien pour aller à Lyon. Joséphine leur donnerait bien l’adresse chez elle. Et puis les travaux vont recommencer et ça restera encore. Pourtant, la santé avant tout.

Quoi qu’il en soit et quel que soit le traitement qu’on ordonne, il faudrait que dès à présent, elle prenne des fortifiants et qu’elle choisissent ceux qui lui plaisent le plus, parce que ce sont généralement ceux qui font le plus de bien : pepto-fer, biphosphates, pilules ..etc…
Le petit met des dents. Il s’y prend tard, mais il se dépêche pour se rattraper. N’oublie pas de graisser souvent son chariot.

Les permissions continuent chez nous. Mais je ne sais pas si un troisième tour aura lieu. Les opérations à grande envergure vont peut-être bientôt commencer et il y aura autre chose à faire qu’à organiser des trains de permissionnaires.

Nous sommes partis hier de notre ancien cantonnement pour venir ici où nous sommes très loin du front. Nous y sommes pour ainsi dire au repos. On va en profiter pour nettoyer et réparer les camions à fond. Je te dirai que j’ai remarqué souvent que chaque fois que des troupes s’en allaient au repos, bien en arrière des lignes, c’était pour les réorganiser en vue d’une prochaine entrée en campagne sérieuse. J’ai aussi remarqué, et je l’ai dit souvent, que tous les régiments qui étaient venus en renfort dans notre région étaient tous en parfait état d’épuisement, ce qui prouve qu’ils avaient du passer avant de venir par cet état de repos et de préparation. J’en conclu que nous allons probablement bientôt voir du nouveau. Il paraitrait qu’il y aurait eu un grand nombre d’automobilistes tués ou blessés vers Verdun et il faudra bien les remplacer. Attendons.

Nous sommes partis hier matin à 7 heures. Tous les fourriers sont partis une heure avant pour aller préparer leur cantonnement. J’aurais dû faire le voyage avec eux dans un vieil autobus mais notre lieutenant qui allait aussi devant m’a emmené dans sa voiture. Je suis arrivé plusieurs heures avant les autres fourriers et j’ai pu choisir à loisir nos logements. Cuisine, bureau, atelier, chambre des officiers, etc…C’était la première fois que des troupes arrivaient dans cette petite ville de 3000 habitants aussi nous avons été bien vus et le cantonnement a été vite fait. Nous sommes environ 350 camions dans cette ville avec l’état major. Elle est située dans une vallée où coule une rivière qui va directement de là à la mer, au Tréport. Il passe également une ligne de chemin de fer. Les maisons sont très élégantes et toutes couvertes en ardoise. C’est un pays riche et qui aime à le montrer mais nous n’y resterons guère. Ce tantôt, on a convoqué tous les fourriers au bureau du grand état major où nous avons reçu des instructions très compliquées pour le ravitaillement de guerre. Je ne serai pas sans travail, mais il y en aura de plus malheureux que moi, même chez nous. Heureusement que l’officier me soutient bien, sans cela, j’aurais bien plus de misère encore.

Je vois des fourriers pour qui leur officier n’est pas gentil et qui les font poiroter des heures pour signer une malheureuse pièce, par exemple attendre qu’ils aient fini une partie de cartes. Le mien ne m’a jamais fait ça. Parfois, le matin il me fait appeler dans sa chambre et me demande ce qu’il y a de nouveau, me donne quelques ordres s’il y a lieu et on cause un peu. Il devient plus familier et commence à plaisanter un peu. Je lui ai fait avoir quelques petites victoires dans ses discussions avec d’autres officiers en lui montrant l’article précis du règlement pour quelques petites affaires. Alors il fait l’homme savant et enfonce les autres. Aussi, tu penses s’il a confiance en moi.

Tu me dis dans ta lettre que je remplace maintenant le chef Maugis mais je le remplace depuis qu’il est parti. Je te dis que je fais fonction de fourrier, mais en réalité, c’est de sergent major. Comme le titre est un peu prétentieux, pour n’être que ce que je suis, j’aime mieux ne pas m’en servir. La nuit, quand les ordres arrivent, vers 11 heures ou minuit, généralement, c’est l’officier qui vient me les communiquer. Je ne me lève pas de suite mais j’appelle ensuite au matin tout le monde à l’heure fixée. Si au contraire, l’officier était couché, ce qui est rare, au moment de l’arrivée des ordres, c’est moi alors qui vais le lui dire et qui fait ensuite le nécessaire. En somme, je suis l’intermédiaire entre la section et l’officier. Par exemple, Velle vient me dire : vous direz ceci à l’officier et moi je lui dis, vous ferez faire ceci par les hommes. Puis quand ils sont tous partis, je suis alors chef de cantonnement et je m’occupe de tout ce qui reste, cuisine, atelier, camion, garde, corvée, etc. Enfin, malgré tout cela je vais bien et je me rengraisse, c’est bien l’essentiel.

Je me suis bien mis au moins dix fois, pour faire cette lettre. Tu excuseras son décousu. Il est dix heures du soir. Je vais aller me coucher. Mon lit hamac est installé dans un coin de la pièce qui me sert de bureau.

Demain, si j’ai le temps, je t’écrirai encore un peu.
Je n’ai rien reçu de ma petite Marcelle. Je pense que le prochain courrier m’apportera quelque chose ?
Fais bien part de toutes mes affections à tes chers parents et sœurs et en attendant le plaisir de vous tous revoir, je t’envoie, bien chère Alice, mes meilleurs embrassements pour les enfants et toi.


Vendredi matin

Malgré que j’ai encore autant d’argent que j’en ai emporté à mon retour, je crois bien que ce serait le coup maintenant de m’en envoyer quand même en vue d’une entrée en campagne, plus que probable. Tu me l’enverras par mandat poste dans une lettre ordinaire (pas de lettre chargée ou recommandée).

Les ordres pour la discrétion sont de plus en plus sévères. Il y a eu de fortes punitions (30 jours de prison). Je pense que tu as compris mes précédentes lettres ou cartes. Je me servirai du même procédé.






Lucien
Sertier Lucien
Aumale, mercredi 15 mars 1916
Chère Alice,

Grosse journée, aujourd’hui. Nous avons quitté notre cantonnement. Je t’écrirai plus longuement demain. L’adresse du copain que tu me demandais hier est : chez M. Le Duc d’Aumale (Seine Inférieure). Je vais très bien, temps très beau, nous sommes dans une jolie petite ville, propre et gaie.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Note
Cette lettre n'est pas formellement localisée dans son en-tête par Lucien, mais la destination d'Aumale paraît assez claire.
Buneville, mardi 14 mars 1916
Chère Alice

Nous faisons nos adieux ce soir. Demain, j’irai voir mon ami Seine. Je t’écris vite, c’est pourquoi mon écriture est inférieure. Je vais très bien. Probablement parce que tes lettres ne me parviennent pas tout de suite.
Mes sincères affections à tous à la maison.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Abbeville, mardi 14 mars 1916

Bien chère Alice,

Je t’envoie seulement quelques lignes. Si je pars en permission, je partirai le 17 ou le 18 de façon à être rentrée pour la fin du mois au bureau. Si on ne veut pas m’y laisser aller à ce moment, il est probable que j’irai beaucoup plus tard car je suis bien décidé à quitter le bureau immédiatement si je ne pars pas le 18. Je me suis aperçu d’une affaire qui m’a bien édifié et on m’a montré comment on exploitait mes bons services au bureau. Si je vais de suite en permission, je veux quitter le bureau dès mon retour. Si je n’y vais pas, je le quitte de suite. Dans ce dernier cas, je t’écrirai mes motifs. Dans le premier, j’aime mieux te les raconter.

Au reçu de cette lettre, cesse de m’écrire à tout hasard. Je t’écrirai bien si je ne pars pas. Tu comprends facilement que je suis en colère. Je n’ai rien laissé voir à personne de ce que j’avais surpris, je leur fais à tous bon visage comme avant.

Le temps est brumeux et plutôt froid, ce matin. Je vais assez bien, sauf que le traitement Pivot me fatigue un peu, sans avoir donné encore de résultat. Mais enfin, je n’en ai pas fait encore la moitié.

Pour la boulangerie, si on veut la réquisitionner, laisse faire. Emporte d’abord les pièces démontées, soupape, courroies, etc. Puis si on te demande les clés, réponds que tu ne fais rien sans autorisation de ton mari. Ne signe rien et n’accepte rien, ni papier, ni rien. Laisse les faire sans rien leur dire ni les empêcher. J’ai consulté à ce sujet. Je ne les manquerai pas après, sois en sûre. Surtout ne parle pas de faire un inventaire ni un état des lieux, refuse d’y assister, ton papa aussi. Tu verras.

En espérant le bonheur de bientôt te revoir, ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur.

Lucien
Abbeville, mardi 14 mars 1916


Chère Alice,
Je ne suis pas encore rentré. La section a changé. Je vais où était Auguste Faure pendant si longtemps. J’y arriverai ce soir à 6 ou 7 heures. J’ai retrouvé ici un camarade de la section qui la cherche depuis 3 jours. Nous rentrerons ensemble. J’ai couché cette nuit à l’hôtel. Je vais bien ce matin. Je t’écrirai aussitôt arrivé. Donne le bonjour à M. l’Abbé Ville. Je t’embrasse bien fort ainsi que les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Buneville, lundi 13 mars 1916
Bien chère Alice,

Quelques mots seulement. J’ai reçu ce matin ta lettre 15 et je t’en remercie bien. Nous sommes toujours dans l’attente de ce fameux départ ce sera pour après demain, ou demain. On ne sait toujours rien. J’ai toujours à paperasser toute la journée. Heureusement que le ministre a supprimé la paperasse, sans cela, qu’est ce que ce serait !

Il a fait un temps superbe, aujourd’hui. Il n’y a presque plus de neige. Un régiment qui passait ce matin avec clairons, tambours, musique et drapeau déployé faisait bien meilleure impression que ceux qui défilaient ces jours passés dans la neige. Les hommes chantaient. Ce que produit pourtant un peu de soleil ! Jusqu’aux canons qui leur ont succédé et qui semblaient aussi avoir meilleure mine.

J’ai appris par ta lettre que quelques Valencinois n’écrivaient plus. Il est certain qu’il y aura encore bien des manquants. La guerre est une cruelle chose et nul n’est complètement à l’abri. Je vois toujours mon ami Bune et son frère Ville mais je vais bientôt les quitter.

Tu me demandes des nouvelles de Tricotelle. Il a repris son poste de mécanicien comme avant, mais je n’en fais pas plus cas que d’un autre. Il s’est réveillé sous un jour sous lequel je ne le connaissais pas avant. Tant pis pour lui.

D’ailleurs, cette guerre aigrit tout le monde. Ça dure trop. Espérons que les grands événements de l’heure présente amèneront enfin la décision tant attendue. Une guerre de mouvement serait cent fois préférable à cette stagnation sur place. J’attends toujours la prochaine lettre de ma petite Marcelette. J’aime à croire qu’elle sera plus prompte à venir que la paix ! Au cas où ce gros joseph aurait déjà usé son chariot, écris moi le. C’est peut-être un motif suffisant pour obtenir une nouvelle permission afin d’aller le réparer !

Toutes mes amitiés à tous en attendant le bonheur de te revoir. Je t’embrasse bien fort ainsi que toute la maisonnée.

Lucien
Buneville, dimanche 12 mars 1916
Bien chère Alice,

L’ami Planche est arrivé hier au soir à 11 heures. Je lui avais monté son lit de sorte qu’il n’a eu qu’à se coucher en arrivant. C’était une bonne précaution pour qu’il ne me tienne pas réveillé trop longtemps quand il arriverait. Charité bien ordonnée…

Donc le canard national, comme nous l’appelons, a apporté mon paquet, un bon rhume et différentes autres choses que nous dégusterons à la soupe. Mon paquet était bien intact.

Laisse moi te remercier de tout son contenu. J’ai rangé le fromage. J’avais fini le dernier des autres ce matin. J’aime bien ça pour déjeuner. Les cravates que tu m’as faites vont très bien, c’est très commode. Rien ne me manque pour le moment. Hier nous avons reçu des effets neufs en échange de vieux effets. J’ai pris une chemise neuve en échange de la guenille que tu m’avais donnée (avis pour une autre), une paire de gants, une cravate encore, un mouchoir, une serviette et une paire de culottes bleu-vert en velours avec le filet bleu clair en remplacement d’une paire de rouges. J’ai lavé tout mon linge, nous pourrons partir quand on voudra.

Pour alléger mes bagages, j’ai vendu à des camarades deux ou trois sacs que tu m’avais envoyés et le tablier de tonnelier. Le moulin que j’ai emporté ne va pas aussi bien que celui que tu as à la maison, il a plusieurs dents d’abimées. On me l’a payé douze francs. J’ai touché aussi 9 f. 05 de frais de voyage de ma permission et 2f 50 de prêt. Avec mes ventes, j’arrive à avoir plus d’argent qu’à mon retour.

J’ai eu beaucoup de travail ces jours. On a mis tout en ordre pour le départ. Puis le 11 il y a eu le prêt compliqué ce coup là de tous les frais de voyage des permissionnaires, calculé pour chacun selon son itinéraire et la durée de sa permission. Puis il y a eu des inventaires de camions, des distributions d’effets, des recrues à immatriculer, des renvois d’armes en surnombre, etc. J’ai revu tous les livrets militaires, on ne reste pas sans rien faire.

Il y a des départs tous les jours et il me faut me lever à quatre ou cinq heures tous les matins pour copier les ordres au papier copie au carbone.

J’en fait trois copies d’un seul coup, assez pour chaque gradé. J’ai pensé me servir de ce procédé pour te faire un double des lettres que j’écris aux cousines D. Si nous avions connu ce procédé plus tôt, nous nous serions épargné bien des peines pour le relevage de nos comptes de pain. Toutes nos commandes, tous nos bons, nos feuilles d’ordres sont faites ainsi, nous avons de cette manière le double exact. Nous avions vu cela chez M. Hours, tu te souviens ?

En ce moment, on aménage une plateforme à l’arrière du camion cuisine pour faire la soupe en route. La chaudière y est installée sur un emplacement blindé. Ça sent la guerre !

Les Anglais ce matin avant le jour se sont pris de chicane avec les boches en face de nous. On sent qu’ils veulent montrer leurs richesses. Pendant plusieurs heures ils ont tenu un train d’enfer de grosse artillerie. Les boches ont dû être satisfaits de tant d’explications… ça cognait bien, quelle différence avec les tirs de l’année dernière.

Nous n’aurons courrier que demain. Je pense recevoir bientôt une lettre de ma fillette chérie. Tu me tiendras au courant des progrès de ton élève musicien et de ses prouesses. Soigne toi bien pour reprendre des forces, prends bien ton pepto-fer. Aussitôt la guerre finie, il faudra se remettre avec courage au travail et la santé ne sera pas de trop. Donne moi toujours bien des nouvelles de tes chers parents et tes sœurs que tu embrasseras pour moi.

En attendant l’heure prochaine du retour, je t’embrasse bien fort avec les enfants.

Lucien
Buneville, jeudi 9 mars 1916
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 12 que j’ai lue deux fois. C’est celle où tu me racontes ton voyage à Lyon quand tu as porté mon paquet à ce brave Planche. Je te remercie bien de ton dérangement. Planche doit arriver le 10 ici. J’aurai donc bientôt mes effets. Je n’en ai pas encore eu besoin d’ailleurs.

Nous avons eu de la neige encore, hier. Cette nuit il a gelé très fort et malgré que le soleil brille un peu à ces heures, il gèle encore assez fort. Bien entendu, en étant au bureau, ces températures ne me gênent guère.

Ce matin il a passé des ambulances. Elles se sont arrêtées un moment et j’ai vu pour la première fois ces chiens sanitaires. C’étaient ou des bergers allemands ou des griffons à longs poils. Ils portaient tous une petite couverture avec la croix rouge dessus ainsi qu’un petit drapeau français. Je ne saurais te dire si ces chiens faisaient partie du personnel ou du matériel de l’ambulance, mais pour des non combattants, ils étaient plutôt belliqueux. Un malheureux chien du pays qu’ils ont pris pour un embusqué, sans doute, en a fait la douloureuse épreuve. La bataille fut rude et toute à l’arme blanche. Bouton les a photographiés.

Après la guerre, nous irons voir mon ami Bouton, il a pris de nombreuses photos de la guerre. Il a un appareil à agrandissement pour les voir. Je pourrai en allant le voir te montrer les endroits intéressants par où j’ai passé.

Tu me reparles encore des galons dans ta lettre. Evite de parler de cela. C’est très difficile de les obtenir car il y a un tas de vieux sous-officiers embusqués dans les dépôts à caser. Les officiers de secteur sur le front ne veulent pas demander aux dépôts de ces gradés qu’ils ne connaissent pas. D’un autre côté, la haute direction ne veut pas faire de nouvelles nominations. C’est ce qui explique que nos officiers confient des emplois assez élevés à de simples soldats comme moi. Je sais, par mon lieutenant, que si ça n’eut dépendu que de lui, je les aurai déjà ces galons. Attendons.

Les permissions ont repris ce matin. Nous ne savons encore rien quant à notre départ. Nous sommes prêts. On va nous payer (on c’est moi !) le prêt et nos dépenses de voyage de nos permissions. Voilà qui est chic, au moins. Ça va me faire presque cent sous ! La France est riche ! Je ne te parle toujours pas de la guerre, cela nous est formellement défendu, maintenant plus que jamais.

A propos, je t’enverrai après notre départ d’ici des nouvelles de quelques amis. Quelques uns d’entre nous ont de drôles de noms. Tu les ajouteras ensemble suivant l’ordre de ma lettre et tu auras un résultat intéressant pour toi qui t’amuseras.

Je vais très bien pour le moment. J’espère que le mieux dont tu me parles se maintiendra pour vous tous à la maison. Embrasse bien pour moi tes parents et tes sœurs ainsi que les petits en attendant de tous vous revoir, je t’envoie mes meilleurs baisers.


Lucien
Note
Les "drôles de noms" de ces camarades inventés permettront à Lucien de localiser ses déplacements et ainsi de contourner la censure.
Buneville, mardi 7 mars 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui par courrier avancé ta lettre de Lyon. Pauvre petite, tu as eu la peine d’aller à Lyon pour mon paquet. Heureusement que tu as trouvé ce brave Planche. Il n’est pas encore rentré de permission mais ça ne tardera guère. J’ai reçu une lettre de lui aussi aujourd’hui, il me parlait de ta visite.

J’ai écrit hier aux cousines D. Je n’ai guère de temps à moi. On s’attend au départ d’un moment à l’autre et je me débarrasse de tout le travail en retard pour ne pas être ennuyé en voyage. Où allons-nous ? Nul ne le sait. Peut-être pas loin. Dans tous les cas, nous quittons la région et notre déplacement sera au moins de 100 kilomètres. Mais enfin on ne sait rien du tout.

La neige tombe toujours, mais nous avons beaucoup d’Anglais avec nous. Les gens du pays sont ennuyés de les avoir car ils ne savent pas parler français et c’est plutôt gênant. En ce moment, il en passe dehors une bande qui chante leur tipjerrary ( ???) Je ne te cache pas que je quitterai ce pays avec plaisir, je ne m’y suis jamais plu. J’aime mieux voir d’autres horizons.

J’ai écrit à Mme Carra que j’allais finir par croire qu’il y avait la guerre entre les automobilistes aussi car jusqu’à maintenant, elle n’avait eu lieu qu’entre les fantassins français et boches. Je lui ais dit que ça m’étonnerait car on n’avait jamais vu les automobilistes se combattre même dans les temps les plus reculés, au temps de Napoléon, on n’en voyait jamais aller au feu.

Merci beaucoup pour ta lettre et du voyage que tu as du faire et qui ne t’a pas seulement fatiguée, mais qui a encore obligé ta chère maman et tes sœurs à s’occuper de ce petit diable qui a bien dû leur en faire comme à l’habitude. Dis à ma petite Marcelle que j’attends avec impatience sa prochaine lettre et que je lui écrirai bientôt.

Mes meilleurs remerciements à tous pour le découragement que je cause à tous à la maison et en attendant la prochaine victoire, je t’embrasse bien fort avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Lucien
Buneville, lundi 6 mars 1916
Bien chère Alice,

J’ai eu ce matin la lettre n°10. Ainsi que celle de ma chère petite Marcelle. Tu lui diras que j’ai très bien lu sa lettre, elle a soin de ma mauvaise vue, elle espace bien les lignes, sans doute pour que je ne les confonde pas. Ses lettres me font grand plaisir, qu’elle continue, cela me fait une vraie joie. Je verrai ainsi ses progrès. La neige est tombée une partie de la journée aujourd’hui. Il y en a au moins vingt centimètres. Le vent l’a un peu rassemblée en tas. Ce tantôt elle fondait, mais à cette heure, il gèle très fort. Nous vivons dans la fièvre, on se prépare fébrilement. On essaye les casques, les masques, on touche les vivres de réserve, on fait des rapports sur l’état des camions, etc. Ce serait drôle, si on restait là. Aujourd’hui nous avons été assaillis par des Anglais demandant leur chemin. Heureusement qu’il y a chez nous des hommes parlant l’anglais couramment.

Nous n’avons été privés de journaux que pendant deux ou trois jours. Nous les recevons assez régulièrement maintenant. Je suis de ton avis, les boches ont manqué leur coup, sur Verdun. Ils sont f….

Il faut que je te répète un bon mot des officiers qui avaient couché sur mon lit il y a huit jours. L’un d’eux me disait qu’un autre allait mettre des poux à mon lit et à ce sujet, les anecdotes sur les poux roulaient. L’un me disait qu’il ne les tuait plus parce que quand on en tue un, il en vient cinquante à son enterrement !!! Un autre racontait qu’il avait vu deux poilus faisant dans leurs chemises la chasse aux poux. Le premier poilu trouve un poux qui avait l’air bon garçon et voulait l’épargner, mais le deuxième répond férocement « non, non, pas de prisonnier, tout capout ! » Tu peux croire qu’ils m’ont amusé, ce soir-là.

Je veux écrire ce soir à Mme Carra et je vais pour ce motif abréger ma lettre. J’espère que tout est en bonne santé à la maison et que notre chère Mémé se décidera bientôt à aller consulter le pharmacien qu’a désigné Joséphine.

Je vais très bien, j’ai fait la lessive hier et ce matin. Je peux partir, tout mon linge est sec et rangé. Ne termine pas si tu n’as pas pu me faire mon paquet. J’ai trois chemises, cinq paires de chaussettes, quatre flanelles : alors je peux faire la guerre un an, avec ça !

Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Aumale, lundi 6 mars 1916
Chère Alice,

Grosse journée, aujourd’hui. Nous avons quitté notre cantonnement. Je t’écrirai plus longuement demain. L’adresse du copain que tu me demandais hier est : chez M. Le Duc d’Aumale (Seine Inférieure). Je vais très bien, temps très beau, nous sommes dans une jolie petite ville, propre et gaie.

Je t’embrasse bien fort avec les enfants.
Lucien
Buneville, dimanche 5 mars 1916
Dimanche soir 5 mars 2016 7h30

Bien chère Alice,

Je voulais t’écrire cet après-midi mais ou une chose ou une autre, tout le tantôt y est passé. D’abord, il a fallu envoyer Gauthier, mon ancien cuisinier, en 2’ à l’hôpital, puis les casques sont arrivés et il a fallu en faire la distribution. Cela et quelques autres bricoles (un brigadier qui part au parc faire un essai de mécanicien). Ce soir je suis un peu tranquille et j’en profite pour causer avec toi. Donc nous avons des casques et des masques contre les gaz asphyxiants. Tout cela a l’air bien belliqueux et si cela continue, je finirai par croire que nous allons avoir la guerre !

Je t’ai déjà dit, je crois, que nous allons bientôt partir. Pour où, nous n’en savons rien. On dit bien quelque chose, par ici, mais il vaut mieux ne pas en parler. Trop parler nuit, parfois !

Avant-hier, nous avons réglé avec l’officier. Il a étalé sa caisse sur la table, moi j’ai arrêté mes registres et nous sommes tombé juste, avec seulement 350 francs d’écart. Tu vois d’ici la tête du lieutenant ! Ça n’a pas duré. Il avait compris des billets de 100 francs dans une liasse de 50. Alors, tout s’est expliqué. Nous avons bouclé nos comptes et j’ai récolté quelques compliments, les premiers, je crois, du lieutenant depuis que je suis au bureau. C’était aussi, il est vrai, le premier arrêté de caisse que nous faisions à propos des pièces qu’il me signe souvent en blanc ou sans les regarder. Il m’a dit que s’il le faisait, c’est qu’il avait toute confiance en moi. C’était la première fois qu’il me disait ainsi sa façon de penser. Enfin, tout va bien, et je commence à croire que je suis bien assis au bureau, ce qui ne me fâche pas, car il fait bien mauvais temps pour rouler. Hier la neige est tombée sans interruption aussi il a passé des troupes. Il y avait je ne sais quoi de poignant à voir passer ces hommes tout blancs qui luttaient contre un vent violent du nord qui lançait la neige en pleine figure.

Puis c’étaient les longues lignes de mulets de bâts chargés de mitrailleuses, puis encore des fantassins, puis c’étaient des canons, des caissons, des files interminables de voitures à bagages. Et tout cela défilait sans bruit dans la neige qui tombait toujours. La bonne femme chez qui je loge a regardé toute la journée en pleurant à la fenêtre. Elle a trois ou quatre fils sur le front, ça se comprend. Quels spectacles grandioses donne cette guerre ! Un de ces jours, dans une semaine ou plus, ce sera notre tour, mais nos puissantes machines nous emmèneront rapidement. Nous serons encore des heureux !

Ce soir il gèle. Mais je suis bien au chaud dans mon bureau où le poêle ne s’arrête jamais. Mon travail ne s’arrête guère non plus, mais on ne peut tout avoir. Je t’ai dit que les permissions étaient suspendues. Ça sent le nouveau, tout cela !
Je suis bien heureux de savoir que la petite va toujours de mieux en mieux et que le petit n’est pas trop fatigué par ses dents.

Tu me diras si ta maman va bientôt aller consulter à Lyon. Il ne faudrait pas trop qu’elle tarde. Espérant que ma lettre va vous trouver tous en très bonne santé, je finis, bien chère Alice, en t’embrassant bien affectueusement ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Bon baisers à tous
Lucien
Buneville, vendredi 3 mars 1916


Bien chère Alice,

J’attends le courrier de demain pour avoir de tes chères nouvelles et de celles de tous. Je t’écrirai plus longuement demain. Toujours très occupé. On dit que les permissions sont supprimées. Nous allons paraît-il changer de région. Ça me va assez, je commence à en avoir assez de ces pays. Je vais très bien maintenant. Ce tantôt, il a tombé de la neige, mais elle fond à mesure.

J’envoie mes sentiments les plus affectueux à tes chers parents et sœurs. Je t’embrasse, chère Alice, bien tendrement ainsi que les enfants.

Lucien
Buneville, jeudi 2 mars 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 8 avec beaucoup de plaisir car j’ai vu que la petite allait bien mieux et que tous à la maison étaient en meilleure santé. Je ne t’écrirai guère long, aujourd’hui, non que je sois fatigué, mais j’ai beaucoup à faire. Et puis il y a quelque chose qui n’est pas ordinaire, tout le monde s’en va ici et je crois comprendre à certaines mesures préparatoires que nous allons partir pour une autre région. Alors je me prépare pour ne pas être surpris par une longue période de voyage si cela arrive…

Le temps est meilleur, la neige est fondue et il tombait une pluie fine cet après midi. Il y a une boue, je ne te dis que ça.

Tu m’amuses beaucoup avec l’histoire de ce gros Joseph qui essaye de transformer tous ses jouets en instruments de musique, quel virtuose en herbe ! Tu me tiendras au courant de ce que tu as fait avec ces allocations, pour le retard.

J’ai reçu une lettre et ma mère aussi. Je lui répondrai demain si je peux. Je n’ai pas encore écrit à mes cousines, ni à Mme Gambs et à la cousine Berthier.

Je ne puis rien te raconter, tu comprends pourquoi, alors je finis.

Bon courage, ce sera bientôt la fin.

Embrasse bien tes bons parents pour moi et tes sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Dis à ma petite Marcelle que j’attends avec impatience sa prochaine lettre. Surtout pas de trahison ! Pas de secours ! Que ce soit bien elle seule qui la fasse, même si je devais n’en comprendre que la moitié.
Lucien
Buneville, mercredi 1er mars 1916

Bien chère Alice,

La section vient de partir et je te fais ces quelques lignes en attendant de me remettre au travail. Je t’ai un peu négligée hier et avant-hier. C’est la fin du mois et il y a toujours un peu plus à faire à ces moments-là.

Je vois par tes lettres que vous avez tous eu mal au gosier. Ici, plusieurs cas d’angine se sont déclarés. C’est sans doute une épidémie. La mienne avait cette forme (inflammation seulement) car je n’ai pas eu d’abcès. Je n’ai été bien fatigué que trois jours seulement et c’est pourquoi je me suis si vite relevé. J’espère qu’il en sera de même pour vous tous.

Au bureau, je n’ai pas en somme beaucoup de peine, moins que Planche ou Cahuzac. C’est surtout Cahuzac qui fait tout le gros travail. Pour moi, je ne peux presque rien faire de sérieux le jour, je suis trop dérangé, je fais mes comptes la nuit. Je trace le travail à faire dans la journée puis tout le temps je suis occupé à recevoir les ordres de tous les côtés : du général du Parc de réserve, du capitaine, etc… Il faut que je les copie sur un cahier spécial, puis que je les transmette et que j’en prépare l’exécution. L’officier ne s’occupe de rien. Un ordre arrive, il vous dit : « faites le nécessaire ». Les deux sous-officiers Velle et Mercier se chauffent sans cesse au bureau, je les ai toujours sous la main et comme nous nous entendons tous bien, ça m’est très facile, car chose bizarre, c’est presque tout le temps à moi à les commander. J’ai bien soin, pour ne pas les froisser, de les consulter souvent sur les décisions à prendre et ça va tout seul. Aujourd’hui, par exemple, tout est parti, je reste chef du cantonnement et des quelques hommes qui restent et ces cochons-là ne se privent pas de se donner le malin plaisir de m’obliger à remplir mon rôle jusqu’au bout. Heureusement que je m’en f… D’ailleurs, ils m’aiment bien. Depuis que Maugis est parti, l’officier ne punit plus personne comme il le faisait avant. Le chef l’aigrissait en se plaignant tout le temps des hommes. Moi, au contraire, j’apaise et j’atténue. Ça va mieux.

Voilà bien des explications. Je t’écrirai ce soir, si je peux.

Au revoir, bien chère Alice. Je ne te parle pas de la guerre. Tout va bien, ça finira bientôt.

Embrasse bien affectueusement tes bons parents pour moi ainsi que tes sœurs et reçois, bien chère femme, mes meilleurs baisers pour tes enfants et toi.

Lucien
Buneville, mardi 29 février 1916

Chère Alice,

J’aurai voulu répondre plus longuement à ta lettre d’aujourd’hui, mais comme c’est la fin du mois, j’ai eu un peu à faire et je ne t’écris que cette carte. Je vais très bien. J’ai fait pour mes paperasses 60 kilomètres, hier. Le temps est moins mauvais, ça dégèle lentement. Planche est parti en permission hier. Comme les colis postaux sont arrêtés, si tu ne m’as pas envoyé mon paquet, tu peux donner pour moi quelques linges (chemises, surtout et chaussettes) à Planche, à l’adresse suivante : Marius Planche, 19 chemin de Montauban, Lyon. C’est à Fourvière ou à la Croix-Rousse. Nous recevons les journaux et sommes au courant des événements de ces jours. Les boches vont recevoir une frottée de plus.

Toutes mes amitiés les plus vives à tous à la maison. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les enfants.
Lucien
Buneville, dimanche 27 février 1916


Bien chère Alice,

J’ai reçu ta 6ème lettre ce matin ainsi que la page de ma petite Marcelle. J’ai été bien heureux de pouvoir lire ces pages. J’ai eu aussi des lettres de Mme Carra, de Mme Gambs et de ma cousine Berthier. Je t’enverrai tout cela.

Dans ma dernière lettre d’avant hier (je ne t’ai envoyé hier qu’une carte) je te disais que la neige tombait toujours et que les troupes passaient sans discontinuer. Cette nuit du 25 au 26 a été mouvementée pour nous, au bureau. A dix heures du soir, j’allais me coucher après avoir fini ma lettre quand un capitaine est venu me demander d’entrer au bureau pour écrire des ordres. Un bataillon stationnait dans la rue, la colonne qui défilait depuis le matin avait un temps d’arrêt. D’autres officiers sont rentrés se chauffer, il y avait un capitaine, un lieutenant avec le drapeau, le chef de musique, deux autres lieutenants, des soldats s’étaient mis à l’abri dans des coins, il y en avait partout. Tout un régiment a stationné là depuis 10 heures du soir jusqu’à 4h1/2 du matin. Il y avait deux officiers couchés tout habillés et harnachés sur mon lit et celui de Planche. Les chevaux ont passé la nuit dehors dans la rue, harnachés et attelés. Nous avons déplié le drapeau pour le faire sécher devant le poêle. Nous avons bu du café, de la bière et du vin, nous avons tout donné aux officiers. Je ne me suis couché qu’à 4h1/2 du matin et j’ai été réveillé tout le temps jusqu’au jour par d’autres soldats qui passaient toujours et qui demandaient à manger ou à boire. Nous n’avons plus rien. La neige tombait, tombait toujours, notre bureau ressemblait à un lac. Nous avons bien causé toute la nuit avec ces officiers. Nous avons parlé de Verdun, ils jugent nos positions imprenables. Nous verrons bien.

Nos camions qui étaient partis à 9 heures du matin ne sont rentrés qu’à six heures du matin. Ils avaient roulé toute la nuit avec la plus grande peine dans la neige, les hommes étaient moulus. Tu as remarqué que la neige a commencé le 22, le même jour que chez vous. Ce jour-là, je sortais pour la première fois depuis mon angine. Je suis venu faire le cantonnement, car on a changé d’endroit l’après-midi. Depuis, il a toujours fait mauvais. Ce tantôt, ça commence à fondre. Je devais aller avec la voiture de l’officier porter mes comptes à la sous-intendance, un contretemps m’a arrêté. J’irai demain, probablement. Mes comptes sont à jour, maintenant, ma situation au bureau me semble de plus en plus solide. L’officier me montre beaucoup de confiance. J’ai fait aujourd’hui le grand arrêté de caisse pour porter à la sous-intendance. Il a tout signé sans même regarder et pourtant cet arrêté est très important et engage sa responsabilité. Nous avons reçu les journaux, je les lirai une fois ma lettre achevée.

Tu embrasseras bien ma petite Marcelle pour la remercier de sa gentille lettre, qu’elle m’écrive souvent, je lui répondrai quelques fois. Surtout ne corrige rien à ses lettres ni ne lui fait pas de brouillon non plus. J’espère que ce gros Joseph ne cassera pas trop vite son chariot. Graisse un peu les roues. Je ne m’étonne pas que vous soyez tous grippés avec ce mauvais temps. Soignez-vous bien tous, pour que ça passe vite. Pour moi, je vais très bien, maintenant. J’ai un appétit d’enfer. Nous avons un petit poêle neuf et notre bureau (où je couche) est très chaud. Merci de tes bonnes lettres. Toutes mes affections pour tes parents et tes sœurs et en attendant la très prochaine victoire, je t’embrasse bien fort, ainsi que les enfants et tous à la maison.


Lucien
Note
Lucien dit avoir changé de cantonnement, mais on ne sait pas où il est exactement. Sans doute à proximité de Buneville.
Buneville, vendredi 25 février 1916

Bien chère femme,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre, j’étais un peu inquiet, ça faisait quatre jours sans nouvelles. Enfin, heureusement que personne n’est gravement malade. Ces grippes passeront en vous tenant tous bien au chaud. Pour ma part, je vais bien, maintenant. Mon angine a entièrement disparu. Je n’ai plus souffert non plus du mal de dent et j’en suis heureux.

Nous avons toujours beaucoup de mauvais temps, la neige a tombé encore toute la journée avec un vent qui l’envoyait dans la figure. Il gèle fort, nos camions roulent sans cesse ; à cette heure, ils ne sont pas encore rentrés depuis ce matin. Mes camarades s’en voient beaucoup en ce moment et pourtant ce n’est encore rien comparé aux fantassins. Toute la journée il en a passé sans cesse en longues colonnes sur la route, la tête courbée sous la neige qui les aveuglait. Puis la nuit venue, c’étaient les chevaux des convois et les mulets des mitrailleuses qui glissaient dans cette neige sans cesse accrue ; et tout cela passait et passe encore. Quelle misère pour ces hommes ! Deux malheureux fantassins, tout à l’heure nous ont demandé à boire. Nous venions de toucher notre vin, nous leur avons donné deux litres. Mais les autres, l’immense foule qui défilait sans cesse, où se ravitailleront-ils ? Quelques camarades qui viennent de rentrer avec le maréchal des logis Mercier racontent la misère qu’ils ont eue en route où de loin en loin on voit des camions dans les fossés ou des charrettes versées dans la neige. Le gros de la section est encore dehors. Je peux m’estimer heureux d’être au bureau, comme tu le vois. C’est encore de la veine. Tu as vu sans doute, par les journaux, que les boches ont attaqué notre front de l’est. Il faut voir ici quel remue ménage ! C’est le grand branle-bas. Tant mieux, que la guerre finisse bientôt.

Je suis bien heureux que tu touches enfin ces allocations. Pour le retard, tu suivras bien mes explications. Tu iras chez Mme Faucou et tu lui demanderas qu’elle te mette sur la voie à suivre. Ensuite tu m’écriras le résultat. Encore un gros coup de collier, le plus gros pour cela est fait.

Tu étais un peu en colère contre moi que je ne t’ai pas écrit quand j’avais mon angine. Tu sais bien, quand on est fatigué, on n’a guère le courage d’écrire. J’avais 39° de fièvre et j’étais couché en haut, il ne m’était guère facile d’écrire.

Le maréchal des logis Mercier dont tu me parles n’a jamais été au bureau. Il aide Velle. Nous sommes bien ensemble. Cahuzac est rentré ce matin. Dans tous les cas, c’est toujours moi qui suis chef de bureau et rien ne me fait prévoir que ça cessera bientôt.

Je suis bien content d’apprendre que la petite n’est pas trop fatiguée, au dire de M. Roux. J’avais beaucoup d’appréhension à son sujet. Je sais bien que tes chers parents la soignent très bien et c’est surtout cela qui m’inquiétait puisque malgré ces soins, elle ne profite pas mieux. Enfin, attendons les beaux jours qui ne tarderont plus, maintenant.

Tu comprendras que je te taise volontairement tout ce que je sais sur la guerre. Voilà que ça va devenir intéressant. Attendons un peu. La victoire approche enfin, elle sera la bienvenue !

J’ai n’ai besoin de rien pour le moment, ni argent ni autre chose, sauf les quelques effets que je t’ai déjà demandés (chemises, chaussettes, etc…) Enfin, rien ne presse.
Au revoir, bien chère Alice, fais bien part de mes plus affectueux sentiments à tes bons parents et garde tout ton courage. Je t’embrasse bien tendrement avec les enfants.


Lucien
Buneville, jeudi 24 février 1916

Bien chère Alice,

J’attends avec impatience le courrier de demain qui m’apportera des nouvelles de tous. Ça fera quatre jours que je n’ai rien reçu de toi.

Me voilà guéri complètement. Cette angine m’a laissé un appétit formidable et je digère très bien. Je pense aussi que c’est peut être les bons effets de la purgation que j’ai prise en permission. Je suis très bien avec le major. Nous causons souvent ensemble et il s’est bien dérangé pendant mon angine comme je te l’ai déjà dit.

Il fait très froid en ce moment. Il y a de la neige et il gèle très fort. Les hommes sont rentrés la nuit dernière à deux heures du matin. Je m’estime heureux de ne plus être sur un camion. Cahuzac n’est pas encore rentré de permission. Je suis toujours avec ce brave Planche qui va partir en permission dans deux ou trois jours. Velle mange toujours avec nous, quand il n’est pas en route.

Je songe toujours bien souvent à vous tous à la maison. La santé de la petite m’inquiète beaucoup. Tu me renseigneras bien à ce sujet. Je ne suis pas ennuyé pour ce gros Joseph. Il a bien plus de vie encore que son pauvre frère qui était pourtant déjà bien fort.

Tu me diras bien aussi comment va ta chère maman que je voudrais tant voir vite guérie.

Je te charge de dire à tous mille choses aimables pour moi. J’espère bien que cette lettre trouvera toute la maison en bonne santé et en attendant le bon retour, je t’embrasse, chère Alice, de tout mon cœur avec les enfants et tes chers parents et sœurs.



Je pense t’avoir déjà dit que j’ai assez de faux-cols bleus. Tu me renverras les autres cravates.
Lucien
Buneville, mercredi 23 février 1916

Bien chère Alice,

Contrairement à mon attente, je n’ai rien reçu de toi, aujourd’hui, ce sera sans doute pour le prochain courrier. Je n’ai reçu qu’une lettre de Maugis et une de Mlle Dislaire, l’institutrice, que je t’enverrai. Je vais bien maintenant, me voilà remis de mon angine en plein. Il fait depuis hier un affreux temps de neige et il gèle très fort. Je suis venu hier matin avec les autres fourriers (*) du groupe préparer les cantonnements. Les autres sont venus dans l’après-midi dans une vraie tempête de neige et malgré cela ils ont dû marcher et ne sont rentrés que dans la nuit. Cette nuit encore, ils ne rentreront pas avant minuit.

Il fait un froid ! Je suis seul au bureau avec Planche qui t’envoie bien le bonjour. Je travaille tant que je peux pour rattraper le retard. J’y arrive. Comment vont les enfants ? La santé de la petite est toujours ma très grande préoccupation ici et j’y pense cent fois dans la journée. Puisse-tu bientôt m’en donner de bonnes nouvelles. Tu me diras aussi comment va ta chère maman. J’ai le même bureau que j’avais avant. Je couche dans mon hamac dans le bureau, ça va, il y a plus mal. Je t’écrirai demain si je suis un peu libre. Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien pour moi nos chers enfants et tes bons parents en attendant la victoire prochaine. Reçois mes meilleurs baisers.

Un gros bonjour à tes sœurs, à la mienne. Dis à Antoine que je lui écrirai bientôt.


Lucien
Note
* Fourrier : autrefois officier ou sous officier chargé de distribuer les vivres et de pourvoir au logement des militaires ou aux officier marinier ou marin chargé des écritures et es appels. in Larousse
Buneville, lundi 21 février 1916
Ma bien chère Alice,

Tu as dû être bien étonnée de ne pas avoir reçu plus tôt de mes nouvelles. Laisse-moi te dire la vérité maintenant que tout est passé. J’ai eu une bonne angine résultat de cette mauvaise nuit passée dans cette grange ouverte en arrivant de permission. Aujourd’hui jeudi, j’ai mangé un œuf, du bouillon et du fromage à souper. C’est te dire que je suis presque guéri. Je n’ai pas voulu aller à l’hôpital, mais tout le monde s’est bien gêné pour moi. D’abord, l’officier a vite envoyé chercher Planche avec sa voiture. Il était planton à la poste dans une ville voisine.

Le major est venu me voir deux fois par jour et les infirmiers très souvent. Lundi soir, me voyant si fatigué (à 8 heures) le médecin a envoyé un mot au capitaine qui a de suite requis un lit où j’étais mieux que dans mon malheureux hamac. Planche, qui était tout seul au bureau m’a très bien soigné, m’apportant lait chaud, bouillon d’herbes avec œuf cassé dedans, etc… Enfin, me voilà guéri. L’officier est venu me voir aussi. Il était très sujet à ces angines, il n’en a été débarrassé qu’en se faisant opérer des amygdales.

Il a fait ces jours un temps épouvantable, grand vent et pluie incessante. Les camions ont roulé tout le temps malgré cela.

D’ici deux ou trois jours, je reprendrai mes fonctions. Planche assure bien le courant, mais le fond de l’affaire lui échappe. Cahuzac ne rentrera que vers la fin du mois. J’aurais beaucoup à faire au bureau, me voilà avec vingt jours de retard. Mais je vais guérir bien en plein avant.

J’ai reçu ta première lettre ce matin avec quel grand plaisir, tu le comprends !
Merci bien, ma chérie.

Embrasse pour moi tes bons parents ainsi que mes chers petits dont le temps me dure bien.

Je t’embrasse de tout mon cœur.
Lucien
Buneville, lundi 21 février 1916

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui avec un immense plaisir ta lettre 4. Le temps me dure tant depuis la permission qu’une lettre est un grand soulagement pour un moment. Je suis cependant ennuyé de savoir que vous avez tous la grippe et que la petite tousse à nouveau. Mon Dieu, que faut-il donc y faire ? Si M. Roux n’y fait rien, consulte un autre docteur. M. Quentin ou un autre, à ton choix. Vois s’il ne faudrait pas la mener à Lyon chez un spécialiste pour voir si ces végétations sont bien finies ou s’il y en a encore. Quoi qu’il en soit, ne la laisse pas traîner comme cela. J’ai comme un pressentiment qu’il va encore nous arriver un malheur.

As-tu su quelque chose des allocations ? Je vais de mieux en mieux chaque jour. Le major est venu me voir en passant cet après-midi. J’étais en train de manger la soupe avec Velle et Planche, il a été très gentil, il veut revenir me voir pour une petite grosseur que j’ai au cou et que l’angine avait irritée. Ce n’est rien. J’ai bon appétit. Ma dent arrachée ne m’a plus jamais fait mal, même pendant la nuit où j’ai eu si froid. Demain, nous retournons voir notre ami Buneville. Il y a un fourbi peu ordinaire, attendons encore un tout petit peu, il y aura encore du nouveau. La guerre touche à sa fin, ou tout au moins on escompte pour bientôt la marche en avant. Tu me pardonneras de ne pas te parler des mille petites choses qui me le prouvent à chaque instant.

Aujourd’hui, j’ai travaillé toute la journée, je me sentais bien et j’ai bien avancé mon travail de bureau. Mon camarade Cahuzac, en ce moment absent, n’a pas su se faire aimer pendant ma permission. Il a voulu parler un peu dur aux hommes alors que moi je les traite toujours en camarades, sans air de supériorité. Cela ne l’aidera guère à me passer par devant, en admettant même que ce soit à envisager. L’officier a toujours la même confiance en moi, il me donne de l’argent et signe les pièces sans aucune difficulté. Bien entendu que je m’assure bien par deux fois que tout soit bien exact.

Ce matin, il a bien gelé et il a fait assez beau dans la journée. Peut-être cela continuera-t-il, le mauvais temps me gêne moins, maintenant.

Donne moi toujours bien des nouvelles de tes chers parents et surtout de ta bonne maman.

En attendant le prochain plaisir d’être encore réunis (je ne me décourage pas !) Je t’embrasse, bien chère Alice de toutes mes forces avec les enfants et tes chers parents et sœurs.

Je remercie bien ma petite Marcelle de la copie qu’elle m’a faite du journal. C’est une grande fille bien savante et je l’embrasserai bien fort à mon prochain retour. Tu m’enverras quand tu voudras des chemises, chaussettes, etc. La cravate bleue longue est à m’envoyer entière car j’ai assez de quatre faux cols bleus comme tu m’as fait. Merci, rien ne presse.


Lucien
Buneville, dimanche 20 février 1916
Dimanche tantôt 2h (20 février 1916)

Bien chère Alice,


Je suis tout seul, ce soir, au bureau, Planche est sorti faire des visites dans un pays voisin. La section est repartie ce matin, moi je me chauffe.

Je songe qu’il y a aujourd’hui 15 jours, nous nous promenions par un bel après-midi sur la route de Chaleyssin avec les enfants et que nous étions bien heureux de goûter la paix et le bonheur d’être tous réunis. Hélas, c’est bien changé !

Il fait encore assez beau aujourd’hui mais 800 kilomètres nous séparent. Triste guerre, que c’est long !

Mon gosier est bien guéri, mais je n’ai pas encore repris toutes mes forces. Il faudra bien au moins encore huit jours. Heureusement que je suis au bureau et que je peux me soigner. J’ai gardé le lit en haut, nous sommes chez de riches cultivateurs qui me paraîssent être de braves gens. Mais je crois que nous partons après demain pour retourner à notre ancien cantonnement. Je reverrai donc mon ami Buneville. Tous ces changements sur place vous fatiguent. Quand donc viendra le bon changement de cantonnement ? Le jour où chaque soir on couchera dans le camp qui était à l’ennemi la veille. Ah oui, la grande avancée pour la victoire et enfin la paix et le retour chez soi.

Tu n’as pas besoin de te tourmenter pour moi. Je vais mieux de jour en jour. Je reste levé toute la journée et je travaille comme à l’habitude.

D’ailleurs je n’ai que moi à soigner et je m’en occupe. Reporte tous tes soins et toute ta vigilance autour de toi. Veille bien sur ta maman qui a besoin de toi mieux que personne autre pour la bien soigner. Ton papa n’a pas le temps, ni tes sœurs. Rappelle toi que ce n’est pas au malade de préparer ses remèdes ou sa nourriture, il a vite fait de tout abandonner.
Veille bien aussi sur la petite, rappelle toi bien mes instructions là dessus. Maintenant ne t’occupe pas trop du petit, ni ta maman non plus. Cet enfant est fort, laissez-le progressivement s’habituer à s’amuser seul, il s’y fera. Ne le gâtez pas trop, tu verras qu’il y viendra vite.

Je te recommande de ne pas te laisser aller non plus aux idées noires qui usent. Que diable, cette guerre aura bien une fin. Ça ne peut pas durer éternellement, cette histoire-là. Une fois réunis pour toujours, toutes ces souffrances seront effacées. Du courage, donc, chère Alice, le calme vient toujours après la tempête.

J’ai écrit hier aux C. Desrayaud et à cousine Berthe… Ce soir j’écrirai à Mme Gambs et un mot en Portes.

Au revoir, chère Alice, embrasse bien tes bons parents pour moi ainsi que tes sœurs et nos chers enfants et reçois mes plus tendres baisers.

Lucien
Buneville, samedi 19 février 1916
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta deuxième lettre ainsi que celle de ma petite Marcelle avec tout le bonheur que tu peux supposer. Je m’étonne que tu n’aies encore rien reçu de moi. Je t’avais fait dimanche soir une lettre que Cahuzac a dû mettre à la poste à Lyon en passant mardi matin. Puis avec mon angine, je suis resté deux jours sans t’écrire. Ne m’en veux pas, j’étais tellement fatigué. Je t’ai écrit hier au soir et cette lettre doit être la 5ème (carte ou lettre).

Ma bien chère Alice, j’ai commencé à me remettre au travail ce matin, mais comme je ne vais pas encore comme je le voudrais, j’ai suspendu pour ce soir et je trouve plus agréable et bien moins fatiguant de t’écrire. La section est encore partie ce matin avant le jour. Ils étaient rentrés hier à la grand’nuit, heureusement que le temps est beau, il pleut sans s’arrêter.

Les permissions ne font vraiment pas le plaisir qu’on en espère. L’idée qu’il faudra bientôt repartir enlève toute joie, sort toute envie d’être heureux. Je suis certain qu’une fois libéré définitivement, je n’aurai plus cet air de lassitude dont on ne peut se défaire en permission. Et puis pendant ces quelques jours pendant lesquels on change d’habitude, de climat, de genre de vie après un voyage extra pénible on n’est pas dans son aplomb habituel. On est las, très las.

Je t’ai quittée à la gare du tram bien triste, comme tu penses. J’ai eu un tram de suite qui m’a ramené place du Pont. Je suis rentré aussitôt chez M. Carra car il pleuvait fort. On m’attendait pour souper. Il y avait tout le monde de midi et en plus M. Jean Carra en uniforme de sous-officier d’artillerie, et Mme Gambs mère, cousine Berthier y était aussi. Le repas avait été très gentil, mais cet imbécile de Tricotelle était saoul comme une bête. Il interpellait tout le monde à tort et à travers. Nous sommes partis à 9 heures. Il pleuvait toujours dans le tram. Tricotelle a traité d’embusqués d’autres soldats qui y étaient et il a failli se faire cogner. A Perrache, il ne voulait pas faire viser sa permission au bon endroit. Enfin dans le wagon, je lui ai passé une ramonée des plus sévères et il m’a enfin fichu la paix. Quelle brute, je ne le connaissais pas sous ce jour-là. Sans ça, je l’aurais bien laissé où il était sans m’en embarrasser. Pendant cette semaine, je l’ai à peine entrevu deux fois.

J’ai été très bien soigné par Planche pendant ma maladie qui n’a pas duré, heureusement. Le major est venu me voir presque deux fois par jour. Tu me demandes si Cahuzac va passer 1er. Rien ne me le fait supposer encore. D’ailleurs, il n’est pas assez ferré pour les arrêtés de comptes, choses que j’avais déjà faites chez le capitaine trésorier. Pour le moment l’officier semble me maintenir toute sa confiance, je l’ai vu à plusieurs indices depuis ce matin. D’ailleurs j’ai repris en arrivant la caisse et la direction du bureau et je ne les ai pas lâchées même pendant mon angine.

Parlons guerre. On dit par ici que la première armée de Salonique va marcher sur Constantinople de concert avec l’armée russe du Caucase et les armées anglaises de Bagdad et d’Egypte. Pendant ce temps, l’armée russe de Bukovine tiendra en respect l’armée ennemie des Balkans pendant qu’une offensive générale aura lieu à la fois sur tous les fronts, oriental et occidental. Attendons pour juger, mais quoi qu’il en soit, je crois que ce printemps verra de grandes choses. Tout se prépare pour la marche en avant. Que Dieu veuille enfin que cela réussisse une fois pour toutes.
Tu feras part de mes meilleurs remerciements à tes bons parents pour tous les embarras que je leur ai causés pendant ma permission, je ne leur ai rien aidé du tout ce coup-là mais je t’avais bien dit qu’il ne fallait guère compter sur moi. Ces permissions sont trop pénibles. On voudrait pouvoir vivre plusieurs mois en six jours.
N’oublie pas de faire descendre l’huile à moteur chez vous (dans la bonbonne du haut). Parle de la farine de riz à la boulangère d’Heyrieux comme je t’ai dit. Remets devant l’auto les sacs que le vent avait arrachés. Graisse fréquemment avec de l’huile à moteur les roulettes du chariot du petit.
Je vais de mieux en mieux, tout mal de gosier a disparu mais il me reste encore des forces à reprendre. Ça viendra bien. Cette nuit passée, pour la première fois depuis mon retour, j’ai reposé un peu. Je couche dans une chambre bien en dessus du bureau, j’ai un lit avec des draps et une baloufière.

Ma dent arrachée ne m’a jamais fait mal, pas plus que si je ne l’avais jamais eue. Et toi, en souffres-tu toujours, des dents ?

Tu embrasseras pour moi ma petite Marcelle qui continuera je pense à être bien sage et prendra bien ses remèdes pour vite guérir. Quant à ton gros, j’espère que l’approche des beaux jours permettra de l’abandonner dehors, ce qui vous soulagera tous.

Au revoir, bien chère Alice, merci bien de tes bonnes lettres. Prends courage, l’heure du retour définitif approche enfin. Embrasse bien pour moi tes chers parents si bons pour nous tous et en attendant le retour des jours meilleurs, je te donne mes plus affectueux baisers.


Ne m’envoie pas encore mon paquet dont je n’ai pas besoin.
Lucien
Note
Une baloufière est une sorte de matelas, sans piqûres, fait comme un sac et garni de baloufes. Les baloufes sont des balles, c’est à dire les enveloppes de grains d’avoine ou de seigle employées dans la literie. in : http://forezhistoire.free.fr/images/Boisset-les-M-2000.pdf)
Buneville, samedi 19 février 1916
Ma bien chère petite fille,

J’ai reçu ta lettre aujourd’hui avec un très grand plaisir, car j’ai vu que tu ne m’oublies pas. Tu es bien gentille d’être ainsi et tu peux être sûre que je pense aussi bien souvent à toi. Tu continueras à être bien sage et à bien prendre tes remèdes pour vite guérir, afin que quand je vais retourner en permission bientôt, tu puisses bien venir te promener avec moi dehors et à Lyon. Tu feras aussi bien attention à ton petit frère et tu ne fatigueras jamais ta mémé qui est malade et qui t’aime bien. Il te faudra être bien gentille avec ton parrain qui travaille pour gagner ton pain. Tu l’aimeras bien en place, ainsi que tes tatans.
Ma chère petite Marcelle, je t’embrasse bien tendrement.
Ton papa qui t’aime bien

Lucien
Buneville, vendredi 18 février 1916
Bien chère Alice,

Si demain je ne suis pas trop occupé, je t’écrirai longuement. Aujourd’hui, j’ai voulu écrire aux cousines D. Je vais de mieux en mieux. Je mange, mais ce n’est pas encore ça quand même. Il fait un temps affreux, tempête et pluie. Je n’ai rien fait aujourd’hui encore. Je pense que tu n’oublies pas de dire à ta chère maman d’aller consulter à Lyon le plus tôt possible. Peut-être est-il encore temps d’éviter l’opération en prenant un traitement. Fais bien prendre régulièrement ses remèdes à la petite. Parles-en moi bien.

Au revoir, chère Alice, toutes mes affections les plus sincères à tes bons parents et à tes sœurs. Je t’embrasse bien affectueusement en attendant le plaisir du retour.

A bientôt la victoire finale.

Planche, mon dévoué infirmier t’envoie le bonjour en attendant qu’il fasse la connaissance de tous.

Lucien
Buneville, dimanche 13 février 1916
Ma bien chère femme,

Malgré le sommeil dont j’ai peine à me défendre, je ne veux pas te laisser sans nouvelles. Cahuzac part ce soir en permission et il va emporter cette lettre qui te parviendra ensuite plus vite. Ceci dit, parlons un peu de mon voyage qui a été assez mouvementé. Tout d’abord, en revenant chez les cousines, j’y ai trouvé tout le monde du diner et en plus Mme Gambs mère et Jean Carra en tenue de sous officier. Tricotelle était saoul comme une bête. Je ne lui parle plus, c’est une brute. Nous sommes au retour passés par Paris et j’ai pu admirer en passant, du train, la basilique de Montmartre. Nous avons mis exactement 24 heures pour arriver à la même gare de départ, tout près de chez mon ami Buneville que tu connais. Il était dix heures du soir. Il pleuvait. Nous avons franchi les deux kilomètres et arrivés à notre cantonnement, nous avons eu la surprise de voir notre groupe parti je ne sais où. Il était onze heures du soir. Où aller ? Nous sommes allés coucher dans une grange ouverte, sans couverture. Jamais je n’ai eu si froid. Je n’ai presque rien dormi.

Ce matin, nous avons pris un camion américain qui allait à l’essence et qui nous a déposés chez mon ami Nunq, où nous avons rejoint les camarades. Bon dîner avec Velle, Cahuzac et Planche grâce à notre bonne mine. Très apprécié le poulet et le beurre ! L’officier est venu cet après midi. Grand accueil, poignée de main, situation consolidée, en somme, tout va bien de ce côté pour le moment. Le travail ne me manquera pas pour quelques jours. Il y a un tas d’affaires en retard. Mais tout se fera quand même. Planche part au planton demain pour trois jours. Je vais donc rester seul au bureau où je suis toujours chef pour le moment. Ma dent ne m’a pas fait souffrir un seul instant. Tout va bien de ce côté là. On nous a distribué des masques contre les gaz asphyxiants et des lunettes ad hoc. Tu en penseras ce que tu voudras. Grands mouvements

Je te recommande de bien embrasser ma chère petite Marcelle dont le temps va bien me durer. Dis-lui que la guerre finira bientôt et que je pourrai bientôt être de retour pour lui apprendre à lire et lui faire faire des additions. Pauvre mignonne, la séparation m’a été bien sensible, je l’ai trouvée bien affectueuse. Tu me diras comment va ton gros diable. Tu remercieras bien pour moi tes bons parents. Tu n’oublieras pas d’insister auprès de notre chère Mémé pour qu’elle consulte un spécialiste afin de savoir si un traitement suivi ne pourrait pas la guérir sans opération.

Tous mes remerciements à tous à la maison pour les bons soins dont j’ai été entouré et en attendant la fin de ce cauchemar, je t’embrasse, bien chère Alice, de toutes mes forces, ainsi que tous à la maison.

Tu me diras si tu as fait bon retour.


Lucien
Note
Cette lettre a été écrite au retour d'une permission, ce qui explique le délai qui s'est écoulé depuis le courrier précédent. Il ne cite pas, en tête de lettre, le lieu du cantonnement qu'il rejoint, mais le glisse habilement dans le courrier pour contourner la censure. Son ami "Buneville" lui permet ainsi d'informer Alice de son lieu de cantonnement. Il évoque aussi son ami "Nunq". Il s'agit sans aucun doute de Nuncq-Hautecôte, situé à six kilomètres de Buneville.
INDEFINI, mardi 1er février 1916

Ma chère petite fille,

Je te remercie bien de tes gentilles lettres qui me font un très grand plaisir. Continue à être bien sage et bien obéissante. Je t’embrasse bien fort
Ton papa qui t’aime bien
Lucien Sertier
Buneville, mercredi 26 janvier 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 62 et 63 avec leurs contenus, ce qui fait en tout vingt francs. Je t’en remercie bien, mais c’est suffisant. Seulement rien ne sert de te l’écrire, car cette lettre arrivera bien après le départ de tes prochaines qui sont déjà en route. J’ai reçu aussi une lettre de Mme Carra que je t’envoie.

Cette nuit a été encore mouvementée. Je t’ai raconté que l’autre nuit, nous avions eu alerte à 2 heures du matin mais sans autre ordre de départ. Toute la journée s’était passée dans l’attente, quand à 9 heures du soir, l’ordre est arrivé de partir immédiatement. Je venais de me coucher. Il a fallu aller vite réveiller tout le monde, chefs et soldats et copier les ordres en trois exemplaires ! Quel fourbi ! Je me suis recouché après le départ des camions mais on m’a encore dérangé trois fois dans la nuit pour des raisons diverses. Malgré tout j’étais encore mieux dans mon lit qu’à courir les routes.

Aujourd’hui, nous avons mis tout notre bureau en ordre, nous avons installé un rayon pour mettre les registres avec des pancartes sur les murs. La place n’est pas trop pénible. Nous mangeons à quatre : Velle, Planche, Cahuzac (mon second) et moi. Je commence à entrevoir le moment de m’en aller et à me faire à l’idée du plaisir de vous revoir tous. Je me demande toujours comment je vais retrouver le petit. Et ma fillette ? Je regarde souvent les photos. Ma petite Marcelle y est grassouillette et je l’avais trouvée au contraire menue lors de ma dernière permission. Comment vais-je la revoir, ce coup-là ? Changée encore ? Ça va faire presque 5 mois.

Je te renouvelle le bien reçu de tes deux dernières lettres 62 et 63 avec leur contenu qui portait le total à 20 francs. Encore une fois, merci à tous.

Tricotelle travaille comme un nègre. Il fait des encriers avec des obus et des presse-papiers artistiques. Il y en aura au moins un quintal en ferraille à emporter !

Je vais très bien, chère Alice, j’abrège ma lettre, car je veux répondre ce soir à Mme Carra et j’ai encore une commande de pièces à faire et enregistrer ce soir.

Fais bien part de mes affections à tous à la maison. Dieu veuille que je vous retrouve tous en bonne santé et en attendant ce jour heureux, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous.
Lucien
Buneville, mardi 25 janvier 1916
Bien chère Alice,

Depuis dimanche, je voulais t ‘écrire, mais j’ai été assez dérangé. Dimanche j’ai reçu ta lettre 61 avec un billet de cinq francs, ce qui fait 5+5=10 francs. Merci beaucoup mais c’est assez pour l’instant.

Dimanche les camions sont rentrés à deux heures du matin. Je les avais attendus jusqu’à onze heures en travaillant puis je me suis couché tout habillé jusqu’au retour de l’officier à qui j’avais à faire signer des pièces. Cette nuit à deux heures, nous avons eu encore alerte. Tout le monde s’est tenu prêt à partir, mais nous ne sommes pas sortis. C’est la conséquence des attaques de l’Artois que tu peux voir sur les journaux. A midi aujourd’hui, une escadrille boche de huit aéros a passé sur nos têtes, les obus les encadrant de leurs flocons blancs, mais hélas sans succès. Je suis toujours au bureau. Depuis hier je suis officiellement chef du bureau avec les fonctions de brigadier fourrier mais toujours sans galons ! J’ai la signature pour beaucoup de pièces. Le plus ennuyeux c’est la caisse. Mais enfin, je n’ai plus de peines matérielles. Je couche et je mange dans le bureau avec Planche, Velle et mon second, un nouveau arrivé venu de l’Infanterie dimanche. C’est un sergent fourrier qui a rendu ses galons pour entrer dans les autos. C’est un charmant garçon. Malgré l’ancienne qualité de mon second, le lieutenant m’a maintenu dans la direction du bureau. J’irai en permission comme je te l’ai dit vers le 2 ou le 3. Cela ne dépend plus que de moi, mais je ne puis pas partir avant d’avoir assuré la fin de mois. Tu peux croire que je vais me dépêcher !

Je vais bien, j’ai toujours une dent qui me chicane un peu, mais peu de choses. On verra ça à Lyon. Je n’ai rien reçu de toi au courrier de ce matin. Ça m’a étonné un peu. Mes bons souhaits de santé à tous. A bientôt. Je t’embrasse bien fort ainsi que tous. Un gros mimi aux enfants.
Lucien
Buneville, dimanche 23 janvier 1916
(Pas de localisation en tête de lettre, mais un indice qui ne laisse aucun doute dans le courrier ...)

Bien chère Alice,

Quelques mots avant le départ du courrier. Nous avons changé de cantonnement hier. Nous sommes revenus près du front où nous étions à mi avril l’année dernière.

J’ai regretté les braves gens d’Azincourt où nous étions si bien. Notre départ leur a fait de la peine, ça se voyait bien. Je ne serai pas trop mal ici quand même. Le bureau est dans une chambre chez des paysans âgés. La disposition est la même que chez vous : le bureau au salon, la cuisine sort dehors de même. Je couche au bureau sur mon hamac et je mange dans cette cuisine à côté avec Velle. Je pense que bientôt Planche nous rejoindra. Pour le moment, je reste chef du bureau. Je suis allé avant-hier avec l’officier dans sa voiture pour toucher l’argent chez le payeur. J’ai la caisse et c’est bien là la plus grosse responsabilité. D’abord pour ne pas la perdre et ensuite pour ne pas se tromper/ Mme Monchy m’a fait cadeau d’une grande bourse en toile avec fermoir en métal pour mettre les billets de banque de la caisse de la section.

Je pense que le courrier viendra ce matin malgré le changement de cantonnement (Comment va Buneville ? donne lui bien le bonjour)

Je t’écrirai ce soir puisque c’est dimanche. Au revoir, bien chère Alice, dans quelques jours, je serai vers toi.

Ma permission part ce matin à la signature mais je ne puis partir avant d’avoir arrêté le mois de janvier, vers le 2 ou le 3. Il faut encore que les autres permissionnaires soient rentrés.

Embrasse bien pour moi tes bons parents et sœurs ainsi que les enfants et à toi mes meilleurs baisers.

Lucien
Azincourt, vendredi 21 janvier 1916

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 60 et une carte du 13 janvier. Tu m’apprends que ta chère maman commence à se lever. Je suis bien heureux de cette amélioration qui continuera, je l’espère.

Tu me fais bien plaisir avec ce que tu me dis des enfants. Surtout du petit qui commence à parler un peu. Ça viendra vite, maintenant. Marcelle va-t-elle à l’école ? Tu te rappelles que je n’y tenais pas pour cet hiver.

Dès ma permission, je m’occuperai des allocations. J’irai voir à Heyrieux les membres de la commission et si je n’ai pas le résultat espéré, j’écrirai à la commission supérieure des allocations au Palais Bourbon qui décide en haut-lieu et dernier appel. Je trouve scandaleux que des gens comme Louis B. touchent et nous rien. J’ai le temps de m’en occuper à présent et je t’assure que je le ferai avec toute l’énergie nécessaire.

A moins d’événements imprévus, je compte toujours aller en permission vers le 2 ou le 3 février avec Tricotelle. Nous voyagerons gratis et comme nous avons des conserves, nous ne dépenserons pas grand chose en route.


J’ai bien reçu dans ta lettre le billet de cinq francs et je t’en remercie du fond du cœur. J’en ai assez comme ça. J’ai touché le prêt 250, ce matin (c’est moi qui me le paye !)

Ne colporte pas le bruit que je vais passer brigadier, rien n’est plus faux, je ne t’en ai jamais parlé. Je fais fonction de sergent-major avec les pouvoirs d’un brigadier mais personne ne m’a jamais dit que je serai galonné. La même main qui fait peut défaire.

A bientôt, chère Alice, embrasse bien pour moi tes bons parents et tes chères sœurs ainsi que les enfants et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Azincourt, jeudi 20 janvier 1916
Bien chère Alice,

Je n’ai pas pu faire partir ma lettre, ce matin. Et j’y ajoute ces quelques lignes. Notre officier est rentré ce matin. Il est venu au bureau et m’a tendu la main pour la première fois. Il m’a dit : « Alors, vous voilà dans les fonctions de chef, vous vous en êtes paraît-il très bien tiré. » Le reste s’est confondu dans un accueil très cordial. Alors je l’ai mis au courant du service en présence de l’adjudant du groupe qui avait la charge de la section en son absence.

L’adjudant a remis à l’officier ce qui lui restait de la caisse et l’officier me l’a remis (il y a trois caisses différentes et j’en avais déjà une). Puis il m’a dit au sujet de ma nouvelle comptabilité des camions qu’il savait bien que je n’avais pas eu le temps de la faire. Mais il a été épaté quand je lui ai montré les 13 registres finis à ce jour, l’inventaire au premier janvier tout achevé et arrêté auquel il ne manquait que sa signature. Alors il m’a bombardé chef de bureau et l’ordinaire par dessus le marché. Demain je vais avec lui dans sa voiture chez l’intendant et chez le payeur pour toucher la galette. Et voilà. Je pense aller en permission vers le 2 ou 3 février. Je vais très bien. Fais part de toutes mes affections à tes chers parents et à tes sœurs. J’espère que notre bonne mémé va de mieux en mieux. Embrasse bien les enfants pour moi et reçois chère Alice, mes meilleurs baisers.
Lucien
Azincourt, mercredi 19 janvier 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu ta lettre 59 avec beaucoup de plaisir car je n’avais rien eu au dernier courrier. Ta lettre m’a bien amusé. Où as-tu vu qu’on me donnerait des galons ? Je ne t’ai jamais parlé de cela. Certes, j’ai un bon poste, ma situation s’est bien améliorée. J’ai pris au pied levé toute une comptabilité en désordre et la façon dont je m’en suis tiré jusqu’à ce jour m’a valu quelques bonnes notes. Je ne veux pas te cacher cela. Le capitaine est venu deux fois au bureau à l’improviste avec le lieutenant qui lui est adjoint. Je suis allé moi-même au bureau du capitaine hier au soir et à la façon dont ces messieurs m’ont reçu, j’ai bien vu qu’ils avaient très bonne opinion de moi. Mais de là à conclure que je serai gradé, il y a loin. J’ai rang de brigadier pour le service, mais c’est tout.

Ne parlons donc plus de cela. Je suis dans un bon poste au point de vue de ma santé. Remercions Dieu de cela et ne demandons pas autre chose. Notre officier doit arriver ce soir, je saurai bientôt quand ce sera mon tour de m’en aller. Tu peux croire que le temps commence à me durer sérieusement. On a fait partir un tour aujourd’hui. Ceux-ci rentreront vers la fin du mois. Je pense pouvoir partir à leur arrivée vers le 2 ou le 3 février. Soyons patients !

Ta lettre aux cousines D. va très bien. Tu m’annonces que ta chère maman va un peu mieux. Cela me fait bien plaisir. Veille bien qu’elle ne se fatigue pas à porter le petit.

Ce petit monsieur se porte bien, tant mieux, mais il ne faut pas que ce soit au détriment de personne.

Rien de nouveau à te dire. Maugis a écrit aujourd’hui. Il faut que je lui réponde au sujet de ses comptes.

Fais bien part de mes affections à tous à la maison et en attendant de te revoir, je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.
Lucien
Azincourt, lundi 17 janvier 1916

Bien chère Alice,

Rien reçu de toi au courrier de ce jour. J’espère quand même qu’il n’y a rien eu d’extraordinaire et que ce sera pour la prochaine fois. Rien de nouveau à te dire. Je vais toujours bien. Aujourd’hui est l’anniversaire de ma petite Marcelle. A moins que ce ne soit de notre pauvre Ernest. Je confonds toujours le 17 et le 21.

Toutes mes affections pour tous et mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.
Lucien
Azincourt, dimanche 16 janvier 1916
Bien chère Alice,

Je profite de ce repos du dimanche pour t’écrire un peu. Je suis allé à la messe ce matin à 8 heures puis au bureau ensuite jusqu’à la soupe. Ce tantôt, j’ai fait ma toilette et je suis revenu au bureau pour faire une petite correspondance. Demain soir, la section passera la nuit dehors, en route ; c’est un bon moment de repos pour moi qui resterai au chaud pendant ce temps-là. L’officier va bientôt rentrer et je vais lui demander ma permission tout de suite. Comme mon travail est assez avancé, je peux espérer y aller de près. Tout cela n’est encore que suppositions mais je te demanderai en prévision, de m’envoyer quelques sous si tu peux, pour m’en aller. J’ai ma poche bourrée de billets de banque mais hélas ils ne sont pas à moi. C’est à la caisse de la section, je n’y toucherai pas pour rien au monde. Je vais être obligé de me séparer de Velle pour manger. Il ne veut boire que du vin et il coûte 18 sous le litre. Moi j’aimerais autant de la bière ou le cidre qui ne coûtent que 6 sous et ça me ferait 12 sous par jours d’économie, ce qui est appréciable. Comme je suis au bureau, j’ai bien moins de peine. Le quart de vin que je touche par jour ferait pour déjeuner et la bière suffirait pour le restant du temps. D’ailleurs, si je reste à l’ordinaire, j’irai manger à la cuisine. J’y aurai droit et là ça ne me coûtera plus rien. Reste à savoir si l’officier m’y laissera.

Le temps ne s’est pas maintenu longtemps au beau, de nouveau c’est la brume et la pluie. Triste climat ! Nous sommes tellement loin du front qu’on ne sait plus grand chose de la guerre en dehors de ce qu’en disent les journaux. Toujours de nouveaux départs pour l’Orient. Six hommes sont encore partis ce matin. Je te remercie du fond du cœur de tes bonnes lettres. Ecris moi tant que tu peux mais seulement après que tout sera fait à la maison et que ta chère Maman et les enfants ne souffrent pas du temps que tu passes à m’écrire. L’autre nuit, j’ai rêvé que ma fillette était venue me rejoindre et qu’elle restait avec moi. Tu penses si j’étais heureux ! Le temps me dure de voir ce gros Joseph. Parlera-t-il bientôt ?

Je vais très bien, maintenant, maux de dents et névralgie ont disparu totalement. Je voudrais bien que chez vous ce fut pour tous de même et en attendant de se revoir, je t’embrasse bien affectueusement ainsi que tous.

Lucien
Azincourt, samedi 15 janvier 1916
Bien chère Alice

Je viens de recevoir ta lettre 58 et je te rejoints vite. Je t’écris du bureau avant de commencer mon travail. Tu me dis que ta chère maman est toujours au lit. Espérons que les remèdes de M. Peillon la remettront vite afin que je puisse la revoir ainsi que tous en bonne santé. Je compte bien que tu feras bien régulièrement ses remèdes.

Tu me demandes des explications sur mes nouvelles fonctions. Voici l’historique de la chose puisque tu me dis que cela t’intéresse. Au début, il y a un an, le bureau avait pour personnel Planche qui faisait presque tout, le brigadier Patras qui ne faisait pas grand chose et le chef Maugis qui ne faisait rien.

Mais par la suite, Planche a du remplir ses fonctions de Planton cycliste et n’est plus venu au bureau que deux jours sur six et encore est-il fort dérangé pendant ces deux jours. Le brigadier Patras, très négligeant, n’a pas travaillé davantage et alors le bureau a souffert. Comme on a chassé Patras dans une autre section sans le remplacer, alors ça a marché encore plus mal car il n’y avait plus que le chef et son ordonnance qui est à peu près nul en comptabilité et qui est mon ancien second Astrue. Les choses en étaient là quand il est arrivé des ordres pour tenir une comptabilité très détaillée de toutes les réparations, pièces de rechange, affection de ces pièces à chaque voiture, etc..

C’est à ce moment-là que je suis entré au bureau pour tenir uniquement cette comptabilité spéciale et comme il fallait que j’eusse de l’autorité pour cette fonction nouvelle, on m’a donné tous les pouvoirs d’un brigadier et quelques uns des avantages, entre autre la suppression de la garde de nuit, etc…

Les choses en étaient là quand est arrivée une demande de volontaires pour la Serbie. Le chef demande et le lendemain on l’embarque. Averti à 6 heures du soir, il a du partir le lendemain à 6 heures du matin. Juste une nuit pour se préparer et rendre tous ses comptes ! L’officier était en permission alors c’est moi qui aie pris tous les comptes en charge et la caisse. La situation en est là. Je reste au bureau provisoirement pour la comptabilité générale en attendant le retour de l’officier qui prendra des mesures définitives. Mais j’ai tout lieu de croire que je garderai toujours mes premières fonctions de chef d’atelier (partie comptes). En plus de tout cela, notre brigadier d’ordinaire, dont je t’avais parlé, déjà, a pris deux mois de prison. C’est encore sur moi que ses fonctions sont provisoirement retombées.

J’ai donc les comptes du bureau, de l’atelier et de la cuisine. Entre nous, je pourrais faire tout cela et pas même maigrir. Quant aux fameux galons dont tu me parles, il n’en est pas question du tout. On donne les emplois à ceux qui peuvent les remplir et les honneurs à ceux qui ont de belles relations. Ça a toujours été comme ça.

Maintenant, le bureau, l’école et la cuisine forment trois maisons à côté les unes des autres. Mon travail et mon repos sont donc voisins. Je compte toujours emmener Tricotelle. Inutile de lui écrire, je lui dis ce qu’il faut. Je ne saurai la date de ma permission qu’au retour du lieutenant qui rentre vers le 20 janvier.

Le temps est revenu pluvieux, mais cela m’est fort égal maintenant que je suis au sec. Je prie Dieu qu’il rende vite la santé à notre chère Mémé et qu’il vous la conserve à tous. Merci des nouvelles des enfants qui me font bien plaisir. Je t’embrasse ainsi que tous de tout cœur.

Lucien
Azincourt, mardi 11 janvier 1916
Bien chère Alice,

Le courrier m’a apporté à midi ta lettre n°56 ainsi que la carte de ma chère fillette et une lettre de cousine Berthier.

Je te dirais tout de suite la grande joie que m’a causé la carte de bonne fête de ma petite Marcelle et aussi le joli petit bouquet de violettes qui sentait encore bien bon et était bien intact.

Tu la remercieras bien pour moi et tu lui diras que je l’embrasserai bien fort en place à mon prochain retour.

Tu m’apprends que ta bonne maman est fatiguée. J’espère bien que ce ne sera rien et que j’aurais bientôt le plaisir de la revoir bien rétablie. Il ne faut pas que ce petit moutard lui en fasse trop. Veille un peu à cela, il ne faut pas que la Maman le porte, il est trop lourd, maintenant.

Je vois que vous avez tous bien reçu mes lettres et que par conséquent tu ne m’en veux plus de ne pas t’avoir souhaité la bonne année : Âmes à s’aigrir promptes…

Nous avons eu beaucoup de changements dans la section et cela m’a causé assez de turpitudes. D’abord, notre officier est en ce moment en permission. Le brigadier Patras est passé à une autre section. Le brigadier ordinaire Lachenal qui était en prévention de Conseil de Guerre a eu deux mois de prison et est parti de la section. Notre chef Maugis qui avait demandé à aller en Serbie est parti ce matin à 6h1/2. On ne l’avait averti qu’hier au soir 9h. Le résultat de tout ce fourbi c’est que tout le bureau et l’ordinaire me sont tombés sur le dos et qu’en attendant le retour de l’officier, je fais fonctions de chef et de brigadier d’ordinaire. J’ai la caisse dans mes poches et tout un tas de registres. Je signe les pièces peu importantes ; un joli fourbi, comme je te le disais.

Espérons que ça ne durera pas.

La section est partie ce matin avec Velle car il y a encore un brigadier en permission. Enfin, cela ne m’empêche pas de rester bien au chaud quand même quand les autres roulent au mauvais temps.

Voilà comment je pense que cela va aller pour ma permission. Il y a en ce moment un brigadier en permission qui rentre le 17. Le brigadier chef d’atelier va le remplacer et ne rentrera qu’à la fin du mois. Quand il sera revenu, je partirai à mon tour alors puisque j’ai rang de brigadier. Maintenant, tout cela n’est qu’une probabilité. Quand l’officier sera revenu, je lui demanderai de me renseigner.

Je vais bien, maintenant, chère Alice. Je serais très heureux d’apprendre que tout le monde est en bonne santé autour de toi.

En attendant le plaisir de vous revoir tous, je t’embrasse bien, chère Alice, de tout mon cœur ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les petits.


La cousine Desrayaud est fatiguée en ce moment d’une bronchite. C’est Mme Carra qui me l’a annoncé.

Lucien
Azincourt, dimanche 9 janvier 1916
Bien chère Alice,

J’ai reçu à midi ta lettre 55 ainsi qu’une lettre de ma mère et une carte de Camille Gardon. Tu me dis que tu as reçu ma carte du 1er et que ma fillette est toute désappointée parce que je ne vous ai pas souhaité la bonne année. Vraiment je suis impardonnable ! Je croyais pourtant bien l’avoir fait ! Je l’ai si peu vu aussi, ce jour de l’an. Nous avons voyagé ce jour-là comme les autres. Un poète disait que le mois de mai sans la France n’était pas le mois de mai. Moi je peux dire aussi qu’un jour de l’an sans famille n’est pas un jour de l’an. Nous nous rattraperons l’année prochaine car il faut bien croire que toutes nos misères finiront cette année. En attendant, dis bien à ma fillette que je ne l’oublie pas, que je l’aime toujours bien et que je parle souvent d’elle chez ces braves gens où je mange. Hier encore je leur ai montré votre photo où vous êtes tous et ils ont trouvé ma petite Marcelle bien mignonne.

Je pense que mon gros Joseph s’occupe plus de son clown que de son papa, pour le moment, il a bien raison. Je comprends qu’il te fait toujours bien des misères, mais console toi, dans quelques jours il marchera tout seul et il t’en fera encore plus ! Il faut voir dans la peine qu’il te donne la cause de la mauvaise humeur qui se trouve dans ta lettre, mais je suis devenu tellement patient que je t’autorise à m’engu… tant que tu voudras.

Ma future permission est toujours ton principal souci. Prends patience ! Si je n’étais pas entré au bureau, je serais parti avant-hier. Mon poste d’embusqué me retarde un peu parce que j’ai tout un tas de registres neufs à mettre à jour. Je ne remplace pas Planche, mais le brigadier Patras qu’on a envoyé dans une autre section. Planche est planton cycliste. Il ne travaille au bureau que deux jours sur six. Les autres jours, il porte des ordres (agent de liaison).

Je ne roule plus, maintenant. Je fais cinq ou six heures de bureau par jour et c’est tout.

J’ai déménagé mon camion qui a passé à un autre. Je n’en ai plus. Bon débarras.

Je vais pouvoir me réorganiser comme me dit l’institutrice, car j’en ai besoin.
J’ai bien cru cette semaine que j’allais attraper une angine mais ça a heureusement avorté. Grâce, peut-être à un badigeonnage intérieur, à l’iode. Enfin encore un coup d’échappé ! Je pense que mon travail sera assez avancé d’ici une dizaine de jours et je demanderai à partir à la fin du mois. Les jours seront plus longs et puis j’aime encore mieux être de ceux qui vont partir que de ceux qui sont revenus.

Depuis ce matin, le temps est clair et a l’air de devenir froid. Le canon tonne furieusement et pourtant on ne peut entendre d’ici que les très grosses pièces.

J’emploie mes premiers loisirs à ranger mes effets que le travail forcé de ces temps derniers m’avait forcé à négliger. J’ai lavé et fait sécher tout mon linge. C’est un gros souci de moins. Tu remercieras bien encore tes chers parents de leur envoi. Je suis bien heureux le matin d’avoir quelque chose de bon pour déjeuner. Ça change du chocolat, celui que j’ai encore (4 ou 5 tablettes) est tout moisi dessus. Juge un peu de l’humidité de ces pays ! ça ne l’empêche pas d’être aussi bon en le raclant.

Je vais bien. Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois pour toi, chère Alice et pour ma fillette mes meilleurs souhaits de bonne année ! (Voilà qui est fait) Je t’embrasse bien fort avec les deux enfants.


Lucien
Azincourt, vendredi 7 janvier 1916
Bien chère Alice,

Le courrier a apporté ce matin ta lettre 54 et le paquet de tes chers parents. Tout était en bon état, sauf bien entendu la mandarine ! Tu remercieras tes parents de leur gentille attention qui m’a fait un très grand plaisir, seulement ils ont payé le port qui aurait dû être gratuit pendant ces fêtes.

Je t’écris ces lignes en attendant l’institutrice qui est allée au salut avec la femme du réfugié de Monchy et la fillette. Nous mangeons tous ensemble. Mme Monchy fait à manger pour tous. Elle arrange notre ordinaire, l’augmente au besoin et tous en prennent. Jamais nous n’avions été aussi bien. Ces jours passés, quand nous arrivions, elle nous servait du bouillon chaud. Ce sont de bien braves gens tous. En ce moment, comme il pleut depuis huit jours, je fais sécher ma lessive au dessus des fourneaux.

J’ai trois chemises, flanelles, pantalons, etc. C’est Mme Monchy qui s’en occupe. Ces gens-là étaient épiciers dans un village autour d’Arras.

L’institutrice est ici depuis trois ans. Elle est bien bonne et bien dévouée. Elle s’occupe des deux églises, Azincourt et Tramecourt ; l’école est sur la route entre les deux pays. Tous les matins elle va à la messe. Je couche dans une salle de l’école avec plusieurs camarades. Après la soupe le soir, on cause un moment puis je vais me coucher sans passer dehors.

J’ai commencé hier mon travail au bureau. Cela m’a évité une rude corvée car les camions sont partis avant jour et ne sont rentrés qu’à 7 heures du soir avec la pluie et la brume tout le temps. Il y a un brouillard épais malgré la pluie. Quel pays ! Ce qui me va le mieux, c’est de ne plus prendre de gardes. C’était dur ces deux heures dans la nuit, sous la pluie, surtout quand il fallait repartir avant le jour. Et le tour de garde revient tous les trois jours ! Mon travail au bureau ne sera pas trop difficile mais l’officier le croit compliqué. Ça m’amuse. C’est lui qui le juge ainsi !
Samedi matin 8 heures
Je te finis ma lettre avant d’aller au bureau. Tricotelle a du t’écrire. Ce n’est pas la peine de lui répondre, je lui dis que tu as reçu sa lettre, c’est suffisant.

Je vais bien pour l’instant. Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous en bonne santé.
Remercie bien encore une fois tes bons parents pour leur paquet et en attendant l’heure du retour, reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.


Lucien
Azincourt, vendredi 7 janvier 1916
Bien chère Alice,

Je n’ai pas pu t’écrire hier. Avant-hier, nous sommes partis à 2 heures du matin par une pluie battante et avons fait 120 kilomètres.

Hier matin il y a eu encore un départ et réveil à 5 heures. Il pleuvait toujours, ça a duré toute la journée mais je ne suis pas sorti ; j’entrais dans mes nouvelles fonctions. J’ai surveillé le départ puis je suis allé au bureau où je suis resté toute la journée bien au chaud. Les camions ne sont rentrés qu’à 7 heures du soir, les hommes étaient trempés.

Me voilà donc installé au bureau avec les fonctions de brigadier mais sans le grade, ce qui me vaut l’appellation d’embusqué que les camarades me prodiguent avec un ensemble touchant et qui d’ailleurs ne me soucie guère.

Si mon bien-être a augmenté, en revanche, cela retardera peut-être un peu ma permission car il y a un nouveau service d’écritures et il faut que je mette tous les registres neufs à jour.

Je vais bien.

Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et à tes sœurs et reçois en attendant de te voir mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Je t’embrasse de tout cœur.

Lucien
Valencin, vendredi 7 janvier 1916
Toute petite lettre d'enfant écrite par Marcelle, la fille aînée de Lucien, âgée de 7 ans.

Cher Papa,

Bonne et heureuse fête

Marcelle Sertier
Azincourt, lundi 3 janvier 1916
Azincourt le 3 janvier 1916

Bien cher père et chère mémé,

J’ai bien tardé à répondre à votre bonne lettre du 17 décembre mais nous avons tant eu à faire ces jours derniers, qu’il ne fallait pas songer à écrire. Maintenant mon sort va bien changer. Je viens de voir l’officier qui m’a nommé fonctionnaire-brigadier au bureau avec juridiction spéciale sur l’atelier. J’ai toutes les prérogatives du grade sans en avoir les galons ni la paie. En fait, je ne suis plus sur un camion exempt de toutes gardes et corvées. Je ne voyagerai plus sauf pour changer de cantonnement. C’est en somme un peu les fonctions de fourrier que je remplirai, car notre fourrier en pied a été envoyé dans une autre section. J’ai droit de punition, mais j’espère bien que jamais je ne m’en servirai ; la comptabilité de l’atelier m’étant spécialement confiée, je deviens par conséquent le chef de Tricotelle et sans faire de misère à personne, je pourrai empêcher qu’on lui en fasse, comme ça arrive trop souvent.
Vous savez que je suis logé chez l’institutrice de l’école libre d’ici. Nous prenons nos repas tous ensemble avec le maréchal des logis Velle, mademoiselle et une honnête famille de réfugiés qui y est aussi. C’est donc la vie de famille et rien ne me fait plus de bien que ce petit confort qui aide à supporter les misères. Mademoiselle avait demandé pour moi au curé d’Azincourt de me montrer le plan de la bataille. Le curé est venu me trouver à mon camion qui se trouve au milieu du champ de bataille et là, la carte déployée, il m’indiqua toutes les positions des troupes en expliquant l’aspect qu’avait alors la plaine d’Azincourt, assez semblable d’ailleurs à celui d’aujourd’hui, ce riche plateau étant déjà défriché à cette époque. La bataille commença le 28 octobre. Le roi des Anglais, Henri V, voyant son armée dans une mauvaise position, offrit de traiter. Les Français refusèrent. Leur position, venant de Tramecourt était excellente et enveloppait les troupes anglaises. Mais la pluie tomba à torrent ; les Anglais se retirèrent à Maisoncelle à 500 mètres en arrière et les Français à Canler et Ruissauville.
(Illustration)
Le lendemain 28 octobre, jour du désastre, les Français vinrent se masser entre Tramecourt et Azincourt. Les Anglais firent face en avant de Maisoncelle
(Illustration)
Les Anglais avaient fait en avant d’eux une palissade d’épieux et un fossé et avaient déposé leurs gens de trait dans les bois de Tramecourt et d’Azincourt distants de 500 mètres, formant ainsi un fer à cheval. Les chevaliers chargèrent dans la glaise molle (j’en sais quelque chose) et arrivés aux épieux ne purent les franchir : toute la première armée fut faite prisonnière. La 2ème chargea en vain dans ce bourbier et les milices, voyant ce désastre, se retirèrent sans combattre. Au moment où la dernière armée chargeait, les sires de Tramecourt et des partisans firent un mouvement tournant derrière Azincourt et Maisoncelle. Les Anglais crurent qu’ils étaient pris à revers par les miliciens et le roi anglais ordonna de tuer tous les prisonniers de la première armée. Ainsi s’explique le massacre des chevaliers. La bataille commencée à 10h du matin finit trois heures après. Les morts furent enterrés en 5 cimetières dont trois sont connus et un seul est respecté. Cette année le 28 octobre 1915, à l’occasion du 500 ème anniversaire a eu lieu une revue militaire sur le terrain à laquelle assistaient officiellement de nombreux officiers anglais. Piquant, n’est-ce pas ?
Je sais encore bien d’autres détails que je vous raconterai plus tard.
J’avais chargé Alice de vous présenter mes meilleurs souhaits de bonne année. Je vous les renouvelle de tout cœur en priant Dieu de vous accorder bonne santé et longue vie. Quand à la victoire finale, j’y crois plus que jamais car Dieu qui envoya Jeanne d’Arc pour réparer Azincourt et sauver la France ne l’abandonnera pas encore cette fois quand tant de malheurs et de souffrances l’auront rendue meilleure.
En attendant le grand bonheur de vous revoir, je vous embrasse, chers parents, de tout mon cœur ainsi que toute la maisonnée.
Votre gendre reconnaissant,


Lucien
Azincourt, lundi 3 janvier 1916
Lettre de Lucien à sa fille Marcelle

Ma bien chère petite fille,

Tu as eu certainement beaucoup de plaisir en écrivant ta carte de nouvel an. J’en ai eu autant que toi en la lisant, peut-être même un peu plus. Je ne pourrai pas, chère petite, te donner cette année les étrennes que ta gentillesse mérite, mais si tu es toujours bien sage et si tu pries bien l’enfant Jésus chaque soir, le bon dieu t’en donneras quand même de bien belles un jour.

Je sais que tu aimes bien ton petit frère, que tu aides bien ta maman et puisque tu es si sage, je t’aime bien en place et je te raconterai de belles histoires quand je reviendrai de la guerre. Je te remercie bien de tes vœux de bonne année et je te charge de bien embrasser pour moi ton bon parrain et ta chère mémé ainsi que tes tatans.
Je t’embrasse, fillette chérie, bien tendrement.
Ton papa, Lucien Sertier
Azincourt, lundi 3 janvier 1916

Nous ne marcherons pas ce matin. Grand vent et pluie.

Embrasse bien ma petite Marcelle pour moi pour la remercier de sa gentille carte.

Embrasse aussi tes bons parents et tes sœurs et en attendant de tous vous revoir, reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Lucien
Azincourt, dimanche 2 janvier 1916


Bien Chère Alice,

Nous avons roulé toute la journée hier, quel jour de l’an ! Je ne m’en plains pas, on a relevé toutes les troupes des tranchées afin que tous puissent passer quelques jours au repos pendant ces fêtes de Noël et Jour de l’an. Hier, en arrivant, j’ai été content, j’avais quatre lettres : deux de toi 31 et 32, la carte de ma fillette chérie et une de ma mère. Puis nous avons eu un bon souper à la cuisine. Il y avait hors d’œuvre, jambon, sardine, saucisson et cornichon, puis petits pois, lapin de garenne, rôti, salade, pommes et oranges. Comme boisson, vermouth en apéritif, un litre de vin rouge par tête et une bouteille de Bordeaux pour quatre. Enfin, un cigare.

Avec Velle, nous avons porté notre part chez l’institutrice qui y a ajouté une tarte et le café et nous avons fait un petit souper tous ensemble.

Ce matin, nous n’avons pas marché. J’ai astiqué mon camion jusqu’à la soupe de 11 heures et comme il a plu toute la journée, j’en ai profité pour écrire : à mes parents, ma sœur, Mme Carra, cousines Berthier, Allemand, à Pierre et à M. Bouveyron. J’ai encore écrit à M. Bigan, où nous étions à Equirre (le régisseur).

Velle vient de m’annoncer que je vais peut-être entrer au bureau de la section. Planche, qui est cycliste est tout le temps en route pour les ordres et on a enlevé le fourrier qui était au bureau.

Si c’est vrai, je ne roulerai plus. Je resterai tout le temps au bureau. Je te dirai cela.

Maintenant laisse-moi te faire un triple reproche, très léger, d’ailleurs. Dans ta dernière lettre, tu te fais du mauvais sang parce que j’ai une bronchite, que je n’ai pas d’argent, qu’il tombe des obus. Ne t’ennuie donc pas comme ça. La bronchite n’est pas grave, quand je serai vers toi ça ne se verra plus. Je serai moins au mauvais temps qu’ici. D’ailleurs, maintenant, je vais bien. Pour l’argent, on s’en passe facilement, mieux que tu le crois. J’en ai toujours assez car j’ai reçu trois francs, solde du matériel de cuisine que j’ai vendu, du tabac que j’avais dans ma malle. Quant aux obus, je me mets toujours à côté de l’endroit où ils tombent ! C’est un excellent moyen !

Je ne sais pas si nous marcherons demain. Si nous ne sortons pas, j’écrirai à ton papa ce que m’a dit le curé d’Azincourt au sujet de la bataille.
Lucien
Azincourt, samedi 1er janvier 1916
Bien chère Alice,

Je n’ai pas pu t’écrire hier. Avant-hier, nous sommes partis à 2 heures du matin par une pluie battante et avons fait 120 kilomètres.

Hier matin il y a eu encore un départ et réveil à 5 heures. Il pleuvait toujours, ça a duré toute la journée mais je ne suis pas sorti ; j’entrais dans mes nouvelles fonctions. J’ai surveillé le départ puis je suis allé au bureau où je suis resté toute la journée bien au chaud. Les camions ne sont rentrés qu’à 7 heures du soir, les hommes étaient trempés.

Me voilà donc installé au bureau avec les fonctions de brigadier mais sans le grade, ce qui me vaut l’appellation d’embusqué que les camarades me prodiguent avec un ensemble touchant et qui d’ailleurs ne me soucie guère.

Si mon bien-être a augmenté, en revanche, cela retardera peut-être un peu ma permission car il y a un nouveau service d’écritures et il faut que je mette tous les registres neufs à jour.

Je vais bien.

Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et à tes sœurs et reçois en attendant de te voir mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Je t’embrasse de tout cœur.

Lucien
Azincourt, samedi 1er janvier 1916
1er janvier matin
Nous partons à l’instant.

Lucien
Azincourt, vendredi 31 décembre 1915
Bien chère Alice,

Encore un jour de l’an que nous ne passerons pas ensemble, c’est la pensée qui m’a passé par la tête toute la journée aujourd’hui. Nous n’avons pas roulé, nous avons astiqué, mais la pluie nous dérange, cet après-midi. Tu as dû recevoir ma carte de ce matin te remerciant de ta carte 50. Si demain nous ne roulons pas, j’en profiterai pour écrire un peu. Je suis très en retard. Je n’ai pas répondu encore à Bouveyron, ni à Joséphine, etc….Je n’ai rien reçu de Portes depuis quelques temps. Je leur avais fait la dernière fois une grande lettre. L’ont-ils reçue ?

Je mange toujours avec Velle chez l’institutrice. J’y suis très bien. Cette dame nous arrange notre manger et nous fait des suppléments. C’est tout à peine si elle veut qu’on la paye de ses débours ; elle ne veut rien pour le dérangement. J’y écrit en ce moment. Le curé d’Azincourt qui est un grand beau vieillard très savant, un ancien Sulpicien, m’a apporté sur le terrain même le plan de la bataille d’Azincourt fait d’après un manuscrit de l’époque qu’il a en sa possession. Ce qu’il m’a dit complète le récit de ton papa qui est assez exact. Il y a eu ici le 28 octobre 1915 une commémoration militaire de la bataille. Les officiers français y avaient invité des officiers d’une division anglaise cantonnée tout près, à Fruges. La revue et la fête y ont été reproduites en gravure-photo sur l’Illustration. Je te reparlerai de tout cela plus en détail.

Nous avons roulé tous les jours cette semaine et nous sommes toujours rentrés de nuit en ayant toujours fait plus de cent kilomètres. Les routes détrempées par les pluies sont toutes défoncées. Ce n’est pas amusant, surtout la nuit. Nous avons assisté à un tir de barrage. C’est un joli charivari !

Vu aussi une escadrille de bombardement en fonctions. Tout cela fera de quoi raconter pendant ma prochaine permission qui finira bien par venir. On ne peut pas envoyer tous les premiers conducteurs à la fois : il en manquerait trop d’un coup. On les échelonne avec des ouvriers, des gradés et des seconds. C’est ce qui me retarde. Le chef m’avait dit, il y a quatre ou cinq jours, que ce serait dans quinze ou dix-huit jours.

Il me reste bien, chère Alice, à te charger de faire pour moi tous mes meilleurs souhaits de bonne année à tes chers parents. L’heure n’est pas encore venue où nous pourrons leur rendre tout ce qu’ils font pour nous en ce moment, mais elle viendra, bien sûr, comme viendra aussi cette autre heure tant attendue de la victoire finale.

Je prie Dieu bien sincèrement qu’il accorde à ton cher papa et à ta bonne maman si dévouée une santé meilleure et de longues années à vivre, afin qu’ils assistent à tous les triomphes que nous sommes en droit d’espérer : triomphes de notre patrie, de nos croyances, et de nos idées. Qu’ils vivent longtemps et sans infirmités pour qu’ils voient aussi la prospérité de leur famille qui viendra aussi, car les temps seront changés et le travail et la vie orientés vers le bien auront aussi leur récompense. Oui, bien des choses seront changées ! Que cette année nous donne la victoire afin que nous puissions nous remettre à l’œuvre pour réparer tant de désastres. Moi, je ne souhaite qu’une chose, c’est d’être bientôt auprès de toi et de nos chers enfants. Mon Dieu, que le temps me dure donc d’eux ! Je ne saurais oublier non plus tes gentilles sœurs et je leur souhaite une bonne année favorable à leurs désirs.
Si tu vois ma sœur, dis-lui que je pense bien à elle et à Pierre à qui je n’ai pas encore répondu. J’ai si peu de temps !

Je vais bien, maintenant. Je ne souffre que de l’impatience où je suis de vous revoir tous.

Au revoir, bien chère Alice, embrasse bien pour moi tout le monde à la maison et reçois mes meilleurs baisers.

Lucien
Valencin, mercredi 29 décembre 1915
Lettres de Marcelle à son papa :

Valencin, le 29 décembre 1915
(écrite par un adulte, signée par Marcelle)

Mon cher petit papa,

J’aurais bien voulu être près de toi pour te souhaiter la bonne année mais puisque tu es si loin de nous, je suis obligée de t’écrire. Mon cher papa, je te souhaite une bonne santé et que l’année prochaine tu sois de retour, tu sois près de nous.
Le parrain, la mémé, les tatans t’envoient aussi de bons souhaits de bonne santé, pour que tu puisses résister à toutes les misères que tu endures là-haut.
En attendant, cher papa, le plaisir de bientôt te revoir, je t’embrasse de tout mon cœur.
Ta fille,


Marcelle Sertier
Azincourt, samedi 25 décembre 1915
Noël 1915 3 heures du soir

Bien chère Alice,

Triste Noël que celui que je passe loin de toi et de tous ceux que j’aime. Hier, j’en avais le noir. Je ne te raconterai pas tous mes déboires. Il y a des moments où il me semble que l’injustice et la méchanceté sont les dirigeants de ce monde. Je devais aller chanter pour la messe de minuit, comme tu sais. Nous étions cinq basses que j’avais dressés avec assez de misères. Et bien on a trouvé moyen d’en mettre quatre de garde le soir de Noël. J’en étais de deux heures à quatre heures du matin. Je suis aller trouver les officiers à 8 heures pour leur demander de renvoyer notre garde au lendemain. Ces messieurs n’ont pas même voulu me recevoir, alors je suis aller me coucher. Noël a été raté. C’était bien la peine de me faire envoyer le piston ! Enfin, Dieu voit tout. Et tout cela n’est qu’une petite partie de mes ennuis que je n’ai pas été d’ailleurs seul à éprouver.
Je t’ai déjà dit que je mangeais avec Velle et l’institutrice, une femme qui a environ 35 à 40 ans (on m’a dit 42 ans). Aujourd’hui, cette demoiselle nous a invités tous les deux à diner. Nous étions six à table, avec cette famille originaire du même pays (envahi) que cette demoiselle. Nous avons eu un petit diner très bon. Potage, bœuf, frites, poulet et pâtisseries. Cette demoiselle nous a dit que c’était pour nous rappeler un peu la famille. Hélas, un diner, si bon soit-il, ne remplace pas la famille.

Hier, nous avons voyagé toute la journée par une pluie battante. Toutes les rivières débordent. Nos camions passaient dans certains endroits dans cinquante centimètres d’eau. En repassant dans le pays où nous avons été bombardés, cette semaine, nous avons vu les funérailles des six petits garçons qui ont été tués par un obus.

Aujourd’hui il fait un temps sombre et froid. Cette nuit, pendant ma garde, il faisait un grand vent extrêmement froid. Je me suis recouché à 4 heures, mais je n’ai pas pu me réchauffer et bien que je sois près d’un bon poêle à cette heure chez l’institutrice, j’ai encore le froid de cette nuit. Quel temps ! Et ce matin, il pleuvait !

Le chef m’a demandé ce matin si j’emmenais Tricotelle avec moi. Peut-être que les permissions seront bientôt. Au train où ça a l’air d’aller, il y en aura pour longtemps encore avant que tout le monde y passe.
Tu me parlais du moratorium dans une de tes lettres. Le moratorium a été renouvelé ces jours derniers par un décret pour jusqu’à la fin des hostilités. A la paix, une caisse de prêt sera faite par l’Etat pour aider les moratoriés à payer leurs créances. Voilà ce que j’ai vu dans les journaux de paris. Ce moratorium embrasse toutes les créances, des mobilisés ou non.

A propos d’Azincourt, dont tu me parles, il paraît que le curé d’ici a un plan très complet et une liste détaillée de cette bataille. Je lui demanderai de me renseigner à la première occasion. Néanmoins je lirai avec plaisir ce que ton papa m’ enverra à ce sujet.

Nous n’avons pas roulé aujourd’hui, mais on nous avait dit de nous tenir prêts pour six heures ce matin. Sans cela je serais peut-être allé à la messe de minuit avant ma garde. J’ai préféré aller me reposer en vue de ce départ.

Je serai bien heureux d’aller bientôt en permission. Le temps me dure réellement des enfants. Je sais bien que le petit doit avoir changé mais je ne vois pas comment. Et ma fillette, grandit-elle toujours ? Je pense la retrouver bien sage. Tu me diras un peu ça.

Allons, au revoir, ma chère Alice, fais part de mes sincères affections à tes bons parents et à tes sœurs. Je t’embrasse de tout mon cœur avec les enfants.

J’ai bien reçu ta lettre 47 avec le billet qu’elle contenait et dont je te remercie beaucoup.
Lucien
Azincourt, samedi 25 décembre 1915
Noël 1915 matin

Bien chère Alice,

Bien reçu ta lettre 47 et son contenu. Merci beaucoup.

Je pense pouvoir t’écrire aujourd’hui. J’ai été de garde cette nuit. Temps de pluie très froid.

Mes amitiés à tous. Je t’embrasse de tout cœur ainsi que les enfants.
Lucien
Azincourt, jeudi 23 décembre 1915
Chère Alice,

Je t’écris ce soir car demain nous repartons encore et je n’en aurai pas le temps. Nous avons roulé une partie de la nuit passée. Nous sommes partis à deux heures de l’après-midi et nous sommes rentrés à six heures ce matin. Il a plu toute la nuit et aujourd’hui toute la journée. Le village du front où nous sommes allés a été bombardé par les Boches à plusieurs reprises. Un obus a tué six petits garçons qui revenaient de l’école hier. Un moment avant que nous arrivions, un autre est tombé sur une ambulance et a fendu la tête à un soldat. Nous y sommes arrivés le soir à 7 heures. Je me suis mis dans un jardin avec un réchaud pour faire chauffer le café pour tous (crainte d’incendier les camions) et j’étais là, à rêver à mon ancien métier de cuisinier quand j’ai entendu sur ma tête un miaulement aigu, puis boum ! C’était un obus qui venait de tomber sur les maisons voisines. Je n’ai pas eu le temps de m’en épater bien longtemps, dji, dji, voilà un autre qui arrive, puis un troisième et ça été tout. Des tuiles et des vitres cassées ! Un obus fait beaucoup plus d’effet à 800 kilomètres que tout près ! Nous sommes restés là jusqu’à deux heures du matin. Demain, nous marchons. Le jour de Noël aussi. Il y a quelque chose en l’air. Je pense que nous pouvons dire adieu à notre messe de minuit. Enfin, on verra bien demain.

Velle est revenu hier de permission. Nous mangeons chez l’institutrice libre. Une personne très bien qui a avec elle une famille de réfugiés. Le père, la mère et une fillette (le père est estropié). Malheureusement le vin est cher : 18 sous. Avec mes cinq sous par jour, je ne vais pas loin. Me voilà encore désargenté, démonétisé, même ! Malgré tout, je vais bien, le rhume est passé ! Maintenant la bronchite est établie alors quelques heures d’essoufflement et c’est passé.

Mes affections à tous, je t’embrasse avec les enfants.

Lucien
Azincourt, mercredi 22 décembre 1915
Bien chère Alice,

Quelques mots car nous partons dans deux heures pour un transport qui durera toute la nuit. J’ai reçu ce matin ta lettre 46 contenant le brouillon que tu destines à Tricotelle.

Si j’ai bien compris, tu ne lui aurais pas encore envoyé. Ce n’était pas la peine de lui écrire, étant donné que je suis avec lui. Je lui donnerai ton brouillon, si tu veux, ça fera la même chose. Ne m’envoie pas la copie des lettres que tu envoies, ça te prends trop de temps, celle de F. Plaisant, par exemple. J’aime mieux que tu emploies ce temps à m’écrire à moi ! J’ai reçu aussi une lettre de Hote-Bridon, il est dans un atelier de ma région.

Il fait un sale temps et pluie fine. Heureusement qu’il y a de la lune en ce moment, sans cela, on n’y aurait pas vu clair cette nuit.

Mon rhume va bien mieux, je suis cuirassé contre ça, c’est visible !

Nous avons eu répétition hier au soir. Nos morceaux de Noël vont très bien ; nous n’avons plus guère qu’une répétition à faire car ce soir il n’y faut pas compter.

Au revoir, chère Alice, toutes mes amitiés à tes parents et sœurs en attendant le retour.

Je t’embrasse de toutes mes forces avec les enfants.
Lucien
Azincourt, mardi 21 décembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 44 et le piston en bon état. Merci bien. J’ai reçu aussi une lettre de Saint Romain. Il pleut. Toute la journée, le vent a fouetté la pluie. Hier, nous avons marché. Demain, nous repartons. Nous faisons malgré cela tous les soirs nos répétitions pour Noël à l’église. Je viens de jouer, après la soupe. Avant celle de ce soir, je ferai encore une petite répétition aux basses et après nous irons à celle d’ensemble. Ça marche très bien. Nous avons parmi nous un chanteur de l’opéra de Paris. Il faut entendre cette voix, c’est merveilleux. Il s’appelle Fatin. C’est un simple chauffeur pour le moment. T’ais-je dis que ce sera notre lieutenant qui tiendra l’harmonium ? La petite église où nous allons chanter sert de tombeau aux seigneurs marquis de Tramecourt.

Sur les murs sont gravées les inscriptions funéraires. On voit que cette famille fut une des plus grandes de France à en juger par ses alliances. Elle va s’éteindre, le dernier Tramecourt étant mort sans enfants à l’âge de 24 ans en 1882, il ne reste que sa mère.

Au nombre de mes bons camarades d’ici se trouve un dénommé Chapel d’une famille noble du Midi. Il se trouve apparenté avec les Messieurs de Verna et les connaît très bien, bien mieux que moi. J’en parlerai à M. B dans ma réponse.

Je me suis enrhumé magistralement mais je vois que cela va passer encore comme cela. Je n’y fais absolument rien, c’est pour cela, je pense, que ça ne s’aggrave jamais. Tant pis. On vient de nous dire que la nuit prochaine, nous roulerons toute la nuit pour une relève. On va se dépêcher de dormir cette nuit pour prendre l’avance.

On dirait qu’il y a quelque chose dans l’air et qu’il se fait des préparatifs non ordinaires. Peut-être est-ce l’offensive boche qui va se déclencher. Laissons-les faire. Quelle chance s’ils pouvaient nous attaquer. Ce ne serait plus les Balkans, cette fois, et nous sommes prêts à les recevoir. Une attaque boche suivie d’une violente contre-offensive française nous donnerait plus vite que toute autre chose la victoire définitive.
Ta dernière lettre était du 15 et j’ai eu le même jour la lettre de M. B du 17. Ce retard est curieux. Il me semble que les lettres restent souvent à Heyrieux sans partir.

J’espère que tes parents ont fait un bon et heureux voyage.

Fais leur part de toutes mes affections. Je t’embrasse de tout mon cœur avec mes chers petits.

Lucien
Azincourt, dimanche 19 décembre 1915
Bien chère Alice

Je t’écris ces quelques lignes avant d’aller à la répétition pour Noël. Je devais aller cet après-midi chez le major pour relever la musique des basses que je dirige un peu, mais nous avons eu une revue inopinée de l’outillage. Nous avons donc astiqué ce tantôt les clés, les limes, marteaux, etc.. puis personne n’est venu voir. On ne nous fait faire tout ce travail, absolument inutile, que pour nous occuper, crainte sans doute que nous ne sachions comment employer nos rares heures de loisirs.

Enfin, ça passera bien un jour. Vraiment, ce ne sera pas malheureux !

Je viens de causer avec un vieil instituteur retraité qui est depuis 42 ans dans le pays. Il m’a donné quelques renseignements sur la bataille de 1415. Je ne te les redis pas car je dois commencer à te raser avec Azincourt qui ne doit pas t’intéresser plus que ça.

Le temps revient au froid, mais dans ces pays, ça ne dure pas, ça tourne tout de suite en pluie. Je n’ai pas trop froid, la nuit, dans cette salle d’école. Nous y couchons à six, dont Tricotelle. Demain, nous devons aller à Equirre ramasser les cailloux que nous avons mis au bord de la route et que nous ramènerons ici. Si nous changeons encore, nous les ramasserons sans doute encore une fois. Ça n’y fait rien, c’est l’Etat qui paye l’essence ! Quel gaspillage inutile ! Je ne puis m’empêcher de le dire. Ici, nous sommes écœurés, tous, de ce gâchis de l’argent de la France, mais qu’y faire.

Les routes sont trop étroites pour y ranger des autos ; ça coûte énormément pour les élargir, mais du moment qu’il y a un beau château pour les officiers, tout va bien ! Peu m’importe que la censure lise ma lettre, c’est mon devoir de Français de signaler ces gabegies. Ah, si le ministre savait tout ! Pour avoir un château pour les officiers, on nous a mis à 15 kilomètres en dehors de notre travail habituel. Compte ce que cela coûte d’essence inutile à chaque voyage. Enfin, après la guerre, on en reparlera et je ne serai pas le seul.

Je ne vais pas trop mal en attendant. Veille bien sur les enfants, nous en ferons d’honnêtes travailleurs aimant Dieu et leur patrie et capables de rendre des services à la France et non pas des fruits secs malfaisants et inutiles comme j’en vois tant cachés dans les services de l’arrière et jouant ensuite aux héros !

Embrasse bien pour moi tes chers parents, tes sœurs et nos chers petits et reçois, chère Alice, mes plus affectueux baisers.

Lucien
Azincourt, samedi 18 décembre 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi au courrier d’aujourd’hui. J’ai eu une lettre de Mme Carra et une autre de Pierre. Pas encore reçu le piston. Nous avons recommencé nos répétitions pour Noël à l’église hier au soir. Nous allons répéter tous le soirs.

Nous chantons le « minuit Chrétiens », un Noël de Lacorne à deux voix et le Gloria in excelsis deo. C’est moi qui dresse les deuxièmes voix, les basses, si tu aimes mieux. Aussi j’attends le piston avec impatience. C’est notre lieutenant qui jouera de l’harmonium. Je te dirai comment cela ira. Nous sommes une vingtaine. J’ai su par Mme Carra l’arrivée d’Emile. Je ne pourrai donc pas le voir.

Le temps est toujours à la pluie avec un brouillard épais. Malgré cela, je vais bien pour le moment. J’ai touché aujourd’hui de gros sabots de bois. Ça ménagera mes galoches.

Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants. Tu ne peux croire ce que le temps me dure d’eux.

Je ne sais toujours rien pour ma permission. Ça viendra bien quand même un jour ou l’autre. Le meilleur moment est avant et non après. Au revoir, bien chère Alice, je t’embrasse bien fort en attendant, ainsi que tes chers parents, tes soeurs et les petits.


Lucien
Azincourt, jeudi 16 décembre 1915


Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 44 et une lettre de ma sœur. Je te remercie beaucoup de la tienne et tu remercieras pour moi ma sœur de la sienne à laquelle je répondrai à la première occasion. Je n’ai pas pu t’écrire depuis dimanche (sauf deux cartes) car nous avons été très occupés. Nous devions partir d’Equirre lundi à midi, mais à cinq heures du matin, il a fallu filer pour un transport de troupes, en emportant tout notre fourbi car nous n’y revenions pas.

Adieu le bon fournil bien chaud et les braves gens qui nous recevaient si bien ! Nous sommes arrivés le soir à six heures dans notre nouveau cantonnement. Laisse moi un peu te raconter ça pour te montrer ce qu’est la vie en temps de guerre. Donc après une longue montée, nous arrivons sur un plateau élevé. Il faisait nuit et il gelait très fort. Nous nous arrêtons dans cette grande plaine où nous ne voyons pas une maison. Un embourbage de camions devant nous nous empêchait d’avancer. Nous sommes restés là une heure et demi à nous geler. Enfin on nous a dit que nous allions passer la nuit là. Pour me réchauffer pendant ce long arrêt et pour voir où nous étions, je suis allé lire avec ma lanterne une plaque indicatrice et j’ai vu Azincourt. Cette plaine élevée, c’était le célèbre champ de bataille de 1415. Si ce lieu fut néfaste à nos aïeux, il ne nous fût guère favorable non plus. Où trouver notre cuisine, dans ce désert ? Je mangeais quelques sardines et bout de fromage sur le pouce devant le moteur pendant que la gelée nous pinçait les doigts puis j’allais me coucher dans le camion où j’aurais dormi comme une roche si de minuit à une heure, il n’avait pas fallu faire tourner les moteurs par crainte de la gelée et si à quatre heures et demie du matin il n’avait pas fallu se lever pour un nouveau départ. Nous sommes revenus le même soir à sept heures et avons laissé les camions au même endroit. Mais Tricotelle est venu me chercher et il m’a emmené coucher dans une grange qu’il avait trouvée dans la journée. J’étais vanné et bien enrhumé, car j’ai cassé la vitre de mon camion.

Nous sommes encore repartis mercredi le troisième jour, huit camions pour aller chercher du mâchefer. Nous sommes partis avant jour et revenus seulement à 2h de l’après-midi. Tu penses bien que nous avons trouvé la soupe bonne, en arrivant. L’après-midi, il a fallu faire le plein, le graissage et décharger ce mâchefer. Je dois avouer que je me suis esquivé au déchargement, je suis allé voir le champ de bataille ou plutôt l’endroit ou sont enterrés nos chevaliers, c’est à environ cent mètres de mon camion. Sur le bord de la route est un carré de grands arbres clôt par une haie bien taillée. Cette haie s’ouvre sur la route en forme de deux arcs de cercle. On franchit une petite barrière de fer et sur un socle de pierre, une haute croix de bois avec un grand christ attire aussitôt l’attention. Sur le piédestal, il y a une longue inscription tirée surtout des Saintes Ecritures : « C’est ici qu’ont succombé nos vaillants guerriers » etc… Ensuite après, plusieurs autres lignes pour appeler les prières des passants en faveur des chevaliers tombés ici, on lit une deuxième inscription : « Cette croix a été érigée par Mme et M. le marquis de Tramecourt en souvenir de leurs ancêtres et des braves chevaliers qui avec eux ont péri dans cette fatale journée d’Azincourt ». En haut est la date, 25 octobre 1415. Tramecourt est un village avec le château à environ 500 mètres du monument. En regardant bien l’enclos funèbre, on remarque que le sol est plus bas qu’alentour. Sur les dix mille cadavres enterrés là, la terre s’est affaissée. Tant de chair enfouie dans ce seul endroit avait frappé les gens de l’époque et on appelle encore ce carré historique « le Saloir ». Trouvez-en l’explication !

En m’orientant sur ce terrain, j’ai bien compris la faute de nos chevaliers s’élançant à l’assaut à la montée de la partie la plus élevée du plateau où étaient les archers anglais. Ton papa doit avoir une histoire détaillée. Si c’est possible, j’aimerais qu’il me relève la description de cette bataille et tu la mettrais dans une de tes lettres. On parle ici d’une histoire d’éperons d’or suspendus dans une église… Quoi qu’il en soit et malgré que je commence à être blasé sur beaucoup de choses, il est difficile de se défendre d’une certaine émotion en contemplant ce lieu où la France fut de ce fait mise bien bas, car il fallu Jeanne d’Arc pour l’en relever. 1415, drôle de date, on y voit 14-15, dates terribles aussi (1715, 1814-15, 1914-15)

Aujourd’hui, nous avons fait l’astiquage en grand des camions. Puis j’ai touché une culotte horizon et un képi de même.


Me voilà donc tout en gris clair. Tu verras ça bientôt, je pense. J’ai touché aussi des souliers neufs. Nous couchons dans une salle d’école libre. Nous y serons très bien. J’y ai installé ma paillasse sur de la paille. Je vais coucher à côté de Tricotelle. Velle est en permission depuis lundi. Je lui ai écrit ce soir les événements de la section. Il est allé voir une de ses tantes réfugiée dans les Vosges, car sa femme et sa fillette sont toujours au pouvoir des Boches en Lorraine.

Depuis quelques jours et malgré le mauvais temps, je vais bien mieux. (le rhume ne tient pas, il passe tout de suite et pourtant voilà trois nuits que j’ai couché presque dehors et que j’ai eu assez froid. Je mange dans un café en attendant Velle.

Je ne puis rien te dire encore au sujet de ma permission, il y en a déjà onze de partis. La règle des départs est déconcertante. Enfin, ça viendra quand même. Comme tu l’as déjà pensé, notre changement de résidence a fait échouer les chants de Noël, c’est dommage.

Le temps me dure bien de vous tous revoir, ça me fait de la peine chaque fois que je vois des petits enfants. Au revoir, donc, embrasse bien toute la maisonnée pour moi et reçois, chère Alice, mes merveilleux baisers.

Lucien
Note
Petit point d'histoire sur l'évolution des uniformes : http://www.lesfrancaisaverdun-1916.fr/uniforme1024.htm
Équirre, dimanche 12 décembre 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 41. C’est un vrai petit journal. Aussi, j’en ai été très content, comme tu penses. Que peut-on trouver de meilleur qu’une bonne lettre qui vous fait oublier un moment toutes les misères de la guerre. Malgré cela je sais bien que le petit ne te laisse guère de moments de répit et il ne faut m’écrire qu’autant que tu ne le prends pas sur ton repos. Le surmenage est le plus grand ennemi des gens nerveux.
Comme nous sommes tous, dans nos deux familles, pour faire beaucoup de travail et le bien faire, évitons-le absolument. Donc plus de lettres écrites à tes heures de sommeil. Ça se sent d’ailleurs, et l’idée que tu as écrit en te privant du repos nécessaire gâte un peu le plaisir de ta lettre. Quand tu n’as pu mieux faire, envoie moi une simple carte.
Ce matin, la messe était au pays voisin. Il n’y a qu’un prêtre pour deux paroisses. Je n’ai pas pu y aller. J’ai travaillé à mon camion.

Cette semaine, nous ne sommes pas sortis du tout. Mais ce repos n’en a été que le semblant. On nous a fait faire le nettoyage complet de nos voitures avec lavage des roues et de la carrosserie. Ensuite, on a tout passé au pétrole avec un pinceau. On nous a fait repeindre les moteurs en noir. Quand tout a été fini, on nous a fait ramasser la boue des routes avec des pelles. Tout cela n’aurait rien été si la pluie n’était pas tombée sans s’arrêter jour et nuit pendant toute la semaine.

Jeudi, j’ai étrenné tes chaussures. J’ai mal réussi, nous étions en train de patauger dans un chemin creux dont nous enlevions la boue. Mon imperméable, saoul d’eau, ne me protégeait plus. L’eau qui glissait le long de mes guêtres a eu vite rempli mes galoches. Ça a duré tout l’après-midi sous la pluie, comme cela. A quatre heures, notre capitaine s’est trouvé de passer et nous a fait partir. Notre officier, lui qui nous avait obligés à ce travail par ce mauvais temps, était bien au chaud pendant ce temps là. Il n’était pas venu nous voir. Il n’y avait que ce pauvre Velle qui pataugeait avec nous. L’eau dépassait nos chaussures. Nous nous sommes bien mouillés mais nous n’avons absolument rien fait. Le soir, comme tu le penses bien, j’avais bien mal à l’épaule. Le lendemain vendredi, il pleuvait toujours. La patauge a recommencé, mais je me suis fait porter malade. Le major m’a fait mettre deux ventouses et m’a fait une purgation que je n’ai d’ailleurs pas prise. Tout cela ne m’a rien fait du tout. J’ai toujours aussi mal et je ne suis pas retourné voir le docteur. Nous soignerons ça après la guerre. Enfin, j’ai eu un jour de repos quand même, grâce à cette visite.

Je me suis bien fait sécher ; il a bien plus, hier encore je suis resté dans ma chambre, j’ai lavé une chemise et des mouchoirs. Ce matin, le temps a changé, il fait froid, mais le temps se couvre à nouveau ce soir : pluie ou neige. (Je viens de ramasser mon linge, il pleut.) Demain, nous changeons de cantonnement. Nous avons charrié de plus de 40 kilomètres de distance des centaines de mètres cubes de cailloux et de mâchefer pour arranger notre cantonnement et tout ce travail est perdu. Dire que chaque mètre cube coûtait au moins trente francs à la France ! Rien que d’essence et le prix des pierres ! Je regrette bien que l’on s’en aille. J’avais une chambre ici et j’étais chez d’excellentes gens. Nous voilà de nouveau partis à l’aventure.

Cette semaine, il y a eu deux sections qui ont fait un transport de troupes de nuit. La clarté de leurs phares a attiré l’attention des Boches et ils ont reçu quelques obus qui ont tout au plus troué quelques bâches. Je crois qu’il y a un fantassin qui a eu les pieds coupés et un autre de blessé aussi. Enfin, comme les conducteurs ne se sont pas trop affolés et qu’ils ont emmené leurs camions en bon ordre hors de ce lieu dangereux, on a cité à l’ordre du jour ces deux sections qui sont les deux plus anciennes de notre groupe. Vendredi, le capitaine a réuni tout son groupe en grande tenue. Il a donné lecture de la citation venue de la direction des services automobiles, puis il a fait un petit discours de circonstance. Je n’y étais pas, c’était le jour où j’étais exempt de service. Tout cela n’est pas grand-chose, c’est beaucoup de bruit pour rien. Je comprends, un vrai bombardement avec la moitié des camions de démolis, mais quelques bâches percées ne valent pas la peine de tout ce tapage.

Comme une conclusion de toutes ces histoires, je ne me porte pas trop mal quand même. Le major qui m’a ausculté n’a rien trouvé du côté des bronches. Enfin rien de grave. Il me semble que je vais mieux les rhumes que je prends si souvent ne s’aggravent pas et sauf ce rhumatisme à l’épaule, tout ne sera encore rien pour cette fois. Je vais bien mieux, toujours, qu’à la fin novembre. J’étais vraiment fatigué, à ce moment-là. Mais me voilà encore remonté sur l’eau.

Tu me disais que tu aurais mieux aimé me voir secrétaire d’Etat Major, que veux-tu, j’ai toujours été bête, j’ai toujours fait mon travail de mon mieux, alors on me garde. On ne me donnera jamais de galon car les gradés changent de sections quand on les nomme. Alors on ne nomme guère que les jolis messieurs à ceinture dorée. Tu me demandais ce que gagnent Devaux et Guillerme. 17 francs tous les dix jours. (1,70 par jour).

De la guerre, je ne te dirais pas grand chose. J’ai tout lieu de croire que de gros événements se préparent sur notre front. Je crois que ce sont les Boches qui attaqueront car si cet été je te parlais de nos préparatifs d’attaque, je ne vois maintenant que de nouveaux travaux de défense. Je ne t’en dirai pas plus. Une attaque boche est à souhaiter, elle remettrait la guerre sur son vrai terrain qui n’est pas celui des Balkans et comme notre front est inviolable, elle amènerait un plus rapide épuisement de nos ennemis et une plus prompte victoire.

Je n’ai pas encore répondu à la longue lettre de ton papa. Je le remercierai de vive voix car je vois bien que je n’aurais jamais un moment assez tranquille pour lui écrire. Les jours sont si courts, on n’a jamais le temps de ne rien faire.

Je mange toujours avec ce banquier de Martin, plusieurs fois millionnaire. J’observe sa manière de faire et de voir. Il ne fait du sentiment qu’en paroles, mais dans ses actes jamais. Tout ce qu’il fait n’a pour but que son avantage personnel et il couvre cela avec des politesses et de belles paroles. Très honnête homme d’ailleurs, bon camarade, mais donnant-donnant, rien pour rien. Il me donne sans s’en douter de précieuses leçons. Plus tard, quand nous nous remettrons à nos affaires, je me souviendrais du financier Martin. Je lui ai dit un jour que j’avais l’intention d’aller après la guerre m’établir comme colon au Maroc. Là, je pourrais utiliser mes connaissances en agriculture et en mécanique automobile surtout, si nécessaire dans ces pays neufs. Après m’avoir bien écouté exposer mes idées, car je lui parlais sérieusement, il m’a dit que dans toute affaire nouvelle à entreprendre, il fallait tout d’abord examiner les mauvais côtés, les bien peser, voir ensuite les avantages et faire la balance. Il m’a donné un tas de renseignements sur les groupes financiers du Maroc, sur les grosses exploitations foncières qui s’y fondaient, le gros commerce, etc. Il m’a dit qu’aussitôt après la guerre, il y aurait pour les premiers arrivants de belles places à prendre pour deux raisons : 1er tous les jeunes colons français sont retournés en France prendre part à la guerre et il en manquera beaucoup. 2eme : les Allemands qui occupaient avant la guerre les meilleures places du Maroc (frères Mannesmann et leurs nombreuses entreprises) en seront dépossédés et ce sera autant de places libres. D’après lui, quelqu’un qui irait au Maroc pour travailler et non pour spéculer est certain d’y revenir vite riche, s’il est courageux en commençant. Je t’avais déjà parlé du Maroc, nous en reparlerons la question en vaut la peine. La question en vaut la peine.

Quelque chose qui me plaît, c’est le caractère arabe. J’ai parmi les spahis d’ici de vrais amis. J’aime leur société, il n’y a guère que moi à la section qui soit dans ce cas. Si tu voyais comme ils me reconnaissent bien quand nous nous rencontrons. C’est curieux de voir cette sympathie toute naturelle alors je me dis pourquoi s’éreinter dans cette boulangerie qui nous tue au lieu de tenter notre fortune dans ce pays neuf si près de nous, à trois jours de voyage. Ce que je sais en matière agricole et mécanique joint à cette facilité de m’entendre avec les indigènes de ces pays. Notre expérience commerciale et tout ce que cette guerre m’a appris dans l’art de se débrouiller, cet entraînement à la vie dure et au manque de confortable. Tout cela serait de précieux atout pour nous. Je ne peux m’empêcher de penser à M. Daniel Prot. M. Martin qui le connaît bien m’a dit qu’il pourrait me donner beaucoup de renseignements sur ces choses. Réfléchis à tout cela, nous en causerons pendant ma permission.

Je ne sais rien de nouveau au sujet de la date de ma permission. Les départs ont lieu d’une assez drôle de manière. Je ne sais pas encore si cette méthode me favorisera ou non. Nous verrons bien. Dans tous les cas, il me sera à peu près impossible de te fixer à l’avance le jour de mon arrivée car cela dépend du départ ou retour d’un autre et cela varie suivant que le permissionnaire part plus ou moins loin. Ainsi, dans les autres sections, le 2ème tour est parti hier (11 déc). Chez nous l’officier veut qu’on attende le retour des autres. Or il y a mon « cousin » qui est allé à Nice et qui m’a écrit qu’il ne rentrerait pas avant le 15. Voilà donc 5 jours de perdus pour son successeur et pour tous en somme. Ce système retardera beaucoup les départs.

Tu me dis que Payaud des Verdaches est venu en permission pour la deuxième fois. Alors, et mon frère, ils sont bien au même régiment pourtant. Tout cela ne me semble pas bien clair.

Je vais commencer mon déménagement avant qu’il ne soit nuit et je vais te laisser. Continue à avoir bien soin des enfants. Ce mal d’oreille de la petite ne sera rien, il lui faudra un dépuratif. L’huile de foie de morue me paraît tout à fait indiquée. Tes chers parents vont bien pour le moment ; j’espère que cela continuera et que je les reverrai en bonne santé, ainsi que tes sœurs.

Au revoir, bien chère Alice, en attendant l’heureux moment de se revoir tous, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.

Dis bien des choses à tes sœurs.

Lucien
Équirre, vendredi 10 décembre 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi aujourd’hui. En place, j’ai eu une lettre de Mme Carra et une autre de mon camarade Bœuf. Je vais toujours à peu près, avec tendance au mieux. Temps de pluie, toujours. Nous avons eu deux sections de notre groupe citées à l’ordre du jour pour un bombardement de nuit qu’elles ont subi cette semaine. On a fait une prise d’armes ce tantôt à cette occasion. Toujours le même train-train.
Embrasse bien les enfants pour moi, fais part de mes meilleures affections pour tes parents et sœurs et en attendant l’heure de la permission, je t’embrasse bien fort.

Lucien
Équirre, mercredi 8 décembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu tout à l’heure tes lettres 39 et 40, dont je te remercie bien. Nous n’avons pas roulé depuis dimanche, ce sera peut-être pour demain. Le temps est toujours à la pluie, mais il ne fait pas trop froid. Je ne vais pas trop mal pour le moment. Joséphine a beau dire, depuis que j’ai pris mon dernier cachet de kalmine, le mal de dents a disparu et la névralgie aussi. Puis je couche au chaud dans cette chambre et c’est déjà quelque chose.

Avant, dans le camion, les couvertures mouillées étaient gelées le matin sur moi. On se levait encore plus fatigué que la veille. Si nous étions menés comme du temps de M. Berthet, je n’aurais jamais été fatigué. J’ai passé deux jours par exemple, lundi et hier, à nettoyer mon camion sous la pluie et dans la boue. C’est du travail inutile et qui éreinte les hommes. Mais à qui le dire ? Il y a encore des embusqués de partout, que je saurais bien les dénicher, moi, si j’étais en tête. Oh, les jolis petits officiers de 25 ans, aux uniformes brillants et aux fines bottines vernies. Allez ouste, aux tranchées ! C’est honteux de voir cela. Faites place aux officiers blessés et mal guéris. Ce sera mieux de les mettre dans vos confortables autos capitonnées où vous vous prélassez !

Je t’ai, ce matin, demandé mon piston. Je te tiendrai au courant de nos répétitions. C’est le médecin major qui organise ces chants pour Noël. Je t’en reparlerai. Je n’ai pas refusé, car cela m’aurais mis mal avec lui et comme je peux avoir besoin de ses services, mieux vaut être avec lui que contre lui.

Tu me dis que tout le monde va bien à la maison. Cela me fait bien plaisir. Je ne sais rien de nouveau au sujet des permissions. Les premiers partis ne sont pas revenus et les suivants ne partiront qu’après leur retour.
Ce tantôt je vais faire le pain chez ces gens où je couche. Je te dirai si j’ai réussi. Hier, une section qui a mené des troupes de nuit a été bombardée. Les éclats d’obus ont atteint les camions. Il y a eu des victimes, mais pas parmi nous, chez les fantassins. Je n’y étais pas. C’est le troisième bombardement en 15 jours.

Allons, à bientôt, je l’espère. Mes affections pour tous. Je t’embrasse de tout mon cœur, chère Alice, avec nos chers petits que je suis heureux de bientôt revoir.

Lucien
Équirre, mercredi 8 décembre 1915

Bien chère Alice,

Je t’envoie ces quelques lignes pour ne pas manquer le courrier pour te demander de m’envelopper le piston dans sa boite avec du papier, coudre le tout dans une toile et me l’envoyer.

Le médecin major organise des chants pour Noël à l’église. Il m’a demandé de lui aider. Je ne veux pas le lui refuser, tu comprends pourquoi. C’est pour ça que j’ai besoin du piston. N’oublie ni l’embouchure ni les tons (tubes).

Ce matin le courrier viendra. Je t’écrirai ensuite.

Je t’embrasse bien fort

Lucien
Équirre, lundi 6 décembre 1915
Bien chère Alice,

Au courrier d’aujourd’hui, j’ai reçu ton paquet et une lettre de ma mère. Merci beaucoup de ce paquet, il était bien intact. Les chaussons iront, j’ai trouvé très bien la doublure en bonne étoffe que tu as mis sous les chaussons hauts. Ça les protégera bien, comme je te l’ai dit. Je mettrai deux paires de chaussettes dans mes souliers (1 coton, 1 laine). Ces chaussettes de feutre sont très chaudes et surtout très solides. Tu remercieras bien pour moi ta chère maman, car presque tout le paquet, tout au moins le meilleur, les chaussons et les fromages venaient d’elle. Les fromages secs sont très bons, je les mangerai comme cela.

Aujourd’hui, il a plu une partie de la journée. Malgré cela on nous a fait laver les camions entièrement, ce qui a tout détruit notre graissage d’hier. Résultat, encore un bain. Si on devient malade, nos officiers y auront pris peine. Pourquoi aussi nous donne-t-on comme officiers de tout jeunes gens aux trop brillants uniformes. Ces places peu pénibles conviendraient à de vieux officiers blessés et fatigués par la campagne et qui auraient sur nous un ascendant moral et un peu plus d’expérience des hommes et de la vie. Enfin, espérons que tout cela aura une fin un jour. Mais à force de se mouiller souvent, ça finira par ne rien faire de bon, surtout si bêtement.

Merci pour les cachets de Kalmine, mes dents me laissent un peu de paix, le rhume aussi. C’est la douleur à l’épaule qui est à l’ordre du jour. Des trois, c’est ce que j’aime le mieux. Impossible de rien savoir pour le moment pour ma permission. Ce sera bientôt, je pense, on ne nous avertit pas à l’avance. La mémé a-t-elle commencé ses remèdes ? Il le faut absolument. Tu me parles de la guerre de notre côté, moi aussi je vois, mais il vaut mieux ne rien dire. Souhaitons cette attaque des Boches, c’est par elle que la guerre finira le plus vite. Tout est bien prêt pour les recevoir, crois-moi. Remercie bien tes bons parents pour moi, chère Alice, embrasse bien ma petite Marcelle et ce gros Joseph et reçois mes meilleurs baisers. Un affectueux bonjour à tes sœurs.

Lucien
Équirre, dimanche 5 décembre 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 37 contenant celle de Jos et une de ma sœur. Merci bien. Surtout ne te fais pas de mauvais sang quand tu n’as pas pu m’écrire. Je sais bien que le petit t’occupe beaucoup. Hier, il a fait un temps affreux, une grosse pluie sans arrêt. Nous sommes partis avant le jour pour charrier des cailloux pour arranger notre cantonnement où nos camions s’enfoncent. Nous allons au moins à 40 kilomètres. La pluie n’a pas cessé. Le soir, il a fallu comme d’habitude nettoyer les camions, un bain de plus. Ce matin, nous ne sommes par hasard pas sortis. Je me suis levé bravement à 7h1/2. Et j’ai pris la sage résolution de ne rien faire de toute la journée. Je me suis rasé, changé, et j’ai mis mes plus beaux effets pour aller à la messe. L’église est à côté : c’est la chapelle du château qui en tient lieu. Ce soir, je t’écris et j’irais après laver quelques mouchoirs.

Dans ce pays, nous ne sommes qu’à cinq kilomètres d’Azincourt où eu lieu la célèbre bataille sous la guerre de cent ans. Je passe très souvent devant la mine de la Clarence où le grisou fit beaucoup de victimes quelque temps après Courrières. Les journaux en avaient parlé. Courrières n’est pas loin d’ici, du côté Boche. Le temps est moins froid, mais très humide. L’eau coule de partout sur le bord des routes. Les tranchées, à ce qu’il paraît, s’écroulent. Quelles misères !

Ce soir, le canon tonne, les obus ne doivent pas faire grand effet, dans cette boue. Je ne vois plus de journaux, ici on ne les reçoit pas. Je vais à peu près, j’ai eu il y a quelques jours une vraie rage de dents. J’ai pris à cette occasion mon dernier cachet qui m’a calmé un moment après et depuis, je n’ai plus eu mal aux dents. Tu le diras à Joséphine, on est bien heureux d’avoir cela. Tu remercieras ma sœur de sa lettre et en attendant de te bientôt revoir, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que tes chers parents et sœurs et les enfants dont le temps me dure bien.

Lucien
Équirre, vendredi 3 décembre 1915

Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’hier mais beaucoup de camarades n’avaient rien non plus. Ce doit être la poste qui avait du retard. Ce sera pour demain. Hier, nous sommes allés faire la relève au pays minier. Les Boches ne bombardaient pas. En revanche, et je pense pour les remercier de leurs obus sur nos houillères, une escadrille de 17 aéros de bombardement flanquée de plusieurs avions de chasse qui attiraient sur eux le feu ennemi, s’est élevée sur nos têtes en spirale. Quand elle eu une hauteur suffisante, elle a foncé sur les lignes où sans mentir, plus de mille coups de canon lui ont été tirés au passage. Le ciel était rempli d’éclairs et de la fumée noire des obus. Je ne crois pas que les nôtres aient souffert. Il y en a pourtant un qui est revenu tout de suite. Au retour, ça a été de même, mais nous partions et je ne l’ai vu que de loin. C’est un spectacle fantastique.

Nous sommes arrivés hier au soir à 9 heures. Il pleuvait à verse, on n’y voyait rien. La pluie n’a pas cessé. Heureusement qu’aujourd’hui nous n’avons pas marché. Mais j’ai dû prendre un bain quand même tout seul, car mon second remplace un permissionnaire. Ce soir, je me chauffe dans mon fournil. Le four chauffe pour cuire des pâtés de viande de porc. Le train a tué hier deux cochons gras du régisseur. Ils s’étaient sauvés sur la voie. Je m’estime heureux par ces temps de pluie d’avoir mes galoches et mon tablier. Il fait moins froid, j’ai envie d’emmener Tricotelle pour m’aider à déménager chez Brossard pendant ma permission. Qu’en penses-tu ? Je n’ai que six jours et le train est gratis, et ce ne sera que dans les premiers jours de janvier. Je vais toujours à peu près de même. Pas trop mal. Fais part de mes affections à tes chers parents et sœurs, et en attendant l’heure du retour, je t’embrasse bien tendrement avec les enfants.
Lucien
Équirre, mercredi 1er décembre 1915
Ma bien chère Alice,

Je suis de garde ce soir et il pleut. Alors je t’écris dans le camion en attendant minuit. Je t’ai fait un paquet cet après-midi. Demain, le camion cuisine le mettra en gare. Il contient deux chemises, un caleçon, deux flanelles, chaussettes, cache-nez, journaux et un paquet de lettres reçues des uns et des autres. Rien ne presse de retirer ce paquet en gare d’Heyrieux. Fais-le prendre à Faure un dimanche ! A temps perdu, tu raccommoderas le tout, recoudre les boutons, etc… Je le reprendrai au moment de la permission. Le sac en toile blanche qui l’enveloppe est pour toi, fais-en ce que tu voudras.

La section est arrivée à 8 heures ce soir. Demain, départ 6 heures. Aujourd’hui, ils ont été dans un pays de mines, à Nœux-les-Mines. Les Boches ont bombardé les puits, hier et aujourd’hui. Beaucoup de mal. Demain, on y retourne. Je verrai cela.

Les chaussettes coton dont tu me parlais sont des chaussettes pour mettre dans les laines. A propos de chaussettes, fais les reprises en coton, la laine ne résiste pas huit jours. Le paquet des cousines contenait pour moi des chaussettes en laine (une paire), du chocolat, sardines, thon, bonbons, sirop, tolu, pâtisseries sèches, sucre et confitures. J’ai essayé la verveine hier au soir. Ça m’a fait transpirer, mais j’ai eu aussitôt après un mal de dents épouvantable. J’ai dû prendre un cachet de K. Aujourd’hui, ça a été. Je pense que le mal de dents provient de la chaleur de l’infusion.

J’ai écrit ce tantôt à mes parents et à ma sœur. Tu me diras si tu pense