Chère Alice,

Le temps est beau...

Tout près d'ici, la bataille fait rage.

Lucien Sertier
Vienne, vendredi 14 août 1914
D'Emile à Lucien :

Et bien on y est, on les attend, ces sales Prussiens. Mais je crois bien que s'ils ne viennent pas nous chercher, nous ne leur verrons pas le museau. Pour le moment, il y a deux bataillons de réserve du 299ème à Montmélian (Savoie) et les deux autres (dont je suis) sont encore à Vienne et nous ne savons absolument rien, ni si nous resterons, ni si nous partirons. En attendant, nous faisons de l'exercice et surtout beaucoup de charges à la baïonnette.
Envoie moi de temps en temps de vos nouvelles, mais sans timbres.

Amitiés à tous

299ème régiment d'infanterie
32ème compagnie de Vienne
Gerbéviller, dimanche 11 octobre 1914
Chère Lucien et chère Alice,

Vous voyez cette carte : c'est à cela que ressemblent presque tous les villages que nous avons traversé jusqu'ici. Je vais toujours bien, j'espère qu'il en est de même chez vous.
Votre frère affectueux
Emile
Lunéville, mardi 13 octobre 1914
D'Emile à Antonia Gardon

Ma chère soeur,

Voilà déjà quelque temps que je n'ai pas su de tes nouvelles, mais j'espère qu'elles sont toujours bonnes. J'ai écrit à Pierre il y a déjà quelques temps mais je crois qu'il ne ma pas répondu. Comme il m'avait dit qu'il ne devrait pas rester à Vienne. En même temps que tu me donneras de tes nouvelles et de celles de toute la famille, envoie-moi aussi ton adresse actuelle.
Je vais toujours bien et termine en t'embrassant de tout mon coeur.
Ton frère affectueux.

299ème d'infanterie
23ème Compagnie en campagne (par Vienne)
Emile
Chanteheux, dimanche 18 octobre 1914
Cher Lucien,

J'ai reçu avant-hier une carte de mes parents m'informant que le gouverneur de Lyon demandait des chauffeurs pour Lyon. Ici je n'ai pas pu faire ma demande. J'ai écrit en Portes (...) seulement comme tu es encore en civil, et que tu ne risques rien, si tu écrivais au gouverneur de Lyon pour l'informer :
1. Que j'ai mon certificat de capacité pour la conduite des camions n°2802
2. Que j'ai un camion en bon état qui malgré les formalités remplies n'a pas été réquisitionné.
Si, comme je m'en doute ça n'avance rien pour mon cas, je n'y perdrais rien non plus.
Si on ne prend pas le camion, ça sera la même chose et si on le prenait ça ne m'irait que mieux, car que je m'en aille ou non, pares la guerre il sera à vendre. Donc je te prierai de bien vouloir examiner cette question, voir au besoin mes parents en Portes et agir comme vous l'entendrez. Je sais bien que j'aimerais mieux être chauffeur que d'être ici, car j'aurais moins de misère et de mauvais temps à endurer, surtout les nuits qui ne sont pas chaudes. Mais tant qu'ils ne demanderont pas de chauffeur, dans nos compagnies, je n'espère pas grand-chose.
J'ai reçu cher Lucien l'autre jour ta grande lettre qui m'a fait grand plaisir et en en attendant d'autres, je t'envoie ainsi qu'à Alice,les deux petits et toute votre famille mes meilleurs amitiés.
Ton frère,
Emile
Lunéville, mercredi 28 octobre 1914
Cher Lucien et chère Belle soeur,

J'ai reçu votre carte du 13 dimanche dernier et n'ai pas pu vous répondre plus tôt car nous sommes partis la même nuit à la frontière et sommes tombés sur les Boches qui ne s'attendaient pas à nous voir et qui ont pris quelque chose pour leur rhume. Après les avoir chassés sur leur territoire, nous sommes revenus avec 200 et quelques prisonniers. J'ai été bien peiné d'apprendre que votre petit garçon était atteint du croup et que vous l'avez mené à Lyon mais j'espère que cela ne sera rien.
J'ai appris aussi par Pierre Gardon que tu as dû voir à Vienne que tu t'engageais comme chauffeur. Tu me diras si tu n'es pas parti quand ma carte arrivera à Valencin si c'est vrai.
Je vais toujours bien et vous envoie mes meilleures amitiés.
Emile
Lyon, mardi 3 novembre 1914

Chère Alice

Je n’ai pas pu sortir aujourd’hui. Je ne saurais rien du petit avant jeudi. Si tu viens jeudi comme je le pense, va directement à la Charité voir le petit ; tu me rejoindras ensuite au quartier. Je ne serais libre qu’à cinq heures. Je ne sais encore rien pour mon départ. Nous ne sommes presque plus personne au quartier. Tout est parti déjà. Je me suis un peu enrhumé, ce qui me distrait heureusement, car ce n’est pas le travail que je fais qui y suffirait. Il pleut. Nous arrivons du tir au grand camp en tramway !!! Dans quels temps vivons-nous ! Hors du fromage (ça me manque) ne m’apporte rien à manger. On renonce.
Plusieurs milliers de gros baisers pour tous.


Lucien
Vaux-sur-Somme, lundi 9 novembre 1914
Bonjour à tous,

Le 24 octobre 1914, Lucien Sertier, se rendait à la mairie de Vienne. Sans doute au volant de son auto, une petite camionnette qui lui servait à livrer le pain de la boulangerie de Valencin, qu’il tenait avec sa femme Alice. Les voitures et ceux qui étaient capables de les conduire étaient rares. Cette compétence était pour lui une fierté.

Arrivé à Vienne, chef lieu d'arrondissement de l'Isère, il signifiait aux autorités qu’il décidait de se porter volontaire. Il s’engageait pour partir à la guerre. Lucien aurait pu choisir d’échapper à l’incorporation, il avait été réformé par la Commission spéciale du Rhône en janvier 1911 pour bronchite chronique.

Dans le droit fil de cet engagement, il se rend le 26 octobre à Lyon, où il prend son service au 14ème escadron du train des équipages militaires (conduite des automobiles).

Dans les premiers froids de novembre, Ernest, son deuxième fils, petit frère de ma grand-mère Marcelle, meurt de la diphtérie.

Ernest n’avait que deux ans. Pour tous, à Valencin, la peine est immense. Le 10 novembre, quelques jours après le décès de l’enfant, Lucien retrouve sa caserne à Lyon. C’est de ce jour que date la première des lettres qui ont été conservées.

C’était il y a cent ans tout juste. Pendant quatre ans, pendant toute la durée de la guerre, Lucien a écrit à Alice. Des centaines de lettres, d'une écriture fine et serrée, soigneusement rangées dans une boite en carton, qui racontent son quotidien de soldat et la peine liée à l’éloignement de sa famille. Il y explique aussi les raisons de son engagement.

Pour moi, qui vit depuis seize ans, dans la Somme tout près des champs de bataille, ces lettres sont particulièrement touchantes : il décrit avec son regard d’Isérois -pas toujours tendre- des villes, des paysages, des chemins qui me sont aujourd'hui familiers. Depuis plusieurs années, au gré de mon temps libre, je tape les lettres de Lucien pour les rendre accessibles à tous. Elles nous racontent une part de l’histoire familiale, elles sont surtout le reflet d’une époque tourmentée de notre histoire dans le regard d’un de nos grands-pères.

Pour que chacun puisse en prendre connaissance facilement, je vous propose de retrouver les écrits de Lucien, à chaque jour anniversaire de l’écriture de ces lettres, sur ce site.


Sabine Godard
Lyon, mardi 10 novembre 1914
5 heures soir
Très chère Amie


J’ai l’âme tellement triste que de toute la journée, je n’ai pu trouver la force de t’écrire. Je m’y mets cependant pour tenir la promesse que je t’ai faite. Puisses-tu tenir les tiennes.

Que te dirais-je ? Je suis arrivé en Portes avec plus d’une heure d’avance. Ma montre avançait beaucoup, c’est ce qui en est cause. J’ai déjeuné avec mes parents. Je suis arrivé à neuf heures à Lyon. Personne ne m’a rien dit pour mon retard. J’ai trouvé quatre lettres au bureau. Une de Couturier André, une de ma sœur, très affectueuse, une de Pierre qui faisait preuve aussi de bons sentiments amicaux enfin une d’Emile, la meilleure. Je te l’enverrai dans une lettre, mais avant, je veux la montrer aux cousines. Toutes ces lettres m’ont fait beaucoup de peine car toutes exprimaient l’espoir d’une prompte guérison pour le pauvre petit. Ô, mon Dieu ; que c’est triste, de lire cela, quand on sait le terrible résultat. Ce cher petit ange, sa pensée ne me quitte pas ; je le vois là-bas, sous la terre froide du cimetière avec ses beaux yeux clos pour jamais et je pleure. J’en ai l’âme brisée. Je reste couché toute la journée avec mes sombres pensées, retournant toutes les phrases de ces terribles journées dans ma tête en feu. Il est entré un grand chef dans la chambre. Je l’ai à peine vu tant j’étais absorbé.

Je ne sais si le temps ne m’apportera pas un peu de courage. J’en ai bien besoin.

Prie bien pour moi chère Alice ; je t’ai aimée et je t’aime encore bien plus que tu ne le crois. C’est bien en toi seule que j’espère, car après toi, il ne me reste plus personne. Si tu m’abandonnes, je me sens perdu. Tu peux croire que jamais un seul instant il ne m’est venu dans l’idée de vivre sans toi, avec une autre compagnie ; c’est une chose insupportable pour moi que d’y penser. Nul n’est saint, tout le monde a ses défaillances, mais quoi qu’il arrive, ta pensée sera toujours la première chez moi, quand même tu m’abandonnerais complètement. Je t’aimerai quand même jusqu’à mon dernier jour, peut-être proche.

Au revoir, très chère amie de mon cœur. Reçois pour toi seule les meilleurs baisers de ton compagnon qui souffre beaucoup. Embrasse bien la petite.

Celui qui t’aime


Lucien
Lyon, mercredi 11 novembre 1914
3 h du soir, mercredi

Ecris moi

Ma très chère Alice

As-tu reçu ma lettre d’hier ? Pour moi, j’ai bien attendu une lettre de toi, mais la distribution des lettres vient d’avoir lieu et il n’y avait rien pour moi. Serais-je plus heureux demain ? Demain, jeudi, nous allons au tir le matin, le soir nous allons nous faire vacciner contre la fièvre typhoïde. Je suis allé chez les cousines Allemand hier au soir (mardi). J’avais un violent mal de tête non encore guéri, d’ailleurs, et je n’y suis pas resté bien longtemps. Et toi, pauvre chérie, comment vas-tu ? Ne te fatigue pas pour tes comptes, repose toi un peu, tu en as bien besoin. Il se peut que je sois encore dimanche à Lyon. Il a été convenu avec Joséphine et Rose que nous irions à la réunion spirite dimanche soir. Voudrais-tu y venir aussi ? Cela me ferait un très grand plaisir ; ce sera peut-être le dernier dimanche que je resterai à Lyon et j’aurais encore tant de choses à te raconter.

Pauvre chérie, ta pensée comme celle du petit ne me quitte pas. Cette dernière séparation d’avec toi a été encore plus dure que toutes les autres et il me semble que j’ai une soif violente de te couvrir de baisers. J’ai besoin de te dire, de te prouver combien je t’aime, combien je me sens bien à toi. Je crois que quand tu me reverras, tu comprendras sûrement que ce que je te dis est vrai. Quand je suis parti la première fois au régiment, il y a quinze jours, je m’étais cuirassé contre les émotions. Mais maintenant, je ne peux m’empêcher de songer tout le temps à toi ; je te vois là-bas, à Valencin, toute songeuse et triste et je voudrais être là pour te consoler, pour te crier mon amour, pour que tu comprennes enfin que mon cœur a toujours été bien à toi, à toi seule ; que si, souvent, nous nous sommes disputés, il faut en voir la cause dans nos revers, dans toutes les misères que nous avons endurées ensemble. En travaillant bien pour ne souvent guère réussir.

Pauvre chère amie, le sort nous a été dur jusqu’à présent ; mais il me semble bien que les choses changeront un jour, que notre tour d’être heureux viendra aussi ; que nous connaitrons des heures plus douces. Conserve bien cet espoir dans ton cœur ; déjà à plusieurs indices, j’ai compris que les choses iraient bien pour nous. J’ai lu dans deux journaux des articles au sujet de ces pertes éprouvées par les mobilisés et de la justice qu’il y aurait à leur faire obtenir des remises. Je t’expliquerai mieux ça quand je te verrais, mais il y a bien sujet d’espérer.

Ma très chère femme, sois forte et courageuse pour le pauvre enfant que tu portes et que nous aimerons bien en souvenir du Cher disparu. Ne te fatigue pas pour tes comptes ; rien ne presse à leur sujet ; reprends des forces afin que, de te savoir bien portante, je reprenne du courage dont j’ai tant besoin ? Aime bien la petite pour moi, aime aussi tes sœurs. Elles ont leurs souffrances aussi, différentes des nôtres. Je ne parle pas de tes parents, leur bonté pour nous est grande et je ne saurais l’oublier. Mon papier est trop petit, au revoir, chère petite amie, reçois les meilleurs baisers de ton mari qui t’aime tendrement malgré tout et par-dessus tout.

Je t’embrasse encore



Lucien
Lyon, jeudi 12 novembre 1914
Jeudi soir, 7h30

Ma très chère Alice


J’espérais bien recevoir une lettre de toi aujourd’hui mais rien n’est venu. Ne m’aurais-tu pas écrit ? Celle-ci est la troisième que je t’envoie, chaque jour je t’écris et j’attends tes réponses avec impatience. Aujourd’hui, je suis de garde dans un garage d’auto, chez Peugeot, rue Vendôme. Je pense pouvoir mettre ma lettre ce soir à la poste quand même afin que tu la reçoives demain. J’ai reçu une lettre d’Emile aujourd’hui, elle est du huit, c’est une carte. Je suis allé chez les cousines D. hier mercredi au soir ; puis chez les cousines Allemand ensuite. Mon mal de tête va un peu mieux. On devait me vacciner contre la typhoïde aujourd’hui mais j’ai fait sauter mon tour pour être de garde, sans cela j’aurais été de garde dimanche et je voudrais tant que tu viennes me voir dimanche. Ne m’apporte rien, mais viens me voir, ce sera peut-être la dernière fois avant mon départ. Je te dis de venir parce que je suppose que tu as résisté à tous les assauts de ces derniers jours et que tu ne vas pas plus mal. Si cependant tu étais trop fatiguée, ne t’expose pas à prendre du mal en venant à Lyon, nous attendrions que tu ailles mieux.

Je suis toujours aussi triste, la pensée du pauvre petit remplit tous mes instants et tu ne saurais croire combien je souffre de ne pouvoir parler à personne de ce pauvre petit ange si vite disparu. Seul un de mes camarades est venu me demander des nouvelles du petit et a essayé de me dire quelques paroles de consolation. Il arrivait lui aussi de permission, il a huit enfants et il a une petite fille de onze ans malade d’une maladie de cœur. C’est bien triste aussi, car il la savait perdue. En dehors de ceci, rien ; je garde ma douleur pour moi et je vis avec toi, regrettant les heures passées ensemble sans en comprendre souvent le bonheur. Cent fois par jour mon cœur vole vers le tien et je me reprends à espérer, me disant que de notre souffrance sortira un avenir meilleur fait de paix calme et résignée.

C’est tout ce à quoi j’aspire en ce moment, voir l’instant où cette affreuse guerre finie, je retournerai vers toi, vivre à tes côtés, en bien s’aimant, sans jamais chercher ces querelles qui font tant souffrir quand on peut être si heureux en s’aimant bien. Vivre dans l’oubli de nos erreurs passées, avec le souvenir de nos chers Morts, avec la sainte joie du devoir accompli, avec la perspective de nos enfants grandissant et suivant le bon sentier de la vie. Voilà, chère et bien aimée compagne, de quoi redonner suffisamment de courage pour surmonter nos douleurs du moment et triompher des dures épreuves que nous traversons. Ce sont ces pensées seules qui m’apaisent et me donnent la force de croire à des jours meilleurs. Puissent-elles à toi aussi apporter un peu de calme. Songe aussi que j’ai bien besoin de ton appui moral et sois forte pour moi. Ton courage décuplera le mien. Au revoir, chère et tendre amie, si j’avais eu du papier, j’aurais encore causé avec toi.

Embrasse les tous pour moi et pour toi mes plus sincères et plus passionnés baisers.





Lucien
Lyon, vendredi 13 novembre 1914
Vendredi, 6 h du soir


Très chère Alice


J’arrive de garde depuis hier au soir à cinq heures. Je pensais trouver une lettre de toi en arrivant au quartier mais rien. Qui dois-je accuser, la poste ou toi ? Je préfère croire encore que la poste est mal faite.
Chère amie, je t’attendrais dimanche. Je sors de garde, j’ai toutes les chances d’être libre. Je ne bougerai pas du quartier avant que tu viennes. Si tu ne viens pas, j’irai seulement chez les cousines Allemand, le tantôt.

Je ne t’écrirai pas demain samedi. J’aime mieux ta visite pour dimanche.

Au revoir, donc, Chère et tendre amie. Je vais attendre dimanche avec une impatience que tu dois partager si tu m’aimes autant que je t’aime.
Embrasse bien la petite, bien des choses à tes parents et à toi mes meilleurs baisers.

Celui qui t’aime toujours.
Lucien
Lyon, lundi 16 novembre 1914
Lundi soir, 7h30
Très chère Amie


Cette lettre que tu n’attends pas va te faire battre le cœur en la décachetant, car tu vas croire que je pars. Il n’en est rien pour le moment et rien ne me laisse prévoir quand mon départ aura lieu. As-tu pu rentrer sans trop de fatigue ? Tu me l’écriras. Pour l’instant, prends bien soin de toi, ne t’ennuie pas, mange pour prendre des forces pour toi et pour l’enfant que nous attendons. Ne te tourmente pas pour les affaires, tout se fera avec de la patience. Ne songe qu’à bien surmonter cette faiblesse physique qui t’épuise et à te bien remonter ; après, quand tu auras bien la force, tu pourras mieux travailler. . Nous sommes allés manœuvrer ce tantôt devant l’asile de Bron dans les champs pendant deux heures, de deux à quatre heures. Au moins, cela distrait : nous devons manœuvrer dorénavant deux fois par jour comme cela. Tant mieux, l’inactivité est la pire des conditions.

J’arrive maintenant au sujet de ma lettre que je t’écris d’un café de Montplaisir. Voici : mon ami Renaud est allé voir à Monchat Mme Giraud, la femme (mère de cinq enfants) de ce mécanicien qui nous avait écrit une fois pour acheter l’auto. Il parait que les petits camions comme le nôtre sont assez recherchés maintenant par suite de la reprise des affaires et du manque de chevaux. Il se pourrait qu’un acquéreur se présente d’un moment à l’autre pour voir la machine. Il te faudrait sembler hésiter de la vendre. Laisser croire que tu as besoin d’argent, faire entendre que si tu savais que la boulangerie reprenne après la guerre, tu ne la vendrais pas. Puis laisser voir la machine, la faire tourner à vide (je t’enverrai des instructions pour cela) mais refuser absolument de faire aucun essai sous le prétexte que je suis absent et que tu ne veux confier la machine à personne. En attendant, il faudrait faire laver la machine à Jeannin avec de l’eau chaude ; lui faire passer un peu de ripolin (nous en avons) délayé d’essence sur les endroits ou la peinture manque et attendre les événements. Bien faire nettoyer les chaines et les roues, sortir les outils de la boite. Ne laisser que la clé du carburateur, le cric, les démonte-pneus et la pompe. Mettre les chambres à air et pneus de rechange avec la vieille carrosserie. Ne mettre que ce qui ne va qu’avec l’auto (bougie, bouts de chaine, etc.) me garder tous mes outils.

Il faut faire la machine 2,500. Il y aura 250 francs de commission à verser à Mme Giraud. Ne céder la voiture qu’en tenant compte de cela. (Par exemple 2250 pour en retirer 2000, c’est nous qui donnerons la commission à Mme Giraud.

Je t’écrirais à nouveau demain. En attendant, chère Petite Alice, prie le Bon Dieu pour ton mari, songe bien à notre cher disparu, ce sera un point de ralliement où ta pensée rencontrera la mienne. Fais part à ton Papa de mes vœux les meilleurs pour son prompt rétablissement. Embrasse pour moi bien fort la Petite et la Maman si bonne toujours, ainsi que les sœurs et dis bien que je n’oublie personne.


Au revoir chère et tendre Amie
Celui qui t’aime bien


Section automobile
14ème escadron du Train
Usine Lafont Montplaisir, Lyon

J’ai écrit en Porte pour l’auto d’Emile pour le même cas



Lucien
Lyon, mardi 17 novembre 1914
Mardi midi
Chère Alice

Profitant de mon premier moment de loisir, je viens causer avec toi. J’ai d’ailleurs beaucoup à te dire. Nous sommes partis en marche ce matin à sept heures du côté de Bron. Nous sommes allés jusqu’à l’aviation à un endroit que tu connais et qui ne m’a pas rappelé précisément des souvenirs très agréables. C’était l’endroit de la fameuse panne. De là, je voyais Chandieu et il me semblait te voir. A mon retour à dix heures, au cantonnement, je trouve M. C. Je savais d’ailleurs depuis samedi qu’il devait me voir ; il m’avait écrit mais je ne te l’avais pas dit car je sais combien tu t’alarmes pour rien. Il est venu pour l’affaire de B J. me disant que B paierait la traite mais qu’il fallait lui faire un reçu pour ce qu’il nous devait. Je le lui ai fait. On redevrait à M. C. la différence entre les deux sommes soit 0 fr 50.

Je voulais les lui payer, mais je n’ai pas eu le temps de le faire. Il s’est mis à me raconter que : un autre boulanger allait se monter à Valencin (Pauvre homme) et que mon fond ne vaudrait pas deux sous ; me faisant ainsi le reproche d’être parti au régiment. Puis il m’a dit que tu avais fait tous les recouvrements, que nous ne lui avions rien donné et qu’il porterait plainte en correctionnelle pour les traites non payées de nos clients dont tu aurais selon lui touché l’argent sans le verser. Là-dessus, je lui ai ri au nez, je lui ai dit que tu avais encore 6000 fr. de recouvrements à faire et que si tu ne t’en étais pas occupée, il fallait en voir la cause dans la mort du petit. Là, M. C. a eu une attitude révoltante que je ne lui pardonnerai jamais et dont je veux que tu informes ton papa pour qu’il sache à quoi s’en tenir. Pour M. C., la maladie et la mort du petit n’est qu’une affaire négligeable et tu devrais t’occuper exclusivement de lui ramasser de l’argent. Nos lettres précédentes lui disaient que nous allions faire des rentrées incessantes (c’est ses termes) il fallait donc les faire malgré tout. Malgré l’agonie du petit, malgré sa mort, malgré tes fatigues : te tuer s’il le fallait pourvu qu’il ait ses sous. Il ne faut pas que lui, il soit une victime de la guerre. Il a fini par exiger que je lui fixe une date très rapprochée pour payer les traites des quelques clients qu’il a en main.

Penses-tu que j’allais engager ton temps, moi qui sais combien tu as besoin de repos. Je n’ai rien voulu lui fixer et puis j’étais choqué par son attitude indigne. Mes camarades se rassemblaient, prêts à lui faire un mauvais parti. Il est donc parti en me menaçant d’aller se plaindre à mon père, au tien. Qu’il aille ou il voudra, c’est un grossier personnage et je te défends de le recevoir, il ne mérite que du mépris. Puisque la guerre a sorti de la valeur à mon fond, qu’il attende que la paix lui en fasse reprendre. Tu feras des rentrées tout doucement, sans brusquer personne pour ne pas compromettre la clientèle future. Et selon tes forces, tu lui verseras au fur et à mesure de tes recouvrements et c’est tout, comme d’ailleurs il était convenu entre nous. Après le départ de cet « oiseau de malheur » comme tu l’appelles, on m’a fait appeler de nouveau au poste. J’ai cru que c’était encore lui. C’était cousine Hérard qui venait m’inviter à souper pour ce soir pour goûter ton poulet. Elles ont reçu une lettre d’Emile et en étaient bien contentes. Leur visite m’a fait bien plaisir. Je me suis dit : il me suffirait de leur raconter mes misères et j’aurais vite le secours suffisant. Mais rien ne presse et M. C. ne mérite pas une telle satisfaction.

Après la guerre, nous verrons si c’est nécessaire.

Dans tous les cas, si c’est nécessaire, Chère amie, ne te fais pas le moindre ennui, question affaires. Tu en as assez d’autres sans t’occuper de celui-là. Je suis parti au régiment, tu sais pourquoi, pour ne pas compromettre inutilement ma santé qui n’aurait pas résisté aux fatigues du service armé. Je me rends bien compte en voyant combien nos petites marches me fatiguent, malgré tout mon bon vouloir de tout endurer de bonne grâce. Que serais-ce si j’avais un sac et de longues étapes à fournir ? J’ai donc bien fait de partir. Bien fait également de fermer la boutique, car tu n’aurais pu que t’y éreinter en plein et y manger de l’argent davantage en faisant crédit aux uns et aux autres. Ce n’est pas nous qui avons voulu la guerre. Si elle a compromis la valeur momentanée de notre fond, ce n’est pas notre faute. Qu’elle compromette la situation pécuniaire des autres personnes y compris M. C., c’est bien regrettable, mais nous ne saurions en être les seules victimes. Tout le monde en pâtira, c’est entendu, C. comme les autres. Qu’il s’en prenne au Kaiser, il aura au moins la consolation de savoir que ses réclamations sont fondées. C’est déjà beaucoup que l’on aille peut-être se faire tuer pour défendre sa monnaie sans avoir au moins à se faire du mauvais sang pour lui.

Explique toutes ces choses à ton Papa pour qu’il soit au courant si C. vient chez vous. J’écris à mon Père en même temps. Surtout que ton Papa ne lui donne rien, ni signature, ni argent, ni promesse d’aucune sorte. Et puis je veux te dire encore. Il m’a raconté à sa façon la dernière visite qu’il t’a faite. C’est un ange de douceur quand il va te voir et toi tu es une menteuse selon lui. Tu peux donc t’attendre à quelques mensonges de sa part. N’en sois pas dupe. Laisse-le exagérer tout ce qu’il voudra. Méfie-toi, tu sais qu’il sait exagérer le chiffre des traites pour faire de l’effet. L’ignoble individu ! Figure d’usurier ; je saurais m’en rappeler.

Tranquillise-toi, bien chère petite femme, repose-toi bien auprès de ceux qui t’aiment. Ton Papa est encore fatigué, ne laisse pas entrer C. pour lui faire de la peine inutilement.

Je t’écrirais demain pour te dire ma visite aux cousines. De ton côté, écris-moi pour me dire comment tu vas et ton Papa aussi. Au revoir, chère petite amie. Embrasse bien tout le monde pour moi et reçois mes plus tendres baisers pour toi et la petite. Bon courage, l’heure des épreuves passera et des temps meilleurs viendront pour nous.

Celui qui t’aime du fond du cœur.




Section automobile
14ème Escadron du Train
Cantonnement Usine Lafont
Lyon Monplaisir

Note
A propos de l'usine Lafont de Lyon Montplaisir : Avant qu'elle ne serve, pendant la guerre, de cantonnement pour les soldats, on y fabriquait du velours de coton côtelé. L'usine appartenait à Adolphe Lafont, industriel lyonnais inventif et entreprenant qui avait fait le tour de l'Europe pour découvrir de nouveaux procédés de fabrication dont il appliqua les méthodes à l'usine qu'il fit bâtir en 1904 à Lyon Monplaisir. Adolphe Lafont est aussi connu pour être l'inventeur, en 1896, du "largeot", ce pantalon de travail ample et solide utilisé notamment par les charpentiers. http://lyon.monplaisir.free.fr/Lafont.htm
Lyon, mercredi 18 novembre 1914
Mercredi 1 heures du soir

Très Chère Alice


Je viens de recevoir à l’instant une lettre de ton Papa. Bonne lettre qui m’a fait bien plaisir et dont je le remercierai de tout mon cœur quand j’en aurai mieux le loisir, car aujourd’hui, je n’ai guère de temps à dépenser ou tout au moins je ne crois pas en avoir. Il m’est arrivé ce matin une étrange aventure ; on m’a nommé devine quoi ? Cuisinier des sous-officiers. Ne t’alarme pas. Je ne mourrai pas à la peine : nous sommes quatre pour faire la cuisine à une douzaine de sous-officiers.

L’avantage du poste est que l’on est très bien nourri, pain, viande, vin, café à discrétion et pas grand travail. Exempt de garde, d’exercice et de corvée. Ne croie pas pourtant que ce soit là un poste d’embusqué où j’esquiverai mon devoir. Je ne suis là qu’en attendant mon tour de départ qui ne sera en rien différé par mon nouvel emploi, que je n’ai d’ailleurs pas sollicité. Nous sommes entrés trois à la fois pour remplacer trois qui partent au front. Le sous-officier chargé du mess a choisi dans les rangs trois hommes ayant l’air un peu vieux pour les garder plus longtemps car les départs ont lieu un peu par rang d’âge. Ils se sont un peu trompés avec moi et je ne resterai pas longtemps dans mon nouveau et glorieux poste qui ne saurait convenir à mon tempérament un peu guerrier.

Les départs ont recommencé. Mon ami Renaud est désigné et part demain jeudi. Les partants sont exemptés de service un jour pour préparer ce qu’ils ont besoin. Quand ce sera mon tour, je te passerai un télégramme.

Je suis allé souper chez les Cousines Desrayaud hier soir mardi Je t’ai dit je crois que cousine Hérard était venue m’inviter. Ils ont tous été très gentils comme d’habitude, mais ils m’ont bourré de telle sorte que j’ai failli en mourir cette nuit d’indigestion. Heureusement que je suis entré à la cuisine où je suis bien au chaud depuis ce matin.

La nuit a été très froide à Lyon. Il a gelé fort, il est probable qu’à Valencin il a fait encore plus froid. Quoiqu’il en soit, je n’ai pas eu froid au lit. Je commence à savoir me pelotonner dans les couvertures que tu m’as apportées et j’ai plaint sincèrement un grand nombre de mes camarades qui couchaient en ville quand nous étions dans Lyon et qui ont été obligés de coucher dans la paille. Les malheureux, non entrainés à cette sorte de couchage, se sont levés toute la nuit et ont marché dans la salle pour se réchauffer non sans soulever de nombreuses et légitimes protestations pour le bruit qu’ils occasionnaient. Ils ont vraiment mal débuté et je me suis félicité de ne pas avoir accepté le lit des Cousines, car à Garibaldi, la salle étant petite, il faisait plus chaud qu’ici et je me suis bien habitué.

Les Cousines ont envoyé à Emile un gros paquet de linge avec quatre tablettes de chocolat. Le tout pesait trois kilos. Elles lui ont dit de distribuer à ses camarades ce dont il n’aurait pas besoin. Il y avait deux chemises, un caleçon, une ceinture de flanelle, des gants, un chandail, un passe-montagne, des mouchoirs de poche, des serviettes, du savon, etc. Il leur a écrit une jolie lettre qu’elles ont reçue hier.

Le fiancé de Mélanie est mort de misère dans les tranchées. C’était un dragon et on l’avait versé dans l’infanterie. C’est bien triste. Clarisse est à Paris avec sa future Belle-Mère. Mélanie doit être revenue à Lyon chez Marie pour un mois. J’irai les voir un de ces soirs si je suis libre. Je ne sais pas quand j’irai chez Joséphine. C’est si loin maintenant et je ne sais pas quelles seront mes heures de liberté.

En attendant que je le fasse moi-même, remercie encore bien ton papa pour sa bonne lettre. Dis-lui que je mettrai tout mon courage à bien faire mon devoir, qui ne consistera pas toujours à éplucher des légumes, bien que de le faire soit un devoir quand même puisqu’on me le commande. Ne te tracasse pas d’aucune manière, laisse faire et laisse dire ceux qui ont le malheur d’être mauvais, d’être jaloux et haineux. Espère comme moi en des temps meilleurs.

Embrasse bien tous ceux que nous aimons, ton Papa, ta Maman, la Petite, tes sœurs et à toi, chère amie, mes meilleurs baisers.



Ecris-moi pour me dire comment va ton papa. Et toi ? Bien des remerciements à la Maman de la part des Cousines pour le poulet.
J’ai des galoches à sabot chez Gruyat Benoit. Elles me seraient utiles avec une paire de chaussons hauts. Tu pourrais me les envoyer par la mère Gardon (ou mes vielles galoches) cuisine des sous-officiers, café Valençon, 1 place de Montplaisir

Lucien
Lyon, jeudi 19 novembre 1914
Jeudi 7 heures du soir

Ma chère Alice

Je viens de recevoir ta lettre de mardi par laquelle tu me fais part de l’affaire des fagots de B. le galocher. Cette affaire est claire : B. m’a vendu 200 fagots au prix de 26 francs le cent, livrables chez moi. J’en ai reçu un voyage par Guillaume G. soit environ 100. Le reste doit m’être livré, car en règlement de compte, le galocher m’a bien facturé 200 fagots qui sont par conséquent payés. La vente des fagots à N. ou à un autre constitue pour la femme B. un acte de détournement (vol) passible de poursuites correctionnelles. Préviens-la tout de suite du cas où elle s’est mise. Cherche la facture de B., tu verras que les fagots y sont bien portés. Je l’ai vu moi-même dernièrement.

Pour l’auto, je te laisse absolument libre d’agir à ta guise. Renaud est parti, alors je ne sais pas comment ça ira. N’oublie pas en tout cas, de vite faire vider l’eau du radiateur, par le bouchon de devant que tu connais bien et aussi en dévissant le robinet placé sous le radiateur pour qu’il ne reste rien dedans par rapport à la gelée. Dans tous les cas, il serait prudent de bien envelopper le moteur de paille pour l’empêcher de geler.

Tu me dis dans ta lettre que tu viendras dimanche. C’est pour moi une grande joie de te voir et de t’embrasser, mais à bien réfléchir, peut-être vaudrait-il autant que tu ne viennes pas. D’abord avec ce truc de cuisine, je ne serais libre qu’à six heures du soir. Et puis je n’ai plus la nuit libre. Il faut que je sois rentré à neuf heures du soir. Donc bien peu de temps à passer ensemble étant donné la fatigue que te cause un voyage à Lyon.

Ensuite, autre chose : j’ai passé mon examen de chauffeur ce tantôt. Un de mes camarades qui est entré hier à la cuisine avec moi, qui a quarante-sept ans et qui a passé son examen avec moi a été désigné ce soir pour partir en convoi. Peut-être suis-je avec lui. Je n’ai pas vu la liste des partants. Tu vois que mon départ peut être imminent et que mieux vaut ne pas faire de projet d’avance.

En cas de départ, je te préviendrai et tu m’apporteras alors mes effets au reçu de ma dépêche. Maintenant il se pourrait que mon tour de partir fut retardé encore pour un autre motif. Je crois que j’ai été mal noté comme chauffeur. Cet examen a été passé dans des conditions vraiment idiotes et l’examinateur, par un de ces tours de force habituels à l’armée, n’est pas même chauffeur. Je t’expliquerai cela en détail, mais tu sais que pourtant je sais tenir un volant et faire des courbes avec précision. C’est cela que l’on me reproche d’ignorer. J’en ai levé les épaules.

Si ce fait peut cependant influer sur mon tour de départ, le résultat sera tout simplement de me laisser encore quelque temps à Lyon, bien au chaud dans ma cuisine où je vais sûrement m’engraisser. A ce sujet, laisse-moi te dire que mon indigestion est entièrement passée et que je suis en bonne santé. Dieu veuille qu’il en soit tout pareil pour tous à la maison.

Pour me résumer, je crois donc qu’il serait préférable que tu ne viennes pas dimanche. Si par hasard, j’étais libre, je retournerais chez Joséphine. Je ne suis pas encore allé chez les Berthier. Il fait trop froid pour voyager. On n’est libre qu’à six heures et demie du soir. C’est trop limité. J’ai reçu une lettre de ma mère me disant que ma sœur ne va plus à Lyon. Laisse donc pour mes galoches, rien ne presse. J’avais fait une lettre mardi à mon Père, mais je ne l’ai pas envoyée. J’attends pour voir jusqu’où va le culot de C.

J’ai relu encore aujourd’hui la lettre de ton Papa. La bonne lettre, c’est mon réconfort, je la garde avec moi comme un talisman quand je me sens ennuyé, j’y pense et tout de suite cela va mieux. Si au moins tu pouvais avoir avec toi, pour relever tes forces, un aussi vibrant gage d’affection. Je vais aussi te dire autre chose. Tu m’as demandé dans ta lettre de prier, ton Papa m’a dit la même chose. Dans la sienne. Et bien, soyez tous contents, j’ai prié, mais déjà avant que vos lettres me fussent arrivées. Peut-être vos pensées plus promptes étaient-elles venues m’inspirer et me dicter mon devoir.

Puisque je fais tout ce que tu veux pour t’être agréable, tu voudras bien à ton tour me faire le plaisir d’aller te faire soigner chez Mme Bavard ou M. Roux. Songe bien à celui qui va venir et combien il importe de lui donner la santé. Ne le condamne pas à l’avance. Nous avons mis tant d’espoirs sur notre pauvre gars. Ils ne se sont pas réalisés. Celui que nous attendons sera peut-être notre soutien. Vis pour lui et ne t’alarme pas inutilement.

Plus de papier, je termine en t’embrassant de toute mon âme, toi et tous.



Lucien
Lyon, vendredi 20 novembre 1914
Vendredi soir 7 heures

Très chère Amie


Je m’attendais à recevoir une lettre de toi ce soir, mais sauf le bien court billet que j’ai trouvé avec les galoches, je n’ai rien vu venir. Je n’ai reçu en somme que ta lettre de mardi dernier ; une seule en tout. C’est bien peu. Pourtant, j’aimerais bien recevoir deux lignes de toi. Quand je serai loin et ça sera bientôt, ce sera plus difficile. Je t’ai écrit tous les jours. As-tu reçu ? J’ai fait une demande écrite pour faire venir Emile avec moi. Je l’ai adressée au commandant par la voie hiérarchique. Puisse-t-elle réussir ! Ils doivent avoir bien froid là-haut dans les tranchées. Moi, au moins, j’ai un toit avec des portes bien jointes, de bonnes couvertures et de la paille bien sèche. Mais eux ? J’ai reçu une carte de Camille Gardon. C’est tout.

Aujourd’hui a été mon troisième jour de cuisine. L’un de nous, celui de quarante-sept ans part demain samedi. Le chef cuisinier m’a averti que mon tour était très proche. Il le savait des sous-officiers. Il vaudrait donc autant que tu viennes encore dimanche m’apporter ce qu’il me reste à prendre en effets et surtout des mouchoirs. Bien entendu, à la condition que cela te fasse bien plaisir et que tu puisses sans danger affronter le mauvais temps que nous tenons.

Il neige ce soir, mais le temps est trop froid pour qu’il en tombe beaucoup. J’aurais bien aimé embrasser la petite avant de partir, mais le temps est si mauvais qu’il faudra encore attendre pour l’amener. De même pour ton Papa ; le temps est trop mauvais pour lui sans cela, je l’aurais prié de venir me voir avant mon départ définitif.

Ce départ a lieu de deux façons. D’abord, on quitte Montplaisir pour aller rue Garibaldi ; puis là on s’équipe et le départ a lieu trois ou quatre jours après. On va ensuite à Lyon où parfois il y a encore arrêt de quelques jours. Enfin en somme, d’après un sous-officier qui en revient, le service des convois est fait actuellement dans les meilleures conditions. La mortalité est insignifiante ; la nourriture très bonne et le service bien moins dur qu’on ne se l’imagine. Tu vois qu’il n’y a pas lieu de t’alarmer sur mon sort. En attendant, je me chauffe bien contre mes fourneaux. Tu sais que la popote des sous-off où je suis a lieu dans la cour même de Martin le boulanger.

Je leur ai aidé ce tantôt à décharger deux balles de farine de Milliat que la jeune femme venait de chercher du Moulin. Si tu savais quelle misère ils se voient. Le patron, le fils Martin, est parti depuis la guerre. Il ne reste que les femmes ; il faut aller tous les jours au Moulin car on ne donne que deux ou trois balles à la fois. Ce soir, leur garçon les a planchées. Il faut voir ce que ces pauvres femmes s’en voient et tout ça pour manger de l’argent. Elles le disent. Je ne me suis pas fait connaître, mais je me suis bien félicité en m’en allant d’avoir fermé à Valencin. Pauvre chérie, qu’aurais-tu fait toute seule.

Je ne suis sorti nulle part depuis le souper chez mes cousines Denayaud. Lyon est trop loin. Je t’écris ce soir de l’usine Lafont. J’ai mes galoches et je ne veux pas me changer pour aller à Lyon.

N’oublie pas de vider l’eau de l’auto. Couvre bien le moteur pour qu’il ne gèle pas. Je ne t’écrirai pas demain samedi. A dimanche si tu peux venir, mais sans danger pour toi.

Au revoir, chère et tendre amie, je termine en souhaitant pour tous une bonne santé et en vous embrassant tous du fond de l’âme.
Ton dévoué et aimant



N’oublie pas de m’apporter mon brevet de chauffeur (carte rose)
Vide aussi l’eau du moteur du pétrin pour qu’il ne gèle pas. Pour cela ouvre le petit robinet en cuivre du côté de la fenêtre du moteur jusqu’à ce que toute l’eau s’en soit échappée (toute l’eau de la bâche).

Lucien
Dijon, dimanche 22 novembre 1914
Samedi matin 19 décembre, 9 heures

Chère Alice

On forme ce matin un convoi avec tout l’ancien noyau Maugis. Je garde mon poste de cuisinier. Direction inconnue encore. Départ dans quelques jours. Te tiendrai au courant.
Mille baisers. Bon courage.
Lucien
Lyon, mardi 24 novembre 1914
Mardi soir 8 heures
Chère Amie

Il est tard et ma lettre sera courte. Il nous est arrivé ce soir un détachement venant de Bordeaux. Il y avait parmi eux un sous-officier qui est venu souper bien tard tout seul, il m’a fallu le servir, d’où mon retard ce soir. Néanmoins, je ne peux aller me coucher sans causer un peu avec toi. As-tu fait bon voyage, hier ? Ta lettre me le dira. Après vous avoir quitté, je suis rentré au mess. J’ai trouvé suffisamment, et puis j’ai écrit à C. en substance ceci : que je trouvais injurieux pour moi ses intentions de « contrôler » que nous allions reprendre, dans la mesure de tes forces, nos rentrées chez nos clients et que s’il faisait dans la famille la moindre démarche, il était bien averti que nous lui opposerions pour le payer la plus grande inertie. Le tout sur un ton ferme et poli, sans colère. Attendons donc.
J’ai vu et mangé le bout de pain que tu m’avais apporté. Tout son défaut vient du four pas assez chaud. En dehors de cela, la pâte était bien faite et allait bien comme levain. Cependant, elle pourrait être un peu plus douce. Il vous faudra cuire chez Rey, c’est préférable.

Aujourd’hui, je me suis changé de linge et j’ai mis tremper au savon dans l’eau froide ma flanelle et ma chemise que je laverai demain. A ce sujet, envoie-moi donc la manière de laver les différentes sortes de linge : laine, fil, coton, tec. Cela me servira.

Avant de terminer, je te dirai encore ceci : Tu m’as dis hier que j’étais malade, que je te le cachais. Une fois pour toutes, expliquons-nous bien là-dessus. Quand on vit ensemble, on sait à chaque heure de la journée ce qui arrive d’heureux ou de fâcheux à l’autre et on règle sa vie en conséquence suivant les événements. Quand on est séparés, comme c’est notre cas, on s’efforce de détruire les effets de l’absence en s’écrivant souvent dans le but de se renseigner sur le genre de vie que l’on mène séparément. Or, pourquoi se tromper mutuellement ? Pourquoi ne pas se confier ses peines et ses souffrances si l’on en a ? A qui les dire, alors ? Et puis en envoyant des lettres toujours optimistes, on éveille la méfiance de l’autre qui se dit : il ou elle est peut-être malade et ne me le dit pas. Pour moi, j’aurai pour règle de toujours te dire la vérité, comme si tu le voyais. Quand je te dirai que je serai malade, si je le deviens, je te dirai exactement quelle est la gravité de mon mal et quand je te dirai que je ne le suis guère, tu ne chercheras pas à croire que je le suis davantage. En un mot, que la vérité soit la règle absolue entre nous. Au moins nos lettres nous apporteront une consolation véritable, parce que les nouvelles qu’elles contiennent seront sincères.
Notre sous-officier qui t’avait si bien reçue part demain. En convoi pour le front. Départ définitif samedi 28. J’ai encore esquivé ce coup. A quand mon tour ?

C’est l’heure de terminer. Au revoir chère petite amie. Embrasse bien pour moi tous ceux que j’aime là-bas, la petite, ton papa et ta Maman, tes sœurs. Pour toi mes meilleurs baisers.



PS : J’ai reçu de ma sœur ce matin une lettre bien affectueuse.
Note
Courrier écrit sur un papier à en-tête du café Valençon, 140 Grande rue et Place de Lyon Montplaisir
Lyon, mercredi 25 novembre 1914
Mercredi soir, 3 heures
Très chère Alice


J’ai reçu ta gentille lettre ce matin. Je t’écris celle-ci de la rue Garibaldi où je suis de nouveau venu habiter, ce qui signifie que mon tour de partir en convoi est arrivé. Je l’ai su à midi. J’ai eu juste le temps de diner et de prendre mes effets et en route. Je pars dans ce convoi comme cuisinier en chef. Comment vais-je m’en tirer ? Mais je serai au moins au chaud dans ma voiture couverte et exempt de gardes et puis j’aurai au moins toujours de quoi manger. Nous ne partirons probablement pas de Lyon avant le 6 ou le 7 décembre mais comme le convoi est désigné, il ne faudra pas trop t’étonner que l’on parte avant. Dans ce cas, je t’avertirai par dépêche. Ce qui me manquerait, ce serait deux petits sacs de 25 centimètres sur 35 environ pour loger mes affaires propres sans avoir besoin chaque fois de tout déménager tout mon sac pour avoir quelque chose. Il me faudrait aussi un petit sous-main pour ranger mon papier à lettres sans qu’il se froisse trop (pas plus grand qu’une feuille comme cette lettre). Une couverture de vieux registre ferait l’affaire. Le tout dans une petite poche en cuir ou toile.

Je crois que le cantonnement est toujours comme il était avant et qu’on peut coucher en ville. Si je ne t’écris rien autre, tu viendras me voir dimanche. Ce soir, je retournerai à Monplaisir chercher mon sac de couvertures que j’y ai laissé. Si mes soirées sont libres, je retournerai chez Joséphine les passer. J’ai perdu un de mes grands sacs de toile. Tu m’en feras passer un autre que je coudrai pour faire un lit. Je tiendrai bien à te voir pour te demander des explications sur la cuisine. Tu rassembleras bien tes souvenirs à ce sujet pour me donner les indications nécessaires et me dire les fautes à éviter. Tu me mettras, pendant que j’y pense, un ou deux mouchoirs de cou pour remplacer le cache-nez trop embarrassant et un ou deux tabliers.

Je pense bien, Chère Amie, que tu ne t’alarmes pas outre mesure de mon départ. Nous sommes en guerre et c’eut été bien étonnant que je reste à Lyon. Ce sera bien beau d’y être resté plus d’un mois. Je suis parti en effet le 26 octobre. Les renseignements que j’ai encore eus sur la vie en convoi montrent que ce poste est un des plus privilégiés de l’armée et le fait qu’on y fait partir des hommes de tout âge semble bien montrer qu’en somme, il n’y a pas de danger. Dans mon poste de cuisinier, si je peux m’en tirer, je n’aurai pas de voiture à conduire. Je serai dans une voiture avec les autres ouvriers et je ferai la popote en arrivant pendant que les autres nettoieront leurs machines et monteront la garde ou feront leurs chargements et leurs livraisons.

Je ferai avant de partir une provision de cartes sur lesquelles je mettrai ton adresse afin de pouvoir souvent, en route, t’envoyer quelques lignes. Tu n’en attendras pourtant pas tous les jours, car il se peut que nous passions dans des régions d’où les envois seraient impossibles.

Et maintenant, Chère Amie, profitons bien des quelques jours qui nous restent à passer ensemble pour ne rien oublier et que tout soit remis à la volonté de Dieu. Lui seul connaît notre destin et en Lui seul nous devons avoir confiance. Il nous a pris notre petit ange pour en faire peut-être notre bon gardien. Ayons donc foi en l’avenir. Comme a dit Emile, cette année est bien pour nous l’année terrible ; mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Des jours meilleurs viendront pour nous ; nous saurons plus tard mieux apprécier le bonheur d’être réunis et de toutes nos souffrances actuelles, deuil, ennuis, séparation, naîtra une ère de calme et d’apaisement. Prions donc, chère Amie, puisque nous avons foi au tout-puissant ; prions pour ceux que nous aimons, pour ceux qui sont disparus, pour ceux aussi qui nous font du mal. Pensons aussi dans nos prières à ceux qui sont morts pour notre patrie et qui ne reverront jamais leurs foyers ; à ceux qui exposent chaque jour leur vie et leur santé là-haut dans les tranchées glacées pour conserver le bien-être dont nous jouissons tous encore en ce moment. Et avec l’aide que Dieu ne saurait refuser à ceux qui l’implorent, nous triompherons de tous nos maux, petits et grands.

Je t’embrasse, Chère bien aimée pour toi et pour tous.

Lucien

Adresse : L.S. section automobile. 14ème escadron du train, cantonnement Garibaldi. Lyon
Note
Le 14eme escadron du train était cantonné en 1914 à la caserne Part-Dieu, dont un des bâtiments ouvrait sur la rue Garibaldi : http://www.museemilitairelyon.com/spip.php?article67
Lyon, jeudi 26 novembre 1914
Jeudi soir 5 heures
Ma très chère Alice


Je viens faire avec toi notre petite causerie habituelle. Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Ta lettre doit être restée chez Lafont. Je la recevrai demain. Je suis allé hier soir mercredi chercher le restant de mon paquet chez Lafont puis je suis allé voir les cousines Desrayaud où j’ai passé ma veillée.

Ce soir, j’irais chercher ton manteau et je le porterai chez Joséphine et je la prierai de le porter demain à la Pauline Gardon car moi je ne pourrai pas le faire. Je pense que tu as reçu ma lettre d’hier par laquelle je t’annonce mon prochain départ pour le front. J’ai demandé une permission pour dimanche, mais pour rester à Lyon, on n’en donne pas pour sortir de la garnison. A ce sujet, je te demanderai de venir à Lyon, samedi tantôt. Si j’ai ma permission, nous aurons jusqu’à dimanche soir à rester ensemble. Si je ne l’ai pas, nous aurons toujours jusqu’à neuf heures et à peu près sûr la nuit à nous. Tu ne rentreras que lundi.

Je voudrai te demander beaucoup d’explications pour la cuisine car je tiendrai à garder ma fonction de cuisinier qui est paraît-il le meilleur poste du convoi. Nous n’avons rien fait aujourd’hui, mais il faut rester là quand même. On finira de nous habiller et de nous armer un de ces jours. A ce propos, il n’y a plus de Lebels, on nous donne des Mousquetons Gras 1874. C’est pas le rêve s’il faut faire le coup de feu.
Je serai libre samedi de bonne heure, il te faudrait venir par le train de midi ; il fait meilleur voyager dans le milieu de la journée.

Au revoir Chère Alice, embrasse bien pour moi tout le monde à la maison.
Ton mari qui t’aime tendrement


Ecrit au Cantonnement Garibaldi
Note
Le fusil Gras 1874 (photo PHGOM) évoqué par Lucien dans cette lettre a été adopté par l'armée française en 1874. En 1914, les armes manquent pour équiper les troupes. Le fusil Gras, plus ancien que le Lebel dont les soldats du Front sont équipés, est alors légèrement modifié pour pouvoir tirer la munition 8mm du Lebel. Le mousqueton Gras est plutôt réservé aux troupes moins directement exposées au combats (Source Wikipédia)
Lyon, jeudi 26 novembre 1914
Lettre de Lucien à sa fille Marcelle,

Ma chère petite fille,

J’ai inauguré aujourd’hui ton originale salière dans mon ancien cantonnement de Garibaldi et c’est donc bien juste que je t’en remercie et que cette lettre soit pour toi seule. Tu la feras quand même voir à ta chère Maman pour qu’elle te dise ce qu’il y a dessus car tes progrès ne te permettraient peut-être pas encore de déchiffrer mon grimoire. Pauvre petite, cette petite bonbonnière était peut-être un de tes joujoux préférés et tu as, en me le donnant, fait ton premier sacrifice. La vie t’en demandera encore bien d’autres. Dieu veuille qu’ils ne soient pas trop durs pour toi. Il te faudra être bien sage pour bien faire plaisir à ton parrain, à ta mémé et à ta maman, puis tu apprendras bien vite à lire et à écrire pour me faire des lettres. Quand tu seras bien savante, nous nous écrirons bien souvent et nous en serons bien heureux. Tu diras à ton parrain qu’il veuille bien t’amener à Lyon un de ces jours avant mon départ. Je serais bien heureux de vous embrasser tous avant d’aller à la guerre. Un gros mot que tu ne comprends heureusement
Lucien
Lyon, mardi 1er décembre 1914
Mardi 2 heures

Très Chère Alice


Je vais te faire ma chronique habituelle profitant de ce que j’ai bien le temps. Je suis sorti ce matin à dix heures pour aller voir Mme Peyaud mais le marché était déjà levé et malgré toutes mes recherches, je n’ai pu la trouver. Je n’ai pas pu aller plus tôt, craignant que mon absence du quartier m’attire quelques désagréments. J’irais demain dire à Auguste Faure de prendre le paquet chez D. On nous a avertit ce matin que notre départ serait devancé et qu’on supprimait dans cette éventualité toutes les permissions. Cela m’est fort égal maintenant que tu es partie, les permissions ne me sont pas nécessaires. Le chef m’a dit néanmoins que nous serions avertis au moins vingt-quatre heures à l’avance. Je te le dirai vite et tu m’amèneras la petite. En l’enveloppant bien, elle ne prendra peut-être pas froid et je voudrais bien l’embrasser avant de partir.
En vous quittant hier, je suis allé chez les cousines D. rendre leur clef. J’y ai mangé la soupe et passé la soirée avec. Ce soir, j’irai chez Joséphine ou chez les Berthier, je verrais. Ce matin, j’ai fait du lavage, un mouchoir, ma cravate, mes pantalons et bourgerons de toile bleue. J’ai lavé à l’eau froide, au savon et à la brosse. J’ai fait très propre, bien mieux qu’à l’eau chaude, pourquoi ?

Tu m’écriras toutes les recettes de cuisine que tu connais en les groupant en ordre, par exemple tout ce qui commence de la même chose, tu le mets ensemble, puis partant de là, tu me dis la manière de faire, quelles sont les principales fautes que l’on peut commettre, quel fourbi. Exemple : pommes de terre. Nouilles et macaronis, haricots, omelette, sauces, gratins. Manière de faire un roux, différentes sortes de plats qui commencent par un roux, civet et rôtis. Manière de vider une volaille, un lapin. Ce que tu sais sur les différents morceaux en viande de boucherie. Du bouillon, maigre, gras, riz aux haricots, etc. Les salades diverses, pommes de terres, haricots, herbes, etc.

Tu mettras ces recettes sur des feuilles volantes au fur et à mesure que tu les feras, tu me les enverras et je les joindrai toutes ensemble pour en faire mon guide. Ta maman et tes sœurs peuvent aussi m’écrire de ces feuilles, elles seront les bienvenues dans la collection.
Si tu y penses, tu m’apporteras des plumes Sergent-major. Fait dire en Portes qu’ils n’oublient pas de faire vider l’eau de l’auto d’Emile. Peut-être bien que ce ne sera pas trop tard, il est mieux abrité que le notre. N’oublie pas le moteur du four. J’ajoutais un petit bout de caoutchouc au petit robinet (côté fenêtre) et je faisais couler dans un arrosoir pour vider la bâche. Si le robinet coule mal, lui passer un fil de fer dedans. On peut vider l’eau aussi en dévissant sur le devant du moteur (en dessus de la porte) le support en fer du graisseur en verre ; le trou est plus gros et ça va plus vite. Tous les écrous moteurs et auto se dévissent de droite à gauche.

Il serait aussi de toute nécessité de mener le plus tôt possible de l’acétylène chez vous. Pourquoi acheter du pétrole puisqu’il y a là haut du carbure à volonté. Il y a des tuyaux chez Brossard. Prends aussi la conduite qui est sous la terrasse, faire les joints avec le caoutchouc du four en bien serrant le caoutchouc avec une ficelle de plomb pour éviter les fuites. Avant d’installer la lampe la bien nettoyer avec un fil de fer. Il y a deux bidons de carbure d’entamés. Il faudrait passer le plus gros au crible et le ranger dans les deux bidons en fer à fermeture hermétique. (Il y en avait un chez Guillermain) pour éviter qu’il ne se gâte trop. C’est un travail vite fait à ne pas renvoyer. Renvoyer aussi la location de Faure.

Réclamer au gendarme à Heyrieux un sac de charbonnaille et la toile au facteur. 2 toiles et un sac 250 livres. Au notaire Guillon 12 Francs et 4 bidons d’essence.

Et puis surtout ne pas te faire le moindre mauvais sang. Ceux qui voudront savoir quelque chose n’ont qu’à venir me trouver, je les renseignerais.

Tu pourrais me mettre un mouchoir de cou de plus, un c’est peu.
Je me suis acheté un briquet pour 35 sous. Je l’ai payé au contrebandier avec ta pièce fausse. Je ne sais pas encore quel est le plus volé des deux.
Je vais m’arrêter pour quelque chose pour demain.

Au revoir donc, chère Alice, embrasse bien tout le monde pour moi, la petite beaucoup et surtout repose toi bien pour vite guérir.

Ton mari aimant



(Convoi Maugis)

Lucien
Lyon, mardi 1er décembre 1914
Jeudi matin


Chère Alice

Je t’écrirai peut-être encore ce soir, mais je t’envoie ces deux lignes pour te dire qu’il y a beaucoup de chances pour que je parte lundi matin. Le convoi part en deux équipes, lundi et mercredi. Or comme cuisinier, je compte faire partie du premier convoi. Il faudrait, dès que tu le pourras, m’amener la petite.

Il ne faudra guère compter se voir dimanche, car ce jour-là il faut préparer l’embarquement du fourbi dans les voitures. Mieux vaudrait que tu viennes avec la petite avant. Vous coucheriez toutes les deux chez les Cousines Desrayaud où j’irai vous voir à mes moments de liberté. Vous ne rentrerez que suivant les circonstances lundi dans la journée.

Je crois avoir tout ce qu’il me faut en effets. Apporte-moi du fromage et des plumes Sergent-major. Je suis allé voir Joséphine hier. Rien de nouveau. Je n’ai pas encore reçu tes lettres. On ne les donne que le soir à 4 heures.

Je termine en attendant de te voir bientôt, en t’embrassant de tout mon cœur. Mille baisers à la petite et un gros bonjour à tous.



Lucien
Lyon, mercredi 2 décembre 1914
Mercredi 4h30

Ma chère Alice

Je viens de recevoir ta gentille lettre. Pourquoi t’attristes-tu dès que je ne suis plus avec toi ? Je t’ai déjà dis et je te le répète encore une fois qu’à moi seul il appartient de régler nos comptes. Du moment que je suis au régiment, il y a suspension forcée pour toutes nos affaires. Tu n’es pas tenue d’expliquer. Dis à tout le monde que je suis parti pour éviter d’être pris dans l’Infanterie plus tard. Je suis très fier d’ailleurs de jouer mon petit rôle dans le grand drame qui se déroule maintenant et dont l’issue bonne ou malheureuse aurait tant de répercussions.

Je veux donc que tu aies avec tout le monde une attitude réservée et hautaine en attendant mon retour. Si chacun avait payé ce qu’il nous doit, nous n’aurions eu aucune difficulté financière. Le seul embarras vient des défauts de paiement de nos clients. Tu n’en es pas cause, par conséquent pourquoi chercherais-tu à te faire du mauvais sang pour cela ? Je ne vois aucun inconvénient à ce que M. C. souffre un peu de la guerre. D’autres en souffriront bien davantage et j’espère bien que ton Papa aura le soin, s’il vient le relancer à nouveau, de prendre ta défense et de lui dire que tu n’as rien à faire avec lui.

C. est un lâche qui essaie d’abuser de la faiblesse d’une femme en lui faisant peur avec des histoires mensongères. Je me souviens comme il a nié t’avoir dit des chiffres exagérés quand je le lui ai reproché à Monplaisir. Et pourtant tu ne m’avais pas menti. S’il avait un peu de cœur, il n’irait pas embêter une femme seule qui vient de perdre son enfant. Il a peur qu’après la guerre vienne une loi réduisant, pour les mobilisés qui auraient fait campagne, leurs créances de moitié ou plus. C’est ce qui l’excite tant maintenant à faire rentrer ses sous. Mais qu’il fasse comme moi, qu’il attende.

La guerre nous a fait tort dans la valeur de notre fond et dans beaucoup d’autres choses ; pourquoi serait-il exempt de tout cela, lui ? Pour en finir avec ceci, je te prie s’il écrit de ne pas lui répondre et lui renvoyer ses lettres simplement. S’il vient te trouver, dis lui que tu n’es pas au courant de ce qu’il demande et qu’il s’adresse à moi et tourne lui le dos pour lui montrer le mépris qu’il mérite.

Je te rappelle, chère Amie, que j’aurais besoin de te trouver en bonne santé quand je reviendrai pour continuer à m’aider à travailler pour nos enfants. Je veux donc que tu prennes dès à présent le repos moral et physique que Mme Bavard t’a recommandé et dont tu as le plus grand besoin. Je compte sur ton Papa dont je connais la grande bonté, pour que ta tranquillité soit respectée de tous.

Quand je serai de retour, je m’en chargerai et je n’aurai pas de peine à faire évanouir ce qui t’ennuie. Je t’ai promis de bien veiller sur ma santé afin de revenir sain et sauf auprès de toi, de ton côté, fais moi le plaisir de garder la tienne pour moi et nos petits.
J’ai touché ce matin mon matériel de cuisinier savoir : pantalon et veston de toile blanche, 15 marmites de campement (4 à 5 litres) 15 casseroles (7 à 8 litres), 3 hachettes, 3 moulins à café avec filtres, 8 sacs en toile à distributeur, une grande caisse fermant à clef et c’est tout. Je me demande ce que je vais faire de ce bazar ; je ne peux que monter une quincaillerie ou un bric à brac. Ça aurait fait l’affaire de Louis Merlin, grand amateur de ferblanterie.

On parle à nouveau de nous faire partir le 9 soit mercredi prochain. Dans ce cas, on pourrait encore se voir dimanche. Bien entendu, il faut m’amener la petite, je ne peux pas partir comme ça sans la voir. Je suis allé hier soir mardi chez les Berthier. Mélanie et sa mère étaient déjà parties pour Saint-Symphorien. Marie était en visite, Clarisse à Paris. Je n’ai donc vu que le père Perrin. Je suis parti un moment après. Ce soir, j’irai chez Joséphine. J’ai reçu une carte d’Emile. Il est dans les tranchées au front, il y fait très froid, il n’a pas mis l’endroit où il est.
Je termine. A demain, une autre lettre. Un gros bonjour à tous. Dis à ton Papa qu’il m’écrive quelquefois, ça fait du bien. En t’écrivant, j’écris pour tous.

Gros baisers


Lucien
Lyon, jeudi 3 décembre 1914
Jeudi matin


Chère Alice

Je t’écrirai peut-être encore ce soir, mais je t’envoie ces deux lignes pour te dire qu’il y a beaucoup de chances pour que je parte lundi matin. Le convoi part en deux équipes, lundi et mercredi. Or comme cuisinier, je compte faire partie du premier convoi. Il faudrait, dès que tu le pourras, m’amener la petite.

Il ne faudra guère compter se voir dimanche, car ce jour-là il faut préparer l’embarquement du fourbi dans les voitures. Mieux vaudrait que tu viennes avec la petite avant. Vous coucheriez toutes les deux chez les Cousines Desrayaud où j’irai vous voir à mes moments de liberté. Vous ne rentrerez que suivant les circonstances lundi dans la journée.

Je crois avoir tout ce qu’il me faut en effets. Apporte-moi du fromage et des plumes Sergent-major. Je suis allé voir Joséphine hier. Rien de nouveau. Je n’ai pas encore reçu tes lettres. On ne les donne que le soir à 4 heures.

Je termine en attendant de te voir bientôt, en t’embrassant de tout mon cœur. Mille baisers à la petite et un gros bonjour à tous.



Lucien
Lyon, jeudi 3 décembre 1914
7 heures du soir

Chère Alice



Je viens de recevoir ta lettre. Mille mercis. J’ai écrit ce soir à la Germain pour lui dire qu’elle pouvait payer ou à toi ou à M. C. à son choix. Bien entendu, si elle payait ses 142 francs à C., elle te verserait le reste de sa facture. Je l’ai assurée bien amicalement que je n’avais pas l’intention de lui faire le moindre ennui et je l’ai mise en garde contre les bruits malveillants que certaines gens faisaient courir sur notre compte en profitant de mon absence. Sois tranquille de ce côté-là. Germain est mobilisé. S’il ne veut pas payer ni C. ni nous ne lui pouvons rien. Pour les autres, laisser faire C., qu’il soit payé ou non par les clients que veux-tu que cela te fasse ? Tu es bien bonne de te faire du mauvais sang pour lui.
Je t’ai écrit ce tantôt te disant que je crains de partir lundi et de venir samedi avec la petite pour rester deux jours en attendant mon départ définitif. Vous trouverez bien à coucher la petite et toi.
Je finis vite pour mettre ta lettre et celle de M. Germain à la boite.
Un gros baiser pour tous, tous mes vœux de courage pour toi. Ne te laisse abattre pour rien du tout.

Ton mari qui t’aime bien




Lucien
Lyon, lundi 7 décembre 1914
Lundi soir, 8 heures
Chère Mémé

Je vous écris de chez Joséphine où nous finissons de souper avec Alice et la petite. Tout va bien. Je pars définitivement mercredi matin 9 courant à 7 heures. Nous verrons probablement le Papa demain mardi. Alice n’a pas envie de rentrer avant mercredi ; elle craint que le char ne soit trop froid pour la petite.
Le Papa vous dira bien comment ça ira dans tous les cas.

En attendant le bonheur de vous revoir, un gros baiser à toutes.


Lucien
Sennecey-le-Grand, mercredi 9 décembre 1914
9 heures du soir

Très chère Alice

Je vais me coucher et avant je t’envoie le récit de mes premières impressions de voyage. Très bonnes, d’ailleurs. Je fais le voyage dans une voiture omnibus très confortable en compagnie des sous-off et des brigadiers qui ont apporté une grosse provision de victuailles vin, rhum, etc. Nous marchons vite. Nous traversons le Beaujolais et passons à Anse, Villefranche, Belleville le matin.

Nos vingt-deux voitures traversent Villefranche (jour de marché) avec un fracas formidable. Tout le monde nous salue : les mains, les mouchoirs, les chapeaux nous envoient le geste de fraternels adieux des populations dont nous traversons les pays. C’est ainsi tout le long du chemin. Que de regards sympathiques suivent notre course rapide, combien on sent dans ces foules qui nous acclament, dans ces amis d’une seconde entrevus au bord de la route dont les villages même nous sont inconnus.

On sent déjà, dis-je, comme la Voix de la Patrie qui par la bouche de ceux qui restent salue ceux qui partent, on en rira peut-être après, mais pour le moment, ces choses-là remuent. Dans un de ces villages, une école entière de petites filles avec leurs maitresses nous envoie mille petits gestes frénétiquement répétés.

Mais nous passons vite, voici Mâcon, nous y dînons. Puis Tournus, Sennecey où nous couchons. Nous sommes à 15 kilomètres de Chalons. La Saône est magnifique, coulant dans une large vallée aux immenses prairies sans arbres, ni haies. A gauche nous avons les vignobles du mâconnais en treille ; des champs de blé, des bois, de beaux villages, d’immenses horizons. En somme, un beau pays que celui de Saône-et-Loire. Je me suis bien reposé étendu sur les coussins. Ce soir, il pleut. J’ai une bonne chambre avec un bon lit. Les autres ont de la paille, ma veine ! Enfin, tout va bien, me voilà dé rhumé.
J’écrirai de Dijon.


Au revoir, bien chère Alice, tous mes meilleurs baisers pour tous.

Lucien
Sennecey-le-Grand, mercredi 9 décembre 1914
Mercredi 8 heures du soir
Chère Alice,

J'ai fait un très bon voyage, bien au chaud dans une voiture fermée très confortable.
Mon rhume est en bonne voie de guérison.
Tout va bien. Demain nous serons à Dijon.

Gros baisers à tous
Lucien
Dijon, jeudi 10 décembre 1914
Jeudi 6 heures du soir
Nous voici à Dijon en bonnes conditions. Lettre, j'expliquerai détails. Suis en bonne santé. Temps splendide. N'avons encore pas d'ordre de départ.
Mille baisers à tous.

Lucien
Dijon, jeudi 10 décembre 1914
Jeudi 9 heures

Deuxième bonjour de Dijon



Lucien
Dijon, vendredi 11 décembre 1914
Vendredi soir 3 heures
Très chère Alice,

Reçu mes cartes ? Une de Sennecey, une autre de Nuits (envoyée de Dijon) et une autre vue de Dijon.

En arrivant, on a commencé par nous prendre deux camions avec leurs conducteurs. Ils sont partis ce matin avec deux convois complets pour l’Alsace. Toutes nos autres voitures nous ont été prises avec la moitié seulement de nos conducteurs. On en a formé un autre convoi qui part demain matin samedi. On nous a pris encore sept conducteurs pour livrer des voitures à Nancy et le reste, soit une vingtaine d’hommes, y compris tous les gradés et les employés (moi aussi) sommes cantonnés à Dijon en attendant la formation d’un nouveau convoi.

Nous sommes furieux ; nous voilà tous dispersés. Je ne suis plus cuisinier jusqu’à nouvel ordre. J’ai cependant des chances de le rester dans un nouveau convoi, étant donné que je suis porté comme tel sur la liste des restants. On vit bien mieux ici qu’à Lyon. L’ordinaire est supérieur. Nous avons mangé en ville le premier soir (jeudi soir) pour 1 fr. 50 (vin compris) nous avions potage, hors d’œuvre, légume, poulet rôti, dessert, et il y a eu reste de tout.

Nous logeons dans une usine allemande saisie et nous couchons dans des caisses pleines de paille. Dijon ne me plaît pas. C’est une grande ville de province aux maisons basses, manquant de ce chic correct de Lyon. D’ailleurs, je n’ai traversé la ville qu’en auto. Nous avons fait un voyage magnifique. Nous avons eu des accidents, mais rien de trop grave à Villefranche, dans le Beaujolais, notre moteur de la voiture omnibus est en panne et nous nous faisons traîner en remorque par une autre voiture au moyen de deux cordes de dix mètres de long.

Cet attelage de fortune nous fait arriver un accident à Châlons qui aurait dû être très grave pour nous. La voiture remorquée dans laquelle nous étions a dérapé et a accroché un pauvre petit âne attelé à une voiture de laitier. Voiture et âne ont été broyés, puis notre voiture est allée se jeter dans le trottoir et trainée par la suivante a failli se renverser. Nous en avons été quittes pour une forte secousse.

Le matin, en quittant Sennecey, un de nos camions s’est arrêté un peu brusquement sur la route. Le suivant s’est jeté dessus et s’y est brisé. Il a fallu le remorquer jusqu’à Dijon. Nous n’avons pas eu de blessés. C’est très agréable de voyager sur route. Nous avons traversé le beaujolais, puis le Mâconnais, plus riche. La Saône coule dans une vallée très large aux immenses prairies. Les blés sont assez jolis. C’est un terrain gras comme à Valencin ; les villages sont riches. Nous dînons à Mâcon, après nous traversons Tournus puis nous arrivons à Sennecey-le-grand où nous couchons. J’avais une chambre dans un café et j’y ai très bien dormi, dans un bon lit.

Nous repartons le matin à 7 heures et nous arrivons à Châlons, belle ville sur la rive droite de la Saône. En face est le petit Creusot et tout un important matériel pour le lancement des torpilleurs sur la Saône. Nous filons toujours ; nous voici à Chagny dans la Côte d’Or. Grandes tuileries. Puis voici les vignes de Bourgogne, les crus célèbres. La vallée est toujours très large ; la plaine légèrement vallonnée ; les coteaux ont la crête dénudée, on ne voit plus que des vignes, toute la plaine jusqu’à mi-coteau en est plantée.

Les villages sont bien groupés à un kilomètre les uns des autres. On dirait plutôt des groupes de villas, pas de bocques, de vieilles fermes, c’est magnifique. Cette Côte d’or est un splendide pays aux vastes horizons et on comprend que les Allemands la désirent. Nous passons à Pomard, puis à Beaune, mais nous ne voyons pas les vignobles réputés des Hospices. Nous filons toujours et nous voici à Nuits. Les vignes s’étendent toujours de partout. Voici le chemin de fer en déblai où s’est déroulée la bataille en 70 ; des tombes de cette époque sont ornées de couronnes et de rubans tricolores. Nous saluons tant de souvenirs dont la force augmente tant quand on est sur les lieux mêmes où s’illustrèrent nos aînés. C’est un moment sacré et personne ne rit plus.

A Nuits, nous avons diné. Après Nuits, nous voyons le célèbre Clos du Village de Vougeot ; d’ailleurs toutes les vignes sont en clos, c’est un pays d’une richesse inouïe. Cela dure ainsi jusqu’à Dijon où nous arrivons à deux heures et demi le soir (jeudi).

J’ai fait tout le voyage dans un grand omnibus fermé où j’étais bien au chaud tout en admirant le pays par les vitres. Tout le long du chemin, les populations nous ont adressé leurs saluts sympathiques, adieux de ceux qui restent à ceux qui partent là-haut vers le Nord où tout le monde a un être cher. Si seulement on nous y faisait vite aller aussi. Le temps va bien me durer s’il faut rester quelques jours à Dijon. Mais on forme paraît-il en ce moment la septième armée destinée à opérer en Alsace. Et on nous a dit que nous ne resterions pas longtemps à Dijon. Espérons-le.

Il pleut ce soir, le temps est froid. Ce soir, j’irais juste à la Poste porter cette lettre.

6 heures du soir : Je viens de souper ; la cuisine est bonne, c’est toujours cela en attendant.




Voici le modèle de ma médaille. Cela signifie L. Sertier, classe 1900. Bureau de recrutement de Vienne. Numéro de matricule : 716. Tu ne m’écriras pas encore, la lettre risquerait de ne pas me parvenir car je n’ai pas encore d’affectation fixe. Cependant, en cas d’événement grave, tu pourrais me télégraphier ainsi : convoi Maugis, Parc de réserve de Dijon.

Je vais terminer ce long bavardage ; j’ai tant de plaisir à causer avec toi ; malheureusement je suis trop dérangé. Je t’écris sur mes genoux. Il n’y a pas de table, ici. En attendant le plaisir de te revoir et surtout te revoir en bonne santé, je t’embrasse du plus profond de mon cœur ainsi que ma petite Marcelle. Tous mes meilleurs vœux de santé pour tous.

Ton mari qui t’aime bien.



Lucien
Dijon, samedi 12 décembre 1914
Samedi soir 3 heures
Ma très chère femme,

Je pense que tu as reçu ma lettre d’hier. Celle-ci est la deuxième que je t’envoie de Dijon. Je te l’écris avec un stylographe que m’a prêté un camarade ; ça va très bien. Nous ne sommes restés comme je te disais hier qu’une dizaine d’hommes du convoi avec en plus trois brigadiers, deux sous-officiers et le maréchal des logis chef Maugis qui était chef de convoi. J’ai conservé le fourbi de la cuisine. J’ai causé avec le chef Maugis qui espère nous garder tous avec lui dans un prochain convoi. Je resterai donc cuisinier. Pour le moment, nous ne faisons rien. Nous sommes logés avec des Algériens et des Tunisiens (des blancs, Français par conséquent) qui ont amené ici tous les autobus d’Algérie et de Tunisie. Il est déjà parti des convois de ce genre pour le transport rapide des troupes sur le front. D’autres vont suivre.

Nous sommes logés comme je te l’ai dit dans un entrepôt allemand. Or c’était une fausse usine destinée à servir de point de débarquement pour les troupes et le matériel de guerre allemand. En effet, c’est un vaste terrain situé en bordure de la voix ferrée Dijon-Belfort, laquelle à cet endroit est de plain-pied. Tout autour de ce terrain, on avait élevé des hangars de façon à cacher toute vue de l’extérieur. Au milieu, sur le boulevard, un portail monumental avec en face à quelques mètres, un petit bâtiment portant le titre pompeux de bureau et masquant complètement la vue sur le terrain, de façon qu’en arrivant de dehors, il faut dès qu’on a passé le portail tourner à droite ou à gauche.

Dans ce vaste terrain si bien caché est un grand bâtiment sur lequel est écrit Entrepôt de laine et qui est tout simplement une caserne. De grandes caves sont au dessous. Au milieu des terrains sont des plateformes bétonnées sur lesquelles ont été installés plusieurs jeux de tennis, deux petits murs masquant ceci du côté de la voie et du côté de la route. Ces plateformes sont des quais de débarquement à hauteur de wagon ; de chaque côté des tennis, sont deux talus en terre adossés au quai ; sous ces talus à l’air innocent, court une voie de chemin de fer ; il suffisait de déblayer cette terre en talus pour transformer le tout en quai de débarquement très bien fait en pierres de taille.

Les travaux de déblaiement qui ont été faits ont permis de découvrir tous ces rails qui allaient jusqu’au bout de la voie Belfort. Une grande ligne de rails suit la voie sur ce terrain à l’intérieur et les aiguillages sont là, posés par terre ; une haie sépare simplement cette ligne de la voie de l’Est ; une grande plaque tournante est également en place masquée sous des décombres.

En outre, sur ces terrains, il y a six puits. Plusieurs de ces puits étaient masqués au ras de terre et cachés sous des débris. Les rails étaient tous enterrés aussi. On les a mis à jour par curiosité en plusieurs endroits. Tout cet ensemble est caché sous l’enseigne « Entrepôts généraux de laine de Reims, autorisés par l’Etat ». Ces allemands avaient quand même un rude aplomb. Enfin, il faut espérer que tout l’argent enseveli là ne leur servira guère.

Il a plu toute la nuit et toute la matinée. Comme j’ai pris mes galoches, je ne suis pas sorti en ville et j’ai passé mon temps aujourd’hui à explorer avec mes camarades les fameux travaux des Boches. Demain dimanche, j’irai faire un tour dans Dijon, explorer le centre de la ville. Je te ferai part ensuite de mes impressions. Je suis totalement dérhumé. Comme santé, je vais mieux qu’à Lyon, le grand air du voyage m’a remis en plein. Nous sommes mieux nourris qu’à Lyon. Dijon est compris dans la zone des armées, aussi nous avons la viande fraîche au lieu de frigorifiée. Nous mangeons dans des réfectoires chauffés et nous avons à manger à discrétion. Mais ici, il n’y a pas de gaspillage comme à Lyon. Un sous-officier d’ordinaire veille et on ne peut prendre que ce que l’on veut manger. On nous donne du vin tous les jours au repas de onze heures. Je vais finir de m’engraisser, si ça dure !

Malgré tout ça, je m’embête royalement ici où je ne connais personne ; c’est nuit à quatre heures, le soir on ne voit rien, on ne sait pas où aller, je me demande un peu pourquoi on a disloqué notre convoi où nous nous connaissions tous, il faudra encore recommencer à faire connaissance avec d’autres à l’administration militaire, c’est bien toujours le même gâchis partout.

Ce matin, on entendait d’ici des coups de canons très lointains roulant sans discontinuer. Etait-ce d’une bataille ou d’un champ de tir ? Je ne sais pas. Je n’ai demandé ceci à personne. Je n’ai pas de carte et je ne sais pas bien au juste la position de Dijon par rapport aux villes voisines. Il fait un temps nuageux et je ne sais pas du tout de quel côté est Lyon, nous avons tant zigzagué dans les rues en venant que j’ai perdu toute orientation. Ce n’est pas cela qui me chagrine, d’ailleurs. Je sais bien où vous êtes tous et ma pensée a vite fait de vous voir tous soupant autour de la table, parlant de la guerre. L’universel motif de toutes les conversations. Je revois comme si j’y étais toute la maison avec ses meubles et son va et vient habituel, le chien, les minets, les pigeons, les petites poules blanches. Puis vous tous à vos places et si cette lettre vous arrive, il me semble que je verrais vos commentaires indignés contre les procédés des Boches. Il fait bon penser à cela ; il me semble maintenant que je ne suis plus seul.
Bien que je ne pense pas rester longtemps ici, tu peux m’écrire maintenant, nous sommes régulièrement affectés au dépôt des voitures-vitesses. Je vais te mettre mon adresse provisoire qui changera dès que je partirai. Mets toujours d’ailleurs ton adresse sur l’enveloppe par un coup de tampon. Si je partais, tes lettres pourraient ensuite me suivre.
J’aime à espérer, chère Alice, que tu as bien suivi mes instructions pour prendre le repos dont tu avais besoin. Tu avais mal à la gorge, quand je t’ai quittée mercredi. Tu me diras comment cela est allé. Tu me tiendras au courant de vos événements. Ton papa a-t-il fait bon retour, mardi ? Tu me diras si ma petite Marcelle est toujours sage et si la Mémé la gâte toujours autant. Tu donneras bien le bonjour pour moi à tes sœurs et à la mienne Antonia en me donnant des nouvelles de tous.
Tranquillise-toi bien sur mon sort, je me débrouillerai toujours pour ne pas être trop malheureux quoi qu’il arrive. Veille bien sur toi pour que je te retrouve à mon retour en bonne santé afin que nous puissions de nouveau reprendre avec courage la lutte pour la vie. Au revoir donc, chère Alice, reçois pour toi et pour tous mes meilleurs baisers.

L
ucien Sertier
Auto-Compagnie-14ème escadron du train
Parc automobile V.V.
Boulevard Voltaire
Dijon
Côte d’Or
(V.V. veut dire voiture vitesse, par opposition à P.L. poids lourds, qui sont dans un autre parc)
Lucien
Dijon, dimanche 13 décembre 1914
Dimanche soir 6 heures
Très chère Alice

Il faisait ce tantôt un temps un peu beau, malgré un vent qui vient de je ne sais quel côté mais qui est très froid ; je pense qu’il va geler fort cette nuit ou pleuvoir car dans ce diable de pays, on ne sait jamais le temps qu’il va faire. Hier au soir samedi, je suis sorti avec un camarade qui voulait acheter quelques effets ; le temps semblait très beau, nous sortons et après cinq minutes, voilà une pluie diluvienne sur le dos. Aussi, nous maudissons Dijon.

Ce tantôt, donc, j’ai visité la ville avec un camarade toulousain, le même qu’hier au soir et qui est l’homme le plus tranquille du monde, n’aimant pas la dépense. Il a quarante deux ans, c’est aussi un père de famille très sérieux. Nous avons donc parcouru Dijon ensemble cet après-midi dans tous les sens, levant le nez en l’air et imitant à merveille la position du soldat sans le sou qu’on voit sur les caricatures du Piou-Piou français déambulant dans les rues.


Dijon est une ville qui voudrait être belle et propre, mais qui même le dimanche ne ressemble qu’à une paysanne endimanchée. Beaucoup de réclame pour la moutarde, le cassis et le pain d’épices. De grandes avenues droites et larges, plantées d’arbres auxquelles il ne manque que des maisons de chaque côté. Là où il y a des maisons, ce ne sont que des rues étroites et tortueuses, genre rues de la Guillotière à Lyon.

Les maisons n’ont presque toutes qu’un étage avec un toit très pointu en ardoise. Quelques maisons dans le vrai centre ont trois ou quatre étages au plus, mais sans se suivre, séparées par de petites briques. Quelques jolies fontaines, de vieux hôtels à l’aspect sévère, anciennes maisons du vieux temps, entre autres celle de Buffon, un joli jardin de ville, grand comme un mouchoir de poche, de petits tramways électriques suivant un côté de la rue pour laisser un passage suffisant pour une voiture de l’autre côté et voilà Dijon tel que je l’ai vu. Les magasins sont de deuxième ordre ; où est ce luxe de la rue de la République à Lyon ?

J’ai vu de beau cependant, le Palais des Etats de Bourgogne, vieux monument qui a vraiment grand air. La cathédrale n’a rien de bien intéressant ; je l’ai d’ailleurs vu de loin. Nous sommes entrés dans une église dont le style roman m’avait plu. L’intérieur était moderne et simple, j’ai été déçu. Cependant, je n’ai pas regretté ma visite. C’était l’heure des vêpres, l’orgue emplissait la nef de ses airs graves, il m’a semblé que j’étais encore avec toi dans la basilique de Fourvière. Je me suis revu aussi dans l’église où vont mes cousines Desrayaud et où nous étions la petite et nous deux dimanche dernier. J’ai songé que nous étions bien loin maintenant les uns des autres ; j’ai pensé aussi que nous nous reverrions tous réunis un jour, mais que toujours manquerait le pauvre petit ange à jamais disparu et que nous aimions tant ; j’ai demandé à Dieu qu’il nous donne la force de surmonter toutes nos épreuves et je suis sorti réconforté car je savais que ta pensée était avec moi à ce moment-là et que tu m’approuverais quand tu le saurais.

Nous sommes rentrés lentement à notre cantonnement et après la soupe, je passe ma soirée en t’écrivant la présente. Si j’ai le temps, j’enverrai aussi une carte à Emile.
Je ne te dirais rien de plus. Nous sommes toujours dans l’indécis quant à notre prochain départ. En attendant, nous ne faisons rien. Il est arrivé hier soir un convoi d’autobus d’Algérie ; on en attend encore un qui finira le total des 632 autobus fournis par l’Algérie et la Tunisie. On voit sur les inscriptions de ces voitures toutes les villes de nos possessions africaines. Pauvres pays, les voilà bien dépourvus de leurs moyens de communication.

Nous sommes toujours groupés autour de notre chef Maugis qui espère bien nous garder tous avec lui dans un prochain convoi. Attendons encore ; mais c’est très ennuyeux de rester là dans l’inaction tandis que les autres là-bas se battent de leur mieux. Si ça dure, je vais regretter de ne pas être fantassin ? Tout plutôt que cette stagnation sur place.

Je vais terminer, très chère Alice, en te priant de bien me dire ce que tu fais ainsi que tes chers parents ; bien me dire comment vous allez tous sans rien me cacher. Moi, je vais bien ; je n’ai plus eu d’accès de bronchite depuis Lyon. Je suis un peu enrhumé, c’est tout.

Dis moi bien si tu reçois mes lettres ; je t’écris chaque jour depuis que je suis ici.

Je t’embrasse, chère Alice ainsi que la petite du plus profond de mon cœur.

Ton mari qui t’aime bien,



Lucien
Dijon, mardi 15 décembre 1914
Mardi matin
Très chère Alice

Je n’ai encore rien reçu de toi, mais je sais qu’à Dijon, les postiers manquent et que le service est insuffisant. Je suis de garde aujourd’hui, ça passe le temps. Je ne t’ai pas écrit hier 14. Nous sommes toujours ici en attendant les événements. Il part des convois tous les jours. Quel pays ; plat comme une carte, on ne voit pas un bout de coteau ou de montagne à l’horizon. Il y a le matin du brouillard très épais qui se résout rapidement en pluie abondante ; puis un peu de soleil pâle puis la pluie et ça continue tous les jours comme ça.

La discipline est beaucoup plus sévère ici qu’à Lyon. Les patrouilles en ville sont faites par la gendarmerie et je me suis fait apostropher un soir pour avoir mon cache-nez au cou. Ici, on ne connaît que la tenue réglementaire ! Cela m’est fort égal car la ville ne vaut pas la peine qu’on s’y promène. J’aime autant rester au chaud au quartier.

Tu ne compteras pas trop sur la régularité de mes lettres ; j’écrirais aussi souvent que je pourrais, mais si nous partons, il est assez difficile souvent, dans un pays inconnu de mettre la lettre à la poste ; ça m’est arrivé à Sennecey ; j’ai encore en poche la lettre que je t’avais faite dans ce pays, je n’avais pas eu le temps de la porter à la boite. Tu peux juger par la monotonie de ma lettre de la vie peu agréable au point de vue des actions que nous menons ici. Pour me distraire dans la journée, je regarde passer les trains. C’est très amusant comme tu vois. On nous a encore pris deux hommes. L’un est parti conduire un officier au front. Nous ne le reverrons pas. L’autre, un brigadier qui était dessinateur au Creusot est entré à l’Arsenal. Notre troupe se rétrécit. Que le temps dure de n’être pas sur le front, si ce n’était toi et la petite, j’aurais déjà demandé à y partir avec un fusil. Au moins là, le temps ne doit pas sembler long comme ici. Si on y vit un peu, on y vit de vraies heures pendant lesquelles on ne regarde pas l’horloge.

Mes lettres ne vont guère te sembler intéressantes maintenant, avec cette inaction. Comme distraction, nous avons aussi les départs et les arrivées de chauffeurs. Notre chambrée est extraordinaire. Il y a des zouaves, des chasseurs d’Afrique, des turcs, un nègre, des artilleurs, etc.… Les départs ont lieu à minuit par le train. Les arrivées ont lieu à toute heure. Toutes les nuits, c’est un tintamarre épouvantable. Heureusement qu’on se couche à 7 heures pour se lever à 7 heures aussi. Comme ça, on a tout le temps de dormir, de crier, de se rendormir, etc.… Quelle vie !

Et pour écrire, c’est commode. Sur les genoux, dans un bruit, avec vingt hommes qui passent devant la lampe dans une minute car il faut la lampe jour et nuit, dans notre boite. Rien de tel pour l’inspiration ; Mais enfin, tout ce désordre est naturel puisque nous sommes en guerre. Je n’ai rien reçu de personne depuis que je suis ici. J’ai écrit à Emile, à Antonia, à Joséphine, aux cousines D. et à mon père.
En attendant le moment béni où notre chère patrie étant victorieuse, nous pourrons songer à nous revoir et à rester désormais unis, je prie Dieu pour qu’il te donne comme à moi le courage de surmonter peines et ennuis et je t’embrasse ainsi que tous, du fond du cœur. Dis à ton papa qu’il m’écrive.

Toujours à toi,

Lucien
Dijon, mercredi 16 décembre 1914
Mercredi matin
Très chère Alice,

Toujours rien de nouveau. Je n’ai encore rien reçu de personne. Il paraîtrait que notre chef Maugis aurait reçu la promesse du Capitaine de nous garder tous avec lui pour un prochain convoi pour Versailles. Le chef, étant de Paris, tiendrait de la sorte à passer chez lui. D’un côté, ceci me plairait assez, car dans le Nord, on serait mieux que dans les Vosges. Dans tous les cas, j’ai encore tout le matériel de cuisine réglementaire et je l’ai porté en ville dans la chambre du chef. Attendons toujours. Il pleut, il pleut ; partir ne serait guère amusant par ce temps.
Tu te rappelles peut-être que je m’étais coupé un doigt (index droit) avec une boite de foie gras. La coupure mal soignée s’est un peu envenimée et je suis allé ce matin me faire panser à l’infirmerie. Le major m’a exempté de service jusqu’à nouvel ordre. Tout ceci n’est rien, si je t’en parle, c’est parce qu’il se pourrait que demain on me mette un pansement plus volumineux qui m’empêche d’écrire. Par conséquent, si tu ne reçois pas de lettre, tu en sauras la cause. Si quelque chose de grave se produisait, départ, par exemple, je te ferais écrire par un camarade, mais ce n’est pas la peine si rien ne se produit.

Ceci bien entendu si on me bandait la main, mais rien ne me le fait supposer encore.

Je me porte toujours bien, l’ordinaire est bon. Aujourd’hui encore, un officier est venu au réfectoire demander si tout allait bien. Nous avons pour lieutenant M. Meliès Lacroix, fils de l’ancien ministre.

Il arrive toujours des chauffeurs et des voitures. Quel fourbi ! L’espoir de partir prochainement nous aide à ronger le frein en patience. Si seulement on recevait des nouvelles de chez soi. Mais aucun de nous n’a rien reçu de chez lui. Nous sommes tous à la même enseigne pour cela. Ecris-moi quand même, les lettres finiront bien par arriver un jour.
Que te dire encore, hier j’étais de garde. Aujourd’hui, exempt de service. Je dors, je lis, je me promène quand il ne pleut pas, travail de prisonnier, quoi ! Que c’est beau de servir son pays ! Enfin, prenons patience, nous finirons bien par voir les Prussiens un jour.

Si tu le peux, je te demanderais de m’envoyer mes galoches à sabots neuves en leur faisant mettre du cuir dessous. Celles que je porte sont bien usées. Les clous traversent le bois trop mince et me piquent les pieds, c’est très peu confortable. Je les porte tout le temps, on a trop froid avec des souliers.

Sur l’adresse que tu mettras comme pour les lettres, tu ajouteras : faire suivre et tu mettras bien ton adresse, je les aurais bien dans un mois !

En attendant tes chères lettres, je finis celle-ci en souhaitant qu’elle te trouve bien remise de toutes tes fatigues. Un gros bonsoir pour tous à la maison et à toi, chère amie, mes meilleurs baisers ainsi qu’à ma petite Marcellette.

Bien tendrement à toi,



Adresse : Auto Compagnie, 14ème escadron du train
Parc automobile V.V.
Boulevard Voltaire, Dijon
Lucien
Dijon, jeudi 17 décembre 1914
Jeudi soir 6 heures. (6ème lettre de Dijon, non compris les cartes)
Ma chère Alice,

Je ne reçois toujours rien de toi, ni de personne, le temps commence à me durer de n’avoir aucune nouvelle depuis que je suis parti. Un de mes camarades a reçu ce soir une lettre de sa femme, partie de Lyon mercredi soir. Cette lettre était la quatrième qu’elle lui écrivait. Les trois autres ne lui sont pas encore parvenues. Reçois-tu au moins les miennes ? Je t’ais fait des lettres tous les jours sauf le 14 décembre. Tu me diras bien dans tes réponses ce que tu as reçu et un court résumé de mes lettres afin que je sache bien si tu as reçu tout ce que j’ai voulu te dire. Si tu vois que tu n’as pas reçu une lettre, par exemple, je pourrais ainsi te rappeler ce qu’elle contenait.

Je suis toujours exempté de service pour ma coupure au doigt. C’est une vraie chance que j’ai là, car nous avons un vieil adjudant qui a fait 15 ans aux turcos et qui mène les hommes comme des bêtes. Les corvées pleuvent, ça a bien changé des premiers jours. Or je coupe à tout ça. Heureux doigt !
On nous a vaccinés aujourd’hui contre la typhoïde. Il parait que ça fait malade un peu. On nous a donné un cachet d’aspirine pour prendre quand la fièvre viendra, avec un jour de repos. Voilà encore une bonne sieste en perspective.

A part ceci, nous attendons les événements, je prends mon parti des choses. Il a fait beau hier tantôt et aujourd’hui, mais il a plu toute la nuit. Le temps est chaud, cependant. A tout prendre, l’air est bien meilleur qu’à Lyon. Il est vrai que nous sommes presque en campagne : à 100 mètres du cantonnement, il y a des gerbiers dans les champs. Il y a à côté de nous une ferme qui a battu deux jours à la machine cette semaine. Est-ce la guerre qui est la cause de ce retard ?

Dans ma lettre d’hier, je te demandais de m’envoyer mes galoches à sabots. Tu pourrais y joindre un peu de coton ordinaire pour faire un pansement et si tu en as des grains de Vals. J’ai envoyé à ton papa quelques pages d’une revue concernant Guillaume II, pensant l’intéresser. Nous lisons ici les journaux de Paris et ceux de Lyon, moins répandus, pourtant. Ceux de Lyon (200 km) sont cependant plus intéressants car ils ont le communiqué de 23 heures et ceux de Paris (300 km) ne l’ont pas.

Je me porte toujours bien, le major m’a ausculté aujourd’hui avant de me vacciner car il ne faut rien avoir de grave pour supporter ce vaccin. Il ne m’a rien trouvé et m’a vacciné sans pitié. Cela se fait à l’épaule gauche. On badigeonne avec de l’iode, puis on enfile une seringue sous la peau. Cela fait une piqure de trois centimètres de profondeur. Au moment où je t’écris, j’ai l’épaule gauche comme paralysée. Ça fait aux autres comme à moi. Il parait que ce vaccin protège contre la fièvre typhoïde, le choléra, la grêle, les obus….Dans tous les cas il faut encore deux piqures, mais ils ne me reverront pas, j’en ai assez.

Quand tu auras un peu le temps et que tu t’en sentiras le courage, tu graisseras un peu les parties brillantes du moteur pour qu’il ne s’abîme pas trop. De même la magnéto de l’auto, il faudrait bien l’envelopper et la graisser au pétrole avec abondance. Il faudrait aussi si ce n’est déjà fait vite installer l’acétylène. Pourquoi payer du pétrole ? Il y a du carbure. As-tu payé Michel pour la mécanique du char à banc ?

Tu me diras où tu en es de tes rentrées. Je te rappellerai dans une autre lettre si tu as encore de l’argent à réclamer. Un détachement d’artilleurs (chauffeurs) est venu d’Algérie nous rejoindre. Ils avaient été comblés de cadeaux par les dames de France au départ. L’un d’eux avait reçu une élégante pochette faite à la main portant l’inscription « Vive la France » et qui était remplie de chocolat, aiguilles, fil etc… Il s’y trouvait aussi une carte de visite portant l’adresse d’une jeune fille avec ces mots : « Vengez nos frères morts ». C’est drôle, mais il m’a semblé que cette injonction nous faisait à tous quelque chose. Nous marcherons quand on voudra, nous sommes tous prêts. Au revoir, chère Alice, embrasse bien la petite et tes chers parents pour moi.

Lucien
Dijon, vendredi 18 décembre 1914
Vendredi soir 6 heures
Très chère Alice,

J’ai enfin reçu une de tes lettres aujourd’hui à 5 heures. C’est une grande joie pour moi car il n’y a rien de si triste que de ne rien recevoir des siens. J’avais beau aller au courrier deux fois par jour, rien ne venait. Je suis bien peiné que tu aies été fatiguée. Tu avais mal à la gorge, quand je t’ai quittée, c’était sans doute un bon froid. J’espère que cela sera vite passé, car je connais bien les bons soins dont tes chers parents t’entourent. Il ne faut pas te tracasser pour moi, je n’ai que moi à penser et ce serait bien un peu fort qu’un homme n’arrive pas à se débrouiller. Nous ne tarderons sans doute pas à partir. Notre chef veut un convoi de voitures neuves, sans cela nous serions déjà en route. Il est à peu près sûr que je conserverai mon poste de cuisinier, ou je serai toujours mieux que partout ailleurs. Je te dirais, puisque je suis sur mon compte, que je vais toujours de mieux en mieux. Mon bobo au doigt qui malheureusement est à peu près guéri, m’a donné quelques bonnes journées de repos.

Le vaccin contre la typhoïde est moins pénible qu’on ne le disait. C’est déjà passé ou à peu près. Le temps a enfin changé. Ce matin il a gelé fort. Le temps est couvert dans la journée avec un petit vent du sud. J’aime mieux ça que la pluie. Avec le bon air qu’il y a ici, j’espère bien me dérhumer en plein. En tout cas, je n’ai plus revu ces étouffements que j’avais à Lyon.

Tu me parles dans ta lettre d’un mandat de Jean V. de 180 francs qu’on lui aurait présenté. Ceci me semble bien extraordinaire, car je croyais pourtant avoir retiré ce mandat moi-même en même temps que Jean P. avait renouvelé le sien. Il te faudrait savoir quelle est la banque qui a présenté ce mandat dont je n’ai pas la moindre souvenance. Tu pourrais aussi consulter les talons du carnet de mandat. Tout ceci m’étonne. Plus j’y songe, plus il me semble que je l’ai payé pour le père Verney qui ne le pouvait pas. Il se pourrait qu’en payant ce mandat, il fut resté entre les mains du banquier qui aurait ainsi gardé de bonne fois le papier et l’argent. Enfin, tire cette affaire au clair et écris-moi. Pour l’affaire Nivollet, cherche les feuilles que j’avais garnies et donne les lui, comme ça il rectifiera comme il voudra. Je me soucie fort peu de l’assurance, pour ce qu’elle nous sert maintenant. Tu peux lui dire que le fond ne marchande pas, nous ne lui verserons pas de prime en juillet prochain. Cas de force majeure.

D’ailleurs, il n’a pas de risques, puisqu’il n’y a pas d’ouvriers au fournil. C’est surtout pour cela que je voudrais que tu fermes le four en plein. Tu manges de l’argent. Il vaut mieux que ton papa réserve les fagots restants. Ça gagnera bien plus que de les brûler. Je te recommande encore de monter de l’acétylène chez vous. C’est si vite fait et si commode. Il faut le mettre entre la fenêtre du salon et la porte d’entrée, pour ne pas salir l’eau de la pompe. Et puis ranger ces carbures qui sont débouchés (deux bidons) et qui vont se gâter.

Je te sais fatiguée et ne te donne pas plus de travail pour ce coup là. Guéris vite et écris moi plus souvent, à défaut de lettre, fais moi une simple carte avec un bonjour. Ça rassure et fait attendre avec moins d’impatience. Veille bien la gorge de la petite, ne te laisse pas prendre si elle avait quelque chose. Songe à notre pauvre gros, si tôt parti. J’y songe bien souvent, moi aussi. Comme toi, j’ai le cœur bien gros en pensant à lui. Et pourtant, il faut se raisonner. Ce pauvre petit ne connaitra pas les misères de cette vie. Il en a goûté quelques joies, qui faisaient les nôtres puis il s’est envolé vers un séjour meilleur où il nous rend en protection l’amour que nous avons eu pour lui. Je ne dis pas ceci comme une banale consolation. Je t’assure que pour moi-même, je suis forcé de croire qu’une force invisible me guide, malgré moi souvent, vers mon bien particulier. Tout ce qui m’arrive tourne finalement à mon avantage, bien que souvent j’ai envie d faire autrement. Et puis il me vient de bonnes idées de mieux faire, d’éviter de faire souffrir les autres, de me mieux conduire, d’être plus patient. Toutes choses qui avant ne me venaient jamais à l’esprit. Pourquoi ce changement ? A qui veux-tu que j’en attribue la cause sinon à cet être cher qui là haut plaide pour nous ? Car ta part de bonheur viendra aussi. Nos destinées sont inséparables et nous avons trop souffert dans cette infernale boulangerie pour qu’un sort meilleur ne nous attende pas. Notre cher petit ange est peut être le prix suprême dont nous aurons payé un avenir plus clément. Aie donc le plus grand espoir dans le Tout-puissant. Prends part à la douleur des malheureux dont tu m’annonces la perte au feu d’êtres chers. Pardonne à B. J. s’ils ont eu des torts envers nous, ils en sont bien punis et tout ceci est bien triste. Au revoir, chère bien aimée, courage et espoir

Ton mari qui t’aime bien
Lucien
Dijon, samedi 19 décembre 1914
Samedi matin, 9 heures
Chère Alice

On forme ce matin un convoi avec tout l’ancien noyau Maugis. Je garde mon poste de cuisinier. Direction inconnue encore. Départ dans quelques jours. Te tiendrai au courant.
Mille baisers. Bon courage.
Lucien
Dijon, dimanche 20 décembre 1914
Dimanche soir 1 heure
Très chère Alice,

Je viens de recevoir ta dernière lettre ainsi qu'une d'Antonia. Pour un dimanche c'est une bonne fortune. Surtout qu'ici, il pleut depuis hier soir, un vrai déluge. Aussi il n'est guère amusant de sortir en ville. J'ai écrit aux cousines Dessagaud, Allemand,à Mélanie B. à Pierre, à Antonia, à Emile, cela occupe bien mon dimanche. Tu me dis que tu vas un peu mieux j'en suis bien content et j'espère que bientôt tu seras plus forte. Pour le four tu es sur les lieux et avec ton Papa, vous jugerez mieux ce qu'il y a lieu de faire. Dans tous les cas, en cas d'accident d'ouvrier, l'assurance est payée jusqu'à juillet prochain. Au moment où je t'écris, un bruit circule que nous ne partirons mercredi que si notre convoi est pour Reims après Valentignay, notre officier ayant des préférences pour cette région. Il pourrait en résulter un retard de quelques jours, mais enfin tout ceci n'est peut-être qu'un canard.

Ecris moi quand même, je connais un employé du bureau, il me fera suivre mes lettres si je pars. J'ai écris quelques détails à Antonia. Si tu y vas tu lui demanderas à voir la lettre. Ne te fais pas de bile pour moi. Il est arrivé hier un convoi venant du front avec des voitures usées ; ils disaient qu'il n'y avait aucun danger pour nous. Les canons de 105 et 120 tiennent les Boches à bonne distance. Et puis on a fait en arrière de nos lignes des tranchées imprenables. Sois tranquille sur mon compte.


Mille gros baisers pour tous

Lucien
Dijon, dimanche 20 décembre 1914
...Le courrier va partir.
Je ne te mets pas plus long pour ne pas le manquer. Je t'enverrai des détails au fur et à mesure que je les aurais. Donne bien le bonjour pour moi à ton Papa et à ta Maman que je devine si bons pour nous. Fais ton possible pour vite guérir et reçois pour toi et la petite mes affectueux baisers.
Ton mari aimant

Lucien
Dijon, dimanche 20 décembre 1914
...à Dijon avec M. Maugis et les autres sous officiers. Je n'ai encore reçu qu'une lettre de toi, celle contenant la carte de M. Demas à qui j'ai répondu. J'aime pourtant à croire que tu vas mieux et que le froid que tu as eu n'auras pas eu de suite. Dis-moi toujours bien la vérité. Pourquoi ne voudrais-tu pas que je partage tes peines. J'ai répondu à ta lettre et je pense que tu l'auras reçue. Au reçu de cette carte tu ne m'écriras plus sans recevoir ma future adresse. Je vois que les lettres des camarades déjà partis en convois restent au rebut; on ne sait pas où ils sont.

Je vais toujours bien. On m'a fait hier au doigt une petite opération assez douloureuse, on a arraché avec des pinces toute la chair qui bordait ma coupure et qui s'était infectée, de manière à faire une plaie neuve. Aussi ce matin il n'y avait plus de pus et dans deux jours ce sera guéri. Tu vois d'ailleurs que ce n'est pas grave puisque je t'écris…
Lucien
Dijon, dimanche 20 décembre 1914
Dimanche matin (n°1)
Très chère Alice
Il pleut toujours. Nous partons paraît-il mercredi par le train pour aller à Valentigney (Doubs) près de Belfort chercher des camions neufs à l'usine Peugeot. De là nous partirons pour le front du côté de Reims dit-on. Je suis cuisinier définitivement. On m'a présenté à ce titre hier à notre officier, un jeune sous-lieutenant d'artillerie qui vient de faire quatre mois de campagne et qui me semble bien être l'homme le plus aimable du monde. Il a déjà su conquérir l'affectionde tous et c'est d'un bon augure. Je suis bien content de partir avec un officier d'artillerie, car ces officiers sont presque toujours des savants, moins exposés que les autres à commettre des erreurs de route ou autres. Enfin ce départ s'annonce bien. Nous sommes tous restés de ceux qui étaient encore……
Lucien
Lyon, lundi 21 décembre 1914
Carte des cousines Rose et Joséphine


Cher Lucien

Recevons votre carte à l'instant et pour ne pas vous laisser partir sans un mot , je me précipite.
Sommes très heureuses de vous voir conserver vos fonctions, votre première carte nous avait contrariée
Espérons que vous nous enverrez de bonnes nouvelles sous peu, et nous raconterez vos exploits culinaires.
Excusez notre silence, une grosse fatigue de Rose en a été la raison.
Vous embrassons bien affectueusement,


Joséphine
Dijon, mardi 22 décembre 1914
Mardi , une heure du soir
Très chère Alice

Je viens de recevoir deux lettres de toi. Une de samedi et une de dimanche. Cela me fait plaisir de recevoir tes lettres. Mais ce plaisir disparait et se change en peine quand je vois combien tu es peu forte. Il te faut, chère Alice ne pas te faire le moindre mauvais sang d’aucune sorte, ni pour moi, ni pour toi.

Pour moi, je ne crains rien et suis dans un poste bien supérieur pour le bien être à celui de M. Démas que tu sembles envier. Le poste de M. Démas est plus périlleux que tu ne le penses. Il consiste surtout en gardes de jour et de nuit qui sont toujours très pénibles. Or moi, je n’aurais jamais ça. Jamais de marches dans la boue qui sont très pénibles. Crois-le, dans cette guerre, je suis un privilégié.

Pour toi, c’est une autre affaire. Tu n’as que les ennuis que tu veux bien te faire, sois dit sans le moindre reproche. En effet, pourquoi te faire le moindre mauvais sang au sujet de C. Quand bien même le pauvre homme attendrait après mon retour, que la reprise des affaire permette de mettre toutes choses au point, le mal serait-il si grand. Cet argent, il nous l’a prêté comment, par bonté d’âme ? Que non pas, mais bien dans une intention de gain. Or la guerre est venue brusquement ; elle nous a empêché de faire nos rentrées et nos payements. Ceci est arrivé presque à tous les commerçants et industriels et comme les gens dans cette condition étaient l’immense majorité, le gouvernement, dans un but général, a établi le moratorium, suspendant les paiements pour tout le monde, parce que à peu près tout le monde en avait besoin. Et ceci est si vrai que le moratorium a été établi le 31 juillet, avant la guerre même. Or crois-tu qu’on aurait si vite mis le moratorium s’il n’avait été question en France que de quelques commerçants isolés comme nous. Mais non, je le répète, nous sommes l’immense majorité à qui la guerre a dérangé nos affaires ; je le vois bien en causant avec mes camarades.

Maintenant, C. joue en ce moment un rôle odieux. Nous devions le rembourser à la récolte, c’est entendu et nous l’aurions bien fait sans la guerre. La guerre est venue avant la récolte. En sommes nous la cause ? Non, et bien alors ? Que C. soit, question argent, une victime momentanée de la guerre, tu conviendras qu’il n’est pas dans la catégorie la plus intéressante. Tu es autrement à plaindre que lui, toi, et il y en a encore d’autres encore plus à plaindre que toi. N’accorde donc à ce traqueur de femmes seules que le mépris qu’il mérite par son attitude révoltante et porte ta pensée ailleurs que sur lui.

Quand je serai de retour je le verrai en face et alors nous règlerons plusieurs compte à la fois, tu peux me croire. Je ne suis pas près d’oublier les tracas qu’il te cause alors que je ne peux te défendre, mais mon tour viendra, sois en sûre.

J’ai vu hier à Dijon un spectacle bien propre à faire oublier les mesquineries de C. Sur une longue file, suivant le mur du cimetière ou je suis allé me promener, trois cent tombes fraîches de soldats morts à l’hôpital de leurs blessures, étaient alignées à cinquante centimètres les unes des autres, marquées par une petite croix de bois noir sur laquelle était peint le nom du défunt et un numéro d’ordre. Une petite couronne avec un ruban tricolore ornait chaque tombe. Sur quelques-unes, la famille avait fait mettre des couronnes sur lesquelles on lisait : « A mon fils », sur d’autres « A mon époux » et souvent sur les mêmes « A notre père ». Et la lugubre lignée n’était pas achevée, au bout, la fosse était grande ouverte, prête à recevoir de nouveaux cercueils. Hier tantôt, on en a encore enterré trois.

Songe donc à ce que cette immense rangée de tombes représentait de larmes, de souffrances et de deuils. Et là, ce n’est rien, là haut sur le front, il y en a bien d’autres et d’autres encore. Et bien, chère Alice, voilà à quoi il faut songer, à cette immense misère, à ces mères en deuil, à ces veuves, à ces orphelins et tu trouveras qu’à côté de cela, les misères de C. sont bien petites et qu’il ne vaut guère la peine de s’en occuper. Tu dois bien comprendre aussi que tu n’es pas des plus à plaindre comme je te le disais. Tu as l’espoir, justifié par mon bon poste, de me revoir, tandis que bien d’autres ne l’ont plus. Je vais terminer ce gribouillage que tu te rendras fermement à mes bonnes raisons et que je te verrais bientôt (par la pensée) forte et vaillante aidant bien tes chers parents à qui nous devons tant. Tu comprends bien qu’en étant toujours malade, tu leur fais de la peine à tes parents. Et tu me dis que la cause de ta maladie, ce sont tes pensées tristes. Et bien chasse-les, ces pensées, ne t’attardes pas l’esprit sur elles. Cause souvent avec ton papa, avec ta maman et tes sœurs. Prends part à leur gaité et ris avec eux. Mieux vaut faire la guerre en riant qu’en pleurant. Je suis persuadé que ceux qui comme toi et les tiens sont restés à la maison sont bien plus malheureux du fait de la guerre que ceux qui sont au front.

Et bien au front, pour supporter les misères du métier, nos soldats chantent et s’égayent. C’est là le secret de leur force. Imite-les, cherche à te distraire, ne t’alarme jamais à mon sujet et bientôt tu m’écriras que tu vas mieux. Songe au plaisir que tu me feras quand tu pourras me dire sincèrement que tu es bien guérie. Fais en sorte que ce soit mes étrennes, cette nouvelle-là. Soigne bien ce moral, il n’y a que lui de malade.

Ecris moi souvent, tu es encore trop rare. J’ai bien reçu toutes tes lettres. Elles mettent deux jours pour venir ici. Tu diras à ton papa qu’il m’écrive quand il a une minute. Je lui ferai une lettre quand j’aurai vu un peu la guerre et je lui dirai mes impressions. Ici, on n’est pas tranquille pour écrire, il s’y fait trop de bruit et on n’a pas de table. C’est ma lessiveuse qui me sert de bureau. C’est encore mieux que dans les tranchées, où pourtant on ne se plaint pas. Nous avons ici un camarade qui en vient et qui a rapporté un fusil allemand complet avec baïonnette et cartouches, coiffure, etc. Et bien le temps lui dure de ne pas retourner au feu.

Ce coup là, je finis. C’est bien assez t’embêter. Fais vite ton possible pour bien guérir et à bientôt le plaisir de recevoir de toi d’heureuses nouvelles. Embrasse bien pour moi tes bons parents, la petite et tes sœurs et à bientôt la joie du retour triomphant. Et puis pense un peu aussi à la France, à notre chère France bientôt victorieuse.
A toi mes plus affectueux baisers.



ILLUSTRATION

Note : Nous ne devons rien comme intérêts à C. avant fin septembre 1915. Les intérêts lui ont été payés jusqu’à fin septembre 1914. Qu’il ne compte pas faire payer les intérêts à l’avance comme il a toujours fait jusqu’ici.
Dijon, jeudi 24 décembre 1914
Jeudi soir 3 heures

Ma très chère Alice

Je n’ai rien reçu de toi depuis tes deux lettres de samedi et dimanche, lesquelles me laissaient inquiet de ta mauvaise santé. Je t’ai écrit le 22 et tu dois avoir reçu cette lettre. Serais-tu davantage fatiguée ? Depuis dimanche, tu aurais dû m’écrire un peu. J’ai reçu aujourd’hui une lettre de Joséphine et une carte de Mme Carra. Je leur avais annoncé mon départ et des deux côtés, on m’a vite répondu.

Ça m’a fait plaisir de recevoir de leurs nouvelles mais j’aime encore mieux tes lettres à toi. Je les connais, les tiennes dans les mains du vaguemestre avant même qu’il ait appelé mon nom et dès que je les ai, je file les lire dans un coin, comme un chat qui emporte un bon morceau. Il y en a qui éprouvent le besoin de lire en public les lettres de leurs femmes et de se moquer avec tout le monde des sentiments tendres qu’elles leur expriment. Il faut qu’il y ait des hommes bien sans cœur, comme tu vois. Tu peux croire, chère femme, que ce n’est pas moi qui ferai ceci. Je suis très heureux quand je reçois une de tes lettres mais je garde mon bonheur pour moi et n’en parle à personne.

Notre départ n’aura pas lieu vraisemblablement avant le jour de l’an. Rien n’est encore fixé, d’ailleurs, bien que notre officier nous ait dit de ne pas nous laisser inscrire dans un autre convoi. Il part des convois presque tous les jours et malgré de nouvelles arrivées de chauffeurs algériens, nous ne sommes plus guère nombreux. Les tours de garde sont rapprochés. J’étais de garde lundi 21 et je le serai de nouveau demain, jour de Noël.

J’aurais voulu pourtant aller à l’église ce jour de Noël. Je sais que cela t’aurait fait plaisir mais j’ai été pris dans une impasse. Juges-en. Je suis toujours exempt de service par rapport à mon doigt qui avec ce froid ne guérit pas vite. Je ne devrais donc pas prendre de garde. Mais comme malade, je suis consigné au quartier et ne peux pas sortir. Alors voyant cela, j’ai accepté de prendre la garde parce que cela permettra à un autre de sortir, qui sans cela aurait été de garde. Qu’il fasse de sa liberté l’usage qu’il voudra, le très léger sacrifice que je fais en prenant les factions au lieu d’être tranquille dans la chambre remplacera ma visite à l’église puisque je ne pouvais y aller ni d’une manière ni de l’autre.

Ce qu’il y a de drôle, c’est que je ne sais pas quel est l’heureux bénéficiaire du tour de garde et que lui-même ne se doutera jamais du service que je lui aurai rendu. Ce sera l’un des 23 factionnaires de lundi, mais lequel ?

Toujours beaucoup, beaucoup de mouvement ici, on reçoit encore des autobus d’Afrique et des chauffeurs. Berliet envoie ici 20 camions neufs par semaine. On reçoit aussi des « Berna » de Suisse. Ce qu’il y a de piquant dans ces Berna, c’est qu’ils ont été commandés par l’Allemagne à la maison Berna de Zurich. Comme l’essence manque en Prusse, ils ont des carburateurs à alcool de bois. Ici, il faut leur mettre des carburateurs à essence. Les inscriptions de commande sont en Allemand. L’Allemagne voulait les payer en papier. Alors la maison Berna a refusé la livraison. La France a offert de les prendre en les payant en or et les a obtenus. Enfoncés, les Boches !

Tu me ferais bien plaisir en m’envoyant les deux photographies que je t’avais demandées, la petite et toi. J’ai bien regretté de ne pas avoir emporté de Lyon une des deux malles que les cousines Desrayaud nous avaient données. Ce serait bien plus commode pour ranger mes affaires que les sacs où tout s’abime. Mais c’est un peu tard pour y songer maintenant. Ils ont tous acheté des caisses peintes en gris, comme les camions mais ça coûte dix francs, alors tu penses bien que je ne veux pas mettre dix francs là.

En venant de Lyon, un fût d’huile s’était effondré sous les trépidations et mes sacs qui étaient à côté en avaient pris pour leur rhume. Heureusement que l’essence ne manque pas pour dégraisser, mais c’est embêtant quand même.

Si je reste encore à Dijon quelques jours, je vais m’engraisser. Je ne fais rien et mange bien. Alors ça va bien mais ça ne sert guère à la Patrie et on ronge le mors avec une patience douteuse. Et pourtant, on n’y peut rien. Peut-être que quand nous y serons, là haut, nous pourrons nous rattraper. Il paraît que les voitures que nous avons amenées de Lyon ont été un peu éprouvées cette semaine par les obus boches. Heureusement pour nous que nous n’y étions plus. Il s’agirait d’ailleurs d’une faute dans la direction qui ne se reproduira pas.

En attendant de tes nouvelles, embrasse bien pour moi la petite, tes chers parents et tes sœurs et reçois, tendre amie, mes affectueux baisers.
Toujours à toi,

Lucien

Le temps est devenu froid. Il avait plu tous les jours sauf hier tantôt où nous avons eu un beau soleil.

Dijon, lundi 28 décembre 1914
Chère Alice

Je suis bien inquiet à ton sujet, je n'ai rien reçu depuis ta lettre du 20. Serais-tu plus malade ? Alors tes Parents auraient pu me passer un mot. Je ne sais plus ce qu'il faut penser.

J'attends chaque jour l'arrivée du courrier avec une impatience de plus en plus grande, mais toujours rien de toi. Ne me laisse pas comme cela dans l'anxiété, c'est trop dur. Tu as su par la carte officielle que je suis à l'hôpital pour une angine pour rire qui est à peu près guérie à cette heure. Ca ne percera pas ça se rentourne comme cela. Nous sommes soignés comme des poupons par des dames de la Croix Rouge qui sont vraiment des vaillantes femmes…..
Lucien
Dijon, lundi 28 décembre 1914

… Le Major à la visite de ce matin m'a annoncé qu'avant de rentrer à mon corps on m'enverrait passer huit jours à Valencin et aux frais de l’État. J'aurais donc le plaisir de vous embrasser tous bientôt. Mais en attendant, écris moi, ne me laisse pas sans nouvelles. Ces deux cartes nous ont été données hier par des Messieurs qui nous ont en outre distribué des cigarettes. A bientôt donc le plaisir de te revoir, ainsi que tous, et en bonne senté je l'espère. Je vous embrasse la petite et toi du fond du coeur.

A tes chers Parents et à tes sœurs, ma sincère affection.


Hopital St Joseph salle n°7 Dijon.…
Lucien
Dijon, lundi 28 décembre 1914
Lundi, 4 heures du soir
Chère Alice

J’ai enfin reçu ta double lettre aujourd’hui. C’est un camarade très gentil qui me l’a apportée du quartier avec des oranges. J’étais très inquiet, ne sachant à quoi attribuer ton silence. Je t’ai parlé dans mes cartes de ce matin d’une permission éventuelle d’une semaine que j’aurais en sortant d’ici. J’ai presqu’envie de ne pas l’accepter, cela me ferait manquer le départ avec mes camarades et en même temps mon poste de cuisinier. Cela éviterait aussi de renouveler des adieux pénibles, comme tu sais. Certes, vous revoir tous serait bon, mais se quitter encore une fois …

Enfin, je verrais ce que tu me diras. Comme je te l’ai écris, je suis presque guéri et pourtant jamais angine ne fut plus mal soignée à son début. Je l’ai prise la nuit du réveillon. Toute la nuit, ce fut un tapage impossible, les portes restèrent ouvertes et moi qui couche sur le bord d’un couloir, au courant d’air, j’ai du me découvrir et prendre froid. Le jour de Noël à 5 heures du soir, j’avais une fièvre de cheval. Bien qu’étant de garde, j’allais me coucher sans souper. Un camarade me fit chauffer une chopine de vin qui me causa dans la nuit une indigestion épouvantable. Ce fut cette nuit là encore un chahut toute la nuit. Un convoi partait dans la nuit. Je souffris beaucoup du martellement des pieds sur le plancher sur lequel j’étais couché. Enfin, vers huit heures, les infirmières vinrent me voir et à onze heures ce fut le major. On décida de m’envoyer à l’infirmerie. Je n’avais rien pris depuis la veille, j’avais une soif brûlante. A l’infirmerie, il n’y avait pas même de lit. J’attends une heure en grelottant. Enfin on m’emmène vers deux heures à une infirmerie en ville en auto.

C’était tomber de mal en pire. Dans cette infirmerie, il y avait quelques mauvaises paillasses sur des planches, une chambre glacée, des cabinets dans la cour et ni poêle, ni même un réchaud à alcool, rien. L’infirmier déplore sa pénurie et me donne un quart de lait froid. C’est tout ce que j’ai eu à boire, de vendredi soir à dimanche matin à huit heures. A cinq heures, le major vient et décide qu’il faut m’envoyer à l’hôpital le lendemain. Le dimanche matin, donc, on me donne un peu de café et en route dans une auto découverte. Il gèle, nous traversons Dijon et attendons trois quarts d’heure à la porte qu’on veuille bien nous recevoir car nous sommes trois malades. L’hôpital est complet, il faut téléphoner à la place. Enfin on nous reçoit, ça commence à être meilleur. Un bon lit, une salle chauffée. Je n’en pouvais plus. Le major vient, fait sa tournée et à midi on me donne un peu de bouillon chaud et aussi du lait chaud.

A partir de ce moment, ça change. Autant j’ai été mal, autant ici on est aux petits soins. On nous donne des friandises, des cartes, des cigarettes. Comme par enchantement, ma fièvre tombe, ma gorge se décongestionne sans percer et je suis mieux. Aujourd’hui lundi, je me lève et je mange. Demain, je serai remis en plein. Le major, un jeune, est gentil au possible. Il tutoie tout le monde. D’ailleurs, dans cet hôpital rempli de blessés, c’est la règle. Tout le monde tutoie, depuis le cabot infirmier, jusqu’au médecin chef à 5 galons. Il y a un prêtre qui fait fonction de scribe, puis des religieuses, des dames de la Croix-Rouge. Les blessés sont pouponnés. Moi, ça me rend honteux car je ne suis pas blessé et je ne mérite pas les petits soins dont on me comble.

Ce soir, des religieuses sont venues d’un autre couvent apporter à chacun une brioche. Le menu de l’ordinaire est très bon, je serai donc vite remis.
Je t’écrirai demain une autre lettre. C’est l’heure de la soupe. Si tu revois C., dis lui que si je m’en vais en permission, je l’étrangle pour lui apprendre à t’embêter. Toi, ma chérie, ne te fais pas de bile. Guéris-toi bien vite. Les beaux jours reviendront bien pour tous. Embrasse bien pour moi tes chers parents et tes sœurs et à ma petite Marcelle mes meilleurs baisers.
Lucien
Dijon, mardi 29 décembre 1914
Mardi deux heures du soir. Hôpital Saint-Joseph, salle 7
Très chère Alice

J’ai reçu à midi ta gentille lettre du 26. Tu me dis que Mme Bavard t’a dit d’aller voir M. Roux. C’est ce qu’il y a de plus urgent, de plus pressant et de bien plus utile que de t’occuper de ramasser de l’argent pour C. A propos de cet individu-là, je ne veux plus que tu t’en occupes. Quand une femme est dans ton état, elle ne reçoit personne, car toute émotion peut être dangereuse pour elle et son futur enfant. Quant à nos comptes, je les règlerai moi-même à mon retour. Pour le moment je suis au service de la France et je ne dois rien à personne. Je ne veux pas que ton papa ne donne rien à C. Ni signature, ni garantie. Ton papa n’a qu’à répondre à C., au cas où cette brute irait le trouver que tout ceci ne le regarde pas et qu’il s’arrangera avec moi quand je serai revenu. Tu dois bien comprendre que ton papa a déjà bien assez de soucis comme cela sans lui en créer encore d’autres avec nos comptes, d’autant plus que la loi est formelle là-dessus. On ne peut rien aux militaires sous les drapeaux, ni à leur famille. Je veux donc que tu me mettes tout cela sur mon compte et que tu ne t’occupes plus de cet individu qui ne respecte rien, ni deuil, ni souffrances, ni maladies. Ne le reçois pas, mets ses lettres au feu et tu en seras débarrassée.

Si ton papa est allé à Vienne comme tu me l’a dit, ce dont je le remercie beaucoup pour la peine qu’il se donne pour nous, il a dû apprendre que le moratorium est formel pour toutes les valeurs souscrites avant la guerre. C’est donc notre cas. Mais ce que compte faire C., c’est ceci : vous effrayer pour vous faire peur et obtenir par pression ce que la loi ne lui accorde pas. C’est comme le chien de Jaux : plus tu lui donnais à manger pour t’en débarrasser, plus il revenait. Quand il verra que tes menaces sont sans effet, il te laissera bien tranquille, sois en certaine. Ah, ces gendarmes, ce sont bien les derniers hommes de la terre. Aller tracasser sans merci une femme seule, malade et en deuil. Jamais je n’ai fait ça à personne. Ça ne lui portera pas bonheur.

C’est donc une affaire entendue, j’entends régler moi-même mes comptes à mon retour. Je crains qu’on ne te trompe. Tu m’as dis qu’il avait compté 6 francs 89 de frais pour la traite Jacin. Or il n’y avait à payer que les frais d’intérêts au 5 % l’an depuis l’échéance fin septembre, je crois. Ça doit faire environ 35 sous. Tu vois comme ce C. te vole. Bien entendu, c’est à Jacin à payer cela. J’ai bien le temps de t’écrire, c’est pour cela que je répèterai encore une fois qu’il te faut guérir pour pouvoir aider un peu tes parents et les dédommager. Si tu te fais malade pour ce C., tu es dans le cas de faire une longue maladie et d’augmenter ainsi les charges de tes bons parents. Ce serait mal les récompenser. Je sais bien que quand on est fatigué, un rien prend souvent des proportions énormes. C’est pour cela qu’un malade juge mal. Donc, guéris-toi pour commencer, après tu verras ce que tu as à faire, et tu le verras juste. En somme, pour me résumer, je désire que tu t’entoures du calme que réclame ton état et que tu renvois le règlement de nos comptes à mon retour.

Avec ce C., je ne te raconte plus rien. Le jour de Noël, nous avons eu un menu épatant. Juges-en. Le matin, café et gruyère. A midi, sardines au beurre, saucisson, haricots bretonne, dinde aux marrons, poires cognac et cigare. Un demi litre de vin par homme. Le soir à cinq heures, potage vermicelle, bœuf légume et dessert. De ce dernier repas, je n’ai pas profité, mon angine me tenait fort, déjà. Ici à l’hôpital, nous avons, le matin, café au lait avec petit pain, à 12 heures soupe légumes et viande, pâtisserie ou fromage, le soir à 5 heures de même. Vin à tous les repas. Le jeudi et le dimanche, il y a poulet en plus. Le jour de Noël, on a distribué à tous les malades et blessés des cartes, mouchoirs, couteaux, bonbons, chocolats, etc. Je ne puis terminer ce chapitre sans rendre hommage aux dames de la Croix-Rouge. Celles qui nous soignent sont sublimes. Le mot n’a rien de trop. Rien en elles ne laisse deviner leur rang. Un grand vêtement blanc les enveloppe avec un tablier blanc. Un grand voile blanc aussi enveloppe les cheveux et retombe en arrière. Aucun bijou sauf une seule alliance à l’annulaire gauche. Toutes l’ont, cette alliance, pourtant le major en appelle une « mademoiselle ». Mystère. Il y a aussi des religieuses très gentilles mais elles ne viennent qu’accidentellement, elles ont un autre service. Et puis j’oubliais, mon angine est passée complètement, puissent tous vos tourments être aussi bien passés. Je vous embrasse tous,
Lucien
Note
Il semblerait que l'hôpital Saint-Joseph, d'où Lucien écrit ce jour-là ait été en fait une école transformée pendant la guerre en hôpital militaire. http://dijon1900.blogspot.fr/2010/07/lhopital-des-cheminots-saint-joseph.html
Dijon, mercredi 30 décembre 1914
Mercredi soir 2 heures, hôpital Saint-Joseph
Bien Chère Alice,

C’est pour te faire mes souhaits de nouvelle année à toi et à ma chère petite Marcelle que j’écris cette lettre. J’aurais voulu te faire une lettre gaie et qui aurait remplacé la joie qui marquait ce jour-là les autres années, mais il ne faut pas se faire d’illusion, rien ne peut remplacer les absents et pour moi vous l’êtes, tous absents comme je suis absent pour vous tous. Le grand souhait que nous faisons tous, c’est que bientôt sonne pour nous l’heure de la réunion familiale, le moment béni où nous ne nous séparerons plus et où rendus meilleurs par nos malheurs, nous saurons mieux nous aimer. Ne te semble-t-il pas que tous les autres souhaits ne sont que d’ordre secondaire selon celui-là ? Ma chère et tendre amie, nous avons bien souffert dans cette année qui vient de s’écouler. Nous avons connu les plus grandes souffrances que l’on puisse éprouver, car qu’y a-t-il de plus dur que de perdre un enfant chéri, plein de vie et de promesses ? Et si ce n’était pas assez de peine pour une année, d’autres sont venues encore pour préparer sans doute le chemin à la suprême. Tu te souviens, Chère Aimée, de nos misères avec nos commis et bonnes, ce printemps ; les maladies, la guerre ruinant à la fois notre commerce et nos projets d’avenir, puis notre petit Ernest partant subitement, quittant cette terre où l’on souffre trop … Sera-ce tout ? Non, nous ne pleurerons pas en paix, les usuriers, que rien ne touche, s’abattront sur la femme seule et lui feront mille peines. Ils sont bien libres, le chef de foyer est retenu loin et sa colère lointaine n’est pas à craindre. Voilà ce qu’a été pour nous 1914. Ne croirais-tu pas, chère compagne, que notre part de souffrance a déjà été bien grande, et ne nous est-il pas permis d’espérer que là va s’arrêter le mauvais sort ?

Et bien c’est la conviction que je garde malgré tout que notre tour de souffrir est enfin passé et qu’un avenir réparateur va s’ouvrir devant nous. Tu m’as écris que comme moi, tu croyais à la protection de notre cher petit ange, qui du Ciel veille sur nous. Du courage, donc, chérie bien aimée, triomphons des petites misères que nous rencontrerons encore, attendant avec confiance la fin de cette guerre abominable qui pourtant a régénéré la France, comme nos malheurs ont régénéré notre amour. Espère, sans alarmes inutiles, dans mon retour qui me ramènera vers toi plein de santé et meilleur. Et alors, forts de toutes nos épreuves, de tous nos deuils, nous saurons ensemble bien travailler et bien nous aimer. Voilà les vœux que je forme pour cette année. Et j’ai le ferme espoir qu’ils se réaliseront. Maintenant, ma petite Marcelette ne se contentera peut-être pas de tous ces discours, une étrenne pour elle ferait mieux l’affaire que tous les meilleurs souhaits du monde. J’avais bien songé à lui envoyer un petit cadeau d’ici, je ne puis le faire, étant prisonnier de cet hôpital. Mais à ma sortie, je ne le manquerai pas et si ce n’est cette année le petit Jésus lui-même qui apporte les étrennes, ce sera tout au moins le facteur ou moi. Enfin, peu importe le messager, pourvu que l’étrenne arrive quand même. Je compte bien qu’en revanche, elle sera toujours une petite fille bien sage et bien obéissante, même pour sa Mémé. Il faut aussi qu’elle apprenne bien à lire et à écrire pour être bien savante et faire de jolies cartes à son papa. Je les attends avec impatience, ces fameuses cartes.
Bien que j’ai l’intention de faire pour tes chers parents une lettre spéciale, tu leur feras mes meilleurs souhaits pour moi pour les remercier de leurs bons soins et de leur bonté. Tu les embrasseras pour moi en leur disant que leur pensée m’est toujours profondément chère et que je fais les meilleurs vœux pour que le Bon Dieu leur donne santé et longue vie auprès de leurs enfants.
Embrasse aussi bien tes sœurs Marcelle et Jeanne, qu’elles soient heureuses toujours. Je t’embrasse du fond du cœur,

Tout à toi,

Lucien
Sertier Lucien
Lyon, vendredi 8 janvier 1915
11 heures
Très chère Alice,

Tout va bien jusqu’à présent. Je suis allé à la Part-Dieu en arrivant. Tout d’abord, on voulait me garder à Lyon, mais j’ai réclamé au capitaine Souchon qui a ordonné qu’on me fasse un ordre de départ immédiat pour Dijon. Je pars à midi 32. Je me suis acheté des mitaines bien chaudes pour trente sous au grand bazar. Tu ne m’en feras donc pas.

Je me suis bien rendu compte, chère amie, pendant ces quelques jours si vite passés auprès de toi, que tu es réellement très fatiguée. Tu as les nerfs malades, il te faut le repos. C’est pour cela que je désire que tu ne te fatigues pas l’esprit avec ces comptes que tu n’es d’ailleurs pas en mesure de régler car tu n’es pas assez forte pour cela. Je te le répète, je suis absent et toi tu es souffrante. C’est donc un motif suffisant pour opposer un refus absolu aux opportuns. Guéris toi d’abord. Les comptes après. Tu as pu te rendre compte ainsi que moi que tu as l’appui de tes parents et des miens. Pas conséquent, laisse de côté tout souci d’affaires. Débarrasses-toi l’esprit de cela et guéris vite. Ce n’est que le calme qui te fera du bien. Je dois te dire, chère amie, que ton papa, que je ne saurais trop remercier, m’a encore donné vingt francs ce matin, j’en suis confus. Tant d’embarras qu’on lui donne déjà. Tu le remercieras bien pour moi.

Au revoir donc, chère Alice, ne te tracasse de rien, guéris bien vite pour aider tes bons parents au lieu de leur être à charge et reçois mes meilleurs baisers.
Embrasse bien tout le monde pour moi et remercie-les bien pour leur bon accueil.

Affectueusement à toi.

Je ne suis allé voir personne, à Lyon, ni Joséphine, ni les cousines D.



Lucien
Note
Ecrit de chez Sage, à Perrache Illustration
Dijon, samedi 9 janvier 1915
Ma chère Alice,

Je suis arrivé à Dijon à 9 heures et demi du soir. Je pense que tu as reçu ma lettre de Lyon. J’ai couché à l’Hôtel à Dijon. J’étais éreinté par ce long voyage. Je suis allé ce matin au quartier à huit heures. Grande activité. On mettait la main pour le départ de nos camions, des Berliets neufs. Nous partons dimanche matin 10 janvier. Tout le monde m’a fait le meilleur accueil. L’officier M. Berthet a été particulièrement aimable pour moi. Vous avez du recevoir à ce qu’il m’a dit un deuxième télégramme, car ma réponse n’est arrivée que vendredi ici. Je suis donc toujours cuisinier. Mon ami Planche m’a dit qu’il m’avait renvoyé mes lettres et qu’il m’avait écrit. Vous trouverez bien tout cela.

On dit de partout qu’un coup se prépare. Dans le train qui m’a amené, il y avait un bataillon de Tirailleurs algériens qui allait au front. A Tournus, nous avons encore embarqué un bataillon de jeunes chasseurs à pied (classe 1914). En outre, dans toutes les gares importantes, il y avait des trains sanitaires de gradés. Je n’avais pas vu ça il y a huit jours.
Nous partons pour une direction inconnue. Je finis car j’ai bien à faire. Il faut que j’achète des vivres, viande et légumes pour deux jours et puis que je fasse provision de sel, poivre et oignons. Toutes choses qu’on ne trouve plus sur le front.

Nous sommes tous enchantés de partir. J’espère. Mes meilleurs remerciements à tes bons parents. Embrasse-les bien pour moi ainsi que la petite Marcelle. A toi, chère amie, mes meilleurs baisers, guéris toi vite.
Ton mari qui t’aime profondément,

Lucien

L.S. convoi automobile
Auto-Compagnie 14ème escadron du train
404ème section TM.
En campagne par Dijon.
Note
Marius Berliet est un enfant de la Croix-Rousse, à Lyon. Il s'intéresse à la mécanique, construit un premier moteur en 1894, monte une petite entreprise qui croit rapidement au début du XXème siècle en produisant des voitures. Pendant la première guerre mondiale, il fournit abondamment l'armée française, en produisant des obus, des camions et des chars. http://www.fondationberliet.org/ressources-documentaires/galerie/
Troyes, lundi 11 janvier 1915
Midi
Chère Alice,
Affectueux baisers à tous.

Lucien
Mussy-sur-Seine, lundi 11 janvier 1915
Envoi de L Sertier convois automobiles 404 TM Dijon
à : mme Lucien Sertier
à Valencin
par Heyrieux
Isère

Mussy sur Seine (Aube) 11-1-1915
Ma chère Alice,
sommes en route pour le Nord. Je vais bien. Heureux débuts en cuisine
Embrasse bien tout le monde pour moi.
Mille bons baisers
Lucien
Mettre l'adresse comme ci-dessus.
Lucien
Pernes, mardi 12 janvier 1915
Carte postale 1915-01 n°10
Saint-Pol (P.-de-C.) La rue de Béthune

De Lucien à Alice

Pernes ce 24-1-15

Bien chère Alice,
Je t'ai écrit trois lettres cette semaine. Tu en as reçu une du 14. Tu me diras si tu as bien reçu les deux autres. Je suis bien installé maintenant et il serait dommage que l'on change d'endroit. J'ai une chaudière en fonte neuve de 85 litres qui va très bien. Je travaille souvent de 4h du matin à 9h du soir, car il me faut cuire la viande des repas froids après 9h ddu soir quand elle arrive. Malgré ça tout va bien. J'ai la santé et je n'attend plus que la victoire définitive.
Ecris moi bien souvent,
gros baisers
Lucien

Anglure, mardi 12 janvier 1915
mardi matin
Chère Alice

Nous avons couché ici sur le bord de l'Aube. Nous sommes tout près de Sézanne où nous passerons ce matin. Nous allons à Abbeville (Somme). Je vais bien. Dès que j'aurai le temps je te ferai une lettre.
Mille bons baisers à tous

Lucien

Nous logeons chez l'habitant, j'ai toujours réussi à avoir un lit jusqu'à présent.
Lucien
Château-Thierry, mardi 12 janvier 1915
Midi
Ma chère Alice

Tu suivras mon voyage sur la carte. De Dijon nous sommes passés à Chatillon-sur-Seine, Bar-sur-Seine, Troyes, Mery où nous quittons la Seine, Anglure où passe l'Aube, Séznne où se trouve la première tombe, Montmirail et Château-Thierry ;
Tout va bien, temps pluvieux ;
Ecris-moi adresse du timbre en ajoutant par Dijon ;

Lucien
Montdidier, jeudi 14 janvier 1915
Mondidier jeudi matin, 5h30

Ma bien chère Alice,

Je trouve un peu de temps en faisant mon café et j’en profite pour vite t’écrire. Tu as dû recevoir mes cartes. Nous voilà déjà bien loin l’un de l’autre. Aujourd’hui, nous dînerons à Amiens et coucherons à Abbeville, où nous recevrons de nouveaux ordres. Nous sommes ici à 15 kilomètres de Roye toujours aux Allemands et leurs obus éclatent à 7 kilomètres de Montdidier. Ce matin, le canon est calme, il pleut avec du brouillard.

Je puis t’assurer qu’aller à la guerre n’est pas une sinécure et si je ne t’avais pas encore écrit de lettre, c’est que le temps me manquait. En route, je n’ai rien à faire, mais en arrivant, quel fourbi ! C’est toujours nuit, il faut chercher un endroit pour cuisiner, du bois, de l’eau, etc. Dans ces pays pillés par l’ennemi, on ne trouve plus rien.

Enfin, question cuisine, tout va bien mieux que je ne l’aurais cru. L’officier vient goûter ou manger avec nous et me complimente chaque fois. Maugis, lui, a abandonné l’hôtel pour manger ma popote. A ce sujet, je te dirais que je suis au mieux avec mes chefs. De les avoir rejoint m’a fait une très bonne note. Parlons un peu de mon voyage. C’est très agréable de traverser les pays en auto. On voit bien mieux qu’en chemin de fer. Il me faudrait une mémoire prodigieuse pour me souvenir de tous les villages que nous traversons.

En quittant Dijon, nous traversons La Faucille, pays aride, aux vallées profondes et encaissées. Nous trouvons après la vallée de la Seine, étroite. La Seine n’est là qu’un ruisseau, à Chatillon-sur-Seine, à Bar-sur-Seine, vallée étroite, pays pauvres. A Troyes, ça change, la vallée devient très large, plate, bien cultivée. Troyes, très belle ville. Nous quittons la Seine à Méry. Nous entrons en Champagne. Vastes horizons, plaine fertile.

Nous passons l’Aube. Nous voici ensuite à Sézanne. Là commencent les traces de la guerre, des tombes. En approchant de Montmirail, les effets de la bataille sont terribles. Arbres et bois coupés, ravagés par les obus. Dans les champs, des tranchées, des tas de gerbes pourries, des débris de vêtements et d’équipements. Dans les prés, des trous d’obus énormes. Les moissons inachevées, les fourrages ont séché sur pied. On voit des gerbes partout, jusque dans les bois. A Montmirail, les façades sont criblées de balles. A Château-Thierry, les maisons sont crevées par les obus. Aux environs, des fermes incendiées. De partout, on ne voit personne ou à peu près. Pas de poules, ni de chiens.

Après Neuilly-Saint-Front, près de Soissons où nous couchons, le pays a moins souffert. A Neuilly, les canons faisaient rage toute la nuit. Nous passons à la Ferté-Million, Villers-Cotterêts et Compiègne. Pays de grande culture, beaucoup de betteraves, on bat à la machine, labourage à vapeur. Superbes forêts à Villers-Cotterêts et Compiègne, bijou de ville. On y passe l’Oise sur un pont de fortune, le grand pont de pierre a sauté. Beaucoup de troupes à partir de ce moment. Les artilleurs campent dans la boue sous des gourbis, je les plains. Les territoriaux refont les routes.

Que d’autos, que de camions, de convois de bœufs menés par des soldats et campant dans des prés transformés en bourbier. Pauvre M. Demas ! Des tranchées neuves de partout, cachées sous des branchages, des aéroplanes dissimulés sous des hangars à betteraves. Beaucoup de maisons ont des portes neuves en sapin et des scellements neufs aux volets. Elles ont été pillées.

A Crépy, les Allemands ont fusillé des femmes qui leur résistaient. Il faut entendre les récits des habitants où nous logeons, ils nous montrent les preuves de leurs dires. ---- Les routes toutes rechargées à neuf sont admirables--- Dans la Somme où je t’écris ( 10 heures du matin à Boves, près d’Amiens), pays accidenté, bien cultivé, villages aux toits pointus, en briques ou pisé mêlé de bois--- Nous couchons dans nos voitures tout habillés. Mes pauvres affaires, toi qui les avait bien lavées, elles sont fraîches ! En somme, je garde la conviction que nous sommes les privilégiés.



1 heure du soir, Picailly (NB : il s’agit plus vraisemblablement de Picquigny)


Nous avons traversé Amiens, nous sommes près d’Abbeville. Il n’y a plus de vin, plus que de la bière à 4 sous le litre. Nous rencontrons des trains d’Anglais.

De tout ceci, je conclus que notre France est un admirable pays aux aspects divers et toujours beaux et que ce serait dommage de le laisser germaniser. Pour éviter un aussi fâcheux résultat, ce n’est pas trop que de risquer sa peau et j’aime à croire que tu penses un peu comme moi. En attendant que tes chères lettres me parviennent, embrasse bien pour moi tes bons parents, tes sœurs et ma petite Marcelle, pour toi chère amie, mes plus affectueux baisers.
Lucien




15 janvier matin, Abbeville.

Sommes arrivés hier soir jeudi. Repartons dans deux jours pour Hazebrouck (Nord) beaucoup de troupes anglaises, ici. Temps pluvieux, je vais bien. M’écrire comme suit :

Lucien Sertier
Convoi automobile, 404ème section TM, par Dijon
Lucien
Note
A propos du contexte, des premiers mois de guerre à Crépy-en-Valoiset des conditions dans lesquelles des femmes ont pu être fusillées par les soldats allemands: http://memoires-du-valois.blogspot.fr/2014/12/crepy-en-valois-en-1914.html
Amiens, jeudi 14 janvier 1915
Jeudi midi

Gros baisers à tous,
beau temps et bonne santé.

Lucien
Amiens, jeudi 14 janvier 1915
Carte postale sans texte. Seule une petite note au recto :
Remarquer la finesse du clocher, Amiens, la cathédrale, vue de derrière.
Lucien
Amiens, jeudi 14 janvier 1915
Carte postale sans texte.Illustration des stalles de la Cathédrale d'Amiens
Lucien
Amiens, jeudi 14 janvier 1915
Carte postale sans texte.
Lucien
Saint-Pierre-de-Chandieu, samedi 16 janvier 1915

En Portes, hameau de Saint-Pierre-de-Chandieu

Cher Lucien,

Merci de votre aimable carte, mais vous n'allez pas du tout du côté de votre frère et c'est bien rare que vous puissiez le voir. Faîtes votre possible pour rester en bonne santé, et bon courage.
Mes sincères amitiés.



Marie
Note
Note : Emile, le frère de Lucien est mobilisé sur le front de l'Est, du côté de Lunéville.
Pernes, lundi 18 janvier 1915
Lund soir
15 kilomètres au Nord-Est de Saint Pol

Ma très chère Amie,

Nous voilà enfin à l’étape finale depuis hier soir. Nous sommes ici dans un centre de ravitaillement pour Arras, Béthune, la Bassée. J’ai installé ma cuisine dans une maison abandonnée où je suis très bien. Je ne marcherai plus avec le convoi, à moins de changement définitif. Le bureau et la cuisine restent sur place et les camions font la navette du front jusqu’ici. Toujours beaucoup de succès en cuisine. Je fais cuire mes légumes dans du bouillon gras et j’accommode au jus de viande. On se régale.

Temps affreux. Vent de la mer, très froid, pluie et neige, fondue aussitôt. Routes en très bon état, constamment entretenues par des territoriaux et des prisonniers allemands. Grands mouvements de troupes. Artillerie, autobus monstrueux, remplis d’infanterie, cavalerie, troupes anglaises, indoues, se croisent constamment sur les routes. Des patrouilles, des postes armés gardent partout les passages ; des camps, des tranchées neuves, l’appareil militaire, partout.

Nous autres, de l’auto, sommes les heureux et moi le plus privilégié de ces heureux. Je suis au moins au sec et au chaud. Mais j’ai bien à faire et je ne t’écrirai pas souvent de longues lettres. Je n’ai encore rien reçu de toi. As-tu reçu quelques-unes de mes cartes ? Cette lettre est la deuxième que je t’écris. Comment vas-tu ? Tu me l’écriras bien en détail. Tu m’enverras les photos de la petite et toi. Planche te les avait renvoyées. L’officier me dit que craignant que Lyon me fasse des difficultés, il m’avait envoyé une deuxième dépêche, l’as-tu reçue ? Je suis en très bonne santé.

En attendant de tes chères nouvelles, reçois, chère Alice, mes bien affectueux baisers. Embrasse bien pour moi la petite et tes bons parents.

Ton mari qui pense à toi,

Lucien
Pernes, mercredi 20 janvier 1915


Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta première lettre (du 10 et 13). Tu peux penser si j’étais content en la voyant. Depuis mon départ je n’avais rien reçu et le temps me durait bien de savoir de vos nouvelles. Tu as pu suivre mon passage à travers la France. Je t’envoyais souvent des cartes, deux fois par jour. La voiture secouait trop pour pouvoir écrire et aux arrêts la cuisine m’occupait entièrement.

Tu vois d’ici comme c’est agréable d’arriver de nuit dans une ville inconnue. Les camions sont rangés sur une place ou sur le bord de la route. Il faut trouver un endroit pour cuisiner loin des camions (règlement) chercher de l’eau, du bois, des légumes, et que deux heures après tout soit prêt. C’est à Anglure que je me suis vu le plus de misère. Je cuisinais sur le bord de l’Aube, le long d’un mur, il pleuvait avec un vent épouvantable, j’étais glacé. Heureusement, j’étais logé avec mon ami Rondet chez un ménage de vieux rentiers qui nous ont donné une bonne chambre et offert une bouteille de Champagne avant de nous coucher. Ce fut notre pain blanc.

Après, ça a bien changé. Maintenant, me voilà bien, j’ai un bon lit de paille dans une chambre où je couche seul avec mon second cuisinier. Cette pièce est attenante à ma cuisine. Nous avons installé l’acétylène avec un appareil de voiture. J’ai une cheminée et une espèce de fourneau bas qu’on a acheté exprès pour ma lessiveuse. Je suis bien au chaud et bien au sec. Nous ne buvons que de la bière à 4 sous le litre. Le vin coûte vingt-cinq sous le litre. J’ai pris un appétit d’enfer. Je choisis mes morceaux.

Hier j’ai fait des rognons au vin pour la cuisine. C’était épatant. C’est très facile de cuisiner par grosses quantités et surtout quand on n’a que ça à faire. Tout ce qu’on fait prend bon goût par suite de la quantité. J’ai du laurier, du thym, rien ne manque. Le matin je fais soupe de bouillon gras et bouilli. Le soir je fais du rôti. Je fais cuire des pommes de terre, des choux ou des haricots dans le bouillon gras qui m’est resté et j’y mets du jus. C’est bon en plein et j’ai la réputation d’un maître cuisinier.

Nous sommes trois à la cuisine. 1° un brigadier d’ordinaire qui fait des achats ; tient les comptes et va tous les deux jours chercher les vivres avec un auto à l’intendance de Saint-Pol. 2° le cuisinier en pied et 3° un second qui tient les feux, relave, charrie l’eau et fait les corvées. Tous les trois nous nous entendons très bien. Le brigadier et mon second sont deux savoyards, enfin mon ami Rondet est conducteur du camion de cuisine que nous allons aménager cette semaine pour pouvoir cuisiner en route. L’officier est très content de nous trois et il nous a félicités aujourd’hui encore. Il venait de visiter une section où les hommes n’avaient pu s’entendre pour cuisiner et faisaient chacun leur popote ce qui est un fourbi impossible, aussi a-t-il amené aujourd’hui l’autre officier de la section en question pour lui montrer notre installation dont il était très fier. Tout va bien de ce côté-là.

Mes camarades conducteurs sont moins heureux que moi. Leurs camions sont simplement rangés sur le bord de la route. Ils partent chaque jour charger d’un côté ou de l’autre des provisions ou du matériel, puis ils doivent arriver au front la nuit sans feu, décharger et revenir dans la nuit par groupe de deux ou trois seulement. Ils vont aux tranchées même et sont plus exposés au feu des sentinelles qu’à celui des Allemands. Il y a ici beaucoup de troupes hindoues et marocaines et ils ne se gênent pas pour tirer sur quiconque ne s’arrête pas à la première sommation.

Tu peux juger combien c’est agréable de circuler la nuit en pays inconnu sans phare, sans bruit, presque, arrêté à chaque instant par les patrouilles et les sentinelles. Et il pleut et fait du brouillard. Ils arrivent à 11 heures du soir ou minuit. Moi je reste bien au chaud. Si je suis un embusqué, je ne l’ai pas demandé. Toutes les peines que mes conducteurs endurent ne sont rien auprès de celles des hommes des tranchées. Ils oublient les leurs en voyant celles de ces malheureux. Chaque soir, ils ramènent en arrière des hommes malades, si sales que les camions gardent leurs traces de partout. Je ne puis m’empêcher de penser à mon pauvre frère. Dire qu’il est là dans cet enfer, avec de l’eau jusqu’aux genoux quand ce n’est à la ceinture. C’est terrible quand même, combien en réchapperont ? Ah, la guerre, que de maux elle cause où elle passe !

A Valencin, les gens ne la voient que sur les journaux mais ici, elle prime tout. Tout parle d’elle. Tout la rappelle et on voit des choses bien tristes. Mais passons, moi je suis un privilégié et je ne peux que m’apitoyer sur les misères des autres.

Ce qui m’ennuie le plus dans ma cuisine, c’est le découpage de la viande. On m’apporte le quart d’un bœuf d’un coup et il faut que je fasse mes morceaux pour chaque repas. Le chef vient voir. Heureusement, personne n’y connait plus que moi. Je paye donc d’audace. J’attrape mon couteau, je retourne le quartier d’un air entendu, je plonge le couteau au-dedans au petit bonheur. Si je rencontre un os, je prends ma hache et d’un coup formidable, je tranche la difficulté puis je taille délibérément selon les règles de la plus haute fantaisie et le chef émerveillé s’en va, ravi d’avoir un homme aussi précieux sous ses ordres. Cela s’appelle se débrouiller.

Je crois que nous ne resterons pas bien longtemps ici. Nous sommes d’essence vagabonde et Berlin est loin encore, au réel et au figuré, comme distance et comme temps. Je t’ai déjà dit qu’il y avait beaucoup d’Anglais et d’Hindous, ici. Nous vivons avec eux en mauvaise intelligence. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai failli quand même en être la victime. Hier soir, à onze heures, je venais avec ma lanterne d’accompagner l’officier chez lui dans le village quand en revenant, je rencontre une patrouille d’Anglais qui aussitôt m’entourent et me font une distribution de coups de savate. La fuite fut ma seule ressource, mais une autre fois je prendrai ma carabine. Tout ça est le fruit d’anciennes querelles que nous autres ignorons du tout au tout.

Nous rentrons le soir à huit heures. Pour circuler n’importe où il faut un passeport pour les civils et connaître le mot pour les militaires. La surveillance des routes est formidable. Que te dire encore, La cavalerie et les artilleurs ont de bons chevaux, en bon état. Mais ce que j’ai vu du train des équipages fait mal à voir. Pauvres bêtes. Le train à cheval est inservable. Et c’est ce qui explique le grand nombre des autos.

Pour résumer, je suis bien. J’ai bon appétit, je suis bien remis de mon angine et j’ai un poste réellement avantageux. Ceci m’aidera bien à passer l’hiver. Ecris moi bien ce que vous faites, passez les nouvelles en Portes et à ma sœur. Je n’ai pas le temps d’écrire longuement à tous. J’ai écrit hier selon ta demande une lettre de quatre pages aux cousines Desrayaud.

Embrasse bien pour moi ma petite Marcelle, tes bons parents et sœurs et reçois, chère et tendre amie, mes plus sincères baisers.

Bien affectueusement,

Lucien

Ecris-moi ainsi à titre d’essai
L.S.
404ème Section T.M.
Par Paris

Ici le café coute un sou la tasse et l’eau de vie un sou aussi.


T.M. veut dire transport matériel.
Lucien
Pernes, vendredi 22 janvier 1915


Ma chère Alice,

J’ai reçu hier ta troisième lettre. Tes lettres m’ont toujours été très agréables mais maintenant elles me procurent un vrai bonheur quand je les reçois. Il me semble aussi qu’elles sont plus affectueuses et cela donne du courage. Tu me dis que ta chère maman sera obligée d’aller à l’hôpital. Je suis bien fâché d’apprendre cette nouvelle, c’est un gros ennui pour tous mais il ne faudrait cependant pas en exagérer l’importance. Tout d’abord ces opérations là réussissent bien en général et, circonstance favorable, tous nos chirurgiens d’hôpitaux ont acquis un très grand doigté grâce aux opérations qu’ils ont dû faire depuis la guerre. Leur expérience s’en est augmentée et il faut avoir la plus grande confiance dans l’issue de cette opération qui débarrassera la Mémé de tous ces maux dont elle souffrait depuis longtemps. Mieux vaut ne pas attendre.

Je reçois à l’instant ta quatrième lettre. Merci bien, tu dois avoir reçu mes cartes et lettres. Je t’en ai envoyé tant que j’ai pu. Je me porte très bien, je mange beaucoup, je pense que c’est le manque de vin. Mais je bois de bons coups de bière qui n’est pas fameuse, d’ailleurs. Ne te tourmente pas pour moi, j’ai un bon lit de paille que j’ai fait avec au moins vingt gerbes et je dors comme un loir. Il ne faut pas t’imaginer que je suis malheureux et te gâter avec ça tes petits moments de bien être. Dis toi au contraire s’il fait froid ou s’il pleut que j’ai bien dû trouver le moyen de me garantir de l’un ou de l’autre. J’ai tout ce qu’il faut pour cela. Mon imperméable m’est des plus utiles. Ici, il pleut presque tous les jours et les autres jours il tombe de l’eau. Quel climat.

Ne t’ennuie pas à mon sujet d’aucune manière. Sauf ta présence et ceux que nous aimons, il ne me manque rien et je ne souffre de rien. Le pays est saturé de troupes. Il en passe toute la journée, Anglais et Français ne cessent de circuler. Lundi dernier, il est passé 250 camions avec 8000 soldats dedans. Puis des artilleurs anglais, des hindous, des aéroplanes, des automitrailleuses, jour et nuit, c’est un va-et-vient continuel. Nos camions roulent jour et nuit. Moi seul ne bouge pas. On entend toujours le canon sur Arras tout proche. A demain, je t’écrirai, mille baisers à tous.

Lucien
Pernes, dimanche 24 janvier 1915

Bien chère Alice,


Je t'ai écrit trois lettres cette semaine. Tu en as reçu une du 14. Tu me diras si tu as bien reçu les deux autres. Je suis bien installé maintenant et il serait dommage que l'on change d'endroit. J'ai une chaudière en fonte neuve de 85 litres qui va très bien. Je travaille souvent de 4h du matin à 9h du soir, car il me faut cuire la viande des repas froids après 9h ddu soir quand elle arrive. Malgré ça tout va bien. J'ai la santé et je n'attend plus que la victoire définitive.


Ecris moi bien souvent,

Gros baisers


Lucien
Pernes, mardi 26 janvier 1915

Ma bien chère Alice,

Je ne sais quand cette lettre arrivera. La censure est sévère pour les lettres, mais les cartes sont si courtes, si brèves et si publiques, qu’on ne sait ce qu’il faut y mettre car ce style court ne traduit pas ce qu’on pense. C’est entendu, je ne parlerai pas de la guerre pour respecter la consigne et vous vous ferez tous un patriotique devoir d’attendre qu’à mon retour je vous raconte tout ce que j’ai vu d’intéressant. Hier, j’ai eu un vrai régal, deux lettres de toi et une de mes parents, aussi j’étais content. Je fais durer le plaisir, je décachète lentement, par principe et je savoure chaque phrase. Que veux-tu, nous n’avons tous que cette seule joie ; recevoir une lettre. Pour en avoir une je crois que nous resterions volontiers deux jours sans manger s’il le fallait. Pendant que j’y pense, merci de la violette que j’ai trouvé dans une de tes lettres. Cette petite fleur, bien rangée avec mes médailles a fait des jaloux. Je l’ai montrée à quelques intimes et j’ai vu que je leur faisais de la peine car on n’avait pas pensé de leur en envoyer une, à eux. Alors je l’ai cachée et je la garde comme un précieux souvenir. Et mes photographies, je les attends aussi.

J’ai écrit aux cousines Desrayaud et Allemand, en Portes plusieurs fois, à ma sœur, à Emile, à Pierre de telle sorte que j’ai perdu le numérotage de mes lettres à toi. Alors je recommence celle-ci par le numéro un et je continuerai. De toi j’ai reçu 6 et 7 et toutes les autres avant. Je trouve, bien chère amie, que tu t’inquiètes trop de moi. Rassures toi bien, je n’endure rien. J’ai bien tout mon nécessaire. J’ai touché aujourd’hui des galoches neuves et des chaussures en cuir. J’ai ma capote imperméable pour la pluie, mon manteau de fourrure pour le froid. J’ai des couvertures, je me fais chauffer une brique pour la nuit, je mange tant que je veux. Nous touchons du vin de l’ordinaire, maintenant. Tu vois que je ne manque de rien et qu’il ne faut pas te faire à mon sujet le moindre ennui.

Me voilà bien au courant de ma cuisine. Je fais tout seul, maintenant. J’ai eu deux seconds cuisiniers, je les ai renvoyés tous les deux, c’étaient des fainéants qui demandaient la place pour ne rien faire et bien vivre. Aussi j’ai dit au chef que j’aimais mieux me débrouiller seul que d’avoir à me disputer toute la journée avec un paresseux car c’est moi qui suis responsable et je tiens à ce que ça marche bien. J’ai la confiance de mes chefs et je veux la conserver. A ce sujet, je te dirais que quand le lieutenant passe dans le camp en se promenant, il entre me voir et me demande le menu, goûte mes ratatouilles, mais quand il passe l’inspection du cantonnement, il n’entre jamais. Ceci te fait voir où j’en suis avec mes supérieurs. Je me lève à six heures, je fais chauffer le café puis de suite après, je mets mon dîner en train. A onze heures et demi, je donne un plat de légumes et un de viande. Le soir à cinq heures, soupe de bouillon gras et bouilli. Il faut entre temps que je lave ma vaisselle, éplucher mes légumes, faire mon café, tenir propre, faire ma lessive. Il faut encore que je fasse des repas de viande froide, des salades de haricots ou pommes de terre pour ceux qui partent en voyage le lendemain. Il est souvent 9 heures du soir quand j’ai fini. Mais enfin, personne ne m’embête et je ne me plains pas.

Mes chefs d’ailleurs nous donnent bien l’exemple. Ils donnent de leur personne et ne se ménagent pas. J’ai vu le chef Maugis rester pendant toute une journée de voyage sur la plateforme extérieure de notre autobus, sous une pluie violente pendant que nous étions bien au chaud à l’intérieur. Il avait un imperméable, mais il ne s’en servait pas parce qu’il y avait des conducteurs qui n’avaient pas pu s’en acheter et lui, le chef, restait dehors comme eux et à l’ordonnance. Il nous dit qu’il faut faire tout son devoir, si modeste que soit notre tâche, parce qu’elle peut avoir une grande importance et que du dernier cantonnier au généralissime, tout le monde concourt à la victoire finale par son dévouement et son application. En parlant des cantonniers, il nous dit que la négligence d’un seul peut mettre en panne l’auto rapide qui portera au moment décisif l’ordre suprême qui doit décider la victoire définitive. Quand à l’officier, je ne me permettrais pas de le juger mais j’ai en lui la plus entière confiance et c’est tout dire.

Tu vois que dans ces conditions, il y a du plaisir à faire ce qu’on doit et que le travail ne me pèse pas. Mes camarades vont et viennent du front jusqu’ici. Quelques-uns, des heureux, ont reçu le baptême du feu mais sans aucun dommage. Je crois bien que la guerre finira sans que je voie un casque à pointe. Nous sommes en général toujours à une vingtaine de kilomètres du front. J’ai vu passer un détachement de cavaliers hindous armés de la lance. Ce sont de beaux hommes au teint de bohémien et au regard perçant. Avec leur haut turban, ils font forte impression. Une chose impressionnante aussi, c’est d’entendre toute la nuit le canon quand on se réveille entre deux sommes, on entend ces coups sourds et on pense qu’à cette heure, pendant qu’on est bien au chaud, là bas des malheureux tombent, les membres fracassés et je pense à mon pauvre frère, si exposé. Que Dieu veuille qu’il ne lui arrive rien, ses petits enfants ont encore bien besoin de lui.

Pour en revenir à mon voyage, je te dirais que Amiens est une ville splendide, avec de larges avenues aux maisons de briques. Abbeville est une jolie ville, Saint-Pol est quelconque. Ce pays est peu accidenté. Les rivières, faute de pente coulent à plein bord au ras de terre. Il n’y a presque rien de battu encore. Les paysans ont de grosses charrettes à quatre roues avec trois chevaux en flèche. Les maisons ont un toit pointu et les gens parlent un français pitoyable, peu aimables en général, les indigènes. C’est vrai qu’il y a tant de soldats qu’ils en sont excédés.
C’est l’heure d’aller me coucher. Merci bien chère amie de tes bonnes lettres. Envoie en d’autres. Embrasse bien pour moi tout le monde, ma petite Marcelle et mes (tes) chers parents et à toi mes meilleurs baisers.

Ton mari qui t’aime bien,
Lucien

Adresses civiles de camarades qui sont avec moi et à conserver :
Rondet Jules
Chez Mme de Cheverry
Rue Fermat n° 2 ;
Toulouse

Jean Gautier, épicierie
A Beaujeu,
Rhône

J’ai fait connaissance ici à la section d’un épicier en gros de la Côte-Saint-André qui connait bien Valencin et d’un fabricant de soieries de la Frette, Isère. Tous deux sont conducteurs de camions.
Lucien
Pernes, mercredi 27 janvier 1915
Mercredi soir


Bien chère Alice

Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui. Le courrier ne vient que tous les deux jours et tu peux croire qu’on l’attend avec impatience. J’ai reçu une très affectueuse lettre de Saint-Romain qui m’a fait bien plaisir. J’ai répondu de suite par quatre pages. Je t’ai envoyé une lettre hier. Elle porte le numéro 1. Je recommence le numérotage que j’avais perdu. J’ai reçu de toi 6 et 7 ensemble. Je vais toujours bien. Temps doux et humide, ici. Ecris moi toujours bien souvent. Tu le peux mieux que moi et tes lettres arrivent bien intactes. Je ne reçois rien d’Emile. Comment va ta chère maman et ton papa qui était enrhumé ? Je t’embrasse affectueusement ainsi que la petite Marcelle, tes bons parents et tes sœurs.

Bien affectueusement,

Lucien
Pernes, samedi 30 janvier 1915
Samedi matin

Bien chère femme,

Nous partons dans une heure pour la Belgique. Je vais bien. Bon courage. J’écrirai dès que je pourrai. Je t’embrasse ainsi que tous de tout cœur.



404 section T.M. par Paris.
J’ai reçu 8ème et 9ème lettre.
Lucien
Pernes, samedi 30 janvier 1915
En campagne....Samedi soir
Bonne santé à tous. Ecris-moi souvent. Le temps est assez beau. Gelée peu forte le matin. Il ne me manque rien, en effets. Quand cette guerre finira-t-elle ? Un bon baiser pour toi. Embrasse tout le monde à la maison pour moi et bon courage.

Lucien
Pernes, lundi 1er février 1915



Mes plus vives affections
Bonne santé


Lucien
Framecourt, lundi 1er février 1915

Lettre de Lucien à sa fille Marcelle

Ma chère petite fille,

J’ai pensé que la première lettre que j’avais envoyée de Lyon devait être usée et je t’écris celle-ci pour la remplacer. Tu viens d’avoir six ans, tu es donc une grande personne et je voudrais bien que tu me fasses bientôt une réponse. A ton âge, je n’allais pas encore à l’école, mais je savais déjà écrire. Malheureusement, il n’y avait pas de guerre à ce temps-là et je n’avais pas l’occasion d’écrire à mon papa. Puisque tu en as l’occasion, il faudrait me montrer un peu les progrès que tu as faits. Il y a avec moi des papas qui ont des petites filles comme toi et ces papas-là reçoivent des lettres très intéressantes de leurs petites fillettes. Je voudrais bien être comme eux, qu’en penses-tu ? Je ne sais pas ce qu’il y a de si curieux dans ces lettres, mais quand ils les ont lues, les papas les regardent encore longtemps. J’en ai vu quelques-uns qui avaient même l’air d’avoir un peu pleuré en les lisant. Aussi j’attends avec impatience tes confidences. Je t’avertis que je serai très indulgent, je ne compterai pas les fautes d’orthographe, cela me prendrait peut-être trop de temps. Je ne dirai rien non plus si tes doigts marquent et si la feuille n’est pas aussi blanche que ta petite âme. A bientôt, donc, je compte recevoir ta première lettre quand j’entrerai en Prusse. Tu vois que pour en arriver-là, nous avons bien à faire tous les deux.

Je pense qu’en attendant, tu es toujours bien sage, bien affectueuse pour ta maman, bien gentille avec tous, avec ton parrain qui remplace ton papa, avec ta mémé qui te gâte tant et avec tes tatas si bonnes pour toi. Je serai bien content, quand je reviendrai, de trouver une petite fille parfaite, bien savante, dont je serai très fier. Il faut absolument que tu sois aussi sage que (l’était) ton cher petit frère dont il faut bien te rappeler. Il était bien gentil, lui, bien caressant. Il t’aimait bien et n’oubliait jamais de te dire adieu avant de s’endormir. Si le bon dieu avait voulu qu’il devienne plus grand, tu aurais certainement eu en lui un gentil compagnon de tes jeunes ans et son papa aurait eu de grandes raisons d’être heureux. Mais il n’en a pas été décidé ainsi et il faut vivre avec son seul souvenir puisque nous n’avons même pas l’image de ses traits chéris. Ma chère petite, demande bien dans tes petites prières que le bon dieu te laisse croître bien sage, bien douce, bien gentille comme était ton petit frère qui est là haut avec les anges.

Embrasse bien souvent ta chère maman qui est bien triste d’avoir perdu son petit Ernest qu’elle aimait tout autant qu’elle t’aime. Dis lui que je pense bien souvent à vous tous, que je suis bien heureux en songeant qu’un jour viendra où je vous reverrais tous : toi plus grande et encore plus sage, mais qu’il y a des jours que je suis tout seul et que la pensée du cher petit disparu ne me quitte guère car lui je ne le reverrai pas et c’est bien ma plus grande peine.

Ma chère petite Marcelle, je t’aime assurément bien, je compte bien que tu me donneras la joie de te voir grandir en sagesse et que tu adouciras par là les regrets que ton cher petit frère a laissés si vifs et si tenaces.

En attendant ta fameuse réponse, je te charge de bien embrasser pour moi tous ceux qui veillent si affectueusement sur toi et reçois, ma petite chérie bien aimée, les meilleurs baisers de ton papa qui ne t’oublie pas.

Je mets pour toi et ta maman ces deux petites fleurs des champs. Des perce-neige qui annoncent le retour du printemps et de l’espoir.
Lucien
Pernes, lundi 1er février 1915
Lundi soir, 8 heures
Ma très chère Alice,

Je sors d’écrire aux cousines Desrayaud. J’avais reçu hier en arrivant de Belgique une jolie lettre de Mme Carra en même temps que ta dixième lettre et une carte d’Emile. Ecris leur de temps en temps, aux cousines, mais montre ta lettre à ton papa chaque fois pour que rien n’y cloche. Ecris donc pour moi aux cousines Allemand avec détail, je n’ai vraiment pas le temps de le faire.

Nous repartons demain encore en Belgique mais nous n’y resterons pas. En revenant, nous irons loger ailleurs qu’à Pernes, toujours dans le Pas-de-Calais, je crois. Nos voyages ne sont pas finis, nous charrions des troupes. J’ai vu bien des choses, dans ces voyages. J’ai traversé une grande partie de l’armée anglaise. Quelle formidable organisation ! J’ai vu l’artillerie anglaise avec ses petits canons, les mitrailleurs hindous dont les caissons sont attelés de deux mules avec un joug sur le dos.

Toutes les routes du Nord et de Belgique sont pavées comme à Lyon et c’est un flux ininterrompu de camions en longues files qui montent et qui descendent, des troupes, des cavaliers, des voitures, vous ne pouvez pas vous en faire une idée. Les services de l’arrière de l’armée, que j’ai vu depuis la Marne jusqu’aux environs d’Ypres sont admirablement faits et cela dénote un commandement bien compris, car sans cela, quel désordre sans nom cela serait !

J’ai vu en passant les mines avec leurs montagnes artificielles de déblais, j’ai vu la Flandre, ses vastes plaines ondulées, ses moulins à vent, ses fermes éparses dans les campagnes, bâties en briques et en torchis, aux toits pointus en chaume, ses rivières sans courant et ses canaux. J’ai passé de Lille à Hazebrouck, à Steenvoorde dont le clocher gothique, en briques blanches est une merveille. Les Belges nous ont fait le meilleur accueil. Aussi bien les civils que les soldats, tout le monde est là bas aimable et prévenant. Nous n’y sommes restés qu’une nuit. Tout est cher, là bas, hors de prix. Le sucre manque totalement, heureusement que j’en ai en réserve.

J’ai un camion installé pour la cuisine, avec une place pour ma chaudière, placards, casiers, table. Une transformation donne trois lits pour la nuit. Le camion, comme tous d’ailleurs, est bâché sur des cerceaux avec porte à l’arrière. Il n’y vient pas d’air du tout et l’on y dort comme sur un lit de … planches ! Je suis harcelé, il faut faire des repas froids pour emporter, du chaud quand on stationne. On part à toute heure. On ne sait jamais rien à l’avance ou plutôt pour déjouer l’espionnage, on nous donne toujours des indications inexactes sur l’heure et la destination. En Belgique, nous n’avons su où nous allions qu’en arrivant. Nous avons eu une tempête de neige pour revenir. Toujours veinard, j’étais bien au chaud au fond de la voiture.

Inachevé, nous partons de suite,
Embrasse tous,

Lucien
Pernes, lundi 1er février 1915


Bien chère femme,

Je suis arrivé hier d’un voyage en Belgique région d’Ypres. Je dois y retourner demain. Nous faisons du transport de troupes et nous étions 24 sections à 20 camions chacune. Nous avons passé à Hazebrouck. Le temps me manque pour t’écrire. Je suis très occupé, je te raconterai plus tard bien des choses intéressantes que j’ai vues dans mon voyage. J’ai traversé toute l’armée anglaise. Nous avons suivi la ligne de front dans ses arrières, plus intéressant que le front même car c’est là qu’on y prépare la victoire future qui ne saurait tarder, car je ne puis rien dire, mais j’ai vu. Le jour est proche où sous la poussée formidable des alliés, les Allemands fléchiront et cèderont. Tout est bien prêt, terriblement prêt pour la poursuite et l’écrasement définitif. Alors, je daterai mes lettres de Prusse, si dieu veut. A bientôt, une autre lettre. Mille baisers.


Lucien
Poperinge, mercredi 3 février 1915
(sur les routes du Nord)

Bien chère Alice,

Je profite des nombreux arrêts causés par l’encombrement de la route pour t’écrire, car en arrivant, je n’aurais pas le temps. Je reviens de mon deuxième voyage en Belgique. Nous sommes partis hier matin à 11 heures et à la nuit, nous étions à Poperinghe (à 10 kilomètres à l’Ouest de Ypres), où nous avons couché. J’avais fait avant le départ des haricots en salade et de la viande rôtie de sorte que je n’ai eu qu’à faire la distribution. J’ai couché dans un camion sur un coussin de voiture, j’ai bien dormi malgré que toute la nuit il ait passé de l’artillerie et de la cavalerie. J’avais apporté du café dans une cruche en fer blanc, à quatre heures, je l’ai mis sur le réchaud et à six heures quand je me suis levé, il était chaud.

Je suis entré ensuite dans une très belle église en face. Le clocher en brique, très pointu et orné de clochetons à jour est admirable. C’est dommage que je n’ai pu en trouver une carte, elles étaient épuisées. L’intérieur était très beau, je t’en ai envoyé des vues. J’ai selon ton désir prié dans cette église pour tous ceux que j’aime et pour le succès de notre chère patrie dont j’étais loin à ce moment. On y disait la messe, trois prêtres en rouge officiaient à l’autel, un quatrième en ornements noirs était dans le chœur. Ces pays sont très pieux et on rencontre des petits oratoires très souvent sur le bord des routes. A huit heures nous avons chargé nos troupiers ; ils venaient directement des tranchées, ils étaient mouillés jusqu’aux genoux et sales, boueux, s’il me fallait faire ce métier deux jours, j’y laisserai ma peau. Cependant, leur moral est bon, il y en avait de vieux à barbe grise et des tout jeunes. On ne connait ni officier, ni rien comme grade, tous sont sales !

Au moment de partir, nos fantassins étaient joyeux comme de grands enfants d’aller en auto, quand on vient nous donner un moment d’émotion. Un aéroplane allemand arrivait sur la ville pleine à cette heure de camions et de soldats. On sursoit au départ, nous descendons de voiture et nous voyons en effet un aéro qui arrivait en pleine vitesse droit sur nous. En même temps, les batteries en dehors de la ville se mirent à le bombarder et les obus éclataient avec un petit éclair et une grosse fumée noire tout autour de l’avion. Celui-ci filait toujours et nous nous attendions à le voir dégringoler les bombes quand un grand biplan français passa à trente mètres sur nos têtes et par des spirales rapides s’éleva bientôt au niveau des Boches. Ce que voyant, celui-ci s’éloigna mais pour revenir un quart d’heure après avec un autre. Notre grand biplan, comme une mère poule géante, planait au dessus de nous, l’artillerie se remet à faire rage, les obus éclataient en tonnerre, l’un des deux boches, touché, peut-être, fit demi-tour. Notre français fonça sur l’autre qui prit la fuite aussi et nous, nous prîmes enfin le départ. Notre aéro français revenu, nous escorta jusqu’à la frontière. Tout est bien qui finit bien.

Le convoi repart demain en Belgique, mais moi je reste dans un nouveau cantonnement où je vais rester quelque temps, je pense, car nous allons ravitailler l’artillerie, poste peu dangereux, surtout pour moi. Temps assez beau ici. Je vais toujours bien. Soigne-toi bien pour que tu puisses m’en dire autant sincèrement. Surtout ne vas pas te faire des idées avec mon histoire d’aéro. Nous ne courrons aucun danger. Nous sommes bien protégés. Ma chère femme, mes lettres sont toutes descriptives. Je sens pourtant mon affection pour toi toujours plus vive, si je ne te l’écris pas. C’est que j’ai juste le temps de faire quelques lignes pour t’expliquer ce que je vois d’intéressant. Moi, ce qui me manque, c’est l’affection à laquelle tu m’avais habitué et je te remercie de tout mon cœur de celle que tu me montres dans tes lettres.

Je pense bien souvent à toi, à ma petite Marcelle, à celui qui va venir, à tes chers parents si bons pour moi. Je suis presque toujours seul. Planche est aussi au bureau et n’a jamais été à la cuisine. Je n’ai pas d’aide cuisinier et j’ai bien à faire avec ces repas froids. Mais je suis bien content quand même de m’être engagé. N’en déplaise aux bonnes gens de Valencin, j’aime mieux être ici, car on y vit la grande vie, on voit la guerre de près (fait à Saint-Pol) On en comprend l’horreur et je suis heureux de penser que mon effort bien modeste et bien minime aide quand même à vous préserver tous de la terrible misère qui atteint ceux où l’ennemi passe. Il faut voir ici ces réfugiés, ils sont légion. Ils mendient de porte en porte un bout de pain et sans l’effort soutenu de tous ceux qui luttent, à Valencin, vous auriez les Allemands comme à Lille ou à Maubeuge et peut-être que si cette aventure était arrivée, bien des valencinnois à courte vue changeraient d’avis. Grâce à mes voyages, je suis de ceux qui auront bien vu et compris bien des choses.

Donc, répète bien aux sans Patrie de Valencin que je suis heureux, bien heureux, d’être parti et que je ne voudrais pas ni être réformé, ni renvoyé à l’intérieur. Je t’ai déjà dit que nous ne frayons guère avec les Anglais. J’admire leur belle tenue, nos fantassins disent que ce sont des soldats de fantaisie. Cependant, ils se battent bien. Par contre, nous sympathisons fort avec les soldats belges, très accueillants et aimables au possible. La population aussi est très avenante pour nous. Tu m’as parlé des journaux. J’en vois assez souvent, mais je n’ai presque pas le temps de les lire. Tu me parles du moratorium. Il sera renouvelé pour tout le monde jusqu’après la guerre, parce que toute poursuite est impossible, on ne pourrait rien faire vendre, ni fond, ni terre, ni rien maintenant, tu le comprends bien. Et ceux dont les affaires touchent à des pays envahis et ceux qui sont morts et dont il faut régler les successions. Tout cela explique la prolongation du moratorium, car le pays est plus pauvre maintenant qu’au mois d‘août. Je n’ai rien reçu depuis ta dixième lettre.

Mme Carra m’a écrit en me priant d’aller à Pernes, remercier des dames pour M. Gambs. M. Gambs est officier maintenant à la 319ème section vers Epernay. J’y suis donc allé, j’ai été très bien reçu par ces dames et j’ai écrit de suite aux cousines pour leur rendre compte. Pour les noms, Robert ne plait pas, il me rappelle des souvenirs particuliers que je te dirai, peu agréables. Hélène est bien prétentieux. Mon prénom n’est pas joli, évitez-le.

Tiens-moi bien au courant comment tu vas. Et tes comptes, tu ne m’en parles plus. Crains-tu m’ennuyer ou C. se serait-il assagi ? Dis-moi tout sincèrement, j’en vois bien d’autres ici.
Je suis au mieux avec mes chefs. Y compris le brigadier Lachenal dont je t’ai parlé déjà. C’est un architecte paysagiste (entrepreneur de parcs) très riche et très renommé en France. Nous nous entendons très bien. Malgré ses grands moyens, il n’est pas fier et ne craint pas de m’aider. C’est un homme juste, au grand caractère. Je finis. Je vous embrasse tous, du fond du cœur. A toi mes meilleurs baisers.
Lucien
Lucien
Saint-Pol-sur-Ternoise, jeudi 4 février 1915
Campagne de 1914, Ruines d'Ypres
Effet d'une bombe à l'Hôtel de Ville




La section vient de repartir en Belgique .

Moi je reste pour aller préparer un nouveau cantonnement du côté d'Arras. L'officier de la 285e est venu boire le café à 3h 1/2 ce matin, chez eux on n'avait pu le faire chauffer à temps. Notre officier est venu me demander si j'étais prêt. C'était chaud. L'officier de la 285e en a pris deux quarts et il y en a eu pour son chauffeur. Notre lieutenant l'a bu aussi, et il n'a rien dit, mais il a pu faire voir qu'à la 404e ça marchait bien, même la nuit.

Conclusion ?
Lucien
Saint-Pol-sur-Ternoise, jeudi 4 février 1915
Campagne de 1914- Ruines d'Ypres.
Porte du Cloître




J'ai acheté ces vues d'Ypres à Poperinghe

Lucien
Saint-Pol-sur-Ternoise, jeudi 4 février 1915



Poperinghe est à 10 km à l'ouest d'Ypres.
Pour bien suivre, achète une carte Taride du nord et Belgique.
Toutes les routes et villages y sont. (1F,50) toutes librairies et gares.



Eglise où je suis allé, elle est bien plus belle que l'église Saint Jean dont la carte est ci-jointe.
Lucien
Framecourt, vendredi 5 février 1915
Ma bien chère Alice,

Toute la journée, j’avais envie de t’écrire, et ne l’ayant pu, je t’écris ces quelques lignes avant de me coucher. En arrivant hier dans ce pays, j’ai trouvé tes lettres 11 et 12 ainsi qu’une lettre de ma mère et une d’Antonia. Un gros régal, comme tu vois. Tu m’annonçais, ainsi que ma mère, la mort de la cousine Billard. C’est bien triste pour ceux qu’elle laisse, surtout pour ses vieux parents, mes oncle et tante, qui ont ainsi en peu de temps enterré leurs deux filles encore bien jeunes. Toutes les misères ne sont pas du même côté, comme tu le vois.

Je suis dans un nouveau cantonnement, où à moins d’événements imprévus, nous devrions passer le restant de l’hiver ; mais avec nos mœurs de bohémiens, il faut bien s’attendre encore à un prochain changement. Framecourt est un bien étrange pays. Les champs sont tous bordés de hautes haies dans lesquels sont plantés de grands arbres de sorte qu’on y jouit d’un magnifique horizon qui s’étend au moins sur 50 mètres. Impossible de savoir si nous sommes dans une vallée ou sur un coteau. Les maisons sont cachées dans les arbres et les habitants dans les maisons, de sorte que l’on ne voit rien du tout

(samedi soir, 1 heure).

Mon acétylène m’ayant, comme le votre, laissé en plan, hier au soir, je reprends ma lettre. D’abord elle ne peut partir que demain dimanche, cela ne retardera pas. Grosse joie aujourd’hui pour moi, j’ai reçu les photos et ta treizième lettre ainsi qu’une carte du 2 février, puis une lettre de ma sœur et une carte de Pierre. Tu penses si j’étais content ! Je vais vite te répondre à ces lettres. D’abord, débarrassons-nous de Caporaux. Je lui ai renvoyé ses chaises le lendemain, par Faure, je crois ; faire demander chez Sermet et chez Sauzet, pour Louis Merlin, son adresse est incomplète ; il manque le n° du secteur postal ; je ne lui écrirai pas, ni à mes autres camarades, mon temps est trop limité. Je n’écrirai qu’à toi et en Portes. Réponds pour moi aux amis et connaissances, avec les détails que tu voudras. Je n’ai pas le temps…

Je me suis aperçu, chère petite femme, que tu te fais bien du mauvais sang inutilement sur mon compte. Je ne suis pas exposé comme tu le crois. Ici, nous sommes à 10 ou 12 kilomètres d’Arras, à vol d’oiseau. Et bien, sauf le canon dont on entend la grande voix, rien ne rappelle la guerre. Pas plus qu’à Valencin. On y est tout autant en sécurité. Il y a une muraille de troupes entre nous et l’ennemi et tout un formidable réseau de défenses et d’ouvrages fortifiés. Des aéroplanes explorent sans cesse les airs. La nuit de puissants réflecteurs éclairent le ciel.

Nos camions sont disséminés sous les arbres et moi dans une chaumière abandonnée (toujours), je cuisine à 300 mètres d’eux, que veux-tu que je craigne. Les gens font leurs affaires, les maçons travaillent même à côté de chez moi. Tout ceci te prouve la sécurité du pays et l’idée bien arrêtée des habitants qu’ils sont à l’abri de tout événement fâcheux. Autre chose, d’ailleurs. Notre convoi à nous seul, vaut, comme matériel plus de 500 000 francs. Penses-tu qu’on va l’exposer ainsi aux coups de l’ennemi ! Nous avons une vie très active, nous fatiguons beaucoup, c’est entendu, mais comme danger direct de l’ennemi, il n’y en a pas. Depuis les prisonniers que j’ai vu travailler aux routes, je n’ai pas vu un seul allemand. Quand à l’aéro de l’autre jour, à Poperinghe, son insuccès est encore une preuve de notre sécurité.

Question d’être malade, c’est encore une chose qu’il ne faut pas craindre. Je me soigne bien, je choisis les bons morceaux, je me fais des œufs à la coque. Le brigadier me rapporte souvent des fromages variés, des confitures, j’ai toujours le vin de l’ordinaire ; j’ai du café et du chocolat ; je me suis acheté, contre les malaises éventuels, une bouteille de vrai rhum Saint-James que j’ai payé 4 francs 50 et que je garde comme réserve. J’ai encore tout ce que j’ai emporté en rhum et en cassis. J’ai touché des galoches et des chaussons en cuir et bien j’ai couché plusieurs nuits dehors, je ne me suis pas enrhumé une seule fois. Je me porte bien, bien et très bien. Je viens de t’expliquer, et je pense que tu te tranquilliseras complètement sur ces deux points, question danger et question santé. Quant au travail et à la peine, j’en ai tant que je veux, mais tu sais que ça rend plus dur.

Il ne faut pas non plus attacher trop d’importance à l’arrivée régulière des lettres. Le fait qu’elles te parviennent bien cachetées ne signifie rien. Je peux t’écrire tous les jours et toi tu peux rester quinze jours sans en recevoir une seule et sans que pour cela je sois le moins du monde en danger. Je ne t’en mets pas plus long, mais ne t’alarmes pas si par extraordinaire tu restais quelques jours sans rien recevoir. Rappelle toi qu’on est restés en septembre 23 jours sans nouvelle d’Emile.

Reprenons à mon Framecourt qui a bien 20 maisons éparses et 128 habitants. J’ai trouvé une maison isolée et abandonnée où je popote. Je couche sur de la paille dans la cuisine même, à côté de la chaudière. L’unique fenêtre a presque toutes ses vitres, des bouchons de paille suppléent aux absentes. Je suis mieux, en somme qu’à Pernes, où les quatre fenêtres n’avaient en tout qu’une seule vitre. Je suis devenu philosophe ou abruti, comme on dit ici. Rien ne m’étonne plus.

A Saint-Pol, je cuisinais mardi dans la rue, avec un flegme à rendre jaloux les anglais et les passants trop curieux étaient vite renseignés : un coup de balai dans les cendres faisait sauver les plus tenaces. On est toujours sur le qui-vive, ne sachant jamais deux heures à l’avance si on va partir ou rester. Cela complique beaucoup ma cuisine, en m’obligeant sans cesse à faire réchauffer viande et haricots cuits la veille, dans la prévision d’un départ éventuel. Nous sommes de vrais soldats campant n’importe où, couchant dehors, roulant notre bosse au hasard. Tu as bien raison de me dire que nous ne sommes pas des embusqués. Si tu voyais ma popote dehors, la nuit, derrière un mur, et l’officier mangeant avec ses doigts, adossé à la chaudière ; moi, noir et sale à te faire honte, la viande étalée par terre sur des sacs ou des planches, tout cela à la lueur indécise d’une lanterne, tu trouverais une différence avec les « vrais » embusqués en faux-col qui sont dans les bureaux des grandes villes.

Les soldats devraient nous bénir, car nous ne travaillons que pour améliorer leur sort, leur porter lettres et vivres, nourriture de l’âme et du corps ; leur éviter en les transportant les longues marches, les emmener, malades ou blessés, vers un lieu de secours. Si on supprimait toutes les autos, l’armée serait bien malheureuse. Nous avons eu un vrai hiver pourri. Parfois il gèle le matin, mais en somme, c’est toujours un temps pluvieux. Nous n’avons pas eu de grands froids encore, comme il en a fait à Valencin. Nous avons bien eu une véritable tempête de neige en revenant la première fois de Belgique, mais elle a fondu le lendemain.

Tu me parles du gaz qui vous manque quand il gèle. Cela vient surtout du petit robinet du dessous dans lequel l’eau en gelant bouche la conduite. Le dégeler avec une brique très chaude ou avec de l’eau bouillante, insister un moment quand l’eau vient. Verser un peu d’huile ou de pétrole dans l’eau de l’appareil pour l’empêcher de geler à la surface. Tenir l’appareil propre pour que la boue de l’intérieur n’arrête pas la cloche. Autre chose, dévisser simplement le bouchon de l’épurateur. (à côté, le gros cornet ou passe le gaz). Enlever les « faisselles » rouillées et changer le coton qu’elles contiennent. Plus ou moins de coton, ça n’y fait rien. Il doit être humide, se gèle et épure mal. Je voulais le faire avant de partir, mais…Avant de remonter le bouchon, graisser les filets avec une chandelle. Resuivre la conduite avec une bougie allumée et voir les fuites. Un aide se tient au robinet de l’appareil et en cas de fuite, ferme le gaz. D’ailleurs, aucun danger.

Parle-moi un peu de tes comptes. Non pas que je te charge de t’en occuper, mais tu as bien dû recevoir quelques visites. Tiens-moi au courant de tout, fais comme moi, sois sincère, sans crainte de m’ennuyer. Tes lettres sont ma grande joie, écris moi souvent, toi qui le peux. Je les reçois bien en ordre. Je ne peux pas numéroter les miennes, en écrivant d’un côté et de l’autre, je perds le numérotage. Mais je vois que tu les reçois bien aussi. Dis à ma sœur que je lui écrirai peu, elle verra mes lettres, vous êtes près.

J’ai si peu de temps, je ne raconte pas le dixième de ce que je vois d’intéressant. J’aurai bien à te dire plus tard, car je reviendrai, sois-en sûre. Mais avant, il faudra bien que nous passions le Rhin et j’aurai du plaisir à dater mes futures lettres de Prusse. Si tu savais comme tout est prêt pour la marche en avant. Ah, nous sommes bien loin de 1870, même d’août 1914. Attends un peu la fin de cet hiver boueux et tu vas voir si les boches vont reprendre en vitesse le chemin de leur maudit pays. En attendant, chère femme bien aimée, prend bien soin de toi pour que tout aille bien et que je ne reçoive que de bonnes et agréables nouvelles. Dis bien à tes bons parents que je pense bien à eux et à tout ce qu’ils font pour nous. Mes lettres sont aussi pour eux et en attendant de meilleurs jours, embrasse-les bien pour moi. A toi et à ma petite Marcelle, mes plus affectueux baisers.

Fais moi passer du papier à lettres allant bien dans les enveloppes et des enveloppes.
Lucien
Pernes, dimanche 7 février 1915
Bien Chère Alice,

Rien de nouveau encore. J’attends le courrier avec impatience. M’apportera-t-il enfin la tant espérée nouvelle ?
Je suis galvanisé par l’attente de cet événement et tu ne t’étonneras pas si je n’ai pas l’envie de te rien raconter. D’ailleurs, ce me serait difficile, n’ayant rien d’intéressant à te narrer. Ce qui pourrait l’être, la guerre, est défendu. Alors c’est bien monotone. Il a plu encore toute la journée. Le canon a tonné terriblement toute la nuit. Je cuisine toujours dans ma baraque aux armoires à glaces et je me porte toujours bien.

Toutes mes amitiés pour tous à la maison. Bon courage, chère amie, je t’embrasse ainsi que ma Marcelle du plus profond de mon cœur.


J’ai reçu hier une carte de Camille Gardon.
Lucien
Framecourt, dimanche 7 février 1915
Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi aujourd’hui pour la bonne raison qu’il n’y avait pas de courrier. Je t’ai envoyé une lettre ce matin ainsi qu’une lettre à ma petite Marcelle et une carte à mes parents. J’ai eu ce matin la visite du chef Maugis, il a trouvé que j’avais décidément trop de travail et il m’a annoncé qu’il avait décidé de mettre chaque jour un homme de corvée à ma disposition exclusive. Cet homme est désigné à tour de rôle avec la garde et reste 24 heures avec moi pour m’aider. Ma situation se trouve de la sorte grandement améliorée et cela me permet de t’écrire ces lignes pendant que mon « domestique » relave.

Nous devions partir aujourd’hui pour un voyage en Belgique mais aucun ordre n’est venu et nous attendons. J’aime bien ces voyages, ça fait de l’imprévu. Au dernier voyage du convoi, les hommes ont tiré sur les Taubes qui les survolaient. Je n’y étais pas et je l’ai bien regretté. Il parait que c’était bien amusant et à peu près sans danger, car pour un Taube, attraper un camion, qui courre, cela devient difficile, sinon impossible. C’est du pur hasard ; surtout qu’il y a de l’artillerie partout et les Taubes la craignent.

Que te dire de ce vilain pays où nous sommes. J’ai échangé mes idées avec divers amis originaires de la France. Leur impression, qui concorde avec la mienne, est que ces pays, y compris les Flandres, sont assez arriérés. On voit dans les fermes les engins les plus primitifs voisiner avec les dernières nouveautés de l’art agricole moderne, les vans avec les lieuses, les grosses bêches de bois avec les semoirs mécaniques. Mais malgré cela, les gens n’ont pas de goût comme chez nous. Les maisons sont sales, basses, un seul rez-de-chaussée, sans premier étage, des toits en chaume pourri ou en tuiles plates spéciales avec des pignons aigris. Les murs sans fondations ont quinze centimètres d’épaisseur et sont faits en torchis, mélange de terre grasse et de paille. Pas de pierre de taille. Les montants de porte sont en bois presque brut. Les portes des maisons sont en deux parties, supérieure et inférieure et les loquets et verrous sont en bois. Que vous dire des écuries avec ces portes en roseau. C’est tout ce qu’il y a de plus élémentaire. Les paysans sont vêtus comme chez nous avec des blouses bleues mais moins de recherche dans le costume. Les cours sont des fondrières, pour fumasser, ils tirent le fumier avec des pioches, et l’amènent en le tirant à reculons dans la cour où ils le laissent étendu et montent dessus pour circuler ensuite. Pour conduire leurs gros chevaux, ils montent dessus pour circuler ensuite. Leurs charrettes sont à quatre roues et mal faites au possible. Leurs tombereaux à bascule ont trois roues. Ils ont des brouettes triangulaires, longues d’1 m 50, larges de 1 m, à trois roues de fer, hautes de 30 centimètres et charrient leurs petits transports avec, en y attelant toujours un de leurs énormes chevaux boulonnais qu’ils ont ici. C’est drôle de voir le fermier qui prend nos eaux grasses venir chercher le baquet sur une de ces brouettes et monter sur son gros cheval gris. Pour amener quatre gerbes de paille pour leurs vaches, les servantes montent sur leurs gros chevaux avec la petite brouette derrière. Et les jours de foire, on voit une de ces brouettes sur laquelle un gros porc est enfermé dans une caisse à claire-voie juste à la dimension de son hôte. Les grosses fermières conduisent cet attelage bizarre, toujours à cheval et nous, pour les faire marronner, nous suivons tête-nue, derrière, en cortège, le convoi de ce condamné à mort. Je me suis toujours demandé comment ils font entrer le cochon dans cette caisse à poulet.

Pas d’arbres fruitiers connus, le pommier ( ???). J’ai vu dans le nord et la Belgique beaucoup de houblonnières. Figure-toi des vignes sans ceps, car le houblon ne se voit pas en cette saison, et qui, en guise d’échalas, auraient des poteaux télégraphiques avec au sommet un réseau croisé de fil de fer. Je t’ai parlé des moulins à vent très nombreux qui font environ, j’ai compté, dix tours à la minute. En somme, pays à l’aspect arriéré et pauvre, malgré un sol riche. Jusqu’ici, je n’avais vu que des pays comme le notre et même plus riches comme en Bourgogne ou dans l’Oise et la Champagne. Les gens du nord parlent mal le français avec un accent chantant et trainard qui les rend incompréhensibles. Ils nous comprennent bien cependant, mais nous ne pouvons pas suivre leur conversation. Il y a deux grosses servantes qui viennent chaque jour panser des vaches qui sont dans les écuries de « ma maison ». J’ai renoncé à leur parler, je ne les comprends pas. Elles ont des gestes lents, l’allure molle et ont la taille aussi fine que leurs vaches. Sales gens et sale pays ! ça sent déjà la Prusse. Le gibier abonde dans ce pays. Lapins, lièvres et chevreuils sont nombreux. Nos conducteurs s’ingénient pour en prendre. Je te tiendrai au courant de leurs exploits. Je suis leur receleur éventuel si leur braconnage réussit.

Mille gros baisers en attendant de te revoir. Affections pour tous.

Lucien
Note
Le Taube : "L'Etrich « Taube » est le premier avion militaire allemand de série. Surnommé la colombe (en allemand : Taube) en raison de la forme de ses ailes, l’Etrich « Taube » a été utilisé pour toutes les applications courantes de l’avion militaire, comme avion de chasse, bombardier, avion d’observation, et bien entendu, avion d’instruction. Il fut principalement utilisé entre 1910 et 1914." Source et photo : Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Etrich_Taube
Pernes, lundi 8 février 1915
Bien chère Alice,

Toujours rien de nouveau. Temps très froid. J’attends avec impatience l’arrivée du courrier. C’est son heure habituelle. M’apportera-t-il enfin une heureuse nouvelle ? Pourvu seulement qu’il vienne. Je vais toujours bien. Je crois même, on me le dit, que j’ai un peu engraissé.

Tous mes souhaits sont pour que votre santé à tous se maintienne bien car vous en aurez besoin cet été. A moins que la guerre ne finisse vite et que je puisse aller vous aider. Cela me sourirait assez, comme tu peux le croire. Au revoir, chère Alice, mes meilleures affections pour tous et bon courage.
Lucien
Framecourt, lundi 8 février 1915

Chère bien aimée,

J’ai reçu aujourd’hui tes 15ème et 16ème lettres. Bien merci du grand plaisir que tes lettres me procurent toujours. Je les trouve seulement un peu courtes. Non certes que je te demande beaucoup de nouvelles intéressantes, je mène une vie assez agitée qui m’occupe bien l’esprit mais si loin, on a toujours besoin d’affection et comme un grand enfant, je trouve toujours que ça me manque et je dirais volontiers : encore….

Aujourd’hui, je n’ai pas eu trop de peine. J’avais cuisiné en vue d’un départ et comme nous sommes restés, j’ai donné aujourd’hui mes repas froids. J’avais pour m’aider comme homme de corvée un camarade de mon âge nommé Besson. C’est le très riche directeur d’une banque de Paris. Il est de Lyon et connait très bien M. Bouthier et M. Chambeyron, notamment. Il a plusieurs propriétés dans l’Isère, une à Villette de 400 bicherées louée à un nommé Porchet. Il passe souvent à Chaponnay pour y aller. Nous avons beaucoup causé, c’est un grand financier très au courant de beaucoup de choses et j’ai profité pour l’interroger sur le moratorium et ses conséquences. Si tu l’avais entendu, tu aurais bien compris pourquoi C. était en colère et pourquoi il a tant cherché à se faire payer par toi. D’après ses explications très claires, et dont la logique me saisissait, la situation changera profondément après la guerre. Le moratorium durera au moins six mois après la fin de la guerre et des ajournements seront encore accordés après. Sa banque au capital de 125 millions est bien décidée, m’a-t-il dit, à ne rien poursuivre après la guerre et à rabattre les intérêts à ceux qui payeront. Il m’a démontré l’impossibilité qu’il y aura de poursuivre les recouvrements par suite des nombreuses successions avec enfants mineurs causées par la mort des soldats, par suite de la dévastation des pays envahis et qui étaient en commerce avec le restant de la France, par suite des pertes internationales du grand commerce, par suite de tout le formidable chaos dans lequel la guerre a plongé le monde des affaires. Il m’a raconté comment sa banque a touché 90 millions de la Banque de France les deux premiers jours de la mobilisation pour éviter un krach et pourtant sa banque est une des grandes. Il m’a donné de très intéressants détails sur les grands établissements de crédit et sur la répercussion de la guerre sur leurs affaires.

Tu as bien eu tort de te faire de la bile au sujet de nos affaires. Nous aurons tout le temps voulu pour bien reprendre notre commerce et le liquider sans hâte au mieux de nos intérêts afin de pouvoir ensuite payer partout et faire honneur à nos affaires. Il a conclu pour finir que toutes les valeurs subiront une forte baisse et que au contraire, la terre prendrait une grande plus-value. Ce serait même la seule chose selon lui qui prendrait de la valeur. Tu vois que tout ceci n’est pas pour déplaire à tes parents ni aux miens. Ce monsieur Besson qui pèse plus de 100 kilos a un raisonnement précis, serré, sans verbage qui impressionne.

Ces grands banquiers voient les choses avec une justesse déconcertante et il m’a encore dit plusieurs choses qui te feront bien plaisir quand plus tard je te les dirais.
Il me revient que tu m’as écrit un jour que je ne trouverai pas ta cuisine bonne quand je reviendrai. Pauvre chérie ! Mes opérations culinaires à la grosse mode ne me donneront jamais ton savoir en cuisine et tout au plus elle me rendra plus indulgent pour toi car je vois bien combien il est difficile de bien faire en cuisine et combien il en faut peu pour se manquer.

Nous restons ici sans bouger depuis notre dernier voyage en Belgique. Les hommes se reposent et nettoient leurs camions à fond. Grands passages de troupes. Dommage de ne rien pouvoir vous dire à ce sujet.

Le soir après la soupe, nous allons avec mon ami Rondet boire une « chope » de bière à 2 sous et une « bistrouille » (café et eau de vie) à deux sous le tout. On ne se ruine pas, comme tu vois. C’est de là que je t’écris le plus souvent. Ces petits cafés noirs enfumés au plafond bas sont très nombreux dans le Nord. On les appelle « estaminets » ; on n’y trouve pas de vin, sauf des vins cachetés très chers. Les indigènes se saoulent en buvant alternativement une chope et un petit verre de mauvais alcool de betterave ou de genièvre encore plus mauvais. Je crois que c’est ces mauvais alcools qui les rendent si abrutis. Il n’y a pas à dire ces pays sont vraiment arriérés et ne vaudront jamais les nôtres.

J’ai reçu une carte d’Emile aujourd’hui. Pauvre frère, dans quel état reviendra-t-il de cette guerre. Si même il revient jamais. Cependant, les fantassins qui viennent chez nous pour se reposer n’ont pas l’air trop déprimés et quand viendra le grand en avant, ils en feront voir de dures aux Prussiens.

On nous a distribué des peaux de mouton avec la laine en dedans qui forment une espèce de cuirasse très chaude. Avec ça on bravera bien l’hiver qui d’ailleurs jusqu’ici ne s’est pas montré. Nous avons en effet un temps doux et très pluvieux.

Voilà ma causerie finie. Dis-moi bien chère femme comment tu vas. L’époque arrive et je commence à être anxieux. Ne t’ennuie pas pour moi, garde bien toute ta tranquillité pour que tout se passe bien. Songe combien je serai heureux d’apprendre de bonnes nouvelles. Embrasse bien pour moi tes bons parents, tes sœurs et à toi et à ma Marcelette mes meilleurs baisers.



Lucien
Framecourt, mardi 9 février 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre 17. Merci encore de m’écrire souvent. Ce m’est un grand bonheur. Je reçois bien régulièrement tes lettres, quelquefois deux à la fois mais toujours en ordre. J’ai reçu hier une deuxième lettre de Mme Carra en réponse à ma deuxième lettre par laquelle je leur demandait d’envoyer quelques effets à un de mes camarades originaire des pays envahis et dénué de tout. Elle avait mis un billet de 5 francs dans la lettre qui m’annonçait l’envoi d’un paquet à ce malheureux. Bien entendu elle m’avait demandé s’il y avait quelqu’un qui eut besoin dans leur première lettre. J’ai remis ce billet au camarade et j’attends le paquet pour lui. Leur lettre était pour moi aimable au possible et je les remercie bien de leur bonté. J’ai reçu aussi, je te l’ai dit, je crois, une carte d’Emile.

On a marqué sur nos livrets aujourd’hui seulement la date de notre arrivée au régiment et pour moi la mention « engagé volontaire pour la durée de la guerre. » En outre, à la page suivante, on a inscrit « a fait la campagne contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie à partir du 24 octobre 1914. » Tu vois, avec 1915, ça va me faire deux campagnes. Ce n’est rien mais pour beaucoup d’argent, je ne laisserais pas effacer ces mentions-là.

Le chef est venu me voir à la cuisine. Il m’a causé très affectueusement. Il m’a serré la main avant de partir et tu comprendras combien cette marque d’affection m’a fait plaisir car quelques camarades m’avaient fait une grosse injustice la veille et j’avais fort envie de balancer la cuisine. Je suis moins peiné maintenant. Le lieutenant m’a dit de demander les hommes dont j’aurai besoin. Si un ne suffisait pas d’en prendre deux et j’ai carte blanche pour les commander. Ce soir j’ai fait une grosse lessive, 2 chemises, une flanelle, trois serviettes, 1 mouchoir, un pantalon de toile, une veste idem, deux tabliers et des chaussettes. Mais quand ça va-t-il sécher ? Il pleut tous les jours.

Depuis notre dernier voyage en Belgique, nous n’avons rien fait. Je dis nous pour le convoi. Vie très monotone par conséquent. Il passe des nombreuses troupes, par ici. Quel dommage que tu ne sois pas là, toi qui aimes tant voir les soldats. Je suis tellement blasé sur ça que je ne regarde même plus, une fois que j’ai vu que le numéro du régiment qui passe m’a montré qu’il m’était inconnu, et que je n’y verrai pas des amis.

T’ais-je dis que comme ration de viande fraîche, les hommes ont une livre par jour, os compris. Ça fait de jolies rations, en somme avec les légumes en plus. Le pain est suffisant. Nos hommes sont bien nourris et moi encore mieux. Je ne m’enrhume plus et je suis un de ceux qui se portent le mieux du convoi. Mais je bouffe, je ne te dis que ça.

Je ne sais quelle est votre opinion sur la guerre, mais je puis vous assurer que notre victoire finale ne fait plus de doute pour ceux qui voient. Ce sera dur, mais ce sera sûr. En attendant ces heureux jours, je vous embrasse tous très affectueusement. Merci encore de tes bonnes lettres, c’est ma seule et grande joie.
Lucien
Lucien
Framecourt, jeudi 11 février 1915

Ma bien chère Alice,

Il n’y avait rien de toi au courrier aujourd’hui. Ce sera donc pour samedi, je l’espère. Nous ne bougeons plus de dessous nos arbres et la vie est des plus monotones. Heureusement qu’il fait beau et que nous avons les taubes pour nous distraire.

Hier matin, deux de ces vilains oiseaux ont jeté quatre bombes sur Saint-Pol. Mon ami Rondet y était justement avec le brigadier Lachenal pour chercher des vivres. Il parait que comme moyen d’intimidation, les taubes réussissent mal, toute la population avait le nez en l’air pour les voir et nul ne songeait à se cacher. Le soir à cinq heures, ils sont revenus dans nos parages et ont survolé une batterie française qui au troisième coup en a descendu un. Tu penses si le cantonnement était content. Je n’ai rien vu de tout cela, j’étais dans ma cuisine et je n’ai entendu que les coups de canons qui faisaient sursauter mes casseroles. Les taubes ne présentent aucun danger pour nous. Nos camions sont disséminés sous les arbres et très peu visibles d’en haut. Ils visent surtout, je pense, les troupes qui passent et qui sont nombreuses par ici.

Je t’ai déjà dit, je crois, que j’avais moins de peine, maintenant. Nous ne bougeons presque pas. Ce matin, il est parti seulement six camions pour faire du transport de matériel aux environs et cela n’est pas aussi intéressant que nos voyages en Belgique. Mais voilà les beaux jours qui vont revenir et comme je compte bien, sans aucune forfanterie, que nous allons faire fuir les Boches, nous aurons encore du chemin nouveau à faire. Ces cochons-là doivent être enragés. Pendant plusieurs jours et nuits, la canonnade faisait rage. C’était de vraies salves de coups de canon qui faisaient trembler la terre. Aujourd’hui, ça c’est calmé. On n’entend plus rien. Ils doivent avoir reçu quelque bonne leçon car malgré que je sois près d’eux, je suis aussi mal renseigné que vous tous sur ce qui se passe à quelques mètres d’ici. Les barrières qui arrêtent les Prussiens arrêtent aussi les nouvelles. Nous ne savons se qui se passe que par les journaux, comme vous.

Je fais exception pour ce qui concerne la préparation du mouvement en avant qui ne saurait tarder. Ce que nous pouvons en voir est bien fait pour nous donner la plus grande confiance en l’avenir et pour autoriser tous les espoirs. Je ne puis faire comme certain voisin de Chapulay dont le fils est le confident du généralissime. Je ne connais aucun personnage dont le cousin soit le parrain du beau-frère de l’ami du concierge du général en chef et je suis assez mal renseigné sur les plans des futurs combats. En attendant, gardons au cœur la foi la plus vive dans le succès final et attendons sans impatience le grand cou de collier qui mettra l’ennemi chez lui et nous aussi.

J’écrirai aujourd’hui, si j’ai le temps, aux cousins Allemand et à Emile. Dans quel état sera-t-il après cette campagne. Le froid n’est rien, mais c’est cette humidité qui est terrible et qui laissera des traces plus tard. Tu m’as dit que Devaux était assez mal, à Suippes. Il y a encore plus mal heureux que lui, certes, et nos fantassins sont plus à plaindre. On devrait lui envoyer un édredon en soie capitonnée… Notre chef Maugis nous disait qu’il était honteux de se plaindre en temps de guerre et qu’il n’était pas difficile de trouver plus malheureux que soi.

Et toi, chère amie, comment vas-tu ? Le moment approche. Prends bien toutes tes précautions. Ta maman est vraiment gentille d’attendre que tu sois rétablie pour se faire opérer. J’ai la plus ferme conviction que tout ira bien pour elle et pour toi. En attendant le moment heureux de nous revoir tous en bonne santé, je l’espère, je finis en t’embrassant du fond de mon cœur ainsi que tous à la maison.
Bien affectueusement à toi,

Lucien
Framecourt, vendredi 12 février 1915
Framecourt le 12 février 1915. Vendredi soir, 8 heures.

Ma bien chère femme,

J’ai reçu de toi aujourd’hui une jolie carte illustrée et ta lettre de Lyon. Je n’ai pas reçu la carte que cette lettre annonçait. Ce sera pour demain. Je te remercie bien des bons sentiments que ta carte exprimait par sa gravure. Je sais bien que tu l’as choisie ainsi parce qu’elle reflétait ta pensée et cela m’a fait un grand plaisir car je comprenais comme si j’avais été avec toi les motifs qui te l’ont fait choisir.

Tu me dis par ta lettre que tu as été fatiguée par une indigestion chez les cousines Allemand. Cela t’arrive assez souvent ; il faut faire ton possible pour éviter cela car tu en souffres et l’enfant aussi. Tu y parviendras en évitant d’abord l’usage du café pur. Dans les premiers temps que je cuisinais, j’avais la tendance, le vin me manquant, de boire du café que j’avais à discrétion. Cela me procurais toutes sortes de désagréments. Je ne mangeais guère et j’avais l’indigestion facile. Le café me semblait un bon remède. Tout cela a cessé quand j’ai pris le parti de cesser de prendre tant de café. Fais comme moi.

En outre, manger quand on a faim, ne pas attendre que l’heure soit passée et l’appétit aussi, toujours manger bien chaud et pour toi ne jamais manger quelque chose à contrecœur pour que ça « ne reste pas ». C’est un mauvais procédé. Ce qu’on mange ainsi en se forçant fait du mal ; mieux vaut le jeter. Mieux vaut manger lentement en bien mâchant. Manger peu et souvent et éviter de manger avant d’aller se coucher le soir. Si tu suis ces quelques indications, tu éviteras facilement ces indigestions qui font tant souffrir et qui abîment l’estomac.

Pendant que je fais le docteur, je te disais que la teinture d’iode mise sur les plaies est un désinfectant bien plus énergique que l’eau oxygénée. On ne se sert que de cela, ici. Un jour, au début de notre séjour à Pernes, je me suis traversé entièrement le doigt majeur gauche avec le percuteur d’un fusil. L’infirmier du convoi, un bon garçon nommé Lugrin, avec qui nous sommes bien, me fit un pansement à la teinture d’iode. Je n’ai pas eu la moindre inflammation, ni douleur. Deux jours après, j’étais guéri.

Je serais bien heureux si les remèdes de Mme Teillose pouvaient dispenser ta maman d’aller à l’hôpital. Il faudra bien s’assurer s’ils ont fait de l’effet avant de renoncer à l’opération. En attendant, il faut qu’elle s’évite tout travail trop pénible et surtout ne pas faire le levain. Pour toi, il faut te bien tranquilliser et faire tout ton possible pour que tu sois dans les meilleures conditions au moment voulu. Remarque bien que c’est là ton devoir : donner la santé à ton enfant, être en même temps vite remise pour ne pas augmenter les peines et les soucis autour de toi.

Chasse donc toutes les idées pénibles qui t’assaillent tant. Songe un peu plus pour le moment à celui qui va venir qu’à celui qui est parti. Ne te soucie pas de moi de la moindre des choses : tous les soucis que tu te fais pour moi sont superflus. J’ai, je te le répète encore, la santé et la sécurité. Je compte donc sur toi pour ne recevoir que de bonnes nouvelles. Cela dépend beaucoup de toi pour ne pas dire de toi seule.

Je t’avais déjà dit que les cousines Desrayaud m’avaient envoyé cinq francs pour un camarade malheureux. Aujourd’hui il a reçu un paquet contenant un chandail, un passe montagne, une paire de mitaines, un cache-nez, un mouchoir et une paire de chaussettes. Tu penses s’il était content ! Le paquet ayant été pris à l’ouvroir de la préfecture, avait été envoyé recommandé par M. Rault, préfet du Rhône et mes camarades ébahis en ont conclu que je devais être un personnage très influent pour être aussi vite servi, surtout par un préfet. C’est le commencement de la gloire…

Les anglais envoient en ce moment des effectifs énormes. Nous allons probablement être remplacés par eux et aller ailleurs. Cet « ailleurs » se trouverait, dit-on (ce on est assez haut placé pour qu’on puisse un peu le croire) à trois ou quatre mille kilomètres d’ici et en y allant, je pourrai peut-être t’embrasser. Voilà qui va bien vous intriguer tous. Regardez bien ce qui se passe de l’autre côté des Alpes et vous comprendrez un peu. Nice est un beau pays et le Tyrol n’a pas de tranchées. Attendons un peu.

Toujours un sale temps, ici. Cette nuit passée, neige. Ce matin, pluie, ce tantôt, brouillard, cette nuit gelée.


J’ai reçu une lettre de ma mère avec la tienne. As-tu connu, sur les miennes, celles qui venaient de Belgique ?

J’ai avec moi à la cuisine comme second un nommé Gauthier dont je t’ai envoyé l’adresse. Je le connaissais déjà à Lyon. C’est un homme très estimable, catholique très pratiquant, très actif et très consciencieux. Il y a longtemps que je le voulais avec moi, mais comme c’est un homme très sérieux, on ne voulait pas le lâcher. J’ai fini par l’avoir en disant au chef que le système d’envoyer un homme de corvée tous les matins était ennuyeux parce qu’il fallait chaque jour les mettre au courant et que si je devenais malade, personne ne pouvais me remplacer de suite. Il en a convenu. Nous sommes donc trois amis qui mangeons à la cuisine. Rondet qui est conducteur du camion cuisine et en même temps ordonnance du lieutenant. Quand il a un moment, il est toujours avec moi car son camion est arrêté devant la porte de ma cambuse. C’est lui qui va aux vivres avec le brigadier d’ordinaire Lachenal. Gauthier est avec moi maintenant. Il couche seul dans une chambre attenante à la cuisine. Moi je couche dans la cuisine même. Je mets de l’eau dans la chaudière et je fais du feu toute la nuit dessous pour tenir la baraque chaude. Je brûle du charbon d’une mine tout près.

Planche, lui, travaille au bureau. Il vient nous voir plusieurs fois par jour. Il fait au bureau la cuisine pour le chef, le fourrier, le médecin major et lui. Je lui fournis les aliments crus. Rondet, Gauthier, Planche et moi sommes quatre bons amis, les seuls qui étions ensemble à Lyon. Nous sommes également les quatre hommes du convoi venu de Lyon que le chef Maugis ait gardé avec lui en y joignant le mécanicien Tristelle à qui les cousines ont envoyé de l’argent. Nous sommes maintenant tous placés dans la 404ème, trois à la cuisine, un au bureau et Tristelle à l’atelier. Il y a bien en outre de gentils garçons dans les autres, mais pour un service, nous ne nous adressons qu’à nous quatre et nous nous sommes promis de nous aider jusqu’à la fin et sans réserve. Rondet a 42 ans, Gauthier 40 et Planche 30. Au bureau, il y a le chef Maugis, un brigadier fourrier, Patras et Planche. A la cuisine le brigadier Lachenal, moi, Gauthier et Rondet comme conducteur. A l’atelier, il y a quatre mécaniciens et un sous-officier. Le bureau, l’atelier et la cuisine sont les trois embuscades de la section. Là où on trouve les huiles. Nous ne nous refusons rien les uns les autres car tous nous avons besoin les uns des autres.

En outre, il y a les conducteurs des camions qui forment le gros du convoi et qu’on tient, horde un peu envahissante, un peu à l’écart. Il y a là dedans des hommes de valeur, comme Besson et des rosses finies, surtout des conducteurs de taxis de grande ville. Il y a encore l’infirmier Lugrin, le meilleur des hommes, un français de Genève et le chauffeur du lieutenant, Bouton, un bijoutier de Lyon, un bon garçon très riche.

Comme autos, il y a la voiture du lieutenant, 12 HP. 16 camions en service, le camion de cuisine n°17, le camion atelier n°18, l’autobus du personnel, n°19 en tout vingt voitures, en plus une motocyclette et un vélo. Il y a toujours un camion qui est chargé d’essence, de pétrole, de glycérine (pour mélanger à l’eau du radiateur et l’empêcher de geler) d’huile et de graisse consistante. Un sous-officier et trois brigadiers s’occupent de cela et du bon état des voitures. Le personnel comprend donc un lieutenant, un maréchal des logis chef, deux maréchaux des logis, cinq brigadiers, le restant en ouvriers, employés et conducteurs, en tout cinquante quatre hommes. Deux hommes sont entrés à l’hôpital, il reste donc cinquante deux hommes à la section. Notre capitaine qui commande quatre sections est un breton. M. de Saillers. Je ne le compte pas, ni le médecin major qui est pour le groupe (losange) de quatre sections. Ce losange est la marque du groupe de Saillers. Chaque groupe a un signe particulier qui est une forme géométrique quelconque, peinte sur les voitures avec le numéro de la section et celui du camion. Ainsi, la cuisine porte 404 TM (losange) 17.

Voilà bien des détails puérils qui ne t’intéresseront guère. Mais puisque je ne vois rien. Aujourd’hui, on devait partir à Arras, il y a eu contre ordre et nous sommes restés. L’heure viendra bien de se promener encore. Au revoir donc, ma bien chère Alice, embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et à toi et à ma Marcelette mes meilleurs baisers.


Lucien
Framecourt, dimanche 14 février 1915
Lettre n°19.

Bien chère Alice,

Il fait un temps affreux, il pleut avec un grand vent qui vient de la mer, comme disent les gens d’ici. Nos camions viennent de partir pour faire un transport de troupe de nuit et je ne ferai ma popote ce soir que pour 9 heures, instant de leur retour présumé. Je leur fais du rôti et macaroni au jus. Ce sera vite fait et j’ai de la sorte un petit moment pour causer avec toi.

J’ai reçu ce matin ta 19ème lettre mais je n’ai pas eu ta deuxième carte que tu m’annonçais dans ta 18ème. Je n’ai reçu en tout que cette jolie carte de Lyon dont je te parle dans ma dernière lettre. Il me semble que tu reçois bien toutes mes lettres. Je vais encore une fois essayer de les numéroter pour voir si je pourrais y réussir et je prends aujourd’hui le numéro de ta lettre que j’ai reçue aujourd’hui soit 19. Si je ne continue pas, tu me maudiras. …Je te dirais qu’il ne faut numéroter que ce qui vient sous enveloppe cachetée, carte ou lettre. Pour les cartes non cachetées, écrites généralement à la hâte, nous ne les numéroterons pas ou nous les signalerons seulement sur nos lettres. Je n’ai rien compris à cette histoire du père Devaud pique ( ???) et je n’ai rien dit à personne le jour de l’incendie de Gardon. Tu m’expliqueras mieux ça, si tu veux. J’ai reçu aujourd’hui en même temps que la tienne une lettre pimpante et parfumée, une lettre de femme !... Que ta jalousie se calme, ce n’était pas dangereux, c’était Mme Gambs qui m’envoyait quatre pages fort aimables pour me remercier d’être allé à Pernes comme tu sais et qui me priais encore d’aller à Saint-Pol chez d’autres gens et leur donner des nouvelles d’un jeune homme blessé qui est à Lyon à l’hôpital et qui est parent de ces gens. Mme Gambs me dit encore qu’il faut écrire à son mari qui est officier et commande la 319ème section à Epernay. Je le ferai dès que la visite de Saint-Pol sera faite. Je pense y aller demain et je t’enverrai une carte de là bas.

J’ai écrit aux cousines Desrayaud hier, mais je te l’ai déjà dit je crois. Aujourd’hui, le brigadier Lachenal et Rondet sont allés aux vivres à Saint Pol. Je suis resté seul à la cuisine avec Gauthier. Celui-ci est allé à la messe à Haute-Cloque, une commune voisine, car il n’y a qu’un prêtre pour trois communes par suite de la guerre.

A dîner j’ai fait du bouillon gras et bœuf pour les hommes. Pour nous deux j’ai fait à chacun un œuf à la coque, du bouillon et un bifteck pris dans du filet ; nous avons bu un bon litre de vin à nous deux et pris le café par-dessus. Avec ça, on peut braver le froid et la pluie et ce serait dommage de nous plaindre comme tu vois. Les œufs ne me coûtent rien, on me les donne en échange des eaux grasses et des épluchures.

Tu rirais si tu nous voyais manger trois œufs dans un coquetier improvisé fait avec une pomme de terre crue. Simple, pratique, économique et incassable. Je me suis presque totalement brouillé avec deux de mes meilleurs amis. Je les avais avec moi depuis Lyon et j’appréciais fort en commençant le bien être de leur société et leur compagnie avait l’avantage de vous réchauffer et de faire supporter bien des choses. Mais tout a une fin. Ils ont trouvé que je leur mettais trop le pied dessus et que je les dominais de trop haut. Moi je leur reproche de n’avoir pas maintenu leurs promesses des premiers jours. Ils ont surtout un caractère bizarre qu’ils n’avaient pas en commençant et qui les pousse à rire tout le temps et sans motif aussi je vais bientôt les quitter à moins qu’ils ne me quittent avant. Peut-être n’est-ce pas irréparable et que si quelqu’un reprenait la chose de fil en aiguille, nous pourrions prolonger notre relation quelque temps encore mais je ne veux pas essayer et je pense que ça restera comme ça. Le froid continuera entre nous et je continuerai de marcher sur mon chemin sans eux. Il faut que je te dise que ces amis là, ce sont mes chaussons… Là dessus, comme je sens que tu vas m’engu…. Je me sauve.

Fais comme moi, prends la vie du bon côté et quand sera venu le jour de paix et de victoire, comme dit Mme Gambs, nous serons bien heureux en nous racontant nos mutuelles peines qui nous ferons trouver meilleur le plaisir d’être ensemble. Toutes mes affections à toi et à tous.


Lucien
Framecourt, jeudi 18 février 1915

Bien chère Alice

J'ai rapporté ces cartes de St Pol. J'en ai envoyé quelques unes, notamment à mes Parents, à ma sœur, à Marie Perrin pour la féliciter : son mari ayant été cité à l'ordre du jour, et à mon oncle Eugène à Corbas. J'avais fait dimanche dernier une longue lettre aux cousines Allemand. J'en ferais une aussi à la cousine Berthier et j'enverrais un mot au cousin Moussier ( de Clémentine) si je retrouve son adresse. Je garde toutes les lettres que je reçois. Je vais être obligé de demander un camion supplémentaire pour les loger. Malgré cela, envoie toujours, si elles me gènent trop un jour, je les détruirais. Il faisait beau hier, mais aujourd'hui, il a plu toute la journée. C'est terrible ce que le climat est humide. Dès que le vent de la mer souffle, c'est la pluie. Le vent ici souffle régulièrement, sans à-coup ; il gémit dans les arbres toujours sur le même…/…
Lucien
Framecourt, jeudi 18 février 1915
Saint Pol (P.de C.) Rue des Carmes
…/...ton et ce n'est pas pour égayer le paysage. Il faut que je te raconte, puisque je ne te l'ai pas dit, que Planche est un bon musicien. Un jour à Pernes il y avait un service solennel pour le repos des soldats morts pour la Patrie. On avait suspendu tout service ce jour là pour permettre aux soldats d'y aller. La cuisine me retenait, mais Planche qui y était allé me raconta combien fût belle la cérémonie. Il y avait dans l'église un orgue magnifique et un organiste de talent. La messe était chantée. A la fin, un chœur entonna le cantique : « Pitié mon Dieu, c'est pour notre Patrie » que tu dois connaître. L'orgue accompagnait à grandes envolées emplissant l'église de ses sons puissants et quand il s'arrêtait entre les strophes, on entendait le bruit du canon, du vrai canon qui faisait la basse. C'était paraît-il émotionnant au possible et j'ai bien regretté de n'avoir pu y aller. Cette imploration au Tout-Puissant, si près des champs de…/…
Lucien
Framecourt, jeudi 18 février 1915


…/… massacre prenait une force et un degré de sincérité bien facile à comprendre et plus d'un officier pleurait. Ce devait être beau.
Malgré ce temps humide à l'excès, je me porte bien mieux qu'à Lyon. Je ne m'enrhume presque pas et c'est curieux, car tout suinte l'eau de partout. Je ne porte plus de cache-nez non plus ; j'ai perdu , je te l'avoue, mon joli que tu m'avais donné en revenant la première fois de Belgique. L'autre est trop gros, ça m’embarrasse. Je n'ai d'ailleurs jamais mal au gosier et je n'ai pas besoin de cache-nez. Quand tu seras bien guérie, tu m'enverras une paire de petits ciseaux coupant bien de la pointe pour les ongles et les cheveux ou la barbe. Ça me manque. Je pense que ce sera ton Papa qui m'écrira pendant que seras au lit et j'aurais au moins le plaisir d'avoir ses lettres.
Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et bon espoir.
Lucien
Lucien
Framecourt, vendredi 19 février 1915


Ma très chère Alice,

Voilà ma journée finie, et je vais causer un peu avec toi. Je t’écris de ma cuisine. J’ai installé mon acétylène sur la table avec une bouteille et un bâton qui me fait une lampe mobile très commode. La guerre rend ingénieux et tu ne saurais croire combien il est facile de se faire un éclairage pratique avec un appareil d’auto comme celui que nous avons à Valencin. Je ferai chez vous une jolie installation avec un appareil de voiture quand j’y retournerai. On y met où l’on veut, haut ou bas, ou dans un autre appartement, sans danger.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais te parler du réchaud à essence. C’est autrement pratique que les réchauds à alcool. On ne se brûle jamais avec, la flamme étant en dessous. On chauffe énormément et ça ne dépense guère car ça change l’essence en gaz avant de la brûler. Il faut environ une minute pour la mise en train, avant que la carburation ne se fasse. Une fois chaud, ça marche admirablement et on peut à volonté régler la flamme. Je fais des biftecks dessus et une fois faits, je baisse la flamme pour les tenir chauds. C’est épatant !

Le courrier vient demain. Tous les deux jours seulement. J’aurai bien encore une lettre de toi. Ça me fait tant plaisir de recevoir quelque chose. On me les apporte à la cuisine et tu penses si je suis heureux quand je vois le cachet violet qui me dit que ça vient de toi. Je commence toujours par lire la tienne puis les autres ensuite. Il arrive souvent que je sois très occupé quand je les reçois et il me faut attendre plus d’une heure avant de les lire. Aussi tu peux croire si j’envoie promener les importuns qui viennent me déranger et retarder l’heure où je serai un peu libre.

Comme je le dis dans la lettre à ton papa, j’ai reçu une très affectueuse lettre de ma sœur. Je l’en remercie bien et tu lui montreras bien mes lettres. Je lui ai envoyé une carte avant de recevoir sa lettre. Si je ne lui écris pas souvent, c’est que mon temps est bien limité et que je sais qu’elle peut avoir facilement de mes nouvelles. Remercie-la bien pour moi de sa bonne lettre et dis lui bien que tout le courage des soldats prend sa source dans les marques d’affection qu’ils reçoivent. Pierre m’a dit dans sa dernière carte qu’il viendrait bientôt me rejoindre, qu’il s’en garde tant qu’il pourra. Il n’y a ici rien de bien réjouissant pour ceux qui portent le sac. Il faut laisser cela aux jeunes.

Depuis quelques jours, on n’entend presque plus le canon. Il faut bien que nos braves artilleurs se reposent car quand ils s’y mettent, c’est jour et nuit sans discontinuer. Vous ne sauriez croire l’impression profonde que causent, la nuit quand on se réveille, ces coups sourds en rafale. On les entend mieux que le jour et quand on songe que c’est la guerre si près, on est lent à se rendormir. Je me demande même un peu comment on peut se rendormir, l’habitude est vraiment une grande force. Il m’arrive le soir quand je rentre me coucher seul dans ma bicoque abandonnée, de m’arrêter un moment dans une espèce de jardin inculte et de regarder le ciel où brillent les étoiles semblables aux nôtres de Valencin mais qui pourtant me font l’effet d’être des étrangères. Je pense alors à vous tous si loin d’ici, je me dis que je suis mieux partagé que vous puisque je peux vite reconstruire par la pensée le cadre dans lequel vous vivez. Je me figure comment la nuit est faite chez vous. Je revois vos horizons, je vous trouve à tous une place et des occupations pour la veillée, enfin, je suis avec vous et je me dis que pendant ce temps, vous ne pouvez pas, vous, vous figurer le paysage où je suis et cela doit rendre mes récits plus obscurs.

Aussi ce ciel du Nord où je suis ne me plaît pas, ne m’intéresse pas. Je suis seul à le voir et je rentre dans ma chaumière et quand le sommeil ne veut pas venir, je relis toutes mes lettres. J’y puise un nouveau courage et je m’étends dans ma paille en songeant qu’après tout il y en a de bien plus malheureux que moi.

Voilà quinze jours que la section est au repos. Quelques petites courses de temps en temps mais ce n’est rien. Les hommes sont toute la journée dans les estaminets, buvant l’alcool empoisonneur à un sou le verre. Moi j’ai toujours autant de travail. Cela se comprend. Hier j’ai fait encore une lessive, j’ai fait cette fois bouillir mon linge avec du savon et du cristau. Ça fait plus blanc avec moins de frottage. Mais ma chemise mauve est devenue entièrement blanche. Aujourd’hui, j’ai nettoyé à l’essence toutes mes affaires de draps. Me voilà propre pour quelques jours maintenant. Je renonce à mettre mes tabliers blancs. En dix minutes, ils sont tout noirs.

Je me mets tout prêt en cas de départ. Cela ne me fâcherait pas. Le temps dure ici, dans cet affreux pays. Impossible de causer aux gens, on ne les comprend pas. On les oblige à présent à battre leur blé. Ils ont des batteuses avec un moteur à pétrole ou un manège avec plan incliné d’un cheval. La batteuse crache tout ensemble, paille, grains et bourrier. Ils ne s’aident pas entre voisins. Ils battent sous une remise et relient au fur et à mesure la paille en gerbes. Ils arrêtent la batteuse pour la décombrer. Oh, les imbéciles ! Aussitôt battue, l’intendance ne leur laisse que leur nécessaire et leur prend le reste et les paye de suite.

Je donne les eaux grasses à des paysans qui ont leur fils au front. Ils m’apportent deux œufs frais tous les matins. Je ne leur dis rien, avec leur accent il est impossible de comprendre un mot. Je fais répéter, ils accentuent, c’est pire encore et j’y renonce. Et pourtant ils parlent français. On saisit un peu quand ils lisent à haute voix un article de journal et que l’on peut suivre en même temps. C’est leur terrible accent qui est cause de tout cela, car ils ont un patois qui les abîme.

Mes lettres, chère Alice, te reflètent la monotonie de la vie que je mène à présent mais patience, nous verrons bien encore du pays quand nous avancerons. Mais il pleut tous les jours, vent et pluie. Gelée et neige, on voit tout cela le même jour. Allons, chère petite, garde bien ton courage, tout cela finira bien un jour et j’aurai pour si longtemps tant de choses à te raconter que je n’aurai plus le temps de te disputer. Gros baisers pour toi et la petite. Affections à tous,


Lucien
Framecourt, samedi 20 février 1915


Bien chère Alice,

Autant te le dire que te le cacher, je commence à être anxieux. Je cherche bien à me persuader que tout est bien allé, que c’est chose faite à l’heure actuelle, qu’il n’y a pas en somme de raison pour que cela n’aille pas mais ne rien savoir et ne savoir que plusieurs jours après, que c’est donc pénible. Surtout quand on sait que ça doit sûrement arriver.

Ce matin, j’ai reçu ta lettre numéro 22. Par courrier avancé. Le courrier ordinaire n’est venu que dans la matinée, comme d’habitude. Il m’a apporté la carte du 8 février. Je te remercie de choisir d'aussi jolis sujets. Je sais qu'ils reflètent ta pensée et je suis bien heureux de comprendre ce que tu as voulu me dire par eux. Un mot au sujet de cette carte. L'adresse était écrite un peu précipitamment. Le 2ème 4 de 404 était mal formé et faisait aussi bien 402 que 404. Aussi la carte est allée à la 402ème section et m'est revenue ensuite. Il importe d'écrire les adresses militaires lentement et bien lisiblement et de bien faire les chiffres. Eviter aussi d'écrire près des bords de l'enveloppe car elles sont souvent bien chiffonnées. Les lettres TM sont aussi indispensables car il y a la 404 TP (transport personnel), la 404 SS (service sanitaire) et la 404 DSA (direction des services automobiles) etc.

Mon ami Gauthier a reçu hier une lettre recommandée qui n'était d'ailleurs pas pour lui et qui courait depuis septembre après tous les Gauthier de France. La faute était à une adresse mal faite, tout simplement.

Je n'ai rien reçu au courrier de ce matin en dehors de cette carte. Si tu m'avais écrit mardi, j'aurais reçu ta lettre. Je dois donc en conclure qu'il y a quelque chose de nouveau et si vous avez écrit au lieu de télégraphier, il faudra attendre à lundi un nouveau courrier ; ça va me sembler bien long. Enfin, il me faut bien prendre patience, je n'ai pas le choix.

Si ton Papa a pu trouver une carte (...) à Lyon, je te dirai partout où je suis passé et cela vous intéressera un peu.

Je t'ai promis de te parler de mes relations avec mes chefs. Ils ont tous pour moi beaucoup d'attention. Un jour à Pennes, j'avais pris mal aux dents un peu fort : ça me durait depuis quelques jours, mais moins durement. Justement ce jour-là, il y avait revue de tous les hommes par le capitaine et avec armes et grande tenue. J'étais frais, j'avais ma cuisine à faire et en outre à mettre bien propre pour une revue et toutes mes affaires de draps à nettoyer car ils s'étaient salis pendant le voyage de Dijon à ici. Et j'étais seul. Trouver un aide un jour de revue, c'est impossible. Et bien tout s'est bien arrangé. Le Chef Maugis a su que j'avais mal aux dents et m'a fait d'office porter malade. Il l'a dit en outre au lieutenant qui est allé lui même trouver le médecin major pour être bien sûr que je sois reconnu. Le major m'a brûlé la dent, ce qui m'a guéri et j'ai été exempt de la revue et j'ai pu nickeler ma cuisine où le capitaine n'est d'ailleurs pas venu, à ma grande colère. Pour une fois que c'était propre...

Un autre jour, c'était ici à Framecourt, le capitaine vient à l'improviste passer la revue de la cuisine. Je venais de distribuer la soupe. Le brigadier était parti aux vivres à Saint-Pol avec Rondet. J'étais seul avec un ingénieur que l'on m'avait donné comme aide pour la journée. Autant dire que je n'avais personne pour m'aider. Je lui ais dit au moins vingt fois, à cet ingénieur qu'il était encore plus bête que les gens d'ici. J'avais prié un ami pour m'aider pour faire la distribution. Je l'avais donc servi le dernier, mais bien copieusement pour le remercier de son aide. Il rencontre le capitaine dans la cour, celui-ci regarde sa gamelle et lui demande s'il était content de l'ordinaire. Il ne pouvait mieux réussir. L'autre ne pouvant que se montrer satisfait. Comme j'avais engu... mon ingénieur, ça avait bardé et ma cuisine était assez propre. Compliments du capitaine, à la grande satisfaction du lieutenant qui devait se demander dans quel état il allait trouver ma boîte, n'ayant pas été averti. Le capitaine me demande comment je faisais mes rôtis. Je lui faisais une explication où il entrait plus d'aplomb que de science culinaire, mais je fus tellement prodigue de paroles pour lui faire comprendre mes procédés qu'il s'en allait convaincu que je connaissais toutes les finesses du métier et il me le dit avant de partir.

Il y a deux jours, le lieutenant est venu faire un tour à la cuisine dans l'après-midi. Gauthier m'aidait. C'était tout bien rangé car nous nous étions dépêchés pour pouvoir écrire pendant que la soupe cuisait. L'officier appela le brigadier chef Lachenal dehors en s'en allant ; lui marque tout son contentement pour le bon ordre de la cuisine et lui dit de me demander si je voudrais accepter sur les fonds de l'ordinaire une paye supplémentaire pour compenser les peines qu'il y avait dans mon poste. A tort ou à raison, j'ai refusé. Les fonds de l'ordinaire sont faits pour la nourriture des hommes. La proposition du lieutenant est légale mais je ne veux pas qu'on puisse dire que je mets en poche le pain des camarades. Je fais la cuisine aussi bien que je le peux, je suis payé par l'estime que tous mes chefs me montrent et je ne demande rien de plus. Note bien qu'avec cela, il n'y a pas dans tout le convoi un seul homme qui accepterait de faire la cuisine. C'est trop pénible et trop absorbant. On s'y salit beaucoup et ces messieurs de la haute société ne pourraient se faire à ce métier.

Quant aux voyous, chauffeurs de fraire (???) et anausristes (???) il ne les faudrait pas ici. Ils sont trop fainéants. Gauthier ne reste ici que par amitié pour moi. Faire tous les jours la cuisine à 50 hommes, tous gourmands comme des chats ; tenir propre, se laver, recevoir les vivres, les ranger, être toujours prêt à partir, n'avoir qu'un matériel incomplet, pas de bois, allumer le charbon avec de l'essence, faire le café, avoir toujours des repas froids d'avance, les faire filer le lendemain et en préparer d'autres, calculer les rations pour arriver juste, tout cela occupe bien un homme et l'empêche bien de trop penser au pays. Si je n'étais pas soutenu par mes chefs, comme je le suis, il y a longtemps que j'aurais envoyé mon métier au diable.

Je vais t'envoyer les lettres de M. xxx mais tu me les renverras après. Tu ne m'as jamais envoyé celles de Planche. Je lis le journal presque tous les jours. Tu peux voir aussi bien que moi que l'Allemagne est aux abois. Sa provocation au monde entier par sa menace aux marines neutres prouve bien qu'elle se sent perdue et qu'elle ne songe qu'à augmenter le nombre de ses adversaires pour justifier après qu'elle n'a succombé que sous le nombre. Tant mieux, tout cela hâtera la fin de la guerre. L'Italie va s'en mêler et ça ira encore plus vite.

On dit ici qu'une armée française irait aider aux Italiens et comme précisément la notre armée, presque toute remplacée au front par les Anglais, est en réserve en ce moment, tu peux conclure....Il n'y a là rien d'invraisemblable. Enfin, à la grâce de Dieu, lui seul sait la fin et en lui seul il faut mettre nos espérances. Il y aura encore de bons coups à donner ; si je ne m'étais pas engagé, je serais parti maintenant dans l'Infanterie et Dieu sait comment je m'en serais tiré. Mieux vaut avoir fait quelques mois de plus. Je suis habitué à tout, maintenant, et bien plus apte à supporter les fatigues et les privations qu'il faudra endurer quand nous ferons en avant. Car quand on traversera les pays dévastés, on ne trouvera plus grand-chose.

En prévision de ceci et quand je te saurai bien rétablie, je te demanderai si tu peux m'envoyer quelques provisions de conserve et quelques effets qui me seront utiles quand nous serons plus loin. Mais rien ne presse encore. Les paquets arrivent bien. Celui que Mme Carra a envoyé à Tricotelle n'a mis que cinq jours pour venir.

Voilà bien du bavardage pour occuper ta convalescence et j'aime à croire que tout est fini et que tout s'est bien passé.
Au revoir, donc, chère et bien aimée femme, attendons sans trop d'impatience le moment béni où nous ne nous quitterons plus. Mes plus affectueuses pensées vont à tous à la maison et je t'embrasse bien tendrement en attendant mieux;

Lucien
Framecourt, dimanche 21 février 1915

Ma bien chère Alice.

J'attends demain avec impatience afin de savoir si le courrier m'apportera quelque chose de toi ou de quelqu'un de la maison. J'ai commencé à numéroter à 19, quand toi, et j'en suis déjà à 25 tandis que je n'ai encore reçu que ta 22ème de lundi dernier. Tu vois que j'ai plus écrit que toi. Aussi je me dis qu'il doit y avoir quelque chose de nouveau et tu comprends si le temps me dure de le savoir.

Il a fait beau aujourd'hui par extraordinaire. J'en ai profité pour faire un bout de promenade dans les environs pendant que ma soupe cuisait, histoire de profiter un peu du soleil. Je ne suis pas allé bien loin, à un kilomètre tout au plus.

Nous menons toujours la même vie un peu monotone. Il a passé deux ou trois aéros français. On sort vite pour voir si ce ne sont pas des boches. Mais c'est toujours des nôtres ou des Anglais.

Ma lettre sera courte, je n'ai rien d'important à te raconter. Et puis je suis trop impatient de savoir ce que tu fais et comment tu vas. Cela me sort toute autre idée de la tête et m'enlève toute idée d'écrire.

Je vais toujours bien et mon plus ardent désir est d'apprendre que tu es en bonne voie pour te rétablir. Je t'embrasse le plus affectueusement ainsi que tes bons parents et tes soeurs à qui tu vas donner de l'ouvrage. Mes meilleurs baisers à ma Marcelette. Qu'en avez vous fait ?


Ton mari qui pense à toi.

Lucien
Framecourt, lundi 22 février 1915

Ma chère Alice,

J'ai reçu ce matin tes 23 et 24ème lettres. Je les attendais avec impatience, comme tu as pu le voir dans mes précédentes lettres. Il n'y a encore rien de nouveau. Je comptais bien selon ta 22ème lettre que ce serait proche. Il se passe tant de temps entre le départ d'une lettre et l'arrivée de sa réponse que bien des événements ont le temps d'arriver entre temps. La lettre 23 est du 17, la 24 du 19, je les ai reçues le 22. Ce qui fait six jours pour l'une et quatre pour l'autre.

Nous sommes toujours au repos ; rien par conséquent de nouveau à te raconter. Je trouve cette inaction assez singulière. Je crois que tu n'as pas dû recevoir ma première carte de Belgique "en campagne". J'étais à Abelée et tu ne m'as pas parlé de ce qui avait dessus. C'était vers le 31 janvier. Nous sommes allés à Watou ce jour-là et sommes revenus coucher à Abelée, ville frontière mi-belge, mi-française. Cette carte portait : Belgique comme lieu de départ. Cherche bien si tu l'as. Je tiens pour plus tard à ce que tu me comprennes...

Dans ce deuxième voyage, nous avons encore passé à Watou. Nous avons couché à Popernighe et nous sommes repassés le lendemain à Abelée en revenant. Nous avons ensuite passé à Stenwoorde, Hazebrouck, Lillers, Pennes et Saint-Pol, où je suis resté. Les camions chargés ont filé plus loin et sont revenus dans la soirée. Pendant ce temps, je faisais la soupe.

Tu ne me dis rien des réformés. Tu as vu que les classes 1900 à 1910 sont toutes appelées en fait de réformés devenus bons. Ecris-moi un peu ceux qui partent.

J'attends toujours avec impatience de savoir le résultat. C'est ma pensée dominante et je ne reprendrai toute ma liberté d'esprit que quand j'aurais enfin reçu.

Remercie bien pour moi tes bons parents pour les bons soins qu'ils te donnent et reçois bien, chère Alice, mes plus affectueux baisers ainsi que tous à la maison. Merci bien de la violette, doux souvenir.

Merci bien du papier que tu m'envoies. C'est un bon moyen de m'en procurer sans frais de port.
Lucien
Framecourt, lundi 22 février 1915


Bien chère Alice,

Bien que je t’aie écris cet après-midi, J'éprouve le besoin de te causer encore un moment. Je viens de faire un tour dans le jardin de ma bicoque au clair de lune. Il gèle. Le temps est beau. Tout près d'ici, la bataille fait rage. La canonnade se fait entendre sans interruption sur une longue ligne. Les batteries les plus rapprochées de grosses pièces font trembler la maison pendant que les batteries plus éloignées font entendre un roulement continu qui ne cesse pas. C'est un vacarme puissant qui m'impressionne à un point que je ne saurais te dire quand je songe qu'à cette heure des malheureux sont étendus, là-bas, les membres brisés sur la terre glacée. Mon Dieu que c'est donc triste d'entendre cela. Toute la journée, cela a duré.

Les aéros ont du faire des leurs, car dans l'après-midi, des explosions formidables m'ont fait sursauter, mais je n'ai rien pu voir. Enfin, c'est la guerre. Et pendant que des malheureux se font tuer là-bas, pas bien loin d'ici, je songe que des hommes sans coeur vont tracasser les femmes et les familles de ceux qui donnent leurs peines et leur existence pour le bien de tous. Tu sais de qui je veux parler et ma colère est grande quand je songe que si les Prussiens passaient, les usuriers ne feraient pas tant de bruit. Et qu'est ce qui les arrête ? Qui les tient en respect ? Qui tire ces canons qui font trembler ma table ? Et pour qui fait-on cela ? Pour ceux qu'on aime et pour les autres, aussi. Et les autres, ce sont les C. et ses semblables.

Attendons la fin, chère Amie. Ici, les âmes se trempent et se fortifient. Après les Boches, l'heure viendra de régler les mauvais Français. En attendant, je t'embrasse de tout mon coeur et de toutes mes forces.


Lucien
L'Isle-Adam, mercredi 24 février 1915



D'un conducteur à Lucien


Cher monsieur,

Merci de votre bonne lettre du16 qui me donnait de bons détails et tous les pays et les personnes où j'avais passé. Comme cela fait plaisir.
Quant à moi ça va, nous roulons beaucoup avec nos camions américains pas fameux, ne valant pas les Berliet, mais enfin rendant des services quand même.

Au revoir,

B. à V.

Pernes, mercredi 24 février 1915

Bien Chère Alice,

Nous avons quitté Framecourt hier pour revenir ici. Je n'ai à mon grand regret rien reçu au courrier aujourd'hui. Pourquoi ? C'est une grosse déception pour moi qui espérait tant des nouvelles. Nous devons repartir pour de nouveaux voyages. Peut-être demain. Nous sommes dans un cantonnement épatant. J'ai une belle salle où je cuisine et je couche avec Gauthier et Rondet. Eau sous pression, électricité, paille fraiche, fourneau, glaces et armoires, c'est trop beau, ça ne durera pas. Mais tout ça ne m'intéresse guère. C'est que j'attends trop de tes nouvelles. Et dire que le courrier ne vient qu'après-demain. Je t'embrasse du plus profond de mon coeur.

Mes affectueuses pensées vont à tous à la maison.
Lucien
Pernes, vendredi 26 février 1915

Bien chère Alice,

J'ai reçu aujourd'hui tes lettres 25 et 26. C'est une joie d'autant plus grande que je n'avais rien reçu au précédent courrier et que par conséquent cela faisait quatre jours sans nouvelles. Je m'attendais à du nouveau pour aujourd'hui, ainsi que tes précédentes lettres le faisaient croire. Enfin, j'attendrai encore, il le faut bien, n'est-ce pas !

Ainsi que je te le dis, nous sommes revenus à Pernes. Nous sommes sur le champ de foire. Je cuisine ainsi que je te l'ai dit dans une salle de café où je couche, sur de la paille, toujours, mais au moins il n'y a ni courant d'air, ni humidité comme dans ce Framecourt de malheur. Tu as dû remarquer que je t'ai peu écrit. Ma carte (n°27) a dû t'arriver. J'ai depuis quelques jours un violent mal de dents, dû sans doute à l'humidité de Framecourt. Aussi on a peu l'intention d'écrire dans ces moment-là. Surtout quand à plus forte raison on ne reçoit rien.

En dehors de cela, je vais toujours bien. Nous devions repartir en Belgique, mais c'est une autre section qui y est allée à notre place. Nous sommes toujours en réserve et par conséquent au repos. Hier, il a tombé de la neige, elle a fondu aujourd'hui. Temps en somme peu froid.

Jeanne est bien gentille de vendre des petits canons et des drapeaux belges. Cette pauvre Belgique a bien souffert. J'ai vu beaucoup de ces malheureux dans leur pays. Poperinghe et Abelée où j'ai séjourné quelques heures avaient beaucoup de réfugiés belges. Ces pauvres gens nous faisaient un accueil touchant. Dans un café rempli, où nous sommes entrés un soir, des soldats belges et des sous-officiers belges aussi qui buvaient se sont levés avec empressement pour nous donner leurs places et comme nous ne voulions pas les déposséder, ils ont insisté en nous disant qu'ils avaient fini. Ce n'était pas vrai, ils sont restés debout dans une autre salle. Ils ne sont revenus que quand ils ont eu une nouvelle place et ils se sont levés encore une fois et ont encore donné leur place à de nouveaux soldats français qui arrivaient.

Dans les magasins où je suis allé, on m'accueillait avec la plus grande prévenance et on m'a demandé si les Français ne les abandonneraient pas. Tu peux croire que je les ai bien rassurés. En somme, ces gens se sont sacrifiés pour nous, il faut bien les secourir un peu dans leur détresse qui est grande, crois-le.

Tu ne m'en voudras pas de ne m'écrire que quelques lignes, mais je suis un peu assommé par le chloroforme qui me permet de dormir un peu malgré ma dent malade. C'est tout ce que l'infirmier a pu me procurer comme remède. Je crois que ça doit autant faire de mal que de bien, aussi je n'en use plus. Il me semble que ça va un peu mieux aujourd'hui. J'ai transpiré en cuisinant et ça m'a bien soulagé.

A bientôt de recevoir de toi de bonnes nouvelles. Je ne vis plus tant je suis impatient...
Lucien
Pernes, samedi 27 février 1915

Bien chère Alice,

Je suis allé ce matin à Saint-Pol avec un autre camarade et l'infirmier Lugrin au cabinet dentiste militaire où un major spécialiste arrange les mâchoires plus ou moins abîmées par les Boches. En cinq secs, il nous a débarrassé très proprement de nos dents malades après avoir fait plusieurs piqures de cocaïne pour nous moins faire souffrir.

Ce tantôt, j'étais un peu assommé par cette cocaïne et je suis resté couché. Aussi je t'écris vite avant le départ du courrier d'ici qui part ce soir à 9 heures. Demain il y aura des lettres et je te répondrai si tu m'as écrit. Peut-être apprendrai-je enfin du nouveau. Nous sommes toujours au repos mais nous avons changé d'armée et nous allons probablement bientôt voyager. Mais il faut attendre les ordres.

J'ai vu ce matin un détachement de Boches qu'on emboitait à la maison d'arrêt. Les sales hommes, ils ont l'air de vrais sauvages.

Je finis vite. A demain. Mes meilleurs baisers à toi et à tous.


Lucien
Pernes, dimanche 28 février 1915


Ma bien chère petite Alice,

Il y avait courrier aujourd'hui ; j'ai reçu tes 27ème et 28ème lettres, ainsi qu'une carte de M. Gambs ; une lettre de ma mère et une autre de Mme Carra. En outre un paquet recommandé des cousines Desrayaud contenant un kilo de chocolat ou bonbons. Je t'envoie la lettre de Mme Carra. Tout ça m'a fait bien plaisir, comme tu peux le croire et m'a procuré un bon moment d'après-midi. Comme le temps était aujourd'hui beau quoique froid, je suis allé voir de braves gens d'ici. Un tailleur nommé Vogt qui a huit enfants. Je les connaissais déjà de l'autre fois car c'est à eux que je donnais les eaux grasses et les déchets. C'est à eux que je vais donner mon linge à laver car le chef a décidé que je serai blanchi désormais aux frais de l'ordinaire. C'est en faisant ces lessives que j'ai dû attraper ce mal de dents qui m'a duré six semaines au moins et qui est maintenant terminé avec l'arrachage de la dent. Je suis bien mieux et je n'ai ni fluxion, ni aucune suite.

Nous sommes toujours au repos. Rien de nouveau à raconter, par conséquent. Au commencement de la semaine, il y a eu à six kilomètres d'ici une terrible explosion au bord d'une mine. 5000 kilos de dynamite ont sauté à 10 heures et demi du soir. Beaucoup de maisons ont été démolies et il y a eu quelques victimes. L'explosion a été tellement forte que tout le monde s'est levé, ici. Sauf moi qui avait pris du chloroforme ce soir-là par rapport à ma dent et qui n'ai rien pu entendre. Planche a été aujourd'hui prendre des nouvelles et des photographies de l'accident sur place.

Je t'enverrai un de ces jours quelques vues de Pernes. Ce pays qui a treize cents habitants possède cent dix débits de boissons qu'on appelle ici estaminets. On y boit la "bistouille" à deux sous, cela comprenant une tasse de mauvais café de chicorée et un petit verre d'eau de vie de betterave. Tout ça pour deux sous avec la chope de bière à deux sous aussi. C'est tout ce que l'on trouve, dans ces cabarets du Nord, ignobles bouges pour la plupart répugnants par leur mauvaise tenue et leur malpropreté. C'est tenu par des femmes de mineurs qui eux partent à la mine à deux heures du soir ou à deux heures du matin, suivant la semaine, y font douze heures consécutives et rentrent abrutis par le mauvais alcool. La plupart de ces bistrots qui se touchent tous sont des lieux de mauvaises fréquentations. La moralité de ces pays est bien en dessous de celle de nos pays. Ce sont de vraies bêtes que ces gens là.

Aujourd'hui, même dans le café où je cuisine, il y a deux salles. La notre, réquisitionnée et celle du café proprement dit, séparées par une salle vestibule. Le fils de la maison qui est mineur avec son père et qui a dix huit ans a pris un bain à midi dans la salle du café, entièrement déshabillé et cela devant son père, sa mère et ses deux soeurs, jumelles de douze ans. La porte était ouverte et tous nous avons pu voir cela que les gens d'ici trouvent tout naturel. Sale pays et sales gens, t'ai-je dit un jour, n'avais-je pas raison !

Ah ce mauvais alcool, à quel degré il ravale ces populations. Tu peux croire que les bistrots d'ici n'ont pas ma clientèle, ni en général celle de mes camarades. C'est quand même trop écoeurant. Vous ne pouvez vous faire une idée de la routine des gens d'ici, de l'état repoussant des cours de fermes, cloaques infects, des écuries où l'eau de pluie va sous les bêtes, des instruments primitifs, herses à dents de bois, charriots antiques et lourds où quatre boulonnais ont peine à trainer cent gerbes, non, il faut voir cela. On reste stupéfait de tant de stupidité. Et allez leur donner des conseils ! Ils vous regardent d'un air hébété sans comprendre. Et je résume ici l'opinion sur ces pays de camarades de toutes les autres régions de France, de Toulouse et de l'Allier, du Niçois et de la Bourgogne, aucun n'a vu cela nulle part ailleurs. Les enfants sont en général mal élevés, grossiers et effrontés. Il y aura fort à faire pour ramener ces pays à un niveau moral plus élevé. Aussi le temps dure dans ces régions et il me tarde d'aller ailleurs.

Enfin voilà mars et nous verrons peut-être bientôt du nouveau. Si jamais je vais en Prusse et que cela ressemble aux pays d'ici, je serais sans pitié pour ces gens-là. Il ne faut pas trop plaindre les maisons brûlées d'ici. En deux jours ils ont rebâti ça avec un mélange de boue grasse, de bouse de vache et de paille. Une charpente faite avec des branches brutes, des tuiles plates très minces et très légères. C'est vite fait. Bien entendu il n'y a qu'un rez-de-chaussée et encore guère haut.

Enfin, ma chère Alice, tout cela n'est rien, je me porte bien et j'espère bien malgré tout te revenir un jour en bonne santé. A cette heure, il doit y avoir certainement du nouveau et je vais attendre avec impatience le courrier d'après-demain. Que ça va être long ! La dépêche ne me parviendra pas avant. Pourvu que tout aille bien. C'est ma grande préoccupation de tous les jours et je ne serai tranquille que quand je saurai.... En attendant, je t'embrasse, ainsi que ma petite Marcelle du plus profond de mon âme. Toutes mes affections pour tous.
Lucien
Pernes, lundi 1er mars 1915

Ma très chère Alice,

Quand donc vas-tu te décider à m'envoyer une dépêche avec d'heureuses nouvelles ? Tu me fais languir bien longtemps. Il me semble d'autant plus long que le calme de notre vie me fait trouver les journées encore plus longues. Je t'écris à côté du poêle où je fais ma soupe dans la lessiveuse, au dehors et il fait un grand vent froid mélangé de pluie. Je viens de lire le journal et je songe que cette vie si paisible va faire place dans quelques jours à des randonnées sans fin. L'heure du grand coup approche ; on sent qu'il y a quelque chose dans l'air d'insolite. Les mesures se prennent, c'est le prélude du grand drame qui va se jouer.

Que les petites gens toutes occupées aux petites choses viennent ici et ils en verront de grandes. Il faudra aussi t'attendre, chère petite amie, à ne pas recevoir de mes nouvelles tous les jours ni même peut-être toutes les semaines, le temps me manquera et aussi les moyens d'expédier les lettres. Il faut encore tenir compte de la censure qui les arrête. Je te dis tout ça d'avance pour que tu ne t'ennuies pas outre mesure si mes nouvelles devenaient rares.

Il faut bien que ça en finisse une fois pour toute et je crois que pendant qu'on va y être, on va frapper fort. D'ailleurs, il le faut, les Boches ayant la tête dure. Nous sommes très montés contre eux. Maintenant que nous sommes blasés sur les voyages et leur imprévu, cette période d'inaction que nous traversons nous permets de nous mieux tenir au courant de la situation. Nous sommes indignés par les actes de sauvagerie commis par nos ennemis, notamment leur dernière invention d'arroser nos tranchées et nos soldats de pétrole et d'essence enflammée. Je crois qu'ils jouent là un mauvais jeu pour eux. On se sent devenir mauvais en lisant cela et gare …

Je sens toutes mes théories humanitaires s'envoler et je crois que si jamais j'entre dans leur pays, je serai dur pour ceux que je rencontrerai. Tant pis pour eux, ils ont commencé. Il va y avoir de terribles vengeances. Chaque jour un homme du convoi apprend la mort dans les combats de quelque proche ou ami bien cher. Les yeux s'allument en parlant des Boches, les poings se serrent et gare de devant. Il coulera encore bien des larmes et du sang, mais pas toujours de notre côté, chacun son tour....

J'ai reçu il y a quelques jours une lettre de Rose All. Entre autres choses très aimables, elle me disait néanmoins qu'elle était heureuse de voir "que j'avais changé d'idée et que j'avais maintenant confiance à notre succès final ce dont elle n'avait jamais douté" Tu parles si j'ai pris ma plume pour lui demander où elle avait vu que je doutais de notre victoire. Elle a du en être estomaquée ! Tu lui demanderas à l’occasion.

Une compagnie d’infanterie qui vient de passer en chantant a interrompu ma lettre : je suis allé les voir dans la rue. Très gais, toujours, nos soldats.

Le temps me dure, ici, dans ce caboulot de malheur. Je suis obligé d’être sévère avec la patronne trop familière. Le mari n’y est jamais, toujours à la mine. Je partirai de cette sale boîte avec un grand plaisir.

Je cherche à m’imaginer cent fois par jour ce que tu fais, ce qui se passe là-bas, à la maison, mais toujours rien, pas de nouvelles. Il faut encore attendre à demain pour avoir du nouveau. Je me suis fait couper les moustaches très courtes. Ça me rend très jeune. C’est la mode du convoi qui a été lancée par le capitaine, ennemi des grandes moustaches en temps de guerre. Question d’hygiène !

Tu m’avais annoncé une fois un paquet : caleçon, tabliers bleus et chaussons. Je n’ai rien vu. J’ai pensé que tu ne l’avais pas envoyé. Je n’en ai d’ailleurs pas un grand besoin, sauf pour les caleçons. Les miens ne sont pas déchirés, mais ils sont sales et j’aurais voulu les laver. J’en ai bien une paire que j’ai trouvée à Framecourt. Des calçons de l’Etat, en toile, tout neufs. Je les ai fait bouillir deux fois et bien lavés. Ils feront pour le printemps.

Au revoir donc, bien chère Alice, embrasse bien pour moi à la maison tous ceux qui me sont chers et attends avec patience la fin de cette guerre. Mes meilleurs baisers sont pour toi. Ma Marcelette et peut-être pour un petit inconnu.

Affectueusement à toi,


Lucien
Sertier Lucien
Pernes, mardi 2 mars 1915


Bien chère Alice,

Bien que je sois un peu lassé par un grand voyage que je viens de faire aujourd’hui, je vais néanmoins t’écrire quelques lignes qui me font croire que je te vois et que je te cause. La période de mouvements intensifs dont je te parlais a commencé. Ce matin, le chef est venu me réveiller. Il a fallu qu’en deux heures, je donne le café, puis : faire un repas froid (des biftecks), emballer tout le fourbi et me préparer pour partir et j’ai été prêt une minute en avance.

Nous avons fait des transports de troupe. Il faut que je te dise en passant que pour le moment nous sommes affectés exclusivement au transport du personnel. Nous avons vu aujourd’hui Saint-Pol, Doullens (dans la Somme), Arras de bien près et retour en ligne droite. J’ai vu les fameuses tranchées, pas celles de première ligne. Dans tous les cas, je puis vous assurer que mon voyage a été pour moi très intéressant et très encourageant pour ce qu’il m’a permis de voir. C’est dommage que je sois obligé de n’en rien dire. En arrivant à cinq heures ce soir, il a fallu déballer et cuisiner. A six heures et demie, je distribuais du rôti et des nouilles au jus. Tu conviendras que c’est de l’habileté professionnelle.

En arrivant, cinq lettres m’attendaient. Deux de toi, une de ton papa, une de ma sœur et l’autre de Mme Gambs. Je te l’envoie ainsi que je t’ai envoyé celles des cousines D. J’ai reçu les deux de Mme Bouveyron. Je tiens à les avoir pour le cas où je rencontrerais M. de Verna. Cela me ferait une entrée en relations. Pour celles de mes cousines et de Mme Gambs, il est inutile de me les renvoyer. Tu sais combien tes lettres me font plaisir, c’est mon grand bonheur de les recevoir. Celle de ton papa m’a fait beaucoup de bien, plus qu’il ne le croit. Mais pourquoi ne m’écrit-il pas plus souvent, lui personnellement ?

Je n’ai qu’un temps très limité, pour écrire. Je te le réserve presque tout, sachant bien que toute la maison en profite. Mais il te faut dire à ton papa qu’un grand nombre de choses qui sont sur les lettres que je t’envoie, sont écrites pour lui, à son intention, parce que de vous tous il peut mieux en saisir la portée. Alors en échange, je voudrais bien qu’il m’écrive paternellement, quelques fois. Il arrive que tout n’est pas rose, dans la vie que nous menons et une bonne lettre de temps en temps serait d’un bon secours dans les moments critiques. On a mieux besoin de l’affection de tous les siens car ce n’est que pour les siens qu’on est à la guerre et qu’on veut avoir la volonté de faire son devoir.

Ainsi, ma mère m’écrit souvent, mon père jamais. Je sais bien que ma mère m’écrit pour lui, mais une lettre directe ferait bien plus plaisir. C’est de l’enfantillage, diras-tu, en temps ordinaires, peut-être que oui. Mais à 800 kilomètres des siens, à quoi veux-tu qu’on se rattache dans une vie où tout change à chaque instant et où il ne faut guère compter que sur soi en toutes circonstances. Alors on pense quelques fois à ceux qui sont loin et qui vous aideraient si volontiers s’ils étaient là et à défaut de leur soutien matériel que la distance empêche, on est heureux de recevoir le carré de papier qui remplace tout.

Merci donc à ton papa et à toi de vos bonnes lettres, si réconfortantes, et à bientôt le plaisir de se revoir et de vous embrasser tous.

Affectueusement à toi,
Lucien
Sertier Lucien
Pernes, mercredi 3 mars 1915

Très chère Alice,

Il pleut, il n’y a pas de courrier aujourd’hui, alors je vais écrire un peu pendant que la soupe cuit. Je fais du bouillon gras dans une grande chaudière. Pourvu que je mette du charbon dedans de temps en temps, c’est suffisant. J’écrirai aussi aujourd’hui aux cousines D. et à la cousine Berthier à qui je n’ai rien écrit encore. Nous n’avons pas marché aujourd’hui mais les autres groupes marchent. Sur ce sujet, taisons-nous.

Je reviens à la très bonne lettre de ton papa. Il me demande si j’ai besoin d’argent. Je le remercie bien de son attention. Pour le moment, je suis encore assez bien muni. Tu vas d’ailleurs en juger. J’ai en tout un peu plus de 85 francs et j’ai encore 22 francs à retirer de l’ordinaire sur les avances que j’avais fait en matériel de cuisine. On me rembourse par fraction de dix francs tous les dix jours. Au 20 mars, je toucherai donc le reste. Tu vois que j’ai encore de l’argent pour longtemps. Où veux-tu que je le dépense ? Je ne cherche pas à rien acheter ici en provisions, il n’y a que de la camelote hors de prix.

En grosses dépenses, j’avais acheté soi disant comme réserve une bouteille de vrai Saint-James qui me coûtait 4 francs 90. Mais, bah, ou les uns ou les autres, il ne m’est resté que le verre. Alors j’ai acheté une chopine encore de Négrita ; mais je ne la décacheterai que pour un besoin réel. D’ailleurs j’ai encore tout le rhum et le cassis que la mémé m’avait donné en partant.

J’ai acheté aussi une livre de chocolat Klaus quand j’étais à Abbeville. En chocolat, j’ai celui des cousines D. qu’elles m’avaient donné en partant de Lyon. Plus ou moins une livre en petits carrés dans une jolie boîte avec des bonbons que j’ai reçu d’elle récemment. J’en ai donc en tout au moins un kilo.

Je n’ai rien perdu en fait de linge. Ce qui me manquera, ce sera les mouchoirs de cou. Je n’en ai que deux et ils sont usés. Je t’ai dit dans ma lettre que j’étais passé à Doullens, sous-préfecture de la Somme. C’est une jolie petite ville, aux maisons basses, en briques. Les villes du Nord sont toutes bien pavées et assez propres, bien plus que Vienne, par exemple. Mais les maisons basses avec leurs toits aigus leur donnent un cachet particulier. Ça sent la province. Les boutiques sont élégantes, presque luxueuses. Les églises sont de partout le principal monument avec leurs clochers aux multiples clochetons ajourés. Quelques petites communes en ont d’admirables.

Dans ces régions du Nord, l’église et souvent l’hôtel de ville ont été l’objet d’une sorte de rivalité dans le passé. C’est à qui, semble-t-il, construirait le plus beau. Leur style est à la fois imposant et gracieux. Énorme par les proportions et léger par l’effet des découpages. Et tous ces chefs-d’œuvre sont en brique avec peu ou point de pierre de taille. Il est dommage que ces gens sachent si bien construire ces merveilleux beffrois et clochers et qu’ils ne sachent employer que la bouse de vache comme mortier pour leurs propres habitations.

Dans les campagnes que j’ai traversées hier, c’est partout la même chose, villes et villages bien pavés, maisons blanchies et peintes en dehors du côté de la rue, et à moitié écroulées de l’autre côté. Cours de fermes repoussantes, matériel de culture suranné, grosses fermières à la figure poupine, blondasses, et à encolure comparable aux chevaux du pays. Vieux paysans tout rasés, enfants qui rappellent ceux de chez Chambanas. Jamais je ne pourrais m’habituer à vivre dans ces pays. Et les cimetières ! C’est partout un jardin inculte, clos de haies, pas de sapin, quelques pierres tombales sans ordre. Ils n’ont pas comme chez nous le culte sacré de ceux qui ne sont plus. L’alcool pour eux tient de sentiment, du moins pour une grande partie d’entre eux, car il y a bien quelques nobles exceptions.

En tout cas, ils ne sont jamais pressés. Ils ont toujours le temps pour vous servir, soit au café, soit dans un magasin. La politesse non plus n’est pas leur fort. Ils sont loin d’avoir l’énergie de nous autres Dauphinois et la Révolution n’aurait jamais commencé chez eux. Et avec ça, avec toute leur dégradation morale, ils affectent d’être dévots. Chez tous ces ignobles estaminets (cafés), il y a un christ et un tableau de piété en bonne place, accrochés au mur. Les églises sont bien fréquentées. Comprends-y quelque chose si tu peux. Je suis persuadé que quand on aura supprimé ce mauvais alcool qui les abrutit, ces gens là seront comme les autres.

La betterave est leur grosse culture. Les usines étant au pouvoir des envahisseurs et les chemins de fer trop occupés par l’armée, il en résulte que les betteraves sont encore dans les champs en énormes silos. En certains endroits, on les arrache encore. Il y a beaucoup de gerbiers dans les champs malgré les ordres des autorités militaires de hâter les battages. Mais ça ne peut pas avancer, ils n’ont que des batteuses à manège à cheval. Les gerbiers dans les champs sont recouverts de paille de seigle. Ils leur font en outre un fossé tout le tour pour éviter l’eau. Ils charrient leurs gerbes avec d’énormes chars à quatre roues, à six chevaux attelés par trois de front et invariablement conduits par un conducteur à cheval. Ils auraient beaucoup à gagner à venir voir nos manières de cultiver malgré que nous ne soyons pas des modèles.

J’ai vu cependant quelques procédés qui méritent d’être retenus. Entre autres un modèle pour porte de jardin ou de parc à bestiaux fait avec un arbre déraciné monté en équilibre sur un pilier vertical selon le dessin que voici :


Un autre système est celui de faire des brouettes avec des roues hautes et des pieds bas devant de façon que la brouette est horizontale quand on la mène au lieu de l’être au repos. Est-ce bien pratique ? Un autre : les rouleaux ont une roue articulée devant sous la ferrure, ce qui permet de leur mettre un siège et un frein.

Ma sœur m’a écrit que la poste cesserait de fonctionner incessamment. On nous a averti aussi aujourd’hui qu’aucune lettre n’arriverait ou ne partirait. On s’arme donc tous de patience et il ne faudra pas chercher à s’alarmer. Moi d’abord je ne crains rien, nous ne ferons que des déplacements de troupes. Il n’y a là rien de dangereux pour moi. Le temps durera à tous, c’est une épreuve de plus à supporter, et bien on la supportera, voilà tout.

Je ne te parle plus de notre futur poupon. Je vois bien que tu veux attendre mon retour pour l’acheter.

Je vais très bien maintenant que ma dent est arrachée. Cette vie au grand air me fait du bien. Je me suis habitué à la bière et bien que le vin ne me manque pas, j’en bois assez souvent en mangeant. Ça rafraîchit et excite mieux à manger que le vin. Ce qui me manque, par exemple, c’est le fromage. Je n’en ai plus et ces bêtes de paysans d’ici ne savent pas le faire. Les gruyères sont hors de prix. Enfin, si on voulait avoir toutes ses aises, ce ne serait pas la guerre. C’est déjà bien heureux que nous ayons de la bonne viande et du pain.

Les pommes de terre valent ici dix et douze francs, les choux, très rares, font huit sous pièce. Les poireaux sont chers, ainsi que tous les légumes. Le beurre vaut cinq francs le kilo, le lait en place cinq sous le litre. Les œufs font deux sous. Tous les articles fabriqués, étoffes, outils, fers, bois, etc. sont inabordables. Le charbon dans ces pays miniers fait à la mine 3 francs 50 les 10 kilos. Le bois de chauffage et d’allumage ne se trouve plus. Le pétrole, l’essence, l’huile sont rares en ville. Voilà bien des renseignements peut-être guère intéressants.

En attendant l’heureux jour où je pourrai de vive voix vous en raconter un peu plus, je finis, ma chère Alice en t’embrassant de toute mon âme ainsi que ma Marcellette. Remercie bien encore ton papa pour sa bonne lettre et pour ses bonnes offres. Je souhaite à la mémé une rapide guérison ainsi qu’à ma pauvre Jeanne pour ses dents et je remercie d’avance Marcelle pour le lavage supplémentaire qu’elle aura bientôt à faire bien sûrement. Mes affections pour tous.

Lucien
Sertier Lucien
Pernes, jeudi 4 mars 1915


Bien Chère Alice,

Je ne sais pas si cette lettre t’arrivera vite. Le courrier qui vient d’apporter ton numéro 31 vient de nous dire qu’il apporterait les suivantes à la fin du mois. Alors il faudra rester sans nouvelles. A partir d’aujourd’hui, je ne t’enverrai que des cartes de temps en temps jusqu’à ce que je m’aperçoive que la poste reprend son service ordinaire. D’ailleurs je vais bien et si je n’écris pas, ce sera signé que tout va bien. Il est convenu que Gautier, Rondet et Planche écriraient pour moi en cas d’accident. Je me suis bien rendu compte que nous autres, de l’auto, ne serions jamais exposés au péril, car notre matériel vaut trop d’argent pour le faire détruire par les Boches. C’est le train avec les mulets qui fait la liaison entre les combattants et nous. D’ailleurs nous appartenons à l’artillerie lourde et nous resterons toujours loin du feu.

Autre chose : je suis bien à la 404ème section mais mon régiment est le 8ème escadron du train des équipages, à Dijon. Ceci pour toutes recherches éventuelles. Je n’appartiens donc plus au 14ème de Lyon. Je suis arrivé de Lyon le 10 décembre et parti en campagne le 10 janvier. Entré à l’hôpital Saint-Joseph n°76( ?) le 27 décembre et sorti le 2 janvier. Espérons bien que tout ceci sera inutile. J’ai écrit hier aux cousines D. et à la cousine Berthier. Je pense que mes lettres arriveront à temps.

Nous n’avons pas bougé, aujourd’hui encore, mais ça va venir. Voilà déjà que les jours deviennent longs. Ce sera plus agréable pour voyager. Tu me dis de bien rester cuisinier. Il me serait difficile de faire autrement. J’ai bien moins de peine maintenant qu’en commençant. Je sais mieux découper mes viandes. J’évite de faire deux plats longs en même temps, enfin j’ai le courant et deux minutes me suffisent où il me fallait deux heures. Je sais faire mon café entre deux moments perdus afin de n’avoir qu’à le réchauffer le matin et je me repose autant que les autres, maintenant. Je connais aussi bien mes feux, de façon à pouvoir abandonner un moment sans que ça brûle. Et puis les plats trop compliqués et longs, je les laisse pour après la guerre. Cuisinier militaire, je fais de la cuisine militaire et quand on me propose quelques nouveautés culinaires, je flaire le trop grand travail et j’offre poliment mon tablier au savant porteur de propositions ; si tu les voyais courir.

En un mot, on ne m’embête pas trop, mais ça n’a pas été sans lutte. Si j’avais écouté ces messieurs les conducteurs de 2ème classe, les poulets rôtis n’auraient pas été assez fins. Un jour je t’avais fait une lettre de quatre pages pour te raconter toutes ces histoires, puis je l’ai déchirée, trouvant indigne de s’occuper de si mesquines choses. Je fais assez bien la soupe, le rata, les macaronis, le riz et les haricots, mais sorti de là, quand on veut autre chose, je leur dis : vous voulez ceci ou bien cela ? Soit « venez le faire, moi ça me fait malade de le cuisiner ». Aussi, maintenant on me laisse la paix. Tu m’as demandé ce qui était survenu de mon refus d’une haute paye. J’en ai été félicité un jour par le chef d’une autre section et ce n’est pas moi qui le lui avais dit, tu peux croire. De ce côté, tout va bien, je fais ce que je peux et mes chefs ne me refusent rien. Alors tu vois que je peux attendre la fin de la guerre dans d’assez bonnes conditions.

Au revoir donc, chère petite amie, que ma lettre puisse te trouver dans les meilleures conditions possibles. Embrasse bien tout le monde pour moi à la maison et ne t’ennuie pas pour moi.

Tous mes affectueux baisers,

Lucien
Note
A propos du 8ème escadron du Train : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6327904d/f1.image.r=
Sertier Lucien
Pernes, samedi 6 mars 1915
Chère petite Alice,

J’ai reçu aujourd’hui la lettre n° 32 et en même temps le relevé de mes lettres de février. Tu as reçu toutes mes lettres ou cartes, mais regarde bien celle du 30 janvier (carte avec tampon Poperinghe). Le mot de Belgique y est pour toi. Regarde bien les majuscules de chaque phrase. Il faut pourtant que tu comprennes et rappelle toi ce que je t’avais dit avant de partir.

C’est étonnant comme mes lettres arrivent irrégulièrement. Enfin, tu sauras bien rétablir le fil de ma pensée quand mes lettres arriveront ainsi dans un autre ordre que celui dans lequel elles ont été écrites.

J’ai causé ce soir avec mon ami Besson, le directeur de la banque franco-russe à Paris. C’est comme je te l’ai déjà dit, un financier distingué. Pour toutes présentations de traites faites par une banque quelconque, il n’y a qu’à refuser catégoriquement, voilà son opinion. En ce moment, un grand nombre de banquier font faire des présentations de traites aux femmes des mobilisés dans le but de les influencer et obtenir des versements, profitant ainsi de leur inexpérience des affaires et de l’absence de leurs maris. Il convient de les remiser catégoriquement car ces banques augmentent de cette manière leur encaisse personnelle et refusent soigneusement de payer aux autres banques ce qu’elles leur doivent elles-mêmes.

Le moratorium est formel. Il a été renouvelé et le sera au moins pour une période de six mois après la guerre. Besson en me disant cela a flétri les agissements des petites banques qui vivent grâce aux grandes et qui drainent actuellement à leur profit le peu d’argent des petites gens. Il m’a recommandé de te dire de bien garder pour toi l’argent liquide que tu peux avoir entre les mains et de ne pas te laisser faire par aucune banque. La guerre n’est pas encore finie et tu ne sais pas de quoi tu auras besoin. Comme Besson est un homme très sérieux et très au courant des affaires, je te demanderais de bien suivre ses recommandations qu’il vient de te transmettre.

A ce sujet, un autre de mes amis, Coffy, fabricant de soiries à la Frette, près de la Côte-Saint-André, a reçu une lettre éplorée de sa femme qui était aux prises avec les banquiers. Besson lui a expliqué ce qu’il en était, comme à moi. Or Coffy est un gros industriel très avisé. Pour qu’il ait eu recours à Besson, il faut bien qu’il reconnaisse en lui un financier de bon conseil. Tu peux donc dire aux clients qu’ils n’ont rien à craindre des banques pour le moment et que toi tu n’es pas tenue de payer pour eux. Envoie les carrément à la balançoire en attendant mon retour. Par contre, tu peux exiger le paiement de tous les comptes dus par nos clients et qui sont faits depuis le 4 août, c'est-à-dire presque tous. Fais-donc rentrer si tu peux et garde-le pour toi.
Rien à te dire pour le moment. Période d’attente et d’énervement. Canon tous les jours tout près d’ici. Temps affreux. Pluie et brouillard. Le courrier marche toujours. Où Pierre peut-il bien être allé ? J’ai trouvé tes fleurs. Grand merci ! Jeanne les avait cueillies. J’apprécie sa gentillesse et son attention. Mais tu sais, trêve aux sentimentalités, l’heure n’est plus aux tendresses. Ça va barder ! Comme on dit ici.
Ma chère petite Alice, je vais te prier d’embrasser pour moi ton bon papa et notre chère mémé, tes gentilles sœurs et la dernière, ma petite Marcelle. J’ai dit la dernière pour l’embrasser un peu plus longtemps. A toi, chère compagne, mes meilleures pensées et tout mon amour. A bientôt la paix victorieuse et le retour.
Tout à toi,

Lucien
Sertier Lucien
Pernes, lundi 8 mars 1915
Ma très chère Alice,

Je t’ai envoyé une carte cet après-midi. Une petite carte. Dès que je l’ai eu achevée, le courrier est venu et a apporté tes lettres 33 et 34 et une très gentille lettre de ma tante Eugénie Couturier de Corbas. Je te l’enverrais. Tes lettres me sont un grand réconfort. On a beau se raidir, vouloir être un homme, ne pas broncher devant les difficultés de toute sorte, il y a des moments quand même où l’on se sent moins fort, où on ressent une lassitude d’être toujours seul, loin des siens, dans un pays inhospitalier, sous un ciel méconnu. Mais qu’une bonne lettre vous arrive, tout change d’un coup. Adieu la mélancolie. On se sent revivre, on puise dans ce bout de papier des forces nouvelles et on se dit qu’on tiendra bon pour revenir un jour auprès de ceux qu’on aime.

Voilà bien de cette sentimentalité que je te blâmais de faire l’autre jour. Il faut me le pardonner. Cet état d’esprit changeant vient du genre de vie que nous menons. On nous tient tout le temps en haleine, prêts à partir, le moindre bruit la nuit nous fait sursauter, on croit que c’est le branle-bas du départ et toujours rien. Nous attendons, toujours dans l’incertitude. Et pendant ce temps-là, le canon tonne sans arrêt, les mitrailleuses crépitent. La nuit, le ciel est constamment illuminé par les jets de lumière des projecteurs, les fusées éclairantes et les éclairs des obus qui éclatent. Nous voyons et entendons tout ce bruit et toutes ces lueurs de la bataille qui se déroule si près de nous. Et nous ne bougeons pas. Nous restons là, inactifs. Quel énervement ! La guerre est une chose très impressionnante et on en subit l’influence. Il faudrait être, je crois, très fort pour maîtriser ses nerfs en face de ce spectacle.

Remarque bien que je ne veux pas parler d’une impression de peur, non, ce qui nous ennuit, ce qui nous fait enrager, c’est qu’on nous laisse trop loin du champ de bataille, qu’on ne nous laisse pas approcher pour voir un peu plus près. Ce sera notre crève-cœur jusqu’à la fin, car nous ne serons jamais assez exposés au danger qui fait vivre et qui donne de l’occupation à l’esprit. Alors n’ayant pas assez de préoccupations graves pour nous-mêmes, on pense à ceux que l’on aime, à leurs peines, et c’est pour cela que je demandais à ton papa de m’écrire un peu plus souvent. Ne juge pas pour cela que je sois découragé et que j’aie le regret du pays. Non, ce n’est pas cela. C’est l’inaction qui nous ronge en face des grands événements qui se déroulent autour de nous et sans nous.

Ceci est tellement vrai que plusieurs hommes du convoi ont demandé de quitter notre section pour entrer dans les automitrailleuses, afin de mener une vie plus active et plus émotionnante. Les petites épreuves du commencement qui nous semblaient dures nous sont devenues familières. Ainsi, voilà deux mois que je couche dans la paille ou sur des planches sans me déshabiller. Au commencement, cela était dur. Je me disais faisons cela et supportons-le pour la France. Mais maintenant que je suis habitué à coucher n’importe où et n’importe comment, il n’y a plus de sacrifice de ma part et il faudrait autre chose pour nous donner un peu plus de peine, car cela nous occuperait pour les surmonter. En un mot nous sommes trop bien et en guerre cela ne vaut rien.

Le chef est venu hier, dimanche, dans l’après-midi, faire un peu de causette à la cuisine. C’est un homme âgé et quand il peut causer avec quelqu’un sans être obligé de brandir ses galons, c’est pour lui un grand délassement. Il vient comme cela me voir de temps en temps et chacune de ses visites me fait du bien, comme tes lettres. Il m’a assuré que je m’étais engraissé. Voilà une appréciation qui te fera plaisir, car tu verras que les idées noires ne me font pas trop de mal, heureusement.

D’ailleurs, je ne me laisse pas aller, jamais, à l’abattement. Je trouve que nous ne sommes pas assez occupés, je suis impatient d’avoir de tes nouvelles et étant donné ton état, j’ai un peu raison. Alors rien d’étonnant à ce que mes lettres trahissent l’état d’agitation causé par toutes ces raisons. Je suis furieux quand je vois mes cartouches se vert-de-griser dans ma cartouchière. Je regarde mélancoliquement ma pauvre carabine dont je n’aurai certainement jamais besoin et cela m’enrage d’être à la guerre, de ne pas voir un allemand et de ne pouvoir tirer un seul coup de fusil.

Quand donc avancera-t-on ? Quand donc finiront ces temps de pluies incessantes ? Nous sommes des milliers et des milliers qui se morfondent ainsi à ne rien faire. Chaque hameau est bondé de troupes, rien ne nous manque. Tout est admirablement organisé, les vivres regorgent, le matériel, flambant neuf, n’attend que l’occasion d’être utilisé. Les chevaux trop durs des artilleurs et des cavaliers ruent quand on les mène à la promenade. Que le beau temps vienne donc enfin pour utiliser toutes ces énergies qui ne demandent qu’à se dépenser.

J’ai appris avec grand plaisir par ton papa et par toi que ma petite Marcelle fait des progrès pour vite apprendre à lire et à compter. Elle avait bien besoin de cette opération du nez. Cela l’étiolait et l’empêchait de se développer de toutes manières. Je suis bien heureux de voir qu’elle va bien et qu’elle pourra nous faire plaisir un jour.

Je suis aussi bien content de ce que tu me dis au sujet de notre chère Mémé qui irait bien mieux. Quelle grande joie, si on pouvait obtenir une complète guérison sans aller à l’hôpital.

Vous allez avoir un ouvrier belge. Si c’est un flamand, vous pourrez juger par lui de l’horrible accent de ces pays dont je t’ai parlé déjà. Ton papa me dis-tu, sait bien remonter votre moral, trop prompt à l’accablement. Il a bien raison, car la guerre finira victorieusement pour nous et après les affaires seront bien plus faciles. J’ai entendu faire des démonstrations de ceci par des hommes très instruits et je t’assure que leur raisonnement est convaincant.
Garde donc tout ton courage. Ne t’inquiète pas si selon mes occupations je t’écris peu ou pas. La guerre finira bien un jour et je t’apporterai à ce moment une grosse provision d’énergie et d’expérience de la vie que je suis en train de faire. Le tout nous servira pour l’avenir meilleur que nous nous préparerons. En attendant ces heureux jours, je vous embrasse tous à la maison du fond de mon cœur.

Lucien
Sertier Lucien
Pernes, mardi 9 mars 1915

Bien chère femme,

Puisque la poste semble marcher encore, j’en profite pour toujours t’écrire. Cela compensera quand je ne pourrais plus le faire plus tard. Je recevrai bien sûr quelque chose de toi demain, car tu sais que le courrier ne vient que tous les deux jours. C’est une automobile militaire qui l’apporte et qui remporte les lettres mises au bureau. Je t’envoie ordinairement mes lettres par la poste civile, quelques autres fois, je les fais passer d’une autre manière ; ce qui t’explique qu’elles t’arrivent avec plus ou moins de régularité. Les tiennes toujours mises au même endroit – Heyrieux- m’arrivent bien en ordre, généralement par deux quand tu écris tous les jours.

Tu peux croire que j’attends le courrier avec impatience. Et je ne suis pas le seul, d’ailleurs.
Je ne comprends rien à notre situation. La bataille fait rage autour de nous, c’est une canonnade épouvantable mêlée au claquement régulier des mitrailleuses. Et nous ne bougeons pas. On dirait que cela ne nous intéresse pas. Nous faisons partie de l’artillerie lourde et nous n’avons encore transporté aucun obus. Que veut-on faire de nous vraiment ? Nous sommes certainement désignés pour accomplir quelque chose de prévu, mais dont l’heure n’est pas arrivée. En attendant, nous restons là. Ce soir, nous avons organisé une partie de football. Les hommes de tout le convoi (4 sections) qui ont voulu y aller se sont réunis sur un grand terrain aux environs. Il y a paraît-il des officiers très forts à ce jeu. On s’amuse donc pendant que le canon gronde sans cesse.

Ce matin il y a eu à dix heures un service solennel pour le repos de l’âme des soldats morts pour la patrie. Tous les hommes étaient libres pour y aller. Moi, je n’ai pas pu, avec cette cuisine de malheur. De tout ce que je t’ai dit là-dessus, tu peux donc en déduire que nous sommes réservés pour une mission inconnue encore pour nous. Où irons-nous ? Quelle chance si certains bruits se réalisaient et si je pouvais aller t’embrasser en passant ! En attendant, n’y compte pas trop quand même. Attends, en bonne française, la fin de cette guerre, ce sera plus sûr.

Il fait un temps très froid, vent du nord. Il a gelé fort, cette nuit. Le temps ne me fait rien, à moi, je suis bien au chaud dans ma casbah. J’ai prié poliment un jour la propriétaire de la salle où nous sommes de bien vouloir rester chez elle, n’ayant rien à faire dans une cuisine militaire. Aussi maintenant nous en sommes bien débarrassés. Gauthier lui porte quand même les eaux grasses et les épluchures. Mais elle nous fiche la paix, elle et ses poupées. On ne lui demande que ça.

Tu m’as dit que Gadoud l’aveugle et Pique prétendaient avoir des erreurs dans leurs comptes. C’est un prétexte qu’ils prennent pour ne pas te régler. Maintenant que je suis bien au courant de ma cuisine, je pourrais m’occuper un peu de cela si nous ne marchons pas encore. Quand tu t’en sentiras le courage, tu m’écriras en quoi consiste leur réclamation et moi je leur écrirai directement d’ici pour les inviter à te payer. J’agirai aussi de même envers ceux qui te doivent encore et qui ne t’ont pas encore payé. Tu me dirais ceux à qui il faudra que j’écrive et en même temps la somme qu’ils doivent et la date de leur note. Comme ce sera moi qui leur écrirai, ça ne te causera aucun ennui. S’ils ont une réclamation à faire, tu leur diras qu’ils s’adressent directement à moi, la poste ne coûte rien. Mais tu ne commenceras que quand tu seras bien rétablie. Cela en décidera peut-être quelques uns à te payer et cela sera autant de fait. Garde bien en attendant l’argent que tu as pour un besoin pressant. J’approuve bien tes intentions à ce sujet. Fais bien comme tu m’as écrit.

J’ai bien reçu les lettres de Planche. Merci. Tu donneras de mes nouvelles à ma sœur. Encourage-la pour Pierre qui est parti dans une direction inconnue, m’as-tu dit. Peut-être va-t-il faire partie du corps expéditionnaire de Turquie. Les Turcs ne sont pas bien dangereux et ce sera pour lui un grand voyage d’agrément. Le climat de ces régions est le meilleur du monde. Les fièvres n’y sont donc pas à craindre. Si ton papa prend un Belge pour travailler, il pourra peut-être apprendre de lui la manière de faire des meules de fourrage comme le font les gens de ces pays pluvieux.

Cela vous gagnerait bien du temps en laissant le foin sur place, dans les prés, en meules recouvertes de paille de seigle ou de froment. Il faudrait avoir une bonne bâche pour permettre de faire les meules sans inconvénients. Les gens d’ici font leurs meules rondes, très aigues, avec un ventre évasé et ils creusent un fossé tout autour avec écoulement d’eau d’un côté, ce qi empêche aussi les bêtes d’approcher et de faire des dégâts. La couverture se fait en faisant prendre des mises de paille tout le tour. Cette paille se rabat toute seule et fait un bon toit. Dans le midi, on fait ces meules en plantant une barre bien droite qui sert de centre, de guide et empêche le fenil rond de se jeter de côté.

En attendant de tes nouvelles, je t’embrasse ainsi que tous à la maison, de toute mon âme.



Lucien
Sertier Lucien
Pernes, mercredi 10 mars 1915

Ma bien chère Alice,

Le courrier va bientôt venir, en attendant, je commence ma lettre. Un bruit court ici que la prétendue suspension du service postal ne serait qu’une manœuvre allemande destinée à démoraliser les familles et par suite les soldats. Que faut-il en croire ? Dans tous les cas, les officiers eux-mêmes en parlaient mais rien d’officiel n’a paru à ce sujet. Quoi qu’il en soit, écrivons toujours. De même qu’il faut avoir dans cette guerre beaucoup de persévérance et d’efforts soutenus, écrivons de même puisque c’est dans les lettres des leurs que les combattants trouvent et puisent le meilleur de leur courage.

Voilà quand même deux mois aujourd’hui que j’ai quitté Dijon. Ces deux mois, les derniers de l’hiver se sont en somme assez bien passés pour moi. Me voilà bien au courant de la cuisine. J’y ai pris goût et je t’assure que quand je serai revenu près de toi, je mettrai quelquefois les casseroles sur le fourneau. Voilà je pense une chose qui ne te déplairait pas trop. Aujourd’hui il fait un temps ouvert et calme, comme s’il voulait neiger. Depuis ce matin, nous entendons la plus violente canonnade qui se puisse imaginer. Cela n’a pas cessé la nuit passée. Mais vers 7 heures ce matin, le feu a pris une intensité terrible. On ne pouvait plus distinguer les coups les uns des autres. C’était comme un roulement de cent tombereaux roulant au grand trot sur des pavés inégaux. Tous les habitants étaient sur leurs portes et anxieusement nous interrogeaient. Nous n’en savions pas plus qu’eux. On aurait dit vers les huit heures que ça se rapprochait et que ça tirait tout près. Aussi il y a eu un moment de panique dans la population civile. Les femmes faisaient leurs paquets pour partir, en pleurant, car elles croyaient que les Boches avaient passé nos lignes. Moi je crois tout simplement que l’air très calme favorisait l’arrivée du bruit. Mais il est certain qu’il y a eu une grande bataille.

Les habitants disaient n’avoir jamais entendu un tir aussi violent. Les coups des grosses pièces faisaient sonner les vitres et la vaisselle. Surtout, chez moi, mon argenterie en fer-blanc fringuait, mais ça ne se casse pas heureusement. Nous autres, comme tu penses, on riait, ça nous faisait de la distraction. Si on nous avait lâchés, nous serions bien, je crois, tous partis du côté du bruit, pour voir un peu mieux et de plus près.

Je t’envoie dans une autre enveloppe la lettre de ma tante de Corbas. Tu verras que l’oncle Eugène est toujours et de partout un joyeux boute-en-train. Il saurait mettre, comme je le connais, un régiment tout entier en bonne humeur. Il n’y a pas assez de Français comme lui. Moi, je ne suis courageux que pour moi. Quand je me suis bien remonté, je suis content, mais je m’entends mieux à eng…les autres qu’à leur prêcher la résignation. Je ne sais si je te l’ai déjà dit, je me suis pris plusieurs fois le bec avec les antipatriotes du convoi. Question de patriotisme. Je ne tolère pas le moindre mot contre lui. Je charge à fond et à chaque fois, mes anarchistes s’en vont, l’air piteux, sous les huées des camarades. Aussi, j’ai maintenu la réputation d’être le « Déroulède » du convoi et pour couper court à toute tentative de ceux qui voudraient me taquiner là-dessus pour s’amuser, je les ai bien avertis que je répèterai au lieutenant tout propos anti-français que j’entendrais. Besson, lui, traite tout simplement de « cochon » les anarchistes de la section et sa grosse voix suffit à les faire taire quand il est là. Il est de mon âge et c’est un gros homme.

7 heures et demi du soir,

Le courrier n’est pas venu ce soir. Désillusion générale. Pour quelle cause ? Nous attendons tous à demain. Le canon tonne toujours mais moins fort que ce matin. On s’ennuie ici, quand donc partira-t-on plus loin ? Je vais aller mettre cette lettre à la boîte avec l’espoir qu’elle te parviendra quand même. On se figurait que tout ce tapage d’aujourd’hui nous ferait marcher, mais rien. Tout l’après-midi, des autos ont passé avec des vitesses folles. Des motocyclistes filaient à toute allure. Et nous ne savons encore rien.

Je vais te quitter, chère femme, en espérant que demain j’aurai de tes nouvelles. J’ai un peu raison d’être impatient. Tu en comprends la cause, savoir que tu vas être exposée, être si loin de toi et ne pas recevoir de nouvelles, c’est plus dur que d’affronter tous les boches du monde. Enfin, j’espère toujours que tout ira bien.

Embrasse bien pour moi tout le monde à la maison. Ton bon papa qui sera certainement bien heureux de venir avec moi entendre le canon et qui a plus de mérite de rester avec vous que d’être sous les armes où l’on est d’ailleurs très bien (j’ai envie de rengager) et puis chère Mémé à qui je souhaite une prompte guérison. Enfin tes gentilles sœurs et la Marcelette.

Bons baisers,
Lucien
Sertier Lucien
Pernes, jeudi 11 mars 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu tes lettres 35 et 36 ce matin par un nouveau courrier qui avait presque un jour de retard. Il a été le bienvenu quand même. Tu me dis que tu es restée plusieurs jours sans lettre. Cela vient de la poste. Rends toi bien compte que quand nous voyagerons, le plus difficile pour nous sera de mettre les lettres à la poste, car pour éviter l’encombrement, nous nous arrêtons toujours en dehors des villes et des villages. Je t’écris, tu peux le voir, à peu près tous les jours. Tu verras dans le communiqué du 11 mars le récit de la bataille dont je t’ai parlé dans ma lettre d’hier. Grands mouvements de troupes anglaises et hindoues, par ici. C’est très intéressant pour nous.

Nous ne bougeons toujours pas. Le temps était beau cet après-midi. Aussi je suis allé voir faire une partie de football pendant que la soupe cuisait. Ça fait du bien de prendre un peu l’air. Une chose qui nous manque à tous, c’est de manger des légumes frais ; On n’ose pas manger des salades vertes, de peur de la typhoïde, les champs et les jardins ayant été tellement piétinés et parcourus par tant de soldats différents. En fait de nourriture, autre que la viande à laquelle nous renonçons, il ne nous reste que du riz et des pommes de terre. Et comme c’est toujours accommodé au jus de viande, c’est en somme toujours la même chose. Aussi il serait nécessaire que quelque marche imprévue nous laisse au moins 48 heures sans manger. Ça nous ferait trouver la viande bonne, après, sois en sûre. On ne trouve point de fromage ici, ou tout au moins des sortes de fromages immangeables et encore, c’est hors de prix.

J’ai bien examiné aujourd’hui le système d’attelage à joug des mules des équipages hindous. Le joug fixé au timon porte sur des espèces de harnais sur le dos des mules. Le tirage se fait par une bricole. Ce sont des voitures à deux roues tout en fer. Ce genre d’attelage est fort bien compris et très rationnel. Si on l’appliquait chez nous aux faucheuses et aux lieuses, il y aurait bien moins de peine pour les chevaux et un attelage plus vite fait car leur système est très simple. Fait porter le chargement sur le dos au lieu du collier et laisse aux animaux une liberté plus grande de leurs mouvements. En outre, il ne faut qu’un timon très court, moins encombrant. Le tout tient avec deux goupilles.

Les hindoues de ce matin, des lanciers du Bengale, avaient le teint très bronzé. Ils emmènent avec eux un matériel immense et ils ont jusqu’à des tonneaux pour charrier leur eau et dans lesquels l’eau ne peut entrer ou sortir que par un jeu de pompes qui met l’eau sous pression pour les bains, douches, etc… et en outre purifie l’eau en l’obligeant à passer dans un filtre à grand débit. C’est épatant. Les infirmiers hindous transportent leurs blessés dans des hamacs suspendus à deux grands bambous portés par six hommes. C’est drôle de les voir défiler avec leurs grandes perches, sur les épaules, horizontalement. Chaque bambou au diamètre de dix centimètres est porté par trois hommes. L’armement des cavaliers est formidable. Il comprend une carabine à répétition pendue à la selle dans un grand étui, une baïonnette qu’ils portent en travers du dos, une lance et un sabre pendu à droite de la selle. Les cartouches sont portées en bandoulière et dans une ceinture au cou du cheval. En dehors de la coiffure, le turban, les hindous portent le même uniforme kaki que les autres troupes anglaises.

D’ailleurs tout, chez les anglais, uniformes, armes, manteaux, bâches, voitures, autos, tout fer toile ou bois est peint de cette même couleur beige. Le journal « Le matin » dément catégoriquement la suspension du service postal. C’est, dit-il, une manœuvre allemande. Tant mieux.
En attendant la venue de nouvelles lettres de toi qui finiront bien par m’apporter la nouvelle tant attendue, je finis ces lignes en t’embrassant bien tendrement, ainsi que tous à la maison, y compris ma Mère qui doit peut-être être avec toi en ce moment.

Mes affectueuses pensées pour tous,

Lucien
Sertier Lucien
Pernes, vendredi 12 mars 1915
Pernes, ce 12 mars 1915, 8 heures du soir

Bien chère Alice,

Il y a eu courrier habituel, aujourd’hui. A ma grande surprise, et à ma déception aussi, il n’y avait rien pour moi. Je ne veux cependant pas m’en alarmer et comme les gens trop craintifs, en conclure que ce manque de nouvelles est dû à une cause fâcheuse. J’attendrai donc patiemment dimanche la venue du prochain courrier. Toujours rien de nouveau, ou à peu près.

Le temps est couvert, mais doux. Nous avons eu revue du capitaine, aujourd’hui. A tout prendre, j’aimerais encore mieux être capitaine que cuisinier. Si jamais on m’offre le choix ! … Il n’est pas venu à la cuisine, une dépêche l’ayant obligé d’interrompre la revue.

Si cela peut t’intéresser, je te dirais que nous entendons le canon sur la ligne de Béthune à Arras, quand il tonne, bien entendu.

Ce matin, ça cognait fort. Mais ce soir, il y a beaucoup de calme. Tu suivras donc dans les communiqués officiels ce qui se passe entre les deux points que je te citais plus haut. Notre Dame de Lorette dont on parle souvent est située aux environs d’Arras.

Si cela peut t’être utile, je te dirais que le dernier moratorium a été promulgué le 25 février. Une loi qui est en préparation stipule qu’aucune traite ne pourra être présentée aux mobilisés pendant la durée des hostilités. Je t’en reparlerai un autre jour. Ceux qui payeront à la fin de ce dernier moratorium verraient leurs intérêts réduits à 2 % au lieu de 5 %. Nous en recauserons. Dans tous les cas, tu peux être parfaitement tranquille en mon absence.

Je suis toujours en excellente santé. J’avais encore une dent qui m’agaçait un peu. Je l’ai arrachée avec les doigts, elle était toute cariée et venait sans effort. Me voilà encore guéri une fois. Mais je n’en ai pour ainsi dire jamais souffert. C’est plutôt pour souligner ce cas bizarre : s’arracher une dent molaire avec les doigts !

Ton abstention d’aujourd’hui signifiera-t-elle enfin une bonne nouvelle, laquelle est attendue par moi avec tant d’impatience. Je serai plus tranquille quand je saurai enfin ce qu’il en est. Au moins avant de partir en convoi, car une fois en route, on ne reçoit plus rien ou guère. Je t’envoie deux extraits du Petit Parisien de ce jour.

En attendant la fin de cette guerre, embrasse bien tout le monde pour moi à la maison et reçois mes meilleurs baisers.


Lucien
Sertier Lucien
Pernes, mardi 16 mars 1915

Bien chère Alice

Voilà deux courriers que je ne reçois rien. Je n’ai pas eu de tes nouvelles depuis le 6 mars et nous sommes le 16. Ta dernière lettre m’est venue le mercredi 10. Le courrier arrive comme à l’ordinaire pour les autres, il n’y a que moi qui ne reçois rien et je commence à en être très inquiet. Nous sommes partis de Pernes depuis samedi et nous ne savons pas encore quand nous y rentrerons. Heureusement il fait beau, le temps est couvert, très doux, et ma cuisine en plein air se fait sans difficultés. Nous couchons dans les camions au hasard de l’étape. On n’y a d’ailleurs pas froid. Par exemple, l’ennuyeux, c’est la poussière. Que va être l’été ? Quand 250 voitures passent ensemble, c’est un nuage de poussière qui enveloppe tout à nuit. Cette poussière donne absolument l’illusion du brouillard, mais c’est mauvais pour les yeux.

Je n’avais pas encore pu me rendre compte d’une manière aussi complète du bon état de nos troupes. Notre cavalerie est merveilleuse. Il faut voir ces chevaux gras et brillants, et ces cavaliers, tout ceci à neuf. Et l’infanterie, et tout le reste ! Rien ne manque. Je te répète ce que je t’ai déjà écrit, que le service postal continue comme à l’ordinaire. J’ai pensé que tu ne m’avais pas écrit pour ce motif, craignant que tes lettres restent en souffrance. En attendant de recevoir de tes chères nouvelles, ainsi que tous, de toute mon âme.

Lucien
Béthune, mercredi 17 mars 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte 37 et une lettre de ma mère. Un camarade peu consciencieux les avait gardées deux jours dans sa poche sans me les remettre. Aussi j’étais furieux contre lui. Je suis de la sorte resté six jours sans recevoir aucune lettre alors que les autres recevaient bien les leurs. Je ne savais plus quoi m’imaginer. Je viens de recevoir de toi 38, 39 et 40. Je vois que tu es toujours debout, comme tu me le dis, tu veux attendre mon retour ! Le service postal est vraiment bien fait. Le courrier qui serait arrivé hier au soir à Pernes est venu ce matin nous trouver en campagne. Il faut voir là une preuve du parfait commandement que nous avons.

Continue donc à m’envoyer de tes nouvelles qui me font tant plaisir. Les enveloppes sont intactes. Les décachetées sont rares. Je n’en ai pour ma part reçu qu’une ouverte. C’était une lettre de ma mère qui n’avait rien de confidentiel.
Nous voilà donc en pleine campagne. Rien de plus agréable. Cuisine en plein air, couchage sous la seule tente des camions. C’est épatant. J’avais amassé un rhume à Pernes dans la salle trop chaude. Le grand air de ces jours m’a guéri entièrement. J’ai envie, pour peu que tu y consentes, à me mettre bohémien après la guerre. On vendrait les lits et les placards, avec une botte de paille et deux caisses d’emballage, je te ferai un mobilier dernier cri du jour. Pas besoin d’astiquer, ni de faire laver les draps. Grosse économie de temps et d’argent. Les haies fournissent le combustible et les pavés le fourneau. Je ne vais plus pouvoir m’habituer à loger dans des appartements pour peu que cette vie en dehors dure encore un peu.

Il faut dire que nous avons un temps doux qui sent le printemps. Nous sommes dans un petit chemin isolé bordé de grandes haies pleines d’oiseaux ; c’est charmant au possible et j’aime vingt fois mieux cette vie là que la vie en caserne ou dans des baraques comme à Framecourt où l’humidité suintait de partout.

Que faisons-nous et que voyons-nous, vas-tu me demander ? Mystère. Le secret le plus grand nous est recommandé. Dans tous les cas, messieurs les boches seuls doivent avoir à se plaindre. Tout va aussi bien que vous pouvez tous le désirer et si le beau temps continue, ça ira encore mieux.

Tu me parles de vos foins pour cet été. Je comprends bien que cela n’ira pas tout seul. Les gens d’ici n’ont pas ce souci. Les prés ont tous servi plus ou moins pour le cantonnement et le parcage des troupeaux de l’armée. Aussi il faut avoir une grande habitude de la campagne pour pouvoir dire qu’il y avait là un pré avant. Ce sont de vraies « cultures ». Les arbres ont l’écorce rongée jusqu’à deux mètres de hauteur. Beaucoup en périront. En revanche, les pays situés en arrière des tranchées tirent de gros bénéfices de la présence des innombrables troupes de toutes armes qui inondent le moindre hameau. Toutes les denrées se vendent des prix fous. Les commerçants font des affaires d’or. Ainsi, dimanche, dans un petit pays où nous étions, les débitants ont doublé pour nous le prix de la bière. Et si on les avait fait consigner, nous n’aurions plus su où aller après.

Les habitants ont bien pu en commençant, voir les soldats d’un bon œil, mais maintenant, ils sont excédés et ne songent qu’à bénéficier de notre présence. Aussi nous leur faisons quelques petites farces pour nous venger de leurs rapines et à tout prendre, ils ne gagnent guère à nous mal recevoir.
Nous ne sommes pas sortis, cette semaine, du Pas-de-Calais. Nous entendons des canonnades comme tu ne peux pas te faire une idée. Il est vrai que nous sommes plus près du front. Pauvres Boches, qu’est ce qu’ils prennent. Je pense qu’il ne doit bientôt plus en rester un seul. On en prend, on en tue, ils se lasseront bien, une fois. Les Anglais leurs mènent la vie dure, aussi. Entre tous, on finira bien par les avoir, crois-le bien.

Tu me parles souvent de la durée probable de la guerre. Je ne saurais avoir aucune opinion là-dessus. Il y a encore tant à faire avant que nous soyons à Berlin ! Mais ça finira quand même et ça finira bien pour nous, c’est l’essentiel.

Tu m’annonces l’envoi prochain d’un paquet. Tu me feras bien plaisir, surtout pour les fromages. La viande me sort par les yeux. De tant en voir et en découper dégoûte d’en manger. J’aurais bien besoin aussi d’une paire de ciseaux coupant bien de la pointe. Pour le moment, j’ai assez d’effets, sauf en mouchoirs de cou. Si la campagne se prolongeait trop, je te dirais plus tard ce dont j’aurais besoin.

En attendant tes prochaines lettres, reçois, bien chère Alice, mes affectueux baisers pour toi et pour ma petite Marcelle, toujours bien sage, je l’espère.

Embrasse pour moi à la maison ton papa et ta maman dont je ne saurais jamais oublier les bontés pour nous et tes aimables sœurs dont je comprends tout le dévouement, surtout quand il va y avoir une « petite musique » de plus.

Au revoir, donc, et bon courage.


Lucien
Béthune, jeudi 18 mars 1915
Bien chère Alice,

Beau temps et bonne santé ; c'est l'essentiel.
A bientôt le plaisir de tes nouvelles.
Bons baisers à tous.

Lucien
Sertier Lucien
Arras, vendredi 19 mars 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu il y a un instant tes 41ème et 42ème lettres, ainsi qu’une autre de ma sœur et une carte de Rose Allemand. Tu es bien gentille de m’écrire, cela me fait un grand plaisir de recevoir de tes nouvelles, bien que nous soyons toujours en déplacement, le courrier arrive très régulièrement. La lettre du 16 arrive le 19, juge ! Je ne te mets pas le nom du pays, car je ne le sais même pas. Nous sommes tout près d’Arras, toujours.

Ma cuisine en plein air a un peu perdu de son charme. Aujourd’hui, il fait un temps affreux de giboulées de neige avec un vent d’ouest très froid. Ce matin, l’eau était bien gelée dans mes seaux. Je suis installé dans un chemin creux, le long d’une haie, on dirait la retraite de Moscou. Les gens d’ici viennent niaisement nous regarder manger. Pas un seul ne nous offrirait un abri sous une remise. Dans tous les cas, ce n’est pas moi qui leur demanderais un asile et j’aime mieux rester sous la neige que de rien devoir à ces gens-là.

Je t’écris ceci dans un camion pendant qu’un camarade garde le fourneau et le fourbi étalé sur des planches. On ne peut s’absenter une minute, leurs sales chiens viennent bouffer la viande dès qu’on tourne le dos. Dans tous les cas, on leur fait voir à ces gens du Nord, que « ceuss du midi » sont tout au moins aussi courageux qu’eux-mêmes. Moi, dans tous les cas, ça me va. J’ai enfilé l’imperméable et la neige peut tomber, ça m’est égal.

Le capitaine en passant ce matin a goûté mes haricots que je venais de faire cuire dans le bouillon gras en attendant de les passer au jus. Il les a trouvés délicieux comme ça et a fait des compliments de sa cuisine au lieutenant Berthet. Ô, puissance de la prévention : Je suis cité, à tort ou à raison, pour être le meilleur –et de combien- cuisinier du groupe des quatre sections (nous sommes un cuisinier par section). Il suffit que je fasse cuire des haricots à l’eau pour qu’ils soient délicieux ! Et tout ça pourquoi ? Vous allez rire ; Un jour, j’ai fait une bêtise. Je mets cuire des macaronis dans de l’eau froide. Naturellement, avec la lessiveuse, ils attachent au fond en bouillant et je les retire avec l’écumoire. Je vide l’eau dans un petit baquet. Cette eau dans laquelle les macaronis avaient détrempé faisait une sorte de gelée très blanche. Ceci se passait au bord de la route. Passe le capitaine avec un groupe d’officiers, ils s’arrêtent et l’un d’eux s’exclame : « tiens, une crème chantilly ». Tous regardent la fameuse crème. Je me demandais un peu où ils voyaient ça. Arrive notre lieutenant, ils lui montrent la crème et lui, très fier, encaissant les compliments sur la manière dont il nourrissait ses hommes. Heureusement qu’ils n’ont pas demandé à goûter la crème. Moi, en bon militaire, je n’ai pas dit un seul mot. De ce jour, j’ai été sacré grand cuisinier et rien que de mettre les haricots tremper à l’eau me suffit pour les rendre excellents. Il n’y a qu’au régiment qu’on voit ça.

Nous voyageons toujours tout le groupe réuni et le plus souvent avec un autre groupe d’autobus, ce qui fait une file de deux cent voitures et plus. Malheur au pauvre charretier que nous dépassons ou rencontrons, surtout s’il y a des chevaux peureux.

Ma sœur m’écrit que F. Rey a été cité à l’ordre du jour, pourquoi ? Tu remercieras bien ma sœur de sa bonne lettre. J’ai si peu le temps de lui répondre et puisqu’elle voit mes lettres, elle saura que je lui rends bien en affection, toute la joie qu’elle me cause en m’écrivant. Tant mieux que Pierre soit en sûreté, ça me fait grand plaisir de le savoir ainsi.
Je ne sais pas si nous irons en Turquie ou ailleurs, mais en tout cas, nous ne faisons pas grand-chose par ici. Nous ne savons rien, absolument rien sur ce qui nous attend. Ma sœur me dit que ce malheureux Camille Gardon se décourage tant. Il a bien tort. Il ferait mieux de prendre son sort en brave et rire de ses misères. C’est encore le meilleur moyen de les bien supporter. Je comprends encore un moment de tristesse passagère, mais en faire un état général, c’est un tort, il faut réagir. Tout ça finira bien un jour ou l’autre et ce n’est pas la peine de s’en faire du mauvais sang.

Fais-en de même, chère Alice, attends avec patience la fin de la guerre, garde ta santé tant que tu pourras et à la grâce de Dieu. Lui seul sait la fin et il n’abandonnera pas ceux qui soutiennent les justes causes. Je t’embrasse ainsi que tous à la maison, de tout mon cœur.

A bientôt,

Bon courage

Lucien
Estrée-Wamin, samedi 20 mars 1915
Bien chère Alice,

Je t'envoie la vue d'un petit pays où je suis depuis deux jours. Tu remarqueras les petites maisons basses d'ici qui n'ont que l'apparence du confortable. S'il faisait des grands vents comme dans la vallée du Rhône, aucune ne résisterait. Je suis dans une espèce de chambre pour cuisiner. Le fermier y prépare en même temps la nourriture de ses cochons, il arrivera sûrement que nous nous tromperons de soupe.

Pour parler sérieusement, je t'annonce que j'ai envie de laisser la cuisine au bout de mes trois mois réglementaires, c'est à dire vers le dix avril ; La raison en est que par suite du manque d'hommes, je suis obligé de faire le conducteur en route et de cuisiner à l’arrêt ; double travail, double souci auquel je ne résisterai pas. On a fait pour cela appel à ma bonne volonté. J'ai répondu à l'appel, ce qui n'empêche pas que cette semaine on a proposé comme sous-officiers deux camarades qui n'ont jamais été soldats.

Ce n'est, tu vois, pas la peine de s'éreinter, d'autant plus que la cuisine ne m'exempte d'aucune revue, d'aucune marche et que comme je ne veux pas me faire des bénéfices, je n'ai en somme du métier que les inconvénients. C'est de l'esclavage et ce n'est pas les flatteries qu'on me prodigue qui me feront rester plus longtemps dans cette place. Mon linge s'use rapidement avec ces lavages énergiques et j'aurais meilleur rang de faire simplement mon service comme les autres.- Planche m'a promis de me photographier à la première occasion ; j'ai été déjà pris … /…
Lucien
Estrée-Wamin, samedi 20 mars 1915
GUERRE 1914-1915
Lanciers anglais dans le nord de la France

…/… plusieurs fois dans ma tenue de cuisinier, surtout dans mes installations sommaires de campagne, seulement il faut que les camarades amateurs aient le temps de développer les clichés et ils n'ont pas ici toutes les facilités pour cela.

Il fait un beau soleil aujourd'hui, ça change de la bourrasque de neige d'hier mais le temps est toujours froid. Canonnade intense ce matin à 4 heures.

Je t'envoie ces cartes qui représentent les troupes anglaises et indiennes que j'ai vues si souvent.

Je n'ai reçu aucune réponse des cousines Ravaudeuse à ma dernière lettre. Je pense qu'elles se sont laissées influencer par ces histoires de suppression du service postal. De même ma cousine Berthe ne m 'a pas répondu non plus.

Je crois qu'on attend l'effet diplomatique que produira l'attaque des Dardanelles avant d'essayer le grand coup. Opinion personnelle, d'ailleurs. C'est comme tu vois le calme plat toujours dans notre vie. Mais enfin la Prusse s'use toujours quand même.

Les gens d'ici battent toujours à la machine avec leurs batteuses actionnées par un cheval. Ils font ça sous leurs remises. Ils auront fini je pense au mois d'avril prochain… /...
Lucien
Estrée-Wamin, samedi 20 mars 1915
GUERRE 1914-1915
Lord Kitchener passe les troupes indiennes en revue.

3) Ton papa se ferait du mauvais sang en voyant la manière que les paysans arrangent leur fumier. Ils l'étalent tout simplement au milieu de leur cour, toujours un peu creuse et le laissent pourrir comme cela ; pour circuler autour des bâtiments, ils laissent un trottoir pavé. Dans la ferme où je suis ils mettent trois gros chevaux à un tombereau qu'ils chargent jusqu'à la hauteur des hausses, sans porte avec du fumier pailleux et les voilà partis à cheval .

Ils lient tout leur fourrage en gerbes, ça leur est, disent-ils, plus commode pour le donner à leurs bêtes. Je conseille aux gens de Valencin d'essayer un peu de lier tout leur foin en petites bottes !
Je pense, ma chère Alice, que tu vas quand même te décider à faire le nécessaire pour m'envoyer une agréable dépêche. Ce serait mal de me faire languir si longtemps, voilà un mois que je l'attends.

Je t'embrasse en attendant, ainsi que tous, de tout mon cœur. J'attends aussi certaine carte qui se fait bien longue à venir ; qu'en pense petite Marcelle ? Quel dommage que l'alphabet ait tant de lettres, sans cela je l'aurais déjà reçu !
Bons baisers

Lucien
Estrée-Wamin, dimanche 21 mars 1915
Ma bien chère Amie,

Je puis compter la journée d’aujourd’hui au nombre des heureuses. D’abord, j’ai reçu la bienheureuse dépêche. Je me disais avant, comment vont-ils me la rédiger, cette dépêche, pour me bien expliquer ? Et bien, en cinq mots, tout a été bien traduit. Par les mots « gros garçon », j’ai conclu que l’enfant était bien portant, et normal. Et par les autres, «tout va bien », j’ai compris tout de suite que tout était allé pas trop mal quand même, malgré tant d’assauts et tant d’ennuis. Me voilà donc un peu rassuré. J’espère bien qu’aucune complication ne viendra troubler notre joie. Je vais attendre avec impatience mardi pour recevoir les détails écrits que vous n’avez pas manqué de m’envoyer les uns ou les autres.

Tu penses bien, chère Alice, que je ne pouvais moins faire que de fêter un peu un si heureux évènement après avoir reçu les félicitations des camarades et des chefs, j’ai offert une tournée générale avec du vieux graves blanc qu’un mastroquet d’ici se trouvait d’avoir par hasard en cave. Tu m’as dit que le baptême se ferait le dimanche suivant ; j’ai donc pris ma petite part aussi, comme si j’y étais. J’ai été si content d’avoir un garçon qui nous rappellera notre pauvre petit disparu. Il n’était pas de trop, notre petit Ernest et la présence du nouveau venu adoucira un peu l’amertume des regrets. Ce me sera une grande joie aussi au retour de ne pas voir ce berceau vide qui vous serait le cœur. Il faut bien espérer que Dieu nous le laissera, celui-là. Et que nous aurons la joie d’en faire un homme de bien. Je pourrais au moins, quand je serai vieux, lui raconter mes campagnes de la grande guerre, quand tous les peuples se ruaient les uns sur les autres et quand il fallait que chacun se lançât tête baissée dans la tourmente, à moins de renoncer pour toujours à être un homme libre.

Oui, ma chère Alice, tu m’as fait un grand, un très grand plaisir. Oui, j’aurais encore plus de courage, maintenant, plus de force, pour tout braver, afin de pouvoir revenir près de toi un jour, avec nos drapeaux victorieux.
J’ai reçu en même temps ta lettre numéro 43, tu semblais presque affirmer que ce serait un garçon ; tu en avais la conviction et tu ne t’es pas trompée. Heureusement que ce n’était pas une fille, la lettre que j’ai lue après la dépêche aurait perdu de son charme.

J’ai reçu aussi le paquet bien intact et je t’écris sur une des feuilles qu’il contenait. Dans tous les cas, il était bien cousu. J’ai mangé un fromage tout entier pour mon souper. Je relisais ta lettre en même temps et j’avais ainsi tous les bonheurs à la fois. Ces bons fromages, ils ont le goût de Valencin. Ça a fait tout mon souper. La viande, c’était trop commun pour un jour comme aujourd’hui, il fallait bien faire un peu d’extra.

J’ai encore reçu une lettre bien affectueuse de mon frère. Elle est du 14 mars, je n’avais rien reçu de lui depuis le 11 février. Il me dit qu’il est très étonné que je n’ai pas reçu ses autres cartes. J’ai reçu aussi une gentille lettre de ma cousine Berthier qui est maintenant à Lyon. Il a fait aujourd’hui une magnifique journée. Le printemps a bien débuté. On aurait dit que tout voulait participer à ma joie et que le soleil lui-même se mettait de la partie.
Te voilà bien occupée maintenant, chère Alice, tu vas certainement aussi bien donner de l’ouvrage autour de toi et ton cher papa va peut être bien penser que ce qui fait mon bonheur fait du même coup beaucoup d’embarras chez lui. Ces petits bouts d’hommes n’ont en général qu’une éducation imparfaite quand ils viennent au monde. Ils ignorent presque toujours les règlements pour ce qui concerne le tapage nocturne et font de la musique de chambre avec une persévérance qui n’a d’égale que la patience des bonnes mémés. Et mes gentilles belles sœurs vont sans doute croire que ce petit fabricant de KK doit être un boulanger boche. Encore de victimes de la guerre, mes pauvres sœurettes ! Mais que voulez-vous, c’est la guerre, et tout le monde en est pour ses drapeaux. Qu’ils soient toujours entre nos mains purs et sans taches, et qu’ils flottent au vent comme emblème de notre vaillance et la preuve d’un parfait savonnage.

Nous sommes toujours au repos à Estrée, attendant des ordres qui ne viennent jamais. Nos camions sont tous alignés sur la route. Il y a deux millions de francs qui dorment. Je me demande toujours ce que l’on va bien faire de nous.
Je t’ai envoyé trois cartes hier dans une lettre. Je pense que tu as tout bien reçu.

J’ai pensé que vous avez été chercher ma mère et qu’elle sera encore là quand tu recevras cette lettre. Dis-lui bien que je la remercie de tout mon cœur et que je suis bien content si elle a pu venir t’aider un peu. Tu l’embrasseras bien pour moi en attendant que je puisse le faire moi-même.

Ma sœur m’écrit tous les dimanches. Tu lui feras part en échange de mes fraternelles amitiés. Elle voit ces lettres et elle m’excusera si je ne lui écris pas souvent, je suis limité par le temps.

Je vais, chère Alice, finir cette lettre pour aller me coucher. Je vais faire d’heureux rêves, cette nuit. Voilà une bonne journée pour moi, et j’espère bien qu’elle aura des lendemains.

En attendant le moment où je pourrais aller faire connaissance de mon petit homme, je te charge, chère bien aimée Alice, de bien remercier pour moi tes bons parents pour les charges que nous leur donnons et je t’embrasse, avec tes « marmots », de toutes mes forces.

Ton mari bien content


P.S : Planche me dit de te transmettre toutes ses félicitations en attendant qu’il puisse, m’a-t-il dit, faire la connaissance de toute la famille.
Lucien
Estrée-Wamin, mardi 23 mars 1915
GUERRE 1914-1915
Le grain de la moisson de 1915

Chère Alice,

J'attends le courrier d'aujourd'hui qui arrive à midi et qui doit m'apporter des détails sur ce gros garçon.J e t'écrirai ensuite. Je fais vite cette carte pour qu'elle parte par le courrier de ce matin (poste civile). Je vais toujours bien et je suis comme tu le comprends très content.
Toujours au repos. Temps doux et pluvieux. J'ai écrit hier à ma sœur et à Émile. Je t'embrasse bien tendrement ainsi que tous à la maison.
Lucien
Estrée-Wamin, mardi 23 mars 1915
Maison Roussel Route d'Houvin
où nous avons fêté la bienheureuse dépêche
Remarque pendue au mur une herse à dents de bois


Bien chère Alice,

J'ai reçu tout à l'heure la lettre de ton Papa me disant combien tu avais souffert. Je n'ai pas pu partager vos angoisses car j'ai su l'issue favorable avant d'apprendre tes souffrances. Je ne serai rassuré pleinement que quand j'aurai reçu une lettre de ta main. En attendant je veux espérer que tout va bien comme me l'ont dit lettre et dépêche. Nous sommes pourtant mardi et toutes ces nouvelles sont de vendredi. Que c'est donc dur d'être si loin dans ces moments-là. Et il me faut attendre jeudi maintenant avant de rien recevoir.

Je remercie bien du fond du coeur tous ceux qui t'ont assisté dans ces pénibles moments, ton Papa et ta Maman à qui ces deux jours de martyre ont dû sembler bien longs, tes soeurs et la mienne qui a bien voulu quitter sa maison et ses petits enfants pour t'aider. - Je pense bien que ma Mère sera venue te voir puisque Marie l'en a avertie.- Ici rien de neuf ; je vais toujours bien. Temps humide et doux.- Guéris bien vite, et prends bien soin de mon petit bonhomme. Tous mes compliments à Mme Badard. Je t'embrasse affectueusement ainsi que tous à la maison en attendant d'autres nouvelles.


Lucien
Estrée-Wamin, jeudi 25 mars 1915
WAMIN – Route de Frévent


Bien cher Beau-Père,

J'ai bien reçu aujourd'hui vos deux cartes.

Très heureux d'apprendre que tout continue pour le mieux, mais très étonné que vous ne receviez pas mes lettres. Pour éviter toute inquiétude à Alice, j'avais écrit tous les jours. Je vais très bien, la vie au grand air m'est très favorable. Vous jugerez ce qu'il convient de faire pour Séquanaise.

Affaire L. Merlin à faire réserve, me doit traite 60fr. C'est tout je crois. Je vous envoie en même temps lettre plus longue. Sommes toujours au repos mais sur le qui-vive. Dites à Alice qu'elle m’envoie la liste détaillée de ce qu'elle a reçu en lettres ;

Je vous embrasse affectueusement ainsi que tous.
.
Lucien
Estrée-Wamin, samedi 27 mars 1915


Bien chère Alice,

J’attends de tes nouvelles par le courrier d’aujourd’hui midi. J’espère qu’elles seront bonnes. Voilà une semaine que je n’ai rien su, la dernière lettre de ton papa étant de samedi dernier. Aussi, tu comprends mon impatience. Nous sommes toujours au repos en attendant du nouveau. On nous fait faire de l’exercice et des marches à pied pour nous occuper. Bien entendu, j’en suis exempt. Je me porte toujours de mieux en mieux. Il gèle fort le matin, ce qui n’empêche pas de pleuvoir dans la journée.

Je cuisine toujours dans un fournil où je suis assez bien. Par extraordinaire, les gens de cette ferme sont gentils. Le patron est à la guerre, ils comprennent mieux. En attendant de bonnes nouvelles, je t’embrasse, ainsi que tous à la maison, de toutes mes forces.

De gros baisers à ma Marcelle et à mon nouveau petit gros.

Bien à tous,

Lucien
Estrée-Wamin, lundi 29 mars 1915
Bien chère Alice,

J’attends le courrier aujourd’hui avec impatience, n’ayant reçu aucune nouvelle de toi depuis le 20. C’est long. Je vais toujours très bien. Temps très froid. Fortes gelées. J’ai reçu samedi une lettre de Mme Carra m’annonçant un paquet de trois kilos pour moi et les camarades nécessiteux.

Ecris-moi le plus tôt possible, même si tu ne reçois rien de moi. Il me tarde d’avoir des nouvelles de ce gros poupon.

Mes affectueuses amitiés à toi et mes meilleurs baisers.

Lucien
Estrée-Wamin, lundi 29 mars 1915
Bien chère Alice,

J’ai enfin reçu aujourd’hui ta lettre du 24 mars m’apportant de bonnes nouvelles, car la lettre de ton papa me disant que le petit ne voulait pas prendre le sein me laissait inquiet. L’absence de toutes nouvelles m’ennuyait encore plus. Un seul jour de retard pour le départ d’une lettre à Valencin arrive à me faire un retard de quatre jours pour la réception ici. Je ne puis accuser la poste quand je vois des camarades recevoir régulièrement leur correspondance.

Ta lettre d’aujourd’hui, par ses détails, me rassure complètement. Du moment que ton « emplâtre » tête bien et dort encore mieux, c’est tout ce qu’il peut faire d’utile pour le moment et j’en suis bien content. Je pense que tu te rétablis normalement et que tout ira pour le mieux maintenant.

Je te renvoie signée la feuille de la séquanaise et je te laisse libre d’en faire l’usage que tu voudras. J’ai envoyé à ton papa ce matin une carte détaillée de notre région ; j’ai souligné les pays où j’ai séjourné, soit Pernes, Framecourt, Liencourt et Estrée où je suis. Par un trait au crayon, j’ai tracé les pays que nous avons traversés, comme Watou, Poperinghe en Belgique, ou Doullens dans la Somme. Je t’envoie aujourd’hui quelques gravures ou articles de journaux intéressants. Nous lisons presque tous les journaux parisiens. Ils arrivent ici à deux heures du soir. On va les acheter à Wamin, à un kilomètre, et cela fait une petite promenade l’après-diner quand il fait beau.
Nous menons toujours la même vie monotone. Nous avions quitté Pernes avec le plus grand enthousiasme. Nous savions que nous allions faire d’importants transports de troupes jusque sur la ligne de front et nous avons été on ne peut plus heureux en apprenant que nous allions être exposés au feu de l’artillerie ennemie. A 9 heures du soir, on nous a fait arrêter près d’Arras pour attendre des ordres et voilà 18 jours que nous les attendons, ces ordres. Nous avons changé deux ou trois fois de place, sur quatre ou cinq kilomètres, et voilà tout.

Le canon ne tonne presque plus, on ne voit plus rien. Il fait un froid de chien. C’est à peine si ça dégèle au soleil avec une bise froide venant je ne sais d’où. Comme il ne fait pas trop chaud pour dormir dans les camions, j’y laisse toute la nuit le réchaud à essence allumé, ça chauffe un peu quand même. Un litre d’essence dure six heures. A deux heures du matin, il s’éteint, je le regarnis, je mets la cruche du café dessus et je me recouche jusqu’à sept heures, quelquefois. Jamais je n’avais tant dormi jusqu’ici. Je me couche à huit heures le soir.

C’est l’embêtant ici, on ne sait que devenir, à moins d’aller au café, se noyer avec de la bière ou s’empoisonner avec la « bistouille » de betterave. Chose curieuse, je ne m’enrhume pas, mais j’ai pris un appétit féroce. Le matin je me fais du café au lait et je mange encore à 7 heures en me levant et bien c’est rare que je puisse attendre 11 heures, je mange encore à dix heures, puis à 4 heures et à 6 heures. Je m’engraisse, il est vrai, mais j’y prends peine. Nous n’avons pas d’épidémie par ici. Il faut espérer que cela durera.

J’avais bien l’intention de quitter la cuisine, je ne sais pas si j’y arriverai, en haut lieu, on ne veut pas. L’officier vient manger à la cuisine de temps en temps et trouve tout délicieux. Il amène d’autres officiers et vante les plats que j’ai faits la veille.

Ah, les bougres, ils savent bien me prendre pour me faire rester. Personne ne veut prendre la place, le travail qu’il y a à faire ici contraste trop avec l’oisiveté des hommes du convoi qui n’ont rien à faire. Alors je suis toujours là, attendant les événements, ne sachant pas encore ce qu’il en résultera.

Tu as certainement lu sur les journaux la déclaration du maréchal anglais French qui fait prévoir pour bientôt la fin de la guerre. Que faut-il en croire ? Dans tous les cas, il me semble qu’on n’a guère l’air de se presser par ici pour la marche en avant. On dirait qu’on est dans l’attente de quelque événement et non à la veille de grandes batailles. Calme trompeur, peut-être… On en voit comme cela, avant les orages.

En résumé, je me porte bien. Je suis toujours au mieux avec mes chefs et je suis assez bien pour tout le reste, autant qu’on peut être loin des siens. Je ne me fais pas trop de bile, cependant, ainsi que tu as pu le voir, j’ai fêté la naissance du gros poupon par une tourné dimanche dernier et mardi soir par une saoulographie que quelques uns avaient très soignée. Ce n’était pas à mes frais, je n’avais rien à … mais c’était en mon honneur et il fallait bien y participer. Et puis on s’égaye tant qu’on peut.

Ainsi les bonnes gens, à chacun de nos déplacements viennent nous demander tout un tas de renseignements sur la guerre. Nous les informons avec une précision et une abondance de détails de la plus haute fantaisie et que le journal boche le « berliner tasdeblagues » lui-même ne démentirait pas. Ensuite, ils nous posent les sempiternelles questions : d’où venez-vous, où allez-vous, que faites-vous ? Avec un grand sérieux, nous leur répondons que nous charrions des tranchées toutes faites. Il faut voir notre joie quand ça prend et qu’on voit le bonhomme répéter le précieux renseignement à son entourage ébahi et quelque peu interloqué. On s’amuse, en attendant mieux, comme tu vois.

Tout de même, tu dois reconnaitre qu’il faut que je sois très fort pour te faire une lettre de quatre pages en ayant, comme tu peux le voir, presque rien à te dire. On ne fait rien, on ne voit rien et on n’y peut rien. Peut-être un jour, nous payerons tout ça à la fois. En attendant, nous sommes toujours prêts, quand on voudra. Je t’envoie une gravure qui te donnera une idée d’un convoi en marche.

Puisque tout va bien, renouvelle encore mes remerciements pour tes bons parents et tes sœurs qui t’aident si bien et embrasse-les bien fort pour moi. Un gros reproche pour toi pendant qu’il est encore temps encore : Tu ne m’as pas encore dit comment s’appelle ce « petit homme », comme tu dis et ce qu’il ressemble. Si j’avais des descriptions comme ça à faire, moi, j’en remplirais huit pages sans m’arrêter. Un gros baiser quand même à partager entre tes marmots et toi.

Ton mari affectueux
Lucien
Valencin, mardi 30 mars 1915
Valencin

Le 30 mars 1915

49
Mardi matin 6h

Très cher Lucien,

Jeanne ayant aperçu des vues, nous t’en envoyons vite, il te semblera que tu y es encore. Nous avons baptisé ton fils hier, le cortège se composait de la mémé qui portait le petit, Marcelle et Joanny, et ta fille. J’ai dîné à la chambre et pensais à toi plus encore qu’à l’ordinaire, cette cérémonie me rappelait les deux autres où nous étions si heureux ! Le papa, lui, voulait être gai et leur versait à boire. Il aurait voulu les faire griser mais il y est bien arrivé pour la petite, elle avait bien bu sa goutte. Le vieux vin avait fait de l’effet. Joanny est reparti à deux heures. Voilà la journée comme elle s’est passée. Je t’écris de mon lit, je me suis levée et j’ai peut-être resté un peu trop longtemps debout, j’ai commencé à perdre (..) et j’ai eu un peu moins de lait pour ton fils. J’ai reçu une grondée de la maman et aujourd’hui je suis obligée de garder le lit, car elle se fâcherait pour de bon. Mme Badart m’avait dit de me lever mardi passé, je n’ai donc pas fait d’imprudence. Mais la maman veut que je reste quinze jours au lit. Obligé d’obéir. Nous avons reçu deux jolies cartes depuis la lettre où tu nous parles de la dépêche. Je pense bien qu’il y a d’autres lettres en route. J. Allemand nous a écrit hier en réponse à la carte du papa. Elle nous dit que tu n’as pas répondu à Rose et qu’elle espère quand même que tu es en bonne santé. Tes cartes arrivent vite. La dernière de jeudi est arrivée dimanche. Tu es donc resté après la dépêche quatre jours sans explication, que cela a dû te paraître long. Hier il est passé des Alsaciens-Lorrains au lieu de Belges. Ils étaient 5 mais en route, un a sauté de la voiture et n’a pas voulu suivre les autres. On les a conduits chez le maire. Le papa y est vite allé pour en amener un mais là-bas, personne ne les comprenait, ils parlaient allemand. Heureusement le papa arrive et se fait l’interprète entre eux et Guillaume et comme ça on a su ce qu’il voulait, il voulait travailler deux dans la même maison, trouvaient qu’on ne les payait pas assez cher, et puis ils voulaient aller à Lyon. Ils sont donc repartis pour Lyon. On attend toujours les Belges.
Ton fils est réveillé. Il est toujours à côté de moi. Il a pris ta place, il me regarde et ne dit rien. Hier nous l’avons mis dans son berceau. Il était joli dans ce berceau si blanc, mais il ne veut pas y rester. Il comprend déjà qu’il est à côté de moi. Je l’ai changé entièrement hier, il n’a pas cette belle poitrine qu’avait mon pauvre gros. Il est long et maigre, grands pieds, grandes mains, il a toujours la figure bien ronde, avec de petits traits, il n’a pas la figure maternelle.
A demain, je t’écrirai encore. Reçois mes baisers les plus affectueux. Ta femme qui t’aime,

Alice
Estrée-Wamin, mardi 30 mars 1915
Bien chère Alice,

Il n’y a pas de courrier, aujourd’hui, ce n’est que pour demain. Je t’envoie cependant ces quelques lignes, bien qu’aucun événement saillant ne soit venu troubler notre vie monotone. Des bruits circulent par ici que bientôt il y aura du nouveau et qu’un grand coup va être tenté. Cette vie inactive ne peut pas toujours durer. Il faut bien que cela en finisse un jour ou l’autre. Il n’y a donc rien d’impossible à ce que les bruits dont je te parle soient fondés. Bien entendu, quand je te dis des bruits, cela vient directement d’en haut. Je ne m’amuserais pas à te raconter les innombrables histoires qui courent par ici et qui prennent naissance je ne sais où. Dans tous les cas, dans le malheureux Estrée, on est à l’écart des grandes routes et on ne voit rien du tout de ce qui se passe.

Il passe ici un affluent de la Scarpe, une jolie petite rivière qui actionne deux moulins. Un éleveur de truites possède sur le bord de la rivière un très bel établissement piscicole. C’est très intéressant de voir ces bassins remplis de truites de toutes grosseurs, et la chambre à éclosions où naissent les alevins. Tricotelle qui a travaillé chez cet éleveur à quelques réparations, nous a apporté quatre truites que nous avons mangées à midi pour varier l’ordinaire. Tu vois que nous nous tenons bien. La rivière est très poissonneuse et les truites y abondent.

Le temps est toujours très froid. Il a gelé fort, cette nuit, et il ne dégèle qu’au soleil, mieux vaut ce temps que la pluie.

Tu m’as dit que tu mettais coucher le petit à côté de toi, dans le lit. C’est une pratique très dangereuse car il arrive qu’on peut étouffer l’enfant en dormant sans le vouloir. Peut-être ais-je mal compris et n’était-il avec toi qu’au moment où tu écrivais. T’es-tu servie du berceau ? Il eut fallu le désinfecter pour mettre le petit. Le meilleur moyen est le feu. Mettre le berceau dehors sur de la paille et y mettre le feu pour le bucler. Faire l’opération deux fois, droit et à bouchon et le bien repeindre ensuite.

Je pense que cette lettre va te trouver droite, car elle te trouvera quand ton bébé aura 15 jours. Ce sera déjà un grand garçon et avec un tel soutien, tu n’auras plus besoin de moi. Tu vois que je ris, c’est pour m’éviter de te mettre le refrain trop répété : je me porte bien. Avant les grands travaux, tu m’enverras mes chemises sans col, pour l’été. Je ne salis que les cols et les poignets, comme ça il ne me restera à laver que les manches.

Allons, bon courage, ma chère femme. Attends que tout cela finisse et soigne bien mon héritier. Tu te dis que la recommandation est inutile. Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes chères sœurs et reçois pour toi, ma petite Marcelle et Monsieur X… mes plus tendres baisers.

Lucien
Estrée-Wamin, mercredi 31 mars 1915
Ma très chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui deux lettres de toi. 46 et 47. Je ne sais pas si tu te rends bien compte de la joie que me procurent tes lettres. Toi, tu peux causer avec tes parents, ou tes sœurs, de tes espoirs, de tes ennuis, de tout enfin ce qui te tient le plus à cœur. Moi, ce n’est pas ça. Dans la vie que je mène, je ne peux guère m’entretenir avec les camarades de ce qui me soucie le plus, toi et les petits et tous ceux que j’aime là-bas. Je ne connais pas les familles des camarades, ils ne connaissent pas la mienne. Alors chacun se tait en ce qui concerne ses affections personnelles. Les lettres sont les seuls liens qui unissent encore ce qu’on a laissé de cher au pays et tu ne sauras jamais l’impatience avec laquelle on attend le courrier, ni la déception que l’on éprouve quand il n’apporte rien et qu’il faut encore rester deux grands jours à attendre un nouveau courrier. Et tout ceci, joie ou chagrin, il faut le garder pour soi, chacun n’étant attentif qu’à ses affections sans s’inquiéter de celles des autres.

Donc j’ai eu deux lettres. C’est un gros régal et je vais répondre aux deux. Nous devions partir hier, mais nous sommes encore là à attendre les ordres définitifs. Je crois que nous allons marcher sérieusement.

Tu me racontes dans ta 46ème lettre toutes les souffrances que tu as endurées. Pauvre petite, tu as payé bien cher le bonheur que tu m’as donné et je comprends bien l’anxiété de tous dans ces pénibles moments. J’espère bien que de semblables douleurs te seront pour toujours évitées, car tu ne résisterais pas à de semblables assauts. Je suis bien heureux d’apprendre que ton petit bourreau se porte bien et que tout a eu ainsi une heureuse fin. Je remercie encore une fois de tout mon cœur tes bons parents et tous ceux qui ont pris part à tes peines et qui t’ont tant aidée avec tout leur dévouement. De tout ceci je n’ai eu que les joies puisque j’ai su le bon résultat seul avant le récit de tes souffrances.

-Je vais répondre maintenant à ta 47ème lettre qui a surtout trait à cette affaire de cuisine. J’ai eu bien tort de t’en parler, car je ne t’ai pas dit quelles étaient les véritables motifs qui me poussaient à quitter la cuisine. Entre parenthèses, c’est bien fait pour moi, on ne doit jamais espérer d’une chose contraire à la vérité. Voilà, j’avais l’intention de m’en aller de la cuisine pour des raisons graves que je ne puis confier au papier. J’ai voulu t’en prévenir en te donnant des raisons peut-être justes, mais tout à fait secondaires et accessoires. Cela a eu de bon, au moins, de me faire voir que tu te fais une idée tout à fait inexacte de ce qu’est un cuisinier en campagne. Je te dirais que c’est un poste tellement enviable qu’il me serait impossible de trouver un remplaçant dans la section et que les trois autres sections n’ont pu trouver de cuisinier. On donne les rations crues aux hommes, ils se débrouillent pour les faire cuire comme ils peuvent et quand il faut marcher un peu dur, le peu de temps qu’ils ont est pour l’entretien des camions et les conducteurs sans le sou n’ont qu’à se serrer la ceinture.

C’est arrivé aux sections qui marchent avec nous, dernièrement, les hommes sont restés deux jours sans pouvoir cuisiner, mangeant leurs provisions personnelles. Que serait –il arrivé s’il eu fallu faire huit jours de déplacements continuels ? Donc le métier est très pénible et par suite manque tout à fait de postulants. En outre, je marche tout le temps, comme les autres, exposé aux mêmes dangers et aux mêmes fatigues. Mon camion n’est même pas le dernier dans le convoi, il est suivi par la voiture qui mène les gradés et par l’atelier.

En outre, je remplis le rôle de deuxième conducteur en route, ce qui n’est pas une sinécure. Toujours prêts à prendre le volant en cas de défaillance du premier, il faut voir la route en arrière pour ralentir, si les autres ne suivent pas ou se dévier à droite quand un officier veut nous dépasser avec son auto légère. C’est plus embêtant que tu ne crois, les camions étant bâchés, il faut se mettre sur le marchepied pour voir derrière. Enfin passons, je ne me plains pas de cela. Le service ne me pèse pas. Ce que je crains, ce sont les Desclaux, gros et petits. Or, moi qui suis cuisinier, je suis exposé à être la victime de ces oiseaux-là.

Depuis ma lettre où je te parlais de mon intention de m’en aller, des événements se sont produits. Je vais être obligé de rester cuisinier, je le sais bien : mais il y a des trop malins qui vont sauter. Tout se fait et tout se sait, heureusement. Quant aux galons, je ne leur cours pas après. En résumé et pour finir, je te dirais que je viens de passer des jours difficiles, mais que je sors avec honneur de cette période, conservant toute l’estime de mes chefs. Il y en a ici qui ne peuvent pas en dire autant.

Je vois venir sans trop d’appréhension le moment des grandes marches, j’ai maintenant un grand courant de tout le fourbi et j’ai vite fait de détailler la moitié d’un bœuf. Je crois que je me débrouillerais assez facilement. Dans tous les cas, si j’ai à faire, ce ne sera pas trop à mes dépends. Je pèse 79 kilos, ma moyenne à Valencin était 75. Voilà qui va te rassurer sur ma santé. Quand aux balles, compte bien que je finirais la guerre sans en entendre siffler aucune. Ça, tu conviendras que c’est bien malheureux quand même.

Tous les soirs après la soupe, nous avons « marche militaire ». Rassure-toi, ce n’est pas pénible. Ça se passe au café Roussel et consiste à faire marcher un bon garçon de la section que nous sommes trop heureux d’avoir pour nous distraire un peu. Un jour, on lui fait raconter une histoire ; quand il a presque fini, un camarade rentre au café, et avant la fin, un autre compère arrive encore et on le fait recommencer pour celui là, puis c’est un autre qui ne se rappelle plus le commencement et le brave garçon recommence cinquante fois son récit sans pouvoir jamais l’achever et sans comprendre qu’on se moque de lui. Une autre fois, on le fait siffler pendant toute une veillée le même air que tout le monde veut savoir et que personne ne retient d’une manière juste. C’est tordant. Avec ce froid, on ne peut se promener et il faut bien se distraire un peu. Ce n’est pas bien méchant.

J’oubliais de te dire, j’ai reçu un paquet de Mme Carra, un paquet pour moi et Tricotelle. Selon leurs instructions, j’ai pris ce qui me convenait, une chemise, du chocolat, une figue, des pâtisseries et des semelles feutrées. J’ai remis à Tricotelle une paire de chaussettes blanches, du savon, du fil, des lacets, un linge. En outre, Mme Gambs avait mis pour chacun un joli paquet de bonbons. Dommage que ma petite Marcelle soit si loin. J’avais reçu une lettre de Mme Carra samedi dernier m’annonçant le paquet.

Que pensez-vous de la guerre, par là bas ? Ici, on n’y comprend plus rien. Si on voyait des troupes en mauvais état, dépenaillées ou maladives, on aurait une raison de croire à un ajournement des opérations. Mais ce n’est pas le cas. Les troupes sont très heureuses et en parfait état. Tout marche comme en temps de paix, intendance et services médicaux. Les ambulances sont vides et les autos pour les blessés sont comme nous, au repos. C’est partout le calme, la tranquillité. A nous autres, on fait faire l’exercice pour occuper les hommes. On n’entend parler ni de maladies, ni d’épidémies. Nous avons eu deux hommes malades au début, en janvier. Depuis, pas un seul homme indisponible et cependant la plupart de nos hommes ont plus de quarante ans. Il y en a même plusieurs de 45 ans.

Les terrains sont un peu secs, maintenant et permettraient de circuler un peu mieux. Je ne crois pas que cette situation se prolonge et il faut s’attendre à des évènements importants de près. Je te préviens encore une fois de plus qu’il me sera très difficile de t’écrire si nous marchons en avant. Je le ferai toujours tant que je pourrais, mais enfin il n’y aura pas lieu de t’inquiéter si tu ne reçois plus rien.

Jeudi matin (8 heures)

Il a fait très froid cette nuit, il a gelé encore plus fort que d’habitude. Ma première pensée a été ce matin pour vous tous et j’ai songé un peu à ce petit Joseph qui doit bien en faire à tous, là bas. C’est une excellente idée de l’avoir appelé Joseph. Tout d’abord en calculant quelle était la date de sa naissance, j’avais déjà remarqué que c’était la Saint Joseph. Son anniversaire et sa fête tomberont le même jour. Ce nom était un de ceux de notre pauvre gros et il doit être bien agréable à ton papa à qui il rappelle aussi le souvenir d’un disparu bien cher. Je serais très heureux si ce nom a pu procurer à ton papa et à ta maman une petite satisfaction de plus car ils ont été bien à la peine et ce n’est pas cela qui peut les dédommager.

Pour moi, je trouve le nom joli, sa prononciation, simple et facile, sonne bien et pour toutes les raisons que je viens de te dire, je trouve que tu as bien fait de le choisir, si tu l’as choisi. Mes compliments en tout cas à celui qui, le premier, en a eu l’heureuse idée.
Il faut que je porte cette lettre au courrier, voilà l’heure de son départ. Au revoir donc, bien chère Alice, je termine vite en t’embrassant toi et tous les tiens de tout mon cœur.

Bien affectueusement pour tous,

Lucien
Estrée-Wamin, jeudi 1er avril 1915
Bien chère Alice,

Le courrier va arriver tout à l’heure. Je pense que nous serons encore là pour le recevoir. Le temps est moins froid, mais il gèle encore un peu. C’est le branle-bas général. Quand tu seras bien rétablie, tu m’enverras des chaussettes en coton et des conserves. Il se pourrait que j’en ai besoin dans les marches forcées.

Je pense que tout continue à bien aller et que mon petit Joseph dans son berceau et ma Marcelle à l’école font chacun de leur côté leur possible pour être bien sages. Tu as dû recevoir ma dernière lettre où je te parlais cuisine. Voici quelques explications supplémentaires. Je m’étais aperçu de quelques petites irrégularités concernant ce que je dois toucher. Je craignais qu’un jour ou l’autre on puisse penser que c’était moi qui en fut l’auteur. Alors j’ai eu la belle peur. Démontrer à la fois qu’il y avait quelque chose de louche et que c’était forcément un autre que moi qui était le coupable. J’ai eu la chance de pouvoir établir des preuves flagrantes. L’affaire est restée là, mais maintenant je suis au moins tranquille. Autrement, rien ne m’aurait empêché de quitter la cuisine. Je n’avais que ce moyen pour éviter d’être suspecté un jour. Aussi, plus que jamais j’ai la confiance du commandant et ce serait trop long de te raconter mille petits faits qui le prouvent.

Aujourd’hui, nous faisons maigre, j’ai donné à chacun deux œufs et du riz au lait, ce soir, morue. Je vais toujours bien. Tu as pu voir sur le journal d’hier que M. Ribot a déclaré ne pouvoir abolir le moratorium avant la fin des hostilités. Un bon baiser pour toi et tes marmots chéris et embrasse bien tout le monde pour moi.
Lucien
Estrée-Wamin, vendredi 2 avril 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre 48 et les trois cartes de Valencin n°49. Je suis bien content d’apprendre que ce gros garçon se porte bien. Mais c’est toi, pauvre petite, qui ne va pas si bien. Tu ne te relèves guère vite. Je ne suis pas inquiet, sachant que tu es entourée de bons soins. Je serais autrement tourmenté si je te savais seule entre des mains étrangères. Je t’ai déjà dit plusieurs fois qu’il ne fallait pas te faire le moindre souci pour moi. Tu ne peux te faire aucune idée de notre genre de vie. Et ce n’est pas la peine de te forger l’imagination et de croire que je cours des périls qui n’existent pas. Dis-toi simplement qu’un homme seul qui n’a que lui à penser est très fort contre beaucoup de choses et qu’il n’y a pas lieu d’avoir aucune crainte sur mon sort. On ne nous expose pas au danger et j’ai toutes les chances de revenir près de toi après la campagne. J’ai même pris des précautions pour le cas où je viendrais à prendre une angine. J’ai averti notre infirmier Lugrin qui est mon ami. Il mange avec nous à la cuisine et je l’ai bien mis au courant de ce qu’il me faudrait comme soins si je reprenais ces maux de gorge. Je sais d’avance que j’aurais tous les soins voulus en cas de besoin, sans nécessité d’aller dans un hôpital où il peut y avoir des cas contagieux. Tu vois que je ne néglige rien et que je prends bien toutes les précautions pour revenir près de toi en bonne santé. Bien entendu que si je n’avais pas de famille, il y a longtemps que je serais en première ligne où ça doit être bien plus amusant. Mais je suis bien sage, crois moi, je pense à toi.

Le temps se couvre, il fait moins froid, ça va être encore de la pluie. Je suis en train de faire une soupe de pommes de terre pour ce soir avec des merlans frits. Ça fera le souper maigre. Ils ont en outre chacun une mandarine et du vin. Tu m’as demandé si j’étais brouillé avec Besson. Où as-tu vu ça ? Besson est un camarade très sérieux et j’aime beaucoup sa société. A ce sujet, je te dirais que c’est très intéressant de causer avec les hommes instruits du convoi. Un jour, de l’autre semaine, j’avais comme homme de corvée pour la journée un licencié es science et es lettre première partie ; C’est un plaisir d’avoir ces gens-là pour causer, ils ont une façon de voir et d’apprécier les choses qui sort du commun. Tu penses bien que je l’ai gardé pour causer au lieu de le faire trimer. Chaque fois que le tour de corvée m’amène un de ces hommes à la cuisine, je puis dire que c’est un ami de plus, mais c’est encore Besson que j’aime le mieux pour son vaste savoir, sa grande expérience personnelle des affaires et surtout sa grande affabilité. Tout est grand comme tu peux le voir, c’est en somme un charmant garçon. Il y a aussi plusieurs ingénieurs, leur société est également des plus intéressantes, il est dommage que je ne puisse dire sur les lettres les très curieux renseignements que ces messieurs connaissent sur une foule de choses qui touchent à la guerre, mais ce sera pour plus tard, quand je serais revenu près de vous tous.

En attendant cet heureux jour, je finis en te recommandant d’être bien tranquille sur toutes choses et de n’avoir d’autre souci que d’être une bonne maman. Je t’embrasse, chère Alice, de tout mon cœur, ainsi que tous à la maison,


Lucien
Estrée-Wamin, dimanche 4 avril 1915
Bien chère Alice,

C’est aujourd’hui Pâques, un jour de Pâques bien triste. Il pleut et je suis loin de toi. Toutes choses qui ne sont pas pour égayer. J’ai reçu ta 50ème lettre aujourd’hui par laquelle tu me dis que tu penses que je n’ai pas reçu la carte de ton papa du 19, écrite à Heyrieux. Je l’ai bien reçue, deux jours après la dépêche, en même temps que la lettre de ma sœur et tu dois voir sur mes lettres que je te l’ai bien portée comme reçue. Tu me dis que je t’écris tous les deux jours. Je t’écris à peu près tous les jours, il faut donc que toutes mes lettres n’arrivent pas. Je suis trop dérangé souvent quand je t’écris, c’est cela qui m’a fait perdre mon numérotage. Il faudrait, pour que je voie bien ce que tu reçois, me rappeler en deux mots sur tes réponses le fait saillant de ma dernière lettre, comme tu le fais quelquefois.

Je n’ai pas la moindre idée de faire un reproche à personne de ne m’avoir pas écrit plus fréquemment les premiers jours. Je sais bien que tu as donné beaucoup de travail chez vous à ce moment. Je suis resté plusieurs jours sans nouvelles. Je t’ai dit mon impatience, mais je n’en veux à personne pour cela. Si une de mes phrases a pu te le faire croire, c’est qu’elle a été écrite à un moment ou j’étais dérangé et que la portée a dépassé ma pensée. Je te remercie ainsi que tous des nouvelles que j’ai reçues et je demande bien pardon à tous si j’ai pu involontairement faire croire qu’on ne m’avait (….)

Je t’ai dit dans ma carte d’hier que j’avais écrit à Saint-Romain et à Rose Allemand. J’ai répondu aux cousines Desrayaud pour les remercier de leur paquet. J’ai mis hier la chemise que j’ai gardée puisque j’en avais le droit et que l’autre en avait plus que moi. C’est une grande chemise en flanelle neuve. J’ai mis hier aussi les caleçons que tu m’avais envoyés. Je vais laver les autres, les bons, ils n’ont pas un trou. Je vais les ranger pour l’hiver prochain. Je me suis fait laver plusieurs fois par des blanchisseuses, mais j’y ai renoncé. Elles esquintent mon linge. J’ai déjà fait une lessive l’autre semaine mais tout n’a pas marché comme j’aurais voulu. J’avais mis bouillir dans ma lessiveuse une chemise, des calçons en toile, un tablier blanc, des mouchoirs, etc. et avec j’y avais mis des pantalons et une veste bleue en toile. Et bien le linge blanc est devenu bleu et les bleus sont devenus blancs. Très bizarre, comme tu vois. Je vais recommencer encore une fois et je pense que ma veste redeviendra bleue et mes mouchoirs blancs. Bien entendu, je me fais payer mon blanchissage par l’ordinaire, quand bien même c’est moi qui le fais.

L’aumônier va dire une messe militaire mardi prochain. Les aumôniers ont grade de capitaine. Ils ont un cheval blanc et trois galons d’or à leur chapeau.

Il y a eu hier un match de football entre une équipe de zouaves et une équipe de chez nous formée des meilleurs joueurs et qui comprenait trois de nos officiers. Les zouaves nous ont battus. Ils sont mieux entrainés que nous pour courir, c’est ce qui a fait leur force.

Tu me diras un peu ce qu’est devenu Mathias ainsi que les principaux mobilisés de Valencin. A propos, je pense que tu n’as pas répondu à la demande que je t’avais faite au sujet des exploits de Fleury Rey, cité à l’ordre du jour. Tu ne m’as pas non plus parlé de la lettre que je t’avais envoyée pour ma mère, croyant qu’elle était avec toi. N’aurais-tu pas reçu tout cela ?

Je suis toujours en bonne santé et j’espère bien que la présente te trouvera parfaitement rétablie. Il me semble que tu te portes moins bien que tu ne le dis. Je vois bien que ton nourrisson fera un homme, mais il faudrait bien aussi que tu deviennes forte.

Au revoir, bien chère Alice, je termine en t’embrassant, ainsi que « notre marmaille » et j’envoie à ton papa, à notre Mémé et à tes sœurs mes plus affectueux sentiments.


Lucien
Estrée-Wamin, lundi 5 avril 1915
Bien chère Alice,

Cette lettre doit te parvenir directement sans passer par aucune censure, étant mise à la poste par quelqu’un en dehors de la zone des armées. Je vais en profiter pour te dire ce qui se passe ici d’une manière sincère. Tout d’abord, nous ne faisons rien, rien et rien. Et nous sommes des milliers de camions à ne rien faire. De temps en temps, on nous change de place, avec de grands airs mystérieux qui nous font croire qu’il y a enfin quelque chose de neuf, mais toujours rien. Ainsi, nous avons quitté Pernes voilà bientôt trois semaines à 6 heures du soir pour faire un important déplacement de troupes. Deux mille camions marchaient à la fois sur plusieurs routes vers le même but. Nous arrivons à 9 heures du soir dans un petit pays nommé Liencourt à 20 kilomètres d’Arras, tout près d’ici. On nous dit d’attendre les ordres et d’arrêter les moteurs. Nous avons passé la nuit sur le qui vive et rien n’est venu. Le lendemain, on nous a fait faire 15 kilomètres à 200 camions que nous étions à cet endroit pour arriver à nous mettre à 500 mètres de l’endroit où nous étions avant. Coût d’essence : 960 francs. Trois ou quatre jours après, on nous envoie ici, à Estrée-Wamin. Nous mettons quatre heures pour faire trois kilomètres. J’ai installé trois fois ma cuisine dehors pendant ces quatre heures, quitte à la remballer quand j’allais mettre le feu au fourneau.

Ici, on nous tient continuellement en alerte. Cette nuit, nous dit-on, nous partons. Il faut tout emballer. J’emballe tout, je me couche et le lendemain matin, je me réveille à la même place ; quitte pour tout déballer. Emballer, déballer, réemballer, re-déballer, voilà mon gros travail. C’est énervant au possible.

Jeudi dernier, c’était tout décidé, on partait dans la nuit pour mener des troupes. Un régiment de zouaves vint en effet à la nuit camper dans le village. Ils y sont encore et nous aussi. Et de partout c’est la même chose. La région est saturée de troupes de toutes armes, les villages en sont pleins de partout. Les zouaves qu’il y a ici sont au repos depuis plus d’un mois. La cavalerie, très bien remontée, s’occupe tout simplement à promener ses chevaux avec la moitié seulement de ses hommes. L’autre moitié va dans les tranchées faire la relève avec les fantassins. Les troupes sont tellement nombreuses que les hommes restent facilement un mois au repos pour trois ou quatre jours seulement passés dans les tranchées. Nous avons fait plusieurs fois la relève de ces hommes. Nous les menons à dix kilomètres du front et nous ramenons les autres en arrière. Mais j’appelle cela ne rien faire.

Alors voilà la situation. Des troupes en parfait état, nombreuses, bien équipées, pleines d’entrain et restant là à ne rien faire, attendant qu’on veuille bien les occuper. Pas de maladie, ni d’épidémie. On parle dans les journaux de l’armée anglaise et de ses millions de soldats. En tout cas, ils ne sont pas tous en France. Depuis janvier, les cantonnements anglais ne se sont pas allongés. Ils s’arrêtent entre Arras et Béthune. Ils ont bien reçu des renforts, mais c’était simplement pour maintenir mieux leurs positions. Alors comme nos troupes sont en bon état et qu’on n’a pas essayé de mouvement en avant sérieux, j’en conclus que le haut commandement doit avoir un autre plan que de forcer les lignes allemandes en les attaquant de front. L’acharnement des aviateurs anglais à détruire les ouvrages que les Boches ont établit sur les côtes belges et le maintien de l’armée anglaise en Angleterre me laisse penser que peut-être veut-on faire un débarquement anglais en Belgique en arrière des troupes allemandes qui seraient prises entre deux feux.

C’est une première hypothèse. Une deuxième serait que le grand Etat-major attendrait que les événements des Dardanelles aient par leur réussite déterminé quelques neutres à nous aider et qu’on ne frapperait le grand coup qu’à ce moment. Certains prétendent aussi que si l’Autriche essuie encore une défaite, elle demandera à signer une paix séparée, qu’on lui accordera avec empressement pour tomber ensuite tous à la fois sur l’Allemagne et l’écraser ensuite complètement. Chaque thèse a ses partisans et l’inactivité de nos troupes est bien la preuve qu’on attend quelque chose.

Il faut bien le dire, cette inaction est dangereuse, les hommes sont pressés de rentrer chez eux et chacun attend avec impatience que les événements viennent enfin faire espérer une fin prochaine des hostilités. Il faudra que l’on marche bientôt, sans quoi la discipline s’en ressentira. C’est bien ce qui se passait à Paris pendant le siège forcé de 70. En somme, l’inaction actuelle n’a pas pour motif notre impuissance, car on n’a pas encore mis sérieusement la machine en marche.

On songe pourtant en haut lieu à une retraite des Allemands car on a tout préparé pour les poursuivre. Une cavalerie nombreuse, des camions automobiles, des autobus neufs en nombre incalculable, des ponts de bateaux tout neufs, tout un immense matériel qui n’a pas encore servi et qui attend, remisé un peu partout, qu’on ait besoin de lui. Alors, puisqu’on est prêts et qu’on n’essaye pas d’avancer, c’est qu’on attend, et qu’attend-t-on ? Les services de l’intendance se sont bien améliorés. Notre viande actuelle est de bien meilleure qualité que celle que nous touchions en janvier. Jamais rien n’a manqué, ni pain, ni vin, ni vivres d’aucunes sortes. L’autorité militaire a fait élargir toutes les routes pour faciliter les transports et des milliers de territoriaux sont prêts à mettre en état celles que les Allemands laisseront en reculant.

Voilà quinze jours que le canon ne tonne plus que par longs intervalles. D’ailleurs, depuis les petites affaires de Neuve-la-Chapelle, où étaient les Anglais et Notre-Dame-de-Lorette, dans nos parages, les communiqués officiels ne signalent rien sur le front ou à peu près rien. C’est le calme plat. Ici, on ne se croirait pas en guerre. Je t’ai déjà signalé le manque complet de patriotisme de ces gens du Nord. Nous ne nous gênons pas pour leur souhaiter que les Prussiens viennent jusque chez eux pour leur apprendre la différence. Pour eux, le soldat est un sujet à profit, il faut l’exploiter tant qu’on peut. Aussi, on nous vendra cinq ou six sous un litre de bière, aux civils ce sera 4 sous. Ces jours derniers, il a fait bien froid, et bien il m’a été impossible de trouver un coin dans une grange, personne n’a voulu me prêter une gerbe de paille, il m’a fallu coucher dans les autos.

Le capitaine même a fait arrêter par quatre hommes une femme qui refusait de recevoir son billet de logement. Les officiers seuls sont logés des l’habitant et on les accueille comme des chiens. Je te raconterai plus tard toutes les mesquineries de ces paysans abrutis par l’alcool de betterave et leur mauvais genièvre. On ne voit que des enfants ayant des humeurs froides au cou. C’est caractéristique. Ces pays sont pour tout en retard d’un siècle. Ils ne vivent que pour eux. Toutes les cours, sans exceptions, sont fermées avec de grands portails. Tous les champs sont clos avec des fils de fer ronce et des haies de buissons. Aucune solidarité entre eux, personne ne s’aide. Chaque hameau est commune et les communes ont tout de suite cent habitants. De misérables mairies et écoles qu’on prendrait pour des bicoques, voilà ce qu’on trouve dans la plupart de ces petits villages. Et le plus mauvais, c’est encore leur affreux langage. Cet accent du gosier qui les rend incompréhensibles. Je quitterai ces pays avec plaisir, c’est certain. On a beau nous changer d’endroit, c’est toujours la même chose, On est toujours en butte à cette hostilité bête des paysans. C’est un grand sujet de mécontentement pour les soldats et avec l’oisiveté que nous avons (pas moi, toujours), il y en a assez pour énerver les meilleurs.

Au point de vue commandement, nous avons un bon lieutenant actif, fort jeune et sachant assez bien prendre ses hommes. Mais nous avons un vieux capitaine en revanche qui est bien le type du Ramollet. Ses trouvailles sont des merveilles d’imbécilité et je suis bien fâché de dire cela d’un chef. Il avait imaginé un jour de faire démonter tous les ressorts aux roues des camions pour en faire astiquer et graisser les lames. Tu vois ce démontage ! Et un ordre de départ arrivant subitement. Heureusement les officiers refusèrent de le faire sans un ordre écrit et cela reste là. Il a encore imaginé de faire laver à la potasse les planchers des camions. Tu vois comme c’est sain, ensuite de coucher sur ces planchers mouillés. Il fait repeindre tous les camions qui pourtant sont de 1915 et sont tout neufs de peinture. Ce n’est pas lui qui paie la peinture, c’est la princesse. Il fait astiquer tous les camions à l’essence et nous avons usé plus d’essence en astiquage que pour rouler utilement. Tu vois ça d’ici : 80 camions ruisselants d’essence, un fumeur y jetant une allumette et toute la ligne des voitures flamberait à la fois. J’en passe et des grosses. Un jour, il a failli faire massacrer tous ses camions, c’était avant notre arrivée. Il s’est trompé de route, il a conduit son groupe sous la ligne de feu. A peine avait-il passé que les obus pleuvaient sur la route. Il fut puni sévèrement. Je pense bien qu’on ne l’enverra pas avec nous en Allemagne. Personne ne peut le sentir, au contraire, du lieutenant que tout le monde aime.

Enfin, voilà bien des détails. Pour moi, je suis encore à la cuisine. L’officier ne veut pas que je m’en aille, il m’a dit hier que j’avais toute sa confiance et le chef Maugis m’a assuré que j’étais un cuisinier modèle. Pas comme cordon bleu, a-t-il ajouté, soit, mais au point de vue militaire, comme ponctualité et par l’entière tranquillité que je leur donne au sujet de la cuisine. Je leur ai répondu que j’allais dorénavant faire du sabotage… ils ne m’ont pas cru. Me voilà bien rivé à la cuisine pour longtemps encore.

Enfin, écris-moi toujours bien, c’est mon grand bonheur de recevoir tes lettres. Je te quitte en t’embrassant de tout mon cœur ainsi que la petite et grande famille.

Lucien
Estrée-Wamin, mardi 6 avril 1915
Bien chère Alice,

J’ai bien à répondre, aujourd’hui : ce matin par courrier spécial, j’ai reçu les deux cartes et celle (pas très authentique) de ma fille et à onze heures, par le courrier habituel, j’ai reçu les deux cartes de ton papa et ta lettre 52 et une lettre d’Emile. Les nouvelles sont bonnes et me voilà content. Je vais d’abord répondre à ton papa. Un mot de lui me fait grand plaisir et je suis très heureux quand je vois son écriture sur l’enveloppe.

Causons affaires, pour commencer. Le papa a certainement bien fait de réclamer pour la patente. Elle était payée jusqu’au 31 décembre 1914. C’est déjà bien puisque j’étais déjà au régiment. Je ne gagne rien, par conséquent, je ne peux rien payer de ce fait. Ce serait peut-être un bon marché à faire en prenant les fagots de gros. Cependant, je crois qu’il ne faudrait pas le faire. Je ne suis pas encore revenu et la guerre peut encore durer longtemps. Les fagots d’acacia s’abîment vite. Il est bien difficile de savoir si je recommencerais la boulangerie. Mieux vaut s’abstenir de toute façon en attendant et acheter tout simplement le bois nécessaire pour cuire le pain des gens et en petites quantités. Ceci n’est que mon avis et non un ordre formel, car ton papa me remplaçant en tout, il est bien libre d’agir d’une manière différente qu’il juge utile à nos intérêts.

Passons à l’auto. Telle qu’elle est actuellement, elle n’a pas toute sa valeur. A mon retour, je la réparerai et la rajeunirai de manière à la rendre plus vendable. Vivant tout le temps dans les autos et avec des hommes qui pour la plupart n’ont jamais fait que ça, j’apprends beaucoup de choses en mécanique et je saurai m’en servir pour mettre la nôtre en parfait état. Dans tous les cas, il ne faut vendre aucune pièce séparée. Je ne connais pas ce monsieur Dutrieux, je ne l’ai jamais vu ou du moins je ne le crois pas.

J’avais bien reçu en son temps la carte-lettre du 19 que ton papa m’avait envoyée d’Heyrieux et j’en ai bien accusé réception. Il se peut que ma lettre ne vous soit pas arrivée, car il me semble que ces derniers temps, je t’écrivais tous les jours, pour ne pas t’ennuyer, te sachant malade et je vois d’après ton relevé que tu as dû écrire plus souvent ces derniers temps. Le facteur qui vient à Estrée nous avait d’ailleurs dit de ne pas mettre les lettres dans la boite, prétendant qu’elles n’arriveraient pas. Que faut-il en croire ? Il arrive souvent que j’écrive où que je me trouve, quand je le peux, et j’oublie d’inscrire le numéro de la lettre. C’est ce qui m’a fait abandonner le numérotage.

Tes jolies cartes m’ont fait un grand plaisir. Je les garde et je pourrais te les montrer au retour. Celle de ma petite Marcelle m’a été aussi très agréable. Et je suis bien content de ses bonnes résolutions. Mais que je trouve donc que ses progrès sont rapides ! Une grande personne ne raisonnerait pas mieux ! Enfin, en temps de guerre, il faut s’attendre à tant de choses extraordinaires ! Ma chère petite fille, peut importe la main tutélaire qui guidait la tienne, ton but a été atteint quand même et je suis bien content de ta carte et je t’en enverrai une autre, en place, une jolie, quand je l’aurai trouvée.

Ton papa me dit que Dupuis a été réformé définitivement. Tant pis pour lui. J’aime encore mieux ma place que la sienne. Il ne verra pas la guerre et n’aura qu’à écouter ce que diront les autres. Ce ne sera pas un poilu, il n’aura pas été à la plus grande guerre du monde et il ne faudra pas qu’ils crient trop fort, quand nous serons revenus, les jeunes comme lui qui sont restés cachés dans les jupes de leurs femmes pendant que nous autres couchions à la belle étoile. Plus d’un quolibet les attend et ce sera justice. Si tu entendais le ton décidé des poilus ! Il en est qui sont venus avec une timidité qu’on croyait incorrigible. La guerre les a bien dégourdis et après la guerre, le pays se ressentira certainement de l’énergie que tous les troupiers revenus lui inculqueront.

Que de choses seront changées sous ce rapport ! J’attends les députés beaux phraseurs en mal d’élection. Je vois déjà l’accueil que leurs boniments vont recevoir. Oui, la guerre fait beaucoup de mal, mais elle aura ses bons côtés aussi. Elle aura fait ouvrir les yeux à bien des aveugles ou pour mieux dire, à des aveuglés. Elle rapprochera les classes sociales dont tous les membres souffrent le même mal sous le même calvaire. Elle aura fait se comprendre bien des gens, dissipé bien des illusions et aura amené plus de fraternité. Vois par exemple Monsieur Poincaré, venu récemment à Arras, reçu officiellement par le préfet, le maire et l’évêque et piloté dans les ruines de la malheureuse ville par ces trois hommes ennemis de la veille…. Qui aurait dit ça ?

Un chef, libre-penseur, disait un jour devant moi, que désormais, il respecterait les curés, parce qu’on pouvait ne pas croire à leur enseignement, mais que leur conduite pendant cette guerre obligeait tout le monde à les saluer bien bas. Une politesse en vaut une autre. N’est ce pas là déjà le signe de cette fraternité future entre Français dont je te parlais ? J’ai foi en une France plus grande, plus belle, régénérée par tant de sang et tant de larmes versées, purifiée par toutes les souffrances endurées par l’immense majorité de la nature. Ce sera le grand relèvement moral attendu et tous ceux qui auront fait leur devoir en seront les missionnaires. On verra au retour la figure que feront les brailleurs antipatriotes qui jappent de loin maintenant et qui se plaignent quand les autres ont la misère. Je ne parle pas de moi, mais de ceux qui tiennent les boches en respect, les poilus, et dis ce mot là comme on disait les grognards. Se chargent bien de les faire taire, et en vitesse encore.

Il est facile de comprendre que ceux qui auront réellement souffert et combattu ne supporteront pas d’être bafoués par ceux qui ne sont pas sortis de chez eux et qui, comme Francisque Rey, se sont défilés pour ne pas se battre. Il y a quand même des choses qu’on ne supportera pas…

Voilà bien du bavardage, mais ma soupe a cuit et la pluie qui tombe, poussée par le grand vent me préserve un peu des visiteurs imposteurs. J’en profite pour te causer un peu comme je pense. Si c’est de l’éloquence, comme me dit ton papa, c’est certainement de la plus mauvaise qualité, il m’arrive souvent d’en entendre de la bien meilleure. En attendant, je vais te quitter en espérant que d’heureux évènements me permettront bientôt de t’embrasser et de finir de connaître ma progéniture.

Si j’osais, je te dirais que le temps me dure de le voir, ce petit diable. Enfin ça viendra, remercie bien ton papa pour ses bonnes cartes et fais part à tous de mes meilleurs sentiments

Lucien
Estrée-Wamin, mercredi 7 avril 1915
Bien chère Alice,

Il fait un temps pluvieux, froid comme un cœur de Boche, un vrai printemps de Prusse. Avec ce temps, je ne peux pas me dérhumer. Mais cela doit probablement venir de ce que je ne me suis pas enrhumé du tout, ce qui revient à dire que je me porte bien. Tu me donneras bien des détails sur les faits et gestes de Monsieur Joseph afin que je puisse me faire une idée exacte de ce petit diable. Tu diras à ma fille que je fouille toutes les cartes postales pour en trouver une jolie pour elle. Je la trouverai bien un jour. Je pense que tu auras reçu mes lettres. J’envoie mes meilleures amitiés pour tous à la maison et je t’embrasse bien tendrement en attendant le retour triomphal.

Lucien
Estrée-Wamin, jeudi 8 avril 1915


Ma bien chère Alice,

J’ai reçu à onze heures tes 53ème et 54ème lettres ainsi qu’une bonne lettre de ma sœur. De quoi faire un bon diner, comme tu vois, car justement j’étais en train de manger et avec trois lettres à la fois, il y a là de quoi faire. Tout trouver excellent. D’abord, du moment que c’est moi qui fait le dîner, je n’admettrais pas qu’il ne fut pas excellent. Tes lettres me font toujours un grand plaisir, mais que diable, tu me fais beaucoup de reproches à la fois, ce coup là.

Heureusement que la guerre a fait de moi le plus patient des hommes et que je suis bien décidé à être toujours pour toi le plus indulgent des maris. Je vais donc en profiter pour te faire des explications qui a défaut d’autre mérite, auront au moins celui-là de me permettre de remplir des deux côtés de cette feuille que je viens de recevoir de toi.

Tout d’abord, question danger, toutes tes recommandations sont inutiles pour ça. Au commencement, nous étions transport matériel. Les camions partaient par groupe de un ou plusieurs approvisionner les tranchées. Je restais au cantonnement pour tenir la soupe prête à leur arrivée. A ce moment, mes camarades ont couru de réels dangers. J’ai même vu un camion qui a été criblé d’éclats d’obus sans être arrêté. Je ne craignais rien, à ce moment-là, restant toujours au cantonnement. Après, nous avons passé transport personnel et nous avons débuté en Belgique. Quand on transporte des troupes, on ne sait jamais où on va les chercher ni où on les mène. Par conséquent, les officiers de section se font suivre de la cuisine et de tout le matériel au cas où le déplacement durerait plusieurs jours. On approche bien moins le front avec le transport de troupes qu’avec le transport de matériel. Par conséquent je t’ai dit que je ne craignais rien ou pas grand chose.

Voyons, ma petite Alice, il faut être raisonnable, je suis à la guerre, c’est entendu, et la guerre ce n’est pas un endroit où l’on fait ce que l’on veut. Si je ne m’étais pas engagé, je serais depuis longtemps incorporé dans quelque régiment d’infanterie et comme je n’aurais pas voulu rester en caserne apprendre à « porter armes », ce que je sais faire d’ailleurs, je serais à cette heure certainement dans quelque tranchée) à moins que je ne sois déjà enterré dans quelque fossé. Tu as pu te rendre compte que l’automobile est un poste moins dangereux que les autres. Que cela te suffise. Mets toute ta confiance en Dieu et ne me dis plus de ne pas m’exposer au danger. Sois une bonne Française, sois satisfaite que tout en faisant entièrement mon devoir, j’ai plus de chances qu’un autre de te revenir, mais ne me demande pas l’impossible. Si un jour il faut faire le coup de feu, je le ferai en pensant que c’est pour te défendre toi, ma petite Marcelle et mon petit Joseph. Tu ne voudrais peut-être pas que je me sauve comme un lâche ? Quand tu me dis que notre petit s’endort bien tranquille dans son berceau en souriant, je revois d’un coup tout ce charmant tableau, mais ma chère petite femme, si en même temps j’entends tout près d’ici tonner un coup de canon, je ne puis m’empêcher de penser que c’est grâce à notre effort à tous, nous les hommes jeunes que les petits enfants de France peuvent dormir en paix auprès de leurs mamans attentives. Car nous vivons en des temps terribles. Songes-y bien. Tout près de là, les hordes barbares sont prêtes à profiter de tout moment de défaillance de notre part. S’il s’en produisait, que deviendraient les petits, alors ?

Et bien, chère amie, il faut que je te dise que la vue d’un homme est peu de chose en présence des immenses misères que causeraient une invasion de l’ennemi. Il ne faut pas dire aux soldats de bien faire attention qu’il ne leur arrive rien. Il faut leur dire au contraire de bien veiller pour que l’ennemi ne passe pas. Cela est l’essentiel. Ne t’alarme donc plus pour ça. A quoi bon te tourmenter d’avance ? N’y songe pas, voilà tout. Je ne suis pas en villégiature pour mon plaisir. Je suis à la guerre, à la vraie guerre. J’ai toutes les chances de revenir et tu sais pourquoi. Mais enfin nul ne sait ce qui peut arriver. Je suis, tu peux le croire, très désireux de te revoir, de pouvoir embrasse ma Marcelette et de connaître mon petit garçon. Je vous aime tous bien. Toi et mes enfants êtes toute ma vie. Mais quand l’ordre sera donné de passer dans un endroit dangereux, veux tu que je recule ? Non, me réponds-tu. Et bien ne parlons plus de danger, ni de poste à l’abri des balles. Prions le Bon Dieu qu’il permette de nous revoir et attendons que sa volonté s’accomplisse. Lui seul sait la fin.

Question cuisine, maintenant. L’affaire est toute arrangée, à cette heure. Je resterai cuisinier, ainsi est mon sort. Le jour de Pâques a été orageux pour moi. Ce serait trop long pour te raconter tout ça. Mais hier, devant toute la section assemblée, notre lieutenant a passé une semonce dans les règles à certain gaillard cause de ce fourbi. Il m’a par la même occasion rendu pleinement justice. Je suis retourné à la cuisine sur sa demande. Me voilà débarrassé des perturbateurs et je vais continuer à m’engraisser puisque tu te figures que là seulement cela m’est possible. Encore une erreur. Enfin, j’ai plus que jamais l’estime de mes chefs. C’est bien ce que tu me demandais.

Tu me parles de l’essence. Accepte le règlement. Les bidons m’ont été rendus. Il faudrait régler avec Delorme de Lyon, mais en lui rendant ses caisses d’essence. L’armée gaspille beaucoup d’emballages à essence et caisses et bidons manquent. Rends tout ce qu’il y a à la maison, si tu peux. Il faut ma chère Alice, bien te tranquilliser. Elever ton enfant, veiller sur l’autre, la petite écolière, te font une tâche suffisante. Chasse toutes ces craintes, aussi vaines qu’inutiles. Je me porte bien, ne demande rien de plus. Garde bien ta santé pour ton nourrisson, songe que les hommes seront rares, après la guerre et que tout ce qui est rare est précieux. Faire un homme fort de ton bébé est en ce moment un devoir doublement impérieux pour toi. En attendant la joie du retour, reçois, chère Alice, pour toi, pour nos deux petits chéris, et pour tes chers parents et tes sœurs, mes plus affectueux baisers.

Ton mari qui t’aime tendrement,

Lucien
Buneville, dimanche 11 avril 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta lettre 55. Bien merci, nous avons changé d’endroit. Nous sommes tout près de saint Pol. Nous sommes maintenant transport matériel. J’ai une jolie cuisine dans une maison vide. Je couche dans une chambre, sur la paille, bien entendu, mais c’est mieux que dans le camion. Je n’ai pas écrit depuis jeudi 8, je n’ai pas pu avec ce déplacement.

Tu me donneras des nouvelles de mon frère dès que tu en auras. J’ai reçu hier une carte de Pierre. Je lui répondrai aujourd’hui. Il y a tout lieu de croire que de grands événements se déroulent au front. Tant mieux si cela peut hâter la fin de cette guerre.

Je vois par tes lettres que mon petit Joseph grandit bien. C’est grâce à tous les bons soins qu’il reçoit de tous. Sois bien tranquille à mon sujet, même si tu ne reçois rien de moi, car quand nous ferons quelque chose d’utile, il sera bien difficile d’écrire et surtout de mettre mes lettres à la poste. Ne pas recevoir mes lettres signifie que nous travaillons. Voilà tout. Allons, du courage, la fin sera peut-être plus tôt qu’on ne pense et les semailles pourraient bien se faire avec nous.

Il fait froid. Il gèle encore le matin. Je vais toujours bien, je me suis acheté un rasoir et un blaireau pour me raser. Coût : 6,25. C’est plus commode et surtout plus sain. Embrasse bien toute la maisonnée pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Bien à toi,
Lucien
Buneville, dimanche 11 avril 1915

Bien chère Alice,

Je t’ai bien dit dans ma lettre de ce matin que j’avais reçu ta 55ème lettre. Demain, il y aura encore courrier et j’aurais bien encore quelque chose de toi. Le courrier ne partant et n’arrivant que tous les deux jours, je vais dorénavant t’écrire de même. Je garderai l’autre jour pour me laver, me raccommoder et écrire quelques réponses à ma sœur et à d’autres. Avec ce fourbi de cuisine, je ne peux écrire qu’un moment par jour, quand je fais du bouillon gras. Le restant de la journée, il n’y faut pas songer. Les longues lettres me prennent beaucoup de temps. Tu dois d’ailleurs t’en apercevoir, et il faudrait bien que je répare un peu mon linge. Tu dois penser un peu dans quel état il doit se trouver.

Je voudrais bien aussi que tu ne te tourmentes pas comme tu me le dis dès que tu ne reçois rien. Tu ne te doutes pas qu’en me disant cela, tu m’obliges à t’écrire des moments où j’ai bien à faire et où je serais aussi bien couché que de prendre une heure de nuit à faire une lettre à la clarté d’une mauvaise lanterne. Mais je le fais sachant que tu vas être au désespoir si tu ne reçois rien. Et bien je te demande cela : quand nous faisons des déplacements, laisse moi m’installer avant de t’écrire et reste calme en attendant le facteur. J’ai beaucoup de plaisir à causer avec toi, mais il y a des moments où je n’ai vraiment pas le temps.

Nous sommes dans un affreux pays où les gens sont encore plus sauvages qu’ailleurs. Il ne faut rien leur demander avant d’entrer chez eux, ils vous engu…L’eau est à 44 mètres de profondeur et il n’y a que deux puits dans tout le pays. Où est l’Aube, ou la Marne, où les habitants nous offraient du Champagne avant de nous coucher, comme à Anglure ?

Il a gelé, ce matin, mais cette journée de dimanche a été très belle. Je suis allé voir une partie de football entre les hommes et les officiers du convoi. Beaucoup d’aéros. Le canon tonne. Je suis les journaux avec attention, espérant toujours voir arriver l’heureux coup qui finira la guerre. Je commence à être fatigué de cette vie d’inaction. On a transporté quelques bataillons de « joyeux » et nous voilà mais dans cette désespérante stagnation. Les camions sont là, flambant neufs, alignés dans la boue, sur le bord de la route. Et rien, toujours rien. Quand donc ferons-nous quelque chose d’utile ?

Je me porte toujours bien et j’espère bien que tes lettres m’apporteront en ce qui te concerne la même affirmation. Ne t’ennuie pas, consacre toutes tes forces pour mon petit Joseph et sois sans inquiétude pour moi. J’ai préparé quelque chose à ma petite Marcelle. Je le lui enverrai bientôt. Toutes mes amitiés à tous et à toi mes meilleurs baisers.


Lucien
Buneville, mercredi 14 avril 1915

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta 57ème lettre du 9 avril ainsi qu’une lettre de ma mère. De mon côté, je t’ai envoyé une carte militaire, hier. J’attendais ce courrier pour te répondre. Tes affectueuses lettres me font beaucoup de bien. Elles sont nécessaires pour couper la monotonie de notre vie inactive. Les lettres des camarades éprouvent toutes du retard. Cela tient aux mouvements de troupes très importants qui ont lieu actuellement et pour lesquels l’autorité supérieure veut garder le secret. On retarde les lettres de quelques jours pour ce motif. Je vois par la tienne que notre petit Joseph remplit de son mieux à la fois son devoir et son estomac. Ma mère me dit la même chose. Je suis bien content que de ce côté-là tu n’aies aucun souci. C’est une grande chance qu’il ait une si bonne santé après tant d’épreuves.

J’ai attrapé un coup de soleil qui m’a un peu fatigué deux ou trois jours, surtout dimanche dernier. Ce n’était rien et je n’ai même pas arrêté de cuisiner. C’est bien passé maintenant et voilà deux jours que je travaille comme un nègre après mes effets. Tu serais bien, si tu me voyais ! J’ai fait plusieurs mètres de couture. Tu peux m’envoyer du fil. D’abord, je me suis fait une paillasse. J’ai décousu mes sacs de boulanger et j’ai fait un grand sac que j’ai rempli de paille de seigle que j’ai battu moi même pour ne pas charrier les grains. Puis j’ai cousu dessus un autre sac fait avec ma couverture rouge que j’ai bien raccommodée avec de la laine violette. Ça fait des dessins. J’ai en même temps cousu sur la paillasse un traversin pris sur la couverture et voilà un lit portatif complet. Puis j’ai passé la revue de mon linge. J’ai encore 15 mouchoirs de poche, 7 paires de chaussettes, 6 serviettes, 4 mouchoirs de cou, 5 chemises. Le tout en plus ou moins bon état.

J’ai fait un paquet à ton adresse dans lequel j’ai mis mes pantalons de velours, mes caleçons neufs, ma ceinture flanelle (j’en ai une autre des cousines D.), mes chaussons et mon tricot de laine. Je te renvoie tout ça, ça m’embarrasse, maintenant. Je ne le mettrai au chemin de fer que dans quelques jours, car si tu recevais le paquet avant ma lettre, tu me croirais bien mort. Il me reste deux paires de caleçons, c’est bien suffisant. Dans mon paquet, j’ai mis, entre des cartes, un bouquet de fleurs du pays pour ma petite Marcelle. S’il n’est pas trop abîmé, il faudra le remettre sur une carte légèrement gommée et le remettre au pli entre les feuilles d’un livre. Ce sera un bouquet de fleurs de guerre.

Demain, je vais raccommoder trois paires de chaussettes. Elles n’ont pas trop de mal, les plus petits trous sont comme des poings. Heureusement que tu ne me vois pas faire ! Après, je vais arranger à ma mesure une paire de pantalons rouges presque neufs que je viens de toucher. Il n’y a pas grand travail, il n’y a que toutes les coutures à refaire et tous les boutons à recoudre. Ce n’est rien. Si seulement j’avais des ciseaux.

Après, si la guerre dure encore, je ferai une lessive, mais pas avant lundi. Je lave tous mes mouchoirs de poche à mesure que je les salis. En une heure, il est lavé et sec. Un seul me suffit.

Je t’ai dit que je m’étais acheté un rasoir et un blaireau. Aujourd’hui, je me suis fait apporter une petite glace d’Abbeville. Je me suis lavé une fois avec celle de ma Marcellette, elle est quand même trop petite (la glace, s’entend). Quand tu auras le temps, j’aimerais que tu m’envoies un paquet contenant des chaussettes en coton, une paire de chaussons non formés, bien minces, en cuir si possible, et surtout pas trop grands. Une paire de ciseaux, du fil (j’ai des aiguilles) et du savon pour se raser (en bloc ou en poudre) et puis beaucoup de papier à lettres si tu veux que je t’écrive encore. Si tu ne te sers pas de la lampe à essence, tu peux me la mettre. J’ai bien une lanterne à pétrole, mais le pétrole est introuvable tandis que l’essence se trouve partout. On fait un paquet en colis postal au chemin de fer. Si tu le préparais au reçu de ma lettre, tu pourrais me l’expédier en allant chercher celui que je vais t’envoyer. Comme adresse sur le paquet et sur mes lettres, tu peux supprimer les mots « en campagne », toutes les sections d’auto sont à présent sur le front.

Il a plu une partie de la journée et le temps s’est refroidi un peu. Je suis assez bien, dans une chambre bien fermée, mais c’est humide. Toutes les maisons sont humides, dans ces sales pays. Bien entendu, c’est tout construit en torchis avec des murs de cinq centimètres d’épaisseur.

Le canon tonne beaucoup depuis quelques jours. Dimanche nous avons assisté à la poursuite d’un taube par quatre biplans français. Le boche, gêné dans sa fuite par le feu de notre artillerie n’a pu rejoindre ses lignes et a été « coulé » par nos aviateurs tout près d’ici. Mais nous n’avons pas pu voir sa chute. Les grands arbres cachent tout horizon. C’était passionnant de voir ces cinq aéros à la fois faire des manœuvres rapides dans les airs et cherchant à gagner l’autre en vitesse et en hauteur. Nos aéros ont une cocarde tricolore peinte sous chaque aile et les boches ont une grosse croix noire. Mais on les connaît surtout à la forme des ailes.

Pour occuper les loisirs quand les autos ne marchent pas, les hommes et les chefs jouent au football. Je vais voir quelque fois, quand j’ai le temps. C’est un jeu passionnant qui fait faire beaucoup d’exercice et demande en même temps du sang froid et de l’habileté. Tout travaille, à ce jeu, les muscles et l’esprit. Ça distrait bien les hommes tout en les entraînant et en maintenant leurs forces physiques. Il n’y a que le propriétaire du pré où on joue qui trouve ça peu intéressant. Tu vois d’ici un pré où deux cent hommes galopent chaque jour. Ce sera comme le cheval d’Attila, l’herbe n’y repoussera pas, au moins cette année. C’est la guerre !

As-tu reçu des nouvelles d’Emile. Il y a eu vers lui de grandes opérations, rien d’étonnant à ce que les lettres aient été retardées. Je ne veux pas croire pour le moment qu’il y ait d’autres causes à ce silence.

Voilà le moment des grands travaux qui recommence et ton papa ne doit pas être sans ouvrage à cette heure. Avez-vous un Belge ? Les récoltes en terre ne sont pas jolies par ici. Les blés sont très clairs. La terre argileuse a été battue par les pluies continuelles. En ce moment, les paysans font les semailles d’avoine et préparent pour les betteraves qui sont leur grosse culture. Ils sèment tous leurs grains, blé et avoine, au semoir en ligne. Il n’y a pas trop de champs en friche, ces pays font beaucoup l’élevage du cheval et il leur est resté pas mal de jeunes chevaux et de mères juments, de sorte que seule la main-d’œuvre manque. Mais en somme, tout est à peu près ensemencé. Par exemple, ils ne finiront pas de battre à la machine cette année. Avec leurs batteuses à cheval que chaque ferme possède, ils ne font guère d’ouvrage. Il y a encore beaucoup de gerbiers dehors, malgré les circulaires militaires ordonnant le battage immédiat.

Enfin, attendons que tout cela finisse. Les nouvelles générales de la guerre sont bonnes et avec l’aide de Dieu, nous finirons bien par mâter les boches. Alors ce sera la paix et le retour. Il me faudra bien six mois pour te raconter tout ce que j’ai vu, et à la condition que je ne fasse pas autre chose. Voilà de l’occupation toute trouvée en arrivant…

Allons, j’oubliais de te dire que je m’engraisse toujours. Faire part de toutes mes amitiés et remerciements pour ton Papa et la mémé, tes sœurs aussi et reçois mes meilleurs baisers pour toi, ma Marcellette et mon petit Joseph.


PS : Je t’avais envoyé plusieurs découpures de journaux. Ne les as-tu pas reçues ? Je t’enverrais la suite des cartes de l’Est.


Lucien
Buneville, jeudi 15 avril 1915
Bien chère Alice,

Je viens de recevoir par courrier avancé ta 58ème lettre qui n’a ainsi mis que trois jours à me parvenir. J’ai aussi reçu une lettre de Mme Carra et de Mme Gambs. Tu recevras la visite des cousines D. prochainement au premier jour de beau temps. Elles veulent voir notre petit Joseph. D’ailleurs, je t’envoie leur lettre. Tu dois avoir bien reçu tout ce que je t’ai écrit, d’après ta liste.

Tu m’annonces l’envoi d’un paquet. Je t’en ai demandé un hier, par une lettre. Tu y joindras un ou deux flacons à bouchon émeri, pour la teinture d’iode, vide ou plein, mais à l’émeri. L’iode nous sert à tous pour éviter toute infection des petites plaies et pour désinfecter l’eau que nous buvons en y ajoutant quelques gouttes de teinture. Les bouchons de liège sont cuits de suite. On est obligés de prendre mille précautions contre toutes choses. Ce serait trop bête de prendre la typhoïde ou le tétanos, faute d’un peu d’attention. Et puis on a si bien le temps de se soigner ! Le temps était très beau.

J’ai fait avec Gauthier et Rondet une grande promenade à travers champs, après la soupe de ce soir. Ce pays est très giboyeux. Nous avons en une heure fait partir trois lièvres et beaucoup de perdrix. Les bois ont des sangliers et les lapins pullulent de partout. Je suis à Buneville, c’est tout près de Framecourt où nous étions en février. Nous sommes toujours au repos, attendant les événements.

J’ai pris fantaisie de raccommoder aujourd’hui quatre paires de chaussettes. Pour que ce soit plus intéressant, j’ai fait chaque reprise avec des laines de couleur différente ; tu ne pourras pas me dire au moins que c’est toi qui les a faites, tu prendras une leçon, quand tu les verras. Les paquets de trois kilos et même cinq arrivent tout aussi bien que ceux de un kilo. Je vais te renvoyer toutes les affaires chaudes dont je n’ai plus besoin. Ma lettre d’hier t’en parle en détail.

As-tu des nouvelles de mon frère ? Je ne reçois rien non plus de lui. Merci de ta gentille lettre par laquelle je vois et je sens que tu vas de mieux en mieux. Soigne toujours bien mon petit Joseph. Mais qu’il ne grandisse pas trop vite, je veux encore le voir petit, et la guerre n’est pas finie.

Tout est bon, par ici, le moral est toujours excellent. Nous sommes tellement sûrs de la victoire que nous sommes impatients que ce ne soit pas bientôt le moment d’avancer.
Allons, courage !

Je vous embrasse tous bien


Lucien
Buneville, vendredi 16 avril 1915
Bien chère Alice

Je t’ai écrit une carte hier au soir en réponse à ta 58ème lettre. Je la mets à la boite aux lettres avec cette lettre, mais elles n’arriveront pas ensemble, les cartes vont plus vite. Je t’envoie la lettre de Mme Carra. Le temps est très beau… C’est le printemps.

Ce matin vers les 8 heures 30, un régiment d’infanterie a défilé dans le village, musique et clairons en tête. C’était un magnifique spectacle. Tous les poilus suivaient un ordre parfait, au pas cadencé par files de 4. Il y avait des vieux tout barbus et de tout jeunes gosses. Tous portaient haut la tête. La musique jouait les Allobroges. Nous étions tous venus en curieux au bord de la route et silencieux, nous regardions passer ces soldats. Sans aucun ordre, nous nous étions mis au garde-à-vous instinctivement, car je ne saurais dire quel sentiment de respect nous inspirent ces hommes qui vont au feu. Aucune blague n’était lancée, ni d’un côté, ni de l’autre. Ces hommes qui allaient combattre nous étaient supérieurs et nous ne cherchions pas à le dissimuler.

C’est égal, l’Allemagne aura fort à faire, elle ne pourra pas se défendre contre une armée qui compte d’aussi beaux régiments. Les bataillons de ce matin n’avaient ni pompons ni aucun ornement de parade mais il semblait qu’ils avaient un air décidé et sûr qui vous en imposait. Après leur passage, chacun s’est retiré sans rien dire, on n’aurait pas pu non plus. Deux heures après leur passage, en écrivant ces lignes, je ne peux encore me défendre contre l’impression que m’a fait ce défilé. Jamais je ne l’oublierais, cette musique guerrière entraînant ces hommes, le bruit sourd des souliers frappant le sol, la poussière qui flottait autour d’eux, les chefs poudreux. Jamais je n’ai rien vu d’aussi beau. Je ne sais pas pourquoi, c’était de la confiance visible qui passait. Bon courage, donc, nous ne serons pas vaincus.

Je t’embrasse

Lucien
Buneville, samedi 17 avril 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte sous enveloppe qui doit être 59. Je suis heureux de voir que tout continue à bien aller et j’espère qu’il en sera toujours ainsi. Le temps se maintien beau tout en étant moins chaud que dans nos régions. Je t’ai envoyé hier la carte des cousines D. Ici ça commence à devenir intéressant et voilà que nous faisons œuvre utile. Pour moi, il n’y a pas beaucoup de changement, je cuisine à l’arrière. Je ne marche pas, pour le moment du moins.

Te voilà bien rassurée, on va nous revacciner contre la typhoïde bien qu’elle ne soit pas en train, par ici. C’est peut-être une bonne précaution, mais c’est bien douloureux, surtout qu’il faut le faire quatre fois à huit jours d’intervalle. Si cette carte t’arrive à temps, tu me mettras un sous-main pour ranger mes papiers à lettre. Le mien est déjà fatigué de la guerre et demande a être relevé de ses fonctions. Il s’était mouillé. Je vais toujours bien et je pense que ça continuera. Mes meilleures amitiés à tous.

Je t’embrasse affectueusement ainsi que les petits.
Lucien
Buneville, dimanche 18 avril 1915
Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ta lettre 60 du 15 avril où tu me dis que tu as reçu ma carte du 13. Tu vois que la poste va très vite quand elle veut. Tu me dis que tu as été obligée de sevrer le petit. Etant donné que tu es sûre de la qualité du lait que tu peux lui donner grâce à ta présence chez vous, il ne peux pas y avoir d’inconvénient grave. Surtout en y faisant bien attention. J’espère que tu n’as pas eu d’autre motif pour le sevrer que ceux que tu m’as dit et que tu n’es pas plus fatiguée. Dis-moi bien toute la vérité là dessus, car je finis toujours par tout savoir.

Je t’envoie une carte parce qu’elles arrivent plus vite et plus sûrement que les lettres fermées. Tu ne m’envoies pas de nouvelles de mon frère, ma mère non plus. Je n’ai rien reçu de lui. Qu’est ce que cela signifie ? Ecris-moi à ce sujet. Je n’ai jamais eu de carnet de médecin pour la mutuelle, laisses-y, si tu veux ; de quoi veulent-ils s’occuper quand tout le monde est absent ?

Je suis toujours en bon état. Le temps est très beau, mais pas chaud comme il est chez nous en cette saison. Les pommiers sont à peine en fleurs. Le soleil ne parvient pas à réchauffer l’air bien qu’il ne fasse presque pas de vent. Cela vient du climat. Nous voilà enfin occupés à quelque chose d’utile. Ce n’est pas trop tôt, vraiment. On a amené hier des prisonniers allemands. Leurs officiers faisaient une sale gueule mais les soldats paraissaient ravis d’être pris. Les goumiers qui les escortaient disaient y en a bon.

Tout va pour le mieux de notre côté. Ça chauffe. J’ai écrit une lettre aux cousines D. Je pense que tu auras reçu leur lettre que je t’ai envoyée. Je ne t’ai pas encore envoyé mon paquet. J’attends une occasion pour le mettre en gare. J’espère bien, chère Alice, que tu seras vite rétablie maintenant afin de pouvoir soulager un peu tes parents à qui tout ça a donné beaucoup d’ouvrage. Remercie-les bien pour moi et dis leur toute mon affection pour eux. Je t’embrasse de ton mon cœur ainsi que ma Marcelle et mon gros Joseph.

Lucien
Buneville, mardi 20 avril 1915

Bien chère Alice,

Il y aura courrier ce soir. Mais comme il se pourrait bien que nous soyons partis et que je ne le reçoive que plus tard, je vais t’écrire ces quelques lignes en attendant. Je pense que tout va pour le mieux à la maison question santé, bien entendu, car pour le reste, je comprends bien que faute de bras, cela ne va pas tout seul. Enfin, c’est la guerre et l’espoir en des jours meilleurs doit aider à bien supporter les choses.

Je t’ai déjà dit que nous faisions quelque chose d’utile. Nous avons fait des transports de lance-bombes et de projectiles à l’usage des tranchées. Nous faisons maintenant du transport de troupes. Je ne crois pas dépasser les limites de la discrétion en disant qu’il y a de très importants mouvements de troupe en ce moment. Le canon tonne d’une manière inusitée. Quand même je le voudrais, il me serait difficile de te dire ce qui se passe sur le front. Je ne sais pas ce que disent les journaux et ils n’en disent pas long, pas en rapport certes avec ce qui se passe.

Dans tous les cas, sois bien persuadée que la crainte des Boches n’existe pas de nos côtés. Je ne parle pas de nous autres les automobilistes qui ne les voyons jamais, mais j’ai causé avec bien des combattants. Ils sont tellement infatués de leur supériorité sur les Allemands que cela deviendrait ridicule en d’autres circonstances et si ce sentiment là n’était le secret de notre force. Ils reconnaissent parfaitement toutes les qualités du soldat allemand, mais eux, ils sont meilleurs. Le plus empoté de nos soldats, le plus engourdi de nos paysans mobilisés vous proclamera sans rire que quand il sera vis-à-vis d’un Boche, il lui aura vite réglé son compte. Cet état d’esprit est épatant. Je dis épatant, parce épatant étant français, l’état d’esprit l’est aussi. Quoi qu’il en soit, c’est très rassurant. Je me suis demandé qui a créé cet état, est-ce les journaux, qui l’ont persuadé aux poilus par leurs récits enflammés ou n’en sont-ils que le reflet ?

Le bien –être relatif dont jouissent nos soldats a bien aidé à soutenir leur moral. Ils ont été comblés de douceur. Les femmes françaises ont tant travaillé pour eux que pas un n’a manqué de vêtements chauds pour cet hiver. Nous mêmes en avons reçus bien que nous soyons bien moins intéressants que les combattants. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il y ait de distribution supplémentaire de tabac, allumettes, cigares, etc.….Les Américains en ont beaucoup envoyé. L’Amérique a bien fait pour la France. J’en ai vu à Saint Pol toute une ambulance américaine. Les auto-ambulances, les infirmières et les infirmiers portent avec la Croix-Rouge de Genève le drapeau étoilé. Personnel et matériel viennent d’Amérique. Cela prouve que nous avons encore des amis. On ne voit nulle part de troupes à l’air souffreteux et misérable. Tout le monde est en bon état, bien habillé et plein de confiance. L’histoire du poilu montrant sa capote toute déchirée et effrangée en disant : « nous faisons la guerre en dentelles » n’est qu’un canard de journal. Toutes les troupes que j’ai vues avaient l’uniforme en drap gris, ce qui prouve que tous ont été rhabillés à neuf. Pour ma part, j’ai déjà touché en plus deux complets en toile bleue et des pantalons de drap. Par exemple, il faut bien dire que les Boches sont bien habillés aussi et aussi gras et frais que nos soldats. Ne croyez pas trop au pain K K.

Ces gens-là seront battus parce que nous sommes plus nombreux qu’eux, nous et nos alliés. Voilà tout.

Pendant que nos autos roulent dans des nuages de poussière, et seulement la nuit, je suis bien tranquille dans mon cantonnement. Je crois que ça ne durera pas et que je vais les accompagner. Hier j’ai fait une lessive. Ces blanchisseuses n’y entendent rien. J’aimerai mieux le faire moi même. Mes raccommodages tirent à leur fin. Me voilà paré, prêt à partir pour la Prusse. Je m’engraisse toujours. On est pourtant après tout moins bien nourri que chez soi. On a encore plus de soucis et d’ennuis. Je me demande pourquoi on se porte mieux. Est-ce au grand air, est-ce au long repos de nos nuits que rien ne vient troubler ? L’appel du matin n’est qu’à 7 heures et nous avons bien le temps de dormir.

Je t’enverrai ma photo quand je pourrais la faire faire. Mes moustaches courtes ne m’incitent guère à le faire pour le moment. Je me rase deux fois par semaine et je rase Gauthier aussi, ce qui te prouve que je m’y entends. Voilà une source d’économie pour plus tard, mais mes finances actuelles en ont souffert. Rasoir, blaireau, glace, joints à « l’arasage » d’un fil, l’utile et l’agréable réunis et puis à quoi sert d’avoir tant d’argent, si on venait à le perdre ! En tout cas, ne m’en envoie pas.

10 heures.

Je viens de recevoir l’ordre de se préparer à partir. Je termine vite. Embrasse bien pour moi mon petit Joseph, ma Marcelle, et tes bons parents. Sans oublier tes gentilles sœurs. A toi mes meilleurs baisers. Ecris-moi, mais ne t’étonne pas si tu ne reçois rien.


Lucien
Doullens, mardi 20 avril 1915
Ma très chère Alice,

Ainsi que ma lettre de ce matin te le disait, nous voilà encore en voyage. Cette nuit, nous couchons ici, mais nous remonterons dans le Pas de Calais demain. Toujours des transports de troupes. Jamais tu ne pourras te faire une idée de la poussière soulevée par plusieurs centaines d'autos lourdes passant à grande vitesse. Cette poussière est très pénible, la nuit c'est un vrai brouillard, car nous ne marchons plus que la nuit. Le jour on se repose. Doullens est une jolie petite ville proprette avec de jolis magasins. Je n'ai rien reçu au courrier d'aujourd'hui, aucune lettre ; je n'ai donc rien eu de toi depuis samedi où j'avais reçu ta lettre du 15. Je vais toujours bien et je voudrais bien qu'il en fut de même pour tous à la maison. Ma petite Marcelle est-elle toujours bien sage ? Le gros garçon a-t-il toujours bon appétit ? Il me tarde de l'entendre redire. Mes meilleurs baisers pour tous.

Bien affectueusement à toi,

Lucien
Buneville, jeudi 22 avril 1915
Bien chère Alice,

Je pense que tu auras reçu ma carte écrite de Doullens d'avant-hier. Je suis revenu à Buneville mais notre section partie pour trois jours n'est pas encore rentrée. Je suis allé à Doullens pour lui porter des vivres. J'y suis arrivé mardi soir et la section est arrivée après, vers 11 heures du soir. Le lendemain mercredi, je leur ai fait un repas chaud et je leur ai donné deux repas froids. Nous sommes tous repartis à 11 heures du matin, eux pour une direction inconnue, et moi pour revenir ici avec le camion cuisine. Hier tantôt, étant libres, nous sommes allés, Gauthier et moi, nous promener jusqu'à Framecourt où nous étions en février.

Une bonne vieille où nous allions à l'eau nous a fait fête et a voulu payer le café. Nous sommes revenus à la nuit à travers champs en faisant courir pas mal de lièvres. La section qui a du rouler toute la nuit doit arriver à midi. Je leur prépare du bouillon. Je ne sais pas si nos hommes pourrons résister à ces marches en convoi. La poussière est terrible. Les yeux, le nez, la bouche en sont remplis, malgré les lunettes et les masques dont ils s'enveloppent la tête. Jamais je n'ai rien vu d'aussi mauvais que ce brouillard épais et asphyxiant. Je m'étonne qu'il n'y ait pas eu encore d'accident. Et dire qu'on se plaignait de la boue ! C'était le bon temps !

J'ai reçu ta dernière lettre samedi dernier et nous sommes jeudi. C'est te dire si je suis impatient de recevoir des nouvelles. Le petit supporte t-il bien le sevrage ? Et toi ? As tu des nouvelles de mon frère ? Le courrier vient ce soir à 5 heures seulement.

Je t'ai mis hier en gare de Petit Houvin un colis comprenant : caleçons, pentalons velours, ceinture, tricot et chaussons dont je n'ai plus besoin, le tout bien cousu dans l'enveloppe blanche que tu m'avais envoyée.

Le temps est toujours très beau mais pas chaud, malgré le soleil et très peu de vent. Je vais toujours bien, Dieu veuille qu'il en soit de même pour tous chez vous. Embrasse bien toute la maison pour moi et reçois pour toi et les petits mes meilleurs baisers en attendant de se revoir.

On ne trouve plus nulle part de cartes postales vues de pays.
Lucien
Croisette, dimanche 25 avril 1915
Chère Alice,

J’ai bien reçu hier deux lettres de toi. 68 et 64 et une lettre de ma sœur. Merci à tous. Ta lettre à Mme Carra va très bien. Nous venons de faire deux jours de voyage en Belgique. Plus loin que l’autre fois. Je suis éreinté, nous avons roulé un jour et une nuit sans nous arrêter. Quelle poussière !

Dès que tu pourras, envoie-moi vite mes lunettes de chauffeur. Fais couper un verre à mon oncle pour celui qui manque. J’ai les yeux en perdition. Nous avons vu la bataille de près, cette fois. Je t’écrirais ce tantôt. Je crois que nous repartons demain ou ce soir. Je vais toujours bien. Embrasse bien tous pour moi. Mes meilleurs baisers pour toi et les petits.

Lucien
Croisette, dimanche 25 avril 1915
Bien chère Alice,

Je commence cette lettre sans savoir si j’aurais le temps de l’achever. Mais mon enveloppe est prête et je l’enverrai quand même, finie ou non. Je t’ai envoyée une carte, ce matin, Depuis, nous avons eu trois ordres de départ, contremandés un instant après, mais nous restons sur l’alerte. Je me plaignais avant de ne pas assez agir, me voilà bien satisfait, maintenant, il y en aurait même un peu moins…

Après 5 jours de déplacements dans les environs (et où la plupart du temps je restais dans les cantonnements de Buneville, sauf un voyage dans la Somme. Nous avons reçu vendredi matin à 8 heures l’ordre de se tenir en position d’alerte. Vingt minutes après arrive l’ordre de départ immédiat. Je garde un camion pour emballer mon matériel. Le camion cuisine se trouvait parti aux vivres à Saint-Pol et j’emballe vite. Nous partons rejoindre la section à Saint Pol qui arrivait chargée de troupes et nous voilà partis pour Hazebrouck. De là, sans arrêt, on nous fait filer en Belgique. Jamais je n’oublierai ce voyage. A partir de Stennworde, la route est prodigieusement encombrée. Toute une division de cavalerie anglaise filait avec nous à grande vitesse sur le Nord. De nombreux bataillons d’infanterie anglais marchaient de l’autre côté de la route. Puis c’était une interminable file de voitures militaires, de fourgons, de caissons, d’ambulances françaises et anglaises. Des autos rapides d’officiers d’état-major, des motocyclettes d’estafettes puis de longues rangées de camions et d’autobus remplis de troupes, des camions automobiles également chargés de munitions ou de vivres. Puis des théories d’ambulances automobiles rapides et silencieuses et tout cela montait vers le Nord à pleine route, les camions par deux de front, les troupes sur le côté de la route au milieu d’un tapage infernal d’appels, de cornes, de sirènes, de coups de sifflets mêlés au ronflement de milliers de moteurs. Des aéros plus rapides que nous nous dépassent.

Nous nous disons en voyant tout ce mouvement : c’est le grand coup, cette fois. Sur les autres routes de Flandre où l’œil peut voir, des nuages de poussière annoncent qu’elles sont aussi encombrées que la nôtre. Nous approchons de Poperinghe et voilà un nouvel élément qui vient augmenter l’encombrement et intrigue notre attention. Ce sont de lamentables cortèges de voitures, de charrettes, de carrioles à bras, de brouettes, chargées de matelas, de couvertures, de paquets de vêtements hâtivement pliés dans des draps, quelques petits meubles, chaises et sur ces voitures que mènent des vieux à cheveux blancs, sont des femmes, des enfants, des vieilles. Là, une jeune femme lasse de marcher a quitté une bottine et marche avec un chausson. Une autre n’emporte qu’un gros paquet sur son dos et un petit enfant dans les bras. C’était la triste image d’un peuple qui fuit devant l’envahisseur. A voir ces malheureux essayant de sortir de notre flot pour descendre en sens inverse sur la France, toute notre joie du matin s’était évanouie. Ces vieux tristes, ces femmes qui pleurent, cela signifie tout simplement que les Prussiens ont avancé. Et c’était vrai, ces barbares faisant usage de bombes asphyxiantes ont fait une trouée vers Ypres et nous ont pris 39 canons dont les artilleurs empoisonnés par les gaz délétères sont tous tombés. Un régiment de Canadiens s’est sacrifié et a aidé à arrêter l’ennemi qui a avancé de sept kilomètres quand même. C’était la cause de l’exode de tous les villages environnants et de notre soudaine arrivée.

Nous traversons Poperinghe au milieu d’un flot ininterrompu de troupes qui nous suivent. La canonnade est très violente, elle domine le bruit de toutes les autos. Les soldats belges nous donnent des détails, nous filons sur le front. Plus nous approchons, plus notre marche devient difficile. Il faut laisser passer les ambulances et les caisses à munitions. Nous prenons les chemins de traverse, les troupes passent dans les champs. La nuit vient. Les canons à 1900 mètres en avant tonnent effroyablement. Nous ne pouvons plus avancer. Des milliers de camions et d’autos sont là, vomissant des soldats, français et anglais. Des fusées éclairantes illuminent le ciel constamment. La rumeur incessante du canon étouffe le bruit de la fusillade. On ne voit qu’éclairs continuels, obus qui éclatent ou coups qui partent. Puis, à six kilomètres devant nous, une immense lueur monte dans l’air, embrasant la moitié du ciel, c’est Ypres qui brûle. Nous sommes en plein sous le feu de l’ennemi, mais aucun obus ne vient jusqu’à nous. On ne sait pas que nous sommes là, si près. Tous nos feux sont éteints. Nous laissons cependant la bataille pour retourner chercher d’autres troupes. Mais ce n’est pas commode, nous mettons trois heures pour faire dix kilomètres, dans toute cette cohue. Nous sommes vides et les camions vides doivent laisser la route libre pour ceux qui arrivent chargés. Nous croisons des zouaves, puis c’est l’infanterie anglaise qui arrive. Ils vont au feu bravement, leurs officiers n’ont qu’une canne à la main. Les hommes tout jeunes, sans sac chantaient La Marseillaise. Pour des Anglais, c’est un peu fort. Je l’ai entendue chanter à deux reprises, par deux troupes différentes. Il est plus de dix heures du soir quand nous sortons de Poperinghe. Depuis neuf heures ce matin, nous roulons, sans d’autres arrêts que ceux causés par l’encombrement de la route. Impossible de cuisiner, les hommes mangent un morceau de fromage et de viande froide que je leur donne dans un petit arrêt.

Nous filons rapidement cette fois, sur les routes moins encombrées et nous arrivons à Cassel, dans le Nord, à minuit et demi. Nous sommes vannés. La poussière épouvantable que nous avons eue tout le temps a mis les yeux en feu. J’ai le nez tellement irrité à force de m’essuyer qu’il saigne en dehors. Trois camions inconnus se sont jetés dans les fossés, soit que leurs conducteurs aient été aveuglés par la poussière, soit qu’ils se soient endormis sur leurs sièges. La poussière fait cet effet. On ferme les yeux, malgré soi, dans les arrêts, pour éviter cette poussière et on s’endort. Ça nous est arrivé à mon conducteur et à moi. Nous nous sommes endormis tous les deux pendant un moment d’arrêt. Le convoi est parti et nous sommes restés sur la route dans Poperinghe où nous nous sommes perdus. Heureusement, la police belge nous a remis sur le droit chemin.

A Cassel, on nous a donné une heure pour faire le plein d’essence et manger un bout. Nous n’avions plus d’essence. Des camions viennent je ne sais d’où pour nous ravitailler. Tout est bien prévu. Cassel est sur une hauteur, un mamelon qui se dresse tout seul dans l’immense plaine des Flandres. C’est un lieu de tourisme très fréquenté, on y jouit d’une vue immense sur tous les points de l’horizon. C’est là que fut livrée autrefois une bataille fameuse. La ville au sommet de ce pic a l’air très ancienne avec ses vieilles maisons armoriées, son donjon, sa curieuse église à trois nefs. D’élégantes villas modernes lui font une jolie ceinture, six moulins à vent sont alignés au sommet du pic qui se dresse à peu près comme si le mamelon de Chandieu se trouvait tout seul au milieu de la plaine d’Heyrieux, mais en plus grandes proportions. Un tramway électrique relie la ville haute au quartier de la gare, en bas. Plusieurs routes, vraies allées plantées d’arbres grimpent en spirale vers le sommet, présentant à chaque pas un panorama nouveau et admirable. Quand nous y sommes arrivés la nuit, la plaine présentait un étrange spectacle. Toutes les routes au loin étaient marquées par des rubans de feux mouvants se suivant ou se croisant sans interruption. C’étaient des files d’autos. Sur le chemin de fer, en bas, les trains arrivaient sans discontinuer et passaient leurs chargements d’hommes aux camions qui repartaient sans cesse sur le front. A chaque départ de section, nous avancions un peu pour serrer sur la route. Nous avions allumé les phares une fois hors de danger et c’était comme une immense illumination qui s’étendait à perte de vue sur la vaste plaine.

A une heure et demie, j’ai passé à chaque camion pour donner du café chaud aux hommes. Ici, il m’est arrivé un petit fait qui montre la fraternité qui règne entre les gradés et les hommes. Au moment où je revenais avec ma cruche de café, je rencontre sur la route un capitaine, muni de son ordonnance. La lune était claire, je le voyais bien. En me croisant, il répond à mon salut et dit « on dirait que ça sent le café ». Je m’arrête et lui en offre un quart. Il me répond : « avec plaisir, je n’ai rien bu depuis ce matin à dix heures ». Je fais boire son ordonnance aussi et comme un service en vaut un autre, ce capitaine qui commandait un groupe d’autos placé devant le notre me dit que nous ne partirons pas avant quatre heures du matin. Il est presque deux heures. J’en profite pour me coucher tout habillé, car j’avais emporté ma fameuse paillasse. A trois heures moins le quart, on me réveille. Nous partons pour faire …. Cent mètres ! Ce manège dure jusqu’à dix heures du matin. Cette fois c’est notre tour. Nous chargeons et nous partons pour Poperinghe où nos camions arrivaient demi heure après le bombardement. Un cheval éventré gisait encore au milieu de la rue principale. Les gens affolés se sauvaient en toute hâte. Je n’ai pas vu cela. En quittant Cassel, j’ai suivi la section jusqu’à Stenworde et de là je les ai laissés filer vers la Belgique pour revenir ici faire la soupe avant leur arrivée.

De tout ce voyage, c’est la poussière qui nous aura laissé le plus cuisant souvenir. C’était affreux, nous étions blancs de partout, aussi bien la figure que les vêtements. Les gens des villes que nous traversions, et qui pourtant n’ont pas le cœur tendre, je te l’ai déjà dit, prenaient pitié de nous. On nous apportait du vin, de la bière, du pain, des oranges. Pour ma part, j’ai eu une bouteille de bière, une orange et beaucoup de cigarettes. Les cigarettes, c’est pour les copains.

J’ai conduit le camion un moment, dans cet encombrement, ce n’est pas agréable, surtout avec la poussière qui nous aveugle et en même temps masque la route. Je suis arrivé à Croisette à trois heures du soir et il a fallu tout déballer pour leur faire du bouillon dont ils avaient bien besoin. Les moteurs ont tourné pendant 19 heures consécutives de 9 heures du matin le vendredi au samedi 4 heures du matin. Nous n’avons eu aucun accident dans notre section.

Comme résultat du combat dont je t’ai parlé plus haut, nous avons repris le terrain perdu. On parle de 14000 hommes de pertes, Anglais ou Français. Je ne l’ai pas vu, mais pendant que nous étions dans Cassel, j’ai vu passer de nombreuses ambulances-autos remplies de blessés anglais enveloppés dans des pansements pleins de sang. Ce n’est pas beau la guerre. La vue de tous ces blessés aux figures pâles nous jetait un froid….ça ne m’empêchera pas d’y retourner quand il faudra, et ce sera peut-être pour ce soir ou demain. Nous sommes toujours en alerte. On ne fait pas même des réparations aux camions, on attend. Toute la nuit, il a passé ici des autos et du train monte ( ???) . Heureusement, il a plu, cette nuit, ça abattra un peu cette maudite poussière.

Je cuisine chez une brave femme a qui la guerre pèse bien. Elle a ses deux fils, 28 et 26 ans sur le front. Son mari a été mobilisé il y a huit jours, il a 46 ans et il est parti à Périgueux. Son jeune fils, celui qui a 26 ans, est veuf. Sa femme est morte en couches au mois de juin dernier et il lui est resté un petit garçon très joli, ma foi, qui a maintenant onze mois. Cette femme est pour le moment seule avec sa fille qui a 22 ans. Elles nous ont bien reçu. Elles m’ont préparé un lit pour ce soir, avec des draps. Si je puis y coucher qu’on ne parte pas, cela fera trois jours et demi que je n’ai pas couché dans un lit. C’est la première fois que je rencontre des gens accueillants dans ces pays et cela fait plaisir.
Il m’a fallu manger mes conserves pendant mon voy
ON PART EN BELGIQUE, MILLE BAISERS A TOUS. DIM. SOIR, 9H20

Croisette, le 26 avril 1915 Lundi, 11 heures

Je t’envoie ces deux mots, pensant qu’ils arriveront plus vite que la lettre que je t’ai envoyée hier sans avoir pu l’achever. Les autres sont partis et je reste tranquille aujourd’hui. Je vais toujours bien et je pense que bientôt tu pourras m’en dire sincèrement autant. Il ne faut guère compter sur des ouvriers Belges ou d’ici. La main d’œuvre manque partout. Il faudra ne faire que le plus gros cette année. Mettre les bêtes au pré et ne pas semer de vert en place. Rien ne fait supposer que la guerre finisse bientôt, bien au contraire. Ma confiance au succès final est toujours aussi grande mais ce sera long. Nous bardons dur et ferme. C’est merveilleux de voir comme tout cet immense matériel marche bien. 70 est loin. J’aurais beaucoup à te raconter, plus tard, après la guerre.

Tu m’enverras des conserves, quand tu pourras. Je n’en ai plus de ce que j’avais emporté de Lyon et parfois c’est utile. J’ai encore du chocolat. Envoie moi des nouvelles de mon petit Joseph que je voudrais connaître. Le temps me dure de cela. Si tu veux, fais la photographie. Embrasse bien pour moi ma petite Marcelle et reçois pour toi mes meilleurs baisers. J’adresse à ton papa, à la mémé et à tes sœurs mes affectueux sentiments.
Lucien
Croisette, mardi 27 avril 1915

Ma très chère Alice,

J’ai reçu hier au soir ta carte du 22 avril. Je suis très heureux de savoir que tout va pour le mieux et que ce petit Joseph a bien supporté le changement de lait. Tu as bien fait de le sevrer. Si j’avais été là bas et que je l’avais vu si faible, je te l’aurais certainement fait faire plus tôt. Pour toi chère petite amie, il te faut bien reprendre des forces et pour cela, il ne faut pas te faire de mauvais sang pour rien. Tu peux être certaine que je reviendrai vers toi. Il n’y a pas à dire, il y a une protection invisible qui s’étend sur moi et me fait éviter tout ce qui pourrait me nuire. J’en ai eu la preuve samedi dernier où nous avons couru quelques dangers. Tu as certainement reçu ma lettre de dimanche que je n’ai pas eu le temps d’achever, il fallait partir. Les autres sont partis seuls, la cuisine est restée ici. Depuis ils sont revenus et repartis pour revenir encore. Ils ravitaillent en essence les nombreux convois qui passent sans cesse par ici, venant de l’Est. Ce n’est pas dangereux, mais c’est peu intéressant. Moi je reste au cantonnement, chez cette brave femme ; faisans à la fois des repas chauds et des repas froids, au petit bonheur des départs. Il ne faudrait pas que je sois à mes débuts en cuisine, je serai pris souvent.

J’en reviens à mon aventure de samedi dont je te parle plus haut. Tu sais que je t’ai raconté que je m’étais endormi sur le siège de ma voiture cuisine avec le conducteur. Ce conducteur est le chauffeur de taxi qui amena il y a deux ans Joseph Guigne malade de Lyon chez lui. Nous étions à Poperinghe au milieu d’un embrasement inouï. Des régiments anglais couraient à la bataille. Des ambulances, des caissons à munitions passaient sans cesse, quand nous nous réveillâmes, le convoi était parti, mais l’officier était derrière nous. Nous nous égarâmes dans les rues, l’officier alla au renseignement, le convoi sans chef attendit devant. Bref, tout cela fit perdre une demi heure. Quand nous arrivâmes à la gare de Cassel, où nous devions prendre des soldats, ceux-ci ne nous avaient pas attendus, ils étaient repartis avec un autre groupe d’autos placées là en réserve et nous devînmes réserve à sa place, jusqu’à dix heures du matin, à la fin. Et bien sans ce petit retard, nous prenions nos troupes, nous serions arrivés juste à Poperinghe au moment du bombardement et les victimes auraient été parmi nous au lieu d’être parmi les autres. Tu avoueras qu’il y a quelque chose de troublant dans ce retard nous évitant la pluie d’obus. Et quand nous menions les troupes jusque sur le champ de bataille, la veille, qu’on voyait les obus éclater tout autour de nous et que pas un n’est venu dans nos rangs, dans notre direction. Il y avait pourtant là une belle cible, routes et champs étaient remplis de voitures et d’hommes. Je pense que les flammes d’Ypres éblouissaient les boches et les empêchaient de rien voir chez nous.

Quoi qu’il en soit, je suis convaincu qu’il est écrit là haut que je dois voir mon petit Joseph et toi aussi, par conséquent, et qu’il ne m’arrivera rien. Il est bon aussi de remarquer que des accidents de ce genre ne peuvent arriver à nous autres, autos, que quand nos troupes reculent sur un point et que notre retraite est coupée, comme il est arrivé dernièrement en Belgique. On ne peut pas retourner un camion, encore moins un convoi, sur une route. Il faut donc que l’on fasse un circuit souvent trop long pour nous retourner. Les journaux de Lyon disent certainement combien ces affreux boches ont employé de moyens déloyaux pour déloger nos troupes profitant d’une brise du Nord, ils ont allumé des brasiers spéciaux qui amenaient sur nos positions des gaz asphyxiants à base de chlore. Nos pertes ont été très élevées. On signale le dévouement d’un régiment de zouaves et d’un bataillon de joyeux qui se sont sacrifiés. Les Canadiens ont fait merveille aussi. Mais les chemins de fer si nombreux du Nord et les milliers d’autos ont vite amené des renforts suffisants. Il fallait voir avec quelle rage indignée tous ces régiments allaient au feu. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas quand on les a vues.

Maintenant nous faisons des transports de matériel pour ravitailler toutes ces armées en denrées de toute sorte. C’est peu agréable, mais exempt de tout danger. En Somme, nous ne serons guère exposés que pendant les transports de troupe et dans des moments pressés, ce qui revient à dire que les pertes en automobiles seront insignifiantes. C’est la conviction absolue de notre chef Maugis avec qui j’en causais ce matin. Les plus grandes précautions seront encore prises pour que nous ne soyons pas bombardés par rapport aux troupes que nous transportons et au désordre qu’un ou deux camions démolis amèneraient sur la route.

Je ne sais pas quand la guerre finira. Il est certain que les boches emploieront les moyens les plus sauvages pour se défendre. On dit par ici que nos généraux exaspérés ont interdit de faire des prisonniers. Est-ce vrai ? C’est une guerre atroce, une guerre de bêtes fauves. On n’avancera donc qu’avec les plus grandes précautions et cela sera peut être long. Enfin, je n’en sais rien, après tout.

Dis à ton papa et à notre bonne mémé que je prends bien part à leurs anxiétés au sujet des travaux qui approchent. Les hommes manquent de partout et il faudra bien renoncer pour cet été de faire comme à l’ordinaire. Comment rentreriez-vous tous ces foins ? C’est déjà un gros problème en temps ordinaire. Par ici, les paysans ont décidé de les faire pâturer ou de s’en servir en guise de vert pour les bêtes, faute de bras pour faire la récolte au moment venu. Ce sera bien dur pour tous. Il ne faut pas se décourager quand même, il faut tenir bon jusqu’au bout, les jours meilleurs viendront pour tous. Je t’embrasse ainsi que les enfants et que tous à la maison, de tout mon cœur.

Lucien
Croisette, mercredi 28 avril 1915
Bien chère Alice,

J’attends de tes nouvelles au courrier de ce soir. Je vais toujours bien. Je reste au cantonnement pendant que les camions font la navette pour ravitailler. Le temps est assez beau, mais toujours un peu plus froid que chez nous. Tu me garderas pour mon retour les journaux du 24 avril à ce jour où est relatée la bataille que j’ai vue en Belgique. Des avions belges ont lancé 9 bombes sur un cantonnement que nous venons de quitter. Trop tard !

Mille baisers pour toi et les petits. Mes amitiés à tous.


Lucien
Croisette, jeudi 29 avril 1915

Bien chère Alice

J’ai reçu hier au soir ta lettre (68) et celle de ton papa ainsi qu’une de ma mère. Merci à tous, c’est un bien grand plaisir d’avoir plusieurs lettres inédites à lire, car le restant du temps, pour tromper l’attente on relit celles déjà reçues.

Rien de bien nouveau par ici. Nos camions partent chaque matin et rentrent le soir à la nuit. Ils font des transports de matériel divers et vont jusqu’aux tranchées. Moi je reste à mon fourneau, assez heureux en somme de ne pas avaler de poussière. Juste retour des choses ! Des automobilistes qui dans la vie civile font tant fumer les autres sont aujourd’hui les premières victimes de cette poussière dont ils sont d’ailleurs toujours les auteurs. C’est bien fait !

Vous avez pu tous voir par les journaux l’importance de l’action qui a eu lieu en Belgique et dont je t’ai parlé dans mes lettres et à laquelle j’ai assisté pour une partie. Ces pauvres boches n’ont pas de chance vraiment, et toutes leurs entreprises ne réussissent guère. Dans tous les cas, leur attaque n’a pas diminué notre confiance dans le succès final et si le beau temps continue à durer, les opérations pourraient prendre une grande ampleur. Attendons.

Je vais toujours bien et les nouvelles que tu me donnes de mon petit Joseph me font grand plaisir. J’espère que tu continueras toi même à aller de mieux en mieux. Je t’écrirais une lettre ce soir ou demain. En attendant le moment heureux de se revoir, reçois, chère Alice, pour toi et les petits, mes meilleurs baisers. Mes affectueuses amitiés à tous à la maison.

Lucien
Croisette, jeudi 29 avril 1915

Très chère femme,

Je viens de te faire une courte carte qui arrivera plus vite que cette lettre. J’ai reçu au courrier hier la lettre de ton papa. Je comprends bien que l’ouvrage doit être puissant, maintenant et cette carte me fait grand plaisir car quand on a bien travaillé, on n’a guère l’envie d’écrire. Tu remercieras donc bien ton papa pour moi, aussi bien pour les sentiments affectueux qu’il exprime que par le fier sujet de la carte, le Réveil du Lion. Tu lui diras aussi que j’approuve le marché de fagots qu’il a passé. Je dois te dire que je ne me fais pas une idée juste du bois qui est nécessaire pour le four et je laisse ton papa libre d’agir au mieux de nos intérêts. Tout ce que j’ai voulu dire l’autre jour à propos des fagots n’était qu’à titre d’indication. Je pense qu’il faut s’abstenir de tout marché spéculatif ne sachant quand la guerre finira, mais cela n’empêche pas de faire les achats que ton papa croira nécessaires.

Toute mon attention est tournée vers la guerre. Il me serait difficile d’être autrement car à force de vivre dans un milieu exclusivement militaire, on ne pense plus qu’à cela et les affaires qu’on peut avoir au pays ne semblent prendre qu’une place secondaire dans mes préoccupations. Ma première pensée chaque fois que je me ressaisis est pour toi, pour les petits et pour tous ceux qui sont avec toi et dont je sais la profonde affection. Après, je pense à la guerre, à ses conséquences, à la paix, toujours problématique, avec mon travail et les mille faits qui attirent journellement mon attention, tu peux voir que mon cerveau est fort occupé. C’est pourquoi je me désintéresse un peu de la boulangerie en ce moment. J’estime que ton papa est mieux placé que moi pour juger ce qu’il convient de faire et je lui laisse toute latitude à ce sujet.

La guerre ! Cela nous produit à nous tous qui sommes sur le front, un effet un peu analogue à celui que produit sur l’esprit des gens un incendie qui vient d’éclater et dont on suit les péripéties passionnément. Quand une maison brûle à Valencin, l’émoi règne dans tous les cœurs et toute autre préoccupation disparaît. Un incendie qu’on voit fait toujours plus d’effet que le récit qu’on en peut lire dans un journal. Et bien la guerre nous fait cet effet là. Elle nous cause cet émoi, fait pour beaucoup de curiosité et de besoin d’émotion fortes. Rappelle toi combien le simple passage de quelques soldats en temps de paix faisait cesser tout travail et attirait l’attention générale. Il ne s’agissait pourtant que de banales manœuvres et malgré cela, chacun s’intéressait à leurs allées et venues. Fais la différence avec ce que nous voyons ici où ce ne sont plus des exercices sans importance, en somme, mais où il s’agit d’actes militaires dont notre sort à tous dépend.

La région où nous sommes nous est devenue familière, nous savons les troupes qui y sont cantonnées, aussi, l’arrivée ou le passage d’un régiment nouveau ou de tout autre appareil de guerre, étranger à nos parages, devient-il tout de suite l’objet des commentaires de tous. On cherche à savoir le pourquoi, on interroge, on réunit les indices, les renseignements divers, on tire des conclusions. Puis quelques jours après, dans les journaux, on cherche l’explication de tel déplacement de troupes ou de matériel qu’on a remarqué. Le bruit du canon nous est aussi devenu familier, nous connaissons maintenant quand on tire pour démolir les positions ennemies ou quand ce sont des tirs en rafale pour repousser une attaque ou préparer une avancée de nos troupes. Il y a une nuance.

Vendredi matin 8 heures,
Je continue cette lettre qui est plutôt le récit de mes impressions car pour te donner de mes nouvelles, je t’envoie des cartes presque chaque jour. La section vient de partir pour charrier des obus Je reste à a cuisine. Par exemple, il me faut me lever matin à 3 heures pour préparer le café et le repas froid à emporter. Ce matin, je ne me suis levé qu’à 9 heures. J’avais mis chauffer le café à 4 heures. Ils ont emmené des pommes de terre en salade et du rôti froid. Ils rentreront comme d’habitude à la nuit. Je leur donne alors un repas chaud et du café. Cela n’empêche pas qu’il faut cuisiner pour une douzaine qui sont restés car le bureau, la cuisine et l’atelier ne suivent pas la section. Il faut en outre que je prépare encore mes repas froids pour demain matin. Tout cela ne m’empêche pas de t’écrire et de faire une sieste après diner. Tu vois que je ne suis pas très malheureux. Ces pauvres diables rentrent le soir blancs de poussière. Je les plains car cette poussière est terrible. Ils voient des choses intéressantes quand ils vont aux tranchées, mais après tout, j’aime autant rester ici. Des tranchées, d’ailleurs, j’en ai vues assez souvent.

Le temps continue à être très beau et les nombreux déplacements de troupes qui ont lieu actuellement dans notre région semblent indiquer de prochaines et importantes opérations. Dans ce cas, nous avons bien des voyages en perspective et notre passion de se déplacer sera amplement satisfaite. Je t’écrirai chaque fois le récit de mes aventures et tu ne chercheras pas à en exagérer l’importance. Je te dirai les choses comme elles sont sans les augmenter mais aussi sans y rien retrancher.

En les relisant avec toi plus tard, elles me serviront de guide pour les explications que je te fournirai, car il y a mille petits faits qui sont trop longs à écrire. J’ai fait de nouvelles démarches pour faire entrer Emile aux autos. J’ai même écrit à M. Carra à ce sujet pour qu’il appuie cette demande à Lyon car je pense que ses relations le lui permettront peut-être. La bataille d’Ypres m’a impressionnée. Tous ces blessés pâles que je voyais revenir et que j’avais vu passer en chantant un moment avant m’ont fait un pénible effet. Et je n’ai pas vu les morts. D’un autre côté, les chauffeurs d’autos manquent maintenant, d’abord parce qu’on construit toujours des camions et aussi parce que le corps des automobilistes commence à faire du déchet. On a incorporé là dedans un tas d’auxiliaires, de malingres, d’hommes trop âgés. On s’était figuré que c’étaient des places de tout repos et ce n’est pas du tout cela. Tu vois d’ici la position d’un homme portant bandage par exemple et secoué pendant vingt heures de suite dans un camion aussi souple qu’un tombereau, sur des routes pavées, que ces charrois forcés défoncent constamment. Songe aux trous de la route de Lyon, par exemple et demande toi ce qu’elle serait si elle était nuit et jour chargée d’une file ininterrompue d’autos lourdement chargées et de voitures attelées ou de cavaliers. Les territoriaux ont beau jeter quelques pelletées de graviers dans les trous, c’est vite pulvérisé et quelle belle poussière cela fait ! Il y a de gros camions à vapeur qui charrient constamment des matériaux, mais le roulage est si intense que rien ne résiste.

Dans mon premier voyage en Belgique, j’avais été tellement secoué que j’en avais pris des coliques au retour. C’est là que j’ai perdu mon cache-nez gris. J’étais anéanti à force que le ventre me faisait mal. Depuis, je monte devant où l’on est un peu mieux et je m’y suis habitué. Il faut voir ces pauvres fantassins que nous transportons. A tout moment on voit derrière le camion qui ne s’arrête pas un pauvre diable que la colique travaille et qui, ne pouvant descendre, est bien obligé de mettre le… nez à la porte de derrière et de déposer ses coliques sur la route, en grande vitesse, encore. Même que cela produit contre les flancs du camion des décorations que quelques-uns trouvent de mauvais goût. Ces décorations aussitôt recouvertes d’une poussière blanche ressortent sur le fond gris foncé des camions et font l’effet de larmes d’argent sur un drap mortuaire. Nos camions ne sont-ils pas pour beaucoup le char de la mort et l’effet produit est de toute circonstance.

Tu me parles de Trillet. Il convient de lui retirer sa traite et de la lui faire passer après. Je comprends qu’il te répugne d’entrer à nouveau en relation avec cette brute de Toussieu qui n’a eu aucun égard pour toi et qui pourrait retirer le papier en passant. Dans tous les cas, ne lui envoie rien par la poste. Souviens-toi qu’il ne t’a jamais envoyé de reçu pour ton dernier envoi d’argent. Si tu n’as pas réglé avec la Genin, il faudrait le faire. Cette femme peut avoir besoin de son argent. Quand à tout ce que t’a répété le père Romanet, cela peut, peut-être, te faire quelque impression, mais je t’assure que vu d’ici et réduit à ses justes proportions, cela me paraît fort peu important.

Tu ne partages pas l’opinion des gens de Valencin sur beaucoup de choses : question de patriotisme, de religion ou d’honnêteté. Tu ne voudrais pas penser comme eux sur ces sujets, alors pourquoi venir te soucier de leur opinion sur nous ? Je ne prise pour ma part toute cette basse racaille et tout ce qu’elle peut penser et dire de nous m’est fort indifférent ; Ce n’est pas leurs dits et redits qui guideront ma conduite. La guerre m’apprend tous les jours une foule de choses et entre autres elle m’enseigne à ne compter que sur soi et ne jamais escompter la reconnaissance des autres. Laisse donc baver tous les jaloux, les petites gens aux basses idées. Soit au dessus d’eux.

Je t’embrasse ainsi que tous à la maison du plus profond de mon cœur. Ton mari qui t’aime.

Lucien
Croisette, vendredi 30 avril 1915

Le courrier vient d’arriver et on a apporté ta 67ème lettre où tu m’énumères le contenu du paquet. Quand tu me renverras quelque chose, tu forceras les conserves. J’ai déjà vu par le dernier voyage en Belgique que ce sera souvent utile quand on n’aura pas le temps de cuisiner. Ceux qui n’auront rien seront malheureux. Je suis bien content que mes affaires soient arrivées. Ecris-moi toujours bien au crayon, si tu veux, cela va plus vite et sur n’importe quel papier, cela ne fait rien. Je te dirais la réception du paquet quand il arrivera. Je sais bien que si tu ne l’as pas envoyé plus tôt, c’est que tu n’as pas pu et je n’en ai d’ailleurs pas eu bien besoin jusqu’à présent. Je t’embrasse bien fort en attendant l’heureux moment de te revoir. Le temps me dure bien aussi des enfants, mais il faut chasser les Boches avant de revenir au pays. Je ne suis pas le seul qui pense aussi que les magistrales volées qu’ils reçoivent de partout viennent surtout de la colère générale des soldats qui ne sont loin de chez eux que grâce à ces bandits et à leur chef couronné. Il me semble que si j’en voyais par là devant moi, il y aurait de la peine à m’empêcher de cogner dessus et les autres, c’est tout pareil. Enfin, ça viendra bien pour tous. Mais comme tu dis, tous ne reviendront pas. Ce pauvre Louis Merlin, Il ne laisse aucun regret, celui-là.

Embrasse bien tes bons parents pour moi et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les petits.




Lucien
Croisette, samedi 1er mai 1915
Très chère Alice,

Rien de bien saillant à te raconter. J’ai reçu hier ta 67ème lettre (énumération du paquet). Bien merci. Nous sommes toujours au même endroit. Les camions font toujours du transport de matériel. Le temps est très beau, toujours un peu plus chaud cependant. Mon ami Tristelle a reçu hier une lettre de Mme Carra qui lui envoyait cinq francs. La lettre était très aimable pour moi, il me l’a fait voir.

Tu m’as dit que ton papa avait clôt chez Mme Masson et à la Lure. C’est certainement pour y mettre les bêtes et ce sera autant de travail de moins. Il se fait une très grosse consommation de bêtes de boucheries et en outre il est forcé qu’il en crève beaucoup avant leur arrivée aux abattoirs. Par conséquent, l’élevage sera forcément rémunérateur étant donné que l’étranger est au même titre que nous.

L’élevage du cheval sera aussi très lucratif pendant longtemps. C’est surtout de ce côté que l’agriculture sera intéressante. L’élevage n’exigeant pas ou peu de main-d’œuvre et la main d’œuvre sera également un des problèmes les plus difficiles à résoudre après la guerre. Je me porte toujours aussi bien. Fais ton possible pour qu’il en soit de même pour tous à la maison. Je t’ais écrit une lettre hier. Au revoir chère Alice, je t’embrasse ainsi que tous affectueusement.

Lucien
Croisette, dimanche 2 mai 1915
(Lieu d'expédition non renseigné)

Chère Alice,

Rien de nouveau que je puisse te raconter, toujours en bonne santé et au même endroit. Le temps ne nous dure pas, cela devient intéressant. J’attends le courrier pour ce soir. Je te répondrai. Nous avons reçu de nouveaux ordres pour observer la plus grande discrétion. C’est dommage ! Merci bien pour tes bonnes lettres. Les renseignements que tu me donnes sur les soldats de Valencin me font bien plaisir. A quand la photo de mon petit Joseph ? il se pourrait que je ne puisse pas le voir de sitôt et alors je serais bien content de le connaître. Si tu le fais, mets toi en groupe avec les deux enfants. Toutes mes amitiés à la maison. Je t’embrasse ainsi que les petits très affectueusement.
Lucien
Croisette, dimanche 2 mai 1915
Ma bien chère Alice,

Je t’écris sur ma dernière feuille de papier. J’espère bien en trouver quand même en attendant ton paquet qui en contient. Il ne faut pas songer à en acheter par là, il y a tellement de troupes qu’on ne trouve plus rien nulle part. J’ai encore quelques cartes postales. J’en avais acheté quatre douzaines dernièrement. Le courrier doit venir ce soir. Le pourra-t-il seulement ? Il est difficile de circuler sue les routes encombrées de longues colonnes de toutes armes et défilés de voitures militaires. Je t’ai envoyé une carte ce matin que tu recevras certainement bien avant cette lettre. Je te disais que le plus grand secret nous était spécialement recommandé car nos incessants voyages nous permettent de voir beaucoup de choses et l’on craint tant l’espionnage. La moindre indiscrétion, nous a-t-on dit, peut avoir des conséquences désastreuses et compromettre une opération en cours. Aussi tu ne te préoccuperas pas trop de la monotonie de mes lettres dans lesquelles je ne peux pas te raconter tout ce que je vois sous peine de punition grave.

M’as-tu envoyé mes lunettes ? Même sans verre, elles me seraient utiles car je peux les vitrer avec du mica que nous avons ici. Tu peux très bien m’envoyer ces bricoles par la poste. De même quand quelqu’un ira à Lyon, il faudrait m‘acheter des cartes postales militaires qu’on y trouve à bon marché. J’en avais un carnet à deux douzaines qui étaient reliées et se détachaient avec un pointillé. C’est le système le plus pratique. On met le carnet dans sa poche, avec un crayon qui ne quitte pas mon képi. Je suis toujours à même de pouvoir envoyer un mot. Je t’ais envoyé plusieurs de ces cartes à pointillé.
8 heures du soir.

J’ai interrompu ma lettre tout à l’heure. La musique d’un régiment d’infanterie qui cantonne ce soir passait pour aller jouer sur la petite place du village. J’ai laissé à la cuisine ma lettre et j’ai emboité le pas aux musiciens. Ils étaient une quarantaine, rangés en rond autour de leur chef à trois galons. Ils ont joué cinq morceaux assez bien enlevés pour commencer. La musique était complète, avec batterie, saxophones, cuivres, clarinettes, bois et violons. Pour le sixième morceau, l’un des exécutants qu’on nous a dit être un premier prix du conservatoire de Toulouse, s’est avancé au milieu du cercle, sans instrument aux côtés du chef. Celui-ci a abaissé sa baguette et les premières notes ont éclaté en fanfare comme un coup d’ouragan. Ma chère amie, je crois que cette guerre me fera éprouver toutes les émotions qui ne peuvent se rencontrer ailleurs, que l’on ne pourrait avoir en d’autres temps, même à prix d’or. Cette musique qui commençait, c’était la charge, la charge claironnée par tous les cuivres, hachée sourdement par les contrebasses et les caisses et reprise sur le ton aigu par les fifres et les clarinettes. Puis, la dernière note achevée, la voix puissante du premier prix de chant, debout au milieu des autres, a envoyé la première strophe du Clairon de Déroulède, l’air est pur, la route est large. Un frisson a passé sur la foule, les vers enflammés du patriote inoublié, lancés en pleine voix, accompagnés en sourdine par toute cette musique, c’était sublime. Entre chaque strophe, la charge endiablée reprenait, puis quand sont venues les dernières strophes, quand il « suspend un instant la mort », les cuivres ont gémi plus doucement, le violon seul a accompagné le chanteur faisant les réponses. Puis le dernier couplet a été dit lentement, à grandes envolées comme un chant de mort. Toute la musique a repris la charge, mais funèbrement, avec des réponses plaintives des instruments de bois et du violon et tout s’est achevé comme un grand souffle sur le : « Il achève de mourir » . Ma description ne vaut rien, ce sont des choses qu’il faut voir et entendre pour bien les comprendre.

Ces poilus aux barbes hirsutes, aux uniformes poussiéreux avec des instruments ternis, cette musique qui, il y a trois semaines, jouait la charge en plein champ de bataille pour entraîner le régiment à l’assaut en Champagne, tous ces hommes qui écoutaient et avaient vu plus de combats que les vieux grognards, tout cela pour moi était nouveau et évocateur de sentiments impossibles à maitriser. Ce Clairon de Déroulède était dit là non seulement par des artistes de talent, mais aussi à deux pas des lignes de bataille, par des hommes qui y allaient et déjà en venaient. Quel milliardaire pourra avec son argent se payer un spectacle aussi réel et aussi empoignant. Ce sera encore là un de mes grands souvenirs et je ne suis pas le seul qui ait ressenti tout cela. Flanche est venu me trouver, il était ému au point qu’il ne me l’a pas caché et qu’il s’en est fait le récit par écrit pour lui même plus tard. J’ai été d’autant plus impressionné que toute la journée avait été pour nous tous remplie d’évènements militaires et que j’y étais préparé, pour ainsi dire. Peut-être pourrais-je un jour mieux te l’expliquer.
Ce n’est certes pas les paysans d’ici qui ont compris ce qu’il y avait de beau dans le poème chanté du grand Déroulède. Ces gens ne méritent pas le nom de français. Hier, j’ai dû aller chercher le capitaine pour …. avoir le droit de prendre de l’eau à un puits dans une ferme. Dans ces sales pays, l’eau est à plus de 40 mètres de profondeur et les puits sont rares. Les grosses fermes seules en ont. Je cuisine chez une brave femme qui s’humanise parce qu’elle a tous les siens à la guerre et je vais à l’eau dans une propriété bourgeoise à côté. Hier, je trouve une chaîne avec un cadenas autour du puits. Je demande qu’on me laisse prendre de l’eau. Le prochain puits étant à trois cent mètres, la propriétaire, une vieille dame de soixante ans me refuse net. Je lui laisse un quart d’heure pour réfléchir. Je reviens, nouveau refus. Je vais chez le capitaine qui revient avec moi. Sommation d’ouvrir le puits. Refus persistant. Le capitaine fait venir deux gendarmes et le puits a bien été ouvert. On l’a menacée de la faire évacuer à l’arrière des armées. Mais c’est terrible d’être obligé d’en arriver là en territoire français, pour avoir un seau d’eau.
Il y a eu courrier, ce soir, je n’ai rien reçu de toi. Tu m’as sûrement écrit, mais les lettres doivent rester en route. J’en comprends bien la raison, ce sera pour après-demain. Ecris-moi souvent, ça trompe le temps. Et puis j’aime tant recevoir de tes nouvelles. Et savoir comment vont les petits.

Je me porte toujours bien. Voilà huit jours que je couche dans des draps, sur de la babouffe. C’est une chance d’avoir si bien rencontré. Mon hôtesse, bien que ne te connaissant pas me charge de te dire toutes ses amitiés. Elle dit qu’elle pense que le bon Dieu rendra à ses enfants, ailleurs, ce qu’elle fait pour nous ici. C’est une bonne âme, trop rare en ces pays. Allons, au revoir, bien chère femme, bon courage et reçois les meilleurs baisers ainsi que tous.

Lucien
Croisette, lundi 3 mai 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi au courrier d’hier. Toujours en bonne santé et à la même place. Moi seul s’entend. Le temps est devenu un peu froid avec une grande bise qui soulève des nuages de poussière. Les récoltes commencent un peu à s’allonger par ici, mais il y a bien un mois de retard sur nos pays. En portant mon paquet à la gare, l’autre jour, j’ai rencontré un caporal infirmier dans un train sanitaire qui était arrêté. Il avait fait partie de l’équipe du Docteur Quantin d’Heyrieux et connaissait bien Louis Allemand ainsi qu’Allemand de Chaponnay, le voisin de la cousine Monnot et le fils Merle (fils de Marie) qui est pharmacien. Quelles bizarres rencontres. Par contre, je ne peux voir aucune figure de connaissance parmi les soldats que je rencontre. Je fais les meilleurs vœux pour la bonne santé de tous et je t’embrasse, chère Alice, bien affectueusement.


Lucien
Sertier Lucien
Amiens, jeudi 6 mai 1915
Chère Alice,

Tu remarqueras si je deviens paresseux, j'ai tiré les adresses au duplicateur (encre verte).
Un baiser aux enfants et à toi.


Lucien
Croisette, jeudi 6 mai 1915

Bien chère Alice,

Je t’ai envoyé une lettre ce matin. J’attends avec impatience le courrier de ce soir qui n’arrive que tous les deux jours vers cinq ou six heures. Il pleut, le temps est lourd et chaud. Ou je me trompe lourdement, ou bien nous sommes à la veille d’événements décisifs. Cette nuit, j’ai eu une fausse joie. Je croyais entendre la fusillade en rêvant. Je me réveille tout à fait et fichtre, c’était bien vrai. Les coups de fusil éclataient, précipités, et tout près, à quelques mètres de ma chambre. Diable, je me dis, les Boches ! J’entends en même temps des bruits d’hommes qui couraient, des clameurs, des camions qui se mettaient en marche. La fusillade durait toujours, plus rapide encore. Je cherche mes affaires pour m’habilller, je ne trouvais rien, comme toujours quand on se dépêche. Enfin j’ouvre la fenêtre et je vois une grande flamme qui monte très haut dans le ciel. C’était un camion qui brûlait avec ses trois cent litres d’essence. La fusillade provenait des cartouchières des deux conducteurs qui brûlaient. On s’était dépêché d’enlever les deux camions voisins.

C’est en faisant son plein d’essence que le chauffeur avait mis le feu au réservoir en même temps qu’au bidon de 50 litres dont il se servait. Le camion portait en outre, comme tous, 4 bidons de 50 litres de réserve. Pour sauver le moteur, le capitaine ordonne de le recouvrir de fumier. On cherche à pénétrer dans la ferme située en bordure de la route, mais le paysan (admire ça) de derrière ses vitres veut parlementer avant d’ouvrir. D’un coup d’épaule, un lieutenant enfonce la porte, c’était bien fait. Tristelle essaye d’enlever un bidon de 50 litres encore intact. En tombant par terre, le bidon éclate et plusieurs hommes sont un peu brûlés. Enfin, ça a duré une heure, à minuit c’était fini. Mais cela aurait été encore plus amusant si ça avait été vraiment les Boches. Le curé de l’endroit nous a aidés, bravement, charriant comme nous du fumier et de la terre avec les mains. Si tu m’avais envoyé du papier, je t’aurais écrit plus longuement. Tant pis pour toi ! Je t’embrasse quand même de tout mon cœur ainsi que les petits et tes chers parents et sœurs. Ah, j’oubliais, me voilà mais guéri. A bientôt le plaisir de tes nouvelles.

Affectueusement à toi

Lucien
Croisette, samedi 8 mai 1915

(reçu le 11 mai 1915)

Bien chère Alice,

Je t’envoie cette carte en attendant l’arrivée du courrier de ce soir qui peut-être m’apportera le paquet. Le temps est toujours chaud et orageux. Il a plu hier une partie de l’après-midi. Je me suis un peu enrhumé avec un peu de grippe. J’ai renoncé définitivement à la cuisine. Je n’aurais pas pu y tenir plus longtemps. Les chaudières sont dehors, au courant d’air et à la pluie. Voilà quatre mois que je fais ce métier. J’en avais assez. Je suis conducteur du 8ème camion, maintenant voilà deux jours. Nous n’avons pas sorti et ça m’a fait deux bons jours de repos. J’aurais vingt fois moins de peine maintenant et cela ne gâtera pas. Quant au danger, il est égal de partout ; d’ailleurs j’aime ça, au lieu de cette vie monotone de cuisinier. Si je t’ai demandé des boîtes de conserve, c’est parce que dans ces moments de déplacement intensif, il ne faut pas compter sur la cuisine, impossible à faire convenablement en route. Rend- moi bien compte des lettres que tu reçois afin que je vois bien si tout t’arrive. Moi je reçois bien les tiennes, mais si rares ! Enfin, je sais bien que c’est ce petit diable qui en est l’auteur et j’ai envie de lui en faire le reproche. Qu’en dis-tu ? En attendant de tes nouvelles, je termine en t’embrassant ainsi que tous à la maison, avec toute mon affection.

Lucien
Croisette, samedi 8 mai 1915

(reçu le 11 mai 1915)

Bien chère Alice,

Le courrier vient d’arriver et m’a apporté la lettre 71. Tu me parles de mes lettres et je vois de cette manière que tu les reçois bien. Les cartes vont vite, les lettres moins mais tout arrive. Je t’ai écrit ce matin, ainsi qu’à mes parents, chacun une carte. Si tu veux m’envoyer quelque chose (fromage et savon ????) mets-le en paquet d’un kilo, ça arrive plus vite. On parle de trois semaines pour les autres de trois ou cinq kilos. Je ne le savais pas. Je te remercie bien de ta gentille lettre. Elle m’a fait grand plaisir. Moi ça va bien, aujourd’hui. Nous sommes dans l’attente. En attendant, je me repose. Ton papa fait bien de tout élever, veaux et génisses, c’est du bon travail, car il en faudra, des bêtes, après la guerre. C’est que nous en mangeons, sans compter ce qui crève en route. Il faut croire que la France dépense en ce moment le double en bêtes de boucherie. J’ai vu une circulaire pour donner la main d’œuvre des prisonniers allemands aux agriculteurs par l’intermédiaire des maires et par groupe de 20 prisonniers gardés par la troupe. A voir. Merci encore et bons baisers pour tous.

Lucien

Si tu m’envoies quelque chose, ne m’envoie rien de délicat, ça se briserait ou verserait en route. Je n’ai encore rien reçu (du paquet de 5 kilos).
Reçu avant-hier muguet et violette. Merci à tous
Lucien
Croisette, dimanche 9 mai 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta 68ème lettre et une carte de Camille Gardon. J’ignorais l’accident arrivé à ma mère. Tu me tiendras au courant. Ici, c’est toujours la même chose, on bûche beaucoup. Il a plu un peu, ici, ça a abattu la poussière si mauvaise pour nos conducteurs. J’ai vu par ta lette d’hier que ma correspondance t’arrive toujours très irrégulièrement et d’une façon incomplète. Je t’ai envoyé une carte de Saint-Pol le même jour que celle du Moulin d’Hazebrouck et tu ne m’en parles pas ce qui prouve qu’elles vont plus ou moins vite selon l’endroit où on les met. Tu sais que Hazebrouck est la ville où l’abbé Lemire est maire. Jolie ville. J’y suis passé six fois.

Je suis un peu fatigué par le surmenage. Ce matin, je suis allé à la visite et le major m’a exempté de service pour courbatures. Je profiterai de ma liberté pour t’écrire longuement ce soir. Demain, je reprendrai mon service, car on m’a mis des ventouses et ça manque de charme. Je vais aller faire un tour de promenade dans les champs à midi. Ça me fera prendre l’air puis à mon retour, j’écrirai. Ecris-moi un peu plus souvent. Mes meilleures amitiés à tous à la maison. Je t’embrasse de tout mon cœur avec les petits.

Lucien
Croisette, dimanche 9 mai 1915
Bien chère Alice,

Suivant la promesse que je t’ai faite sur ma carte de ce matin, je viens causer un instant avec toi. Par exemple je n’aurais pas de hauts exploits à te raconter, heureusement car le papier me manquerait. Je vis d’emprunt pour cet article. Je sais bien qu’un certain paquet doit en contenir, mais comme la fin de la guerre, il se fait attendre. Soyons patients, tous, tout viendra, la paix et le paquet. En attendant, et pour tuer le temps, je vais te parler de ma « maladie », d’aujourd’hui. Elle ressemble beaucoup à de la « flémingite », mais enfin officiellement, je suis malade et bien entendu, je n’ai absolument rien fait aujourd’hui. Ah si, j’ai fait un bifteck, tout à l’heure, pour moi, bien entendu, ma maladie exigeait ce genre de remède. Comme on m’a mis des ventouses, ce matin, je serai guéri demain, pour qu’on ne m’en remette pas. C’est, comme tu vois, un excellent remède. C’est curieux comme au régiment les maladies vous prennent et vous passent vite. Si on m’avait mis au vin vieux, mes souffrances se seraient certainement prolongées, selon la durée de la bouteille, mais avec les ventouses, la guérison a été instantanée. Tout mon mal va déguerpir demain matin à 7 heures 50, heure à laquelle il faut de nouveau se faire porter sur le cahier de visites. Mais jusqu’à 7 heures 49, je serai hors d’état de faire tout service. Il n’y a que mon second cuisinier qui a trouvé la chose cruelle. Voilà trois mois qu’il est avec moi et il n’a jamais pu encore arriver à mettre une soupe sur le feu. C’est à dire que dans la crainte que je lui demande quelque fois de me remplacer, il m’a absolument toujours refusé de toucher à aucun plat, se bornant à relaver la vaisselle, charrier de l’eau et allumer les fourneaux. Cette façon de faire le rend plus libre que moi car je suis obligé de rester semaine et dimanche devant mes chaudières, du commencement à la fin. Ce matin, mon bonhomme a dû prendre la direction et il a été puni aussitôt par où il avait pêché. N’ayant jamais voulu s’occuper de rien, il ne savait rien, pas même par quel bout commencer. Alors il est vite venu me trouver pour me demander la marche à suivre. J’aurais bien voulu lui être utile, mais juste à ce moment, par suite de ma « maladie », sans doute, la mémoire m’a fait tout à coup défaut. Impossible de me rien rappeler… C’est très ennuyeux, il est en train de faire une effroyable mixture pour ce soir et les hommes quand ils vont arriver vont faire un sabbat général. Je suis sûr que plus d’un va faire des souhaits sincères pour ma prompte guérison ! Quant aux malédictions que mon « gamellifère » va récolter, il y en aura certainement pour le damner, lui, ses parents, et tous ses voisins jusqu’à la consommation des siècles. Ainsi soit-il !

Tu vas me dire que je ferais mieux de te parler de la guerre que de te raconter ces bêtises. Si je laissais courir ma plume sur le papier sans craindre les foudres de dame censure (trente jours de prison à un camarade pour indiscrétion) je t’intéresserai bien mieux qu’avec mes histoires à dormir debout. Ça sent la poudre, par ici. Voilà tout ce que je peux te dire. Nos camions roulent, roulent… Tous les jours, pas de dimanche, pas de repos, ça barde. Et la nuit, on ne dort rien, les troupes qui passent sans cesse vous réveillent par leur vacarme.

Les arbres commencent à verdir un peu. Les hirondelles sont venues depuis une quinzaine de jours, on entend le coucou depuis trois ou quatre jours et j’ai vu passer un martinet, dimanche. Les paysans plantent leurs pommes de terre et préparent pour leurs betteraves. Ces régions font beaucoup la sucrière. Ici, on sème tout en semoir en ligne. C’est en somme un instrument assez simple et très pratique, qui rendrait des services dans les grosses terres de Valencin où le hersage est si difficile. Toutes les fermes en ont. Ces pays au climat pluvieux en ont éprouvé le besoin avant les nôtres. Par exemple peu de faucheuses et de lieuses. Surtout des moissonneuses-faucheuses qui conviennent mieux à ces contrées humides. Comme charrue, ils passent d’une extrémité à l’autre, ils ont d’antiques charrues de bois, grossières et mal façonnées, ou alors ils ont la Brabant moderne, légère ou lourde. J’ai déjà remarqué qu’il n’y a pas de forgerons habiles dans ces contrées. Nulle part on ne verra une charrue bien faite, une galère ou un outil forgé sortant de la main d’oeuvre locale. Ici, tout vient de la grande usine ou bien c’est l’instrument en bois primitif, fait l’hiver par le paysan lui-même. Ils n’ont aucun goût pour leurs instruments. Ils n’ont pas cette fierté d’un joli ou d’un bon outil qu’on remarque chez nous chez tous les ouvriers agricoles. Ils n’ont aucune notion de l’élégance, du plus commode, de cette affinité de goût que nous avons dans nos régions pour tout ce que nous faisons ou ce que nous avons. Tel paysan passera sur la route avec un superbe rouleau Crosquil à qui il n’aura jamais mis une goutte d’huile et qui fait un tapage à rendre jaloux un chemin de fer, tel autre roulera son champ avec un tronc d’arbre brut attelé de deux cordes. Ces gens n’ont rien de nos mœurs, ils ne rient pas entre eux, ils parlent peu, et leur langage dur et lent est pénible à entendre. Leur vocabulaire est réduit, ils se servent toujours des mêmes mots. Demandez-leur quelque chose qu’ils n’ont pas, ils vous refusent net en quelques mots d’un mauvais français. Insistez, ils ne vous donneront aucune explication. Ils répètent dix fois les mêmes paroles de refus sans que leur cerveau épais trouve d’autres formules. Ces gens-là ne nous ressemblent pas non plus physiquement. Ce sont des gens courts de taille, trapus, invariablement blond pâle, le teint rouge. Les femmes et les jeunes filles sont toutes rondes, les pommettes saillantes et les yeux bleus. Tous et toutes parlent difficilement et peu avec un horrible accent du gosier. Ils ne comprennent généralement pas nos plaisanteries, prenant tout ce que nous disons au sérieux. C’est souvent très drôle. Il faut bien dire aussi que dans l’Isère, nous avons le tempérament du midi. Je ne trouve aucune différence entre les Niçois, les Marseillais, les Toulousains du convoi et nous autres de la région lyonnaise. Tandis qu’ici, tout choque mes idées. Les cimetières sont ici autour des églises, le plus souvent en plein village. Figure toi une église, dans un jardin inculte, clos de haies. Tout autour de l’église, dans l’enclos, une allée en fait le tour, bordée de tombes de chaque côté. Pas de pierre tombale. Sur chaque tombe, une petite croix en bois noir faite avec la bière et qu’on porte devant le corps. Puis un placard en sapin vitré devant où sont renfermées les couronnes. Les placards alignés manquent tout à fait de poésie. Les inscriptions tombales sont bizarres, elles rappellent toute la parentèle du défunt, le nom de la femme ou du mari et celui des parents et des enfants. Les cimetières sont tenus sans goût, dans l’herbe et les ordures, les chiens s’y promènent, c’est lamentable. Les puits ici sont très profonds, 40 ou 50 mètres. On tire l’eau avec un tour, mais il n’y a pas de margelle. Le seau vient au niveau du sol et on risque toujours en le prenant de tomber dans le puits. L’idée de border le puits d’un mur à hauteur de table et de mettre une poulie pour maintenir le seau au milieu ne leur est pas encore venue. D’ailleurs, dans ces villages, on ne trouve ni épicier, ni boulanger, ni boucher, rien que des estaminets. Parfois l’un d’eux vend du pétrole, du savon, du sel et du sucre et rien d’autre. Ça s’appelle une épicerie quand même.

Plus de papier ! Continue à avoir bien soin de mon petit garçon. Tu m’as dit que la petite avait des poux. Fais marcher l’essence, mais attention au feu. Ça craint pendant un quart d’heure. Ecris-moi un peu plus souvent, les lettres m’arrivent bien régulièrement, je le vois au numérotage, mais qu’elles sont rares ! je t’en fais bien trois quand toi une. Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et reçois chère amie, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


J’ai écrit En Portes, ce matin, tu me donneras des nouvelles de ma mère. J’ignorais l’accident (lettre 68)
Lucien
Croisette, lundi 10 mai 1915
(reçu le 12 mai)

Bien chère Alice,

Le courrier va venir aujourd’hui. En attendant, je t’envoie ces quelques lignes. J’ai assisté hier à une bataille qui a été pour nous une belle victoire, je le crois. Me voilà aguerri en plein, cette fois. Je vais bien et je suis tout heureux de pouvoir rouler sans souci. Le camion sur lequel je suis a une vitre devant et j’ai pris bien moins de poussière que l’autre fois. Tu ne te saurais faire une idée de l’enthousiasme avec lequel les troupes vont au feu. C’est merveilleux de voir ça. Beaucoup de prisonniers boches. Nous ne leur avons pas ménagé nos compliments peu flatteurs à leur passage. Quel entrain, quel allant ! La Prusse a du plomb dans l’aile, cette fois, ou alors je n’y connais rien. Allons, tout cela va bien finir. Courage et bon espoir. Ecris-moi toujours, même si mes lettres n’arrivent pas bien. Embrasse bien pour moi les petits chéris ainsi que tout le monde à la maison et reçois, chère femme, mes meilleurs baisers.

Bien affectueusement à toi,

Lucien
Croisette, lundi 10 mai 1915
Ma bien chère Alice,

Je t’ai envoyé une carte ce matin. Je vais profiter d’un moment de loisir pour te faire le récit plus détaillé de mon voyage au front d’hier. C’est très agréable de ne pas être cuisinier, on a bien le temps de s’occuper de soi-même, on fait des voyages intéressants ou bien on ne fait rien du tout. Tout d’abord, à la cuisine, j’étais à peu près bien, car j’avais à manger à volonté, ce qui est déjà une chose appréciable, mais cette cuisine, toujours la même viande rôtie ou bouillon gras sans légumes, riz et pommes de terre au jus était arrivé à me dégoûter. J’ai le feu dans les intestins avec ce régime-là. Aussi, maintenant que j’ai le temps de le faire, je me fais cuire des œufs ; le matin je prends du lait. J’ai gardé mon réchaud à essence et je fais ma petite popote quand l’envie me prend. Je ne pouvais pas le faire avant. D’abord je n’avais pas le temps, ensuite le brigadier d’ordinaire amenait toujours une bande pour manger à la cuisine et je ne pouvais rien faire pour moi. Tous les autres en auraient voulu et je n’aurais pas eu une seconde. Depuis que je n’y suis plus, je sens que ça va mieux. Faire la cuisine pour cinquante hommes, tous les jours, à l’improviste, souvent sans installation, c’est vraiment pénible. Je l’ai fait quatre mois, que tous en fassent autant. J’estime que j’ai fait suffisamment mon devoir et que j’ai bien droit au meilleur temps que j’ai maintenant.
Hier dimanche, nous sommes partis à 3 heures du soir, au lieu de prendre comme d’habitude des obus en gare pour les livrer au parc d’artillerie, nous les avons pris cette fois au parc pour les mener directement sur le champ de bataille. Ceci m’a permis d’assister à un grand combat et ce sera encore là un de mes grands souvenirs. Quand tu recevras cette lettre, les journaux t’auront déjà renseignée sur l’importance de l’action, importance que j’ignore encore. Ceci se passait au Mont-Saint-Eloi, aux environs de Notre Dame de Lorette .Nos obus chargés (des 75), nous filons sur Arras puis un détour nous amène au Nord de la ville. Nous allons lentement, la route est très encombrée. Devant nous un régiment d’infanterie va au feu. Nous croisons de nombreux blessés, les plus grièvement atteints sont en autos, d’autres remplissent des voitures à deux chevaux. Les moins blessés s’en vont à pied. La canonnade est intense, c’est comme l’autre jour en Belgique, un roulement continuel saccadé par les explosions des grosses pièces. Des autos-canons sont dans les champs, guettant les aéros boches, des sections de munitions d’artillerie avec leurs caissons à six chevaux passent sans cesse au grand trot pour ravitailler les pièces.

Enfin nous voilà arrivés dans un contrebas où nous devons décharger nos munitions. Nous amenons 120 000 obus, de quoi bien servir à souper aux boches. Les camions entrent dans les prés au bord de la route et les caissons viennent se ranger à côté pour livraison. Les obus sont dans des caisses, ils sont aussitôt déballés par les artilleurs et rangés en ordre dans les caissons à la manière des paniers à limonade. Nous reprenons les caisses vides. Nous n’avons rien à faire, nous entourons les blessés qui arrivent sans cesse. Ils sont contents, les boches sont battus. L’artillerie les a arrosés avec toutes les pièces à la fois. Puis l’assaut s’est fait partout à la fois ; les marocains et les Joyeux* en tête. L’élan a été irrésistible. Un blessé d’un régiment de Lyon me raconte qu’ils ont avancé de 5 kilomètres en une heure. Le régiment qui allait au feu s’arrête un moment avant d’entrer dans la danse. On fraternise tous ensemble. Les blessés nous disent encore qu’on a fait beaucoup de prisonniers et qu’il en arrive derrière eux. Toute une division allemande est cernée, paraît-il et comme ils tirent souvent après s’être rendu, on ne leur fait pas de quartier. L’artillerie les écrase et c’est ce qui explique la furieuse canonnade de maintenant. Les pièces de 155 sont à 500 mètres de nous sur la gauche. Elles sont si bien dissimulées que malgré cette courte distance, on ne voit pas un artilleur. La flamme seule trahit l’endroit à chaque coup. Grand remous : ce sont des officiers boches qu’on emmène en auto. Il y a, dit-on, un général. La foule des soldats m’empêche de rien voir. Ils sont une vingtaine. Nouveaux mouvements. Une troupe s’avance sur la route. On croit que c’est les prisonniers boches. Ce sont des vieux territoriaux qui ont tenu le coup depuis le matin et qu’on vient de relever pour les faire reposer. Sont-ils fiers, ces vieux barbus dont le plus jeune a au moins 45 ans. Tous emportent des souvenirs, des bérets gris à bande rouge, des fusils allemands, des cartouchières, des sacs boches. Ils nous donnent de nouveaux détails. Ça va très bien. Les prisonniers sont à 500 mètres qui arrivent. Les jeunes fantassins ne tiennent plus en place. Ils arrivent de Belgique et veulent se venger de la rosserie boche. Ils ont des appareils pour le nez contre les gaz asphyxiants. On acclame les vieux qui s’en vont.

La route est toujours encombrée de caissons qui font la navette. Dans une éclaircie, on voit une ligne de baïonnettes qui s’avance. Grande joie, ce sont les Boches encadrés par de tout jeunes soldats des dernières classes, la baïonnette haute. Sont-ils contents, ces gaillards de 18 ou 19 ans. Devant, marche une ligne de fantassins, puis les Boches passent par quatre sans sac, ni rien, des fantassins les encadrant sur le côté. Le défilé est long, ils sont 600. Beaucoup sont en tête nue, leurs uniformes sont sales, pleins de boue et de sang desséché, déchirés et effrangés. Par contre les hommes semblent en bonne santé. Les uns rient, d’autres baissent la tête ; en général, ils marchent, l’air indifférent. Malgré la défense de nos officiers, on les engueule ferme. On leur crie ironiquement « A Paris, à Paris, Kamarad Capout ». Moi ça m’exaspère et je ne suis pas le seul, je leur crie « cochons, salauds », c’est tout ce que je trouve. Je me suis demandé pourquoi je leur disais ça et les autres aussi. C’est surtout aux chefs qu’on s’adressait. Il y en avait un grand, avec un galon doré, une vraie tête de brute. On l’appelait, on lui disait « cache ta sale gu… ». Nos officiers riaient. Après ceux-ci, il en est venu un autre cortège de 300. Le soir à 9 heures et demi, nous en avons rencontré une centaine que des hussards venaient de prendre. Tous peuvent ne pas être jaloux, on les a engueulés ferme. Il y avait la note comique. Les nôtres voulaient leur prendre leurs bérets comme souvenir. Ils les tenaient bon sur leurs têtes. Notre motocycliste s’empare d’un. Le Boche tire de son côté pour garder sa coiffure, finalement chacun en a un morceau. On rit.

Notre attention est attirée par six aéros qui essayent de franchir les lignes ennemies, pour les reconnaître, malgré le vent très fort. Les obus boches montent vers eux et éclatent tout autour avec de grands éclairs blancs. Nos aéros évoluent quand même au dessus d’eux puis reviennent. Un ballon captif est à un kilomètre d’ici. On dirait une grosse saucisse. Enfin la nuit arrive. Un nouveau régiment d’infanterie arrive aussi. Les soldats savent qu’on est vainqueurs. Leur enthousiasme est merveilleux. Le colonel est en tête à cheval. Les capitaines à pied, sac au dos, marchent en tête des compagnies, l’aumônier, un grand bel homme coiffé du bonnet de police noir avec trois galons marche à côté d’un capitaine, tous les deux à pied en tête d’une compagnie. Ce prêtre qui marche ainsi, sans arme, avec tous ces soldats qui ne parlent que de carnage, fait un étrange effet. Un de mes camarades, forte tête, me dit : « ils n’ont pas la frousse, les curés » ; ils craignent autant que les autres d’y rester et ils ne songent pas à cogner dessus. Cela est vrai. Il faut un grand courage à ces aumôniers militaires. Celui du précédent régiment était monté sur un grand cheval blanc. Nous avons quitté le champ de bataille vers les dix heures du soir, nous avons livré les caisses vides dans une gare, et à minuit, nous étions de retour. Le camion est reparti ce matin à 8 heures, mais le chef est monté à ma place. Je n’y suis pas allé et cela me permet de te faire cette lettre.

Nous avons rencontré le Général Joffre, deux fois, hier, mais avec un autre qui vite, c’est à peine si on l’a vu. Nous avons dépassé les tranchées de 3ème ligne. Il faut voir comme c’est organisé, les Boches auraient eu fort à faire pour les prendre. Il paraît que dans leurs tranchées de 1ère et 2ème ligne, nos fantassins n’ont trouvé que de la bouillie humaine. Un bataillon de ce régiment de Lyon n’a eu que deux blessés pour enlever les deux premières lignes allemandes. Tu verras le récit de cette première bataille dans le communiqué officiel du 9 mai 23 heures qui accuse 200 prisonniers pris, ainsi que plusieurs canons boches et quatre kilomètres d’avancée à 8 h30 du soir. J’achève cette lettre. Nous repartons demain matin à 2 heures et je vais aller dormir. Je suis en colère, le courrier n’est pas venu ce soir. Ça va me faire rester jusqu’à quand sans nouvelles de toi ? Enfin, chère amie, j’espère que tout va bien à la maison, et en attendant le retour auprès de toi, je t’embrasse , chère Alice, ainsi que les petits et tes chers parents de tout mon cœur.
Bien affectueusement à toi,




Lucien
Note
Joyeux : désigne familièrement, par antiphrase, le soldat des compagnies de discipline d’Afrique. Aussi appelés Bat’d’Af.
Croisette, mardi 11 mai 1915

Reçu le 16 mai 1915.

Bien chère Alice,

J’ai reçu tes 72 et 73ème lettres ce matin. Nous sommes partis à 3 heures ce matin, pour transporter des obus au front. La cuisine nous a rejoint à 11 heures et a apporté les lettres. Je t’écris sur le bord de la route dans un pays dont j’ignore le nom. Nous bardons beaucoup. Il faut des obus et toujours des obus. Ça me va. Vu passer ce matin un train de prisonniers boches. Bataille continue. J’ai reçu ce matin une lettre de mon frère du 4 mai et une de Mme Carra au sujet d’Emile et des autres. Suis bien content de ne plus être cuisinier. Les froids et chauds que j’y attrapaient auraient fini par me jouer un vilain tour. Par exemple, envoie moi chaque semaine un colis d’un kilo de conserves (sardines, thon, foie gras, etc…) je n’ai plus que du chocolat. Ici on ne trouve rien et avec ces journées de 20 heures de travail, la cuisine de l’ordinaire est insuffisante (exemple : parti à 3 heures ce matin et soupe à midi).

Notre travail est toujours très intéressant, on voit tant de choses. Il n’y a de pénible que le déchargement des caisses d’obus (92 kilos) qu’il faut bien aider à faire car ça presse. Le temps est très beau et assez chaud. Mais quelle poussière ! Heureusement que le camion a un pare-brise, ça garantit bien. Je vais bien mieux depuis que j’ai quitté les chaudières, je plains ceux qui y sont, il y en a déjà un des deux de malade. Je regarde tous les régiments, pensant voir quelque connaissance, mais rien encore. Je suis bien content de voir que ce gros Joseph grandit vite. Et ma Marcelette, tu ne m’en parles plus. Je serais bien heureux de vous revoir tous, mais je ne saurais dire quand ce sera. Par ici, ça sent toujours la victoire, mais ce sera dur quand même. En attendant le moment heureux d’être réunis, je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.

Mes meilleurs baisers,


Lucien
Croisette, mercredi 12 mai 1915

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu hier en voyage les 72 et 73ème lettres. Tu dois voir si je reçois tout bien car je te dis chaque fois le numéro. Ais-je reçu 71 ? Le paquet de lettres est rangé et je ne me rappelle pas de ce numéro. A mon arrivée à Croisette, hier vers 3 heures du soir, j’ai reçu le fameux paquet. Tout était en bon état bien que le voyage ait tout dérangé. Le miel avait légèrement filtré mais il n’a pas fait de mal. Seules les deux chemises avaient une tache large comme un écu qu’une goutte d’eau a eu vite fait partir. Si les taches grasses partaient aussi facilement que ça, les lavages seraient vite faits. En tout cas, j’étais content comme un gosse, de déballer tout ça. Je m’étais mis seul dans un coin et j’ai commencé l’inventaire. Mais que du fil ! Ce n’est pas la peine d’y coudre aussi solidement, ni d’y mettre de la si jolie étoffe pour l’emballage. De la toile à sac, c’est bien bon, avec un bout de toile blanche cousue dessus pour l’adresse. Je te dis tout ceci pour t’éviter du travail et des dépenses et non pour te blâmer, car j’étais bien trop heureux de voir tout ça, que tu avais si bien arrangé, je reconnaissais ta main. L’enveloppe blanche va me faire une taie d’oreiller, le torchon va reprendre son service d’essuie-main et fera la campagne aussi ; que ne puis-je l’échanger contre toi ! J’ai mis immédiatement une paire de chaussettes. J’en avais bien besoin. Les lames me brûlaient les pieds. Il y en avait cinq paires. Quant aux chemises, j’ai enlevé le miel tout de suite et à la nuit, elles étaient déjà sèches. Je ne les prendrais pas encore, je m’étais changé plusieurs fois en transpirant, ces jours passés que j’avais la grippe et je vais finir de salir ce que j’avais mis en l’air de chemises et flanelles. Des chemises, j’en ai assez, cela m’en fait sept, maintenant. Toutes les flanelles sont bonnes et peuvent encore faire. Le sous-main et le papier à lettre sont les bienvenus. J’essayerai demain la poudre à raser. Tu m’as envoyé de bons ciseaux. J’en ai fait usage de suite pour les ongles. Tu sais comme elles me font souffrir aux pieds. Les fils, la teinture d’iode, la lampe, tout y était. Tu n’as rien oublié. J’arrive à l’article boustifaille. Les fromages, ça me manquait depuis longtemps, aussi tu peux croire que je me suis régalé. Tu sais, tu diras à la mémé que si elle en a encore….Le miel m’a fait bien plaisir aussi, je t’ai déjà dit que notre nourriture, toute en viande rôtie, sans légumes, était échauffante, aussi un peu de miel va me faire beaucoup de bien. Tu as eu une bonne idée de le mettre dans une boite en fer. J’avais peur que tu aies fait comme la femme d’un camarade qui lui a envoyé des confitures dans un flacon de verre. Le transport l’a brisé et tout le paquet a été perdu. Tu ne peux te faire une idée comme les paquets sont malmenés. Les convoyeurs les jettent d’un côté et d’autre et il faut que ce soit bien amarré. Le tien qui était certainement bien serré au départ de Valencin était tout disloqué quand je l’ai reçu, comme tous les autres, d’ailleurs, mais comme tu avais bien emballé les choses fragiles, rien n’a été brisé.

Mes lunettes ne valent rien, le caoutchouc est cuit, je ne les croyais pas si mauvaises. Quand tu pourras, tu m’enverras une paire de neuve. Les plus pratiques sont celles qui s’éloignent du visage (verre loin des yeux) et qui tiennent moins chaud. Comme mon camion a une vitre, je souffre bien moins de la poussière que sur le camion cuisine qui n’en a point. Il y avait trois boites de foie gras. J’ai trouvé la tranche de pain. Il est très bien réussi. Le four était un peu chaud. Qui est-ce qui l’a pétri ? Dans tous les cas, il ne faut pas espérer faire mieux que ça. Le nôtre est loin de le valoir. Le gâteau de la tante Couturier était excellent bien qu’il commençait un peu à moisir. Je l’ai partagé avec trois bons amis, ne pouvant le conserver plus longtemps. Je crois que je t’ais tout dit le contenu. D’ailleurs, le paquet n’avait pas été défait en route. Je te remercie bien de toutes ces bonnes choses. Bonnes surtout parce que venant de toi. Je t’ai demandé chaque semaine (carte d’hier) un paquet de conserves d’un kilo. Par conserves, j’entends toutes sortes : sardines, thon, maquereau, petits pois, je les cuisinerai sur mon réchaud, j’en ai déjà fait. Un paquet de fromage remplacera les conserves, du chocolat aussi, si tu en trouves. Je crois que nous allons avancer, et une fois au milieu des pays dévastés, on ne trouvera rien. Ce serait bête d’endurer la faim et d’être malade pour ça. Surtout que maintenant, pour se faire porter malade, il ne faut pas l’être à moitié, mais presque mort. Pour résister, je mange beaucoup. J’ai remarqué que des voyages où je mangeais tout le temps ne me fatiguaient pas et que ceux où je m’amusais à dormasser sur les banquettes sans rien prendre me faisaient chaque fois malade.

Quand j’aurais une provision suffisante, je te dirais d’arrêter. Tu peux mettre tout ce que tu t ‘imagineras et qui puisse se conserver et se transporter, des figues, etc… Tu vas me trouver bien exigeant, mais je te demande tout ça pour revenir en bonne santé auprès de toi. Tu vas penser que si j’étais resté à la cuisine, je n’aurais pas eu besoin de vivres. Erreur, si j’y étais resté encore 15 jours, il m’aurait fallu aller à l’hôpital, je ne faisais que transpirer tout le temps, sans motif, je ne mangeais plus rien. Ma graisse allait vite fondre. Maintenant, j’ai repris l’appétit et je reprends des forces vite. D’ailleurs, j’ai bien moins de peine. Et puis on peut bien servir son pays sans nécessairement être cuisinier. Je me ferais tuer s’il le faut, avec plaisir, pour un but utile, mais crever de misère devant un fourneau, c’est un genre d’héroïsme que je n’ai pas et que je laisse à d’autres plus dévoués que moi. Tant pis si je te coûte un peu plus maintenant.

Mon premier conducteur, un Marseillais dont je te reparlerais (il s’appelle Cabanis) ne boit pas de vin et fume beaucoup. Alors je prends sa ration de vin et je lui donne mon tabac (100 grammes tous les 7 jours). Je dispose donc d’un demi litre de vin par jour et d’un demi litre de café. C’est suffisant.

Je te le dis encore au risque de te casser la tête, pour les paquets à m’envoyer, bien plier dans du bon papier pour éviter la colle des étiquettes et l’eau d’y pénétrer puis le ficeler solidement ensuite le coudre grosso modo dans une toile à sac et adresse sur un bout de vieille étoffe blanche cousue dessus. Les paquets de un kilo arrivent plus vite, mais enfin les colis postaux de 3 et 5 kilos arrivent aussi. Quel est le meilleur marché ? Les colis d’un kilo peuvent se mettre à la poste tandis que ceux plus lourds ne peuvent s’envoyer qu’en gare. Enfin, à toi de voir.
Tous ces grifouillages qui n’ont de rapport qu’à ma gu… te prouvent que je suis en bonne santé. J’aimerais bien que tu puisses me dire un de ces jours que tu es entièrement remise. Pauvre petite, tu as bien souffert et tu es bien longue à te remettre. Heureusement que tu as de bons parents qui te soignent bien. Tu finiras bien par reprendre le dessus. Mais en attendant que tu sois bien forte, chasse tout souci et tout ennui. Tu vois que je prends bien soin de moi. De ce côté-là, tu peux être tranquille, quand aux Boches, rien à craindre non plus. Question affaires, laisse dormir tout ça. A mon retour, j’y mettrai ordre, sois en sûre. Je suis à bonne école pour apprendre à si bien gouverner et je vais à mon retour être trempé comme de l’acier dur. Tu vois donc chère amie, que rien ne doit te tracasser et qu’il faut t’estimer une des heureuses en ce moment. Hier, j’ai rencontré plusieurs régiments qui allaient sur la ligne de feu. Il y avait entre autres un régiment de réserve composé d’hommes de mon âge dont l’immense majorité étaient de jeunes papas, comme moi. Ils allaient gravement, sans hésiter cependant. Mais combien d’entre eux voyaient leur dernier jour à ce moment. Je pensais à leurs femmes et à leurs enfants qui dans quelques minutes n’auraient plus ni époux ni père, car la bataille faisait rage et ceux qui entraient dans la fournaise n’étaient pas sûrs d’en revenir. Et bien, chère Alice, voilà les vraies malheureuses, les femmes de ces hommes. Moi j’approche bien du champ de bataille, mais toujours caché par un pli de terrain qui m’abrite de tout danger. Ainsi donc, chère amie, reprends tout ton courage, tu le vois, nous sommes des heureux.

Hier j’ai vu passer un train de prisonniers boches pendant que nous étions à la gare pour charger des obus. Ils étaient enfermés dans des wagons à bestiaux sur lesquels des loustics avaient écrit : « Ménagerie Bidel et Cie ». Notre sous-officier, un lorrain, les a interpellés en allemand pendant l’arrêt du train. Ces cochons-là ont bon espoir dans le succès de leurs armes. Notre sous-officier a voulu leur dire la vérité sur la situation, mais en vain. Ils ne sont pas maigres, mais quels visages durs ils ont.

J’achève vite pour pouvoir envoyer cette lettre aujourd’hui. Embrasse bien pour moi tes chers parents et tes gentilles sœurs. Tous mes remerciements à Jeanne pour sa branche de muguet et à tous pour le paquet et la peine qu’il a donnée.

Reçois chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les petits.

Ton mari qui t’aime bien




Lucien
Croisette, jeudi 13 mai 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier 12 la lettre 74 du 10. Merci bien, tes lettres sont toujours ma grande joie. Je vais très bien. Temps de pluie. Je viens de voir sur le calendrier en cherchant la date de ce jour que c’est aujourd’hui l’Ascension. On ne sait plus comment on vit.

Rien de nouveau que je puisse te dire. Nous travaillons toujours beaucoup. Nos camions sont rentrés ce matin 5 heures, depuis hier au soir à 5 heures également. C’était mon tour de repos ; je n’ai pas marché. Ce sera pour aujourd’hui à peu près sûr.

Tu donneras des nouvelles à ma sœur, je n’ai guère le temps de lui écrire, mais ses lettres me font toujours un très grand plaisir et je lui suis bien reconnaissant de l’affection qu’elle me montre ainsi, car je sais qu’elle a bien à faire et à songer aussi. Tu la remercieras pour moi. En attendant la fin de cette guerre, je t’embrasse ainsi que tous à la maison de tout mon cœur. Ecris-moi souvent.

Lucien
Sertier Lucien
Arras, samedi 15 mai 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta carte du 11 mai dont j’ai été si peu satisfait, que je te l’ai renvoyée de suite et que tu dois d’ailleurs déjà avoir reçue. Je m’imagine la figure que tu as dû faire en la recevant, tu as bien dû te dire que tout était perdu. Il y a longtemps que je ne t’ai pas disputée et cela doit te surprendre. Ce petit incident qui ne sort rien à mon affection pour toi était nécessaire pour éviter plus tard des disputes entre nous deux. Je ne te l’ai pas envoyée en coup de tête, mais de propos délibéré pour vider cette affaire avant qu’elle ne s’envenime. Je m’explique. Par suite des tracas, des soucis et de ta mauvaise santé, tu t’es fort peu rendue compte de ma situation et d’ailleurs je n’ai pas cherché non plus à te renseigner. Tu confonds trop la vie de guerre en campagne et la vie de garnison que tu m’as vu mener à Lyon. Enfin passons. Le résultat est que les hommes mariés de la section, même les plus pauvres, sont bien mieux soignés que moi par leurs femmes. Tu m’as bien dit plusieurs fois de te demander ce dont j’avais besoin, mais à quoi bon puisque tu ne me l’envoies pas ou avec des retards invraisemblables. Ainsi au début, je t’ai demandé un tablier bleu. Jamais vu, mes caleçons en laine sont arrivés, l’hiver était fini. Le dernier paquet est arrivé six semaines après la demande. Comparé avec mes camarades bourrés de toutes sortes par la prévenance de leurs femmes, je fais assez triste figure. Aussi quand j’ai reçu ta carte aujourd’hui me demandant combien je voulais de conserves et ce que je voulais, j’ai dit c’est trop. Si j’avais un besoin urgent de vivres, j’aurais bien le temps de crever en attendant : 1. que ta lettre me vienne, 2. Que ma réponse t’arrive, 3. Que le paquet à son tour me parvienne. La bataille fait rage. Nous avançons. Une fois en pays ravagé, si je n’ai que l’ordinaire pour vivre, ne compte pas me revoir jamais. Si je t’ai demandé des conserves, c’est que j’en ai un besoin réel. Nous charrions des obus sans discontinuer, nous partons souvent à 6 ou 8 heures du soir après la soupe et jusqu’au lendemain à 11 heures, on ne nous donne rien qu’un quart de café. Alors tu vois d’ici, quand on travaille toute la nuit si on n’a rien de chez nous à se mettre sous la dent, comme on peut durer longtemps. Et je te l’ai déjà dit, à la guerre, il faut à tout prix garder sa santé, on n’est reconnu malade que si on l’est gravement. Il y a tant de blessés à soigner et ils sont plus intéressants. Enfin tu m’as compris, j’aurais pu garder ça et ne t’en rien dire, mais j’ai crains que plus tard je sois amené à te le reprocher, ce qui aurait été fâcheux pour notre bonheur. Mieux valait vider l’incident tout de suite ; aujourd’hui c’est sans importance. Je t’aime toujours autant sinon plus et n’en parlons plus. Tu vas peut-être penser en même temps que ton pauvre Grand-papa en Crimée n’avait personne pour lui envoyer des paquets. C’est vrai. Mais ils avaient moins de peine que nous. Les batailles de ce temps-là duraient un jour et puis c’était fini. Ici ça dure des semaines, enfin il avait meilleure santé que moi et n’avait pas ce spectacle démoralisant que j’ai à chaque distribution de paquet et qui me fait penser malgré moi qu’il y a des épouses plus affectueuses que la mienne. C’est surtout cette idée que j’ai voulu chasser. Cette idée fixe qui aurait fini par s’imposer et nous aurait rendus plus tard bien malheureux. Je crois que j’ai bien fait de te le dire dès maintenant. Songe que Noël et Pâques sont passés sans que tu aies eu l’idée de marquer ces fêtes par une douceur comme en ont reçu tous les autres. Alors je veux que tout ça sorte de mon cerveau. Je veux me convaincre que tu es aussi aimante que n’importe laquelle. Je veux enfin être heureux plus tard avec toi si je reviens et je ne te demande qu’une chose pour cela, c’est de ne pas me faire attendre un temps infini quand je suis obligé de te demander quelque chose. Rien n’est pénible et énervant comme cette attente ; mets-toi à ma place. Ne crois pas que je sois en colère contre toi ; je sais bien que c’est ton état de santé qui est cause de ta négligence, mais tu vois que je ne te cache rien de ce que je pense et le soin que je prends de notre bonheur futur doit te faire songer que j’y pense sans cesse. Quand je reviendrai près de toi tout cela sera oublié et rien ne viendra troubler notre paix.

7 heures du matin, samedi 16 mai.

Je reprends cette lettre. On vient de nous apporter le café et les lettres. J’ai oublié de te dire que nous sommes depuis hier 3 heures non loin du front. Nos camions sont pleins d’obus et nous sommes là comme « section de secours », c’est à dire que nous restons toute la nuit chargés, prêts à avancer ou à reculer selon les chances des combats. Cette nuit cela a bien été, nous avons chargé très vite dans une gare. Nous étions des premiers puis nous sommes allé nous ranger sur le bord de la route. J’ai étendu ma paillasse sur les caisses d’obus et j’aurais assez bien dormi sans le passage ininterrompu d’autos, de troupes et de fourgons qui a duré toute la nuit et dure encore. Le jour de l’Ascension, nous avons été moins bien partagés, nous sommes partis le soir à 8 heures par une pluie battante, nous avons travaillé jusqu’à une heure du matin et nous avons à peine dormi quatre heures, tout mouillés. Mais cela ne me déplait pas, j’aime bien au contraire ces expéditions. A chaque fois on y voit des choses intéressantes. Nous allons partir, je finirai cette lettre au retour. En attendant la fin de cette guerre qu’on peut qualifier de terrible sans se tromper, je t’embrasse chère et bien-aimée Alice, de tout mon cœur ainsi que tes chers parents et les petits que je voudrais bien revoir, toi aussi.

Ton Mari qui t’aime tendrement,

Lucien
Croisette, dimanche 16 mai 1915
Ma bien chère Alice,

Nous sommes arrivés à midi. La cuisine ne nous avait rien apprêté à dîner, ils se débrouillent bien mes remplaçants ! On nous a distribué 150 grammes de « singe » et un bout de camembert. C’était maigre pour des hommes qui arrivaient de faire 18 heures de travail dehors. J’ai pris un peu de supplément et ça a fait quand même. Par exemple le miel que tu m’as envoyé m’a fait rudement plaisir, moi qui n’en mangeais jamais là-bas, je m’en régale ici. Ça fait du bien, on a la bouche toujours sèche de poussière et il semble que ça rafraîchit.

Nous n’étions encore jamais allés si loin que ce matin. J’ai descendu dans les fameuses tranchées, nous avons vu plusieurs combats d’aéros. D’ailleurs des aéros, il y en a toujours des bandes en l’air à la fois et les canons français ou boches leur tirent tout le temps dessus. Ce matin, malgré les obus, un taube nous a survolé à une grande hauteur ; deux français l’ont poursuivi mais il a continué à l’intérieur de nos lignes quand même. De tous côtés, il y a des parcs d’aérostations. J’ai compté dix aéroplanes posés et alignés dans un pré. Derrière eux étaient des hangars en toile. C’est toujours le long d’un bois qu’on voit ça. Il y avait aussi ce matin 7 ballons captifs ronds ou allongés en vue. L’un d’eux était à côté du parc d’artillerie où nous avons déchargé notre mitraille. C’est toujours dans un champ planté d’arbres que se fait la transmission de notre chargement avec les caissons. Au besoin on coupe des branches vertes et feuillées et on en couvre les caissons et les tas d’obus. Quand ça ne presse pas trop, ce sont les artilleurs qui chargent et déchargent nos voitures. Mais il nous a fallu le faire quand même deux fois. Ça pressait, l’état-major demandait des munitions et il a fallu barder. Pour ma part, j’ai déchargé trente caisses tout seul. Tu parles d’un bain. Notre rôle, pour n’être pas dangereux comme celui des combattants est en revanche très pénible. Les conducteurs âgés ne peuvent pas le supporter et on est obligé de les épauler les uns après les autres. Moi ça me va et je tiens bien le coup.

J’ai entendu un de nos chauffeurs qui était dans les tranchées il a quinze jours et qu’on a versé avec nous se plaindre au major que cette vie d’automobiliste le tuait et qu’il avait bien moins de peine dans les tranchées. Les fantassins sont aussi mieux nourris que nous. Je n’en suis pas jaloux, au contraire, je les admire beaucoup. Ainsi, dimanche dernier, lors du grand coup de Carency, je regardais sur la route pendant qu’on nous déchargeait deux courants contraires d’hommes qui la suivaient. D’un côté c’était la file des régiments qui allaient courageusement au feu, de l’autre c’était la suite des blessés qui en revenaient, les uns en voiture, les autres à pied. Et bien le spectacle des seconds n’arrêtait pas l’ardeur des premiers, les blessés criaient "victoire" à ceux qui allaient et c’était beau de voir tous ces pauvres mutilés qui ne pensaient pas à leur mal mais seulement au succès qu’ils avaient aidé à supporter. Tu sais, je n’ai pas vu cela, dans les journaux. Je l’ai vu de mes yeux. J’étais debout sur le bord de la route, le canon tonnait sans s’arrêter et sans s’arrêter non plus les régiments coulaient vers la fournaise, de bon cœur et tout joyeux en apprenant des blessés que « ça marchait ». Aussi ce spectacle est pour nous un puissant stimulant et nos antimilitaristes même les plus forcenés sont d’avis qu’il nous faut barder ferme pour approvisionner d’obus nos braves artilleurs afin d’épargner trop de travail aux fantassins. Je serais fâché que tu puisses croire que je me plains quand je te dis que nous avons beaucoup de peine. Plus nous en aurons et plus je serai content car ça prouve que ça va bien. Quand il faut beaucoup d’obus, c’est bon signe.

C’est égal, nous leur en avons mené cette semaine, il faut voir ces files de camions jour et nuit. Ça défile sans s’arrêter. Ce matin, j’ai revu mon ami Renaud, le marchand d’auto de Lyon. Je n’en avais plus eu de nouvelles depuis Lyon. Ils faisaient comme nous, des transports d’obus. J’ai vu tirer des lance-bombes, hier au soir. J’étais à deux cent mètres, c’étaient des essais, le résultat est effrayant. La terre a monté de trente mètres de haut. Je t’envoie ci joint un extrait de journal, un article du lieutenant Colonel Rousset qui a trait aux opérations de notre côté. Tu peux croire que ce n’est pas du lyrisme et qu’il n’exagère rien. Comme ça ne s’applique pas à nous autres, tu peux me croire. De toute la semaine, nous n’avons pas mené une seule fois des obus au même endroit. Aussi, tu vois d’ici si c’est intéressant de voyager de partout. Je ne regrette pas la cuisine, sois en sûre ; c’était un enfer. Il semblait que c’était moi qui faisais crever les hommes de faim. Je suis bien plus heureux comme ça. Une fois arrivé au cantonnement, je graisse mes chaines, je fais le plein d’essence, et je suis libre jusqu’au prochain départ. Ma grippe est complètement passée et me voilà bien retapé. J’ai repris bon appétit et pourvu que j’aie de quoi le satisfaire, c’est l’essentiel. Je bois du lait avec mon quart de jus tous les matins. Je le fais réchauffer sur mon réchaud, c’est bien commode. Le temps est revenu beau. De partout les paysans ont remis les bêtes au champ jour et nuit. Les récoltes se font assez jolies. Et chez vous ? Envoie moi toujours des nouvelles des petits, c’est ce qui me fait le plus plaisir. Mes affections sont toujours à tous, à la maison, et je finis en t’embrassant bien tendrement avec les enfants.

Bien affectueusement à toi,


Le 16 mai 1915, dimanche soir 5 heures

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta carte 76. Bien courte, mais enfin ça fait toujours plaisir de recevoir quelque chose de toi. Je viens de te faire une lettre qui bien entendu t’arrivera après cette carte. Regarde bien les dates de mes lettres et cartes. Tu me disais dans une lettre que tu n’avais pas su comment allait ma grippe et tu avais su, avant ma lettre te l’annonçant, des cartes te disant que c’était guéri. J’ai vu ça dans tes réponses. J’ai interrompu cette carte pour regarder deux aéros français et boches qui se battaient dans l’air à coup de mitrailleuse. Il n’y a pas eu de résultat. Ces boches ont un culot, quand même. Si tu te rappelles ma carte du 10 mai, tu verras que je te signalais l’importance de la victoire que nous avions remportée dans notre secteur. J’ai reçu une lettre de ma mère ce matin également. Tout cela me fait bien plaisir. J’aime tant recevoir une bonne lettre. Voilà deux courriers que je n’ai reçu que des cartes de toi. Je pense que le prochain m’apportera une longue lettre. Si tu savais comme une longue correspondance me rend heureux, surtout venant de toi. Quand tu reçois une de mes lettres, rapproche-la des cartes que tu as déjà reçues mais dont les dates se suivent. Ceci pour bien les comprendre. C’est ennuyeux que les lettres aillent plus lentement que les cartes, ça détraque toute la correspondance. Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants, c’est d’eux que le temps me dure le plus. Heureusement que j’ai le ferme espoir de vous revoir tous. Ainsi que tu le verras dans ma lettre, nous continuons à charrier des obus sur le champ de bataille de jour et de nuit. Toute cette semaine a été de nuit. C’est pénible, mais très intéressant quand même. Il se fait toujours du bon travail dans notre région. Enfin, tout ira bien. Embrasse bien toute la maison pour moi et reçois bien, chère femme, mes meilleurs baisers.

Lucien
Croisette, lundi 17 mai 1915
A monsieur André Couturier
Menuisier
Valencin, par Heyrieux

Croisette Pas-de-Calais ce 17 mai 1915

Bien cher oncle et chère tante,

C’est aujourd’hui mon jour de repos consacré d’ordinaire au nettoyage à fond du camion mais comme il pleut à verse, j’en profite pour vous envoyer ces quelques lignes. Tout d’abord il faut que je vous remercie de votre excellent gâteau de Savoie qui m’est arrivé bien intact et que j’ai trouvé d’autant plus délicieux que par ici les douceurs sont rares. Je vous assure que je ne l’ai pas mis en conserve, j’en ai bien profité et je vous suis très reconnaissant de votre si aimable intention qui m’a fait tout autant plaisir que le gâteau lui même.
Alice vous a certainement tenus au courant de notre genre de vie en campagne. Après un hiver pluvieux pendant lequel nous n’avons pas fait grand-chose, quelques déplacements de troupes et du transport de planches et madriers pour les tranchées, nous sommes entrés depuis un bon mois dans une période très active. Nous avons commencé par mener aux tranchées des mortiers lance-bombes et des projectiles pour ces instruments. C’est avec ça qu’on a écrasé les tranchées allemandes le 9 mai dernier. J’ai vu tirer ces mortiers. L’effet de leurs bombes est fantastique. Elles pèsent 50 kg chacune et sont remplies de mélinite. Jugez de l’effet produit. L’affaire d’Ypres, où les boches ont essayé leurs gaz asphyxiants nous a valu un double voyage en Belgique. C’est là que j’ai vu les plus tristes effets de la guerre. Les malheureux habitants obligés de fuir précipitamment devant l’ennemi, n’emportant en toute hâte que quelques paquets de linge. Comme toutes les routes étaient remplies de troupe de renforts qui accouraient à la rescousse, ces pauvres malheureux restaient des heures au même endroit sans pouvoir avancer ou reculer, noyés dans ce flot de troupes. Les pays qui n’ont pas vu l’invasion peuvent s’estimer heureux. Je ne vous raconterais pas la bataille avec son fracas, ses incendies, toutes ces troupes courant au feu et les longues files de blessés en revenant. Ce sont des choses qu’il faut voir pour en comprendre à la fois la grandeur et l’horreur. Depuis, nous avons fait un peu de tout. Transporter de troupes, en ravitailler d’autres qui passaient en vivres de toutes sortes, en fourrage et avoine. Depuis une quinzaine nous nous occupons exclusivement à porter des obus à nos bons 75. Nous les prenons en gare et nous les menons aux caissons sur le champ de bataille, un peu en arrière, toutefois, et tout au moins dans un endroit abrité. Cela n’empêche pas les taubes de nous survoler. Hier l’un d’eux nous a lancé trois bombes, elles ont éclaté à 150 mètres de nous et ne nous ont fait aucun mal. Nos canons l’ont bombardé, ce qui est plus dangereux pour nous que pour l’aéro, car les éclats d’obus nous retombent sur la tête. J’ai assisté à une partie de la bataille du 9 mai, en face de Carency. C’était de jour. Nous avons entendu là ce qu’on peut appeler une belle canonnade.
J’ai vu défiler un millier de prisonniers et 900 autres le lendemain. Ces cochons-là n’ont rien perdu de leur arrogance et ils se portent bien. D’ailleurs on a trouvé beaucoup de vivres dans leurs tranchées. C’est une vraie guerre de sauvages que celle qui se fait ici. Pour répondre à leur barbarie, on lâche contre eux les noirs, les marocains et les joyeux après que l’artillerie les a bien arrosés, alors c’est le massacre. Jamais les indigènes ne font de prisonniers. Les boches en ont une peur terrible et se sauvent dès qu’ils les voient. C’est horrible d’entendre les récits des blessés. Enfin, c’est la guerre. Ce qu’on voit le plus par ici, ce sont les aéroplanes. Il y en a toujours sur le front en train de se faire bombarder, ce qui ne les gêne guère, d’ailleurs. Hier au soir, deux d’entre eux se canardaient à coup de mitrailleuses bien sur notre tête. Vous voyez que notre vie est assez animée. Et si ce n’était la pensée de ceux qu’on aime et qui sont loin, on ne serait pas malheureux du tout. A moins d’évènements imprévus, la guerre sera certainement très longue avec ces systèmes de retranchements continuels. Mais enfin, tout le monde ici est persuadé que nous aurons la victoire malgré la force et la rouerie de nos ennemis. En attendant qu’une paix heureuse me permette de vous revoir tous en bonne santé, je termine, cher oncle et chère tante, en vous embrassant de tout mon cœur ainsi que mes petits cousins.
Votre neveu affectueux,

Lucien Sertier 404ème section automobile TM par Paris
Lucien
Croisette, lundi 17 mai 1915
Bien chère Alice,

Nous voilà encore en route. Je n’ai pas reçu le courrier d’aujourd’hui. Le temps est chaud et pluvieux. Je pense que tu vas toujours de mieux en mieux et que le petit en est de même. Ecris moi tant que tu peux, ça me fait tant plaisir de recevoir de tes nouvelles. J’ai écrit à Couturier aujourd’hui. C’était notre jour de repos, mais il a fallu partir quand même. C’est bon signe. Je me porte tout à fait bien, maintenant. Tu me diras ce que vous faites maintenant en fait de travaux agricoles et comment vous comptez faire pour les fourrages. En parcourant ces campagnes, cela me fait songer tout le temps à la misère que vous allez avoir cet été.

Je t’embrasse bien tendrement ainsi que les enfants et tous à la maison.


Lucien
Sertier Lucien
Arras, mardi 18 mai 1915
Sur la route d’Arras,

Bien chère Alice,

Nous avons campé au bord de la route cette nuit avec notre chargement d’obus habituel et là nous attendons l’ordre de partir. Il pleut depuis hier matin, mais dans nos camions bien bâchés, on est très bien, tant pour dormir que pour manger ou écrire. Par exemple, qu’est ce qu’on prendrait, si un de ces camions prenait feu avec les trois cents obus qu’ils contiennent. Nous allons manger ici, tout à l’heure, du singe, bien entendu, et après on attendra encore en regardant passer les innombrables autos qui font sans cesse la navette. J’ai profité de la matinée pour écrire à mes parents, à mon frère et à ma sœur. J’étais bien en retard. Je ne te mets que quelques lignes, à présent, car je veux porter tout ça à la boîte avant la soupe. Il y a une boîte militaire à un kilomètre d’ici. Je vais y aller. Ça me réchauffera, d’écrire ne réchauffe guère. Ce soir, si comme je crois on reste encore à attendre, je t’enverrai une longue lettre. Toujours point de courrier. Le temps me dure de savoir de tes nouvelles et de celles des petits. En attendant la fin de ce cauchemar de guerre, je t’envoie bien, Chère Alice, mes plus affectueux baisers pour toi et les petits.

Embrasse-bien tout le monde pour moi à la maison.

Ton mari affectueux,

Lucien
Sertier Lucien
Arras, mardi 18 mai 1915

Bien Chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 77 et une lettre de ma sœur en même temps. Nous sommes toujours au garde à vous sur la route depuis hier au soir. En attendant des ordres qui ne viennent pas. Enfin qu’on soit là ou ailleurs, peu importe. La lettre de ma sœur m’a fort ennuyé. Elle me dit avec beaucoup de franchise que tu ne vas pas aussi bien que tu ne me le dis. Tu te fais des idées noires, tu restes tout le temps enfermée de peur du bavardage des gens. Ma pauvre petite, si tu continue, comme ça, tu ne te relèveras jamais. Il faut absolument te remonter, je ne vois pas pourquoi tu ne sortirais pas quand il fait beau, avec le petit, aller faite un tour chez ma sœur de temps en temps, elle a beaucoup d’affection pour toi. Elle a ses misères aussi. D’en parler vous désennuierait toutes les deux.

Pourquoi n’irais-tu pas à la messe ou aux vêpres, quelquefois. Il ne faut pas te faire de mauvais sang pour nos affaires. Laisse-moi revenir, j’y remettrai vite tout en ordre. Toi, tu n’y peux rien, laisse tout ça bien tranquille. Tu t’exagères entièrement notre situation qui est la même que la grande majorité des commerçants, surpris en pleine évolution par la guerre. Que nous réclame celui de T. ? Des sommes utilisées tout simplement pour acheter un matériel qui dort en ce moment, mais qui après la guerre reprendra toute sa valeur, sinon plus. Pour le moment, l’état de guerre justifie l’imbroglio apparent des situations. Je dis bien apparent. Tu peux passer dans Valencin sans crainte, en levant la tête bien haut. Nul n’a rien à te reprocher et tu n’as rien fait de mal. Alors pourquoi avoir honte, et de quoi ? Mais regarde donc autour de toi, tous tes voisins, tous ont eu une conduite souvent honteuse, tous ont eu des moments où ils ont été l’objet de la critique publique et à juste raison, certes. Prends-les tous, regarde dans leur passé et dis moi si vraiment c’est de l’opinion de ces gens-là que tu as peur, toi qui n’as rien fait de répréhensible. Ce serait un peu fort, quand même, que tu trembles de paraître devant des gens mille fois plus coupables que toi qui ne l’es pas. Que te reproche ta conscience ? Rien, n’est-ce pas, alors ne te gêne pas pour aller où bon te semble. Sors, va dehors, prends l’air distrait, toi. Fais tout ce que tu pourras pour revenir en bonne santé. Cela c’est l’essentiel, la seule chose qui doit te préoccuper, car de celle là dépendent toutes les autres. L’opinion des gens, tu vas voir le cas que je vais en faire, quand je serai revenu. Ah oui, se faire malade pour ça ! Non vraiment, c’est trop fort, quand même. Vas te promener hardiment et si quelqu’un à l’air d’avoir deux airs, regarde le bien en face, tu le verras s’évanouir devant toi. Mais ma chérie, je ne suis pas mort, que diable ! Je reviendrai bien un jour, la guerre ne peut pas toujours durer et alors tu vas voir comme je vais arranger les choses.

On dit que le passage au régiment dégourdit les jeunes gens. D’aller à la guerre dégourdit encore bien mieux et les hommes faits aussi bien que les jeunes gens. Alors, tu sais que tu peux compter sur moi un jour. A quoi bon te lamenter. Pourquoi rester toujours enfermée, sans avis, seule avec tes idées noires qui te font tant de mal, pauvre petite. Repose toi mais dehors. Nous sommes à la belle saison, sors ce petit dehors, ne l’élève pas dans une boite. Ça vous fera du bien à tous les deux de sortir quelquefois. Tu fais courir mes lettres par tout le pays et tu n’oses pas te faire voir toi même. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas vers toi. Tes lettres me le disaient. Il faut que cela change. Tu ne veux pas que je recommence à être inquiet comme je l’étais avant que tu aies le petit. Alors fais ton possible pour vite guérir. Rappelle toi bien que le soleil est un des meilleurs remèdes connus et il ne coûte pas cher. J’’espère bien, chère femme que tu te rendras à mes désirs et que tu as bien compris mes explications. Tu sais combien je t’aime et tu dois comprendre l’ennui que me cause ton état. Alors je compte sur toi pour chasser ces idées noires. Tu feras cela et tu sortiras pour me faire plaisir. Je suis allé à la messe pour l’Ascension pour t’être agréable, et bien vas-y pour moi le premier dimanche qui suivra l’arrivée de cette lettre. C’est dit ! Je compte sur toi. Je finis en t’embrassant, ma bien chère femme de tout mon cœur attristé.

Lucien
Sertier Lucien
Arras, mercredi 19 mai 1915
Bien chère Alice,

Ainsi que tu le verras sur ma lettre d’hier, j’ai reçu ta lettre 77. Le temps est toujours gris et pluvieux. Depuis hier soir, il est très froid. Nous sommes toujours campés sur le bord de la route. C’est aujourd’hui que le petit a ses deux mois. Tu m’en donneras des nouvelles. Et ma Marcellette ! Il faut lui dire qu’elle soit bien gentille à l’école, pour qu’elle ne devienne pas malade et pour que son papa l’aime bien quand il reviendra. Et toi, comment vas-tu ? Ta santé est mon principal tracas. J’aurais un gros poids de moins quand je te saurais bien remise. Va au grand air, au soleil, c’est ce qui te remettra le plus vite. Embrasse bien tous pour moi et reçois, chère femme, mes meilleurs baisers.

Bien affectueusement à toi,


Lucien
Sertier Lucien
Arras, jeudi 20 mai 1915
Bien chère Alice,

Voilà le temps revenu beau après presque une semaine de pluie et de brouillard. D’ailleurs, les aéros qui passent et repassent sans cesse en sont la preuve. Sont-ils heureux, ceux là ! Ils ne connaissent ni l’encombrement des routes, ni la boue, ni la poussière. Nous avons encore couché sur le bord de la route. La voie ferrée passe à 100 mètres. Ça fait une distraction de plus. J’ai fait la connaissance d’un patron boulanger de Beynost (Ain), qui est chauffeur dans une section de notre groupe. Lui aussi est saoul de la boulangerie et veut vendre son fond après la guerre. Heureusement qu’il restera beaucoup d’ouvriers boulangers qui eux seront las d’aller chez les autres et voudront s’établir. Les filles à marier ne manqueront pas pour eux.

Je pense recevoir une lettre de toi aujourd’hui, c’est jour de courrier. Je vais toujours bien. Quand pourras-tu sincèrement m’en dire de même ? Je serais bien heureux de voir au ton de tes lettres que tu te portes enfin du mieux possible. Suis bien mes recommandations et tu verras que tu y arriveras vite. Avec les beaux jours, il me semble que tu devrais te rétablir rapidement. Donne moi toujours des nouvelles des enfants ; le temps me dure bien d’eux. Enfin, cette guerre aura bien une fin un jour. Reçois bien, chère Alice, mes meilleurs baisers pour tous les petits et embrasse bien toute la maison pour moi.
Lucien
Sertier Lucien
Arras, vendredi 21 mai 1915
Vendredi 21 mai 1915, 9 heures du matin,

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier en arrivant ta 78ème lettre du 17 mai. Merci bien de m’écrire un peu malgré tous les tracas que te cause le Petit. Tu m’annonces l’envoi d’un paquet. Cela me fera bien plaisir. Je ne savais pas que ce fut si cher par la poste. Envoie-moi un paquet de 5 kilos avec tout ce qu’on peut y mettre qui puisse se conserver. Boîtes, ou saucisson, etc…Et tu ne m’en enverras plus jusqu’à ce que je te le dise. Dans ta prochaine lettre, tu me mettras du buvard. J’ai reçu une carte de Rose, hier, elle aussi me dit que tu n’as pas « une santé merveilleuse ». C’est son terme. Tu vois bien qu’on finit par tout apprendre et qu’il ne faut pas me dire que tu te portes bien quand ce n’est pas vrai. Cette pensée que tu es malade me tourmente plus que la guerre. Je t’en supplie, fais bien tout ce que tu pourras pour te guérir vite. Au moins, si j’étais là bas ! Quand donc cette saloperie de guerre finira-t-elle ? Et chez vous, comment tout le monde va-t-il ? Ton papa doit bien s’en voir avec tous les travaux de l’époque et personne pour lui aider. Je ne te parlerai pas de la guerre, cela nous est absolument défendu. Mon premier a été puni sévèrement pour une lettre qui a été ouverte par la censure et qui contenait quelques détails bien anodins. En attendant de te revoir, et bien rétablie, je l’espère, je t’embrasse bien, chère Alice, du plus profond de mon cœur, ainsi que les petits et tous à la maison.

Lucien
Sertier Lucien
Arras, samedi 22 mai 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta 79ème lettre où tu me dis très affectueusement combien la guerre te semble longue. Certes, il est dur d’être séparés si longtemps et j’espère bien aussi au moment où nous serons réunis définitivement. En attendant, il faut s’armer de courage et de patience. Que veux-tu, tes lamentations n’y feraient rien. D’après les journaux, les Italiens vont à peu près sûr s’y mettre, cette fois et cela expédiera les choses peut-être plus qu’on ne le pensait. Enfin, tout est à la volonté de Dieu. Notre cause est juste, Il nous soutiendra. Tu te figures toujours, pauvre chérie, que parce que je ne suis plus cuisinier, je cours de grands risques. Rassure toi, il n’est pas encore venu à ma connaissance qu’un seul automobiliste ait été tué par l’ennemi, ni même blessé. Et pourtant, Dieu sait s’il y en a, des autos ! Ne t’ennuie donc pas pour ça. Je suis même honteux que nous courions si peu de danger alors que tant d’autres se font tuer bravement. Enfin, notre rôle n’est pas de combattre, il n’en est pas moins utile quand même quoique bien moins glorieux.

Ne t’inquiète pas non plus des marches de nuit. Nous sommes en été et les nuits sont toujours claires, assez pour se guider. Et puis la nuit, on va lentement. Quand le temps est couvert et brumeux, on marche alors le jour. Je te le répète tout ennui pour moi au sujet de danger quelconque est inutile parce que les dangers sont inexistants. Quand à la cuisine, soit bien persuadée que je suis très heureux de ne plus y être du tout, il faudrait me payer bien cher pour m’y faire retourner. Au moins, maintenant, quand le camion est propre, je suis tranquille, je peux me raccommoder, faire mes lavages ou t’écrire. Et quand on marche, c’est un plaisir, on voit toujours quelque chose de nouveau ; par exemple, je serai discret, mon premier conducteur a eu une lettre ouverte, il a récolté huit jours de prison pour quelques détails qu’il donnait à sa sœur. Je me rattraperais après la guerre, j’aurais alors de longs récits à te faire.

Je m’étais un peu enrhumé, avec cette sale pluie froide. Une fois les souliers mouillés, c’est ennuyeux, surtout quand on reste trois ou quatre jours dehors. Le miel m’a fait grand plaisir pour cela. Rien ne me radoucit la gorge comme ça. Me voilà la boîte épuisée. Déjà, vas-tu dire ! Que veux-tu ! Dans ces sales pays, il n’y a même pas un cerisier, rien. Si seulement ils savaient faire le fromage. Mais non, ils ignorent ça complètement. En place, ils mangent du beurre à tous leurs repas. Je me venge sur les œufs. Je les fais cuire sur mon réchaud, soit à la coque, soit sur le plat. On n’a pas été cuisinier pour rien ! A la coque, ça présente même l’avantage de laver ma gamelle en même temps et de n’exiger aucun condiment. Je viens d’interrompre cette lettre pour jeter un coup d’œil au journal qui venait d’arriver. Je vois que l’Italie se décide (22 mai) et cela me remplit d’espoir. Il faut certainement que les Boches soient en bien mauvaise posture pour que les Italiens se décident à se mettre en avant et je salue leur intervention mieux comme un signe de la faiblesse de nos ennemis que par l’aide qu’ils nous apportent. Allons, chère Alice, nous nous embrasserons peut-être plus tôt que tu ne crois. Mais je voudrais pourtant bien voir le Rhin avant. Une fois qu’ils auront lâché pied, on les poursuivra vite pour les empêcher de souffler. Enfin, on verra bien. Tu vois, si je rentre bientôt, il faudra absolument te dépêcher de guérir pour que je te trouve en parfaite santé. Avis ! Tu n’as pas de temps à perdre ! Laisse moi te dire encore que ça va très bien, de notre côté, et tout cela doit te réjouir.
Tu me diras dans ta prochaine lettre comment ça se débrouille à Valencin, question boulangerie, ceux d’Heyrieux chez nous, les gens, etc… Je réfléchis à ce qu’il y aura à faire au retour. Tu me dis que vous avez beaucoup de travail à la maison en ce moment. Je le comprends bien et dans un mois ce sera encore pire. Si au moins j’étais rentré, pour vous aider un peu. Tu ne me parles pas de la petite, aujourd’hui. Est-elle bien remise de son coup de froid ? Tu sais, quand on est loin, on se fait toujours des idées.

Mme Teillon n’a-t-elle rien donné pour toi ? Ta lettre d’aujourd’hui ne m’en dit rien. Tu me parles bien du petit qui va bien maintenant. Tu peux croire que le temps me dure de le connaître. Enfin, tout viendra à son temps. En attendant bon courage, et ne t’ennuie pas pour rien. Embrasse bien tes bons parents pour moi ainsi que tes sœurs qui doivent bien s’en voir et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les petits.


Lucien
Sertier Lucien
Arras, dimanche 23 mai 1915
Pentecôte
Bien Chère Alice,

Le temps est revenu beau et nous voilà de nouveau en route. Nous sommes partis à 3 heures ce matin. J’ai envoyé une carte avant-hier au P. Desrayaud et une autre à la mère Monnot. Je t’ai envoyé une lettre datée d’hier. Reçu hier ta 79ème lettre qui m’a fait un grand plaisir pour son ton affectueux. Je suis toujours bien enrhumé, mais avec le beau temps, ça passera bien. Ça ne m’empêche d’ailleurs pas de faire mon ouvrage. Je viens de voir passer un train blindé. C’est très intéressant. Dans le paquet de 5 kilos dont je t’ai parlé dans ma dernière carte, tu me mettras encore du miel si tu en trouves et un peu de sel fin. Après ce paquet, tu ne m’enverras rien sans que je te dise.

Comment vas-tu ? Cette pensée est celle qui me domine tout le temps. Ecris-moi toujours tant que tu pourras. Embrasse bien les petits et tes chers parents et sœurs pour moi et reçois bien, chère Alice, mes meilleurs baisers.

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, lundi 24 mai 1915
Bien chère Alice,

je vais bien. Temps chaud. Toujours en route.
Tout va bien.
Je t'embrasse ainsi que tous à la maison.

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, mardi 25 mai 1915
Bien Chère Alice,

Je t'envoie la vue d'un de ces 75 que nous approvisionnons -
Tu me disais dans ta dernière lettre que je n'avais plus une minute à moi. Quand nous roulons de nuit, et ce n'est pas toujours, nous avons toute la journée et la nuit suivante pour nous reposer (une nuit sur deux). Tandis que le malheureux cuisinier est debout toute la nuit pour faire chauffer le café, donner les repas froids à ceux qui partent et ensuite toute la journée il lui faut travailler encore. Tu vois que je n'ai rien perdu au change, bien au contraire. Je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, mercredi 26 mai 1915

Bien chère femme,

Le courrier vient d’arriver à l’instant, mais il ne m’a rien apporté de toi. La dernière lettre me disait que tu m’écrirais le lendemain pour me dire que tu avais eu encore affaire aux banquiers et me donner des explications. Il me faudrait donc encore attendre à vendredi le nouveau courrier et si je suis parti, une journée de plus pour savoir de tes nouvelles. Enfin, attendons.

Question affaire, je vais te donner des instructions très précises auxquelles tu te conformeras strictement. Je te donne l’ordre formel de ne t’occuper en aucune manière des affaires relatives à notre commerce de boulangerie et d’éconduire sans aucune explication ceux qui viendraient s’adresser vers toi pour ce motif. Tu leur répondras que moi seul m’occupe de mes affaires et tu leur donneras mon adresse. Un point c’est tout.

Je prends cette mesure, bien chère amie, pour en finir une fois pour toute avec ces histoires de banquiers. J’ai pour moi la logique et la loi. Logiquement, je ne suis pas maître de moi-même à l’heure actuelle par conséquent je ne puis pas agir pour défendre mes intérêts. Légalement je suis couvert par le moratorium et j’entends bénéficier de la tranquillité momentanée qu’il me donne afin de pouvoir consacrer tout mon temps et mes forces à mon service actuel déjà assez pénible et assez absorbant. J’estime que le désir de revoir ma famille et de reprendre ma liberté est tout au moins aussi légitime que celui de ces messieurs les banquiers de rentrer dans leurs fonds. Ils ne couchent pas dehors, eux. Une autre raison, toute aussi impérieuse, sinon plus, est celle de te procurer à toi aussi une tranquillité dont tu as le plus grand besoin pour ta santé. C’est donc une affaire entendue. A n’importe qui viendra te dire quelque chose, tu répondras : « je n’ai pas qualité pour vous répondre, adressez-vous à mon mari, voilà son adresse. » Je ne vois pas pourquoi tout le monde irait t’embêter au lieu de s’adresser à moi directement. C’est un peu fort, quand même. Je ne suis pourtant pas mort, à moi personne ne dit jamais rien. A toi, tout le monde te tombe dessus. Quand on saura que tu n’as pas qualité pour les renseigner, on te fichera la paix. Moi, je les attends et je me charge de leur faire prendre patience. C’est entendu.

J’ai reçu aujourd’hui deux lettres. L’une de mon frère qui me dit qu’ils sont dans une période de calme qu’il n’avait pas encore vu. Je le crois bien, tout l’effort est de notre côté. L’autre lettre est de Mme Carra, elle m’annonce l’envoi d’un paquet de provisions. Elle m’apprend également la mort d’un de mes cousins germains, l’aîné des Berquet, mort poitrinaire chez lui. Il laisse une femme de mon âge et plusieurs enfants. En me parlant des cousins Viennois, l’autre jour, tu ne m’as pas dit ce qu’était devenu Germain, qu’on disait mort quand j’étais à Valencin. En attendant de tes nouvelles, de celles des petits, je t’embrasse, ainsi que tous de tout mon cœur.


Nous faisons toujours des transports de munitions d’artillerie.
Lucien
Sertier Lucien
Amiens, vendredi 28 mai 1915

Ma bien chère Alice

Je viens de mettre à la boite une carte pour te remercier de ton paquet et de la carte du 24. Je t’y ai dit aussi combien j’étais peiné de te savoir plus fatiguée que d’habitude. Que cette pensée me tourmente donc ; j’en oublie tout, jusqu’à mon service et sans l’affection que le chef a pour moi, j’en aurais déjà certainement subi les conséquences. Ma bien chère Alice, pourquoi es-tu malade ? Une de tes dernières lettres me disait que tu l’étais moralement et depuis, tu ne m’as pas donné les explications que tu m’as annoncées à ce sujet. Je veux croire que ce n’est pas la réclamation que je t’ai faite un jour pour les paquets qui t’a ainsi accablée. J’ai voulu simplement ce jour-là détourner ton attention des affaires en l’attirant sur moi et donner ainsi le change à tes idées noires. Tu as bien compris que ce n’est pas l’arrivée plus ou moins régulière de quelques paquets, dont j’ai déjà assez, qui pourrait modifier la profonde affection que j’ai pour toi. Ais-je réussi dans mon but ? Je crois que non. Tu t’es figuré que mon amour avait besoin d’être assaisonné de conserves pour être durable. Pauvre petite, j’ai bien vu dans une de tes lettres que tu m’avais mal compris et je te dis bien sincèrement que rien ne peut effacer l’affection profonde et sincère que j’ai pour toi et que j’aurai tant que je vivrais.

Je te répète encore combien toutes les mauvaises nouvelles que je reçois sur ta santé de tous les côtés m’ennuient profondément. Mais de quoi souffres-tu donc ? Et quelle est la cause de ce mal ? Dis-moi franchement tout ce qu’il en est et ce que tu fais pour te soigner. Te soigner doit être ton unique préoccupation. Ton seul ouvrage de chaque jour tant que tu ne seras pas guérie. Envoie promener tous les importuns ; ne songe pas à eux. Relis ma dernière lettre, que j’ai faite sèche pour que tu puisses au besoin la montrer pour prouver que mon intention est de m’occuper seul de mes affaires afin qu’on te laisse la paix dont tu as tant besoin. Mais écris-moi un peu, ne me laisse pas quatre jours sans nouvelles. Songe dans quelle inquiétude tu me laisses. Quand j’ai reçu une lettre, il faut attendre deux jours et souvent trois l’arrivée d’un nouveau courrier et quelle déception s’il ne m’apporte rien de toi. Les autres me font bien plaisir, mais s’il n’y a rien de toi, c’est comme si je ne recevais rien. Toi seule compte.
Je te dirais que je vais à peu près bien, maintenant. La fatigue de la cuisine et la nourriture trop échauffante que j’y avais m’avait amené une sorte de constipation opiniâtre, compliquée de grippe qu’il était temps de combattre par un autre régime. Grâce au lait et aux œufs que j’ai maintenant le temps de prendre me voilà guéri de cela. Quand pourras-tu m’en dire autant ?

Que je voudrais donc recevoir une bonne lettre où tu puisses me dire que tu es enfin rétablie. Fais que ce soit bientôt. Je ne vis plus, te sachant malade. Nous sommes toujours au même cantonnement, voilà cinq semaines, et depuis trois jours, nous avons eu repos. Le temps est bizarre, très chaud un moment, glacial un autre. Donne moi des nouvelles détaillées de tous à la maison, des enfants, de tes parents et sœurs et reçois bien, chère Alice, les meilleurs baisers de ton mari qui t’aime bien tendrement,

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, vendredi 28 mai 1915
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta carte du 24. Bien courte, mais que je comprends puisque tu as été fatiguée. Ton état de santé m’inquiète beaucoup. Je vais t’écrire tantôt à ce sujet. Je fais vite cette carte, le facteur va passer. J’ai reçu aussi le deuxième paquet d’un kilo. Je te remercie bien. Ne m’envoie plus rien. J’ai assez maintenant. Ce paquet aussi bien que le dernier m’est arrivé en mauvais état. C’est inouï ce que ces pauvres paquets sont malmenés en route. Tu diras ceci aux personnes du voisinage qui auraient à en envoyer. J’ai reçu aussi une lettre de mon oncle Couturier. Ils me disent eux aussi que tu n’es pas bien portante. Mon Dieu, que cette guerre est donc longue, que le temps me dure de ne pas être auprès de toi pour te soigner. Il me semble que si j’étais là-bas, tu guérirais plus vite. Et pourtant, il me semble que la guerre va aller vite, maintenant, tout le monde s’y met et ce que l’on voit est bien fait pour encourager.

Ecris-moi bien, chère Alice, tant que tu pourras. Voilà quatre jours que je n’avais rien reçu et encore, ce n’était qu’une carte aujourd’hui. Donne-moi des nouvelles plus complètes des enfants et de tous à la maison. Je t’embrasse, ainsi que les petits, du plus profond de mon cœur.

Ton mari affectueux

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, dimanche 30 mai 1915
Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 83, la précédent n°82, m’était arrivée mercredi soir par courrier spécial. Le courrier spécial est tout simplement un des officiers de la section qui passe prendre les lettres à la poste militaire quand par hasard il va dans la ville assez éloignée où elle se trouve. Nous avons marché hier et aujourd’hui et cela continuera bien demain. Nous partons au jour levant, toujours pour des obus. En suivant les journaux, tu y verras que l’on fait toujours des prisonniers boches de notre côté.

Je suis bien heureux que vous ayez enfin réussi à avoir un ouvrier belge pour vous aider. Cela soulagera bien ton papa qui devait bien s’en voir tout seul. Tu me racontes les exploits de Guérin. Je m’incline avec plaisir, mais j’en sais plus d’un qui en ferait tout autant s’il en avait l’occasion. Faire son devoir au front n’est rien. Je saluerai avec joie le jour où quelques obus ou bombes nous tomberont dessus et je t’assure que je regrette beaucoup d’être dans les autos au lieu de porter le sac et le fusil comme les autres. Il y a des choses qui ne sont effrayantes que de loin.

Tu me parles des affaires. Je ne peux rien te dire. Les correspondances arrivent trop lentement. Il eut été préférable que dès le début tu ne t’occupes de rien. Tu te serais évité bien de la peine, mais enfin, puisque tu as commencé, fais comme tu jugeras, je suis trop loin pour t’aider. Dans tous les cas, il me semble qu’il faudra te faire payer par tous ceux qui te doivent encore. D., J.L ; G., etc. Je sais que je suis couvert par le moratorium pendant mon absence. J’ai assez à faire ici sans me tracasser pour les gros sous de messieurs les banquiers ; gens peu intéressants en général. Je te laisse libre d’agir. `

En même temps que ta lettre 82, j’en ai reçu une de ma mère du 20 mai. J’ai répondu avant-hier aux lettres de mon frère et de Mme Carra.
Nous avons un champ d’aviation à côté de notre cantonnement. Tu penses si on voit bien les aéroplanes. Toute la journée, quand il ne fait pas trop de vent, il en arrive et il en part. Leur armement, leurs lance-bombes sont très intéressants.
Tu m’enverras bien la photographie du petit et de tous, quand elle sera faite. J’ai cru comprendre selon ta lettre que tu avais déjà reçu les épreuves. Je vois presque tous les jours les journaux et j’ai suivi, comme tous, les débuts de l’Italie. Espérons que cela hâtera la fin de la guerre.

Nous avons toujours un temps des plus bizarres. Aujourd’hui il fait froid, le temps est nuageux, avec des moments de soleil. Il ne pleut cependant pas, les champs sont secs et les troupes pourraient très bien manœuvrer partout.

2 heures et demi du soir,

Je viens de recevoir ton paquet de 5 kilos et celui des cousines D. Je te remercie bien de toutes les bonnes choses que tu m’envoies. Le paquet était mieux emballé que les précédents et tout était en bon état malgré qu’il ait été bousculé tout comme les autres. Celui des cousines était bien malade aussi, mais son emballage bien fait avait tout bien garanti. Il contenait des pruneaux (comme le tien), des pâtisseries sèches qui seules étaient un peu brisées par le voyage, mais les morceaux en sont bons, un flacon de sirop Tolu, des pastilles diverses à l’eucalyptus et à la menthe, un flacon d’alcool de menthe et du sucre, du chocolat, le tout dans une serviette. Ne m’envoie plus rien pour le moment, je ne saurais où y loger. Je suis bien content d’avoir tout cela, car il y a des moments où on en a réellement besoin, même pour ceux qui sont à la cuisine. Plus tard, je te dirais la cause. Ecris-moi plus souvent, bien chère Alice, embrasse bien tes bons parents pour moi et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les petits.
Affectueusement à toi

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, lundi 31 mai 1915

Bien chère Alice

Toujours en route. Ai reçu hier ta lettre 83 et ton paquet, ainsi que celui des cousines. Tu verras détails dans la lettre que je t’ai envoyée hier. Temps assez beau mais un peu froid. Vent du nord. Je te remercie bien de tout ce que tu m’as envoyé qui m’est tout arrivé en bon état. Pour le moment, c’est suffisant. Toutes mes affections pour tous à la maison et mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Sertier Lucien
Amiens, lundi 31 mai 1915


Ma bien chère femme,

Le courrier vient d’arriver ce soir au lieu de demain, tu penses si j’en suis heureux, demain, je n’y serai certainement pas et cela m’a gagné un jour de recevoir de tes nouvelles et puis il y avait deux lettres de toi, 84 et 85. J’ai cru voir que tu vas mieux, ton style a l’air moins fatigué. Si c’était au moins oral. Je vois que tu vas aller à Bourgoin. Il te faut éviter les voyages qui te fatiguent et te coûtent. Une simple lettre aurait suffit. Tu leur disais de te présenter la traite par la poste et c’était tout dit. Naturellement cette lettre t’arrivera trop tard et c’est pourquoi il est inutile que je te conseille. Autant que tu peux, envoie les balancer en attendant mon retour. Je suis aussi pressé qu’eux de rentrer.

Une chose que tu pourrais faire quand tu reçois une lettre d’un banquier ou d’un client, c’est de les adresser à moi en leur disant que tu ne t’occupes de rien. Je me charge de les remettre à leur place, ces saligauds qui n’attendent même pas, malgré la loi, que les hommes soient revenus de la guerre pour aller embêter leur famille. Tu peux les assurer d’avance que quand je serai revenu, je mettrai toute la plus grande mauvaise volonté pour les faire payer. Ah ! Ils sont pressés ? Moi aussi, je les attends. Et dire qu’ici il tombe tous les jours des milliers d’hommes pour défendre les biens de ces banquiers qui en échange vont embêter leurs familles. Car ces histoires-là sont le lot de l’immense majorité des petits et des gros commerçants, surpris par la guerre. Je le vois bien, ici, parmi mes camarades. Gare, après la guerre, il y a un mécontentement terrible contre ceux qui sont restés et ont abusé de leur situation. Il y aura des surprises, bien sûr. Après les Boches, on fera l’affaire des rapaces, tu verras ça.

Tu me parles de la cuisine que je fais. Tu as mal lu. C’est de ma cuisine à moi tout seul que j’ai voulu te parler, quand je me fais cuire un œuf, à moins que ce ne soit en te parlant du temps ou j’étais cuisinier. Pour le moment, je suis sur un camion et je ne m’occupe pas d’autre chose. J’ai passé avec succès une nouvelle épreuve pour la conduite des camions. Nous charrions toujours des obus, travail très agréable, car à chaque fois on approche du front. Ce matin, nous avons vu des officiers Boches prisonniers qu’on emmenait à pied, entre des fantassins. Malgré leur désir de paraître arrogants, on devine leur abattement quand ils voient sur nos derrières tant de troupes et tant de matériel. Tous les jours, on voit aussi des troupeaux de prisonniers, ce qui prouve notre avance continuelle. Quand les formidables défenses qu’ils ont élevées seront enfoncées complètement, on fera la ruée générale qui précipitera les événements. J’arrête ici mon crayon, mais sois certaine que je te fournirai de curieux renseignements si cela m’était permis. Quoi qu’il suffise de savoir que tout va très bien, lentement, mais sûrement.

Tu me dis que ton papa n’a pas le temps de m’écrire. Je le comprends bien, ce n’est pas le moment où l’on a des loisirs, surtout si vous avez déjà commencé les fourrages. Par ici, on ne fauche pas encore. Il fait beau, mais le temps est froid. Je souffre autant du froid que cet hiver. Les gens mettent leurs bêtes aux champs. Les uns les parquent dans des enclos, mais la plupart enchaînent leurs vaches ou leurs juments par un pied à un piquet de fer qu’on déplace chaque jour. Ils mettent ainsi leurs bêtes en lignes de dix ou quinze dans un champ de luzerne ou de bourru. Chaque bête ne peut dépasser la longueur de sa chaine (4 à 5 mètres) et est obligée de manger à ras. Les femmes vont traire dans les champs. La nuit les bêtes restent dehors dans des champs non clos. Dans les enclos, il y a déjà des petits poulains de quelques jours qui passent la nuit dehors avec leurs mères. Je dis tout ceci à titre descriptif tout simplement, sans juger si c’est bien ou mal.

Mon premier doit faire ma photo au premier moment disponible. Tu ne m’as pas dit combien le petit pesait. Tu peux croire que le temps me dure de ne pas le voir. Figure toi que tu sois à ma place.

Moi je vais assez bien, mais je suis toujours un peu enrhumé. Je vais prendre le sirop de mes cousines. Je me suis fait un hamac avec deux sacs et je dors comme un loir dans le camion. Je n’ai plus de souci de café à faire chauffer.
Je t’ai dit hier que j’ai reçu ton paquet de 5 kilos. Le saucisson que tu avais eu l’excellente idée de faire cuire est délicieux. Ça doit être une attention de la Mémé, toi tu ne me gâtes pas tant. Attrape !

Laisse-moi épuiser un peu mon stock avant de me rien envoyer d’autre. Ce matin, nous sommes partis à 5 heures et rentrés à 1 heure et demie. Tu vois, si on n’avait que le café noir du matin si on aurait le temps de jeûner.

Fais tout ton possible pour te vite remettre et pouvoir aider un peu tes bons parents qui vont avoir tant d’ouvrage maintenant. Ecris-moi aussi ce que vous faites. Et ma fillette, est-elle toujours sage ? Ce que tu m’en dis me fait bien plaisir. J’en suis si privé de ces petits. Cochons de boches, c’est eux qui en sont cause, comme je les regarde avec haine, quand j’en rencontre, surtout les officiers.
Allons, bien chère Alice, embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois chère amie, mes meilleurs baisers pour les petits et toi.

Lucien
INDEFINI, mardi 1er juin 1915
Bien chère Alice,

Bien reçu hier les lettres 84 et 85. Je t’ai répondu par lettre hier. Au sujet du paquet que tu me dis être prêt, envoie le si tu veux. Il eut mieux valu attendre et le mettre à trois kilos. Ça aurait coûté moins cher que 1 kg par la poste. Mais fais un emballage solide. Les derniers fromages des deux paquets me sont arrivés en poussière. Ce n’est pas la couture qu’il faut soigner, c’est le ficelage intérieur. J’accepte ce paquet parce qu’il vient de la mémé. Il fait toujours froid, il a gelé hier matin, les pommes de terre nouvelles dans les champs sont toutes flétries. Me voilà presque dérhumé. Quand même, à part ça, je vais bien. Je viens de visiter un train blindé. Très curieux. Envoie-moi toujours des nouvelles de tous. En attendant l’heureux moment de te revoir, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits et tous à la maison.
Ton mari affectueux

Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, mercredi 2 juin 1915
Bien chère Alice,

Rien de bien neuf à te dire. Le temps est devenu plus chaud et je vais bien. J’ai rencontré hier un homme de Chaponnay, un artilleur, je t’en parlerai dans une prochaine lettre. C’est le premier du pays que je rencontre et cela m’a fait bien plaisir. Le courrier vient demain. Je pense que tu m’auras bien envoyé quelque chose. Je t’embrasse ainsi que les petits et tous de tout mon cœur.

Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, jeudi 3 juin 1915
Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin la lettre contenant les photos. Je ne pensais pas que ce fut déjà fait et cela m’a fait une agréable surprise. Ce petit bout d’homme qui déjà regarde en face ! Mais pourquoi l’as-tu tant encapuchonné ! Un peu plus tu ne lui laissais rien du visage ; la bise m’as tu dit, lui fait fermer les yeux, mais cela n’empêche pas de voir quand même qu’il a de grands yeux. C’est au gauche qu’on voit mieux le blanc. La petite est bien prise, comparé avec sa photo de trois ans, on voit bien que ce n’est plus la petite boule toute ronde et qu’elle grandit. Nourris-la bien, que les nerfs ne prennent pas le dessus. Toi, ma pauvre chérie, tu as l’air bien fatiguée. N’aurais-tu pas pu trouver un petit sourire que j’aurais pris pour moi ? Enfin, j’aime bien mieux cette image que celle que j’avais et qui n’était plus toi. Au point de vue artistique, cette photo n’est pas bien faite. La lumière est trop brusque et vous fait à tous les mains noires notamment. Ceci ne change rien à la joie que j’ai éprouvé en vous regardant tous et je te remercie bien de me l’avoir procurée. Je t’enverrai la mienne au premier moment que j’aurai le temps de la faire faire.

Si tu suis les communiqués, tu peux comprendre que nous ne sommes pas sans travail, ce dont je ne me plains pas. En général, nous partons du cantonnement pour aller à une gare où s’arrêtent les trains de munitions. Nous y prenons notre chargement de bombes pour les tranchées ou le plus souvent d’obus de 75. Puis nous filons sur un parc d’artillerie du front. Nous les desservons tous dans notre région, les uns après les autres. Nous ramenons les caisses vides en gare et nous rentrons. Tout cela irait très vite s’il n’y avait qu’un camion, mais on s’attend tous et avec l’encombrement formidable des routes, il faut beaucoup de temps pour faire en somme peu de chemin. La durée de chaque déplacement varie de 6 à 12 heures ; on mange en rentrant. C’est pour cela que je t’avais demandé des conserves, pour manger en route. Il arrive aussi qu’on va charger le soir et qu’on ne décharge que le lendemain ; alors on passe la nuit et on couche sur les caisses, « sur un volcan » comme dit mon premier. Quand il pleut et que le temps est couvert, l’artillerie tire peu, alors on peut rester plusieurs jours chargés au bord d’une route. Ça nous est déjà arrivé.

Depuis quelque temps, nous ne roulons presque plus la nuit. D’ailleurs, les jours sont si longs. Ces voyages sont en somme très agréables, car ils nous montrent une foule de choses intéressantes. Ils ont une contrepartie fâcheuse : c’est toujours cette saloperie de poussière. Il n’a pas plu depuis plusieurs jours, alors les routes sont toutes « demarinées » par le passage de tant d’autos. On les entretient en y jetant de la craie blanchâtre qu’on trouve en abondance dans les sous-sols de ces pays et cette craie pulvérisée produit une poussière fine et étouffante. Chose curieuse, il n’y a pas de cailloux dans ces pays. On n’y trouve en fait de pierre que du silex en petits morceaux et recouvert d’une gangue calcaire. Ce silex se brise avec éclat, comme du verre, on ne peut le mettre sur les routes pour ce motif. Les pierres cassées d’empierrement viennent par chemin de fer c’est pourquoi il y a tant de routes pavées dans ces régions.

Pour en revenir à nos voyages, nous sommes arrivés au cantonnement, il faut d’abord se laver, on ressemble à des statues ; les hussards qui campent ici avec nous ne voudraient pas être à notre place, quand ils nous voient arriver, c’est du moins ce qu’ils nous disent. Puis on va à la soupe, et ensuite c’est le plein, le graissage et le nettoyage du camion. Tous les huit ou dix jours, nous avons un jour de repos qui est consacré au nettoyage complet de la voiture. Aujourd’hui, c’est le tour de notre camion, le 8ème. Et ce matin, j’ai lavé tout le fourbi et graissé. Ce soir je suis libre. Je vais, après cette lettre me changer et laver mon linge. Les autres camions sont partis.

Hier, nous avons vu une centaine de prisonniers avec un officier boche en tête, coiffé du casque pointu. Ces prisonniers étaient de tout jeunes gens et contrastaient beaucoup par leur air fatigué avec ceux d’il y a trois semaines. Je crois qu’ils commencent à se démoraliser, sans cela on n’en prendrait pas tant tous les jours. J’en vois très souvent, mais il n’y a pas à dire, on sent l’abattement chez eux. Bon signe !

Je ne te parlerai pas des opérations par ici. Du moment que tu vois les journaux, tu peux te rendre compte un peu de ce qui se passe.

Dans le patelin où nous sommes, toujours le même depuis six semaines, il y a beaucoup de troupes. D’abord nous autres, les premiers arrivés, le groupe tout entier … (bas de page illisible).. de hussards, une compagnie d’ambulanciers et dans les deux villages voisins, il y a deux régiments d’infanterie et de dragons. Ça fait de l’animation, comme tu penses. Le temps est toujours assez beau mais pas comme chez vous. Il est bizarre et change brusquement. Les récoltes se présentent bien, mais avec beaucoup de retard sur nos pays. On ne fauche encore rien. Pas de fruits, ni fraisiers, ni cerisiers, inconnus par ici. Comme arbre à fruit, il n’y a ici que des pommiers et poiriers.

J’ai reçu une lettre d’Emile ce matin, il était toujours dans sa forêt où tout était très calme. Il me dit savoir par les journaux le grabuge qu’il y a par ici. Il allait bien. J’ai vu un jeune homme de Chaponnay que je connais. Impossible de me souvenir de son nom. Il a environ 25 ans, blond, il est au 5ème artillerie lourde. Il m’a demandé les morts à Chaponnay, je ne me rappelais plus rien non plus. Plus fort, on parlait patois : je ne trouvais plus les mots. Il n’est pas possible, me disais-je, que la guerre vous change pareillement. C’est cette tension d’esprit continuelle qui cause cela. La famille et la guerre, voilà seulement à quoi l’on pense. Il me semble quelquefois que quand la guerre sera finie, la vie va être monotone, privée de ces grands moments d’émotion. Qu’en penses-tu ? Enfin, si le temps dure trop aux français, on recommencera une nouvelle guerre !

Bien merci, chère Amie, de la photo qui va me procurer de bons moments, maintenant. Laisse bien tous ces comptes pour pouvoir te remettre et aider un peu à chez nous. Embrasse bien tes bons parents, tes sœurs et la mienne pour moi et reçois bien, chère …. (bas de page illisible)


Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, dimanche 6 juin 1915

Ma bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’hier, peut-être serais-je plus heureux demain. Je n’avais qu’une carte de Pierre me disant qu’il avait été passer un moment à Valencin. Je ne sais quand cela m’arrivera à moi aussi. Je ne vois guère quand tout cela finira : avec ce système de retranchements continuels que les Boches ont inauguré, cela ne peut guère aller plus vite. On rencontre cependant presque chaque jour des bandes de Boches prisonniers, ce qui prouve que nous faisons des progrès. Il y avait ce matin un brouillard épais. Les paysans commencent par ici à désirer la pluie. Voilà en effet quelque temps qu’il fait assez beau et sur les routes la poussière devient intolérable. C’est par les yeux qu’on en souffre le plus.

J’ai envie d’aller à la messe, ce matin, à 10 heures, l’église est à côté. Les hussards qui sont avec nous ont leur aumônier. C’est un grand bel homme, jeune, portant toute sa barbe, avec sa soutane courte, ses bottes à l’écuyère et son bonnet de police noir à liseré blanc, il a l’air tout à fait martial. Il nous rend le salut militairement. Il a grade de capitaine, comme tous, d’ailleurs. Encore une chose qu’on n’aurait pas dit avant la guerre.

Nous voyageons toujours beaucoup. Hier il faisait beau et les avions s’en payaient sur le front. A un moment, il y en avait dix en l’air, Français ou Boches, qui évoluaient au milieu des flocons de fumée des obus que les artilleurs leur envoyaient copieusement. Je crois d’ailleurs que des obus, ils s’en f….

Je pense que tout le monde va bien à la maison et qu’il ne faut attribuer qu’à la poste le retard de ta correspondance. Je suis toujours bien heureux d’avoir vos photographies, il me semble que le petit te ressemble, il y a des traits que je retiens sur ta photo d’il y a huit ans. Tu compareras. Quant à la petite, elle a de grands yeux bien pris, c’est elle la mieux réussie.

Ma grippe est complètement passée, maintenant et me voilà reparti comme avant. Il faut dire que j’ai bien moins de misère aussi que quand j’étais cuisinier et puis mon nouveau travail correspond mieux à mes goûts. On a déjà évacué des malades de chez nous, mais je tiens bien le coup pour ma part. En souhaitant qu’il soit de même pour tous à la maison, je t’embrasse de tout mon cœur, bien chère femme, ainsi que les petits, tes chers parents et sœurs.

Lucien
Sertier Lucien
Pernes, lundi 7 juin 1915
Lieu Indéterminé

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui deux lettres de toi, 87 et 88. Je n’avais rien reçu au précédent courrier, mais cette fois, tu m’en avais mis bien long et cela m’a dédommagé. Je te remercie bien de tes deux lettres, elles m’ont fait le plus grand plaisir, surtout de savoir que tu te portes mieux que je ne le croyais, du moins à ce que tu me dis. Je sais bien, chère amie, que nos affaires t’ont causé beaucoup de soucis dus à un excès de scrupules de ta part. Tu me dis que tu vas suivre le conseil que je te donne dans ma lettre du 26 mai de ne t’occuper de rien et de me faire adresser directement toutes les réclamations s’il y en a. Tu te procureras bien plus de tranquillité tout en agissant dans la plus parfaite honnêteté. Tu me dis que B. a dit à ton papa qu’il était gêné et qu’il avait besoin d’argent. Voilà un gaillard qui a un rude culot. Mettons les choses au point afin que tu saches bien ce qu’il en est. B. m’avait amené de la farine sans mon ordre, tu te souviens qu’ils avaient déchargé un gros voyage en mon absence, tu te souviens également que pour cela je l’avais engu…. Pour cette farine, il m’avait fait une traite qui était déposée au Crédit lyonnais. Cette grande banque m’avait envoyé une lettre recommandée pendant que j’étais encore à Lyon, en novembre. J’avais répondu que j’étais mobilisé et que le règlement aurait lieu après la guerre. Cette valeur est donc en banque et non chez B.. D’autre part, avant de partir pour l’armée, j’ai réglé complètement avec B. à qui j’ai versé pour solde de tout compte environ 3000 francs. Tu dois avoir le reçu et tu te souviens bien de cela. Que veut donc B., ne pas payer le fourrage de ton papa ? Et bien par exemple, je voudrais bien voir ça. Dans tous les cas, ne marchez pas, ni les uns, ni les autres, adressez-les à moi.

Je trouve, bien chère Alice, que tu te fais bien du mauvais sang pour ces comptes, et surtout pour les blagueries des gens. Si tu veux empêcher les gens de blaguer, il faudrait que tu fus plus forte que dieu lui-même. Que peux-tu faire de l’opinion de ces gens, méprisables, pour la plupart ? Que je fasse de brillantes affaires à mon retour et tu les verras changer d’opinion, comme par enchantement. Raisonnons un peu. Je suis bien certain que nul n’a voulu comprendre les motifs qui m’ont fait m’engager. Je ne me considère plus comme un engagé, car certainement, sans cela, je serais au front dans un régiment d’infanterie. Ais-je bien fait de partir au mois d’octobre ? Sans hésiter, je te réponds oui, car je n’aurais pas pu supporter les fatigues qu’on impose aux fantassins. Ici je ne le vois que trop… et le danger ? Par conséquent, je rends tous les services que mon état de santé me permet et j’ai encore l’espoir de revenir près de toi la guerre achevée.

Tu sais très bien aussi que ce n’était pas la peine de travailler en octobre. Les farines étaient introuvables, hors de prix et personne ne voulait plus payer. J’ai fait tous les comptes avant de partir. Mon départ n’a donc pas été une fuite. J’ai payé tous nos fournisseurs directs, tu t’en souviens. Je n’ai laissé à régler que les banquiers et pourquoi ? Pour deux raisons : 1° parce que les gens de Valencin et des environs, ces gens dont l’opinion t’inquiète ne nous ont pas payé. Si, j’avais touché avant de partir les 7000 francs qui étaient dehors à ce moment. Avec ça, je payais beaucoup de choses à C. et compagnie et aucune histoire ne se serait produite. A qui la faute, encore une fois, à nos clients qui ne nous ont pas payé et qui nous doivent encore. Et eux, le moratorium ne les couvre pas, mes notes sont après le 4 août. 2° les banquiers ne prêtent pas leur argent par bonté de cœur mais à un intérêt élevé et dans un but de gros bénéfice. Qu’ils soient victimes de la guerre, dont je ne suis pas cause, je le reconnais, mais conviens avec moi que ce ne sont pas les victimes les plus intéressantes. C’est pour cela que n’étant pas payé par mes clients, j’ai laissé à payer chez les banquiers, couvert en cela par la loi. Tu as bien tort de te causer du tourment pour faire payer cette classe de citoyens, gens méprisables entre tous. Les gens auraient gueulé et puis après ils gueulent bien quand même. Adresse les donc à moi.

Mardi matin 7 heures. Comme l’ordre de départ n’est pas encore arrivé, j’en profite pour t’écrire encore. Ce matin huit juin est l’anniversaire de notre mariage, il fait un temps magnifique, comme il y a huit ans. Je me disais ce matin qu’il était dommage que le courrier ne fut pas demain. J’aurais aimé recevoir une lettre de toi ce jour. Ma bien chère Alice, j’ai toujours eu de la chance, aujourd’hui encore elle ne s’est pas démentie. Ce matin, à l’appel, on apprend qu’un de nos officiers a apporté des lettres dans la nuit. Il y avait pour moi ta lettre 89 du 4 mai qui est très longue et bien la plus affectueuse de toutes celles que tu m’as écrites. Tu me donnes aussi des assurances sur ta santé qui est très bonne, me dis-tu. Tout cela me fait un grand plaisir et je te remercie bien de toute cette joie que tu me donnes. Cette bonne lettre est un précieux réconfort et remercie bien aussi tes bons parents pour l’affection que tu me dis qu’ils ont pour moi et que je leur rends bien.

Lettre inachevée
Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, lundi 7 juin 1915


Ma bien chère Alice,

J’ai reçu aujourd’hui deux lettres de toi, 87 et 88. Je n’avais rien reçu au précédent courrier, mais cette fois, tu m’en avais mis bien long et cela m’a dédommagé. Je te remercie bien de tes deux lettres, elles m’ont fait le plus grand plaisir, surtout de savoir que tu te portes mieux que je ne le croyais, du moins à ce que tu me dis. Je sais bien, chère amie, que nos affaires t’ont causé beaucoup de soucis dus à un excès de scrupules de ta part. Tu me dis que tu vas suivre le conseil que je te donne dans ma lettre du 26 mai de ne t’occuper de rien et de me faire adresser directement toutes les réclamations s’il y en a. Tu te procureras bien plus de tranquillité tout en agissant dans la plus parfaite honnêteté. Tu me dis que Bouchard a dit à ton papa qu’il était gêné et qu’il avait besoin d’argent. Voilà un gaillard qui a un rude culot. Mettons les choses au point afin que tu saches bien ce qu’il en est. Bouchard m’avait amené de la farine sans mon ordre, tu te souviens qu’ils avaient déchargé un gros voyage en mon absence, tu te souviens également que pour cela je l’avais engu….

Pour cette farine, il m’avait fait une traite qui était déposée au Crédit lyonnais. Cette grande banque m’avait envoyé une lettre recommandée pendant que j’étais encore à Lyon, en novembre. J’avais répondu que j’étais mobilisé et que le règlement aurait lieu après la guerre. Cette valeur est donc en banque et non chez Bouchard. D’autre part, avant de partir pour l’armée, j’ai réglé complètement avec Bouchard à qui j’ai versé pour solde de tout compte environ 3000 francs. Tu dois avoir le reçu et tu te souviens bien de cela. Que veut donc Bouchard, ne pas payer le fourrage de ton papa ? Et bien par exemple, je voudrais bien voir ça. Dans tous les cas, ne marchez pas, ni les uns, ni les autres, adressez-les à moi.

Je trouve, bien chère Alice, que tu te fais bien du mauvais sang pour ces comptes, et surtout pour les blagueries des gens. Si tu veux empêcher les gens de blaguer, il faudrait que tu fus plus forte que dieu lui-même. Que peux-tu faire de l’opinion de ces gens, méprisables, pour la plupart ? Que je fasse de brillantes affaires à mon retour et tu les verras changer d’opinion, comme par enchantement. Raisonnons un peu. Je suis bien certain que nul n’a voulu comprendre les motifs qui m’ont fait m’engager. Je ne me considère plus comme un engagé, car certainement, sans cela, je serais au front dans un régiment d’infanterie. Ais-je bien fait de partir au mois d’octobre ? Sans hésiter, je te réponds oui, car je n’aurais pas pu supporter les fatigues qu’on impose aux fantassins. Ici je ne le vois que trop… et le danger ? Par conséquent, je rends tous les services que mon état de santé me permet et j’ai encore l’espoir de revenir près de toi la guerre achevée. Tu sais très bien aussi que ce n’était pas la peine de travailler en octobre. Les farines étaient introuvables, hors de prix et personne ne voulait plus payer. J’ai fait tous les comptes avant de partir.

Mon départ n’a donc pas été une fuite. J’ai payé tous nos fournisseurs directs, tu t’en souviens. Je n’ai laissé à régler que les banquiers et pourquoi ? Pour deux raisons : 1° parce que les gens de Valencin et des environs, ces gens dont l’opinion t’inquiète ne nous ont pas payé. Si, j’avais touché avant de partir les 7000 francs qui étaient dehors à ce moment. Avec ça, je payais beaucoup de choses à Court. Et compagnie et aucune histoire ne se serait produite. A qui la faute, encore une fois, à nos clients qui ne nous ont pas payé et qui nous doivent encore. Et eux, le moratorium ne les couvre pas, mes notes sont après le 4 août. 2° les banquiers ne prêtent pas leur argent par bonté de cœur mais à un intérêt élevé et dans un but de gros bénéfice. Qu’ils soient victimes de la guerre, dont je ne suis pas cause, je le reconnais, mais conviens avec moi que ce ne sont pas les victimes les plus intéressantes. C’est pour cela que n’étant pas payé par mes clients, j’ai laissé à payer chez les banquiers, couvert en cela par la loi. Tu as bien tort de te causer du tourment pour faire payer cette classe de citoyens, gens méprisables entre tous. Les gens auraient gueulé et puis après ils gueulent bien quand même. Adresse les donc à moi.

Mardi matin 7 heures.

Comme l’ordre de départ n’est pas encore arrivé, j’en profite pour t’écrire encore. Ce matin huit juin est l’anniversaire de notre mariage, il fait un temps magnifique, comme il y a huit ans. Je me disais ce matin qu’il était dommage que le courrier ne fut pas demain. J’aurais aimé recevoir une lettre de toi ce jour. Ma bien chère Alice, j’ai toujours eu de la chance, aujourd’hui encore elle ne s’est pas démentie. Ce matin, à l’appel, on apprend qu’un de nos officiers a apporté des lettres dans la nuit. Il y avait pour moi ta lettre 89 du 4 mai qui est très longue et bien la plus affectueuse de toutes celles que tu m’as écrites. Tu me donnes aussi des assurances sur ta santé qui est très bonne, me dis-tu. Tout cela me fait un grand plaisir et je te remercie bien de toute cette joie que tu me donnes. Cette bonne lettre est un précieux réconfort et remercie bien aussi tes bons parents pour l’affection que tu me dis qu’ils ont pour moi et que je leur rends bien.
Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, mardi 8 juin 1915
Mardi matin 8 juin 1915, 9 heures

Bien chère Alice, Je t’envoie cette carte qui je crois arrivera plus vite qu’une lettre pour te dire que j’ai reçu hier une lettre de Mme Gambs où il y avait la photo de son mari et les insignes de son groupe pour que je puisse les reconnaître si je les rencontre. En outre, cette lettre me disait que cousine Hérard (la plus âgée) était très malade, mais que le médecin commençait à leur donner un peu d’espoir. Si tu leur écris, tu leur diras comment tu l’as appris tout en leur faisant part de tes vœux de prompte guérison pour qu’elle puisse bientôt venir te voir. Peut-être d’ailleurs le sais-tu déjà.

Si je peux, je leur écrirais aujourd’hui en même temps qu’à Mme Gambs. Son mari ressemble à François Rey, à s’y méprendre, sur la photo, du moins. Je t’ai envoyé une lettre ce matin ayant surtout trait aux affaires. Elle partira avec cette carte. Reçu hier 87 et 88, ce matin par extraordinaire 89. Merci bien pour tes lettres. Ici, temps radieux comme il y a huit ans. Je t’écrirais à ce sujet après cette carte. Je vais très bien, toujours bien occupé, mais c’est bon signe. Mes affections à tous et mes meilleurs baisers pour toi et les petits.
Lucien
J’ai reçu une carte de Pierre et je lui ai répondu. Ma sœur n’écrit plus. Pourquoi ?
Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, mardi 8 juin 1915


Bien chère Alice,

Je viens de faire le recensement de tes dernières lettres, je n’ai trouvé ni 75 ni 84. Elles peuvent très bien être dans ma malle, je n’y suis pas allé voir. Mais tu dois voir sur mes réponses si je les ai reçues. 83 est du 27 mai, matin. 85 est du 28 (soir). J’en ai une autre du 28 aussi qui à l’air d’être écrite du matin. Est-ce le numéro 84 ? Elle n’est pas numérotée. Bien reçu le numéro 82 dont tu me parles et toute bien lue. Actuellement j’ai 89 depuis ce matin. Tu m’y parles de notre anniversaire de mariage. Espérons que l’année prochaine nous serons plus heureux et que nous pourrons le fêter ensemble. Il ne faudrait pourtant pas encore trop y compter. La guerre, par le caractère qu’elle a pris pouvant durer plus longtemps qu’on ne le croit. Enfin, encore une fois, je n’en sais rien.
Je t’ai dit par la carte de ce matin que j’avais reçu une lettre de Mme Gambs me disant que la cousine Hérard était bien fatiguée. Je t’envoie cette lettre. C’est certainement ce qui les a empêchées de t ‘aller voir, comme elles te l’avaient dit. Par ici, c’est un peu toujours la même chose. Puisqu’il est défendu de dire aux « vulgaires civils » que vous êtes tous, ce qui n’est pas la même chose. C’est toujours de nos côtés que se trouvent les grosses masses et c’est certainement ici que se fera le gros effort ; si gros effort il y a. Je crois pouvoir dire cela bien que je n’ai aucune relation particulière avec notre Joffre, comme certains de tes voisins.

Je ne serais pas étonné de voir arriver Emile par ici. Ou pour mieux dire, je suis déjà étonné qu’il ne soit pas encore ici. Tous les jours je vois de nouveaux camarades et aux numéros des régiments, j’espère rencontrer d’un moment à l’autre plus de Valencinois. J’espère que tu sauras comprendre tout ce que je veux mettre dans ces quelques lignes. Toujours des combats, des canonnades, des blessés, des prisonniers, toujours beaucoup de mouvements et beaucoup aussi de poussière, avec ce temps de sécheresse.

Ce matin la chaleur est accablante. Hier on nous a mené au bain dans une grande piscine en plein air où s’écoule un petit ruisselet qui sert cent mètres avant à réfrigérer les serpentins d’une grosse usine d’alcool industriel. C’est dire que cette eau est chaude. Trop chaude, même. C’est la deuxième fois qu’on y va et ça fait beaucoup de bien. Tu peux voir dans les journaux les progrès continuels de nos soldats dans les retranchements boches. Les Français sont aussi malins que les Boches, crois-le. Je me suis même laissé raconter que pour les chasser de leurs repères souterrains, on les inondait avec de … l’essence, laquelle prenait ensuite feu, sans doute accidentellement. Cette essence a paraît-il le défaut de s’introduire partout, surtout dans les trous. Maudits Français, leurs inventions sont diaboliques. Aussi ils ne pourront dire Gott mit uns. J’ai vu ces fameux ceinturons avec cette inscription.

Un de ces jours, une maison de village a brûlé. C’était une de ces baraques en torchis et en chaume. En une demi-heure, tout était grillé. Bien entendu, aucune de ces grosses communes de 100 habitants n’a de pompe. Ces municipalités sont aussi misérables que le pays. Quelles gens, quel pays ! Ils ont une vraie mentalité de boches, à quelques exceptions près. Plus tard, je te raconterai tout ça.
Je me porte très bien maintenant, grâce au miel et au sirop Tolu. Toute irritation a disparu et il me semble que je recommence à m’engraisser. Mon garde manger est d’ailleurs bien garni et on pourra avancer quand on voudra. J’ai goûté tes sardines, c’est le meilleur de tout. Au revoir, bien chère Alice, fais ton possible pour ne pas tomber malade, embrasse bien tes bons parents pour moi et reçois mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Lucien
Lucien
Sertier Lucien
INDEFINI, mercredi 9 juin 1915
Mercredi 9 juin 1915. 2 heures du soir

Ma bien chère femme,

J’ai reçu ce matin ta lettre 90 du 6 juin. Je n’attendais rien à ce courrier, ayant reçu la 89 hier. Quand tu te mets à être gentille, tu fais bien les choses et je te remercie du fond du cœur pour ta très bonne lettre de ce matin. Tu t’es imaginé à propos de Guérin, que j’étais jaloux de ses lauriers. J’ai voulu te dire ceci, que le courage sur le champ de bataille est facile à avoir. J’ai pu approcher du combat plusieurs fois, jamais je n’ai ressenti la moindre crainte qu’on n’approche de trop près. Au contraire, chaque fois ça nous a été un crève cœur à tous quand on nous fait retourner en arrière. Je dis bien à tous, car ce sentiment est général. L’attirance de la bataille est grande, vois-tu. Les jours que ça chauffe, on est électrisé, enfiévré, on voudrait y être. On envie les fantassins qui y sont, eux. On voit bien les blessés, les récits qui vous disent le nombre des morts. Tout cela n’y fait rien, le combat vous fascine quand même.

Enfin ceci est vrai, tu as vu des populations entières se mettre en grève pour une question de salaire et se révolter contre les lois et les autorités pour une question de gros sous, en somme. Et bien tu vois ici ces mêmes hommes aller se faire tuer malgré que dix mois de guerre les ont bien avertis de ce qui les attend. Pourquoi ne se révoltent-ils pas tous, comme autrefois. Par patriotisme ? Non pas. Bien peu comprennent ce mot, bien peu connaissent la suprême joie qu’il y a à se sacrifier pour la patrie. On ne les a pas élevés en général dans ces idées là. Ce qui les mène, aujourd’hui comme autrefois les guerriers de Brennus ou les grognards du grand Napoléon, c’est la curiosité qui vous pousse malgré tout à éprouver les fortes émotions du champ de bataille.

Et quand parmi le nombre un fait heureux permet à un homme de se distinguer, ont dit c’est un héros. Soit je le veux bien, mais combien en feraient autant s’ils en avaient l’occasion ? J’en ai eu encore la preuve ce matin encore. Le régiment de Hussards qui campe ici a, ce matin, été réuni dans un champ voisin pour la remise de quatre croix de guerre à un commandant, un sous officier et deux cavaliers de ce régiment. C’était une belle cérémonie à laquelle je me suis fait un plaisir d’assister. Les faits qui avaient mérité ces distinctions (citations à l’ordre de l’armée) remontaient à la bataille de la Marne. Or, deux des cavaliers ainsi décorés sont encore depuis ce temps simples cavaliers. Pourquoi n’ont-ils pas monté en grade depuis ? Réfléchis et réponds. Etre héroïque et être intelligent ne va pas toujours ensemble.

Hier, nous avons approché de très près du front pour y mener des troupes de renfort. Dans mon camion, il y avait un caporal de 63 ans (je dis 63 ans), un engagé volontaire. La compagnie, dont il était, était entièrement composée d’hommes plus âgés que moi et qui allaient au feu pour la première fois, sauf trois qui revenaient des hôpitaux. C’étaient tous des réformés (comme moi) ou des auxiliaires versés au service armé. A noter qu’il y a déjà longtemps que les réformés de notre classe sont dans les tranchées. Conclue toi même.
Je suis très heureux que ton papa soit bien content du Belge de chez vous. Tu m’amuses en me disant qu’il veut refaire la façade de chez vous. Je sais bien que ton papa lui trouvera bien d’autre ouvrage plus pressante. Mais c’est dommage, car en Belgique, j’ai remarqué que les façades des maisons sont très décoratives, même les plus simples chaumières.

Nous allons partir dans un moment et je suis obligé d’abréger.

Je me porte très bien. Dieu veuille qu’il en soit de même pour tous chez vous.
Embrasse bien pour moi tes bons parents et reçois bien chère Alice mes meilleurs baisers pour les enfants et pour toi.

Lucien
INDEFINI, jeudi 10 juin 1915
Jeudi 10 juin 1915. 4 h 30 du soir,

Ma bien chère femme

Nos camions viennent de partir mais je suis resté au commandement pour cette fois. C’était le tour de notre camion de marcher en tête et c’est un gradé qui est monté à ma place pour guider le convoi. Aussi, je profite de ces quelques heures de liberté pour mettre ma correspondance à jour. J’ai répondu ce matin à Mme Gambs. Je viens aussi de finir une lettre à mes cousines D. Tu sais que cousine Hérard a été bien malade et je leur écris une lettre à ce sujet. Si j’ai le temps après cette lettre, j’écrirai à ma sœur et en Portes.

Cette semaine, il a fait très chaud et ça a crevé en gros orages depuis deux jours. Tonnerre et pluie diluvienne, vite arrêtée heureusement. Hier, nous avons traversé un orage épouvantable. Mais avec les capotes qu’il y a sur les camions, on ne se mouille pas. Nous sommes partis avec la poussière puis, la région de l’orage traversée, nous avons encore retrouvé des routes sèches plus loin.
Je fais beaucoup usage de ta teinture d’iode, car on a toujours quelques écorchures en astiquant les camions. C’est étonnant ce que cela fait guérir vite, bien plus encore que l’eau oxygénée. J’en ai fait encore deux usages que je vais te dire parce qu’ils te pourront être utiles. D’abord pour une verrue qui m’est venue au bras droit. Je l’ai coupée avec les ciseaux après l’avoir pendant plusieurs jours fortement badigeonnée avec la teinture (plusieurs fois par jour). J’ai encore badigeonnée la petite plaie et la voilà disparue. Avis à Jeanne ! Les mariages vont devenir difficiles et par conséquent, il faudra que les demoiselles soient sans défaut ni verrue !

L’autre usage que j’ai fait de l’iode est plus sérieux. C’est pour les dents. J’en avais une qui se carie encore, une molaire gauche. Dans notre section, il y a comme conducteur un pharmacien de Saint Chamond qui m’a expliqué que toute dent qui se gâte amène généralement une névralgie de la gencive cause principale du mal de dent. Sur ses conseils, je me suis mis de la teinture d’iode sur la dent et sur la gencive. Je l’ai fait moi même, avec un peu de coton au bout de mon porte plume (pris entre les deux becs de la plume) et toute douleur a cessé en deux jours. La dent continue à se gâter, mais la gencive fortifiée par l’iode résiste et je ne souffre plus du tout. Faire aussi cela plusieurs fois par jour, ce n’est pas mauvais, comme on le croirait.

Voilà des bricoles que tu pourras essayer si besoin est. Je m’en suis bien trouvé de toutes.

Tu aimerais certainement mieux que je te parle de la guerre que de ces remèdes de bonne femme. J’aimerais mieux, moi aussi. Mais je crains de me faire prendre. Ta lettre qui contenait la photographie m’est parvenue décachetée. La photo avait attiré l’attention et la censure l’avait ouverte. J’en avais déjà reçu une de ma mère décachetée aussi. Je crois qu’on ne les lit pas attentivement mais qu’on les parcourt des yeux pour voir si quelque renseignement défendu ne s’y trouve pas, numéro de régiment ou nom de pays. D’abord, de la guerre, je ne saurais que t’en dire, je n’y comprends plus rien. Les Boches n’ont pas l’air bien terrible mais on ne voit plus de leurs aéros passer sur les arrières de nos lignes. En revanche, on en voit beaucoup des nôtres. Dès que le vent se calme un peu, on en voit de partout à la fois. Tous les soldats sont revêtus entièrement à neuf, l’équipement aussi. On ne voit que drap gris et cuir jaune. J’ai remarqué aussi l’aspect splendide des troupes montées. Jamais l’armée n’avait eu de si splendides chevaux, gras et brillants, aussi bien ceux de trait que ceux de selle. Il y a beaucoup de chevaux américains. Toute la cavalerie est au grand complet, en hommes et chevaux et je t’assure qu’il y en a. Tout l’harnachement est à peu près neuf. Que cela a dû coûter !

L’artillerie a de très beaux chevaux, de fortes bêtes, genre du nègre et plus fort aussi. La grosse artillerie a aussi des chevaux de gros trait, mais aussi beaucoup de tracteurs automobiles qui vont plus vite. Le gros ravitaillement est fait par les trains et les autos ce qui fait que de partout on voit des parcs de caissons et de voitures que les autos ont remplacé et qui sont inutilisables. Il faut voir si l’intendance se débrouille.

Je suis resté deux jours sans aller dans une gare qui était un peu pauvre en voies de garage pour l’énorme trafic de munitions qui s’y faisait. En deux jours, le génie a posé plusieurs centaines de mètres de voies d’aiguillage et fait tous les terrassements, les travaux et autres choses encore, élargissement de certains chemins ou routes, voies de garage, baraquements etc.… laissent assez voir qu’ils seront appelés bientôt, je pense, à un gros effort. Dans tous les cas, c’est vite fait. Jamais ces travaux n’ont été troublés par les Boches. La sécurité de l’arrière est parfaite, mais tout fait voir au contraire que ce qu’on fait est dans un but agressif. On ne s’occupe plus de faire des retranchements ou des défenses. Tout ce qui se prépare n’est que pour l’attaque. Qu’elle soit bientôt, c’est le vœu de tous. Il n’y a pas lieu de se décourager de la lenteur apparente des opérations. C’est un véritable siège que nos soldats font en ce moment aux formidables ouvrages fortifiés que les boches avaient édifié cet hiver, mais chaque jour en emporte un lambeau et tout cèdera bien une fois.

En attendant de tes nouvelles, avec l’impatience que tu sais, je finis, en t’embrassant toi, nos chers petits que je voudrais tant voir, tes bons parents et tes sœurs de tout mon cœur.

On teint les chevaux blancs en beau marron foncé, c’est drôle.
Lucien
INDEFINI, vendredi 11 juin 1915
Vendredi soir 2 heures. 11 juin 1915

Bien chère Alice

J’ai reçu aujourd’hui ta lettre 91 et une lettre d’Emile, ainsi qu’une autre de la sœur du 30 mai. La poste est bizarre. La lettre de ma sœur avait l’adresse bien mise, mais elle est allée quand même au 404 d’Infanterie avant de me parvenir. D’où son retard. Tu m’apprends la mort de M. Chabroud. C’est un grand malheur pour sa petite fille, ce ne sera pas la seule orpheline de cette année. Enfin, Dieu le veut ainsi.

Il court aujourd’hui par ici des bruits très encourageants sur les résultats des combats d’hier. Malheureusement, le temps est gris. Voilà deux ou trois jours qu’il pleut avec orages et brouillards. Rien de nouveau à te raconter. Ma sœur me dit sur sa lettre que tu t’étais fait beaucoup de mauvais sang parce que j’avais quitté la cuisine. Encore une fois, je te le répète, on m’a remplacé à la cuisine quand j’ai eu la grippe et maintenant, il n’y a pas de raison pour qu’on en sorte celui qui y est et qui fait tout aussi bien que moi. Ma volonté n’a été pour rien dans cette affaire. Seulement comme j’ai été très content d’être débarrassé de la cuisine pour plusieurs raisons, tu t’es imaginée que c’était moi qui était parti de mon chef. Il n’est en mon pouvoir ni d’y retourner, ni de refuser d’y aller si on m’y mettait à nouveau. Au régiment, il n’y a qu’à obéir et voilà tout. On ne prend pas avis de Pierre ou de Paul. On ne m’a pas plus consulté pour me sortir de la cuisine qu’on ne l’avait fait à Lyon pour m’y mettre. J’étais malade, c’était un motif suffisant pour me changer et me mettre dans un poste moins pénible. Tu te plaignais assez toi même d’être obligée de cuisiner pour quatre ou cinq personnes pour que je puisse me montrer heureux d’être débarrassé de le faire pour 50 à la fois. Du moment que je t’assure que je suis bien mieux maintenant, ce doit être suffisant. Ce que tu t’imagines du danger qu’on peut courir est tout à fait illusoire. Et puis il y en aurait encore que je n’ai pas eu le choix. A la cuisine, je suis devenu malade ; sur le camion, je me porte bien, c’est l’essentiel. Je pense que tu auras bien compris ce que je te dis et que nous ne reviendrons pas là dessus.

Je vois d’après tes lettres que vous êtes en pleine fenaison, tandis qu’ici, les luzernes ne sont pas encore fauchées. C’est bien le plus mauvais moment pour vous, maintenant et je voudrais bien être chez vous pour leur aider. Mais enfin, cela non plus n’est pas en mon pouvoir ; l’année prochaine, peut-être serons nous plus heureux. On fera son devoir chacun de son côté et tout peut-être se fera encore mieux qu’on ne pense. Il faut toujours vivre en espérant, c’est ce qui soutient le mieux. La guerre sera terrible pour nous tous et il y en aura encore de bien plus malheureux que nous.

Je te remercie bien de tes lettres qui me font toujours tant plaisir. J’espère que tu ne te feras pas de mauvais sang inutilement afin de pouvoir redevenir forte et pouvoir aider un peu tes parents. Donne-moi toujours bien des détails sur les enfants. Cela me fait tant plaisir.

Embrasse bien tout le monde à la maison pour moi et reçois bien, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et nos petits.

Lucien
INDEFINI, vendredi 11 juin 1915

Ma bien chère Alice,

Je viens de t’envoyer une lettre et d’en faire une pour ma sœur. En attendant l’heure du départ, je te fais ces quelques lignes que je mettrai avec la photo de la petite que je te renvoie en même temps que des lettres d’Emile et Antonia. Je songe que tu m’avais dit un jour que tu avais trouvé une de mes lettres moins affectueuse que les autres. Cela peut te sembler quand cette lettre a été écrite à la hâte ou quand quelqu’un me dérange. Ne fais pas attention à cela. Mon affection pour toi est toujours aussi profonde et ne peut ainsi varier d’un jour à l’autre. Crois bien que ma pensée vole toujours vers toi, vers nos chers petits enfants que je cherche toujours à me représenter devant mes yeux dans les attitudes que me décrivent tes lettres. Cela est le plus grand plaisir que tu puisses me faire quand tu me parles d’eux.

Je ne saurais non plus oublier le petit ange qui nous a quittés si tôt. Je ne voudrais pas t’attrister en t’en parlant, mais parfois son souvenir me vient si fort que les larmes viennent malgré moi. On a tant le temps de songer à tant de choses quand on est toujours tout seul. Je ne te souhaite pas de rester jamais loin de ton pays et de tous ceux qu’on y a laissé et qu’on aime. Enfin, tout cela finira bien chère Alice. Le calme vient après la tempête et les joies du foyer après l’isolement. Bon courage toujours, et reçois mes plus affectueux baisers à partager entre tous.

Lucien
INDEFINI, dimanche 13 juin 1915

Ma bien chère Alice,

Nous sommes arrivés il y a une heure d’un petit voyage sur le front commencé hier après diner. En arrivant, j’ai trouvé ta lettre du 8 juin par laquelle tu me dis que tu n’as rien reçu de moi la veille. C’est bien possible, malgré toute ma bonne volonté, il m’arrive de ne pas pouvoir t ‘écrire tous les jours ou de ne pas pouvoir mettre à la poste, quand je veux, une lettre déjà faite. Ta lettre, chère Alice, est toute imprégnée de la profonde impression que t’as faite la mort du petit Bourson. Je comprends tout aussi bien que toi les pénibles souvenirs que cet événement a éveillés en toi et la pensée de notre pauvre petit m’est vite venue. Enfin, que veux-tu, nous vivons en des temps terribles, qui plus tard feront l’honneur du monde.

Que dirais-tu si tu voyais ce qui se passe ici. C’est bien autre chose encore. En revenant tout à l’heure, nous avons été dépassés par une section d’ambulances automobiles. Un passage à niveau fermé nous a tous arrêtés et j’ai pu voir ces malheureux blessés couchés dans les brancards suspendus dans la voiture. Ils étaient là, six sur trois étages. Le plus près de moi était un zouave, vêtu comme tous en kaki. Son visage, ses mains, ses lèvres avaient cette décoloration particulière de la viande saignée. Etait-il encore en vie ou déjà mort ? Au dessus de lui, un autre très grand blessé essayait de sa main crispée de se soulever à la barre d’appui pour changer un peu une position trop douloureuse ; un autre à côté se tordait sur le brancard, je ne t’en dis pas plus. J’ai passé la sinistre revue de ces voitures qui portaient cette chair mutilée, sois certaine que c’est là un spectacle que je ne te souhaite pas de voir. Les blessés peu gravement ça va encore, mais les autres, ça fait mal de les voir.

Et ce n’est pas fini. Aujourd’hui –remarque le jour- j’ai entendu, je crois, la plus violente canonnade de grosse artillerie de toute la guerre que j’ai pu voir. Etait-ce un prélude ? Enfin, si les Boches nous envoient des marmites, nous pourrons bien leur répondre. Jamais je n’ai été aussi indécis que maintenant pour pouvoir me faire une idée probable de la durée de la guerre. La lecture des journaux me fait croire à une campagne d’hiver. Ce que je peux voir ici au contraire me ferait plutôt présager une prompte victoire. Enfin, ce n’est trahir aucun secret de dire que dans notre région sont massées d’énormes forces. Que tout, troupes, matériel, état moral et physique est en parfait état. Abondance de vivres et de munitions, absence de toute épidémie, progrès incessants sur l’ennemi, de plus en plus hors d’état de résister à chacune de nos poussées, tout cela est bien fait pour encourager et faire croire à un rapide et heureux résultat. A lire les journaux, nous n’avons pas encore assez de canons et de munitions, le charbon sera cher cet hiver, il faut de la persévérance, etc , etc…Que croire, ce que je vois ou ce que je lis ?

Tu me parles de vos travaux actuels et tu me dis que votre Belge vous aide bien. J’en suis bien heureux pour vous tous, je me demande quand même si vous finirez tout. L’intention de ton papa de se tourner vers l’élevage est bien la meilleure qu’on puisse avoir. Ce que je t’avais déjà dit au sujet du manque prochain d’animaux de boucherie est déjà arrivé et les journaux –ceux de Lyon aussi, je pense- sont remplis d’articles sur cette question de la viande rare. Comme dans toutes les grandes crises (destruction des vignes par le phylloxéra, par exemple) les premiers qui ont cherché à remédier au mal ont été les mieux récompensés. Les premiers greffeurs de vigne, les premiers planteurs des vignes algériennes, etc.. ont fait fortune. De même, les premiers qui reconstitueront le troupeau national décimé verront de beaux jours, car il ne faut pas l’oublier, tous les pays ne se prêtent pas à l’élevage. Les plaines maigres, les terrains secs ne feront jamais des animaux gras.

Valencin, par contre, a tout pour réussir. Des terrains riches, résistant à la sécheresse et produisant de l’herbe très nourrissante, de l’eau bonne un peu partout. Lyon sera toujours un gros débouché à proximité et les mines qui vont s’ouvrir le rapprocheront encore, de sorte qu’on aura le choix pour la production de viande ou de lait.

Laisse moi te parler un peu des mines. J’ai parcouru, à diverses reprises, les régions minières de ce département, les mines elles-mêmes sont d’énormes usines avec cheminées à perte de vue, machines à vapeur, immenses bâtiments où se font le triage des houilles, les briques d’aggloméré, etc… A proximité de chaque puits s’élève généralement une haute pyramide faite avec les déchets de la mine ; un minuscule chemin de fer monte les bennes au sommet. On voit ces monts artificiels de très loin. Non loin de l’usine minière, ce sont les corons, vastes villages géométriques aux maisons de briques rouges, toutes semblables et dans lesquelles habitent les ouvriers mineurs et leurs familles. Ces villages exclusivement ouvriers sont un gros débouché pour leurs voisins. Les villages agricoles qui leur écoulent tous leurs produits, lait, beurre, légumes, etc… que Mions devienne un centre minier, les usines croîtront autour des mines et en dehors de la guerre, voilà un motif pour que l’élevage soit à Valencin, rémunérateur et durable. Voilà tout un ensemble de raisons qui me font trouver excellentes les intentions de ton papa de faire de l’élevage et qui me pousseront à en faire autant dès que je pourrais.

Nous parcourons tous les jours et en tous sens cette région qui est essentiellement agricole, ses terrains argilo-calcaires et son sol presque plat se prêtant bien à la culture. Les récoltes cette année ont une très belle apparence maintenant que je n’avais pas soupçonnée il y a deux mois. Les blés commencent à épier, les sainfoins sont en fleurs, les bourrus sont juste en fleurs aussi. Les jeunes betteraves sont magnifiques, malgré la guerre, elles sont toutes binées et en parfait état. C’est merveilleux, n’est ce pas, ces gens, grands producteurs de betteraves savent mieux que nous les cultiver. Ils ont pour cela des instruments simples et pratiques que nous n’avons pas. J’ai vu leurs procédés et plus tard je les mettrai en œuvre. Je trouve aussi épatant leur système de faire manger bourru ou luzerne, par leurs bêtes, chevaux ou vaches, attachés dehors, c’est une grosse économie de main d’œuvre, sans frais. Je passe sous silence en ce moment quelques uns de leurs modes de culture emprunts de la plus parfaite routine et où nous les dépassons hautement sur la voie du progrès. Un de leurs systèmes à ne pas adapter consiste à attacher leurs chevaux à la queue les uns des autres pour les mener au travail ou aux champs.

Notre cantonnement dont je te tais le nom, et où nous sommes depuis le 23 avril est une vraie ville de garnison. Le régiment de hussards est parti mais il a été remplacé par de l’infanterie et des autos-camions et des autos-mitrailleuses montées par des marins. On peut voir tous les uniformes de l’armée et de la marine dans notre petit village. Les aviateurs et les ambulanciers sont toujours avec nous. Les uns et les autres fort occupés en ce moment.
7 heures du soir.

J’ai été fort dérangé pour te faire cette lettre que je voulais te faire un peu longue parce que c’est dimanche et aussi pour te remercier de la tienne. Je n’en avais pas écrit dix lignes que l’on m’appelait pour la sempiternelle corvée des pommes de terres à éplucher. Pour être un bon soldat et ne pas déroger à la tradition, j’y suis allé avec la plus mauvaise volonté et non sans « rouspéter » comme les autres, d’ailleurs. Une fois débarrassé des patates, je me suis mis à faire le plein et le nettoyage des chaines pendant que le premier faisait le moteur ; chose qui se fait à chaque rentrée de façon que tout soit prêt au premier signal de départ. Pendant que je faisais le graissage, un officier d’infanterie est venu se documenter auprès de moi sur la marche du mécanisme. Je l’ai renseigné de mon mieux. Après son départ, quelques fantassins, braves bretons se sont approchés à leur tour et m’ont demandé aussi force explications. Par respect pour la hiérarchie, je ne pouvais, sans manquer à la discipline, leur donner les mêmes détails qu’à leur officier. Je suis aussi ennemi de la monotonie qui, chacun le sait, engendre l’ennui. Je me suis donc mis à leur donner, sur la marche du mécanisme, des renseignements effarants, aussi compliqués que fantaisistes. Mes Bretons se sont retirés ensuite, persuadés que seul un cerveau puissamment organisé était capable d’assimiler un art aussi difficile. Afin de mettre mes leçons à profit, j’ai vendu aux pitons encore ébahis pour trois sous d’allumettes que j’avais dans ma malle depuis Dijon. Ce à quoi ils ont répondu en m’offrant un quart de jus et pour ne pas être en reste de générosité avec eux, je leur ai fait cadeau de ma bouteille de cassis -vide, hélas !- que j’avais remplie d’essence pour leurs briquets militaires. Tout cela s’appelle pratiquer la liaison des différentes armes.

Tu m’as dit que vos Belges étaient très pieux. Les pays du Nord et la Belgique ont un esprit très religieux en général. Ce qui ne les dispense pas d’ailleurs d’avoir quelques vices en échange, entre autres l’ivrognerie ; l’ivrognerie lourde et souvent coléreuse que produisent les alcools à bon marché au lieu de l’ivresse joyeuse que donne le bon vin. Dans ces pays, il y a beaucoup de calvaires et d’oratoires tous placés aux meilleurs endroits. En général, ils consistent tous en une éminence artificielle en terre rapportée, placée environ à une cinquantaine de mètres d’un carrefour de routes. Sur cette éminence se trouve une très haute croix en fer ou en bois avec le christ crucifié. Pour aller à la croix, il y a une large allée en pente douce, partant du carrefour et bordée de chaque côté d’arbres séculaires qui font en se rejoignant un grand demi cercle autour de la croix. Ces calvaires sont magnifiques en ce moment avec leur ceinture de grands arbres touffus. Les oratoires sont de petites chapelles entourées aussi de grands arbres. En outre, on voit fréquemment des niches de saints ou de saintes dans les façades des maisons.

Voilà la nuit et je n’y vois plus. Je vais terminer cette gribouillade. Tu embrasseras pour moi tes bons parents qui ont tant à faire en ce moment, ainsi que tes sœurs bien courageuses aussi. Tu embrasseras bien pour moi aussi ma petite Marcelle de qui le temps me dure tant et ce petit diable que je suis bien impatient de connaître et que j’aime bien tout en ne le connaissant pas. A toi, ma bien chère amie, mes meilleurs et plus sincères baisers, en attendant l’heure du retour.

Lucien
INDEFINI, dimanche 13 juin 1915

Bien chère Alice,

Temps assez beau et santé excellente. Sommes toujours en voyage, ce soir nous couchons sur la route près du front, avec nos obus. Je pense être rentré demain à midi pour l’arrivée du courrier. Vous devez être en plein fanage.

Comment pouvez-vous vous en tirer avec si peu de monde. Si au moins tu étais bien solide pour pouvoir leur aider un peu, à tes bons parents.

Si tu le crois nécessaire, laisse bien la petite au grand air. Je n’ai commencé moi-même l’école qu’à sept ans, je sais lire quand même. Qu’elle ait d’abord la santé, je la pousserai ensuite moi-même pour l’instruction. Quant au petit monsieur qui a si bon appétit, il n’a qu’à continuer pour le moment. Par ici, ça cogne toujours très fort. Le canon ne cesse pas, à part ça, je n’en sais que ce qu’en disent les journaux. Je t’embrasse ainsi que les enfants et tous à la maison de tout mon cœur.

Lucien
INDEFINI, lundi 14 juin 1915
Bien chère Alice,

Je t’écris du bord de la route où nous coucherons probablement ce soir. Le temps est revenu assez froid, mais ceci n’est pas pour m’inquiéter, comme bien tu penses. Laisse-moi te dire à ce sujet que me voilà déshabitué à la chaleur. Je veux dire qu’en étant tout le temps dehors, je suis moins sensible au froid que les premiers jours après ma sortie de la cuisine où j’étais gelé dès que je n’étais plus à côté des fourneaux. Aussi, je ne m’enrhume plus comme avant avec autant de facilité.

J’ai repris beaucoup d’appétit depuis que j’ai quitté cette tambouille où tout me dégoûtait. Aussi, de temps en temps, j’ouvre une de tes boites de conserve. J’en ai encore beaucoup. J’en ai mangé tout au plus quatre ou cinq. Les foies gras ne sont pas toutes pareilles. Il y en a d’excellentes et d’autres qui ne sont pas fameuses. Ce qui me semble le meilleur et qui me fait le plus de profit, ce sont les sardines. Dans tous les cas, hormis les fromages que tu m’as dit que tu allais m’envoyer bientôt, j’ai bien assez de conserves pour le moment. Songes que tu m’en a envoyé sept kilos coup sur coup, ce dont je te remercie. Les fromages, par exemple, je ne te cache pas que je n’ai pas encore pu m’habituer à m’en passer. Je vois que c’est la chose qui m’a le plus manqué. Ce que c’est que la force de l’habitude !

Je me suis fait à coucher n’importe où et sur n’importe quoi, mais toujours, après les repas, il me semble qu’il me manque quelque chose. Je me suis bien fait à la bière aussi, malgré qu’ici elle ne soit pas bonne, car les brasseurs n’ont pas le temps de la faire. Il arrive même souvent qu’elle manque aux estaminets, avec tout le monde qu’il y a par là.

Je crois que je ne t’ai jamais parlé des cuisines ambulantes en usage dans tous nos régiments. Ce sont des voitures ressemblant aux caissons à munitions de l’artillerie, en deux parties. L’avant train, avec deux roues et timon, porte un coffre semblable aux caissons. C’est le placard à vivres et à charbon, l’arrière train, sur deux roues aussi comprend une grande chaudière carrée avec foyer en dessous et une grande bouillote pour faire le café. La fermeture des deux récipients est hermétique et ressemble à celle des alambics. Une petite ouverture dans le couvercle permet de juger le degré de cuisson et d’assaisonner sans ouvrir le grand couvercle. Le tout est mené par deux chevaux. Une voiture de ce genre fait pour une compagnie de 250 hommes.

Nous sommes en ce moment dans une gare attendant un train de munitions. Le temps ne nous dure pas trop, car il passe de nombreux trains, soit des trains sanitaires, soit des trains de ravitaillement de toute sorte. Les artilleurs descendent des wagons et montent sur leurs affûts des 155 tout neufs. Dans un coin sont des caisses de butin pris aux boches attendant d’être embarquées. Un nouveau train blindé que je n’avais pas encore vu vient de passer pour aller prendre sa part au concert déjà assourdissant de la grosse artillerie. Depuis hier matin, c’est phénoménal ce qu’on entend comme canonnade. Et rien que des grosses pièces car le 75 ne s’entend pas dans ce raffut incessant et formidable. Je ne te parles pas de ce qui circule sur la route nationale où nous sommes, c’est « kôlôssal ».

Voilà notre train qui arrive. Je vais terminer ces quelques lignes en espérant qu’elles de trouveront ainsi que tous en aussi bonne santé qu’elles me quittent. Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits et tes chers parents et sœurs en attendant le bonheur de te revoir.

Je n’ai plus de papier à lettre ni de buvard. Les enveloppes un peu abîmées de mes lettres sont celles qui avaient voyagé avec le fromage.

Lucien
INDEFINI, mardi 15 juin 1915

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu à midi en rentrant la lettre 93. Je te remercie bien de tes sentiments affectueux que tu me montres et qui me sont si nécessaires pour supporter cette longue séparation. Les nouvelles que tu me donnes de tous me font grand plaisir et tout ce que tu me dis des enfants m’est particulièrement agréable, comme tu peux le croire.

J’ai reçu aujourd’hui aussi une lettre de Mme Laura, mais ce n’est pas la réponse -c’est encore trop tôt- à la lettre que je leur ai envoyée au sujet de la maladie de Louise Hérard. Je leur avais dit que j’avais fait trois parts de leur dernier paquet. Soit une part pour moi, une pour Tricotelle et une troisième pour un jeune camarade nommé Bœuf. D’autant plus intéressant qu’il a sa petite fille malade d’une cruelle maladie des yeux et qui dépense à la mère le peu qu’elle peut gagner. Ils sont en outre 7 frères sous les drapeaux et deux ont déjà été tués. J’ai donc remis à Boeuf le billet de 5 francs qu’elles m’avaient envoyé pour lui sans bien entendu que je le leur demande aucunement.

Arrivée à midi, après une nuit dehors, et la section est repartie à trois heures, juste le temps de manger et de graisser. Ça presse. C’est bon signe. Nous sommes allés ce matin très près du front, au milieu des batteries de grosses pièces de marine. Quel pétard ! Jamais nous n’avions encore autant approché de l’ennemi. Aussi nous étions contents, comme tu penses. Seulement on a vu des choses tristes, des tombes bien rapprochées dans un petit cimetière, une bière grossière faite de quatre planches brutes et qui allait servir à un mort encore chaud. Ce n’est pas la guerre pour rien.

Cette nuit j’étais de garde devant mes camions chargés de cartouches de 75, de minuit à deux heures. C’était tout près du front. A une heure, les grosses pièces se sont tues, mais les 75 ont commencé un concert assourdissant et régulier. On dirait une grosse fusillade. Ça a duré une demi heure. Probablement quelque contre attaque des boches.

Le temps est revenu froid. Ce qu’il y a de drôle à voir par ici, c’est les prés avec les petits poulains qui viennent de naitre. On en voit de partout, parqués avec les juments à l’air placide. Je t’ai déjà dit que ces pays étaient de gros producteurs de chevaux de trait. Je t’expliquerai un jour pour leurs procédés pour cet élevage du cheval.

Ta lettre me dit que Joanny a apporté une si jolie médaille avec chaînette au petit. Tu l’en remercieras bien pour moi en attendant que je puisse le faire. Lui aussi doit attendre avec impatience la fin de la guerre. Lui c’est pour se mettre dans la misère, moi c’est pour m’y remettre. Que pensent de cela Marcelle et toi ? Avec mes souhaits de bonne santé pour tous. Je t’envoie bien chère Alice, ainsi qu’à tous, mes meilleurs sentiments d’affection pour toi, les enfants ; et tes bons parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, vendredi 18 juin 1915
Bien chère Alice,

Ce n’est qu’au courrier de demain samedi que j’aurais de tes nouvelles. Je n’ai rien reçu depuis mardi matin. Nous avons eu beaucoup de travail ces jours derniers. Nous avons marché notamment deux jours et une nuit entière, presque sans arrêt. Tu verras par les journaux que cela a coïncidé avec de grands combats. J’ai vu défiler tous les prisonniers dont parle le communiqué de ce jour. Ce sont presque des enfants, à l’air plutôt lamentable. Si les Boches n’ont plus que ça !

Je vais toujours très bien, le temps est très beau, avec vent du nord un peu froid. Les récoltes sont en général splendides, bien plus belles que chez nous. Cela vient-il du terrain ou de la saison, je ne sais. Depuis quelques temps, je t’écris tous les jours, tu verras bien si tout t’arrive bien. C’est demain que le petit aura trois mois. Je sais qu’à cet âge, les enfants commencent à avoir beaucoup de connaissance et je serais bien content de le voir. Enfin, il faut encore attendre. Le temps me dure bien aussi de la petite. Et chez vous, comment font-ils ? Comment se font ces fenaisons ? Pas sans peine, je le comprends bien. Ici ça commence seulement. En attendant l’heureux jour ou l’on se pourra revoir, je t’embrasse ainsi que tous affectueusement.

Lucien
INDEFINI, samedi 19 juin 1915

Bien chère Alice,

Je viens de recevoir tes lettres 94 et 95. Cela rattrape l’autre courrier qui n’avait rien. Je t’ai commencé une lettre que je t’enverrais dès que je pourrais la finir. Le temps est toujours sec, mais très froid, malgré le soleil. On s’habille comme en hiver. Je me porte toujours très bien. Si tu pouvais m’envoyer des lunettes par la poste, ça me serait bien utile. Un petit paquet comme ça ne doit pas coûter cher d’envoi, un sou par 50 grammes, je crois. Nous roulons toujours beaucoup ; toujours des batailles heureuses. Merci bien de tes bonnes lettres. Embrasse bien pour moi tes parents et sœurs et les enfants.
Lucien
Je finis vite, j’ai bien à faire.
Lucien
INDEFINI, samedi 19 juin 1915
Ma bien chère Alice,

Au moment où cette lettre t’arrive, tu as dû déjà recevoir ma carte, partie ce matin disant que j’avais reçu tes lettres 94 et 95. Comme les lettres et les cartes mettent toujours beaucoup de différence de temps pour arriver et que j’envoie les unes et les autres suivant le temps dont je dispose, il importe que tu les rapproches bien les unes les autres selon la date pour que tu les comprennes bien.
Tu me dis que M. Faucou t’as dit que je devrais faire mon journal. Quelques uns de mes camarades le font. Pour quant à moi, j’estime la chose bien inutile. Mes lettres te disent bien chaque jour ce que nous faisons et ce qui nous arrive. En les conservant, cela fera bien un journal de guerre. Pour faire un journal, il faut bien avoir le temps et ce n’est pas mon cas. En outre, je n’aime pas raconter deux fois la même chose ; ou je ferais le journal le premier et mes lettres à toi sentiraient l’abrégé ou je le ferais après t’avoir écrit et le journal restera souvent. Non, je ne suis pas un historien. Je t’écris à peu près chaque jour selon l’inspiration de l’heure ; je te fais le récit des événements auxquels j’ai assisté ; je n’y mets pas les noms, mais après la guerre, je complèterai mes lettres de vive voix. Je te raconterai les faits que je passe sous silence pour ne pas trop charger mes lettres. Il faut bien que j’ai quelque chose à dire pour plus tard. Te vois-tu lisant mon journal en quelques jours et chaque fois que je voudrais te raconter quelque chose, tu me répondrais « ah oui, je sais ». En outre, on est porté sur l’heure à juger mal les choses. Rappelle toi le premier taube que j’ai vu en Belgique, quel émoi ! Depuis j’en ai bien vu d’autres, et je ne t’en fais pas même mention. Ce serait une s…. d’écrire chaque jour comme le font quelques idiots de la section, qui notent soigneusement chaque jour ce qu’ils mangent, l’heure où ils se couchent et celles des départs. A mon retour, nous ferons le « journal » en famille, autour du feu, le soir. Ce sera bien le meilleur, nous assaisonnerons la soupe avec des récits de guerre. Et puis, et les mensonges ? D’ici là j’aurais le temps d’en trouver de gros ! Un camarade a photographié un tas de chevaux morveux abattus dans un dépôt et a intitulé ça : « vision de bataille ». Ce qu’il y en aura de faux journaux et de fausses photographies de la guerre.

J’ai eu le plaisir de voir le général Joffre un de ces jours ; son auto qui dépassait la nôtre fut un instant ralentie par un encombrement et nous avons fait quelques mètres, les deux voitures de front. L’impression que j’ai eu est que le général a l ‘air beaucoup plus jeune et beaucoup plus vigoureux que ses portraits ne le montrent habituellement. Tout au moins c’est l’idée que j’en ai. On voit d’ailleurs assez souvent les grands chefs de notre région. L’avantage d’être automobiliste est qu’on parcourt constamment les routes en tout sens et qu’on voit beaucoup plus de choses que les autres troupes en général.

Cette nuit, la section est partie à minuit et a été de retour à six heures du matin. C’était mon jour de repos, j’ai donc dormi tranquille. Nous attendons les ordres de départ qui viennent toujours à l’improviste. Ce matin j’ai fait ma lessive et je me suis rasé. Il ne fait pas bon garder la barbe avec cette poussière.

Mon camarade Pitaux, le boulanger de Chaponost, près de Lyon et non Beynost, comme je te l’avais dit par erreur et qui est parti l’autre semaine en permission de huit jours pour voir sa femme bien malade, est arrivé juste après l’enterrement. Il est revenu avant-hier. Tu peux juger s’il est triste. Il lui reste un petit garçon de deux ans. Il s’en veut trop de n’avoir pas fermé sa boulangerie en partant. Sa femme lui cachait la misère qu’elle se voyait avec les commis et les clients et tant de surmenage l’a emmenée. Une femme de 25 ans !

Il y a eu ces jours passés une grande bataille où nos troupes on d’ailleurs été victorieuses. Je ne sais pas encore tous les résultats. Les journaux le diront bien. Tu m’as fait rire en me disant que je voulais me signaler avant la fin de la guerre. Certes, il y a encore assez souvent des automobilistes cités à l’ordre du jour, ce qui leur confère la croix de guerre. On nous le lit au rapport. En attendant, on ne compte pas trop sur ça ! Les occasions sont si rares ! Mais d’une certaine manière aussi que si une d’elles se présentait, je m’y conduirais de manière à ne pas te faire honte.

Je t’ai raconté l’aspect déprimé des boches prisonniers que nous avons vu avant-hier. Les Allemands s’épuisent, ça se voit. En outre, ils n’ont plus que des fusils vieux modèle transformés tandis que chez nous tous les combattants ont le lebel, sans exception. On les aura, c’est sûr, maintenant . C’est égal, quel jour de gloire que celui où toutes les amertumes de 70 seront effacées par notre triomphe. On pourra être fier d’être Français !
Allons, je finis, bon courage à tous pour mener à bonne fin ces fenaisons et la moisson prochaine. Embrasse bien toute la famille pour moi et reçois chère Alice, mes meilleurs baisers.

Je te remercie bien de tes deux gentilles lettres. Tous les détails que tu me donnes sur les enfants font toute ma joie. C’est si dur d’être privé de ces petits, pire que de toi, tu sais, ce qui ne m’empêche pas de bien t’aimer aussi.
Lucien
Péronne, dimanche 20 juin 1915
Ma bien chère Alice,

Nous sommes partis ce matin à 5 heures et arrivés à midi. Toujours pour des obus. Je crois en passant que ce n’est pas la peine d’en charrier : on les envoie tous aux Boches, ce qui fait que nous travaillons en somme pour le roi de Prusse et ses dignes sujets. D’ailleurs on sait qu’ils sont très touchés par nos envois, éclatants témoignages de notre reconnaissance qui leur va droit au cœur …. ou ailleurs !

Donc en arrivant, soupe, graissage et nettoyage du camion, débarbouillage et maintenant un brin de causette avec vous tous à la maison. Il faut bien que je marque le dimanche, c’était une heure après midi quand j’ai pensé que c’était dimanche aujourd’hui. Ce matin, les grosses pièces allemandes bombardaient nos positions du front. On voyait très bien, d’où nous étions, éclater les gros obus avec d’énormes nuages de fumée grise précédés d’un éclair brillant. Nous étions d’ailleurs tout à fait hors de leur portée. Pour te faire une idée exacte de nos allées et venues, suppose que les Allemands (Allemand veut dire Boche) soient à Saint-Quentin, La Verpillère et Bourgoin et que les Français soient à Heyrieux et dans la plaine de Lyon. Les hauteurs de Grenay à l’Alouette et Diémoz forment la ligne de front. Au début de mai, les Boches tenaient toutes ces hauteurs. Après les combats qui ont eu lieu depuis, c’est nous qui les occupons. Nous les dominons donc et malgré leurs énormes retranchements dans la plaine, il faut espérer qu’on les enfoncera un jour ou l’autre. De l’autre côté, c’est la plaine, large de 50 kilomètres et propice aux opérations de grande envergure. Nous autres des autos nous cantonnons comme qui dirait à Sérézin du Rhône, nous allons charger des obus à une gare placée comme Saint-Priest et par une route qui comme celle d’Heyrieux longe le chemin de fer. Nous les menons dans des parcs d’artillerie qui seraient à Valencin, le Fayet, Rajat, Toussieu, la gare d’Heyrieux, Pouilleux, La Fouillouse, etc. Remarque bien que ces endroits ne sont pas tous rapprochés également du front et qu’ils nous éloignent plus ou moins de notre base et nous obligent soit avec des retours de caisses vides qu’il faut ramener à Saint-Priest, soit par des retours directs à notre base, à faire de grands circuits car nous ne suivons guère que les grandes routes. Ainsi, nous ferons un voyage Sérézin, Saint-Priest, Heyrieux, Valencin, le Fayet et retour par Vienne et Châsse. Le Front que nous desservons porte à peu près la distance de la Côte saint André à Crémieu et nous parcourons toute cette région en prenant toujours Sérézin pour base. Bien entendu que pour les transports de troupes, nous faisons des trajets bien plus grands portant sur plusieurs départements. Tu remarqueras qu’il y a toujours un coteau (hauteur de Grenay) qui nous sépare, nous les autos, des Boches.

Ce matin, j’étais comme sur la côte de Toussieu et les obus éclataient entre Grenay et la gare d’Heyrieux. Il nous arrive cependant, quand cela presse, d’aller au pied du coteau de Grenay, où sont nos grosses batteries, mais jamais aucun obus n’est tombé pendant que nous y étions. Le pays que nous parcourons n’est pas une plaine ; c’est un plateau à faibles ondulations irrégulières, sans vallées nettement dessinées, sans cours d’eau important. Beaucoup de forêts à hautes futaies. Le coteau qui forme la ligne de front (sur lequel sont les tours que je t’ai envoyé) est à peu près haut comme le coteau de Mions, ou mieux comme celui de Grenay, vu du côté de la gare d’Heyrieux. Il paraît que du côté Boche, la plaine étant d’un niveau plus bas, les pentes sont très escarpées. Ce serait Notre Dame de Lorette ; avant d’être à la plaine, il y a encore une petite ondulation aux mains des Boches. C’est dans le creux que se livrent les furieux combats de ces jours.
Ce matin, j’ai eu l’idée de me servir de ma glace pour regarder derrière le camion (c’est mon rôle en route) sans avoir à me déranger. Il faut tout le temps se rendre compte si la voiture suivante n’est pas coupée du convoi par une panne ou un embarras de la route. Dans ce cas, je préviens le conducteur qui s’arrête. Le camion devant nous en fait autant et on attend ainsi que tout soit libre. Autrement, et cela nous est arrivé une fois, le convoi peut se trouver coupé en deux tronçons à 15 kilomètres l’un de l’autre. Avec ma glace, j’ai fait une autre constatation. J’ai repris ma graisse que j’avais perdue pendant mes derniers jours de cuisine. Alors comme mes moustaches repoussent, je vais bientôt pouvoir t’envoyer ma photo.

Le temps est toujours froid, ici, ça ne m’étonne pas que le raisin n’y puisse mûrir. Cependant malgré cela le blé monte et commence à être en fleurs. Les paysans fanent. Pour cela ils coupent le fourrage soit avec une petite faux avec un manche long de deux mètres et portant une sorte de râteau, comme pour le blé, soit avec des moissonneuses javeleuses. Après, ils mettent le fourrage en dames, comme pour le blé noir chez nous. Quand c’est sec, ils les lient en gerbes avec des liens de seigle. Ils ne fanent donc pas. Ce doit être moins expéditif que chez nous, mais c’est bien moins pénible aussi. Ils ne font ça que pour les gros fourrages, car tous les prés sont livrés à la pâture. En ce moment, ils ne mettent rien aux écuries, ni chevaux, ni vaches. Ils ne sèment rien non plus en vert pour les bêtes, sauf quelques ares ( ???) bourrus qu’ils font pâturer également à la chaîne. Je n’ai vu ni paisettes, ni maïs. Le topinambour est inconnu, le col vert aussi. Ma causette finit avec ma page. A demain, je vous embrasse tous bien affectueusement.

Lucien

Lettre au Préfet de l'Isère :

J’ai l’honneur de vous prier de bien vouloir faire accorder l’allocation due aux femmes de militaires à ma femme Alice Sertier née Moussier, demeurant à Valencin. (ratures). Ma femme est malade depuis le mois de janvier, elle a à sa charge un enfant âgé de trois mois et une fillette de six ans, nos enfants. Elle n’a d’autres ressources que l’aide que lui prêtent ses parents, cultivateurs à Valencin. L’allocation lui a été refusée, sous prétexte qu’étant réformé n°2 lors de la déclaration de guerre, je me suis ensuite engagé volontairement pour la durée de la guerre.
Ayant été reconnu bon pour le service armé le 24 octobre 1914 par le major du bureau de recrutement de Vienne, il est donc absolument certain que j’aurais été pris par le conseil de révision qui a siégé peu de temps après pour les exemptés et réformés et que j’aurais suivi le sort des reconnus bons de la classe 1900. Ma qualité d’engagé volontaire qui ne me donne d’ailleurs aucun avantage pécuniaire, a donc perdu son caractère de ce fait, et j’ose croire que vous trouverez cette demande justifiée.

J’ai souligné sur ma demande ce que tu vois souligné ici.

Lucien
INDEFINI, mardi 22 juin 1915

Bien chère Alice

J’ai reçu hier ta carte 96 dont je te remercie bien. Nous nous baladons toujours mais on a un peu mieux le temps de souffler. Le temps, quoi que toujours beau et sec, n’est pas chaud. Bien entendu que j’aime autant cela que des chaleurs torrides, on se porte bien mieux. Je vais toujours très bien. Je t’ai écrit hier une lettre au sujet des allocations. Tu me répondras aussitôt reçue sur tout ce qu’on t’a dit à ce sujet d’une manière détaillée. Où en êtes vous des fenaisons ? Cela pourra-t-il se finir ? Le temps est-il propice ? Et chez ma sœur, comment cela va-t-il ? Je ne reçois plus rien de personne et je l’attribue aux grands travaux du moment. Embrasse bien pour moi tes parents et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
INDEFINI, mercredi 23 juin 1915

Ma bien chère femme,

J’attends le courrier qui ne tardera pas à arriver, mais malgré cela, je te fais ces quelques lignes car nous devons partir. Il est arrivé hier ici un déplorable accident qui nous fera peut-être changer de cantonnement, ce qui ne nous fâcherait guère, en somme. Pendant le repas des officiers, le chauffeur de l’un d’eux a pris dans la voiture de l’officier une femme avec ses enfants : deux garçons de 19 et 16 ans et deux jeunes filles de 17 à 18 ans. Le chauffeur, pour les épater, a fait de la vitesse folle. Résultat, dans un contour, une roue arrière s’est dérayée, l’auto s’est jetée contre un arbre et s’est renversée entièrement. Un des jeunes gens a été tué et tous les autres blessés gravement. Voilà une famille bien arrangée. Le chauffeur passera au conseil de guerre sitôt guéri. Tu peux penser du raffut que ça fait dans le village. Je suis allé voir ça hier au soir en me promenant. Enfin il y en a bien plus encore sur le front et pour un motif plus noble que la simple curiosité « d’avoir été en auto ».

Tu m’as dit, dans ta dernière lettre, je crois, que tu allais faire voir ma lettre à tout le monde. Tu sais, j’écris ce que je pense pour toi et pour tes chers parents, parce que je sais que je suis compris, je ne pose pas pour la galerie. Je ne veux ni jouer au héro ni être le gazetier public. Je me moque de l’admiration comme de la critique des gens de Valencin ; je n’ai pas la prétention de les convertir, ce serait un travail au dessus de mes forces.

La longue séparation de tous ceux que j’aime, le travail peu absorbant que je fais et qui laisse à l’esprit beaucoup de temps pour réfléchir, m’ont beaucoup ancré dans cette conviction que tout le bonheur ici-bas ne pouvait reposer que sur la triple croyance à Dieu, à la famille, à la patrie. Ces trois croyances sont solidaires les unes des autres, elles s’enchaînent et se complètent. Elles sont l’unique source de tout noble sentiment et tout ce qui est vraiment beau, parole, geste, ou pensée, se rapporte toujours à cette trinité auguste qui nous domine. Mourir pour sa patrie est à la fois grand devant Dieu et profitable à la famille dont l’existence est protégée par ce sacrifice de l’un de ses membres. Il faut que cette pensée pénètre bien les soldats car il n’y a que ceci pour les obliger à se faire tuer de bonne grâce, comme ils le font. Si beaucoup ne s’en rendent pas exactement compte, le réveil de l’esprit religieux aux armées est cependant une preuve que l’esprit de sacrifice qui les anime vient d’un sentiment plus élevé que les bas instincts de meurtre et de pillage qui animent en général le soldat allemand. Pour quant à moi qui ne court guère de danger, c’est bien le moins que je partage ces sentiments tout en admirant sans réserve ceux qui sans phrases et sans pompe théâtrale se font tuer si noblement. Je peux donc bien m’éviter une facile gloire à Valencin, combien tombent ici sans un témoin pour le redire à leur village et moi je me ferais une popularité avec mes lettres ne disant que ce que j’ai vu puisque mes fonctions ne me permettent guère de rien faire. ! L’heure n’est pas aux vantardises.
En attendant l’heureux moment où je n’aurais plus besoin de t’écrire, je t’embrasse, bien chère Alice, ainsi que tous à la maison, de toute mon âme.
Lucien
INDEFINI, mercredi 23 juin 1915

Bien chère Alice

Bien reçu ta lettre 97 et toutes les autres avant. Reçu une carte de Mme Carra disant que cousine Hérard ne va pas bien. Lettres de Pierre et de ma sœur. Je vais très bien. Temps orageux. Je t’ai écrit une lettre ce matin. Merci bien de ta bonne lettre qui m’annonce un paquet. Je t’embrasse ainsi que les enfants et tes chers parents bien affectueusement.
Mes amitiés à tes sœurs.
Lucien
INDEFINI, jeudi 24 juin 1915
Ma bien chère Alice

Je viens de me raser et de me changer et comme mon travail est fini, je vais en profiter pour t ‘écrire. J’ai bien du linge à laver, mais ça ne me dit rien aujourd’hui. D’ailleurs, je ne me salis guère maintenant, et je fais durer la flanelle et la chemise dix jours, de façon à changer un coup un dimanche et un coup un jeudi. J’ai soin aussi, pour astiquer le camion, de tout quitter et de m’habiller en toile bleue. Je reprends ensuite mes frusques après débarbouillage. Je ne tiens pas beaucoup à laver et je me l’évite tant que je peux. Pourvu que ça dure, vas-tu me dire !

Cette nuit j’ai dormi en musique. Cette musique était faite des détonations de notre grosse artillerie et de la pétarade des obus boches qui éclataient. Nous sommes partis hier au soir pour faire la relève des tranchées. Nous avons donc, à la nuit, mené des troupes très près de la ligne de feu. Nous sommes arrivés de nuit. Comme nous ne devions reprendre que ce matin les troupes relevées, nous sommes partis vers les dix heures du soir, toute une bande, pour voir un peu plus près. Nous avons, à travers champs, gagné le sommet d’un monticule d’où l’on voyait arriver les grosses marmites qui signalent leur approche par une sorte de mugissement, assez comparable, quoi que beaucoup plus fort, au sifflement qu’on entend près des tailleurs de pierre quand un caillou vole en éclats. L’obus, en éclatant, produit un éclair très vif, de forme ronde, suivi d’une détonation sourde. Tout au contraire, nos grosses pièces qui tiraient non loin de nous, font un jet de flamme qui illumine l’horizon comme un éclair et la détonation, vibrante, métallique, se répercute en échos dans les vallons. Avec ça, il y avait une vraie débauche de fusées éclairantes qui montent en l’air et retombent lentement, semblables à une grosse lanterne. Tout cela était assez intéressant, mais j’ai mal dormi, ce charivari me faisait sursauter au moindre somme. Cela a duré jusqu’au jour. Nous avons été de retour au cantonnement ce matin 9 heures : voilà deux ou trois jours que vous avez un calme relatif. Est-ce celui qui précède les orages ?

Je ne comprends plus rien à la guerre. Ce que je vois et ce que disent les journaux ne cadrant guère. J’ai cependant toujours l’espoir que la victoire couronnera nos efforts, mais quand ? Enfin, je ne suis pas dans le secret des Dieux. Il y a une chose pour laquelle les journaux disent vrai, c’est pour la question sanitaire. Nous n’avons ni épidémies ni maladies d’aucune sorte. Ceci est curieux après un hiver pourri et un séjour dans des pays ou l’hygiène semble être le dernier souci des habitants. Enfin, constatons le fait et réjouissons-nous-en, les marmites boches se chargeront bien en place de donner de l’occupation au service de santé. Arrêtons-nous sur ce sujet.

En parcourant ces pays, je m’intéresse surtout aux récoltes. Je t’ai déjà dit qu’elles étaient magnifiques, cette année, surtout les céréales. Je crois que cela vient pour beaucoup de l’usage général qu’ils font du semoir en ligne. Ce semoir est très simple et doit être peu coûteux. Ce n’est pas la machine compliquée que j’ai vu dans nos concours agricoles. Cet instrument serait très utile à Valencin où il est souvent si difficile d’enterrer la semence. Le semoir le fait d’une manière très régulière et économise la semence. Il faut voir aussi comme les trèfles prennent bien dans l’intervalle des lignes de blé. Environ 15 centimètres. Je t’ai parlé aussi de l’élevage du cheval qui se fait beaucoup dans ces régions. C’est joli de voir dans tous les prés ces tous petits poulains avec leurs mères. Voici comment les paysans d’ici font cet élevage. Tout d’abord laisse moi te dire que les fermes sont comme les nôtres. Quelques grosses, puis des moyennes de 100 bicherées et enfin des petites gens comme chez nous qui aident de leurs bras aux gros fermiers et empruntent leurs chevaux en place pour le bout de champ qu’ils ont. Mais à la différence de nos pays, toute ferme a le double de chevaux qu’il ne lui en faudrait pour son travail. Résultat, les chevaux, (rien que des juments), ne sont jamais fatigués comme les nôtres. Les mères ne se déforment pas comme chez nous en travaillant trop jeunes ; en outre, ces bêtes mangent moins d’avoine : elles sont souvent au pré quand ce n’est pas le moment des gros travaux. Par conséquent, ces juments ne sont pas brûlées comme celles de nos pays ; elles reproduisent régulièrement. Maintenant elles sont au pré jour et nuit et leurs poulains ne tètent pas du lait échauffé qui les crève. Une jument donne avec ce système, un poulain tous les deux ans. Elle est nourrie une année et elle travaille l’autre. Le tout ne lui empêche pas d’aider aux semailles d’automne et de printemps, ce qui est une aide précieuse à ces époques.

Et je crois qu’en fin de compte, le capital représenté par ces juments en surnombre doit donner à la fois aux paysans de jolis intérêts tout en le facilitant beaucoup à l’époque des gros labours. Je sais que tu aimes bien les chevaux et je pense que ces détails t’intéressent.

Tu me donneras dans une de tes lettres des nouvelles des soldats de Valencin, Augustin Faure, les Bouchards, Augustin Devaud (qu’est-il devenu ?) etc…Tu me diras où ils sont et ce qu’ils font, notamment Augustin Faure, qui ne doit pas être bien loin de chez moi. Tu me diras aussi comment vont les travaux chez vous, chez mes parents et chez ma sœur, si tu le sais. Tu ne m’as pas dit si les récoltes sont jolies cette année. Et pour le pain, comment ça va-t-il ? Mon ami Mathias, où est-il ?

Bien entendu, avant tout ceci, les nouvelles des enfants et de tes parents m’intéressent bien davantage. Comment va notre chère Mémé que l’une de tes dernières lettres me disait assez fatiguée. C’est le surmenage qui est en cause et je pense que tu fais bien tout ton possible pour lui aider et la soulager. Et toi même, comment vas-tu ? Je trouve bien vague ton « Nous sommes tous en bonne santé ». Je sais que si souvent ce n’est pas vrai. Enfin, cette saloperie de guerre aura bien une fin. Les Boches ne tiennent plus que par leur formidable artillerie ; autrement, leurs soldats ne tiennent pas devant les nôtres. Je sais un bataillon qui ces jours n’a perdu que trois hommes dans un assaut à la baïonnette. Malheureusement, c’est quand la position ennemie est prise qu’elle devient intenable. Quand donc seront-ils à court de munitions ! Toute la clef est là. Ma bien chère Alice, je t’embrasse ainsi que nos chers petits et tes bons parents bien affectueusement.
Mes amitiés à tes gentilles sœurs


Je vais bien maintenant, Jamais depuis la campagne je ne m’étais aussi bien porté.
Lucien
INDEFINI, dimanche 27 juin 1915

Bien chère Alice

J’ai reçu tout à l’heure en arrivant d’un long voyage ta lettre 98 et une lettre de Rose. Reçu aussi le paquet bien abimé par les deux boites dont le contenu avait touché tout le reste sauf le papier à lettre, heureusement. Je t’écris une lettre plus explicative avec cette carte. Bien merci néanmoins de tout, tout ce qui vient de toi me fait bien plaisir et ce que la Mémé m’envoie me le fait encore plus. Je n’avais pas eu le temps de dîner aujourd’hui, mais grâce à certaines bonnes choses du paquet, j’ai bien soupé en place. Je n’avais rien reçu de toi au dernier courrier, je ne t’ai je crois pas écrit depuis jeudi. Je n’en ai guère eu le temps. Je veux croire comme tu me le dis que la varicelle du petit n’est pas dangereuse mais c’est bien ennuyeux quand même de le savoir malade. J’espère que la carte trouvera toute la maison en bonne santé car après tous les travaux du moment, le concours de tous est bien nécessaire. Je t’embrasse ainsi que tous bien affectueusement. Je vais bien. Pluies d’orage.

Lucien
INDEFINI, dimanche 27 juin 1915

Bien chère Alice,

Je viens de te faire une carte qui t’arrivera avant cette lettre et qui t’accuse réception du paquet et de ta lettre 98. J’arrivais d’un très long voyage de déplacement de troupes et tes envois m’ont fait bien plaisir de les trouver en arrivant. Le courrier est la seul chose qui donne un goût de chez soi au cantonnement habituel, car logeant dans la rue et emportant toujours tout notre bazar avec nous, nous sommes de partout et nulle part chez nous. Tu as vu par la carte que le paquet m’était arrivé en mauvais état. Ce n’est certes pas ta faute. Il faut vraiment que les convoyeurs de la poste ou du chemin de fer soient de rudes saligauds pour maltraiter de la sorte les paquets des soldats. Figure-toi que les deux boites de fer, confiture et miel, avaient l’une le fond défoncé, l’autre le ventre éclaté par les chocs. Autrement, le paquet n’avait pas été ouvert. L’une des tablettes de chocolat était brisée en miettes, les fromages avaient souffert aussi. Le papier à lettre n’avait pas de mal. Mais tu vois d’ici la mélasse, pour déballer ça. Je ne t’en aurais pas parlé, mais il est utile que tu le saches pour l’avenir. Pour faire un bon paquet, il n’y faudra plus mettre de liquides ou de choses pouvant salir le reste, bien amarrer le tout en faisant un paquet solide, bien ficelé, le mettre dans une boite ou caissette en bois. Ou à défaut, lui faire une enveloppe protectrice en paille. Le coudre ensuite à grands points, dans un morceau de vieux sac, avec une adresse sur un bout de vieille toile. Mais ne mets plus rien de fragile, dans le dernier paquet d’un kilo, les fromages m’étaient parvenus en poussière. Dans celui d’aujourd’hui, ils ont moins de mal et pourtant ces fromages, c’est ce qui me fait le plus plaisir. Je te dirais si les saucissons sont bons. Merci à tous de tout cela.

J’ai traversé aujourd’hui un village qui a eu toutes ses maisons détruites par l’explosion d’un parc à munitions qui s’y trouvait. C’est de là que je t’avais envoyé ces cartes : les artilleurs à l’œuvre. Je te raconterai tout cela après la guerre. Après la guerre… c’est bientôt dit, mais ce n’est pas sitôt fait. Mon avis est qu’elle sera fort longue à moins qu’un événement imprévu n’en vienne hâter le dénouement. Quoi qu’il en soit, nous serons victorieux, il ne faut attacher aucune importance aux idées pessimistes que pourraient faire naître les événements en ce moment. Je lis la plupart des grands journaux parisiens ; je peux comparer l’exactitude de leurs récits avec ce que je peux voir par ici. J’ai encore pour m’éclairer les lettres que les camarades reçoivent de leur famille et qui venant de toute la France en sont le reflet. J’entends les récits des nombreux soldats allant ou venant des combats. J’entends aussi les paroles que nous disent quelque fois les chefs et de tout cela je conclue que ce sera long, que ce sera dur mais que le triomphe est certain. Notre chère Patrie vaincra et la plus grande gloire en rejaillira sur elle. Notre France a déjà conquis plus de gloire et de prestige en ces onze mois de guerre qu’elle n’en avait perdu en quarante ans de radicalisme. Attendons patiemment la fin.

Lundi matin 9h30.

La nuit avait hier interrompu ma lettre. Il pleut encore ce matin et je viens d’astiquer et de graisser le camion et comme l’ordre de départ n’est pas encore arrivé, je continue à t ‘écrire. Le facteur ne passe d’ailleurs qu’à midi. Je te parlais de la guerre, hier, j’y reviens, car c’est la grande préoccupation. On peut ranger tous les soldats de par ici en trois catégories, l’une comprend les découragés, ceux qui sont las de la guerre et voudraient la paix à tout prix ; l’autre comprend tous ceux qui au contraire gardent au cœur l’espoir du triomphe final et ne voudraient pour rien au monde rentrer chez eux bien portants avant l’écrasement total de la bête allemande. Ceux-là sont les plus nombreux et tu sais bien que j’en suis, tu peux croire qu’il éclate souvent entre les deux camps des disputes sans fin. Pour ma part, je comprends encore l’abattement des âmes peu trempées, mais le mot de paix à tout prix me met hors de moi. Les pessimistes ont d’autant plus tort que rien ne justifie leurs alarmes. Nous n’avons essuyé aucune défaite, au contraire. Chaque combat est heureux pour nous. Tous nos régiment sont au complet. La cavalerie est admirablement remontée ainsi que l’artillerie. Les transports arrivent régulièrement. Voilà au point de vue général un aspect réconfortant ; Au point de vue particulier, je ne dis pas qu’il n’y ait pas quelque chose à dire dans les détails, mais enfin l’ensemble marche bien quand même. On dépense peut-être un peu plus qu’il ne faudrait à une chose et pas assez à une autre, on met quelque fois plus de temps à une chose qu’il n’eut fallu ; quelques ordres sont contradictoires, etc… Mais cela vient de l’imperfection des choses humaines ; chez les Boches, c’est la même chose. C’est sur ces menus faits blâmables que s’appuie le raisonnement des broyeurs de noir. J’ai remarqué qu’au point de vue moral, ces hommes-là sont les moins recommandables. C’est la catégorie des hommes sans principes pour qui le bien être personnel est la première des lois. Du moment qu’ils ne peuvent plus faire toutes leurs fantaisies, qu’ils ne peuvent soigner leur ventre ou satisfaire leurs vices comme avant, ces gaillards estiment que tout, honneur national, prospérité de la patrie, etc…, doit s’effacer pour les rendre plus tôt à leur liberté. Ces gens-là pensent ainsi parce qu’on ne leur a pas appris à penser autrement. Dans leur famille et à leur école, on ne leur a pas appris ce que c’est que le patriotisme, que l’oubli de soi-même devant une noble cause, que l’esprit de sacrifice. Et ils en sont très malheureux, ils en souffrent beaucoup plus que moi, par exemple. Tout leur semble dur, très dur. La discipline la plus douce leur est intolérable. Ils songent bien plus à leur femme ou à la femme qu’à leurs enfants ; la privation des petites commodités de la vie leur est cent fois plus pénible qu’aux autres. Ces gens-là sont punis par où ils ont pêché, je ne les plains pas. Si je t’en parle, c’est parce que nous avons des enfants. Si jamais tu étais obligée de faire seule leur éducation, ce serait un grand service à leur rendre que de leur apprendre à savoir se maitriser, se soumettre à une discipline volontaire, à avoir le respect d’eux même. Je pense que tu me comprends. Si plus tard ils sont exposés à de grandes épreuves, ils seront armés et pourront y résister victorieusement. Ils n’en souffriront pas comme ces misérables loques humaines, sans ressort moral, qui dans la vie civile riaient et se moquaient de toutes les croyances et qui maintenant s’effondrent lamentablement sous le choc de l’adversité.

Un mot au sujet de ta correspondance ; sers-toi pour m’écrire et par économie de nos grands imprimés (au revers). Décompte de pain. Nous n’en aurons pas besoin de tous. Les parents ont bien à faire et il faut leur aider. Pour cela, ne m’écris plus la nuit, repose toi pour être forte le lendemain. Ecris moi à grosses lettres (ça va plus vite) et d’une manière très courte pour gagner du temps. Des nouvelles de tous en quatre lignes au crayon et de temps en temps, quand tu auras un moment, une plus longue lettre, plus explicative. Moi, ça change, quand mon travail est fini, je n’ai plus rien à faire, je peux t’écrire plus longuement. L’hiver prochain, tu m’écriras de plus longues lettres pour te rattraper. Aie toujours bien soin des enfants. Je t’embrasse bien affectueusement ainsi que tous à la maison.

Lucien
INDEFINI, lundi 28 juin 1915

Chère Alice,

Je t’ai écrit une lettre ce matin. Je voudrais que tu m’envoies deux bons sacs de boulangerie, des corbeilles si tu en trouves ou d’autres à défaut. En outre du coton ou de vieille ouate pour en faire une mise de 1m80 de long sur 0m50 de large et cinq centimètres d’épaisseur. C’est pour faire un hamac : du vieux coton est bien bon. Il me faudrait aussi un aiguille à sac, un peloton de ficelle fine et des petites pointes ou semences à sommier. Je vais clouer les sacs sur les deux échalas qui font les montants du hamac. Mets le tout dans un sac bien ficelé, sans autre emballage. Si tu le peux, mais de cela je peux me passer, mets moi un tout petit oreiller, comme celui des petits enfants. Avec tout cela, je vais me faire un lit de milieu superbe. On met les échalas avec une toile (les sacs) tendue entre, en travers du camion et on n’a ni poussière du sol ni humidité. J’en ai bien un, mais la toile ne vaut rien, je passe au travers. La toile seule est trop mince, on a froid en dessous. Je coudrais la ouate entre deux toiles. Dans le jour, on roule le hamac et ça ne tient point de place. On peut l’emporter par tout temps et c’est bien commode quand on couche dehors.
Je t’embrasse bien affectueusement.

Lucien
INDEFINI, mercredi 30 juin 1915

Ma bien chère Alice,

Je t’ai écrit une lettre hier au soir au sujet de ton dernier paquet. Je l’ai daté de mercredi 30 juin, 3 heures du soir. Or hier ce n’était que mardi 29. Ce qui te prouve que je ne sais plus comment je vis. On n’a plus ni dimanche ni fête. Tous les jours se ressemblent et peu importe qu’on soit au commencement ou à la fin de la semaine, c’est toujours la même chose. Depuis que j’ai quitté la cuisine, nous ne sommes pas restés au repos un seul dimanche, ni pour l’ascension (nous avons marché le soir), ni pour Pentecôte (toute la journée). Cela n’a d’ailleurs pas d’autre importance que de me faire tromper de date en t’écrivant, ce qui n’est pas grave.

Il pleut encore, ce matin, le temps est gris et maussade. Nous ne marcherons peut-être pas aujourd’hui. On ne sait quoi faire. J’ai du linge à laver, mais il ne sècherait pas. Et puis laver dehors ! Dormir n’est pas possible, depuis une heure l’artillerie défile à côté de nos camions et ce n’est pas fini. D’ailleurs je me suis couché hier au soir à huit heures et levé ce matin à 7 heures. J’ai bien monté la garde ce matin de 2 à 4 heures, mais j’ai eu encore bien le temps de me reposer, comme tu vois. Ça rattrape des nuits blanches qu’on passe quelque fois.
Hier nous avons été faire la relève des tranchées ; avec les pluies de ces jours derniers, tu penses quels bourbiers sont devenus les champs de bataille. Labourés par les gros obus et les bombes. Aussi nos poilus avaient repris leur aspect de cet hiver, des blocs de boue. On n’a pas voulu nickeler les armes, pour donner de l’astiquage aux hommes en temps de paix, mais maintenant, ils sont propres, les fusils, en revenant des tranchées.

Les officiers d’infanterie ne font pas fantaisie, ils sont vêtus comme leurs hommes avec de petits bouts de galons imperceptibles. La compagnie à qui nous avions spécialement affaire hier était commandée par un tout jeune capitaine de 27 ans, le visage entièrement rasé, avec des lunettes et qui parlait très doucement à ses hommes. Ceux-ci m’ont dit que c’était un curé. Il était très bon pour eux, mais il leur faisait tuer paraît-il beaucoup de monde parce que, étant très brave, c’était toujours à sa compagnie de donner l’assaut la première. Ce qui n’empêchait pas qu’ils avaient bien l’air de l’aimer, tous. Plus fait douceur que violence… mais pas contre les boches !

Nous avons depuis quelques jours de l’Infanterie avec nous. Quand un régiment s’en va, un autre arrive. Nous avons concert ou retraite tous les soirs par la musique militaire. Cela nous distrait quand nous sommes là. Il est curieux de voir le nombre des soldats ou officiers qui ont déjà la croix de guerre. Elle fait bien, cette croix de guerre, sa couleur sombre a quelque chose de grave qui impressionne. J’ai vu un capitaine de mitrailleurs marins qui l’avait avec deux palmes sur le ruban ce qui signifie deux citations à l’ordre du jour de l’armée. Les petites citations sont indiquées par une étoile chacune. Beaucoup d’aviateurs l’ont, beaucoup de simples soldats d’infanterie aussi. On la voit moins dans les autres armes et pas du tout dans les automobilistes. Tous des embusqués, ces automobilistes. Ces royal-cambouis, hussards à quatre roues, cavalerie en bois, fausses-couches et écrase-chiens ! Tu peux juger de notre prestige par ces glorieuses appellations que nous décernent copieusement nos bons amis les poilus. Je trouve d’ailleurs qu’ils ont raison.

En dehors de ces plaisanteries, il faut remarquer que les troupes fraternisent beaucoup entre elles, il n’y a plus de ces rivalités d’armes comme en temps de paix. Il est vrai qu’il y a les Boches en place, ils encaissent tout le trop plein de l’esprit gouailleur qui a, de tout temps, été la marque distinctive du soldat français. On se rend facilement service sans se connaître. Un jour, il faisait une chaleur d’orage lourde et étouffante. Trois vieux artilleurs des plus anciennes classes déchargeaient mon camion plein de caisses d’obus. C’était un moment où ça bardait fort, mes artilleurs ruisselaient de sueur, la bouche sèche. Combien de caisses leur avait-il passé par les bras depuis le matin. J’avais un bidon de vin et je leur en donnait chacun un quart. Grands remerciements et nous partons. Quinze jours après, trois grands gaillards me tombent dessus : « toi, mon vieux, t’as pas besoin de te déranger, on va te faire ton camion proprement ». C’étaient mes trois artilleurs qui avaient guetté le numéro du camion. Depuis, chaque fois que j’y vais, ils me retrouvent. Je ne touche à rien, ils déchargent, balaient le camion, roulent la bâche et mettent tout en ordre de départ. Leurs noms ? Je n’en sais rien ! Mais on se retrouve comme si on était de vieux amis. Jamais on ne refuse un peu d’essence aux soldats qui en demandent pour leurs briquets. Jamais non plus on ne donne ou on ne reçoit un renseignement faux, soit pour trouver son chemin, l’endroit « ou il y a de l’eau », etc…On cause aussi familièrement avec les officiers des autres armes qui généralement vous tutoient.

Pour tous les officiers, un homme qui passe s’appelle « poilu ». C’est très commode. Quand on dit d’un chef que c’est un poilu tout court, c’est le signe certain qu’il est très estimé de ses hommes. Le contraire de poilu, c’est vache ! Ces deux termes sont les sommets opposés de l’admiration et du mépris, mais ils ne sont appliqués qu’à ceux qui les méritent. Un simple soldat est « poilu », naturellement mais les chefs doivent le « devenir » pour l’être. Un soldat qui monte en grade perd le titre mais peut le reconquérir.

Malgré tout ça, la guerre dure toujours. Je crois qu’il y aura cet été de rudes secousses et peut-être réussiront-elles à ébranler la ligne teutonne qui nous arrête. Avec un chef comme celui qui a su préparer et réussir une victoire comme celle de la Marne, on peut s’attendre légitimement à d’heureuses surprises. Quand il aura à profusion les munitions qu’il réclame, peut-être verrons-nous les choses se précipiter. Dans tous les cas, nous sommes en meilleure posture que nous ne l’étions avant la bataille de la Marne, après les défaite de Charleroi et Mons. Cette étonnante victoire de la Marne, qui a cassé les reins à l’Allemagne, laquelle depuis n’a pu qu’envoyer des ruades, sera un jour la plus populaire de nos victoires nationales. Quand on songe bien que nous avions affaire à une armée deux fois plus nombreuse que la nôtre, que cette armée venait d’être deux fois victorieuse, que nous reculions depuis plusieurs jours, que nous avions perdu beaucoup d’hommes et de matériel, que notre pays était envahi et que malgré tout cela, notre armée a repris le dessus et a écrasé sa puissante adversaire, on ne peut se défendre d’admirer le chef qui n’avait pas douté et qui avait su maîtriser le sort. C’est le même qui nous commande encore. Laissons-lui, comme sur la Marne, choisir son heure et ses moyens. Faisons lui confiance, c’est son genre à lui de faire des choses étonnantes. Il a une grande qualité : il ne dit rien, il laisse tout le monde pronostiquer à tort et à travers la fin plus ou moins prochaine de la guerre ; il ne s’inquiète pas de l’opinion publique ; il sait ce qu’il faut faire et il le fera quand il sera absolument sûr, comme sur la Marne, de réussir entièrement.

Attendons avec calme et espérons. La fin est peut-être plus proche qu’on ne le croit. L’Italie, le pays de la fine diplomatie, ne se serait pas mise en guerre à nos côtés, si elle n’avait pas eu la preuve certaine que nous serions bientôt victorieux. N’oublions pas non plus que l’Italie a une armée neuve avec tous ses officiers de carrière et un matériel mis au point en temps de paix et en profitant des leçons qui se déroulaient à côté. N’oublions pas que chez nous aussi bien que chez nos adversaires, nos meilleurs officiers et soldats sont tombés au cours de la campagne et que l’armée italienne est relativement supérieure aux autres armées combattantes de ce fait. Quand aux dernières défaites des Russes, cela n’a pas d’importance. Vainqueurs ou vaincus, les Russes sont toujours aussi nombreux et immobilisent toujours autant d’ennemis devant eux. Dès que les Boches voudront se retirer, ils avanceront à nouveau. Ils sont comme un puissant ressort qu’on peut comprimer, mais qui ne revient en place qu’aussitôt qu’on diminue la pression.

Voilà l’heure de la soupe et ma causette est finie. Que ne puis-je aider à tes parents au lieu de tuer le temps ici avec mes balivernes. Enfin ça viendra bien un jour. En attendant ce moment heureux, embrasse bien pour moi ma Marcelette et « ton petit homme » ainsi que tes bons parents et sœurs. Reçois pour toi chère femme, mes meilleurs baisers.

Lucien
INDEFINI, mercredi 30 juin 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 99 et 100. J’ai d’autant plus apprécié ces deux lettres que l’autre courrier ne m’avait rien apporté. Tu peux voir que toutes les lettres m’arrivent bien régulièrement. Je pense que tu auras bien compris ce que je te disais dans ma dernière lettre au sujet de notre correspondance. Tes lettres me font un grand plaisir, certes, si je t’ai demandé de les limiter en longueur, ce n’est pas pour mon agrément, mais afin de te gagner du temps et te permettre d’aider un peu mieux à tes parents. Donc c’est convenu, envoie moi de courtes lettres ou cartes comme d’habitude et de temps en temps une plus longue. Après l’époque des grands travaux, nous recommencerons comme avant. Mais surtout évite autant que possible de ne rien envoyer. C’’est trop triste d’aller à la distribution des lettres et de s’en revenir sans rien, surtout que le courrier ne vient que tous les deux jours. Le calme est un peu revenu de notre côté. Nous sommes aussi un peu moins surmenés. J’ai la conviction que de grands événements se préparent. Où ? Comme toi, je l’ignore. Attendons et espérons qu’ils hâteront la fin de la guerre. Je ne puis t’en dire davantage.

Rose m’a écrit qu’elle irait avec Joséphine chez vous pour le 14 juillet. J’espère bien que tu profitera de leur présence pour t’égayer franchement avec elles. Ça te distraira et ça te fera du bien. Tu ne me parles pas beaucoup de ta santé. Je ne comprends que trop qu’elle n’est guère brillante. Laisse ces pensées sombres, ces idées noires, sois gaie, au contraire, avec ton entourage. La gaité aide à supporter les misères de la vie. Allez, plus de visage morose, ça fait vieillir et tu ne veux pas que je te retrouve vieille ! Sois gaie, je te le répète, tu me feras certainement beaucoup plaisir en m’écoutant.
On n’entend plus le canon par ici. Le temps est orageux et il pleut presque tous les jours. Il ne fait pas chaud et j’appréhende de passer l’hiver par ici, si jamais il était froid en proportion de l’été. Si les gens fanaient comme chez nous, le gros fourrage ne sécherait jamais. Cela fait pitié de voir la nuit les vaches et les chevaux attachés dans les champs (« ches camps » comme disent les paysans) sous la pluie froide.

Commencez-vous à comprendre votre Belge ? Les gens qui ont habité en ville parlent mieux mais les campagnards parlent un français atroce. Ainsi, ils disent « che » pour « ce » et « que » pour « che ». Puis tous les articles le, la les se disent ce ou ces ou cette. Moi se dit mi, toi, ti. En outre, ils ont des tournures de phrases inusitées chez nous et leur accent si bizarre. Pour annoncer une chose simple, exemple « il va pleuvoir », ils prennent à peu près l’intonation de quelqu’un qui pleurerait en disant qu’il vient de voir mourir un des siens. Au commencement que ces gens me parlaient, je croyais toujours qu’ils se lamentaient. Nous commençons à les imiter et ça les rend furieux quand on veut parler comme eux. Paraît qu’on n’y réussit guère bien. « Che bure est che quère chu che marquié, acha oui ! » veut dire « le beurre est cher sur le marché ah ça oui !». Le che s’intercale à tout propos dans leurs phrases sans raison apparente. « Ache tu vus chetofficier chuche bidet » traduction : « As-tu vu cet officier sur ce cheval ». Comment veux-tu qu’on les comprenne ?

J’ai déjà goûté à toutes les provisions que tu m’as envoyées. Et Ché ti bon ! C’est à la mémé, plus qu’à toi, qu’il faut faire des compliments ; c’est elle qui le gâte ; toi tu ne saurais pas ! Nous sommes partis à 4 heures du matin. Excellente occasion pour entamer l’un des saucissons. Il était délicieux : à midi j’ai goûté les confitures : excellentes aussi. Ça change un peu, tu peux croire, avec les confitures artificielles que nous achète l’ordinaire. Tes saloperies de fromages ont un inconvénient : ils mangent mon pain ! Avant, j’avais toujours du pain de reste ; depuis que je les ai reçus, je n’en ai pas assez et je suis dans la triste position d’un boulanger sans pain dans un pays sans boulangerie. Ne t’inquiète pas, j’en trouve quand même ! Vers ceux qui n’ont point reçu de fromages pardi ! Mais les fromages je ne dis à personne que j’en ai : autrement ils sont si bons que je n’en aurais plus ! Tu vois que je ne me fais pas de bile. Si tu pouvais au moins suivre mon exemple. A quoi sert de se tourmenter. Toutes les guerres ont fini. Celle-là finira bien aussi et victorieusement, crois-le bien. Alors on rentrera chez soi, revoir tous ceux qu’on aime et pour se remettre au travail qui rendra la prospérité à notre chère France. Pour le moment, le mot d’ordre est confiance. Tenons bon, chacun dans notre sphère, puisque nous ne pouvons nous réunir encore. Du courage et encore du courage. Plus de pleurs, plus de lamentations, plus de visages tristes. Tout cela passera, les beaux jours reviendront et de toutes les tristesses de l’heure présente, il ne restera plus qu’un glorieux souvenir. Je t’embrasse ainsi que nos enfants et tes chers parents et sœurs. Je crois bien ce que tu me dis du petit, cette varicelle ne sera pas grave !






Lucien
INDEFINI, jeudi 1er juillet 1915


Ma bien chère Amie,

J’ai reçu tout à l’heure ta lettre n°1. Tu dois bien avoir reçu une carte (jaune) te le disant. Je te remercie bien de ton envoi. Tu sais cependant qu’avant tout je ne veux pas que tu te prives de ce qui t’est nécessaire. Mes grosses dépenses sont surtout pour acheter de la bière. Je mets bien de l’eau dans mon vin quand j’en touche mais je n’en bois pas de pure. J’ai toujours peur de la typhoïde. Je bois assez souvent du lait le matin, je le mélange avec mon café. Des œufs aussi quand l’ordinaire est réellement trop immangeable ou insuffisant. Quand tu m’envoies quelque chose, ça m’économise l’argent. Ainsi que je te l’ai déjà dit, je crois, ne m’envoie plus de conserves de foie gras. C’est de la vraie saloperie. Ça a dû être fait depuis la guerre et avec quoi ? Il faut bien reconnaître que la nourriture est absolument insuffisante. Cela a toujours été ainsi et c’est une des causes principales qui m’ont poussé à quitter la cuisine. Que veux-tu, il m’était pénible de manger tant que j’avais faim, en sachant que les autres manquaient du nécessaire, surtout qu’il semblait que ça venait de moi. Comme j’ai toujours eu de l’argent, je n’ai jamais souffert de la faim depuis mon départ de la cuisine.

Malgré le grand désir de faire des économies, je m’achète encore le journal, puis on va aussi boire une chope ou un café quelquefois avec les amis. On ne peut refuser une invitation et puis après, il faut la rendre. Mais ce n’est pas souvent et à deux sous la consommation, ça ne ruine pas trop vite. Cinq francs me font longtemps, ne m’envoie plus rien pour le moment.

Je vais te parler un peu de tes allocations. Je ne sais pas encore quelles sont les suites qu’aura ma demande au préfet. Je considère cette allocation comme un droit. Et comme il n’y a pas de droit sans devoir, il suffit de se demander si nous remplissons tous nos devoirs pour justifier ce droit à l’allocation. Si je ne m’étais pas engagé, que serait-il advenu ? Je serais soldat, la même chose, mais incorporé dans de plus mauvaises conditions. Je n’aurais pas tardé à tomber malade et à devenir un poids mort, coûteux, au lieu de faire un service réel et utile, comme celui que je fais grâce à mon initiative de m’être engagé et alors que veut dire ceci : les engagés n’avaient qu’à rester chez eux pour faire vivre leur famille. Mais c’est une prime à la lâcheté, ça ! La France avait donc trop de défenseurs ? Pourquoi m’a-t-on accepté, alors ? Je ne suis donc pas un Français comme les autres ? Je ne défends donc pas la même cause ; le devoir de chasser l’envahisseur n’est donc pas le plus urgent ? Il fallait songer à sa famille avant et à sa patrie après ? Drôle de manière de défendre l’une et l’autre ! Applique la maxime à tous les Français et tu verras le beau résultat si on n’avait envoyé au front que ceux qui n’ont pas de famille à défendre ! Alors le fait d’être parti de bon cœur de soi-même, sans attendre que les gendarmes vous viennent chercher est une cause de démérite, d’infériorité morale ! Et bien, qu’on te la refuse, cette allocation et tu verras ce que j’écrirai au ministre s’il le faut. On exige que je fasse tout mon devoir de Français, comme les autres et bien je veux avoir pour ma famille, les mêmes droits que les autres, rien de plus et rien de moins. Pour quant à ce qui est de tes parents, sache bien que tout le travail que tu fais pour eux, joint au montant total de l’allocation que tu leur verserais, ne les payerait même pas du quart de ce que tu leur coûtes en ce moment, toi et les petits. Ces allocations qu’on verse aux autres femmes, qui les payera en somme ? Ton papa et les autres. Alors ton papa ayant déjà eu à sa charge toute une famille, sera bien obligé de payer sa part pour les autres quand même. Pourquoi payerait-il plus que les autres, lui aussi. Toucher une allocation justement due est tout aussi honorable que de payer ses impôts. Jamais l’exercice d’un droit n’a été aussi humiliant quand on a fait le devoir correspondant à ce droit. Quant à reprocher plus tard quelque chose à tes parents à ce sujet, cela peut m’arriver peut-être si je devenais fou, mais dans ce cas seulement. J’ai pu être trompé par les misérables racontars des mauvaises gens sur le compte de ton papa quand je suis arrivé chez vous au début de notre mariage, mais il y a déjà longtemps que j’ai reconnu ce qu’il en était réellement. J’aime tes parents plus que les miens, au moins tout autant que ma mère et crois que ce n’est pas peu dire ; Quand bien même tu toucheras l’allocation, cela ne m’empêchera pas de leur coûter tout autant que maintenant, je le sais bien. Alors je ne pourrais que leur être reconnaissant toute ma vie. Si la demande est prise en considération de suite, ce sera à toi et non à moi, à faire ta demande au maire de Valencin. Tu me tiendras au courant.

Tu dois me trouver bien âpre au gain, pour cette histoire d’allocation. J’ai reconnu que trop souvent, on est la dupe en voulant faire le généreux. Touchons ce qui nous est dû et ne soyons généreux que pour les vraies misères. Il y a une fierté déplacée qui s’appelle orgueil. Je dis cela pour nous. J’ai déjà remarqué que les gens qui t ‘on créé le plus d’ennuis sont précisément ceux à qui nous avons rendu le plus de services. Que cela nous serve de leçon pour l’avenir. Bon et bête commencent…

Je t’ai déjà dit que j’avais une chance insensée. Heureusement que ce n’est pas au jeu, sans cela ça signifierait que…, non, n’est-ce pas ! Dimanche dernier, nous faisions des transports de troupes. On allait très vite. Sur la route, des gendarmes me font signe qu’il y avait quelque chose à l’arrière du camion. J’entendais en effet un bruit de ferraille. Je me mets sur le marchepied et de là, baissé, je cherchais à voir la cause du bruit. Enfin, au bout d’un moment, je m’aperçois que c’était la béquille qui traînait sur le sol. Ce n’était pas grave. Je remonte sur mon siège et nous ne nous sommes pas arrêtés, quitte à raccrocher la chambrière au premier arrêt. Et bien le marchepied sur lequel je suis resté plusieurs minutes, et qui est fait d’une plaque de fer fixée en dessous du châssis par une branche de fer (dessin) s’est cassé seul un moment après. Et nous l’avons perdu sur la route. Si j’étais resté une seconde de plus, il est certain que je tombais avec lui et que les roues du camion me passaient dessus, puisque le camion suivant a ramassé notre marchepied tout déformé par le passage de notre roue arrière. Et tu sais que ces gros camions n’ont pas des pneus, mais des roues doubles. Un marchepied qui casse tout seul alors qu’il me portait un quart d’heure auparavant, tu conviendras qu’il n’y a pas là que le hasard. C’est écrit que je dois échapper à tout dans cette guerre.

Tu me parles de la mort de ce pauvre Builon. C’est certes un grand malheur, de ces malheurs-là, il y a ici des bicherées de terrain qui en sont couvertes, mais cela fait plus d’effet quand c’est quelqu’un que l’on connaît bien. Ce n’est pas fini…

Nous voilà revenus au calme plat. Plus personne par ici, plus de coup de canon, c’est le repos complet, j’ai bien le temps de t’écrire. J ‘ai acheté pour 4 sous de pain hier au soir pour la première fois. J’avais tout donné le mien à de pauvres nègres qui passaient et qui depuis le matin à 4 heures n’avaient bu que le café. Il était deux heures du soir. La plupart des camarades en ont fait autant. Tout s’en va ailleurs. Je ne t’en dis pas plus.

Ça me fait de la peine de penser à la peine que se voient tes parents et tes sœurs avec tous ces fanages. C’est déjà si dur les autres années, qu‘est ce que ce doit être celle-ci ? C’est bien la guerre pour tous. Aide-leur autant que tu le peux, soulage bien ta maman, tant pis si tu n’as pas le temps de m’écrire, je saurais pourquoi. C’est toujours comme ça, beaucoup de récolte quand on n’a pas le temps de la ramasser. Je me rappelle des regains extraordinaires de l’automne dernier. Dis-leur bien qu’il ne faut pas qu’ils se tuent quand même. Quelle année ! C’est terrible.

Je t’envoie une lettre de Mme Carra reçue quand la tienne. Je vais lui répondre de suite. Je vais toujours très bien, chère Alice, et je voudrais qu’il en fût de même chez vous. IL faut que Maman se soigne mieux, revoir Mme Teillon s’il le faut. Quant à ton papa qui a repris ses douleurs, je ne peux rien dire, je sais bien que rien ne l’arrête jamais. Qu’il évite bien, pourtant, de se mouiller, c’est la cause principale des douleurs. Les majors d’ici font badigeonner à l’iode et envelopper sans l’ouate ceux qui ont des rhumatismes. L’iode sert pour toutes les sauces. Tu me dis que ma petite Marcelette apprend bien ses leçons, cela me fait un grand plaisir de la savoir bien sage. Je le lui dirai à mon retour. Je suis bien heureux aussi de voir que le petit a l’air de se bien porter. On a tant besoin de sa santé, pour plus tard. Et toi, essaye donc le Pepto-fer. C’était ce qui te faisait le plus de bien, avant.

En attendant la victoire finale, je t’embrasse bien, chère Alice, de tout mon cœur, ainsi que tes chers parents, tes sœurs et les enfants.

Lucien
INDEFINI, vendredi 2 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Nous sommes toujours au repos, c’est à dire que nos camions se reposent, nous autres on recommence la vie de caserne, avec ses stupides revues, astiquages et corvées inutiles, non moins bêtes. Je m’élève contre cela parce qu’on nous impose tout cela dans le but de nous distraire, comme nous n’avons pas assez de songer à nos familles absentes, quand le service ne nous réclame pas. On ne nous parlait pas de revues ces jours derniers quand on marchait nuit et jour. C’est avec des bêtises de ce genre qu’on tue la discipline. Quand on fait un travail utile au pays, qui collabore à sa défense, tout le monde marche de bon cœur, nul de récrimine, mais quand c’est pour ces astiquages inutiles et bêtes, je ne me sens guère de courage. Je crois qu’en France, nous ne guérirons jamais de nos habitudes routinières. Aujourd’hui, j’étais planton toute la journée devant les camions, histoire de veiller à ce qu’ils ne s’envolent pas tout seuls. Encore une invention de ces derniers jours ! Demain ce sera le tour d’un autre et c’est lui qui sera de mauvaise humeur. Mais aussi, aujourd’hui, j’ai raison : prendre le planton et passer une revue de camion, moi qui avait comploté ce matin de raccommoder mes chaussettes et de te faire une lettre de 48 pages ! Demain, il y aura bien encore quelque chose pour nous distraire ! Mais il y aura aussi le courrier, ça fera compensation.

(fin de lettre manquante)
Lucien
INDEFINI, samedi 3 juillet 1915

Ma bien chère Alice,

Il fait un temps étouffant et lourd. Je transpire pour t’écrire et pourtant je suis dehors sur le siège du camion, sous la capot. Quel pays bizarre, ce matin à 4 heures, je gelais en auto et maintenant on grille. Tout cela n’est rien. C’est demain dimanche, jour où l’on peut aller à la messe ; cela me sera-t-il possible ? L’aumônier des troupes que nous avons transporté ce matin avait la croix de guerre. Ce devait être un poilu ! Violente canonnade la nuit passée ; Ce matin on demandait aux poilus qui revenaient de la tranchée la cause de ce tintamarre nocturne. Ils nous ont répondu : « ce n’est rien ». Rien ne les étonne plus. Avant-hier, j’ai assisté à une théorie faite aux mitrailleurs d’un régiment d’Infanterie avec une mitrailleuse boche chopée au cours des derniers combats. On a fait aussi des essais de tir réel. Ces mitrailleuses sont beaucoup plus lourdes que les nôtres et tirent moins vite. Ce sont de terribles engins quand même.
Tu me dis dans une de tes lettres que tu trouves le petit bien intelligent. C’est certainement un peu tôt pour le bien apprécier, mais enfin s’il a tant de connaissance, c’est bien un signe certain de précocité d’esprit. Son pauvre frère était bien intelligent aussi, le cher ange, et il n’y a pas de raison pour qu’il ne le soit pas autant. Tu m’as parlé longuement de ma Marcelle dans ton avant-dernière lettre. Elle apprend très vite et il faut plutôt la sortir de ses livres que la pousser, me dis-tu. Cela me fait beaucoup, beaucoup plaisir. Ce mot même exprime mal ma pensée. J’approuve entièrement ta façon de les élever, tous les deux. Leur donner une bonne éducation d’abord, une forte instruction ensuite. Je vais profiter si tu le veux bien, de ce sujet que toi même as commencé pour te bien dire là dessus ma manière de voir. Ce sera un échange d’idées. En tout cas tu connaîtras toujours mes intentions. Je t’ai parlé l’autre jour de la triple croyance à Dieu, à la famille et à la patrie. Ce doit être la base de toute éducation solide. Au point de vue religieux, je trouve qu’il faut bien ancrer profondément dans l’esprit des enfants et plus tard des jeunes gens et des jeunes filles, l’idée de Dieu en tant qu’être suprême, souverain absolu de tout et sur les conséquences de la liberté de faire le bien ou le mal qu’il nous a laissé. Cette idée doit selon moi dominer toute la religion, l’éclairer de bien haut et non pas être subjuguée par les pratiques religieuses, comme il arrive généralement avec l’instruction qu’on reçoit dans les campagnes. Il s’agit non pas de contrarier ou détruire, l’enseignement du prêtre au catéchisme, loin de là, mais au contraire le compléter et le fortifier.

Mais le principal, l’essentiel, l’idée majeure, à inculquer de bonne heure aux enfants, c’est l’idée, je te le répète, du créateur, maître du monde dont nous ne sommes que les infimes esclaves, que nous avons un but sur cette terre, faire le bien et éviter le mal, que nous avons un guide pour arriver à ce but : notre conscience qu’est la voix de Dieu, que nous ne pouvons pas savoir le but de Dieu vers lequel roulent les mondes dans un immense mouvement éternel, vers les espaces infinis, que nous ne pouvons même pas percer le mystère de l’étoile que nous voyons briller ou de la petite fleurette que nous pouvons cueillir ; que nous ne connaissons pas même le secret de notre vie, ni celui de la mort ; que toutes les plus merveilleuses inventions de l’homme ne sont après tout que la découverte d’inventions faites par Dieu lui même et que les Romains ou les Hébreux auraient pu découvrir bien avant nos savants modernes. Cette idée, cette croyance à Dieu bien ancrée dans l’esprit de nos enfants les préservera de cette fausse conception de la vie qui a sa doctrine dans cette formule : Ni Dieu, ni Maître. Or, les pratiques religieuses seules sont une barrière bien fragile contre cette maxime qui a fait tant de ravages. Quand le jeune homme, surtout, arrive à l’âge de comprendre la vie, qu’il cherche sa voie, cette maxime, ni Dieu ni Maitre, séduisante comme toutes les diaboliques inventions, a vite fait de le conduire dans le mauvais chemin. On s’affranchit de l’autorité de Dieu, on s’affranchit de celle des parents, ensuite on ne respecte plus rien ; sous prétexte de vie privée, on cache toutes les plus graves infractions à la morale. Plus de règle, plus de discipline intérieure, plus de respect de soi-même, résultat : regarde un peu les voisins de Valencin. Tandis que si l’enfant est élevé avec l’habitude d’interroger sa conscience chaque fois qu’il va prendre une décision, s’il est fermement convaincu de l’existence d’un Dieu et que toute infraction à sa Loi aura des conséquences redoutables pour lui, que toute mauvaise action diminuera sa valeur morale, dont il doit toujours avoir conscience, et que tout acte louable au contraire l’augmente un peu chaque fois ; s’il est bien persuadé de tout cela, il n’abandonnera pas l’habitude des pratiques religieuses qu’on lui aura apprises, mais surtout il ne se laissera jamais prendre aux sophismes de la morale sans Dieu.
Je te parle de tout ceci par expérience personnelle et c’est pourquoi j’y insiste. J’ai d’abord été élevé très religieusement. Puis à dix-huit ans, tout cela est parti peu à peu. Pourquoi ? Parce que je ne connaissais de la religion que la façade. Je savais très bien mon catéchisme, mais ce catéchisme n’a que quelques lignes sur Dieu lui même et tout le reste sur les manières de le servir. Faisons mieux connaître Dieu à nos enfants. Si j’en avais eu l’idée comme je l’ai maintenant, si on me l’avait appris jeune, cette période d’irréligion que j’ai eue dans une partie de ma vie n’aurait jamais existé et tous les actes regrettables qui en ont découlé ne se seraient jamais produits. Si je n’avais pas eu la chance de venir dans une famille d’une haute moralité, je n’aurais pas eu l’idée de remonter le courant.

Voilà, chère Alice, ce qu’il faut éviter à nos enfants. Les armer solidement pour leur vie, bien leur faire comprendre quand ils font mal, la conséquence morale de leur faute, s’adresser à leur cœur, à leurs bons sentiments. Un coup de trique ne les empêche pas de refaire le mal, il leur apprend seulement à se mieux cacher une autre fois pour le refaire, à éviter le châtiment au lieu d’éviter le mal lui-même. Il faut que l’enfant sache bien pourquoi il ne faut pas faire le mal, tandis que la formule employée est généralement celle-ci : si tu fais ça : tu reçois. Il y a un abîme, entre les deux.

Dimanche soir 3 heures, 4 juillet

Je me suis mis à plusieurs fois hier et ce matin pour écrire ces lignes. Mes idées ont été interrompues et tu comprends la cause du décousu que tu trouveras dans cet exposé de mes intentions pour l’éducation future des petits. Au risque de me répéter, je te dirai qu’il ne faut voir ici aucune critique contre la religion et encore moins l’intention de ne pas élever les enfants dans les principes religieux. Je te laisserai d’ailleurs absolument libre sous ce rapport et ne serait-ce que par égard pour toi que je les ferai élever religieusement si j’étais obligé de faire tout seul leur éducation. Ce qui n’arrivera pas, je l’espère bien. Voilà une bien longue réponse, quoi que bien incomplète, à ta lettre qui avait trait à cette question d’éducation. Je suis persuadé, d’une manière absolue, que si je venais à te manquer, tu saurais quand même faire le nécessaire pour en faire des gens de bien plus tard.

Tu as dû recevoir ma dernière lettre par laquelle je te laissais voir une mauvaise humeur bien évidente contre certaines parties du service. Je me suis toujours appliqué jusqu’à maintenant à donner malgré tout un ton optimiste à mes lettres. Je ne modifierai pas ce ton pour ce qui concerne la fin victorieuse pour nous de cette affreuse guerre. Mais il y aurait fort à dire sur les moyens que nous prenons pour arriver. Je ne mets pas en doute la valeur de notre haut commandement ; c’est, je le crois fermement, le meilleur de toutes les armées actuellement engagées dans cette guerre. Mais que de sous-ordres inférieurs, que de nullités malfaisantes ! Le moral des troupes a incontestablement baissé. C’est une vérité très dure mais qu’il faut bien reconnaître. Seule une bataille en rase campagne peut remonter l’esprit des hommes, très éprouvé par cette interminable guerre de tranchées. Et puis on embête trop les hommes. Les pères de famille que nous sommes tous supportent mal ces revues d’astiquage et d’autres petites mesquineries bonnes pour contenir des jeunes gens en temps de paix à la caserne, mais qu’il faudrait éviter à tous ces hommes qui ont répondu avec tant d’ardeur à la mobilisation. Que de choses on pourrait dire là-dessus. Je me lasse souvent d’essayer de remonter le moral aux camarades parce qu’ils ont trop beau jeu pour me répondre.

On parle de faire une campagne d’hiver. Je l’accepte d’avance de grand cœur mais si on n’essaye rien cet été, je ne sais pas trop ce qui va en résulter. Les hommes sont exaspérés par ces lenteurs. Hier encore, j’ai vu un soldat d’infanterie injurier un officier et flanquer une volée à un petit gradé. Il passera au conseil, c’est entendu, mais j’ai peur que ça se généralise. Les journaux feraient bien aussi de fermer leurs boîtes à éloges déplacées, héroïques soldats, entrain, etc…ça irrite d’autant plus les hommes qui savent ainsi qu’on trompe leurs familles sur leur véritable état.

Je te le répète, tout ceci ne me décourage pas quand même. Après tout, cet état d’esprit n’est pas étonnant quand on connaît toutes les souffrances que nos troupes endurent pendant cette campagne. Si on essaie une attaque générale sur un point, une tentative de forcer les lignes ennemies, tout marchera bien, j’en suis certain. Mais si cette situation continue, je me sens moins rassuré. Le grand commandement doit connaître tout cela. Peut-être prendra-t-il les mesures nécessaires à temps. En outre, il faut bien remarquer que je ne donne que l’aperçu d’une région, celle ou je suis et que les troupes de cette région ont été très éprouvées par les terribles luttes qui ont eu lieu par ici et qui n’ont pas eu un résultat appréciable, à notre point de vue du moins. Tout le monde a été convaincu que le coup a été manqué et qu’il est inutile de sacrifier du monde plus longtemps à cet endroit. A mon idée, il faut sortir de cette guerre de retranchement que l’ennemi nous a imposé, faire la poussée en masse en un seul point, sacrifier ce qu’il faudra en hommes, mais passer et amener la bataille loyale en libre terrain. Quand on parle de cela aux hommes, on les voit tout de suite approuver, se battre tant qu’on voudra, mais plus de ces tranchées, plus de ces boyaux où pleuvent les marmites, plus de cela. Je ne suis qu’un écho.

Je ne puis croire à la supériorité indéfinie des austro-allemands. Ces gens-là qui forment une population totale de 120 millions d’habitants ont quatre grands pays contre eux, soit 300 millions d’habitants. Certes il n’y a guère que les Italiens et nous qui soyons organisés entièrement. Les Russes bloqués ou à peu près, sans chemins de fer et sans routes, ne peuvent s’approvisionner comme ils le voudraient en armes et munitions, mais en revanche la guerre pour eux peut durer dix ans, ils ne manqueront jamais d’hommes. Les Anglais ne tiennent qu’un front insignifiant, pas même 100 kilomètres. Il est vrai qu’ils sont aux Dardanelles et que leur immense flotte barre la mer du Nord. Sous le choc répété de tant d’adversaires frappant de tous les côtés, le bloc germain finira bien par se désagréger et jaillir en éclats. Nous avons à notre disposition toutes les ressources que le monde entier peut fournir en vivres et produits industriels. L’Amérique travaille pour nous, le Japon aussi. Les Boches n’ont plus d’espoirs qu’en eux même. Si tenaces, si bien organisés soient-ils, ils ne pourront tenir indéfiniment. Leur résistance n’aura qu’un temps et quand ils cèderont, ce sera leur fin d’un seul coup. Voilà ce que je m’évertue à dire aux autres par là. Mais cela prendrait bien mieux et ferait bien meilleur effet si ces explications venaient de plus haut et remplaçaient un peu les exercices et les revues. Je te demande bien pardon, chère Alice, si ces choses-là t’attristent.

Ne montre pas cette lettre à personne, pour qu’elle ne décourage pas, mais j’aime mieux dire à toi seule ce qu’il en est réellement. Tu comprendras mieux pourquoi il y a des moments où tu trouves mes lettres un peu tristes. En attendant la venue de cette victoire qui mettra fin à tant de maux, je te demande de faire ton possible pour te bien porter. J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère (courrier avancé) qui me rassurait bien sur ta santé et celle des enfants. Dis-moi bien toujours la vérité sur tout. Je vais bien pour ma part. Demain j’aurai de tes
Le temps est toujours très chaud et très lourd, d’un extrême à l’autre.
Lucien
INDEFINI, mardi 6 juillet 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu ta lettre numéro 3 en arrivant d’un petit voyage au front d’en face, hier, j’en au reçu aussi une de ma sœur. Tout cela m’a fait bien plaisir. Tu me reparles dans ta lettre du dernier colis arrivé. En dehors de la perte à peu près du quart des confitures et du miel (liquide) rien autre n’a été perdu pour moi. La tablette de chocolat brisé n’était pas salie, j’ai pu profiter des morceaux. La teinture d’iode était en bon état. Seulement à première vue, quand on trouve le paquet tout gluant, ça semble que tout est perdu. Comme tu avais emballé chaque chose séparément, il n’y a guère que les papiers de pliage d’em…mélassés.

Tu me dis que ton papa a toujours ses douleurs. Cela me fait bien de la peine. Je sais bien qu’il veut aller quand même. Avoir tant de travail et ne pas avoir toute la santé avec ça, c’est bien plus terrible que d’être à la guerre, car comme je le disais à ta sœur, ceux qui sont restés auront eu bien plus de peine, de soucis et d’ennuis de toutes sortes que ceux qui sont partis à la frontière. J’espère bien sincèrement que ces douleurs ne dureront pas et que ton papa sera vite rétablit. Quelle terrible année !

Tu as dû recevoir, chère Alice, ma dernière lettre de six pages où je te laissais voir un peu de vérité. Je sais bien que tu as dû, ainsi que tous à la maison, être attristée par ces choses que je ne me suis décidé à te dire que parce que j’ai pensé qu’il ne fallait pas entretenir de fausses illusions. Je te disais en même temps que je ne savais pas quel moyen on prendrait en haut lieu pour y parer. Et bien ce moyen, on l’a trouvé, et il a produit (immédiatement du moins) un effet merveilleux. C’est hier que cela est arrivé, quand les journaux ont publié l’avis officiel des permissions à tous les hommes du front. Quel revirement ! ça n’a fait qu’une traînée de poudre. Toutes les considérations sur la guerre ont cessé sur le champ. Les permissions ! Retourner quelques jours chez soi, revoir sa famille ; quitter un moment le harnais de la guerre ! Ah le bon moyen de changer l’orientation des idées, trop portées au pessimisme par l’insuccès final de la dernière offensive ! On discute à perte de vue : qui ira le premier ? Les plus anciennes classes pour commencer ou par sections entières ? Combien à la fois ? Quand ça va-t-il commencer ? Etc., etc. Les fantassins qui sont avec nous sont les plus enragés. Ah, les usines pourront faire tranquillement leurs obus, les poilus ont maintenant une trop grande préoccupation pour ne pas trouver le temps trop long. Tout va bien, dans le publié de l’intérieur, cette mesure fera bon effet aussi je pense, elle intéresse tant les familles. Du moment qu’il faut attendre l’achèvement complet des armements, nul moyen n’était meilleur pour faire prendre patience à tout le monde…et à sa femme !

Et toi, qu’en penses-tu ? Il y a aujourd’hui exactement six mois que je t’ai quittée ; cela commence à être long. Aussi verrais-je venir mon tour de partir avec beaucoup de joie. La perspective de vous revoir tous, de connaître enfin mon petit Joseph, de juger un peu de la fameuse gentillesse de ma Marcelette, tout cela est bien fait pour détourner l’attention de la guerre et remonter un peu le ressort du moral. Ça ne gâtera rien ! Je serais très heureux de pouvoir m’en aller quelques jours (on dit quatre entiers chez soi) d’abord pour vous aider un peu et puis aussi pour vous donner une idée exacte de la situation, car les lettres ne peuvent pas le faire. N’interprétez pas cette phrase comme signifiant une mauvaise situation. Au contraire, elle n’a peut-être jamais été meilleure, mais il faut la voir sous son véritable jour et non pas à travers le prisme des journaux et de nos lettres trop incomplètes.

Je suis certain qu’on aura bientôt ces fameuses permissions. Un démenti qui les supprimerait aujourd’hui équivaudrait à un nouveau Waterloo. Il faut voir cette tension d’esprit de ceux qui font campagne depuis le commencement et qui ont subit ces effroyables marmitages. Jamais aucune guerre passée n’avait mis les hommes à pareille épreuve et c’est merveilleux que nos soldats y aient résisté. Je vous raconterai un peu ça. Les bruits de guerre très longue courent dans tous les journaux, mais les journaux, je ne les écoute guère. J’ai une bien meilleure source d’information dans ce que je vois. On y lit tant d’articles absolument inexacts, destinés à bourrer le crâne aux civils, que je ne les crois plus. Je me rappelle cet hiver leurs histoires de blocus de l’Allemagne, de pain K.K., de pénurie de cuivre et de matières explosives. C’est mal de nous tromper ainsi, car ça amène ensuite des désillusions. Paris en 70 a tenu cinq mois et ce n’était qu’une ville sans ressources tandis que deux empires avec leurs champs et toutes leurs réserves seraient affamés en quelques jours ! Grossière erreur ! Malgré cela, j’ai de plus en plus l’idée que la guerre sera vite finie par un triomphe aussi éclatant que soudain. Je crois que je passerai cet hiver à Valencin… ou en garnison confortablement dans quelque capitale boche. Je peux me tromper, mais pour le moment, c’est mon idée…

Quoi qu’il en soit, j’ai l’espoir de bientôt te revoir car je pense bien que nous sommes compris dans les troupes du front. Quand on va où tombent les obus boches, ce doit être le front, qu’en dis-tu ? Si on ne nous comprenait pas dans la catégorie des permissionnaires, nous chanterions en chœur sur l’air connu :
« Nous n’irons plus au Front, l’allumage est coupé ! »

Tu vois, tout cela me met en belle humeur. J’étais encore de garde, cette nuit, et je ne ronchonne même pas.

Je pense bien que la crise des dents du Petit est heureusement terminée. Ma mère m’a écrit qu’elle le trouvait de bonne venue et cela m’a fait bien plaisir. Quant à toi, je pense que cette lettre te fera autant de bien que les trois flacons de Pepto-fer ! A bientôt donc le plaisir de vous embrasser tous et faites que je trouve tout le monde en bonne santé. Mes meilleurs baisers
Le temps était froid et brumeux, hier, chaleur accablante avant-hier, ce matin beau-temps.
Lucien
INDEFINI, mercredi 7 juillet 1915

Ma bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’aujourd’hui. Les lettres avaient d’ailleurs l’air peu nombreuses et il faut sans doute ne voir dans ceci qu’un retard de la poste. J’ai reçu une lettre d’Emile du 30 juin. Ça remue un peu plus, chez eux, leur compagnie a eu 21 hommes hors de combat. On sent qu’il trouve la guerre bien longue, aussi.

Nous avons eu hier une fête militaire. Un régiment de réserve qui campe ici, le 2XX se trouvait par hasard au repos en même temps que le régiment actif, le XX, cantonné tout près d’ici. Le régiment de réserve (de 28 à 35 ans), offrait donc un concert à son frère aîné (de 20 à 28 ans, drôle n’est-ce pas ?). Figure toi que ce soit le 99ème ou le 299ème par exemple. Bien entendu c’étaient deux autres. Dans une vaste prairie plantée de grands arbres, on avait trouvé une estrade avec tapis et verdure ; d’un côté se trouvait sur des bancs la musique militaire. En face les clairons et tambours des deux régiments. En face de la scène avaient été disposés des fauteuils et des chaises de l’Eglise pour M.M. les Officiers. Un cordon de fils de fer entourait tout ceci et autour se pressait toute la foule des deux régiments et nous autres qui avions été invités, car nous avions prêté nos voitures pour transporter la musique militaire, le piano, etc. Le concert étant en lieu clos était privé. Quand arrivèrent les deux colonels et les invités, la musique joua la Marseillaise que tout le monde écoutait tête nue. Puis le commandant faisant fonction de maîtresse de maison reçut tous les officiers dans les règles et les installa à leurs places. Notre capitaine étant chef d’unité, trônait au premier rang. Puis le concert commença et dura trois heures, de deux à cinq. On trouve tout ce qu’on veut dans six mille hommes. Ce furent de vrais artistes qui se succédèrent sur scène. Chants patriotiques, scènes comiques, monologues, pantomime, morceaux de la musique militaire, tout fut supérieur. Les concerts qu’on donne dans nos festivals à Heyrieux ou ailleurs sont bien peu de choses à côté de celui d’hier. La note comique domina, mais assaisonnée de beaucoup de sel gaulois, comme tu peux bien le penser. Les officiers riaient de bon cœur. Il y eut une certaine chanson contre les Boches, dont tous les hommes des deux régiments reprenaient le refrain en chœur, qui était certes très bien tournée et encore mieux exécutée mais que tu ne veux jamais voir imprimer nulle part, à moins de très profondes modifications. Une autre chanson intitulée La Mitrailleuse, salée aussi et toujours contre les Boches, était accompagnée par la Musique et par une imitation de tambours rendant à merveille le crépitement d’une mitrailleuse. Figure-toi que quelques grosses dindes d’ici, jeunes filles, jeunes femmes avaient profité d’un trou dans la haie pour rentrer dans le pré que des sentinelles gardaient à la porte d’entrée. Les fantassins les laissèrent entrer dans leurs rangs et firent si bien qu’ils les poussèrent jusqu’au premier rang d’où elles ne purent plus sortir jusqu’à la fin. Elles entendirent très bien, même trop bien, et leur mine piteuse ne fut pas le moindre clou de la fête. Il y avait même des loustics qui leur coupaient les cheveux avec des ciseaux de sorte qu’elles s’en allèrent à moitié tondues. Ces fantassins s’en moquaient bien, arrivés avant-hier, ils sont repartis ce matin Dieu sait où. Morale : ne mêlez pas les demoiselles avec les militaires.

Un discours enflammé d’un des colonels termina la fête. Il promit à ses troupes une prochaine villégiature à Neuville-Saint-Waast et fut très applaudi. Ces gens qui ont repris leur poste sur la ligne de feu ce matin et dont plusieurs sont peut-être déjà tués, avaient bien le droit de s’amuser un peu avant de partir. On voyait parmi eux, soldats ou gradés, pas mal de croix de guerre et on ressent toujours une forte impression quand on est mêlé avec ces hommes dont on sait trop la vie terrible.

Les permissions vont commencer de suite, mais on n’envoie qu’un très faible effectif à la fois, 3 ou 4 %, dit-on. Peut-être l’augmentera-t-on. Je te dirai quand ce sera mon tour, l’un des derniers, je pense car je suis un des derniers partis. Enfin, je n’en sais rien. Nous verrons bien quand ce sera le moment. Nous avons fait un petit voyage ce matin. Nous sommes partis à 3 heures et demi et arrivés à midi. Il faisait un grand vent qui soulevait des nuages de poussière noire, car nous avons traversé des régions minières. Rien de tel que les mines pour gâter un paysage. Les grands échafaudages, les montagnes de déblais noirs, les maisons symétriques en briques rouges des corons, les cheminées d’usine, les routes toutes noires, tout cela manque de poésie. Heureusement que nous ne faisons pas du tourisme d’agrément, l’endroit serait mal choisi. Où est Genève ! Ce soir, il pleut, ça abattra un peu la poussière et ça lave les camions. Double avantage.

Je me porte toujours bien, j’ai toujours dans l’idée que la guerre ne durera pas tant qu’on le dit bien. Mais je peux bien me tromper aussi. Quoi qu’il en soit, j’espère bien aller jusqu’au bout. Je ne suis pas de ceux qui demandent la paix à tout prix. Jusqu’au triomphe final, jusqu’à la victoire complète, oui, mais pas autrement. Que nos enfants n’aient au moins pas à recommencer. Et pour que je ne fasse pas de la vaillance au dépend des autres, j’accepterais de bon cœur d’aller dans l’infanterie. Il n’y a que là qu’on trouve les vrais braves. Le reste, nous compris, à part quelques exemples, n’est que de la camelote vernie de fausse gloire à bon marché. Les éloges nous vont comme des bretelles à un lapin.
« Faux héros de clinquant recousus de gros fils » a dit le poète.
Je viens de te faire une bague avec l’aluminium d’un obus boche ; Je me suis servi pour cela d’un couteau, d’une lime et de beaucoup de patience. Je vais te l’envoyer incessamment. Je ne t’ai rien envoyé hier matin, celle-ci partira demain. En attendant le bonheur de tous vous revoir. Je t’embrasse bien fort, chère Alice, ainsi que les petits et tes chers parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, vendredi 9 juillet 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier soir par courrier avancé tes lettres 4 et 5. La dernière n’avait que deux jours. Aussi je n’attends rien au courrier régulier de ce matin qui va arriver vers 11 heures. Tu me dis que tu vas mieux. Si c’est bien vrai, cela me fait un grand plaisir. Toi aussi tu sais déjà l’affaire des permissions. Officiellement, on ne nous a encore rien dit. C’est très adroit de faire paraître des choses comme cela dans les journaux, puis après de n’en rien dire aux hommes. L’effet moral produit est épatant. Je crois que le petit commandement n’est guère partisan de ces permissions qui révèleront trop de choses au grand public. Le peu d’empressement qu’on met à nous en parler le ferait croire à moins. Attendons encore, mais sois certaine que le ton un peu amer de ces quelques lignes n’est qu’un pâle reflet de l’état d’esprit de mes camarades. Je ferais volontiers le sacrifice de ne pas te revoir jusqu’à la fin de la guerre si cela était nécessaire pour le pays mais alors pourquoi augmenter la dureté de l’épreuve par de faux espoirs ? Ou si ces permissions sont réelles, pourquoi nous laisser ainsi en suspens sans rien nous dire ? A tous les points de vue, c’est déplorable, très déplorable.

Notre camion est en réparation à l’atelier. L’atelier est la 18ème voiture. En attendant, je suis au repos et pour ne pas me mêler aux conversations trop aigries des camarades, je me livre à la fabrication intensive de bagues en aluminium. J’en ai fait une pour toi, j’en ai commencé une autre hier, mais comme elle est toute petite, je vais la destiner à ma Marcelette, à condition qu’elle soit toujours bien sage. J’en ai encore fondu deux autres, je les ferai ensuite, mais que vais-je en faire après ? Si tu trouves quelqu’un qui les veuille… Il n’y a pas longtemps que cette épidémie de bagues sévit. Ce sont les fantassins qui ont commencé à en faire avec des tubes d’aluminium des fusées d’obus boches. Les boches emploient ce métal depuis qu’ils n’ont plus de cuivre. Nous autres de l’auto, bien mieux outillés, nous fondons ces fusées informes et nous coulons le métal dans des moules en plâtre. On achève ensuite avec la lime et on polit avec une aiguille qu’on frotte contre. C’est le plus long. Avant les bagues, c’était la manie des porte-plumes faits avec deux cartouches boches soudées bout à bout. J’en ai deux comme cela que j’enverrai quand les bagues. Il y a eu aussi la fabrication des briquets avec des fusées d’obus, des sous anglais, des cartouches boches, des valves d’autos, que sais-je. J’en ai un gros que Tristelle m’a fait avec un bouchon de valve d’auto et qui marche très bien. Entre parenthèses, une fois rentré, je supprimerai complètement les allumettes. Trop dangereuses pour les enfants et si énervantes. Il y a encore des fabrications de coupe-papier avec des fléchettes d’aéros, des vases de cheminée avec des douilles d’obus agrémentées de fantaisies avec des cartouches et balles soudées entre les flancs, etc…

Et la guerre, me diras-tu ? Peuh, on n’y pense plus ; ça finira peut-être un jour ou jamais. Les journaux sont assommants. Je ne cherche plus à rien comprendre. Je crois que les boches vont prendre quelque jour une pile magistrale à côté de laquelle celle de la Marne ne serait qu’un enfantillage. Je crois fort que toutes ces histoires de canons, de munitions à outrance, d’industrialisation de la guerre et autres grands mots ne sont qu’un bluff magnifique, qu’un hameçon où mordra un de ces jours le goujon ou plutôt le requin boche et où il s’enferrera de belle façon. Pas de canons, pas de munitions, nous. Qu’on le dise à d’autres. Un plan méthodique s’exécute, on ne le comprendra que quand il aura donné tout son effet, ce n’est pas comme une opinion à moi tout seul. Ayons toujours confiance.

Je suis bien ennuyé de savoir que ton papa a toujours ses douleurs à un moment où vous avez tant à faire. C’est certainement l’excès de fatigue qui est en cause. Il faut aussi que la Mémé se soigne bien et toi bien lui aider pour qu’elle puisse le faire. Enfin, ce sont toujours les fourrages qui donnent le plus de peine, chez vous. Après les autres travaux, plus variés, sont un peu moins pénibles et cela ira peut-être mieux pour tous.

Il te faudra bien regarder à la boulangerie ce qu’il reste en huile de graissage et le descendre chez vous s’il y en a. Elle s’abîme là haut sans profit pour personne. Dis à ton papa qu’il s’en serve, elle est bien meilleure que l’huile minérale fluide, elle dure plus longtemps et ne coule pas tant. Bien merci de tes gentilles lettres. Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs et reçois mes plus affectueux baisers pour les enfants et toi.
Lucien
INDEFINI, dimanche 11 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

On vient de distribuer le courrier, j’ai reçu ta lettre n°6. Comme tu es gentille de m’écrire malgré toutes les misères que te fait ton petit bout d’homme, ce petit monsieur fait le patron en l’absence de son papa. Mais patience, on mettra toutes choses au point. Tu me parles toi aussi des permissions. Oui, c’est la grande question d’actualité. Cela a détourné d’une manière générale l’attention de la guerre aussi bien sur le front qu’à l’intérieur du pays. Officiellement, on ne nous a rien dit encore. Mais officieusement et directement, nous savons que cela va commencer de près chez nous à raison d’un homme par jour et par section. C’est à dire que le dernier partira le 48ème puisque nous sommes 48 hommes tout compris.

Maintenant, dans quel ordre partira-t-on ? Nous savons déjà que les engagés volontaires partiront après les autres, les appelés. Soit dit en passant, cette distinction entre ceux qui ont fait preuve de volonté individuelle et ceux qui sont venus par force est très intelligente, n’est-ce pas. Mais passons. A la section, il y a 20 engagés. Si rien ne vient modifier ces calculs, je m’en vais vers le 19 août. Si au contraire on partait par rang d’âge individuel, je serais vers le 18ème rang. Si on passe, comme les fantassins l’ont fait, par rang d’ancienneté sur le front, je suis un des premiers à partir, mon séjour de un mois à Dijon (ville de la zone des armées), compterait comme une bonne avance, l’immense majorité du convoi étant partie en janvier de Lyon. Enfin, que ce soit tard ou tôt, pourvu que cela soit, c’est l’essentiel. Je ne te cache pas que je serai très heureux de m’en aller pour quatre jours. Ne serait-ce que pour connaître le petit. Soyons patients en attendant.

Laisse moi te raconter une bien bonne histoire arrivée à un de mes camarades appelé Bouton, un riche bijoutier de Lyon. Un de ces jours derniers, sa femme a rencontré dans Lyon la femme d’un autre camarade lyonnais, appelé Gindre, un gros soiriste, millionnaire. Le hasard seul a réuni les deux femmes qui ne se connaissaient pas avant et l’une d’elles ayant parlé de son mari conducteur à la 404ème section, l’autre a ouvert les oreilles et s’est faite connaître comme y ayant aussi le sien. Alors voilà l’amusant : Gindre raconte à sa femme toutes sortes d’histoires épouvantables sur les dangers que court la section et sur les multiples bombardements que nous aurions déjà essuyés. Des photos truquées qu’il lui envoie à l’appui de ses récits semblent prouver les soi disant dangers qu’il a couru. Bouton au contraire dit simplement la vérité à sa femme. Tu vois d’ici les deux femmes en contradiction. Mais le plus drôle, c’est que Bouton a reçu une verte semonce de sa femme, parce qu’il lui cachait les terribles épreuves qu’il avait subies ! Tu parles si nous avons tous ri. Les dangers que nous courrons ! Ah, elle est bonne, celle-là.

Je trouve bien extraordinaire que Guilleme de Mions ait été ému au point d’en être malade, par la venue de son neveu. Les permissionnaires partent en détachement, il ne leur est pas commode d’envoyer des dépêches à l’avance. Je reviens malgré moi à cette affaire de permissions. Si ça réussit, ça me fera un rude plaisir de vous revoir tous !

Je crois que tu devrais faire une demande au maire de Valencin pour les allocations. Je ne puis pas appuyer une demande qui n’a pas encore été faite. Je n’ai rien reçu du préfet. Et toi ? Fais la demande et si elle est refusée, je réclamerai à nouveau.

Merci bien de ta lettre, chère Alice, continue tous tes efforts pour être en bonne santé. Dis à tes bons parents le plaisir que ça me fait de bientôt les revoir et embrasse-les bien pour moi, ainsi que tes sœurs. Reçois chère femme mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Lucien
INDEFINI, mardi 13 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Je t’ai envoyé une carte par le facteur de ce matin pour te dire le reçu de ta lettre 7 et des lunettes. Tu remercieras bien Joanny pour les lunettes. Ce sont les plus jolies de tout le convoi. Cela me fait un grand plaisir de les avoir car j’ai les yeux un peu abîmés. Je n’y vois pas pour lire à la lampe, la nuit. Mais avec ces lunettes, la poussière n’entretiendra plus cette inflammation continuelle et tout cela passera. Elles me sont arrivées en très très bon état. La boîte n’était pas abimée du tout.

Tu me parles des permissions. On nous l’a lu au rapport, ce matin, Deux hommes partiront ensemble et deux autres quand ils seront revenus. Les gradés pour commencer, les hommes mariés ensuite, les célibataires après. Quelques autres mesures permettront bien quelques passe-droits. C’est dans la règle. A ce compte-là, cela va durer six mois. Et ce qu’on nous fait déjà marcher avec ces permissions. Celui qui ne fera pas ceci ou qui dira cela etc.. n’ira pas.

Et allez donc, on nous prend pour des gamins.

Laissons de côté ces petites mesquineries. J’irai quand ce sera mon tour. Je ne baisserai l’échine devant personne pour l’avancer, même d’un jour.

La vraie permission, celle que j’attends et que je désire impatiemment, c’est la libération définitive que nous procurera une victoire décisive sur nos ennemis et je la crois plus proche que beaucoup ne le pensent. Cette question du triomphe final est autrement importante que celle des permissions de 4 jours. Certes, cela me ferait bien plaisir de te revoir, ainsi que les petits et tous à la maison, mais cela ne peut avoir aucune importance pour la réussite finale qui prime tout. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est le triomphe de la France, son triomphe absolu qui nous rendra nos provinces perdues en 70, nous libérera de la tutelle économique que nous avait imposé le traité de Francfort et nous permettra de faire payer à cette Prusse les énormes dépenses qu’elle nous a obligés à faire. Oui, il faut que l’Allemagne soit écrasée complètement, afin que de longtemps il ne lui prenne l’envie de troubler la paix du monde. Que tant de morts, tant de mutilés voient leur sacrifice utile à leur pays. Pour que mon petit Joseph ne soit pas obligé un jour de souffrir tout ce qu’endurent nos soldats dans cette affreuse guerre. Ne serait-ce que pour ce motif que jusqu’à la fin, je dirai, tenons toujours, ne cédons pas. Non, pas de paix bâtarde, pas de négociations louches, pas de compromis avec l’ennemi. La lutte à outrance, la lutte à mort jusqu’à l’écroulement final de nos ennemis !
Tu vas me demander pourquoi je crois que ce sera bientôt. En raisonnant un peu, il est facile de voir que les allemands n’ont pas cette puissance mystérieuse et invincible que les pessimistes semblent lui accorder si facilement. L’armée allemande avait son maximum de puissance quand elle a commencé la guerre. En six semaines, et même moins, elle a été mise hors d’état de continuer son offensive, or, ne l’oublions pas, la guerre a été voulue par l’Allemagne qui, s’y préparant pendant que nous faisions de la politique, elle a été déclenchée au moment le plus favorable pour elle et malgré tout cela, son attaque en masse n’a pas réussi ! Et à ce moment-là, elle avait tout pour elle : son alliée l’Autriche était prête aussi, elle savait bien que l’Italie ne marcherait pas, mais la Russie était loin d’être prête. L’Autriche pouvait facilement la contenir pendant que de toute son énorme masse, l’Allemagne écraserait la France. Et maintenant, voyons un peu la situation : nous sommes bien mieux armés qu’au début. Nous avons bien plus de régiments, les Anglais ont beaucoup de troupes, beaucoup plus qu’au début, les Russes aussi sont mobilisés, les Italiens se sont retournés contre leurs anciens alliés. Et les Boches ? Eux, ils ont perdu depuis ce moment beaucoup de monde sur tous les fronts ; sauf la Turquie, rien n’est venu à leur secours.

Et on vient me dire que ces gens-là, qui n’ont pu nous battre alors qu’ils avaient tous les atouts en main, vont le faire maintenant qu’ils ont quatre fois plus d’ennemis devant eux. Après leur défaite de la Marne, les Boches se sont retirés sur des positions choisies par eux et fortifiées en conséquence. Ils avaient dû prévoir qu’en temps de guerre, ils pourraient avoir des revers momentanés et ils avaient étudié les moyens d’arrêter une armée victorieuse. C’était le système des tranchées qu’ils avaient ainsi inventé. Or quand nos troupes ont voulu passer à l’offensive, elles se sont heurtées à ces positions choisies. Ce qu’il fallait faire avant tout ; c’était de déloger successivement les ennemis de ces positions. C’est ce qui explique ces attaques, en apparence isolées, les Eparges, Notre Dame de Lorette, Berry-au-Bac, Le bois, Le Prêtre, etc. Tout cela fait partie d’un tout. En chassant les boches de leurs positions principales, nous diminuons leur puissance défensive au profit de la notre et nous augmentons par ce moyen le nombre des troupes disponibles pour notre offensive. On comprend facilement qu’un régiment installé dans une position en empêche plusieurs de passer. Or nous touchons au moment où toutes les positions ennemies seront en notre pouvoir. Cela ne va pas vite. Il faut d’abord les reprendre après qu’ils les ont perdues. Entre temps, se sentant perdus, ils emploient toutes sortes de moyens extraordinaires et inusités depuis les temps anciens, liquides enflammés, gaz asphyxiants, poisons, etc… Ils ne se seraient pas déshonorés devant le monde par ces moyens-là si les procédés ordinaires de la guerre leur eussent permis de vaincre. Il nous a fallu aussi nous défendre par les mêmes moyens. Nous ne nous attendions pas à cela, certes. Et pour préparer ces nouveaux engins, il nous faut encore du temps. Des canons et des munitions ordinaires, nous en avons, sois en sûre, plus que tu ne le penses. Ce qu’on fabrique, je le sais, je ne peux te le dire. J’ai vu des expériences, c’est affreux. Figure toi un feu rongeur que rien ne peut éteindre et qui brûle tout là où il tombe. Ah, les boches ont commencé !... Quand tout sera prêt, on commencera le grand coup, à coup sûr, cette fois. Et j’ai dans l’idée que ce sera bientôt, avant la fin de l’été, certainement. La guerre sera finie à Noël.

D’autres facteurs interviendront en même temps. La prise de Constantinople hâtera la fin aussi parce qu’elle nous libérera. Les troupes combattent là-bas, ensuite elle nous permettra de livrer des armes à la Russie qui pourra ainsi armer ses innombrables soldats, inutilisés en grande partie faute de matériel et de munitions, la Russie n’ayant presque pas de fabriques. Les Turcs ne pouvant tenir bien longtemps, leur chute sera le premier contre coup qui ébranlera le bloc boche. Et puis, et la question économique. Mme Carra m’écrit que la crise commence à se faire sentir à Lyon. Or Lyon est en France et la France est libre sur toutes ses côtes. Les produits de nos colonies et du monde entier viennent librement nous alimenter dans nos ports. Et avec cela, nous sommes gênés ! Tant mieux alors. Les empires boches, bloqués de toute part, mobilisés comme chez nous à outrance, doivent souffrir bien plus terriblement de la crise économique. Et cela n’est pas fait pour prolonger leur résistance, car tout s’enchaîne. Cette situation périlleuse des boches les oblige à faire des efforts désespérés pour en sortir. L’homme qui se noie emploie ses dernières forces à se débattre et se raccroche au moindre brin d’herbe. Après les furieux assauts sur l’Yser en décembre, pour atteindre Calais, et par là l’Angleterre (plan très faisable) et devant leur échec sur ce point, ils se sont retournés contre la Russie, pensant la trouver plus vulnérable. Ils ont pu, grâce à leur énorme artillerie et leur suprématie en munitions, les faire reculer momentanément. Mais les Russes remplacent leurs pertes au fur et à mesure et les boches ne peuvent en faire autant. Les voilà bien avancés, les boches ! Avancer contre les Russes, c’est s’enfoncer dans le désert moscovite, si funeste à tous les envahisseurs. Reculer, c’est avoir tout le temps les casaques sur les talons et piétiner sur place ne fait guère leur affaire.

Je ne vois guère le Kaiser sortir de ce guêpier. Et pourtant, ça presse ailleurs, les Italiens avancent chaque jour. En France, la ruée sera terrible, tout le monde en a assez de cette guerre ; la poussée sera irrésistible, quand elle aura été bien préparée par les terribles engins qu’on fabrique actuellement. Attendons donc avec confiance. Joffre a déjà vaincu dans des conditions autrement difficiles et sa victoire a été un chef d’œuvre. Voilà pourquoi je ne crois guère à une campagne d’hiver. Quand les boches lâcheront, ils s’effondreront tout d’un coup. Au point de vue général, les régiments sont bien équipés, bien armés. L’artillerie est nombreuse, la cavalerie admirablement remontée. Je sais mieux que personne qu’il y a des détails qui clochent, des sous ordres, dont les contre ordres font le désordre, comme a dit un parlementaire, mais tout cela est secondaire et accessoire. Et chez les boches, donc !
Tu comprends pourquoi (…….) encore mieux la fin de la guerre que les permissions ; Une permission, c’est bon d’y aller, mais le retour ! Bien entendu, j’irai à mon tour, mais que cela ne nous détourne pas du but final, du triomphe qui nous permettra de rentrer en vainqueurs. Oui, j’aurai du plaisir de t’embrasser ce jour-là ;

Ta lettre me dit que vous allez tous bien. J’en conclu que les douleurs ont un peu quitté ton papa. Cela me ferait bien plaisir de le savoir bien remis. Et notre mémé ? Il ne faut pas qu’elle se fatigue trop avec le petit, il faut bien que ce monsieur reste dans sa voiture, ne te donne pas trop peur de ses cris, il s’y habituera bien. Le tenir tout le temps est trop pénible pour la mémé et toi aussi. En attendant que je puisse aller vous embrasser tous, fais part de mes affectueux sentiments pour tes chers parents et sœurs et reçois pour toi, ma Marcelette et mon petit Joseph, mes meilleurs baisers.




(Petit mot)

J’ai reçu -je te l’envoie- une lettre de Mme Carra avec cinq francs dedans. Me voilà riche. J’ai changé le tien cette semaine. Je travaille toujours aux bagues, ça se tire. Je veux envoyer aussi quelques bricoles à Mme Carra. Tu me demandes des papiers de musique pour Francisque Rey. Je ne me rappelle pas où ils sont. Dis lui donc en attendant qu’il vienne un peu ici, il y trouvera des pères de famille de 40 ans qui ont cinq enfants, et en fait de musique, il en entendra une nouvelle qu’il ne connaît pas encore. Dis-lui pour l’encourager que cette musique a des accents touchants.
Lucien
INDEFINI, jeudi 15 juillet 1915

Ma chère Alice,

J’ai reçu ce matin en arrivant de voyage la lettre n°8. Je te vois bien heureuse de ma future permission. Ce ne sera guère que pour le mois de novembre. Compte : on n’envoie à la fois que 4% de l’effectif pour une durée totale d’une semaine, ce qui fait 100/4=25 semaines (six mois) pour que tout le monde passe. Soyons donc patients, bien chère amie, faisons ce sacrifice d’attendre, sache qu’il y en a qui attendront encore plus que toi et moi puisqu’il y en a qui partiront encore après moi, à moins que la guerre finisse avant, ce que je commence à croire fortement.

Hier c’était le 14 juillet. Le hasard a voulu que nous ne fassions rien, mais ce jour a été pareil aux autres, ni fête ni revue. On nous a seulement doublé le vin et corsé un peu le menu des deux repas. Les autres troupes ont marché comme d’habitude ce qui nous a valu d’ailleurs un beau spectacle, que je vais te raconter. Tout d’abord, nous avons été réveillés le matin par un tapage infernal. J’ai soulevé la toile qui ferme le camion pour voir ce que c’était. Un régiment d’artillerie avec ses pièces et caissons passait au grand trot le long de nos camions. J’ai dit à mon premier qui couche au fond de notre guimbarde : « voilà la revue qui commence ». C’est égal, quelle différence entre ces artilleurs barbus et poudreux, avec leurs vrais canons plus ou moins ébréchés ou écornés par la bataille, la peinture éraflée, les lourds caissons pleins d’obus, quelle différence, me pensais-je avec les canons brillants et les artilleurs brillants de Bellecour ! Aussitôt, les canons passés, un régiment d’infanterie a défilé, clairons et musique en tête. Il est probable que l’artillerie venait de le dépasser et c’est pourquoi elle était au trot allongé. Bien entendu, ces troupes passaient simplement et cela n’avait rien à voir avec le 14 juillet. Mais voilà le plus beau. Un autre régiment d’infanterie venait cantonner chez nous. Il s’est amené, baïonnette au canon, arme sur l’épaule, les pointes brillantes dépassant les têtes font un effet prodigieux sous le soleil.

Clairons, tambours (48, en tout), et musique remplissaient le village de leurs accents enlevants, des compagnies passèrent, martelant le sol, puis ce fut le colonel et derrière lui, avec son escorte, le drapeau qui flottait joyeusement. C’est le premier drapeau de régiment que je voyais déployé par ici. Les autres sont toujours dans leur gaine. En le voyant arriver, nous nous sommes mis chacun au garde à vous pour le saluer et quand il a été bien près et que j’ai vu que ce drapeau qui flottait si bien de loin n’était plus qu’une guenille toute déchirée, je ne puis te dire quel effet cela m’a produit. Pauvre et glorieux drapeau. Le bas du rouge était tout emporté, le sommet était effrangé, au milieu et au bas du blanc, de grandes déchirures, éclats d’obus, peut-être, emportaient une partie de l’inscription et la hampe ! Ce régiment, je sais, est un de ceux qui se sont signalés dans les derniers combats ; ce drapeau mitraillé était la preuve des terribles épreuves que ce régiment avait supportées. Quelle émotion quand même quand ce régiment rentrera dans sa ville de garnison avec son drapeau mutilé, qu’il avait quittée avec son étendard tout neuf.

(16 juillet, vend. Matin. 7 heures)

Depuis ce matin 3 heures, les troupes ne cessent de passer. Voilà plusieurs jours que cela dure. On ne dort plus rien. Ces excellents fantassins tapent en passant à coups de cannes sur les camions et nos protestations ne les gênent guère. Cela ne nous empêche pas d’être bien copains quand même. A quatre heures, un régiment défilait au son de la Marseillaise jouée par sa musique, puis après c’était son autre régiment d’infanterie, des territoriaux que nous avions été chercher très loin hier et qui partaient déjà je ne sais où ni eux non plus. Après encore de l’artillerie. T’ais-je dis que canons et caissons sont en général peints d’une manière bizarre, en couleurs variées et indécises, sans ordre aucun. On dirait de mauvais essais de faux marbre. De grosses lignes noires aux contours capricieux s’enroulent aux roues et sur les pièces ou les coffres. C’est pour rendre les pièces invisibles ; les verts pâles et les jaunes décolorés sur fond gris terne ne sont guère voyants. En outre, les grosses lignes noires qui imitent des branchages cachent les arêtes trop vives des lignes du canon ou des caissons. Beaucoup de pièces ont encore des noms guerriers. L’Invincible, la Revanche, le Sans-Pitié, etc…
Les automitrailleuses sont en général peintes ainsi.

Nous avons hier côtoyé le front assez longtemps, dans des endroits ou je n’étais pas encore passé. J’ai vu notamment en pleine campagne un hôpital provisoire en toile et en planches. Des dames de la Croix-Rouge passaient entre les rangées de lits. Nous avons pu voir cela en passant par la porte ouverte. Non loin de là, dans un champ de blé, sur le bord de la route, c’était le cimetière neuf, le cimetière de campagne, pourrait-on dire. Une petite palissade l’entourait sur trois côtés. Le quatrième étant libre pour les agrandissements et les tombes des soldats morts étaient là, alignées avec leurs petites croix de bois. Quelques unes avaient de belles couronnes. Mais le côté à agrandir vous laissait rêveur ! Saloperie de guerre. Que de victimes elle a fait ! Et dire que certains parlent de la paix à tout prix. Tout ce sang aurait été versé pour rien. Le sacrifice de tant de héros aurait été inutile ! Ah non, alors ! Qu’on ne parle pas de cela. Jusqu’au bout, jusqu’à la fin, tant qu’on n’aura pas écrasé l’ignoble agresseur ! Je serai content qu’on fasse un peu la révision des automobilistes et qu’on envoie dans l’infanterie tous ceux qui peuvent y aller. J’en serais et cela me ferait plaisir de voir la gueule de ces jeunes fils à papa qui ont acheté leur brevet d’auto pour entrer ici et qui étaient les meilleurs patriotes du monde avant la guerre mais qui maintenant se plaignent le plus fort et crient leur regret de ne pas avoir passé l’Atlantique pour abriter aux Amériques leurs précieuses personnes. Ah les lâches ! Ce qu’il y en a de cette graine là dans tous les services de l’armée qu’ils déshonorent. Ce n’est pas flatteur d’être automobiliste, crois moi. Bien entendu, ces petits fêtards, snobs, usés, collés, séparés, divorcés, mais non mariés partent en permission avant les honnêtes gens. Que veux-tu, ils ont de si belles relations et des manières si distinguées ! Les gens de la haute société qui avaient de réels sentiments ne sont pas venus se cacher dans l’auto, loin des balles. Ce sont maintenant des officiers qui mènent leurs troupes à la française, les premiers en tête. J’ai déjà vu pas mal de curés officiers, je n’en connais pas un seul qui soit automobiliste. Tu sais, je ne suis pas fier de mon poste. Si on ne nous expose pas un jour au feu pour nous réhabiliter un peu et démasquer les lâches qui nous gangrènent, je ne me vanterai pas trop de mes services en temps de guerre. Il y a de quoi vous dégoûter. Notre chef, un vieux blanc, dit qu’il a honte d’être automobiliste et lui il a 50 ans et il s’est engagé ! Que dois-je dire, moi ?

Ah, nous pouvons bien, chère Alice, faire le sacrifice du retard de ma permission : pour la gloire que je vais te rapporter, il n’y a pas lieu d’être fier qu’on fasse passer devant nous tous ces braves fantassins, eux au moins, ils le méritent.

Je vais toujours bien, malgré ces brusques variations de températures. En général, il ne fait pas chaud. Les seigles commencent à être moissonnés, mais les blés sont encore tout verts. Les fanages sont en train. D’ailleurs, il pleut chaque jour et plusieurs fois par jour. Il a plu à verse tout l’après-midi du 14 juillet. Merci bien, chère Alice, de ta bonne lettre, embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et reçois, bien chère femme, mes meilleurs baisers pour toi et nos chers petits.

Un des mes camarades me demande de lui faire envoyer des lunettes comme les miennes, en les payant, bien entendu. Vois si tu peux me les envoyer avec le prix. C’est un service à rendre, il n’y en a point à Saint-Pol.
Lucien
INDEFINI, samedi 17 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Il pleut, il pleut toujours et il fait froid. Quel pays ! Ce n’est pas étonnant que la vigne n’y puisse pousser. On nous a lu ce matin au rapport les nominations de brigadiers et de 1ères classes. Tous les nouveaux promus sont des hommes n’ayant jamais fait de service militaire. Aussi faut-il voir les sourires ironiques qui accueillent les nouveaux galons. Tu comprends que ceux qui ont servi avant la guerre connaissent trop le métier militaire, ils se rappellent qu’ils ont été sous les ordres de vrais officiers dignes de ce nom. Je m’arrête. Achève toi-même.

Je vais te parler d’autre chose. Depuis la fin de juin, il y a une petite épidémie de coliques qui atteint à peu près la moitié des hommes de notre section. J’en suis du nombre. Les brusques variations de température sont bien pour quelque chose, mais comme ça n’atteint que nous autres et non les autres sections, il faut en voir un peu la cause dans la nourriture. Nos deux malheureux cuisiniers ne savent cuisiner ni l’un ni l’autre. Alors pour ne rien faire brûler, ils font tout cuire à l’eau, pommes de terre, haricots et riz qui constituent tout notre ordinaire.

En même temps, de peur qu’elle ne se gâte, ils font bouillir la viande dans beaucoup de graisse, ce qui fait que nous la mangeons toujours froide. Alors à l’heure des repas, ils font réchauffer cette graisse qu’ils appellent jus (!) et ils nous donnent une portion de légumes égouttés arrosés de ce jus au goût de graillon. Avant qu’on soit au camion, l’assiette de fer blanc est froide, la graisse est figée sur les légumes sans goût et tu peux voir d’ici la fameuse indigestion qui vous attend avec ce régime chaque jour répété. Notre sous-officier à la section, le Maréchal des Logis Velle est comme moi et bien d’autres saoul de cette nourriture qui sort par les yeux. Il souffre des coliques comme les autres et hier il est venu me trouver et m’a proposé de venir manger avec moi dans mon camion. J’ai un réchaud, je sais un peu cuisiner, on se ferait des œufs et quelques autres choses faciles, macaronis ou autres pâtes et peut-être qu’en changeant de régime, ça irait mieux. J’ai donc acheté une livre de beurre, hier, du sel, du poivre, du vinaigre. J’ai fait pour souper chacun deux œufs sur le plat, j’ai repassé sur le feu avec le beurre les patates de l’ordinaire et c’était un peu plus mangeable. Je vais me rengraisser, car quand j’étais tout seul, j’avais la flemme de me faire quelque chose, la plupart du temps.

Quand tu me renverras un paquet quelconque, tu y joindras des boîtes de petits pois et des nouilles. Ici on ne trouve rien du tout. Si tu m’envoies quelque chose de ce genre, n’oublie pas de m’en dire le prix, car le sous-officier en paye la moitié. Je vais te présenter le maréchal des logis, je ne t’en avais jamais parlé. Pas plus que de la plupart des autres, d’ailleurs. C’est un lorrain, sa maison est tout près de la borne qui sépare la France, l’Allemagne et le Luxembourg. Il a 38 ans, sa femme et ses enfants sont dans la région envahie par les boches et il n’en reçoit que très rarement de courtes nouvelles, deux mots sur une carte qui fait le tour par la Suisse. Tu comprends que cette situation ne le rend pas d’une folle gaîté. Mobilisé le 30 juillet directement aux autos, il a fait toute la campagne, retraite de la Marne, etc…Patriote ardent comme tous les lorrains, ne punissant jamais personne mais exigeant que chacun fasse son devoir, ennemi du favoritisme et peu enclin aux plaisanteries bruyantes, il y en avait assez de tout cela pour qu’il fut en butte aux dédains et rancunes de ces messieurs de la haute, la bande des faux-cols, comme nous les appelons. Comme je me suis toujours borné à faire mon travail, sans jamais solliciter aucune faveur ni passe-droit, il y a toujours eu entre nous deux une discrète sympathie qui s’affirme maintenant. Je sais bien que s’il est venu pour manger ensemble, nous deux, c’est qu’il me juge incapable d’abuser de cette familiarité et qu’il est certain que je n’essayerai pas d’en obtenir quelque privilège. Ce n’est pas dans mon caractère. Mais aux yeux des autres, ce n’est pas moins une petite victoire morale, car ils savent bien que le M. des L. Velle n’est pas homme à se faire rincer la bouche, il est bien trop strict pour cela. Cela me fait bien plaisir d’être en sa compagnie plus souvent. J’ai causé plusieurs fois avec lui ; c’est un partisan de la lutte à outrance et puis il cause bien, c’est un homme instruit, de bonne éducation. Je crois qu’il croit qu’il occupe une bonne place dans une usine métallurgique. Il a l’air d’être assez aisé. Je le saurais par la suite. C’est un bon français, c’est l’essentiel. C’est comme le chef Maugis.

Tu m’as parlé des allocations. J’ai pensé que la démarche de Dupuis était peut-être une suite à ma demande au préfet ? Qu’en pense-tu ? Dans tous les cas, demande au maire, pour cette allocation. Quand j’ai écrit au préfet, je pensais que tu avais déjà demandé et qu’on t’avait refusé. J’ai vu aujourd’hui dans une brochure que pour la journée du 75, c’était le département de l’Isère qui avait donné le plus par habitant (0,334 fr par habitant). Chaque insigne a été payé 0,541 et la vente a produit 119.121,75 fr et 220000 insignes vendus. Seule la Seine et Marne a vendu plus d’insignes. 277.200 pour 119.313,00fr et la Seine et Oise 436.000 pour 187.076 fr 20. Mais c’est l’Isère qui reste en tête par habitant, la Seine et Marne au 2ème rang, Calvados 3ème et Seine et Oise 9ème.

Il pleut toujours, nous allons rester à midi pour le génie. Je pense que nous approchons des tranchées, le temps est couvert, c’est faisable.

Toutes les affections à tous à la maison, et reçois, bien chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et nos chers petits.


Lucien
INDEFINI, samedi 17 juillet 1915
En route,

Ma bien chère Alice

J’ai reçu à 11h la lettre 9 ainsi qu’une autre d’Emile. Il a quitté sa forêt de P. et est au repos. Il me dit qu’il y a de grands mouvements chez lui aussi. Tout cela signifie quelque chose et semble confirmer ce que je t’ai déjà dit, que nous aurons la victoire décisive avant l’hiver. N’oublie pas que j’ai plus de six mois de front. Or au commencement, quand il n’y avait rien, que des opérations insignifiantes, ce qu’on voyait n’avait pas le même aspect que ce qu’on voit. Partout règne une activité continue ; partout on voit des préparatifs de grande envergure. Un nouveau venu ne le distinguerait peut-être pas si bien, mais moi je peux comparer avec ce que j’ai déjà vu. Je dis : on prépare quelque chose et on le prépare bien. On sent l’esprit de suite, la méthode, tout ce qui a été entrepris s’achève. Je n’ai rien vu qui ait été entrepris et abandonné. Un vaste plan s’accomplit chaque jour. Je ne le connais pas et je ne cherche pas à la connaître, mais tout cela marche trop régulièrement et avec trop d’ensemble pour ne pas donner bientôt un résultat merveilleux. Je concède aux pessimistes que quelques détails peuvent prêter à la critique, mais l’œuvre une fois exécutée sera belle, j’en ai la profonde conviction. On sent qu’on veut la fin de l’Allemagne et on s’y prépare avec ordre et méthode, et sans rien négliger. Maintenant, où aura lieu le grand coup ? Partout à la fois, probablement, avec le maximum d’efforts vers Emile, ou a peu près. Ayons donc confiance, la victoire sera grande et elle est proche. Plus ça va et plus j’ai dans l’idée que je passerai le jour de l’an en famille.

Enfin, Dieu seul est maître des destinées mais espérons quand même que mes prévisions basées sur des faits seront réalisées dans les meilleures conditions pour nous.

Tu me dis que ce pauvre Eugène est versé au service armé ou pour mieux dire dans l’infanterie. Que j’en vois, des auxiliaires ou des réformés dans les fantassins ! On les reconnaît à leur harnachement tout neuf et à leur allure. Mais ils font leur devoir quand même. La femme d’Eugène peut bien l’embrasser, elle n’est pas sûre de le revoir. N’est ce pas que cette idée doit être plus pénible que le désagrément du retard d’une permission.

Tu me parleras un peu du pain, dans ta prochaine lettre. Quel est son prix ? Ceux d’Heyrieux viennent-ils toujours ? Et dans les autres pays ? Chaleyssin ? Chaponnay ? La mère Monnet avait-elle reçu ma carte ? Et M. Roux à qui j’avais écrit en avril ? Il a fait très froid, cette nuit, pluie et grand vent. L’eau fait retirer la toile des bâches et l’air s’engouffre ensuite dans l’intérieur. Il n’y a plus moyen de dormir, maintenant, toutes les nuits c’est un vacarme incessant. Autos qui passent avec leur échappement libre, motocyclistes porteurs d’ordres, cris des sentinelles, puis, dès deux heures du matin, c’est le réveil des troupes de passage qui cantonnent chaque jour ici les unes après les autres. C’est les bruyants préparatifs du départ, puis les défilés interminables des voitures et fourgons régimentaires ; des appels, des ordres, des cornes d’autos qui veulent se frayer un passage, des files d’autobus revenant d’un transport de troupes, de grands troupeaux de bœufs, voyageurs nocturnes pour éviter la chaleur de jour, soldats et leur bande de chiens.

Dès le jour venu, les aéros prennent leur vol et s’élèvent en spirale sur nos têtes avec un pétard infernal. Puis ce sont les paysans qui se lèvent et jacassent leur charabia. Si par hasard un indigène du cru s’est laissé mourir, alors c’est le comble. Pendant une heure et demie on leur sonne ce qu’on appelle ici le trépas. C’est une sorte de glas sonné très vite et à grande branle. Si par hasard la nuit doit être calme, c’est nous qu’on appelle alors pour un départ.

Hier les camions, sauf nous, sont partis à minuit pour mener des troupes à l’occasion de l’exécution de deux soldats qu’on a fusillés à 5 heures du matin. Deux pour qui la guerre est finie.

Les fanages doivent être finis, chez vous maintenant. C’est bien un gros souci de moins. Et les vignes, comment sont-elles ? Dans le midi, on dit que tout est presque perdu ! Par ici, les récoltes de céréales sont magnifiques. Les blés sont encore bien verts. Les fourrages ne sont pas encore finis, malgré le peu qu’ils en font. Il est vrai que leur système de lier tout le fourrage en gerbe est très lent. Et puis ces dames dressées ne sèchent pas vite. Notre système vaut bien mieux. Ils ne peuvent pas rentrer un seul brin de fourrage vert car ils le laissent quinze jours dehors et la rosée ou la pluie le blanchissent comme de la paille. Les grosses fermes commencent à abandonner ce système pour faire comme nous.

J’ai vu quelques faneuses et faucheuses. Ce qui les pousse à mettre le foin en gerbe, c’est qu’ils n’ont pas de fenière sur les écuries. Ils le mettent dans des granges à côté et lié en paquets, c’est plus commode à porter aux bêtes. Pourtant avec leurs terres grasses, ils feraient du pisé épatant pour leurs maisons au lieu de ce torchis en bouse de vache sèche avec lesquels on ne peut pas faire des murs hauts de plus de 3m50.

Dis-moi bien comment vous allez tous. Ta lettre avait une drôle de tournure au sujet de ta santé. Sois bien franche là dessus. En attendant le plaisir du retour, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur ainsi que tous à la maison.


Lucien
INDEFINI, lundi 19 juillet 1915
Ma bien chère femme,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier de ce matin. Une carte m’aurait fait plaisir, mais quand je ne reçois rien, j’ai toujours peur qu’il te soit arrivé quelque chose. Enfin, je veux croire que la faute en est à la poste et que tout va bien à la maison. J’ai reçu ce matin une lettre de ma sœur du 13 juillet. La tienne du 14 m’était parvenue deux jours avant. J’ai reçu aussi ce matin un paquet pour Tricotelle. Un pour Bœuf et un pour moi. Le mien avait une tablette de chocolat, une grosse boîte de thon et un paquet de bonnes pastilles à la menthe, des grosses. L’enveloppe était une serviette usagée mais encore bonne. C’est la deuxième que je reçois ainsi. Depuis longtemps, elle me remplace les linges éponge pour me débarbouiller, ça les ménage. Tu m’avais envoyé un torchon, je m’en sers aussi. Je mange toujours avec mon sous-officier Velle. Cela me change un peu de la société des antimilitaristes. Je dresse la table dans le camion, deux caisses d’essence superposées en tiennent lieu, un journal fait la nappe. Je mets le réchaud à essence à côté de moi sur la banquette et sans me déranger, je réchauffe ou fait cuire le diner tout en mangeant. La conversation du maréchal des logis est très intéressante. C’est un homme de principes, ne cachant pas ses sentiments religieux. Il parle couramment l’anglais et l’allemand, il a d’ailleurs voyagé. Il a fait des études solides dans un collège religieux. Le temps ne dure pas avec lui et je fais trainer le diner tant que je peux car une fois le repas pris, il s’en va et nous reprenons chacun notre place. Il m’a raconté hier la mobilisation dans son village frontière qui a eu lieu le 30 juillet. Tout est parti à la fois, jeunes et vieux, et pas mal de femmes aussi. On a tout emmené en même temps, chevaux, bétail, provisions, et les boches n’ont pas trouvé grand’chose. C’est un homme à poigne un vrai chef. Je suis persuadé que ses idées religieuses seules l’ont empêché d’être officier de réserve, avant la guerre. Nous avons effleuré un peu, oh un tout petit peu, la politique, il partage bien les idées de ton papa. Il ne m’en a pas parlé, mais je crois bien qu’il doit être chez lui un des chefs de l’opposition. Pour l’instant il s’abstient d’en faire. Avant ce jour, je ne savais aucunement quelles étaient ses idées là dessus. Je m’en étais douté un peu cependant, car un jour comme quand j’étais à la cuisine, je l’avais vu faire la croix sur un pain avant de l’entamer. Souvent aussi, ce geste n’est qu’une habitude de pays. Tu peux voir par là que je n’ai pas trop de fréquentations dangereuses !

Je me porte assez bien. Cependant depuis quelques jours j’ai des troubles digestifs. Des moments ce sont des coliques, d’autres fois ce sont des indigestions sans cause apparente. Ce doit être, je pense, le régime. On ne mange jamais de soupe, toujours du rôti froid et des légumes au jus. En faisant notre popote avec le maréchal des logis, qui est comme moi sous ce rapport, j’espère que cela amènera du changement à cette situation. Et puis le temps qui fait des écarts brusques de 20° y est bien pour quelque chose. Enfin il n’y a là rien de grave. Je n’ai pas maigri et je fais bien mon travail.

Je vais répondre ce soir à Mme Carra pour la remercier de mon paquet et de celui de mes copains. Je répondrai aussi à ma sœur ce soir ou demain. J’ai envoyé une réponse à Emile aussi ce matin. Il se pourrait, mais je ne peux rien affirmer, que j’aille en permission plus tôt que je ne pense. Mais rien de positif, ça viendra bien quand même ! En attendant cet heureux jour ou celui plus heureux de la libération que nous donnera la victoire, je t’embrasse avec les petits, tes chers parents et sœurs de tout mon cœur affectueux.

Lucien
INDEFINI, mercredi 21 juillet 1915

Bien Chère Alice,

Je suis de garde de minuit à deux heures. Je t’écris ces quelques lignes pour tuer le temps. Nous partons à 7 heures pour deux jours. De quel côté irons-nous ? C’est le secret des Dieux. Nous avons fait un assez long voyage circulaire, hier. L’ennuyeux, c’est que le courrier arrive à 11 heures et que nous serons partis et moi qui n’ai déjà rien reçu de toi la dernière fois. Un bruit, d’apparence fondé, courait hier que les permissions allaient être plus fréquentes et que tous seraient passés à fin août. Espérons-le. Dans ce cas, mon tour viendrait vite.

Je vais toujours bien. Le temps est revenu beau, les routes étaient hier très poussiéreuses et les lunettes m’ont été d’un grand service. C’est surtout les yeux qui en souffrent de cette poussière, bien plus que la bouche. Hier je ne m’en apercevais pas du tout.

Je fais toujours ma popote avec le maréchal des logis, il devait partir aujourd’hui en permission. Mais l’officier y était encore, en permission. C’est possible que le voyage retarde le départ d’autant.

Je pense que tout va bien à la maison. J’aurais bien aimé recevoir tes lettres aujourd’hui, c’est si long quand on ne sait rien.

J’ai plus que jamais confiance que la guerre ne durera pas et que les boches ne tiendront pas longtemps. Et toi ?
En attendant de te revoir ainsi que tous, je t’embrasse bien chère Alice de tout mon cœur avec ma petite Marcelle, mon petit Joseph ainsi que tes chers parents et sœurs.

Lucien
INDEFINI, vendredi 23 juillet 1915
Bien chère Alice,

Je viens de mettre à la boîte une carte qui portera le n° 6 (je ne l’ai pas mis). Tu t’ennuies, chère petite, à propos de mon paquet que Faure t’a rapporté. Cela ne fait rien, je t’ai dit sur ma carte ce que je pensais de cet imbécile de chef de gare. Comme si le paquet avait besoin de passer au dépôt ! Mme Carra m’envoie lettres et paquets sans jamais mettre aucun nom de ville. 404 auto TM, tout simplement et cela m’arrive bien. Cela ne m’étonne pas d’Heyrieux. Figure toi que quand je suis parti la dernière fois, Badard qui faisait le chef de gare ne voulut jamais m’enregistrer ma malle, prétextant que seuls les officiers avaient droit aux bagages. J’offris de payer le port, mais en vain. Alors il y avait un paysan de Grenay qui venait voir son frère à la Part-Dieu. Il prit ma malle à son nom avec son billet civil. Seulement à Lyon, il me fallu retirer ma malle et la faire de nouveau inscrire pour Dijon. J’appréhendais de nouvelles difficultés. Rien du tout. On me donna ma malle, on l’expédia à Dijon sans faire aucune observation. De même à Dijon, je n’allais la chercher que le lendemain matin, on me la remis sans la moindre difficulté et je voyageais sans billet avec un ordre de transport militaire. Ceci te prouve que ceux d’Heyrieux sont des idiots. Tout simplement des merdeux qui veulent jouer aux hommes très au courant. Attend un peu la fin de cette guerre, tu verras le balayage de ces paperassiers que feront les poilus à leur retour. Tout le monde souffre de cette odieuse bureaucratie.

Question allocations, tu n’as pas à fournir l’état des impôts de ton papa. Pas plus que celui de mon père. Tu n’as qu’à fournir les nôtres. Ton papa ne nous doit rien. S’il lui plait de te nourrir, toi et les enfants, ce n’est pas pour lui une charge obligatoire. C’est moi qui doit te nourrir et en étant empêché par ma situation militaire, tu as droit par conséquent aux allocations. Dans tous les cas, avertis bien G. Gardon que je n’accepterai pas un refus. Je ferai du tapage. Dis lui que j’ai ici un ami très puissant et que j’écrirai au ministre. Nous verrons pourquoi la Reverdy ou la Bonay touchent et toi rien du tout ; Et tu sais, je le ferais, dis le bien à Guillaume. Tiens moi bien au courant.

Toutes les autres sections sont parties depuis trois jours. C’était mon tour de repos. Je suis resté ici avec 5 ou 6 camarades. Merci bien de tes lettres. Je t’écrirai ce soir. Embrasse bien pour moi tes bons parents et sœurs et reçois chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et pour toi.

Lucien
INDEFINI, vendredi 23 juillet 1915
Ma Bien chère Alice,

Tu as dû recevoir ma lettre et ma carte de tout à l’heure (6 et 7) et tu vas te dire que j’ai aujourd’hui un accès de plume. J’ai bien le temps de t’écrire et alors j’en profite. La section est partie depuis mercredi et n’est pas encore rentrée. C’était le tour de notre camion d’être de repos. Je suis resté seul puisque mon premier a été remplacé sur le n°1, le conducteur qui est en permission. Je m’ennuie donc royalement. Il est resté ici les deux conducteurs du 9, aussi au repos, l’infirmier avec un blessé, un cuisinier, Planche et un brigadier, Patras, au bureau. Avant-hier, j’ai lavé mon linge, une grosse lavée, puis je l’ai repassé avec des vrais fers que j’avais empruntés. J’ai fait des bagues, de la couture, joué aux cartes, j’ai lu, j’ai dormi, et aujourd’hui j’écris. Tout cela n’arrive pas à détourner mon attention de ce qui se passe par ici et que je crois très important. Ah ! Ton papa ne veut pas croire que la guerre finira peut-être en décembre prochain. Peut-être a-t-il raison, mais s’il était ici avec moi, il changerait vite d’idée. J’avais toujours dit que la guerre serait longue quand chacun s’évertuait à la prédire courte. Si aujourd’hui j’entrevois sa fin prochaine, C’est que des faits patents et indéniables m’ont obligé à modifier mon opinion. Pour le moment je dis : la fin de la guerre sera pour la fin de cette année et notre triomphe sera entier. Attendons, nous verrons bien qui aura raison.

En lisant ta lettre du 12, j’ai vu, chère Alice, que tu étais très ennuyée au sujet de mon paquet que Faure t’avait rapporté. J’ai bien compris aussi que Faure avait dû t’humilier de quelque manière, je ne sais quand ni comment, mais ta phrase « d’une femme seule on s’en moque », me laisse bien deviner que tu as reçu quelque affront de ces gens-là. Ma chère petite, je comprends toute ta peine, mais sache que ces gens-là qui font ceci sont des lâches. Leur prétendue supériorité ne sera que temporaire. La lâcheté n’est pas de mode, aujourd’hui, ça ne se porte plus. Quand tous les soldats seront revenus, ils couleront les lâches sous leur mépris et ce mépris prendra des formes tangibles. Non, ma chérie, tu n’es pas seule, je suis encore avec toi, je reviendrai un jour, malheur à ceux qui t’auront manqué ! Chacun son tour dans cette vie. L’orgueilleuse Allemagne a vu son prodigieux essor brisé en six semaines de lutte. Que les Faure ne se montrent pas trop fiers de leurs quatre sous. Leur famille élevée sans aucun principe, est une maison sans fondation. Elle a l’apparence de la solidité. Peut-être verrons nous l’orage l’emporter. Je ne le leur souhaite pas, mais je ne suis pas si sûr de leur prospérité future que de celle de notre patrie. Un jour viendra, chère Alice, que ces gens-là rechercheront ton amitié et t’entoureront de leurs prévenances intéressées car ces gens n’adorent que ceux qui réussissent. Sois bien certaine que là encore je te dis la vérité. Nous, nous travaillerons honnêtement en mettant en œuvre des principes d’ordre et d’économie. Nous n’aurons comme but supérieur que celui de bien élever nos enfants, dans la voie du devoir, de leur inculquer les saines croyances et l’amour du travail qui préserve des déchéances, puis on prêchera d’exemple, ce qui est le meilleur mode d’éducation. Alors, quand nous serons au terme de notre vie, si nous avons réussi à faire des gens de bien de nos enfants, nous en éprouverons certainement une satisfaction si grande que tous les sarcasmes présents et futurs de tous les Faure et Cie nous paraîtront bien petits à côté. Si petits, même, que peut-être nous ne les verrons pas. Ne t’arrête pas aux petites mesquineries que peuvent te faire les gens de Valencin. La fortune est une roue qui tourne…

La vie que je mène ici me donne l’occasion de faire des études continuelles sur toutes choses. J’ai vu quand j’étais cuisinier des gens de la section me prodiguer toutes les plus basses flatteries pour arriver à obtenir une ration privilégiée ; puis me tourner le dos et affecter de m’ignorer une fois que j’ai eu quitté la place. Je n’ai pas récriminé, je n’ai rien reproché à personne, je me suis mis à mon nouveau travail sans m’occuper des railleries ou des brocarts plus ou moins stupides. Et bien après seulement trois mois, j’ai déjà des revanches inespérées. Il y a deux officiers qui ne me saluent jamais sans y ajouter un sourire amical. Ces officiers ne sont pas de ma section, je n’ai rien à faire avec eux, mais ils me témoignent néanmoins ainsi une attention particulière. Je n’en suis pas plus fier pour cela, mais mes railleurs d’antan rient moins fort, maintenant. Le sous-officier Velle qui est venu manger de lui même avec moi dans mon camion ne se serait pas risqué à cela si sa situation eu pu en être compromise. Dieu sait pourtant que vis à vis de lui, je m’étais toujours gardé de toute basse flagornerie. Encore un succès contre mes rieurs. J’ai aussi quelques bons amis dans la section. Je ne te les ai pas encore présentés. Je veux les laisser à l’épreuve du temps. Je compte toujours de ce nombre Planche et Rondet. Je sais de source sûre que notre chef Maugis possède une bonne opinion de moi.

Alors ma chère Alice, voilà où je veux en venir : je sais que tu vaux plus que moi, ne te laisse pas abattre par les critiques des uns ou des autres. Fais ton devoir simplement et la revanche viendra pour toi, toute seule, sans que tu t’y attendes. La joie n’en sera que plus grande.

J’ai cru remarquer que tes lettres ne me parlaient jamais de chez ma sœur, ni de Pierre. Y aurait-il là une raison quelconque ou une simple coïncidence ? Ou David est-il mort ?

Tu me tiendras bien au courant de cette affaire des allocations. Elève toi surtout avec force contre cette prétention de la commission d’Heyrieux que ton papa doit te nourrir. Cela est faux. Ton papa a d’autres enfants. Il ne nous doit rien. Tu peux toujours lui répondre en disant que si tu es chez vous et non chez nous, c’est pour chercher auprès de tes parents une protection morale et des soins que nécessitent ta mauvaise santé. Mais que tu ne voudrais pas rester plus longtemps à leur charge, pécuniairement. Que le fond était notre seul moyen d’existence et que la guerre seule nous a obligés à le fermer, que si je ne m’étais pas engagé, j’aurais été pris au conseil de révision des réformés et si on t’objecte que peut-être aurais-je été réformé, dis leur alors qu’on me renvoie. Tu répondras bien aux gendarmes : ou on a besoin de mon mari comme soldat, alors payez moi l’allocation pour vivre avec mes enfants, moi je ne peux pas faire le pain, ou si mon mari ne sert à rien comme engagé, alors renvoyez le moi. Butte toi dans ce raisonnement, tous leurs arguments viendront se briser contre.

Je vais terminer, chère Alice, quoiqu’il arrive, ne t’ennuie pas. Donne moi toujours des nouvelles des enfants, et de tes parents et sœurs embrasse les bien tous pour moi et reçois, chère Alice, mes meilleurs baisers.

J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère du 18.
Lucien
INDEFINI, samedi 24 juillet 1915
Bien chère Alice,

Bien reçu tes lettres 9 et 10 avant-hier et 11 à l’instant. Je vais très bien. Temps de pluies continuelles. Je t’écrirai plus longuement ce soir. Ne t’inquiète pas pour le retard du paquet, ça ne me presse pas. J’admire le flair de cet idiot qui veut savoir quel est mon dépôt ! Il est malin, celui-là !
En attendant de te revoir prochainement, je t’embrasse ainsi que tous, bien affectueusement.

Lucien
INDEFINI, samedi 24 juillet 1915

Ma bien chère Alice

Je suis toujours au repos et la section n’est pas encore rentrée. Ils font toujours des transports de troupes et viennent coucher en un point plus rapproché de leur travail. L’officier et la cuisine font la navette chaque jour et on sait des nouvelles des camarades. On a envoyé ce matin sur un hôpital de l’intérieur un de mes bons amis d’ici, un lyonnais nommé Rigollier et dont la femme tient une maison de couture à la Croix-Rousse, rue d’Ivry, 35. Il est atteint d’une rechute de mauvaise bronchite. Il était parti le deux août dans l’Infanterie. Après deux mois de campagne au front, il fut réformé. De retour chez lui et guéri, il s’engagea dans les autos. On vient de le renvoyer encore une fois. Je lui ai confié ma lettre n°8, ce matin, pour qu’il la mette à la poste en route.

Dans ma lettre n°8, je te disais combien ma situation devenait meilleure chaque jour. J’en ai eu aujourd’hui une nouvelle preuve. Le lieutenant ce matin m’a dit que puisque j’étais au repos, il fallait aller me promener avec le camion pour me faire la main. Je suis donc parti tout seul cet après-midi et j’ai fait un voyage circulaire, genre Valencin-Heyrieux-Portes et retour. Ceci n’a l’air de rien, n’est ce pas. Et bien c’est en réalité beaucoup. Je suis parti tout seul à mon heure, libre de prendre telle route qu’il me plairait et de faire un trajet aussi long que je voudrais, sans aucun contrôle. Si pourtant j’avais un contrôle quand même, l’officier m’avait dit ce matin : « vous serez sérieux ». Tu comprends tous les risques qu’il y a de courir les routes en auto à quelques kilomètres du front dans les troupes, les sentinelles, les officiers de tout grade, les convois de toute sorte. Jamais je n’ai vu encore donner semblable autorisation à aucun de mes camarades, même aux faux-cols les plus en vue et les mieux en cour. Pense-tu ! Quelle magnifique occasion de faire la bombe dehors ! Et vois-tu un officier d’état major demander le pourquoi de ce camion arrêté ou signalant un excès de vitesse ou quelque excentricité ? L’officier de section serait en mauvaise posture en cas de moindre incident de route ou autre.

Tu peux voir, par ma promenade de cet après-midi, très bien passée, d’ailleurs, que je jouis encore de quelque confiance auprès de mes chefs. En arrivant, j’ai trouvé l’officier à qui j’ai rendu-compte de mon petit voyage et qui l’a approuvé de tout point. Ces comptes-rendus doivent être faits chaque fois que les camions rentrent par le gradé qui les ou l’accompagnait. C’était donc à moi de le faire. Je l’ai fait pour commencer au chef Maugis, qui arrivait d’une absence de plusieurs jours et qui n’était au courant de rien. Pour toute réponse, il m’a tendu la main et m’a demandé de mes nouvelles. Encore un ami. Je n’aime pas te raconter tout ce qui ressemble à des vantardises. Je ne te signale ces petits faits que pour te donner du courage et te faire voir ainsi que nous réussirons en tout plus tard. Bien faire son devoir pour commencer, souffrir quelques fois en silence, éprouver peut-être des amertumes, essuyer des injustices parfois, et puis tout d’un coup, ça change. Les succès se suivent. Effets du hasard ? Non. Ce sont les résultats heureux du devoir accompli. Ceci te prouve qu’il ne faut jamais se décourager ; tenir bon, toujours, se remonter quand même et des jours de joie viennent ensuite vous payer de tout cela.

Les premiers permissionnaires sont rentrés hier. Mon tour viendra aussi probablement plus tôt que je ne le pensais. Mon tour serait fin septembre. Mais il se peut aussi qu’il soit avancé par les circonstances. Sachons attendre avec patience. Le maréchal des Logis Velle est en permission depuis avant hier, il est allé chez un oncle à Paris, ne pouvant aller chez lui. Quelle triste permission quand même.

Il pleut tous les jours ou presque. Les lunettes ne m’ont servi qu’une fois depuis que je les ai ; les autres fois, la route était mouillée. Quel climat que celui-ci. La pluie tombe régulière la nuit, mais dans la journée, ce sont des alternatives de coups de soleil très chaud puis un coup de vent glacial et une averse. Cela ressemble aux giboulées de mars. Il pleut dix fois dans un jour. Les gens d’ici trouvent cela très naturel. Leurs moissons ne sont pas commencées, sauf pour les seigles. Les blés sont encore bien verts. Les épeautres (orge d’hiver) sont mûrs. On ne voit pas d’avoines hivernales. On ne sème pas de maïs vert. Les bêtes, malgré la pluie, sont toujours dehors, nuit et jour. Les gens d’ici ne sont pas affairés comme chez nous, ils n’ont pas tant de travail ; pas de col-verts, pas de verts pour les bêtes, pas de fromages (les chèvres sont inconnues ici) pas de vignes, simplement du gros fourrage à rentrer et des moissons, surtout des avoines, qu’on coupera fin août. Comme tu vois, rien ne les presse. Les battages se feront cet hiver dans les granges. Quelle différence avec la fièvre de chez nous.

Je crois qu’il y a une leçon à tirer quand même de tout ceci. Dans nos pays, nous entreprenons trop à la fois. Nous n’arrivons pas le plus souvent à tout mener à bien et nous n’avons pas tout le rendement qu’on pourrait espérer. Il n’y a pas à dire, les gens d’ici, grossiers, mal instruits, moins travailleurs que chez nous ont des récoltes magnifiques, bien supérieures aux nôtres. Ils sarclent leur blé en ligne avec un instrument à cheval, ils le hersent et le roulent ensuite. Ils coupent à la main tous les chardons de leurs champs, mais il faut voir ces beaux épis, bien pleins, bien réguliers. Nous autres, je le répète, nous voulons trop en faire et nous ne réussissons pas si bien.

Nous semons le blé au petit bonheur, plus ou moins enterré plus ou moins bien par la herse, et allez donc, c’est fini jusqu’à la moisson. C’est un peu trop primitif quand même. Ici le blé est semé au semoir, il est sarclé au moins deux fois au printemps, roulé le plus souvent au croskill, leur temps n’est pas perdu.

Bien entendu que je te mets tout cela pour remplir ma page ! Je vais toujours bien. Ce n’est pas encore moi qui irais le premier à l’hôpital. Rigollier est le 5ème de la section qui est parti malade depuis le départ de Dijon. Je ne parle pas des autres malades qu’on a soignés sur place et qui sont revenus à la section une fois guéris. L’auto en somme n’est pas dangereuse, mais c’est très fatiguant. On y prend trop de malingres.

Demain dimanche, j’irais à la messe à ton intention. Il y aura aussi courrier.

Fais bien part, chère Alice, de toutes mes affections pour tes chers parents et sœurs et reçois pour les enfants et toi mes meilleurs baisers.

Lucien
INDEFINI, dimanche 25 juillet 1915

Bien chère Alice,


Je suis allé à la messe de dix heures, ce matin. En en sortant, j’ai trouvé ta lettre n°13 qui m’a fait un très grand plaisir. C’était un vrai régal de dimanche. Aussi j’emploie avec une grande joie mon après-midi à causer avec toi. Ne t’ennuie pas pour le retard des paquets, cela ne fait rien. Ne dérange pas tes parents de leur travail pour ça. Je vois par tes lettres que vous n’êtes pas trop en bonne santé presque tous. Il faut bien dire à tes chers parents de ne pas se tuer quand même. La vigne n’est pas relevée, tant pis pour cette année, le raisin murira quand même. Il ne faut faire que le plus gros, l’indispensable. C’est la guerre, il faut en prendre son parti. La plus grande perte serait celle de la santé. Il faut que ta maman se soigne bien, veille à ce qu’elle prenne des choses nourrissantes et légères à l’estomac : potage de tapioca ou pâtes, cacao. C’est à toi, qui reste à la maison de t’en occuper, d’y songer pour elle. Ce sera du temps bien mieux employé que de te tourmenter pour ces malheureux comptes.

J’ai reçu la longue liste de ceux qui n’ont pas payé encore. Ils ne se font pas tant du mauvais sang que toi et ils n’ont pas l’air d’être pressés de te payer. Cela ne m’étonne pas. Je sais par mes camarades que c’est la même chose, en ville ou en campagne. On verra bien comment ça sera après la guerre. Ça ne pourra s’arranger tout d’un coup. Il y aura pas mal de liquidations difficiles, par rapport aux régions envahies, aux successions avec enfants mineurs, si nombreuses déjà et tous ces comptes que la brusquerie de la guerre a empêché de faire. Suppose que je sois parti le 2 ou 3 août. Mes comptes auraient-ils été faits ? Et tous ces petits commerçants, partis depuis le début, penses-tu qu’on va leur mettre l’huissier au derrière dès leur retour après la guerre ? C’est alors que tu les verrais reprendre le fusil. Il faut les entendre causer, par ici, les poilus.

Je m’amuse de ce pauvre François Rey qui pense peut-être que je vais lui payer la location de cette année de guerre. Pauvre homme, il sera resté bien tranquille à Valencin sans rien risquer à la guerre et il ne perdra rien, lui, du fait de cette guerre. Mais moi, qui gagne un sou par jour, et risque ma peau pour défendre sa baraque, je me crèverais ensuite à mon retour pour lui payer une location échue ? Dis lui qu’il s’achète une bonne brosse, en attendant, ça lui fera passer la mauvaise humeur qu’il te montre. Est ce que quelqu’un va me payer à moi, l’intérêt de l’argent que représente chez nous le moteur à pétrin, le moulin, le four etc, restés inactifs à cause de cette guerre ? Alors les autres qui n’ont pas payé de leur personne, qui n’ont pas quitté les leurs, qui ne couchent pas dehors, qui ne savent pas ce que c’est que se soumettre à la terrible discipline des temps de guerre, ceux-là, ils ne perdront pas un sou, on leur payera tout, intérêts, locations, etc…Il n’y aura que ceux qui ont été soldats qui perdront leur temps, leur peine et le revenu de leurs biens pendant la guerre. ! Si tu voulais voir la guerre civile, il n’y aurait qu’à mettre ces idées-là en pratique. Les poilus ne veulent payer ni intérêts, ni location. Je suis parfaitement de leur avis et je suis certain qu’une loi interviendra en ce sens. Le moratorium pour commencer, la suppression des intérêts ensuite en faveur de ceux qui auront combattu. Ce ne sera que justice. Laisse faire les choses.

Tu me parles du fond. Après la guerre, je le rouvrirai ; Ce sera plus simple que tu ne le penses. Tout d’abord il faudra maintenir la bonne habitude de payer le pain : le pain de vente et non à façon. Ensuite, pour chasser ceux d’Heyrieux, il faudra passer plus souvent qu’eux et avant eux avec de la bonne marchandise. Passer tous les jours avec un tout petit char à bancs. Faire sa tournée le matin, passer juste avant midi, du côté du Fayet tout au moins. Les gens reviendront vite, plus vite que tu ne crois. Un boulanger au pays est toujours plus commode. Il y a ici un bistrot bien à côté de nos camions. Ils sont bien moins gentils que les autres qui sont plus loin, on leur en veut, mais on y va quand même. Pourquoi ? Parce qu’ils sont plus près et que c’est plus commode. A Valencin ce sera la même chose. Autre exemple : la première année que nous faisions le lait, nous avons cessé de bonne heure, en février, le lait ne se vendait plus car il faisait chaud à ce moment là. Les gens qui nous donnaient le lait furent très mécontents, ils nous avertirent que l’année suivante, ils le donneraient à l’autre marchand, Poulet. Et bien l’année suivante, tous revinrent vers nous et au lieu de faire 500 frs de bénéfices, nous en fîmes 2400. Les gens ne suivent que leurs intérêts. Combien en as-tu vu nous quitter avec fracas et revenir ensuite ? Ce n’est pas de ne pas payer C. qui fait mauvais effet à Valencin, ce serait de poursuivre ceux qui nous doivent. Laisse moi donc revenir, tu verras un peu. Ce que je ne referai pas par exemple, c’est de reprendre ces immenses tournées. Chandieu, Luzinay, etc…J’essayerai seulement le Fayet et Fourjon tout au plus. Ne pas tant en faire et bien le faire et en même temps chercher à vendre le plus tôt possible, afin de retourner vers les travaux agricoles moins pénibles et plus sains pour tous. En attendant, un petit travail de boulangerie bien fait, le moulin bien mené, nous feront vivre sans trop de tracas.

Toujours de grands mouvements de troupes par ici. S’il m’était permis de tout dire ce que je sais et ce que je vois, j’aurais vite fait de convaincre ton papa qu’il y a beaucoup de chances pour que la guerre finisse cet automne. Je peux me tromper, bien sûr, mais ce que je vois m’oblige à penser ainsi. Rien dans les journaux (votre seul mode d’information) ne faisait prévoir l’année dernière la victoire de la Marne, mais si les hommes encore novices dans le métier militaire à ce moment n’ont peut-être pas su voir toute cette concentration de troupes qui avait préparé cette victoire, il n’en est plus de même maintenant. Nous sommes trop familiers avec ces pays et nous avons vite vu le moindre changement. Tant pis si je me trompe, pour le moment je crois à de grandes batailles sur notre front pour le courant septembre et à l’écrasement complet des Boches à cette époque.

Depuis quelques jours, des événements importants dont les journaux ne disent pas un seul mot ont lieu et ils viennent singulièrement appuyer ma thèse. Mystère et discrétion. Je dois aller en permission en septembre, mais il est fort possible que cela ne m’arrive jamais car j’ai tout lieu de croire qu’à ce moment il y aura du travail pour tous. Alors voilà, où la guerre va se prolonger, et j’irais te voir, ou nous serons trop occupés et mes prédictions se réaliseront et se sera la prochaine libération. Quoi qu’il en soit, il y aura toujours l’espoir de bientôt se revoir.

Tu me dis que Jeanne ne pourra pas mettre la bague que je vais vous envoyer ainsi qu’à toutes. Pourquoi ? Je vais te l’envoyer demain avec un paquet de chaussettes et d’autres linges à réparer. J’ai quelques bricoles aussi, pour Mme Carra, mais ce n’est pas encore fini tout à fait. Tricotelle et Bœuf veulent y joindre quelques petits souvenirs, mais ils sont trop occupés en ce moment avec les transports. J’ai envie de joindre la bayonnette boche que je destine à Mme Carra dans ton paquet de linge, tu la leur remettrais ensuite. Cela me serait plus commode par rapport à la dimension de l’arme. Les chaussettes la dissimuleraient mieux.

Ce matin à la messe, le curé a lu une lettre pastorale de l’évêque d’Arras Mgr Lobbedey. Cette lettre était empreinte d’une grande foi patriotique. Il a rappelé tous les prêtres de son diocèse que les boches avaient fusillé, ceux qui étaient morts au feu, les religieux et les religieuses tués par les bombardements des villes du diocèse. Il a mentionné aussi sa cathédrale entièrement détruite et il s’est écrié : « mieux vaut encore la perte de ma cathédrale que la perte d’une âme ». Il a fait allusion aux églises, aux hôpitaux, aux temples et aux ministres de Dieu frappés à mort par ceux là même qui ne cessent de se proclamer envoyés du très-Haut. Cette lettre qui exaltait le courage des soldats et le savoir des chefs montrait le sacrifice des « mères et des épouses », était d’une envolée magnifique mais ressemblait beaucoup plus à une proclamation d’un général en chef qu’à un mandement de prélat. Ça sentait la poudre ! Encore un qui n’est pas neutre, Mgr Lobbedey. Qu’est ce qu’il a passé aux boches. Tu sais qu’il avait avec le maire et le préfet, reçu officiellement le président de la république lors de sa dernière visite à Arras. Pauvre Arras, il n’en reste plus que des ruines.

Je t’ai envoyé dans ma dernière lettre une découpure montrant une lettre au sujet des automobilistes. Ce doit être un qui cherche à passer pour un héros. Son histoire de Taubes les survolant dans la nuit est une bonne blague. Son coup de feu rouge à l’arrière aussi. On ne fait éteindre les phares que sur le front. Hors de portée des canons, on les rallume. Ce n’est pas commode pour l’ennemi de bombarder une section. Il y a huit jours, une section de notre groupe qui déchargeait par une journée très claire des fils de fer barbelés sur notre front a été repérée par l’artillerie boche. Elle était arrêtée et cependant les obus les plus près sont tombés à 200 mètres. Ils ne craignaient pas grand chose, tu vois. Sauf en cas d’avance générale, nous ne craignons rien du tout. Mais en revanche, nous sommes très utiles. Aussi rapides et aussi puissants que les chemins de fer, nous sommes bien plus souples et plus maniables pour les nécessités militaires. Une section comme la notre représente le travail de mille chevaux soit 500 charrettes à deux chevaux. En outre, nous avons la vitesse pour nous. Lors du coup de Belgique, nous avons porté 60 000 hommes à deux cents kilomètres sur le champ de bataille et cela en quelques heures. Le chemin de fer ne l’eut pas fait si vite, car lui il ne se déplace pas à droite ou à gauche comme nous. Au point de vue militaire, nous sommes utiles, très utiles. Indispensables même, pour ces énormes armées qu’il faut servir vite et bien. Mais c’est bien entendu, nous ne sommes pas des héros. Ceux qui, étant automobilistes se posent comme tels sont des blagueurs.

Je crois bien, chère Alice, ce que me dit ta lettre au sujet de ta très mauvaise santé au moment où tu nourrissais. Je le comprenais que trop par les lettres des uns et des autres et je suis bien heureux de savoir que maintenant cela va mieux. Ton petit monsieur t’en fait bien d’après ce que je vois. Ce doit être les dents qui sont en cause. Ça fatigue d’ordinaire bien les enfants. La petite me dis-tu, n’a de goût que pour ses livres, c’est déjà quelque chose. D’ailleurs à son âge on ne peut encore guère juger de ses futures aptitudes. Mène la avec douceur. Mieux vaut être sa confidente, tu pourrais bien mieux ainsi la connaître et lui éviter les dangers.

Je ne peux d’ici que faire des souhaits pour que tes parents reviennent en meilleure santé. Je sais bien que le jour où nous franchirons la frontière sera un beau jour pour ton papa qui équivaudra pour lui au meilleur des remèdes. Mais j’ai la conviction que ce sera bientôt. Au revoir, donc, bien chère femme, bon courage et bon espoir. Embrasse bien pour moi tous ceux que j’aime à la maison et reçois pour toi mes plus tendres baisers.


Lucien
Croisette, mardi 27 juillet 1915
Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’aujourd’hui. Cela m’ennuie toujours, car je sais bien que quand il y a quelqu’un de malade, le petit ou toi, tu es empêchée d’écrire. Je vais attendre avec encore plus d’impatience le prochain courrier. Ce matin nous sommes partis à 6 heures pour porter des obus et nous sommes arrivés à midi. J’ai trouvé en arrivant la lettre du sous-préfet au sujet des allocations et comme le facteur passait, je te l’ai vite renvoyé avec un mot. Tu vois que le préfet n’a pas jugé cette allocation impossible par suite du fait de mon engagement. En la transmettant à Vienne (voie hiérarchique descendante) c’est preuve qu’il n’y a pas d’empêchement en haut lieu. Seulement il eut fallu faire la demande dès le début, ma lettre fut ensuite venue à l’appui. Le préfet n’ayant trouvé aucune demande de toi était bien forcé de me dire de la faire. Tu dois l’avoir faite à cette heure. Suis bien mes recommandations à ce sujet. Soutiens bien cette raison primordiale : que ton papa ne nous doit rien. Qu’il te fournisse une protection morale, des soins quand tu as été malade, c’est entendu, mais tu ne veux pas être entièrement à la charge de tes parents. Voilà le point sur lequel tu t’appuieras en cas d’enquête des gendarmes. Tu te rappelleras si c’est nécessaire que je suis engagé à la date du 24 octobre et présent sous les drapeaux le 26 octobre. En droit, l’allocation te serait due depuis cette époque. Tiens moi bien au courant de suite chaque fois que tu sauras quelque chose.

J’ai écrit à mes parents et à ma sœur hier. Le Maréchal des logis Velle est toujours en permission. Il rentre à la fin de la semaine. Je fais ma petite popote seul en attendant. Les malades se suivent. Mon premier est malade à son tour, toujours du ventre, comme la plupart. Le major l’a mis au régime, du lait et des œufs, rien d’autre. On l’a pesé ce matin à l’hôpital et si dans huit jours il n’a pas repris, on l’évacuera ! C’est moi qui conduit le camion en attendant. Je tiens bien le coup pour ma part. Je me soigne, depuis que je fais un peu de cuisine à part, je n’ai plus eu de coliques. Mais tout est trop cher, le beurre qui contient ici moitié de sel coûte 40 et 44 sous la livre. Les œufs trois sous pièce. Quant au lait, à 5 sous le litre, je n’en prends plus. La bière coûte 6 sous le litre et elle est affreuse. Au commencement elle était encore buvable, mais maintenant ce n’est plus rien. Le vin coûte ici 16 sous le litre. Je ne sais si ces détails t’intéressent, mais comme tu me demandais presque un jour de faire mon journal, je t’écris tout ce que nous faisons, voyons, et savons qui puisse t’intéresser. Mes lettres sont mon journal.

En ce moment où je t’écris, je fais la bonne d’enfant. Voilà quelque chose qui doit profondément t’étonner. Je garde presque chaque soir ce petit enfant, qui a treize moins maintenant, dont je t’avais parlé, chez cette brave femme qui m’avait donné un lit quand j’étais cuisinier. Je garde le mioche une heure le soir pendant qu’elle va traire sa vache qui est à la corde dans les champs. Le petit est dans un chariot à coulisse. Il n’est pas pénible. Comme amusement, sa grand-mère lui donne chaque jour un bâton de chocolat et une vielle pipe. Il suce les deux l’un après l’autre. Tu te rappelles que ce petit a perdu sa mère et que son père est sur le front. Alors son père ne peut pas le garder. Il est soldat, et un soldat le garde à sa place. Bien gardé, je t’assure ! Comme je voudrais qu’on garde le mien, si besoin était. Mais tu es là…

Je veux bien, chère Alice, te parler d’une autre chose. Je vais tout simplement t’exposer mes idées et je te laisserai absolument libre d’agir comme il te plaira sur le sujet. Tout le monde sait que c’est la guerre, mais tout le monde ne se rend peut être pas compte de ce que c’est. En ce moment il se passe des choses phénoménales, inouïes, telles que l’Histoire les présente bien rarement. Nous vivons une époque grandiose. La moitié du monde lutte contre l’autre moitié, tous les continents, la vaste Asie, l’Afrique encore inconnue hier, les nouvelles Amériques, toutes les races humaines, jaunes, blanches ou noires, toutes les religions s’entrechoquent dans le plus furieux assaut que le monde ait jamais vu. Tous les jours, des milliers d’hommes périssent de morts affreuses, brûlés, déchiquetés, des blessés aux membres brisés agonisent lentement pendant des heures et des heures sans que personne ne puisse leur apporter le moindre secours. Tout cela pourquoi ? Parce qu’une partie du genre humain veut asservir l’autre, parce que l’autre partie veut rester libre. L’une s’appelle la barbarie et l’autre la civilisation, d’un côté sont tous les crimes élevés au rang de vertu, de l’autre sont tous les principes qui font des hommes d’honneur. Nous avons la chance d’être du bon côté. Pour que ce bon côté triomphe, chacun donne tout ce qu’il a de plus précieux, quitte ce qu’il a de plus cher. Il quitte sa famille et il donne sa vie. Je ne parle pas pour moi, mais il y a ici des champs où les tombes couvrent plus large que les blés. L’enjeu en vaut la peine, il s’agit de savoir si on sera libre ou esclave. Ceci n’est pas une vaine phrase, c’est une terrible réalité. Pour lutter, la nature a donné tout ce qu’elle avait. Ses meilleurs hommes ont pris les armes. Ses prêtres ont prêché d’exemple sur les champs de bataille, les vieux ouvriers des champs et de l’usine ont fait la tâche de tous. Les femmes et les jeunes filles du grand monde ont laissé le piano pour une place d’infirmière dans les innombrables hôpitaux. Celles du monde du travail ont fait mieux encore. Tout a-t-il été fait ? Non, une force n’était pas employée. Aujourd’hui, il la faut. Il faut que son poids vienne aider à toutes les autres forces. Cette force, c’est l’or. Je crois que jamais plus noble usage ne pourra en être fait qu’en allant l’échanger dans une filiale de la banque de France. Pièces cachées en réserve. Pièces précieuses par les souvenirs d’êtres chers qu’elles nous rappellent. Tout devrait être immolé sur l’autel de la patrie. Le sacrifice serait grand, mais grande est la cause, d’autres ont donné, donnent et donneront leur vie. Je pense que tu m’as compris. Moi, pour ma part, je vais échanger l’or dont je suis encore possesseur. On nous en a d’ailleurs donné l’ordre formel, pour ne pas donner l’or aux Boches si nous étions fait prisonniers. Les superbes diplômes que la banque de France délivre aux verseurs d’or est un certificat de patriotisme aussi flatteur et aussi glorieux que tout souvenir. C’est une transformation heureuse d’un souvenir.

Je viens d’apprendre que nous quittons définitivement Croisettes demain matin, nous allons loger à Bouquemaison, entre Saint-Pol et Doullens. C’est dans la Somme. Les Anglais nous chassent.

A demain, je t’écrirai à nouveau si j’ai un moment. Prends toujours bien soin de mon petit Joseph que je voudrais bien connaître. Embrasse bien pour moi la petite Marcelle ainsi que tes chers parents et sœurs à qui j’adresse mes meilleurs sentiments d’affection. Pour toi mes meilleurs baisers.

Lucien
Lucien
Bouquemaison, vendredi 30 juillet 1915
Vendredi soir 4 h 30 juillet 1915

Ma bien chère Alice,

Le courrier vient d’arriver. J’ai reçu tes lettres 14 et 15. Cela me fait bien plaisir car il y avait cinq jours que je n’avais rien reçu de toi et j’étais un peu inquiet. Tes lettres ont eu plus de retard que d’habitude. En voilà toute l’explication. C’est la poste qui est en cause. J’ai reçu en bon état le paquet d’un kilo. Merci bien de tout cela. Le maréchal des logis Velle est arrivé de permission hier soir. Nous avons repris notre popote commune. Planche est venu se joindre à notre groupe. Nous sommes donc trois. Planche sait très bien cuisiner, ça m’aidera. Je t’ai dit que mon premier était malade. Le lieutenant m’a nommé premier conducteur à sa place, mais je n’ai pas de second, je suis tout seul au camion. J’ai déjà fait deux grands voyages comme conducteur. Ce petit avancement me fera aller un peu plus tôt en permission mais il ne faut pas compter que ce soit avant septembre. Il nous manque de plus en plus des hommes.

Hier, un des plus anciens du convoi, un homme de 45 ans qui voyait son tour de permission reporté après de jeunes hommes non mariés de 25 ans n’a pas su retenir sa colère devant l’officier : il a été puni de quinze jours de prison . On l’a emmené de suite, nous ne le reverrons probablement pas. Encore un de moins. Aujourd’hui, nous avons eu une grande revue. Je t’écris en attendant l’arrivée du commandant qui devait la passer à une heure et il est quatre heures. Nous sommes dans la Somme, maintenant. Le pays me plait mieux, il fait assez chaud depuis deux jours.

Cette revue nous a beaucoup occupé. Vos bagues sont finies mais je n’ai pas encore eu le temps de les envoyer. Il y a une poste ici, ça me sera assez commode. Je n’ose pas envoyer le paquet de Mme Carra, j’ai peur qu’on ne me le vole en cours de route. J’aime autant d’attendre d’aller en permission, je le leur emporterai. Toute cette ferraille est lourde et peut difficilement passer pour du linge.
Tu me dis chère Alice, qu’on trouve à Valencin, des antipatriotes tant qu’on veut et tu me cites Jules, Francisque, B. (lequel ? ). Cela ne peut pas m’étonner, ces gens-là et d’autres encore étaient dépourvus de toute valeur morale. Penses-tu que la guerre leur en a donné ? Ne te figure pas pourtant que tout le monde soit comme eux. Il y a encore beaucoup de bons Français, heureusement et ce sont les bons qui feront l’opinion après la guerre, aussi ignobles que les boches et moins brave qu’eux. Dis à ton papa que ce n’est pas la peine de répondre à ces gens-là, nous vaincrons bien sans eux. D’ailleurs ils ne font pas tant les lâches qu’ils le disent, car tout chef lâche ne revient jamais vivant d’un assaut. Quant à Francisque Rey, qu’il tape sur sa peau de tambour et se taise, lui qui n’a rien vu. J’aime mieux entendre parler de ce brave petit, l’Henri, qui a été blessé au feu. Quant à être boche, comme l’a dit Jules, c’est autre chose. Le Maréchal des Logis Velle m’a fait lire une lettre qu’il a reçue de sa tante qui a été évacuée à Nice. C’est lamentable, quand les boches arrivèrent dans son village, ils firent mettre tous les habitants dans l’église, puis ils choisirent 17 hommes, jeunes garçons et vieillards et les fusillèrent. Après ils mirent le feu au village. Cette pauvre femme explique ça simplement. Leur fermier et ses deux fils furent fusillés, de leur maison à eux, il ne resta que quelques lambeaux qu’elle énumère. Ensuite, les boches trièrent la foule des habitants, ils gardèrent avec eux les jeunes femmes ou filles et tous les autres, vieillards et enfants, furent emmenés en Allemagne à pied. Cette femme raconte tout …. (manque bas de page) de mauvais traitements … Enfin on les passa en Suisse où on leur fit meilleur accueil, puis de là, on les a envoyés en Savoie où les émigrés étaient si nombreux qu’il fallut les évacuer ensuite à Nice ou ailleurs. Le mari de cette dame, épuisé surtout par l’ennui qu’il s’était fait, mourut quelques jours après leur arrivée en France. Elle est donc seule, veuve, et sa fille, mariée, est restée aux mains des boches. Elle n’en a aucune nouvelle. Tu vois par cet exemple réel ce que c’est que l’invasion d’un pays. Les malheureux qui ne veulent pas défendre leur pays ne savent pas ce qu’ils disent. Les hommes fusillés, les femmes martyrisées, les enfants tués quand leurs pleurs troublaient le repos des boches. Voilà ce qu’on supporté les malheureux pays annexés. Si les boches se sont un peu calmés, c’est qu’ils se voient perdus. S’ils se sentaient les plus forts, ils extermineraient les Français jusqu’au dernier pour prendre leur place. Nous ne nous faisons pas d’illusion là dessus.

Pour ma part, dans ma petite sphère, je fais tout ce que je peux pour bien faire et contribuer pour ma modeste part à la victoire finale. Il m’eut été facile d’attraper une angine qui m’aurait ramené vers toi. Mais je n’en ferai rien, au contraire. Je me soigne bien pour résister et je me défends bien contre les maladies. Je me suis débarrassé de ces coliques et bien que je sois tout seul au camion, ce n’est pas le plus sale, tant s’en faut. Les faux-cols auraient bien voulu que ce soit l’un d’entre eux qui passât premier à ma place, mais c’est un genre de faveur qui heureusement ne peut guère s’accorder aux nullités. Conduire un camion chargé dans cet encombrement que je t’ai décrit plusieurs fois demande une certaine habitude du volant et la plupart de nos beaux messieurs ont pris leurs brevets après la guerre, après trois ou quatre leçons dans des écoles de chauffeurs, brevets achetés à prix d’or. Ici, ce n’est pas la même chose. Les accidents arrivés par la faute des conducteurs sont punis très sévèrement et entraînent le renvoi dans l’Infanterie. En même temps, tout camion abîmé est une mauvaise note pour l’officier de section. Alors on ne donne pas le volant à tout le monde. Voilà bientôt trois mois que j’étais deuxième conducteur et je ne conduisais jamais. Tu vois ce noviciat !

Ton papa croit toujours à la guerre d’usure. Certes, c’est un moyen d’avoir la fin des boches, mais nous sommes obligés de le faire. En attendant, croyez à la fin de la guerre pour bientôt. Encore une fois, je te le rappelle, tout ce que je vois me pousse à croire en une rapide victoire. Les Anglais font un énorme effort. Ces gens-là mettent le temps pour tout faire, mais ils le font bien. Cette guerre est une guerre industrielle. Croire que l’industrie allemande vaincra l’industrie anglaise est une erreur. N’oublions pas que les Anglais ont vaincu Napoléon et il avait pourtant une autre envergure que Guillaume II. Quant à la guerre d’usure, je n’y crois pas. Elle coûte trop. Enfin, attendons encore un peu.

Je me porte toujours très bien. (j’ai interrompu cette lettre pour passer la revue, tout a bien été). Comme nous avons changé de région, je ne sais pas bien quel va être notre nouveau travail. Ce n’est plus les mêmes troupes. Ça va encore nous faire du nouveau. On était las de voir toujours les mêmes pays.

Dis à tes parents de bien se soigner, dis surtout à ton papa de ne pas se tracasser pour la guerre. Tout va très bien. Nous serons victorieux. Qu’importe que ce soit un peu plus tôt ou un peu plus tard. Ce ne sont pas les criailleries de quelques imbéciles qui compromettront notre succès. Il paraît que la femme d’Urbal est aux mains des boches, à Sedan. Elle est paraît-il entourée par eux du plus grand respect. Ces gens-là ne respectent que les forts, les très forts… que nous sommes.

J’ai reçu une lettre d’Emile, ce matin. Rien d’extraordinaire. Embrasse bien tes chers parents pour moi. Fais ton possible pour qu’ils gardent leur santé. Merci bien de tes lettres et de leurs détails qui m’intéressent beaucoup. Reçois, chère Alice, les meilleurs baisers pour toi et les enfants.



Lucien
Bouquemaison, samedi 31 juillet 1915
Ma bien chère Alice,

Je t’ai mis tout à l’heure à la poste 4 bagues de ma fabrication. Je te les donne à toi, tu les redistribueras à ton gré. Cependant j’aurais aimé que tu gardes pour toi celle à pans, plus petite que l’autre, à pans également. La plus petite est pour ma Marcelette, évidemment. Dans mon idée, je pensais que la grosse à grands pans conviendrait au triomphe d’une fiancée, celle à œil rond plus modeste irait bien au doigt d’une jeune fille sage comme Jeanne. Celle que je te destinais, à petits pans, est la première que j’ai faite. C’est celle qui m’a coûté le plus de travail et je la faisais à ton intention. Mais tout cet arrangement n’a rien d’obligatoire et je te laisse libre de choisir celle que tu voudras. La mode est de porter les bagues de guerre à n’importe quel endroit, en raison de l’impossibilité où sont les fabricants de prendre mesure de leurs clientes. L’aluminium est moins dur que l’argent. Il ne rouille pas mais il se ternit un peu. On le nettoie avec de la flanelle ou un chiffon de laine quelconque. Ces bagues ont l’inconvénient de noircir les doigts. Toute leur valeur est plutôt souvenir d’une époque. Leur origine a un rapport avec les évènements de cette guerre car le blocus anglais ayant amené la pénurie de cuivre en Allemagne, celle-ci a remplacé le cuivre par l’aluminium pour ses fusées d’obus. Ces fusées, en forme de tube, étaient ramassées par les fantassins des tranchées qui, les premiers, ont découpé ces tubes pour en faire des bagues plus ou moins façonnées. Je possède deux de ces fusées, je les réserve à Mme Carra, comme curiosité. J’emporterai tout cela en permission. Je voudrai te le montrer et nous ne leur porterons qu’ensuite. Les bagues que je t’envoie et qui, je l’espère, t’arriveront, sont faites avec des débris de ces fusées trop abîmées. Nous les fondons au feu de la forge à 800 ° de chaleur. Nous les coulons ensuite dans un petit moule en terre ou en plâtre et on finit la bague à la lime ou au couteau. Je vais en faire une pour Mme Carra et deux autres pour Joséphine et Rose. Pour ces deux dernières, j’aimerais avoir la mesure de leurs doigts, dessinée sur une feuille de papier en suivant le contour intérieur d’une de leurs bagues avec un crayon bien fin ou en me donnant le diamètre intérieur en millimètres, si tu le peux.

Je te joins une de ces proclamations avec la traduction mot à mot, dont tu déduiras le sens en français.

Je vais très bien, les nuits sont froides. Dès que le crin sera arrivé, je ferai vite un hamac. Je couche sur une simple toile et je n’ai pas chaud, surtout vers le matin. Tous mes camarades se plaignent du froid, la nuit. J’aurai assez de provisions de ce que tu m’as envoyé. Je remercie bien tes parents qui ont tout fourni. J’espère bien pouvoir leur en être reconnaissant autrement qu’en paroles. Je te dirai quand les paquets arriveront. Peut-être au courrier de demain.

Tu as dû recevoir 12 (une carte) et 13 (une lettre d’hier). Je te remercie bien de ton paquet et de tes lettres si affectueuses qui me font un très grand plaisir. Je ne t’enverrai rien comme linge usé avant ma permission. Je l’emporterai en même temps. Ne m’attends pas à l’improviste, je t’écrirai toujours avant pour t’avertir.

Embrasse bien tes bons parents pour moi, ainsi que tes sœurs et reçois bien, chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants de qui le temps me dure bien.

Lucien
Lucien
Bouquemaison, dimanche 1er août 1915
Ma bien chère Alice,

Je voulais te raconter en détail notre voyage d’hier, mais le temps me manque. Nous repartons ce soir pour toute la nuit, paraît-il. Nous devions partir il y a un moment, mais on a retardé notre départ, car les obus tombent en ce moment où nous devions aller ce soir. Bien entendu qu’avec ma chance habituelle, il ne nous arrivera rien. Je te dis tout, franchement, tu vois, rien de moins, rien de plus. Hier, bien que ce fut nuit, j’ai vu un village dévasté, avec son cimetière abandonné, plein de trous d’obus. Les maisons avec leurs grandes charpentes nues, veuves de tuiles que l’explosion des obus enlève en masse, ont des aspects lugubres. Nous avons passé dans un terrain prodigieusement fouillé, creusé en cavernes, en boyaux, en tranchées, en crevasses minces d’où les gros canons émergeait leurs grandes gueules. C’était impressionnant, bien plus que je ne peux le dire. De longues files de fantômes glissaient sans bruit sur les côtés de la route. C’était la relève des tranchées, des files de caissons d’artillerie, pourvoyeurs d’obus, traversaient les champs en suivant les creux. Tout cela dans un silence incroyable. Nous autres, nous passions lentement, nous aussi. Au ciel montaient sans cesse des fusées, impuissantes à nous éclairer, le temps était trop couvert. Pas un coup de canon. Cela faisait une rude différence avec l’après-midi où nous dévalions en trombe dans les petites villes avec le tintamarre de nos 400 camions. Rien d’amusant comme la traversée des bourgs. La tête de colonne ralentit bien un peu mais la queue, à plusieurs kilomètres, en arrière passe le village à toute vitesse pour suivre. Le jour ça va bien, mais la nuit, ce n’est pas si amusant. Et puis ces lourds camions ne sont pas aussi maniables que ma Panhard. Mais cela me va. Il me semble qu’en tenant le volant, je suis plus directement utile et maintenant qu’on va sous le feu, je n’envie plus rien à personne.

J’ai reçu ce matin ta deuxième carte du 30 juillet et une jolie lettre de ma sœur sur 6 pages qui m’a fait bien plaisir. J’ai reçu aussi les deux lettres de papier à en-tête. Merci bien de tout ceci. Je me suis fait un hamac épatant, j’ai bien mieux reposé que d’habitude et la perspective de passer une nuit blanche ne me fait pas peur. J’aurais un bon lit en revenant, grâce à toi. Le Maréchal des logis Velle est malade, toujours les coliques. Je vais toujours très bien, je me nourris bien. Je crois que c’est là tout mon secret pour résister. Les gens par ici commencent à couper quelques blés. Temps chaud et pluvieux par giboulées. Nuits froides.

Ecris-moi tant que tu pourras, tes cartes à défaut de lettres me font un grand plaisir car elles ne me laissent pas dans l’inquiétude. Je sais bien que tu as beaucoup d’ouvrage aussi. Embrasse bien tout le monde pour moi à la maison, ne te fais pas de mauvais sang surtout et en attendant le bonheur de te revoir, reçois mes meilleurs baisers pour toi et nos chers petits.




Lucien
Bouquemaison, lundi 2 août 1915
Sur la route....
Bien chère Alice,

J’ai reçu hier ta carte, j’étais en voyage. Ce matin on m’a remis deux paquets qui étaient arrivés hier. Ils sont en très bon état. J’ai vite fait avec un hamac provisoire car il nous a fallu partir à nouveau. Nous arriverons, je pense, à minuit si aucun obus ne nous occis en route, car nous allons au front. Ces deux paquets me font un très grand plaisir. D’abord pour le couchage. On arrive brisé par 18 ou 20 heures de voyage et je n’avais plus rien pour me coucher, mon hamac faisait entendre de sinistres craquements et je le raccommodais avec des ficelles qui me coupaient les reins. Je me suis fait un matelas avec le crin et les sacs, et l’oreiller va me sembler un luxe inouï. Je suis toujours seul sur le camion.

Mardi matin 8 heures.

Nous sommes arrivés hier au soir à minuit après un voyage en plein sur la ligne de feu. Nous avons passé de nuit, sans feu, par une pluie battante, entre nos pièces et l’ennemi. Mais le temps trop sombre empêchait l’éclat des fusées éclairantes. Je t’écrirai plus longuement mes impressions. Comme débuts de chauffeur, je réussis bien. Je crois que nous repartons ce soir. J’avais eu le temps hier d’installer provisoirement mon hamac avec ton envoi. J’ai passé une bonne nuit. Remercie bien pour moi tes parents pour toutes les bonnes choses qu’ils m’ont envoyées dans le paquet, notamment pour l’élixir de Grande Chartreuse qui me fait un grand plaisir. Ne m’envoie plus rien pour le moment. Je vais très bien. Velle est toujours malade, Tristelle et mon premier aussi. Je te laisse, j’ai bien à faire, mon camion est sale comme tout par cette boue d’hier.

Embrasse bien tous pour moi et reçois, chère Alice, mes plus affectueux baisers.

Lucien
INDEFINI, jeudi 5 août 1915
Jeudi 5 août 1915 10 heures du matin

Ma bien chère Alice,

Je viens de recevoir les lunettes en bon état. Je vais les compter 3fr50 et le port en plus. Il faut bien ça pour ta peine. Rien reçu de toi en lettre. Nous avons fait l’autre nuit un voyage des plus mouvementés : 10 heures de volant, la nuit entière dehors, la pluie continuelle, le brouillard, trois collisions, quatre embourbages, arrachages de bornes, etc…

Nous sommes partis à 6h30 du soir, nous traversons des vallées profondes et à la nuit, nous arrivons dans un chemin étroit bordé d’une haute haie. Des quais d’embarquement en bois étaient dissimulés de loin en loin dans cette haie. Nous nous rasons et nous prenons notre chargement : 50 sacs de ciment chacun. Une fois chargés, nous repartons et rejoignons la grande route. La nuit est très noire. Il pleut. Nous allumons nos feux réglementaires, un gros phare à l’acétylène et une lampe à pétrole à l’avant, un feu rouge à l’arrière. Tout va bien, pour commencer, mais nous touchons à l’endroit où la route a été ravinée par les obus boches. Nous prenons un petit chemin à gauche et à un kilomètre, nous rencontrons des autobus garés pour la nuit sur ce chemin. Les trois premiers camions glissent à la fois dans le fossé et s’embourbent. Joli travail ! A force de temps, on les dégage mais le chemin est impraticable. Il faut faire machine arrière pour le reste du convoi et reprendre un autre petit chemin pour rejoindre la tête de colonne. J’ai eu la chance de reculer droit et il ne m’est rien arrivé.

Enfin nous repartons tous. J’avais pour second un fantassin venu récemment des tranchées, un futur chauffeur. Nous approchons de la zone dangereuse ; on nous fait éteindre le phare. Nous gardons les lanternes ; la route est très glissante et il pleut toujours. Nous rencontrons ou nous dépassons des files de voitures qui font le ravitaillement. Il faut toute notre attention avec ce mauvais éclairage pour que rien n’arrive. Enfin nous voilà en plein dans les lignes. On éteint tout, avant et arrière. Un grand talus de chemin de fer est devant nous. On le passe sous un tunnel de 15 mètres. Une fois engagé là-dedans, je n’y vois plus rien, c’est un vrai four. Je m’arrête et quand celui qui me précède a débouché, je me dirige sur la clarté qu’offre la sortie du tunnel. Dehors, la nuit est de plus en plus noire. Nous avançons à peine. Nous rencontrons des masses plus sombres. Le second, debout sur le marchepied, m’avertit. C’est une voiture, c’est un caisson. Une autre masse plus grosse, c’est un camion-auto, une section sans feu qu’on rencontre. Je tiens bien la droite, je sens le camion qui glisse dans le fossé. Je me redresse d’un coup de volant à gauche et pan, un grand choc. Je viens d’entrer dans le flan d’un autre camion qui me croisait. Ça n’y fait rien, on repart et on n’a pas de mal. Personne ne s’en est aperçu dans ce ronflement de moteur. Il faut une tension d’esprit incroyable pour se tenir dans le bon chemin. Aux contours, nos chefs font la double haie et nous font défiler entre eux : à droite, à gauche, braquez à fond, arrêtez.

On n’y voit plus rien. Nous sommes dans un village. Je prends un mur blanchâtre pour la route, dans un contour et je veux m’y jeter dessus. L’officier m’avertit à temps. Ce contour est terrible, je ne sais plus de quel côté me diriger. Est-ce à droite, est-ce devant, ou à gauche ? Mon second hésite. On ne voit que des masses confuses. Sont-ce les maisons ou les camions ? Et il pleut ! Enfin, une fusée éclairante monte au ciel, comme un éclair. Je vois la route et je repars. Bienheureuses fusées, elles seules permettent de se diriger. Qui les envoie ? Les Français ou les Boches ? Je ne sais.

Enfin, après mille ennuis de ce genre, nous arrivons au parc du génie. Un vieux donjon écroulé à moitié sert d’entrepôt pour le ciment. Tout autour, c’est un verger. On entre par un étroit pont levis. Cette fois, une lanterne sourde nous éclaire. Nul ne passerait sans ça. On évolue dans les pommiers, on casse des branches. Enfin, ça y est, on nous décharge. Nouvelle manœuvre pour sortir des arbres. Je vais me ranger à la suite des autres au sommet d’une descente rapide. Pendant qu’on décharge les suivants, je mange un morceau avec mon second. Dans le ciel on voit passer de grands coups de projecteurs ou les sempiternelles fusées. Quelques coups de canon au loin. Toute la journée, les obus ont plu, où nous sommes, mais à cette heure, c’est calme. Il est deux heures du matin. La pluie tombe toujours par ondées intermittentes.

A ce moment, j’éprouve les premières hallucinations que les camarades ont supportées aussi. C’est une chose curieuse. Je mangeais tranquillement quand je vois mon camion partir tout seul. Je lâche mon pain, je saute sur les freins. Je serre aussi fort que je peux, rien à faire, j’avance toujours. Mon second rit. Le camion n’avait pas bougé. Tous les premiers ont eu de ces illusions qui sont dues paraît-il au surmenage du cerveau pendant cette marche de nuit. Le chauffeur du numéro 15 a été le plus éprouvé. Il voyait que le camion devant lui reculait sur lui. Il s’est mis à reculer lui aussi. Il a enfoncé celui qui le suivait. Encore une hallucination, le camion de devant n’avait pas bougé. Un autre, croyant voir reculer un camion cornait désespérément pour l’avertir. A un moment, quand nous sommes partis, j’ai arrêté mon camion en croyant simplement ralentir. Je croyais que je marchais et je ne comprenais rien à mon second qui me criait de partir. Il a fallu faire la même marche à tâtons pour revenir. Cette fois, nous dépassions de longues files de soldats qui, les malheureux, revenaient des tranchées sous la pluie. Ils grimpaient en passant dans nos camions vides, pleins de poussière de ciment. Et ils ont du se ranger propres avec leurs habits tout mouillés. Enfin on nous fait rallumer les phares, fini les illusions. Nous filons à toute vitesse. Le jour, un jour blafard, se lève peu à peu. Alors que je transpirais à grosses gouttes pendant la marche sans feu, je me sens glacé, je relève la vitre de devant que j’avais abaissée pour y voir. Je remets le rideau à ma droite. Mais j’étais tout mouillé du côté droit, ma capote était transpercée, je n’avais pas pris mon imperméable, ne pensant pas être obligé de baisser la vitre et de relever la capote. Nous roulons à 40 à l’heure. Mon second dort comme une roche. Vers les 3 heures, je sens que le sommeil me gagne. Nous étions arrivés à minuit, la nuit avant. Je me crispe au volant et j’ai toutes les peines du monde à me tenir éveillé. Je rouvre énergiquement les yeux, je lutte… Et tout d’un coup, je me retrouve dans le fossé. Ça c’est le bon réveil ! Je secoue le second pour qu’il remette le moteur en marche et je m’arrache tout seul. Un seul camion m’a dépassé, prêt à me tirer à la corde. Cette fois, je suis bien réveillé ! Nous repartons comme des fous pour rattraper la tête du convoi. Je ne suis pas le seul à qui cette mésaventure est arrivée. Dans une autre section, trois camions se sont égarés. Une autre section encore n’avait pas pu trouver le parc dans cette nuit. Nous sommes arrivés à 4 heures et demi. Je me suis couché à 5 heures, mais je n’ai eu que des cauchemars. Je me suis levé à 10 heures et demi, soupe à 11 heures. Nettoyage et plein l’après-midi. J’étais vanné. Cette nuit passée, je me suis couché à 8 heures et il était sept heures et demie quand je me suis réveillé ce matin. Tout penaud de voir qu’il était si tard, j’ai manqué l’appel de 7 heures. Velle qui va mieux est venu me réveiller.

Aujourd’hui, je suis dispo comme tout, prêt à recommencer. Jamais je n’ai vu nos chefs aussi patients que ce soir-là. Ce n’était pas le moment de crier non plus. Je ne t’ai mis tous ces détails que pour te montrer un peu notre genre de travail. C’est comme je te l’ai souvent dit, peu dangereux en somme, mais pénible. Je ne crains pas ces réelles difficultés. Il me semble qu’en les surmontant, en menant à bon port la cargaison, c’est une petite victoire sur les boches quand même et cela donne un peu de cœur à l’ouvrage. Ça remonte mieux le moral qu’une revue. Tu vas me dire, pour quoi faire, ce ciment ? Je l’ignore, peut-être est-ce pour faire les plates-formes de nos nouveaux gros camions. Je sais que nous avons des camions de cent tonnes, ce qui doit approcher des 420 boches, comme calibre. Ne crois pas que la France ne fait rien. Attends-toi plutôt à la surprise d’une victoire plus soudaine encore que celle de la Marne. Dans un mois … nous verrons ! Je cache cette phrase.

Lundi nous sommes allés au Mont Saint Eloi d’où on découvrait si le temps eut été clair, toutes les lignes boches vers Lorette et Neuville Saint-Vaast et hier nous étions à Arras côté sud.

Je vais toujours très bien. Aujourd’hui vient de partir en permission mon camarade Hôte-Bridon, le chef de notre atelier. Il était essayeur d’autos chez Berliet et conduisait fréquemment les Guérin de Saint-Quentin qui ont des capitaux chez Berliet. Il pense aller à Saint-Quentin et passer vers toi en revenant. Je lui ai donné un mot pour toi. C’est un type très franc. S’il peut aller te voir, il te dira comment je vais.

Comment vont tes parents ? Voilà encore ces regains qui vont commencer. Avez-vous toujours votre Belge ? As-tu reçu mes fameuses bagues ? Tu remercieras Joanny pour le dérangement que je lui cause avec ces lunettes. Ce modèle est le plus pratique de tous, car elles ne prennent pas de buée comme les autres en caoutchouc qui serrent et font transpirer la peau. Je les croyais bien plus chères.

Embrasse bien tes bons parents pour moi ainsi que Marcelle et Jeanne. Donne moi toujours bien des nouvelles des enfants. Le petit a-t-il beaucoup changé depuis sa dernière photographie ? Reçois, chère Alice mes meilleurs baisers en attendant de te revoir ainsi que tous.


Lucien
Bouquemaison, dimanche 8 août 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu hier au soir avec un extrême plaisir ta grande lettre n°16. Merci bien. Je t’écrirai ce soir si nous ne marchons pas. Nous avons roulé douze heures consécutives hier. Temps pluvieux. Mon premier a été évacué sur l’intérieur. On m’a nommé officiellement à sa place sur le 8, mais je suis toujours seul pour le moment. Je vais toujours bien, sauf une dent qui me taquine et qu’il faudra que je fasse arracher encore. Je n’ai besoin de rien pour l’instant si ce n’est que si tu trouvais (sans que la mémé le voit) quelques fromages en balade ! C’est mon grand régal. Mes affections pour tous. Je t’embrasse


Reçu une carte de ma sœur, dis le lui.
Lucien
Bouquemaison, dimanche 8 août 1915


Bien chère Alice,

Tu sais par ma carte de ce matin que j’ai reçu hier ta lettre du 16 dont j’étais bien heureux. C’est une grande joie pour moi de savoir que je peux compter sur votre affection à tous et je me demande quelquefois ce qui peut retenir à la vie ceux qui sont comme moi engagés dans cet enfer qu’est la guerre et qui n’ont personne à aimer ou qui les aiment pour leur donner le courage de tenir jusqu’au bout. Tu remercieras bien pour moi ton cher papa et ta si bonne maman pour les bons sentiments qu’ils me montrent et que je n’oublierai jamais. Dis leur surtout de se bien soigner, de ne pas se laisser abattre par les événements et par tous les ennuis que cette guerre leur impose. La guerre aura pour eux et pour nous des résultats heureux à tous les points de vue. Elle aura amené encore plus d’union dans notre famille, elle grandira notre patrie, leur rendra ses territoires volés en 71 et augmentera son prestige dans le monde. Le niveau moral du pays sera relevé par toutes les souffrances endurées. Elle aura rendu à la religion, base de toute morale, un immense service en lui permettant de se montrer sous son véritable aspect, prouvé par ses prêtres-héros et ses prêtres martyrs ; en songeant mieux à soi, elle donnera de la plus-value à la terre. Elle nous aura donné aussi le temps de faire, étant séparés, bien des réflexions salutaires qui aideront à notre bonheur et nous serviront de guide pour élever nos enfants dans le droit chemin. Quant au mal qu’elle aura fait à certains ménages dont tu me parlais un jour, crois bien que la guerre n’aura fait que démasquer les hypocrisies en déchirant publiquement les voiles derrières lesquels se cachent les vices-cachés. Il y a donc lieu pour tous d’envisager l’avenir avec une grande confiance. Tenons tous jusqu’au bout, chacun dans notre rôle, pas d’emballements inutiles, ni de découragements injustifiés, du calme seulement. C’est surtout à ton papa et à toi que je demande de voir les choses avec calme. Tout ira bien et tout finira bien à tous les points de vue, particulier et général.

Pour ma part, je ne songe qu’à une chose : bien garder ma santé afin de pouvoir faire tout mon devoir. Plusieurs de nos conducteurs ont déjà été évacués pour maladie. Presque tous étaient aisés, ils auraient pu se bien soigner. Mais non, ils partaient en voyage chargés de clichés photographiques pour prendre des vues, mais sans un morceau de pain. Nous trouverons bien en route, disaient-ils, oui, mais pas toujours. Ils avaient de superbes cache-poussière dernière mode mais pas même une ceinture de flanelle. Beaucoup de luxe et d’inutile, mais rien de nécessaire. Résultat : l’hôpital. Ces gens-là sont pires que les morts car ils coûtent des soins pour lesquels il faut des personnes et de l’argent. Ce sont des poids morts, des charges qui alourdissent notre machine de guerre et ils n’ont pas fait leur devoir. Tout malade, civil ou militaire, est une charge pour la patrie. Il faut donc tout faire pour éviter de l’être.

Mon ancien premier a été évacué hier, je ne sais pas encore dans quelle direction. C’était un marseillais. Bon garçon, mais dépourvu de tout sentiment du devoir. Le lieutenant m’a confié officiellement le camion 8 avant-hier. On a fait l’inventaire outillage et j’ai reçu le livret matricule de la voiture. Je pense te faire plaisir en te disant que cette formalité de la remise officielle du camion (le camion, notre arme et notre maison est une chose considérée pour nous comme sacrée, un peu comme un canon pour les artilleurs) a donné l’occasion à notre officier de me faire des compliments publics sur la manière heureuse dont je m’étais tiré de mes débuts de conducteur par les deux marches de nuit que je t’ai déjà racontées et qui constituaient une épreuve réellement sévère. J’ai eu la joie de m’entendre dire par le lieutenant qu’il était certain que cette voiture était en bonnes mains. Peut-être me dorait-il un peu la pilule, car il m’a maintenu seul, sans second « ça ne vous changera pas beaucoup, m’a-t-il dit, car je sais bien qu’il n’y a que vous qui vous occupiez du camion. » En effet, mon ex-premier, paresseux de premier ordre, n’y faisait jamais rien, alors je faisais le travail pour que notre camion ne fût pas remarqué par sa saleté. Félicitations méritées ou intéressées, je ne sais. Il y a peut-être du vrai dans les deux. Quoi qu’il en soit, j’aime mieux être conducteur que second, comme j’étais avant. J’ai fait tout mon parcours d’hier, plus de 120 kilomètres sans second et je n’ai jamais été en retard. La marche en convoi n’est pas aussi agréable que d’aller seul sur une route. On a toujours une voiture à 25 mètres devant qui vous cache les obstacles et vous borne l’horizon. Il faut maintenir les allures, ne pas laisser augmenter l’intervalle, ne pas s’arrêter brusquement par rapport à celui qui vous suit derrière. Et puis quand c’est sec, on est tout le temps dans la poussière. Heureusement que j’ai de bonnes lunettes. La poussière a beau être épaisse, je peux ouvrir les yeux quand même, c’est l’essentiel.

Nous entrons dans une période de travaux plus sérieux que ce que nous faisions avant. Nous allons beaucoup plus loin qu’avant. On nous habitue aux marches de nuit ; nous ne roulons plus guère sur les grandes routes ; on affecte de nous faire passer au contraire dans les petits chemins étroits aux contours difficiles. Tout cela est pour nous entrainer à d’autres difficultés que je sens prochaines. Il ne s’agira pas toujours de parcourir les mêmes régions. Il est bon de s’habituer d’avance aux éventualités d’une campagne plus active. Cette entrée en campagne, je la vois arriver de jour en jour, bien qu’aucun journal n’en souffle le moindre mot. Les Anglais arrivent toujours par énormes masses. Epatants, ces gens-là, je ne peux m’empêcher de les admirer. Rien de nerveux chez eux, tout se passe avec calme et méthode. Ils ont mis le temps pour s’apprêter, mais ils le sont admirablement. Chevaux, voitures et matériel sont à faire envie. Or les Anglais ont pour habitude de bien réfléchir à leurs projets, de s’y bien préparer ensuite et de persévérer dans leurs efforts jusqu’au succès complet. Leur effort en ce moment est complet et continu. Ce n’est pas pour le plaisir de venir hiverner en France, bien sûr, que tant de troupes anglaises s’amènent. Je n’en dis pas plus… Attendons les évènements avec la plus grande confiance, l’histoire va avoir de nouvelles pages à écrire.

Lundi matin 8 heures.

Ma lettre a été interrompue hier par le passage d’un taube poursuivi par un de nos biplans. Les canons lui tiraient dessus, mais il était si haut qu’il n’a pas été atteint, malheureusement. Un éclat d’obus est tombé ici sur une maison, il a coupé une poutre du toit, traversé le mur et s’est enterré dans une pile de gerbes. Ce matin, les taubes ont du revenir car à 5 heures, les canons cognaient fort ; mais j’étais couché, je ne suis pas allé voir. Tout à l’heure, les mitrailleuses pétaradaient en l’air, mais il y a du brouillard, on ne peut rien voir. Ces taubes que nous n’avions pas vus depuis longtemps sont l’indice que quelque chose de nouveau les attire. Ils veulent se renseigner sur nos préparatifs. Mais ils sont obligés de se tenir si haut qu’ils ne doivent pas voir grand chose. Il faut environ demi-heure à un avion français pour s’élever à 3000 mètres et pendant ce temps-là, ces salauds s’esquivent plus loin. Tu as vu par les journaux les échecs russes. Il est probable que les boches vont établir une ligne de front en Russie avec leurs fameuses tranchées et qu’ils vont venir tenter la fortune sur notre front. Le front italien, dans une région très montagneuse, ne se prête pas à de grandes opérations. C’est donc sur nous que le Kaiser va ramener ses troupes. Nous attendons ce jour avec impatience, tout est bien prêt pour les recevoir, ils n’auront pas affaire à ces malheureux russes dépourvus de munitions. Leurs plus redoutables adversaires, les Anglais et les Français, sont ici. C’est là, la clé, c’est là que se jouera le grand coup. Les boches peuvent amener ici (sur le front français) toutes leurs troupes à la fois, ils n’auront pas même la supériorité du nombre. Nos armées sont fraîches, bien reposées, bien munies de tout. Nos hommes ne demandent qu’une chose : se battre et en finir. L’état d’esprit général est que, comme hommes, les boches ne valent pas les nôtres et c’est parfaitement vrai. Dans ces conditions, ou nous serons attaqués par les boches et nos contre-attaques les ramèneront au Rhin ou nous prendrons l’offensive les premiers. Mais nous sommes sûrs du succès.

En septembre, la terre sera dépouillée de ses récoltes qui offrent trop d’abris faciles et alors les grandes batailles auront lieu. Chacun des deux adversaires va s’engager à fond et la guerre sera finie après. Cela ne peut pas toujours durer non plus comme cela. La guerre d’usure n’est pas possible. Ça coûte trop, chaque jour. Par ici, les moissons battent leur plein. Mais il pleut trop souvent, ils rentrent les gerbes une fois sèches dans les granges et ils battront cet hiver à loisir. Quelques uns à court de paille ou de graines battent quelques gerbes. Ils traînent pour cela leurs batteuses à plan incliné dans les champs même et battent sur place. Ils relient toute la paille en gerbe.

Je n’ai rien reçu des cousins A. depuis le 14 juillet, contrairement à ce que tu m’avais annoncé. Rien non plus depuis très longtemps de St R. C’est moi qui avais écrit le dernier. Je vais aujourd’hui envoyer quelques lettres sur mes en-têtes, à moins qu’il n’y ait un départ imprévu.

Je ne vois rien de bien intéressant à te raconter. Le courrier va venir ce matin. On l’attend toujours impatiemment. Le M. des Logis Velle va bien mieux, il a repris son service. Il mange toujours dans le camion, avec Planche et moi. Le chef Maugis est en permission à Paris. Donne moi toujours des nouvelles des petits. Le temps me dure bien de voir ce petit Joseph. Je ne m’imagine pas bien ce que c’est qu’un enfant de cinq mois. Il les aura bientôt. Que comprend-il ? Et ma Marcelette, sait-elle un peu écrire ? Je voudrais bien voir ça.

En attendant l’heure du retour, définitif ou provisoire, le t’embrasse, bien chère Alice, ainsi que tous bien affectueusement.


Lucien
Bouquemaison, lundi 9 août 1915

Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre 17. Je suis bien fâché que les bagues n’aillent pas à Marcelle et à Jeanne. Je me souvenais bien de ta mesure, ta bague me va à moitié du petit doigt, mais je ne pensais pas que cela fasse tant de différence avec tes sœurs. Tout est réparable, tu me renverras les deux bagues dans un prochain paquet de fromage, par exemple, et tu me donneras la mesure exacte des doigts de ces demoiselles, j’en ferai deux autres, voilà tout.
En outre, je peux les faire sur la forme qui leur conviendra le mieux. Je donnerai ces deux bagues qui ne vont pas à Mme Carra, je les retoucherai s’il y a lieu. Tu vas me dire que j’ai bien le temps pour faire des bagues. Ce n’est pas gros, alors on les porte avec soi et on les fait pendant les interminables arrêts que nous avons en route, dans les gares ou dans les parcs, ça passe le temps !

J’ai reçu une lettre de Mme Carra, ce matin. Je te l’envoie. Sa lettre était enveloppée d’un immense fil de coton à repriser. J’ai eu une demi-heure à la dévider avant de pouvoir lire. Je lui ai dit que je gardais les grandes serviettes dans lesquelles elle enveloppait les paquets qu’elle m’envoie et que je leur faisais des reprises avec la laine violette quand le transport les déchirait. J’avais un peu arrangé ça pour les faire rire. Tu verras leur offre de m’emmener à Valencin en auto quand je viendrais en permission. Il est bien sûr que je l’accepterai, ça me fera gagner un moment de plus. C’est épatant, ces permissions, ceux qui s’en vont partent bien gais, mais à leur retour, ils ont tous le cafard ! De Lyon ici, il faut trois jours et trois nuits de chemin de fer !

Ce soir, il pleut. Il faisait avant une chaleur étouffante. L’air est peuplé ici d’un tout petit moustique noir, long d’un millimètre, à peine visible. Cette bestiole se pose sur tout. On en a des milliers à la fois sur les mains, la figure, les effets, cela produit une démangeaison intolérable. Jamais je n’ai rien vu d’aussi énervant que cette saloperie-là. Les gens d’ici appellent cela bête d’orage. Ça ne se voit que la veille d’une pluie, paraît-il. C’est une infection.

J’ai écrit ce matin quatre lettres à J.L. Gadoud, Prost, Diot, Combes et Paturel Jeannot. C’est tout ce que j’avais en papier à en-tête. Envoie m’en encore, si tu en as. A la rigueur, l’autre ferait, mais l’en-tête les frappe mieux.

Je remarque que tu écrit bien fin les lettres que tu m’envoie. Certes, je les lis très bien, mais ça te fatigue d’écrire de la sorte. On n’écrit pas si vite non plus en écrivant trop fin.

Je ne t’ai pas parlé, je crois, de l’aspect que présentaient les champs de bataille que j’ai pu voir avant qu’il fit tout à fait nuit ces derniers jours. Toutes les maisons sont abandonnées par leurs habitants et peuplées en place de soldats qui se sentent maîtres chez eux. Ça donne une drôle d’apparence aux fermes. Certaines maisons n’ont pas du tout souffert, d’autres au contraire sont entièrement écroulées et la pluie leur a donné l’apparence de vieilles ruines. D’autres montrent des plaies béantes, dans le toit ou les murs. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’abandon des jardins et des champs. Partout les fleurs et les herbes sauvages ont poussé. Les soldats ont tracé des sentiers en tout sens et les trous d’obus font croire à des arbres arrachés de là. Que du travail, pour remettre ces pays en état ! Mais ce qui impressionne ce sont les nombreux petits cimetières avec leurs croix de bois jaune, les unes sur les autres, bien alignées. Les soldats musulmans ont des ornements arrondis en bois pour marquer leurs tombes. Oh, que ceux qui ne croient à rien, qui ignorent le sens du mot patrie viennent méditer un moment auprès de ces tombes pressées les unes sur les autres ! Pourquoi tant de morts, frappés en pleine force dorment-ils là ? Combien de ceux qui pleurent ces morts ne verront jamais le coin de terre où ils reposent, ne sauront jamais le secret de leur agonie. Rien n’est triste comme ces petits champs de morts perdus dans ces campagnes dévastées. Pour le moment, la pitié des camarades vivants entretient ces tombes, mais après la guerre, qui en prendra soin ? Ils sont trop nombreux, nos morts.

Je finis ces quelques lignes en te priant, bien chère Alice de faire à tes sœurs toutes mes excuses pour mon manque de mémoire au sujet de la dimension de leurs doigts. Tu feras part à tes bons parents de mes souvenirs affectueux et je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits en attendant de te revoir bientôt, je l’espère.


PS : j’ai répondu en même temps à la lettre de Mme Carra ci-jointe.
Lucien
Bouquemaison, mercredi 11 août 1915

Ma bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin tes lettres 18 et 19. Cette fois tu m’as gâté et je t’en remercie bien. Nous avons couché sur le front, cette nuit. Nous avons mené des troupes sur le front la nuit tombante et nous avons pris au lever du jour ceux qu’on avait relevés. Du point où on les menait, les soldats avaient 7 kilomètres de boyaux à suivre avant d’arriver à la première ligne. Le boyau est un fossé étroit, de la hauteur d’un homme, tracé en dents de scie. Sans lui, on ne pourrait arriver aux premières tranchées. C’est par le boyau ou pour mieux dire par le dédale des nombreux boyaux que se font tous les ravitaillements en vivres, cartouches, bombes à main, eau potable, évacuation des blessés et malades, etc…Tout se fait à dos d’homme ou par des civières et 7 kilomètres ! Le plus près que nous allons est donc à 4 ou 5 kilomètres des lignes, car les contours des boyaux les allongent. Or à cette distance, on ne craint que l’artillerie. La nuit, sans feu, il est bien difficile d’être repéré, d’autant plus qu’on se déplace sur la route. Le danger que nous courrons du fait de l’ennemi est donc à peu près nul. Sois donc entièrement rassurée à ce sujet.

Tu me demandes si j’ai un uniforme gris clair. Je suis toujours avec les mêmes effets que tu m’as vu. Je ne te parlerai pas des permissions tant qu’il n’y aura rien de nouveau. Mon tour vient vers le 20 septembre, c’est tout ce que j’en sais. Mon camarade pour qui étaient les lunettes est revenu de permission hier. Il me les a payées 3frs 50 plus 0,20 de port, 3frs70. Je t’envoie l’enveloppe des lunettes ne portant que 0,20 de timbre. Les bagues que je t’ai envoyées, paquet recommandé, ne me coutaient que 0,15 en tout. Je crois qu’il y a lieu de réclamer à la poste. J’arrive au sujet des dires de G. fils. Tu me dis que tu hésitais à me le dire de peur que ça ne me décourage. C’est mal me connaître. De deux choses l’une. Ou je dis la vérité et l’opinion de G. ne peut modifier la mienne. Ou alors je te cache la vérité et dans ce cas, je le saurais aussi bien que lui. G. n’a vu que ce que voient les fantassins, c’est à dire à peu près rien, et cela se comprend. Le front n’a presque pas changé depuis onze mois. C’est une preuve que les boches ne sont pas plus forts que nous.

Quant aux détails, n’en parlons pas, voyons l’ensemble. Les lignes de front actuelles côté boche et côté français sont intraversables avec les anciens moyens de combat. Ce qu’il faut c’est une artillerie très puissante, très nombreuse, tirant de très loin, de très gros obus à grand effet brisant qui puissent arracher les fils de fer, les piquets, combler et bouleverser les tranchées, anéantir leurs défenseurs, atteindre au loin l’artillerie adverse avec autant de munitions qu’il en faut pour pouvoir couvrir en quelques minutes le champ de bataille d’au moins trois gros obus au mètre carré. Il faut atteindre l’adversaire, trop bien dissimulé non où il est, car on l’ignore, mais partout où il peut cacher ses canons, bois, champs creux, vallons etc… Voilà le problème.

Les boches l’ont-ils résolu ? Jusqu’à maintenant, ils ne nous l’ont pas démontré. Dans leur tentative d’avril dernier en Belgique, ils comptaient plus sur leurs gaz asphyxiants que sur leurs canons. Et nous ? La preuve n’en est pas faite non plus jusqu’à maintenant. Alors deux choses à choisir : 1. Faute de moyens assez puissants, la situation va s’éterniser jusqu’à ce que l’un des adversaires tombe d’épuisement. Qui tombera ? Les boches ou nous ? Qui est bloqué ? Qui était une nation pauvre avant la guerre ? Qui ne peut renouveler ses approvisionnements ? La réponse est facile. Par ces moyens, nous aurions la victoire.

2. L’industrie des deux camps s’est mise à l’œuvre et a produit les moyens nécessaires pour briser les fronts. Quelle est l’industrie qui arrivera en tête en puissance de production ? Celle des Austro-allemands séparés du reste du monde, privée des transports maritimes et par conséquent des matières premières ou bien l’industrie réunie de l’Angleterre, de la France et de l’Italie, avec la maîtrise des mers. Et soutenue par la grande industrie américaine et celle du Japon. Là encore, il n’y a pas de doutes possibles. Mais sacrebleu, la preuve est assez visible ! Pourquoi donc l’Allemagne veut terroriser les Neutres ? A-t-elle coulé le Lusitania ? Fait-elle cette atroce guerre sous-marine qui la déshonore ? Mais précisément pour gêner cette industrie alliée qui va la vaincre, pour en retarder sinon empêcher les productions des engins de guerre. L’Allemagne a-t-elle réussi dans sa guerre sous-marine ? Non, non, et non ! Alors qu’ils se retournent comme ils voudront, de toute façon ils seront battus. Reste l’hypothèse d’un coup de force contre nous, d’un coup de butoir de toutes les forces boches sur notre front. Et bien ce coup de force, souhaitons-le de tout notre cœur. C’est ce coup de désespoir des boches que j’attends pour le mois prochain et ce sera pour eux une autre Marne encore que celle de l’année dernière. Quant à durer plus longtemps, faire traîner, la guerre en longueur, n’y comptons pas. N’oublions pas que la guerre nous coûte à nous deux milliards par mois et chez les boches, donc ! Ils ont fait la rafle de l’or bien avant nous, preuve que leurs besoins étaient plus pressants que les nôtres. Ce qui nous manque à nous, c’est une population civile assez clairvoyante, assez patiente, assez patriote pour faire confiance à l’armée jusqu’au bout. Ce serait un peu fort que les civils tiennent moins bien que les militaires.

Maintenant, j’appuie mes dires sur les trois faits suivants : 1. Lecture des grands journaux parisiens ayant les meilleurs rédacteurs militaires du temps. 2. Fréquentation continuelle de personnes ayant de hautes relations dans la finance et la grande industrie. 3. Voyages continuels permettant de voir et juger beaucoup de choses. A toi de voir si G. fils, qui t’a alarmée, a de meilleurs moyens d’information. Ce qu’il a vu peut fort bien lui faire croire qu’il pense juste, mais il n’a vu, je le répète, que des détails. Je rends de grand cœur hommage à sa façon de combattre et de faire son devoir.

Je pense, bien chère Alice, que ces longues explications, te feront comprendre qu’il ne faut pas se laisser aller au découragement, jamais. Ne pas croire le premier venu, se figurer qu’il a tout vu et qu’il sait tout parce qu’il vient de se battre contre les boches. Un tel s’est trouvé devant un secteur boche fortifié et il s’écrie aussitôt : « tout le front est imprenable ! » Et les Éparges, alors ! Et N. Dame de Lorette ! Et le Viel Armand ! Et d’autres encore.

Je vais toujours bien. J’ai une vieille racine de dent qui me chicane un peu. Mais ça ne m’empêche pas de manger. Alors ! Ici, les moissons battent leur plein. Embrasse bien pour moi, chère Alice, tes bons parents, et sœurs et reçois mes meilleurs baisers pour les petits et toi en attendant de vous revoir tous.

Lucien
Bouquemaison, vendredi 13 août 1915
Bien chère Alice,

La section vient de partir, mais c’est mon jour de repos. J’en profiterai pour faire ma lessive. On nous a lu au rapport hier matin un ordre du général Joffre visant les correspondances. Désormais, il nous est interdit de mettre nos lettres ailleurs qu’au bureau du vaguemestre et il faut les remettre ouvertes. Il nous est défendu en outre de parler de la guerre. Ces mesures ont certainement leur utilité et il n’y a qu’à s’incliner devant elles. Mais tu comprends que mes lettres seront ainsi brèves. Très brèves. Je n’aime pas étaler en public mes sentiments intimes et quand bien même que mes courtes cartes ou lettres n’en parleront guère, tu sauras que mon affection pour toi et pour tous à la maison n’en sera pas moins aussi vive et aussi profonde. Ces mesures sont en exécution depuis le 10 août mais avec une tolérance jusqu’au 20 août pour celles encore mises à la poste civile. Aucune restriction n’a été faite pour les lettres que nous recevons. Tu pourras donc continuer à m’écrire comme par le passé. Encore une fois, je te répète que nous ne courrons aucun danger sérieux. Ne t’inquiète pas inutilement. Je te dis cela, parce que étant contrôlé, j’écrirai moins souvent. Les lettres partiront moins régulièrement aussi. Au revoir bien chère Alice, embrasse bien tout le monde pour moi et reçois pour toi et les enfants mes meilleurs baisers.

Je vais bien.
Lucien
Bouquemaison, vendredi 13 août 1915

Bien chère Alice,

Je t’ai écrit ce matin et je t’écris encore ce soir, c’est de l’abus. D’abord j’ai reçu ta lettre 20 sur 4 pages. Je te remercie bien de tous ces détails qui me font bien plaisir, surtout en ce qui concerne le petit. Bien que tu aies reconnu de toi même qu’il n’y avait aucun sens ironique dans ces mots « merci bien du tout », je crois devoir te donner quelques explications quand même. D’abord, je te remerciais sûrement de plusieurs choses à la fois, je ne m’en souviens pas, mais je voulais parler des lunettes et de cartes ou de lettres reçues en même temps ou de bons sentiments que tu m’avais montrés etc… je ne sais pas. Relis bien la phrase. En outre dans la situation où je me trouve et si loin de toi, il ne convient guère de faire de l’esprit à tes dépends.

Par conséquent, chère petite, si une phrase à double sens se trouvait encore, par hasard, dans une de mes lettres, crois bien que ce serait sans que je m’en aperçoive. Dans tous les cas, prends-la toujours dans le meilleur sens et tout sentiment moqueur ou méchant qu’elle pourrait exprimer au propre comme au figuré ne serait pas dans ma pensée et existerait malgré moi. Je n’épluche pas mes lettres et il se peut qu’il s’y glisse des expressions à sous-entendus, mais jamais je ne vise ou ne voudrais viser toi ou tes chers parents. Il ne faut donc jamais tenir compte de ces sous-entendus. Si tu en trouves, ils ne sont qu’accidentels et contre ma volonté. En outre, dans les récits que je te fais, je ne mets jamais que des faits exacts mais je te les transmets avec l’impression qu’ils m’ont fait. Ne confond pas cette impression qui m’est personnelle avec les faits eux-mêmes. Peu de choses fait souvent beaucoup d’effet dans un cadre approprié. Aussi je t’ai décrit mon premier grand voyage de nuit parce que c’était nouveau pour moi. J’étais sorti déjà souvent de nuit, mais pas comme premier conducteur. Voilà tout. Je me suis donc trouvé en face de difficultés que je ne connaissais pas d’où une certaine émotion. Mais si tu regardes bien cette lettre qui te raconte ce voyage, tu verras bien que je n’ai pas vu tomber un seul obus cette nuit-là, ni de près, ni de loin. Je n’ai jamais vu éclater d’obus de près, sauf en l’air contre les aéros. Une seule fois un taube nous a lancé une bombe qui a éclaté à 150 mètres de nous. J’étais absorbé par le taube que je regardais, je n’ai vu ni tomber la bombe (ce qui ne se voit pas d’ailleurs) ni l’éclatement non plus. J’ai confondu son explosion avec les détonations des canons voisins qui lui tiraient dessus. Je n’ai su qu’après que la bombe était tombée. Tout ceci est pour te redire que le danger pour fait de guerre est nul pour nous. D’autre part, nous ne craignons pas les accidents, parce que nous ne pouvons pas faire de vitesse. Nous avons des voitures neuves, bien entretenues et réparées à temps, de bons freins, toujours en bon état. Et puis ces lourdes voitures peuvent s’embourber, mais elles ne versent pas comme les voitures de tourisme. Je ne connais pas un seul cas d’accident grave arrivé à un automobiliste, soit du fait de guerre, soit par accident de service. Il est donc inutile de te tracasser l’esprit avec des dangers imaginaires que je ne cours pas. Rassure-toi absolument là dessus, si mes lettres ont du retard, ou sont moins fréquentes, ce sera de la faute de la censure ou un manque de temps qui en seront la cause. Quand je te fais une description, goûte en si tu veux l’imprévu, le nouveau, le pittoresque qui peut s’y trouver, s’il y en a, mais ne va pas en déduire toutes sortes de choses qui n’y sont pas. Quand je serai réellement en danger, je te l’écrirai sans exagération, ni omission. La vérité, voilà tout. Je ne veux pas que tu me prennes pour un héros que je ne suis pas et je ne veux pas non plus te faire l’injure de te croire une sensitive, incapable de supporter la moindre émotion. Quand je serai exposé, je te le dirai. Tant que je ne te dirai rien de tout cela, c’est que je n’y serai pas.

Pour quant à la durée de la guerre que je crois proche de finir, je me base tout simplement sur la parfaite préparation de notre armée pour pouvoir entrer en campagne. Nous ne serons pas mieux prêts au printemps prochain que maintenant et en outre, des milliards qu’il nous faudrait dépenser, notre armée aurait à supporter les déchets que lui feraient la maladie et une diminution de l’état moral dû à une longue période d’inaction. Chez les boches, c’est la même chose. L’envie d’en finir est aussi grande d’un côté que de l’autre. C’est pourquoi on n’ira pas à l’hiver sans un grand effort pour terminer la guerre. Voilà des réflexions qui peuvent être aussi bien faites à Valencin qu’ici. Quant aux dires de certains soldats qu’on ne peut pas déloger les boches de leurs tranchées, je dis que c’est faux. On les a bien délogés ici. On les a fait reculer d’une douzaine de kilomètres mais pour cela, il faut de l’artillerie. L’avons-nous, cette artillerie ? Oui nous l’avons. Voilà ma réponse. Nous avons l’artillerie, nous avons les munitions, nous avons les moyens de transport en superflu, nous avons tous les services nécessaires, très bien organisés, tout est prêt. Laisser rouiller tout ce bel outillage pendant un hiver sans s’en servir serait un crime et ce crime, on ne le fera pas. Avons-nous tout ce qu’il faut ? Oui ? Pourquoi ? Parce que nous et nos alliés sommes le nombre, parce que nous sommes les plus riches, parce que nous avons la liberté de nos mouvements, parce que nous n’avons pas subi les terribles pertes qu’ont supporté nos adversaires sans cesse en lutte sur leurs divers fronts. Voilà, ma chère Alice, ce qu’il faut répondre aux propagateurs de découragements, aux broyeurs de noir, aux pessimistes. Il faut que vous tous à la maison, ton papa, ta maman, tes sœurs, toi-même, soyez convaincus absolument de notre prochaine victoire. Il faut que vous la prédisiez, que vous l’affirmiez, sans cesse. Il faut que vous montriez sans faiblir une belle confiance dans notre succès à venir. C’est votre manière à vous de combattre, les civils. Les malheureux fantassins qui ont souffert peuvent se plaindre, peuvent hésiter un instant avant de retourner aux tranchées. Ils peuvent avoir un moment de regret avant de quitter de nouveau leur bien être pour toujours. Ce n’est pas ce qui les empêche, au retour, de reprendre bravement le fusil. Et bien il faut les remonter, ces gens-là et non pas se laisser abattre par leur récit plus ou moins inexact, parce qu’incomplet. Ayez donc tous cette confiance sacrée, cette foi qui est notre force. Répandez-là autour de vous, faites-là partager à vos voisins, prêchez-là, cette confiance, sans vous lasser, opposez des arguments aux inepties, tenez-bon, en un mot et vous aurez travaillé non pas pour mais contre le Roi de Prusse. Il faut, pour être vainqueur avoir une foi invincible dans la victoire. Ayez-là. J’ai vu sur le journal d’aujourd’hui que les correspondances militaires allaient être remises sous l’ancien régime. La censure à outrance serait donc morte avant d’être née. Tant mieux, si c’est vrai.
Je me porte toujours très bien. J’y prends peine, aussi. Avec Velle, nous nous soignons du mieux possible. Nous achetons beaucoup d’œufs, de temps en temps un morceau de veau, nous faisons des salades vertes. Jamais depuis longtemps je ne m’étais vu en aussi bonne santé. Quand je pense à cet hiver à Lyon ou Dijon où j’étais toujours tremblant de fièvre. Ça a bien changé. Ma dent me laisse un peu tranquille, depuis deux jours. Je la brûle à l’iode. Ça ne soulage que le lendemain mais le calme dure deux ou trois jours.

A ce sujet, tu as bien fait de te faire arracher cette dent à Lyon. M. Berger est le dentiste qui m’avait arraché la mienne. Tu t’en souviens ? Les bagues de Marcelle et Jeanne peuvent-elles supporter un agrandissement intérieur ? Leur métal est-il assez épais ? Si oui, c’est facile de le faire, on les roule dedans avec un couteau coupant bien. Je ne fais pas autrement. Après, on les frotte avec une aiguille à bas ou une broche à tricoter pour les polir. Ne pas les toucher en dehors. Essayez si c’est possible. Ne les mettez pas dans un étau ni dans des pinces.

Je suis bien content de voir que ce gros Joseph se porte bien. Il ne faut voir dans sa trop grande vivacité qu’un restant des ennuis que tu as eus. Cela disparaîtra avec le temps. Veille bien à la petite. Si elle grandit beaucoup, méfie toi de l’état de faiblesse qui en résulte. Quel dommage que ces Belges soient partis, comment ton papa pourra-t-il faire les battages, si pénibles pour lui ? Si au moins vous trouviez encore quelqu’un pour vous aider un peu.

Je plains ce pauvre Eugène, si peu solide pour aller dans les tranchées. Et Matthias, le voilà bien à sa place. Tu ne m’as pas dit avec tout ça, si David était mort au régiment ou à l’hôpital ou subitement ou de maladie ? Une embolie consécutive à quoi ?

Embrasse bien pour moi tes chers parents et sœurs et reçois bien chère Alice, mes affectueux baisers pour toi et les enfants.

Lucien
Bouquemaison, dimanche 15 août 1915
Ma bien chère Alice,

Aujourd’hui est un jour de grande fête. Et comme nous n’avons pas à marcher, on s’en aperçoit un peu mieux. J’ai reçu ce matin ta carte du 12 et une lettre d’Emile. Je te l’envoie. Je joins aussi un certificat de versement d’or que notre chef Maugis m’a rapporté de Paris où il était allé en permission.

Ce matin, après avoir fait ma toilette, je suis allé à la messe de 10h3/4. J’avais certes bien l’intention d’y aller parce que cela te fait plaisir, mais je ne m’attendais pas à l’agréable surprise que j’ai trouvée. Laisse moi te dire tout d’abord qu’il y a ici dans ce village de 600 âmes, trois ambulances automobiles au repos, en attendant les futurs combats. Une ambulance est une formation sanitaire comprenant des médecins, des officiers d’administration, des infirmiers, des brancardiers, des voitures, des mulets de bât, des tentes pour hôpital provisoire. Ce sont ces formations-là qui s’établissent en première ligne et donnent les premiers soins urgents aux blessés qui partant de là sont évacués sur l’arrière par les trains sanitaires ou les ambulances automobiles. Les trois ambulances qui cantonnent ici ont comme toutes, beaucoup de prêtres et de séminaristes mobilisés. Je reviens à ma messe. L’église est petite, comme toutes celles d’ici. Elle a le clocher sur la porte d’entrée. Elle a aussi une tribune qui est le premier étage du clocher. C’est là que sont les chantres habituellement et là que vont les hommes, et non au chœur. J’arrive. L’église étant déjà pleine de femmes, je monte à la tribune d’où on voit toute l’église à l’intérieur. Cinq prêtres officient à l’autel en ornement d’or. Première surprise, en même temps que j’arrive, on attaque le Kyrie Eleison, avec harmonium, violon et chœur de 18 chanteurs que dirigeait un soldat tout rasé, un séminariste, probablement. Tous ces chanteurs étaient des ambulanciers, les instruments aussi. Le chœur et l’église étaient remplis d’officiers et de médecins militaires.

La messe fut célébrée en très grande pompe. On chanta la fameuse messe de Gounod tout entière. L’Agnus Dei fut chanté en solo. Le cantum ergo aussi. Le premier grand morceau de la messe, le Credo fut chanté à 4 voix. Le tout avec accompagnement. Ce fut magnifique. Tous les chanteurs avaient devant eux leur morceau de musique. C’était très artistique. Au moment du sermon, le curé du pays a lu les prières et annonces habituelles et un sixième prêtre monta à la chaire, celui-là, je l’avais déjà vu, c’était l’aumônier des ambulanciers, un jeune prêtre à l’air énergique. Son sermon commença par une glorification de la vierge, dont c’était la fête. Mais quelle que fut son éloquence, on sentait que ce n’était pas là son sujet préféré. En effet, je l’ai vu dériver en rappelant que la vierge Marie était honorée en France dans de nombreuses et splendides basiliques. Il a rappelé la Salette et Notre Dame de Fourvière, qu’il a décrit superbement (tu sauras pourquoi) Lourdes également a eu son tour et de sanctuaire en sanctuaire, il en est venu à Reims. Cette fois, il était dans son élément. Dans sa chaire, il s’est transfiguré et a commencé par nous dire qu’il revenait d’Allemagne où il était prisonnier de guerre. Il nous a conté ses souffrances là-bas. La souffrance des officiers internés avec lui et qu’il a du laisser ; il nous a dit son arrivée à Lyon, la surprise de voir nos soldats en bleu-horizon. : l‘émotion que lui a procuré le premier drapeau français. Ah, il savait parler de la patrie, celui-là. Il a su nous décrire ce que c’est que d’en être éloigné, d’en être privé. Il nous a dit leur espoir là-bas dans cette infâme Allemagne qu’il a flétrie avec une énergie de langage peu habituelle aux prêtres. Puis il nous a annoncé la victoire prochaine « le renouveau de l’esprit religieux et le réveil du patriotisme » que tant de souffrances ont amené en France. Il a exalté le patriotisme, la valeur de nos chefs et de nos soldats, il a recommandé l’union de tous les Français de quelque parti ou de quelque religion qu’ils fussent. Il a tonné contre les lâches, les broyeurs de noir, les pessimistes. Il a évoqué la gloire énorme qui jaillira de notre victoire. Il a lu un fragment du dernier discours du président de la chambre qui parlait de Jeanne d’Arc, il a enfin fini sur ces mots : « Ayons du caractère, de la patience et des nerfs ! » Jamais je n’avais entendu dans une chaire d’église une voix aussi emballée, aussi convaincue, dire ces vérités avec autant de force. Le temps ne m’a pas duré, je t’assure. Le prédicateur devait oublier par moments où il était car au lieu de dire « Mes frères », comme d’habitude, il s’écriait « oui, Messieurs, oui Messieurs » Il en oubliait toutes les dames présentes !

Musique magnifique et sermon admirable. Voilà ce que j’ai eu à la messe ce matin. N’avais-je pas raison de te dire que j’avais eu une agréable surprise ! La messe a duré une heure et demie. Ce soir, je t’écris. Je vais répondre aussi à Emile. Velle est dans le camion aussi, il fume et lit le journal. Il ne peut comme moi écrire à sa femme ni en recevoir aucune nouvelle, les boches ne laissent plus rien passer pour les pays envahis.

Je suis de plus en plus persuadé de la fin prochaine de la guerre. Emile est malheureusement bien plus exposé qu’avant. Enfin, à la volonté de Dieu.
Ma dent me laisse de plus en plus tranquille. Je n’aurai pas besoin de la faire arracher. Ne voulant pas laver mon linge ces jours derniers, de crainte d’aggraver mon mal de dents, j’avais donné deux flanelles, deux chemises, un caleçon et deux complets bleus, 4 paires de chaussettes à laver à une femme d’ici. Elle m’a pris 2frs60 et encore, ce n’est pas propre. Le linge sent mauvais. Je suis furieux, on ne m’y reprendra pas, à faire laver du linge.

Il pleut tous les jours. Les moissons vont lentement. Cependant les gens laissent toujours les bêtes dans les champs, nuit et jour.

J’ai vu sur ta carte de ce matin certaine petite signature qui m’a fait le plus grand plaisir. Je veux la croire bien authentique, j’attends un plus long message du même auteur. Tu me donneras beaucoup de détails sur ta prochaine lettre sur vos travaux et la santé de tes chers parents à qui j’envoie mes meilleures affections.

A bientôt, je l’espère, le grand plaisir de te revoir, ainsi que tous et reçois en attendant, bien chère Alice, mes meilleurs baisers pour toi et les petits.


Lucien
Bouquemaison, lundi 16 août 1915
Chère Alice

Je pense que cette lettre sera une des dernières qui pourront partir fermées par moi. Nous ne faisons encore rien aujourd’hui, temps d’orage, coups de soleil et pluie, nuits glacées. Je te demanderai de me préparer pour quand j’irai en permission mon tricot noir en laine. Il est grand, je le pendrai cet hiver sur ma veste de drap, si juste que rien ne peut aller dessous et je prendrai par dessus tout ma veste en toile bleue que j’ai ici. Cette combinaison me permettrait de supprimer ma peau de bique, trop étroite aussi. J’aime mieux ma capote de drap, plus longue et moins encombrante ou, quand il pleut, mon imperméable. L’imperméable ne vaut rien comme vêtement habituel. Toute la transpiration du corps se dépose en dedans et vous mouille intérieurement. C’est surtout en se couvrant avec la nuit qu’on le voit bien. Le matin, les couvertures sont trempées d’eau. Je te demanderai de border solidement ce tricot avec des lacettes et de le faire boutonner droit, sans revers sous le menton.

J’emporterai aussi les chaussettes de laine et les caleçons de laine. Je te dis tout ça d’avance pour que tu ne sois pas bousculée de travail quand je serai vers toi. Si je ne peux pas m’en aller, alors tu m’enverras tout ça. J’ai trouvé un joli cache-nez de laine, presque neuf, genre de celui que j’avais perdu. C’est mon ex-premier qui l’avait jeté. Je l’ai dégraissé, bien lavé au savon et rangé. J’ai toujours le gros bleu. J’aurai assez de serviettes et de mouchoirs de poche, cou, assez de chemises, aussi. Je te laisserai deux flanelles trop minces en échange de deux neuves plus chaudes. C’est, je crois, tout.

Toujours en bonne santé. Je voudrais bien sincèrement qu’il en fût de même pour tous à la maison. Tous mes sentiments bien affectueux pour tous et à bientôt, je l’espère. Mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

J’emporterai aussi une couverture ou un couvre-pieds.
Lucien
Bouquemaison, mardi 17 août 1915

Bien chère Alice,

Nous avons voyagé ce matin de 6 heures à midi sans incident notable. Vu cependant quelques indices renforçant mes opinions sur une prochaine offensive. J’ai trouvé en arrivant ta lettre 21 et le paquet de fromages bien intact. Je te remercie bien pour la lettre et je remercie encore plus notre chère Mémé pour ces excellents fromages, les seuls qui me soient parvenus en parfait état. J’ai reçu aussi une lettre de ma mère contenant un billet de cinq francs. Je lui écrirai demain. Je me porte toujours bien, ma dent ne me tracasse plus guère, elle ne peut pas s’arracher, il n’en reste que les racines.

La censure des correspondances a été reportée à une date plus éloignée, mais les permissions n’ont pas été modifiées. Du moins jusqu’à présent. Chez Emile, on les a suspendues pendant quinze jours.

Tu t’imagines, chère Alice, que nous sommes bien malheureux et que nous endurons beaucoup de privations. Détrompe-toi. Pour moi tout au moins, je suis habitué maintenant à cette vie en campagne et hors l’absence de vous tous qui me pèse, tu me comprends bien, on ne souffre pas plus que dans la vie civile. Le matin quand je me réveille, je me trouve aussi bien dans mon hamac que dans le meilleur lit et quant à manger sur ses genoux comme table, ce n’est qu’une habitude à prendre. Pour le reste, c’est la même chose, d’ailleurs, tu vois bien que je ne suis jamais malade. Ne te tourmente pas pour moi. Ne me parle pas non plus d’être exposé aux obus, c’est un danger imaginaire.

18 août, 10 heures du matin

Je t’envoie une feuille dans cette lettre. Je serais bien heureux si ton papa adoptait ma manière de voir et qu’il puisse aussi trouver de la sorte une meilleure santé. A propos de tes lettres, n’écrit pas en travers, mets un peu plus de papier, s’il le faut. Utilise aussi si tu veux nos papiers à en-tête si comme tu me dis il en reste beaucoup. Merci bien à tous de tous ces envois, embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs en attendant mon prochain tour de permission (plus qu’un mois). Je te donne, chère Alice, mes meilleurs baisers pour les enfants et toi.

Hôte-Bridon est revenu ce matin. Il n’a pas pu aller à Valencin. Mme Guérin ne l’ayant pas emmené à Saint-Quentin.
Lucien
Bouquemaison, mercredi 18 août 1915


Chère Alice, `

La plupart de tes lettres me disent que ton papa est fatigué bien souvent. Cette situation m’ennuie bien et j’y songe bien souvent. La santé est le premier des biens, l’indispensable et il importe de faire tout son possible pour la conserver. J’écris ces quelques lignes pour que ton papa les voie et comme elles sont le résultat de mes observations sur moi même qui ne suis pas un phénomène de santé, je pense que cela l’intéressera et je serais bien heureux si cela pouvait lui être utile pour pouvoir travailler normalement et être en bonne santé. Il faut à l’homme deux choses : la nourriture et le repos. Ces deux choses peuvent-elles se compenser l’une par l’autre, c’est à dire peut-on moins dormir en se nourrissant mieux ou inversement, beaucoup dormir en mangeant peu ? Ma réponse est la suivante : il faut pour maintenir l’équilibre de nos forces équilibrer aussi de façon raisonnable la quantité de nourriture et le temps consacré au repos. Ceci dit, voyons mes expériences :

1. Quand je me suis engagé, au mois d’octobre dernier, je me portais à peu près bien. J’arrive au cantonnement de garnison, où je trouve un travail nul. Pas de dépense d’énergie, une nourriture suffisante, mais un repos fort précaire par suite de mauvais couchage et du bruit continuel fait par les uns et par les autres. 1er résultat : je vais en m’affaiblissant.
2. 2ème phase : Je vais à Laffont : marches exercice, nourriture idem que Garibaldi. Repos encore plus précaire car il faut me lever matin pour aller au mess faire le café. Bruit infernal la nuit. 2ème résultat : continuation de l’excès de faiblesse, uniquement dû au manque de repos. A cette époque qui marque les derniers jours avant mon départ pour Dijon, je ne suis guère brillant, je transpire pour le moindre effort j’ai des maux de tête continuels, une lassitude extrême.
3. 3ème phase. Séjour à Dijon. Nourriture abondante et bonne, vin, travail nul. Repos nul aussi par suite du mauvais couchage et du bruit. 3ème résultat : état de faiblesse arrivé à l’extrême avec pour conséquence l’entrée à l’hôpital.
4. 4ème phase : hôpital. Nourriture nulle (petit régime et diète) repos complet absolu, bon couchage, 12 heures de sommeil dans les meilleurs conditions de silence et de confort. Résultat : prompte reprise de forces due uniquement au repos.
5. 5ème phase : séjour chez vous. Bonne nourriture, bon repos, travail nul, résultat, le mieux s’accentue.
6. 6ème phase de janvier à mai. Période de travail de cuisine très pénible. Nourriture très abondante, repos insuffisant par suite de mauvais couchage, souci de faire le café le matin, dérangement continuel la nuit par les arrivées et départs des camions. Résultat : diminution progressive des forces, retour des maux de tête et de l’état de lassitude. Cause : le manque de repos.
7. 7ème phase de mai à juillet. Je suis deuxième conducteur, le moindre voyage me fatigue en commençant j’ai des violents maux de têtes et une transpiration insolite au moindre effort. La nourriture est insuffisante, mais absence de soucis et repos la nuit bien assuré. Résultat : les forces reviennent lentement d’abord en mai, plus vite en juin, complètement en juillet. Cause : le repos le plus complet. (le travail de nuit étant compensé par un repos équivalent le jour).
8. Période actuelle. Je suis seul au camion. Travail pénible en route et au cantonnement pour le nettoyage. Augmentation des soucis par suite de la responsabilité. Nourriture suffisante grâce à ma popote, repos complet par suite d’un meilleur couchage et des heures de repos la nuit ou le jour que j’allonge à mon gré, ne dépendant plus de personne. Résultat : état de santé excellent, disparition complète des maux de tête et des sentiments de lassitude, goût au travail plus accentué , plus de sieste comme avant en arrivant, je me mets de suite au nettoyage sans ressentir de fatigue d’avant.

En suivant bien toutes ces phases, on verra que seul le repos a amené un meilleur état de santé et que la nourriture y est pour peu de choses. Jamais je n’avais été si mal nourri qu’en mai et juin et cependant j’ai repris des forces dans cette époque.
Quand on travaille au delà de ses forces en ne dormant pas suffisamment, le corps a tendance à se rattraper sur la nourriture. Mais alors il y a surcroît de travail pour l’estomac et les intestins, ce qui amène les troubles digestifs et par suite affaiblissement rapide.
En résumer : pour se bien porter et pouvoir faire un travail régulier, il faut prendre d’une manière régulière un repos réparateur. Il faut au moins sept heures de sommeil réel, ce qui entraine huit heures au lit. Ce temps passé au repos est largement compensé par un meilleur rendement au travail… Voilà ce que je voudrais que ton papa comprenne bien, car c’est l’excès de travail qui le rend malade.
Lucien
Bouquemaison, vendredi 20 août 1915


Bien chère Alice,

Je n’ai rien reçu de toi au courrier d’hier. Je pense être plus heureux à celui de demain. Nous n’avons pas voyagé depuis ma dernière lettre. J’en ai profité pour faire des installations dans le camion, entre autres une table pliante faite d’un couvercle de caisse à obus et qui peut se relever contre la paroi intérieure du camion, étant fixée par deux charnières. J’ai aussi arrangé des casiers pour mon outillage et mes pièces de rechange dans les deux coffres. J’en ai plus de cent kilos ; mon ex premier tenait tout ça dans le plus parfait désordre et il fallait remuer toute cette ferraille pour trouver un outil. J’ai fait des casiers pour les grosses pièces et j’ai mis toutes les clés et petits outils sous des courroies de cuir. Ces travaux me salissaient beaucoup les mains ; d’ailleurs, je voulais en finir et pour cette raison, je ne t’ai pas écrit depuis ma lettre du 17 -18 qui devrait porter le numéro 27.

Je me porte toujours bien. Mais le temps est très froid, le matin, il y a fréquemment un brouillard épais qui pénètre partout et trempe les toiles de bâchage. Dans ces conditions, j’ai pensé qu’il vaudrait peut-être mieux que tu m’envoies tout de suite une couverture et mes caleçons de laine. Ce serait un peu tard d’attendre que j’aille en permission si jamais j’y vais. Je ne pensais pas que ces climats fussent si humides, il n’y a pas à dire. Il pleut tous les jours, tous les camarades se plaignent du froid la nuit. Pour cet hiver, je garnirai le camion à l’intérieur avec de la paille et j’allumerai la nuit le réchaud à essence.

J’espère que rien de grave ne t’a empêché d’écrire et qu’il ne faut pas m’alarmer de ton manque de nouvelles. Peut-être est-ce le petit qui en est cause. Enfin, j’attends demain.
J’espère bien que tout le monde à la maison est en bonne santé, c’est mon désir le plus sincère ; en attendant les prochaines nouvelles, je t’embrasse ainsi que tous de tout mon cœur.


Lucien
Bouquemaison, samedi 21 août 1915
Bien chère Alice,

La moitié de la section a marché, ce matin pour un transport de torpilles aériennes. L’autre moitié vient de partir pour un travail de nuit assez dangereux. J’étais de l’équipe de ce matin. Je vais donc passer une nuit tranquille. Je vais te donner un détail réconfortant. Le dépôt de torpilles où nous avons chargé m’était inconnu. Il était isolé dans un bois. Nous en avons pris 500, une goutte d’eau dans un lac. Le tas de torpilles empilées là avait 150 mètres de long, 6 mètres de large et 3 mètres de haut. Juge un peu ! Ces torpilles contiennent chacune 50 kilos de mélinite. Et j’en connais d’autres dépôts aussi forts. Tu sais que ces torpilles rendent les tranchées intenables. Chacune fait un trou de 5 mètres de large dans un pré ! Tu vois que nous avons des munitions. En arrivant, j’ai trouvé tes lettres 22 et 23 qui m’ont procuré un vrai moment de bonheur. Merci bien. Si rien ne vient entraver les permissions, je partirai une semaine plus tôt, soit le 17 septembre, dans moins d’un mois. C’est officiel.

J’avais oublié de te remercier des deux jolies pommes que contenait le dernier paquet ; elles avaient le parfum de Valencin. Merci de l’attention. La photo que tu as est de juin, tu te trompes en croyant que j’ai mauvaise mine. Je t’écrirai plus longuement demain dimanche, si rien ne vient nous déranger. Recommande bien à tes parents de se bien soigner pour que je les retrouve en bonne santé et en attendant que soient écoulés les quelques jours qui nous séparent, je t’embrasse bien fort, chère Alice, ainsi que les enfants et tous à la maison. T’ais-je dis qu’on ne censurait pas nos lettres ?

Lucien
Bouquemaison, dimanche 22 août 1915
Ma bien chère Alice,

Je te fais ces quelques lignes avant de me mettre à l’ouvrage pour te répondre au sujet de l’or. Je te laisse entièrement libre d’agir pour ta pièce comme tu voudras. Ceci dit, voilà comment j’agirais à ta place. Mais ce n’est là ni un conseil, encore moins un ordre, un simple avis. J’échangerais la pièce à la Banque de France et je prendrais avec une Obligation de la Défense Nationale à ton nom à toi, Alice Moussier épouse Sertier. De cette façon, tu ferais doublement ton devoir de patriote. D’ailleurs tout cet argent n’est que pour nous faire vivre, nous soldats. Ensuite la valeur de cette pièce de famille ne se gaspillerait pas. Le titre de vente qui nous resterait aurait son histoire dans notre famille. Ce serait toujours un souvenir du grand-papa, transformé pour une grande cause, mais souvenir quand même. J’aimerais mieux pour quand à moi, ne pas me servir de ces cent francs autrement. Nous n’en sommes pas à cent francs près. En outre, comme suite à tes explications, je te dirais encore que quand je serai en permission, je ferai une tournée pour faire rentrer des notes. Je m’occuperai aussi sérieusement de ces allocations, si leur solution n’est pas encore venue. Pour les notes, j’ai réfléchit qu’il était bien inutile que je leur écrive avec tant de prévenances. Tu vas m’envoyer des petites notes (petites factures) et je leur enverrai tout simplement leur compte avec une courte phrase touchant les intérêts. Je trouverai des enveloppes ici, si tu n’en as pas. Envoie-moi d’un coup ce qu’il me faut, dans plusieurs lettres.

J’enverrai ce nouveau compte à tous sans exception. Je voudrai le faire avant mon départ en permission. Tu remercieras bien ton papa pour moi d’avoir pensé à ces Obligations de la Défense Nationale. L’idée ne m’en était pas venue. Son conseil est très bon, à toi de voir.

Au point de vue avenir, nous avons le temps d’en reparler. Je te dirai quand même qu’il faudra bien remonter le fond, ce que j’estime assez facile pour plusieurs raisons, en outre, le vendre. Ceci fait et libres, vers quel côté nous diriger ? Une bonne place ? Avec nos relations actuelles, cela pourrait s’obtenir sans trop de peine. Je n’y tiens pas et je t’exposerai ainsi qu’à tous, mes raisons. J’aimerais mieux profiter de la période de prospérité que va connaître l’agriculture et surtout l’élevage après la guerre. Mes connaissances en mécanique qui augmentent chaque jour ici me permettraient de lutter contre la main d’œuvre trop rare et coûteuse. L’agriculture, donc l’indépendance et un meilleur milieu pour vivre en bonne santé. Elle protège mieux que tout autre métier contre la perversion de la jeunesse. Il faut bien songer à nos enfants. En outre, elle ne nous séparerait pas de nos parents à tous et c’est un avantage dont je comprends le prix maintenant. J’ai bien d’autres raisons encore à ajouter à celles-ci. Tu sais que j’ai si bien le temps de réfléchir à tout, de bien penser chaque chose, de chercher le pourquoi de bien des faits, heureux ou malheureux. J’ai fait beaucoup de déductions, je crois avoir trouvé l’explication de bien des choses. La solitude a du bon quand même. Rien ne vaut cela pour les méditations. Enfin, nous en recauserons un jour de vive-voix.

En attendant l’heureux moment de se revoir tous et en bonne santé, je l’espère, je t’embrasse ainsi que tous bien affectueusement.



Lucien
Bouquemaison, lundi 23 août 1915


Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin ta lettre 24 du 20 août. Tu vois que tes lettres viennent vite aussi vers moi. En une semaine. J’ai ta réponse à une de mes lettres. Je vois que tu n’as pas reçu le n°25. Il contenait, je crois que c’est celui-là, un diplôme de versement de mon or à la Banque de France. Ça m’ennuierait bien qu’il soit perdu. Espérons que tu le recevras. Le papier à en-tête m’est bien arrivé aussi ce matin.

Je vais toujours bien. Nous faisons toujours notre popote avec Velle. Il n’est pas petit, comme tu le crois. Il est de ma taille. Notre officier par contre est grand et gros, genre Bouchard.

Je ne te parlerai pas de la guerre. Un camarade s’est encore fait pincer pour en parler sur ses lettres, on a suspendu sa permission. Alors tu comprends…

Néanmoins, tout va très bien. J’ai su que notre lieutenant avait, en causant de moi, hier, dit au chef Maugis qu’il ne croyait pas que je sache si bien conduire pour un cuisinier. Je pense qu’il s’imagine que je suis cuisinier de métier et que mon camion était le plus propre de tous, bien que je sois tout seul. Tu comprends bien que je ne tiens pas à ce que ma permission soit rayée pour une négligence quelconque. Ma sortie de la cuisine m’avait mis dans l’ombre, je vois que je reprends ma place au soleil. Tout le monde se figurait que j’étais venu comme employé dans les autos et que je ne savais pas conduire. C’est le cas du bottier, par exemple et de plusieurs employés de bureau, infirmiers, etc, qui ne sont pas chauffeurs.

Temps lourd et orageux, nuits froides. Les moissons s’activent, les récoltes d’automne (betteraves, 3ème coupe) ne sont pas belles, trop de pluie, je pense. Tu me diras, l’état des récoltes de chez nous, les blés, les vignes, etc..

Je n’ai pas pu aller à la messe, hier. Les infirmiers sont partis dans la semaine, adieu les belles messes chantées !

Je lis toujours les journaux avec la plus grande attention. L’heure approche…
Tu me dis de faire un jouet pour le petit. Je ne peux pas. Nos aluminiums non nickelés ne sont pas assez purs et pas assez propres pour ces petits messieurs qui fourrent tout dans leur bouche.
Je te fais les meilleurs vœux de santé pour tous et je te dis bien chère Alice, à bientôt en attendant de vous embrasser tous.
Lucien
Bouquemaison, jeudi 26 août 1915


Bien chère Alice,

Le courrier va venir demain matin, nous avons une revue d’effets pour ce soir ou demain et avant d’astiquer, je vais faire la causette avec toi.

Les permissionnaires sont partis hier mercredi à midi. En admettant que je parte de même, j’arriverai vers toi le jeudi 16 au soir, à moins que ce ne soit le jeudi 23. Il ne faut rien compter à l’avance, car il faut tenir compte du temps de trajet en chemin de fer. Les uns ont mis un jour pour aller à Lyon, d’autres ont mis trois jours. Cela d’ailleurs ne change rien à la durée de la permission. Elle compte du moment de l’arrivée chez soi. On la tamponne à la gare d’arrivée et on vous fixe l’heure du train du retour qu’on doit prendre six jours francs après.

Jusqu’ici, les départs avaient lieu chaque semaine, le jeudi ou le vendredi matin. Sans tenir compte si le précédent permissionnaire était revenu ou non. Les premiers permissionnaires ont été moins favorisés que ceux de maintenant. Certains n’ont passé qu’une nuit chez eux, car le temps du voyage comptait sur la permission. Juste retour !

Le temps continue à être beau, mais toujours très froid le matin. Je me suis bien enrhumé, mais j’aime encore mieux ça que les coliques que d’autres ont attrapé avec les fraîcheurs de la nuit. Sales pays ! Je recevrai avec plaisir la couverture que je t’ai demandée. Pour cet hiver, je remettrai de la paille dans ma paillasse. Ce qui me mange des couvertures maintenant, c’est que j’en mets deux dessous, sur le crin. Nous ne travaillons guère. Voilà cinq jours que nous ne faisons rien, depuis samedi. Le temps dure. J’ai fait mon lavage et du reprisage.

Mme Carra a envoyé cinq francs et des effets pour sa petite fille, à la femme de mon camarade Bœuf, à Paris. Je vais travailler à finir les quelques bibelots que je leur destine.

Tu me donneras toujours bien des détails sur la santé de tous et sur vos occupations. Il me semble en les lisant que je suis un peu mieux là-bas avec vous tous. Ce sera bientôt, je l’espère. Encore faut-il que rien ne dérange et de ceci, je ne voudrais pas en répondre.
Embrasse bien pour moi tes bons parents et tes sœurs, aussi ma Marcelette et le petit dont je ne me fais aucune idée, et à bientôt.
Lucien
Bouquemaison, samedi 28 août 1915
Bien chère Alice,

Rien reçu de toi hier. Je vais bien. Vie très active. Temps sec et beaux, matinées avec brouillard.
A bientôt, vers le 15 ou le 16, je l’espère. Le plaisir de t’embrasser, ainsi que tous.

Lucien
Bouquemaison, dimanche 29 août 1915
Bien chère Alice,

J’ai bien reçu ce matin ta lettre 26 et 27 ainsi que tu dois déjà l’avoir appris par ma carte de ce matin. Tu ne me dis pas si tu reçois toutes les lettres. Tu m’as dit un jour que tu avais tout reçu jusqu’au n°24, puis depuis tu m’as parlé des numéros 27, 28 et 29. Et les autres ? Tu verras que je commence toujours mes lettres en te disant ce que j’ai reçu de toi. Fais de même, autant que possible, j’ai ta lettre sous les yeux et je vais répondre à chaque question.

Tout d’abord, tu as cherché les caleçons de laine. Tu sais bien que je les ai ici. Ceux que je te demandais, c’est ceux que je t’ai renvoyés, je croyais qu’ils étaient en laine. Pour l’argent, les lettres chargées sont inutiles. Il y a deux moyens : ou envoyer des billets de banque comme tu as fait ou envoyer un mandat poste, mais toujours dans une lettre ordinaire.

Je vais ce tantôt (je ne marche pas aujourd’hui et il y a marche cette nuit, mais je n’en suis pas) envoyer des notes aux clients avec les factures que tu m’as envoyées et que j’ai reçues ce matin. Je ne peux pas fixer un jour aux gens pour venir nous payer, rien d’aussi incertain que la date des permissions. On a, je crois, fixé mon départ au 15 septembre, mais d’ici là, tant de choses peuvent arriver. Ne comptons pas trop sur les permissions. Ce qui se passe ici en ce moment est très rassurant, pour quant à la durée de la guerre, mais en échange rend les permissions susceptibles d’être supprimées à tout instant.

Que nous soyons victorieux bientôt, ce dont je ne doute pas, cela n’empêche pas qu’il faudra passer une partie de l’hiver ou au moins, avant que la paix soit signée ;
C’est là qu’il faut voir l’explication des mots qui t’intriguent « garnir mon camion avec de la paille ».

Je suis bien heureux de voir que notre petit Joseph est si fort et commence à ma(…) . Je serai encore plus heureux quand je pourrais le constater moi même. Plus la date approche de partir en permission, plus je redoute de les voir supprimer. Les très importants événements que je vois se dérouler et qui vont justifier mes prévisions pourraient bien amener cette suppression. Je ne préciserai pas davantage, ne voulant pas me faire punir pour indiscrétion.

Je pense que notre mémé suivra bien les indications de Mme Teillon afin de vite guérir. Je crois aussi qu’elle se surmène un peu trop, elle ne prend pas assez de repos.
Je vais toujours bien, mais j’ai attrapé un bon rhume. Ce sont ces maudits brouillards qui ont amené ça. Si tu ajoutes que j’ai un peu mal aux dents ce tantôt, tu ne t’étonneras pas de trouver ma lettre un peu courte.

A propos d’argent, je trouve que 50 francs me font trop avec ce que j’ai encore (une quinzaine de francs, sans les 5 de ce matin). Pour le voyage, j’emporterai des conserves pour la route. J’ai envie de payer mon voyage jusqu’à Paris (coût 3 francs) et de là prendre un express pour Lyon (gratuit). Ce système m’économiserait deux jours de voyage (environ 20 heures au lieu de 70). Nous verrons bien.
Les moissons se tirent, par ici. J’ai vu cependant hier du blé encore debout. Vent, pluie et brouillard. Les pommes de terres sont brûlées comme par la gelée, les betteraves sont très vilaines cette année.

Allons, à bientôt, espérons-le. Mes affectueux sentiments à tous, un gros baiser à ma Marcelette et à mon petit Joseph et à toi. Mes remerciements à Jeanne pour sa lettre ainsi qu’à Marcelle.
Lucien
Bouquemaison, mardi 31 août 1915

Bien chère Alice,

Il se pourrait, rien de moins sûr, que je parte en permission le 8 septembre. Par conséquent, à tout hasard, ne m’écris plus à partir du 4 au soir. Surtout ne m’envoie ni lettre recommandée, ni mandat carte. Je ne les recevrais pas à temps. Je peux m’en aller quand même je ne recevrais rien.

A bientôt je l’espère.

Bons baisers pour toi et les enfants et affections à tous.

Lucien
Bouquemaison, mercredi 1er septembre 1915


Bien chère Alice,

Je viens de recevoir ta lettre 32 ainsi qu’un paquet de provisions de ma mère et une lettre de ma sœur. Merci pour tout et à tous.

Sauf cas imprévu, je compte toujours arriver dans la matinée. Ne t’étonne cependant pas si j’avais un jour ou deux de retard. C’est arrivé à d’autres, cela n’écourte d’ailleurs pas la permission. Je pense rester une dizaine de jours auprès de toi. Remercie pour moi ma sœur de sa lettre et avertis la du jour probable de mon arrivée. Je vais bien.
Je vous embrasse tous bien affectueusement.

Lucien
Bouquemaison, mercredi 1er septembre 1915
Bien chère Alice,

J’ai reçu ce matin ta lettre n°4 ainsi que le paquet qui était en très bon état. Je te remercie bien de tout cela, autant de la lettre que du paquet. En t’écrivant, je fais du thé… tout en me demandant comment je vais le passer.

Pour ne rien te cacher, je te dirais que je ne vais pas bien depuis mon retour ici. Ça a débuté par un bon rhume que j’ai rapporté de Valencin, puis ma dent me faisant souffrir davantage, je l’ai fait arracher, comme tu sais, mais j’en ai conservé une névralgie de la face gauche très douloureuse qui me fait tout l’air de se transformer en angine. L’officier m’a dispensé de marcher ce soir, mais comme mon camion marchera, lui, je me demande où je vais aller coucher dans ce pays où je ne connais personne et où les gens ont l’air aussi aimable que des ours. Je viens de boire du thé bien chaud avec du rhum, ça m’a fait bien mal pour avaler, mais comme je n’ai pas de fièvre et que c’est l’oreille qui est douloureuse et non le gosier, je crois que ce n’est pas une angine et que c’est tout simplement les suites de ma dent arrachée qui me fait ça. Il fait très froid, cette nuit il a gelé. C’est très amusant de faire la guerre !

Ne t’ennuie pas pour moi, je me tirerai bien encore d’affaire ce coup là. Je vais chercher une remise pour ce soir et avec ton thé, ce sera passé demain. Si ce n’est déjà fait, ne m’envoie pas encore le prochain paquet. Suivant comme ça ira, je te dirai ce qui me manque. Si je n’y repensais pas, fais moi des semelles de feutre avec de vieux chapeaux. Coupe les grandes, je les rectifierai ici. On a fait rentrer les permissionnaires, heureusement que je suis parti à temps. Le canon tonne toujours furieusement, ça a l’air de bien marcher. Espérons qu’on en verra la fin. Je ne te mets aucun détail, si intéressants soient-ils, je ne sais même pas quand tu recevras cette lettre. On fait bien d’ailleurs. Fais part de toutes mes affections à tes bons parents et avec l’aide de Dieu, espérons bientôt nous revoir dans un retour victorieux. Mes meilleurs baisers pour toi, chère Alice et mes chers petits.

Lucien
Bouquemaison, vendredi 3 septembre 1915
Bien chère Alice,

C’est décidé, je pars le 8 et espère être à Valencin le lendemain matin 9. Le chef vient de me demander où je voulais aller. J’ai répondu Paris et Valencin. Je pense être assez heureux pour prendre les express. Le plus difficile, c’est qu’il faut que j’aille en prendre un à 45 kilomètres d’ici pour pouvoir aller si vite. Le seul moyen est de trouver une place dans un des nombreux autos anglais qui y vont.

Il pleut toujours, il passe de la troupe. Je les plains, sous cette pluie glacée. Nous avons marché nous aussi toute la matinée mais en auto, on est cent fois mieux que ces pauvres fantassins à pied dans la boue.

J’attends le courrier de demain avec impatience. N’écris plus rien, ce serait trop tard pour recevoir tes lettres.

Je vais bien. Je voudrais bien que ce fût de même pour tous chez vous. Dis à ton papa qu’il me prépare du travail. Je ne veux pas rester six jours sans rien faire. Je ne sors pas de l’hôpital, ce coup là !

A bientôt, donc, mes affectueux sentiments pour tous. Je suis tout à la joie de vous revoir tous. Plus que six jours si…Espérons qu’il n’y aura pas de si !

Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que les petits que je suis heureux de voir et revoir.

Lucien
Bouquemaison, samedi 4 septembre 1915

Chère Alice

Je viens de recevoir ta lettre recommandée n°30 avec son contenu, aussi la lettre 31 et aussi le paquet. Merci bien de toutes ces choses. Je vais toujours bien. A jeudi prochain si rien ne dérange. Mais je ne vois rien pour le moment qui puisse déranger.
Mes affections bien sincères pour tous


Lucien
Bouquemaison, samedi 4 septembre 1915
Bien chère Alice,

C’était aujourd’hui mon jour de repos. J’en ai profité pour envoyer les notes suivantes :
Vve Briffaut Th Revollat
Gaillard Td Duchenaud
Vve Clopin Vve Gadoud
Jean Paillard Pinette François Merlin
Ch Revollat Jean Marque
Olivier Germain

Pour les autres, j’ai besoin de savoir les acomptes versés depuis. Je n’ai rien envoyé à aucun mobilisé, comme tu vois. Je ferai le reste après ma permission, après avoir vu les livres.

Il pleut toujours, quel horrible temps. Il fait encore plus froid le matin. Ta couverture vient bien à point. L’officier a désigné mon successeur au camion pendant mon absence, ce qui confirme ma permission. Plus que trois jours pleins avant mon départ d’ici ! Je m’imagine que tu as dû être contente quand tu as reçu ma carte te disant mon départ pour le 8. Tu peux croire (je te l’expliquerais) qu’il y a un peu de miracle, là dedans !

A bientôt, donc, le bonheur de vous embrasser tous. J’ai écrit à Mme Carra, s’ils peuvent m’emmener, nous passerons en Portes en allant. Ne me viens pas à l’avance, je ne peux pas être sûr ni du jour, ni de l’heure. Préviens ma sœur qui voulait savoir le jour de l’arrivée de Mme Carra.
Mes meilleurs baisers pour les enfants et toi

Lucien
Bouquemaison, mardi 7 septembre 1915
Chère Alice,

Partirai d’ici jeudi 9. Espère arriver à Valencin vendredi matin, sauf retard imprévu. Temps beau, santé bonne, travail actif.
Bons baisers à tous
Lucien
Bouquemaison, lundi 20 septembre 1915

Bien chère Alice,

Je suis arrivé ici ce matin à dix heures sans incidents notables. J’ai reçu le meilleur accueil de mes camarades et surtout de Velle qui paraissait très heureux de mon retour. Nous avons mangé une partie du poulet avec lui et Bridon, à midi. Je suis un peu fatigué par une nuit et une journée entière passées en chemin de fer, mais ça passera. Ici, le temps est beau, mais cent fois moins chaud qu’à Valencin. Je suis arrivé à Paris à 6 heures et demi du soir. J’ai pris le métro qui en quelques minutes m’a mené à l’autre bout de Paris à la gare du Nord, dans l’intérieur de la gare même. Là, j’ai retrouvé mon camarade de voyage qui était dans le même train que moi depuis Lyon. Comme le train ne partait qu’à onze heures du soir, nous avons soupé gratis à la Croix-Rouge et sur l’invitation des dames infirmières, nous sommes restés jusqu’à l’heure du train à lire des journaux illustrés dans une salle de récréation. De nombreux lits attendaient ceux qui voulaient dormir quelques heures.

Je suis arrivé à Amiens à 9 heures ce matin et ici à dix heures. Une vraie galoche que ce dernier train. Bien entendu, j’ai les idées un peu moroses. Je n’oublierai pas vite la gentillesse de ma petite Marcelle et les petites caresses du petit. Je suis cependant bien heureux de vous avoir tous revus. Ces permissions sont trop courtes. Dès que je suis arrivé à Valencin, l’idée du prochain départ ne me quittait guère. Enfin, tout cela n’empêchera pas de faire ce qu’on doit. Je vis avec le souvenir de ces bonnes heures. Je ne t’ai pas dit que la section a reçu des recrues et qu’on m’a adjoint un second, cette fois, j’aurais moins de misères. Le travail a été très actif et l’est encore. Tu me donneras bien des nouvelles de ton papa : comment va son mal de gosier ? Il faut aussi que ta maman aile consulter à Lyon et ne pas rester comme cela. Je pense que tu as fait un bon retour toi aussi et que les enfants n’ont pas été trop fatigués du voyage. Je suis bien content que tu sois venue m’accompagner. J’ai bien connu que Mr et Mme carra avaient eu beaucoup de plaisir d’avoir les enfants. C’est rare pour eux. La section ayant marché la nuit dernière, cette nuit on ne bougera pas et je pourrais bien me reposer. Remercie bien pour moi tes bons parents de leur bon accueil et l’embarras que je leur ai donné et reçois pour tous mes plus vives affections. Je t’embrasse bien fort, ainsi que les petits.


Lucien
Bouquemaison, jeudi 23 septembre 1915
Ma bien chère Alice,

Rien de bien extraordinaire à te raconter. J’ai roulé hier un